‹ Histoires d'autrefois (volume 3)Chapitre 9 sur 13 · L ACADEMIE DES PARADOXES · texte numérisé non relu

L ACADEMIE DES PARADOXES

soudre hautement ! Ils ont brisé un joug honteux, violé une loi mauvaise!... Pour eux comme pour les hommes de 93, la révolte est le plus saint des devoirs l

« Gloire donc à vous, Madeleines sans repentir qui, malgré l'esclavage dégradant de l'hymen, avez conservé les libres inspirations de la nature; gloire à vous, dons Juans communaux, qui limez sourdement chaque jour quelques anneaux de la chaîne matrimoniale ; vous aurez bien mérité de l'avenir, et l'humanité vous placera un jour parmi ses demi-dieux !

Ici l'orateur offrit du tabac à ses confrères, puis il continua:

« J'ai dit que le mariage était contraire à la nature ; j'aurais pu ajouter aux raisons que j'ai données l'inégalité numérique des hommes et des femmes, la vieillesse hâtive de celles-ci, la virilité prolongée de ceux-là, et mille autres preuves sans réplique; mais je ne veux point abuser de vos instants. J'ajoute donc sur-le-champ que, par cela même que le mariage offense les lois naturelles, il est immoral.

« Quelle institution en effet que celle qui donne

une publicité insolente à l'acte destiné à un profond

mystère... Ne rougissez pas, ô législateurs ! d'avoir

forcé la jeune fille tremblante à venir dire : Oui ! en face d'un officier municipal ? Avez-vous réfléchi à tout ce que contenait ce oui effronté que vous enregistrez comme l'extrait mortuaire de sa pudeur? Hommes sans poésie et saos cœur, vous avez transformé l'abandon volontaire que la femme fait d'elle-même à l'homme choisi en un encan de commissaire-priseur! Vous avez habillé l'amour en secrétaire de Mairie, et, substituant une authenticité ridicule aux charmes du secret, vous avez voulu placer les clefs des chambres nuptiales dans la poche des adjoints!... Législateurs ! vous avez été des tyrans cyniques; les cœurs d'élite vous maudissent, et tout ce qui reste au monde d'âmes pudiques et délicates fuit votre honteuse institution. »

Ici les bravos éclatèrent, et interrompirent un instant l'orateur, qui, après avoir salué, reprit :

« Mais, jusqu'à présent, je n'ai considéré le mariage que théoriquement et dans son essence. Je vais maintenant descendre à l'examen de sa constitution, et prouver combien il choque le bon sens.

« Et d'abord, voulez-vous savoir ce que c'est que le mariage tel que l'entend le Gode? Écoutez la voix sèche et brève de la loi au jour de l'union ; elle ne dit

pas aux femmes et aux maris : Aimez-vous les uns les autres ; la loi ne peut pas demander l'impossible, mais elle dit : « Femmes, vous obéirez à vos maris ; maris, vous protégerez vos femmes; » de plus, elle règle et sépare les intérêts des deux conjoints, elle prévoit d'avance la mort de chacun d'eux, décide qui payera le deuil, et quel deuil ! tarifant la douleur au prorata de la fortune du défunt. En toute chose, enfin, elle semble avoir pris pour principe de l'union qu'elle consacre cet axiome d'un philosophe : « Vivez avec vos amis comme s'ils devaient devenir vos ennemis ; » et si l'on me demandait une définition du mariage civil, je dirais que c'est une association de deux bandits qui vivent en communauté, la main sur leur poignard.

« Mais allons plus loin , et voyons quels sont les éléments de cet accouplement patenté. Écoutez tons, incrédules, ceci est de l'arithmétique, et l'arithmétique du moins est restée une vérité.

« Il se fait chaque jour en France 638 mariages 97 centièmes. Négligeons les 97 centièmes dont pourraient rire les gens étrangers à la statistique, qui ne comprennent pas ce que c'est que des décimales de mariage, et tenons-nous au nombre entier. Parmi ces 638 vierges qui se présentent chaque jour à l'autel

avec les couronnes d'oranger, se trouvent des grisettes, des concubines, des danseuses, des filles de colonels morts en Russie et des rosières de Foissy ! Nous resterons donc au-dessous de la vérité, en admettant par jour six maris qui trouvent comme le héros de La Fontaine, jeune épouse et besogne faite. Ainsi, en se mariant, on court une chance sur cent d'être... un sot, à moins que Tannée ne soit bissextible, auquel cas on a de plus en sa faveur un trois cent soixantesixième de chance.

