L'ACADÉMIE DES PARADOXES
Il y avait en 1824, dans une des plus grandes villes de l'Ouest, une société de jeunes philosophes qui, à force d'étude et d'érudition, étaient arrivés à la certitude que tous les théorèmes sociaux étaient à poser et à résoudre de nouveau. Ils comparaient la raison humaine évolutionnant depuis trente siècles autour d'une douzaine de cercles vicieux au cheval aveugle attelé à un manège, et qui croit avancer uniquement parce qu'il marche. Tous enfin étaient tombés d'accord, que le monde avait pris le contre-pied du juste sur chaque chose, et que la vérité tournait constamment le dos à la règle adoptée.
Ils résolurent donc, pour coordonner leurs recherches, de se partager les questions à examiner, afin
que le problème général marchât en même temps, de tous côtés, à sa solution et de manière à ce que ce nouveau cadastre moral pût être rapidement achevé. Ils convinrent de se réunir tous les mois en assemblée solennelle pour entendre les communications de chaque travailleur, et comme les résultats à obtenir devaient être diamétralement opposés à ceux qui avaient été acceptés jusqu'alors par le consentement unanime, ils donnèrent à leur association le nom d'Académie des paradoxes.
La première séance eut lieu par une belle soirée du mois d'août, dans une salle qui avait été préparée à cet effet chefe Pun des membres de Fassociation. C'était au fond d'un vaste jardin tout brodé de charmilles et de berceaux de seringas, dans lesquels on entendait siffler les merles.
Pour être fidèles dans les moindres choses à l'esprit et au nom de leur institution, les académiciens se montrèrent exacts et arrivèrent à l'heure indiquée.
On s'assit: le président agita sa sonnette- et le maître de la maison, qui devait avoir la parole ce jourlà, se leva. Il se fit un grand silence; alors l'orateur commença, non d'un ton solennel et les bras en avant comme une statue antique, mais avec l'air dégagé et
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goguenard de Figaro définissant la langue anglaise au comte d'Almaviva.
« Or donc,, Messieurs, il s'agit de prouver que le mariage, tel qu'il existe dans nos sociétés caduques et avilies, est une institution contraire à la nature, à la morale et au bon sens.
t Je ne vous prie pas d'écouter attentivement la démonstration que je vais vous donner de cette triple vérité, mais je vous l'ordonne. Puisque c'est moi qui professe, vous qui prêtez Poreille, je suis dans ce moment votre supérieur ; en conséquence, soyez attentifs et faites silence; je me couvre: écoutez-moi tête nue. »
Après cet exorde par insinuation, l'orateur mit son chapeau, et les paradoxaux applaudirent en se découvrant, ïl reprit:
« J'ai dit d'abord que le mariage était une institution contraire à la nature, et cela est si évident, que je ne sais trop si je dois m'abaisser jusqu'à en donner des preuves. Regardez autour de vous : où trouvez vous l'exemple dit nariage ? L'ordre éternel de la reproduction ne s'accomplit-il pas dans tous les règnes, en dehors de cette monstrueuse institution ? Le création entière ne semble-t-elle pas protester contre ces
liens indissolubles, inventés par la folie humaine? Je le demande, quel défenseur du mariage oserait soutenir une telle cause jusqu'au bout, et demander, par exemple, l'application du chapitre III du Code civil aux haras? Eh bien ! la loi à laquelle vous craindriez de soumettre des chevaux, vous y soumettez des hommes! Vous ne voudriez point obliger une cavale de pure race à la cohabitation avec une rosse sans valeur, et vous condamnez une jeune femme au sang andalou à vivre fidèle à quelque bonnetier retiré du commerce! Mais ne voyez -vous pas, malheureux ! que vous renouvelez le plus horrible supplice dont l'antiquité nous ait laissé le souvenir? Vous soudez un vivant à un cadavre.
« Aussi regardez comme chaque jour les faits protestent contre votre loi insensée ! Le sentiment du juste est si naturel à l'homme qu'il se réveille en dépit de vos codes; il y a en nous tous un cri instinctif contre le mariage, qui nous pousse à en violer les nœuds. Voyez plutôt le nombre immense de femmes qui oublient qu'elles sont mariées, et de célibataires qui oublient qu'ils ne le sont pas... La morale publique les condamne ; mais nous, Messieurs, qui nous faisons gloire de devancer notre siècle, osons les ab-