« Et pesez bien, je vous prie, l'éloquence terrible de ce chiffre: une chance sur cent d'être déshonoré!

c'est-à-dire vingt fois plus que vous n'en aviez de

mourir du choléra !... Et pourtant, tout le monde avait peur du choléra, et personne ne craint le mariage.

« Autre calcul: il naît en France un enfant par 31 habitants (je néglige encore les cinq dixièmes d'habitants) ; sur ces 31 habitants, il y a 16 femmes environ: reste donc 15 hommes pour la naissance d'un enfant; 15 hommes qui y ont droit, pour ainsi dire! Vous ne pouvez donc calculer rigoureusement que sur un quinzième de paternité; ou, en d'autres termes, il y a 14 à parier contre un que vous ne serez pas le seul père de l'enfant qui vient au monde.

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a Mais je suppose qu'un hasard miraculeux vous préserve de tout encombre, et que votre femme vous fasse retrouver la porte de ce paradis terrestre dont Eve déposséda notre premier père; savez-vous sur quelle base reposera cette fidélité? vous avez 38 chances d'existence pour votre femme, et, dans sa partie avec la mort, il y a seulement 38 à parier contre un qu'elle gagnera! Mais qui n'a perdu vingt fois avec quatrevingts points quand l'adversaire en avait un seul?

« J'achèverai, Messieurs, en jetant un coup d'oeil sur les tables de la criminalité en France, car c'est là la pierre de touche d'un peuple.

a D'abord, remarquez comme ces hommes énergiques et intelligents qui peuplent nos bagnes ont compris, pour la plupart, l'inutilité et les dangers du mariage. En 1830 on trouve inscrits 7 crimes de bigamie seulement (crimes d'ineptie, Messieurs, car un homme qui prend deux femmes est un fou élevé à la seconde puissance), tandis que vous trouvez 243 viols ou attentats à la pudeur. Je ne dis pas que les viols et les attentats à la pudeur soient en eux-mêmes des actes louables; mais au moins voit-on qu'il y a autrement d'entraînement de ce côté que vers la bigamie. C'est qu'en effet il y a dans le viol, malgré sa brutalité,

quelque chose qui tient à l'amour -libre et vagabond que nous indique l'instinct, et si la bigamie est moins fréquente, c'est que plus un crime est éloigné de la nature, plus il est rare.

« Continuons notre examen. 643 accusations capitales sont portées en France chaque année ; eh bien ! sur ces accusations, 463 appartiennent à des crimes provenantdu mariage: empoisonnements de marâtres, meurtres de femmes adultères, assassinats d'époux infidèles, et autres conséquences des unions légitimes. Ainsi, un quart des têtes qui descendent de dessus leurs épaules, tombe parce qu'il y a un chapitre III au premier livre du Code civil.

« Je ne pousserai pas plus loin ces rapprochements. Je crois avoir suffisamment prouvé que le mariage est une de ces institutions ridicules et vieillies que la civilisation devra détruire un jour, comme elle a détruit déjà les dîmes, le servage et les dîners de midi.»

A ces mots, l'orateur se rassit au milieu d'applaudissements unanimes. Les paradoxaux se pressèrent autour de lui en le complimentant; chacun sur la lucidité et l'éloquence de son improvisation; et le vice-président fit observer d'une voix émue que

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la conviction pouvait seule donner aux arguments cette chaleur et cette irrésistible évidence.

Dans ce moment, un imprimeur entra avec un papier, et demanda le maître de la maison; mais l'orateur, occupé à recevoir les félicitations de ses confrères, ne l'entendit pas; le président prit le papier et le déploya. A peine Teut-il parcouru des yeux qu'il jeta un cri de surprise.

— Qu'y a-t-il ? demanda-t-on de toutes parts. Alors le président élevant la voix.

— Ceci, dit-il, est la péroraison de l'éloquent discours que vous venez d'entendre.

— Qu'est-ce donc ?

— L'épreuve de la lettre de faire part du mariage de l'orateur avec la fille de notre vice -président !

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