MADAME DE LÉVALLE, ERNEST
Ernest, à part. — La première glace est brisée des deux côtés ; j'ai déjà ébranlé les préventions du colonel. A ma sœur, maintenant.
Madame de Lévalle, l'apercevant. — Eh bien î vous n'accompagnez pas votre ami comme vous l'aviez annoncé ?
Ernest. — Non, ma sœur; je veux te parler.
Madame de Lévalle. — A moi?
Ernest. — Oui. Tout' à l'heure j'ai été trop brusque.
Madame de Lévalle. — Ah ! vous eu convenez?
Ernest. — J'ai eu tort. Voyons, Agathe, est-ce que tu m'en veux ?
Madame de Lévalle. — Je crois que oui.
Ernest. — Eh bien ! voyons, faisons la paix... Ta main, sœur.
Madame de Lévalle. — Oh ! que tu sais bien faire ■ de moi ce que tu veux.
(Ils se donnent la main.)
Ernest. — C'est qu'en vérité je ne sais pas comment nous avons pu nous quereller. Moi qui t'aime tant ! Ce sont ces maudites préventions. (Mouvement de madame de Lévalle.) Oh ! je ne t'en parlerai plus ! Qu'est-ce, après tout, qu'un ami près d'une sœur que l'on chérit? Aussi j'ai voulu en finir tout de suite à cet égard.
Madame de Lévalle. — Comment ?
Ernest. — Oui; je n'avais pas osé te l'avouer ce matin, mais j'avais eu l'imprudence de communiquer mes projets de mariage au colonel avant son arrivée.
Madame de Lévalle. — Se peut-il !
Ernest. — Oh ! ne crains rien. J'ai senti qu'il fallait s'expliquer franchement. Aussi je ne lui ai rien caché.
Madame de Lévalle. — Que dis-tu?
Eunest. — Je viens de lui déclarer à l'instant que tu l'avais en horreur.
Madame de Lévalle. — Ah ! mon Dieu !
Ernest. — Et que tu aimerais mieux voir ressusciter ton premier mari.
Madame de Lévalle. — Quoi! tu lui as répété...
Ernest. — Tout ce que tu m'avais dit.
Madame de Lévalle. — Mais c'est de la folie !
Ernest. — Nullement ; il fallait cela pour couper court à toute espérance; car tu ne sais pas le plus curieux de l'affaire ?
Madame de Lévalle. — Quoi donc?
Ernest. — Cet homme que tu regardes comme un monstre, que tu fuirais jusqu'au bout du monde...
Madame de Lévalle. — Eh bien ?
Ernest. — Eh bien... il t'adore !
Madame de Lévalle. — Moi ?
Ernest. — Toi.
Madame de Lévalle. — C'est impossible !
Ernest. — Veux-tu que je le lui fasse dire?
Madame de Lévalle, vivement. — Non, non; tu te seras trompé.
Ernest. — Trompé ? Ah ! pardieu ! il n'y avait qu'à voir sa consternation quand je lui ai fait connaître ton opinion à son égard ; il a pris une figure... oh ! une figure...
Madame de Lévalle. — Gomment ! et cela vous fait rire, mon frère?
Ernest. — Il n'y a pas de quoi, peut-être ? Comprends-tu rien de plus bouffon que cette maladresse qui, au milieu de tant de femmes disposées à lui vouloir du bien, lui fait choisir précisément la seule qui le déteste ? Oh ! je lui croyais plus d'esprit. C'est qu'il était vraiment désespéré.
Madame de Lévalle, émue. — Est-ce vrai ?
Ernest. — Du reste, sois tranquille ; c'esl un amour dont il se guérira facilement.
LES PREVENTIONS. 18îi
Madame de Lévalle, piquée. — Je vous remercie, mon frère.
Ernest. — Aimcrais-tu donc mieux qu'il ne guérît pas?
Madame de Lévalle. — Je ne dis point cela; mais je ne conçois pas que vous, Ernest, qui avez de la sensibilité, de la bonté, vous tourniez en ridicule le chagrin d'un ami.
Ernest. — Veux-tu que je me désole? A quoi bon? Il va d'ailleurs repartir.
Madame de Lévalle. — Le colonel ?
Ernest. — Certainement; dès qu'il a appris que sa présence te déplaisait, il m'a déclaré qu'il allait retourner à Paris.
Madame de Lévalle, vivement. — Et vous ne vous y êtes pas opposé?
Ernest. — Pourquoi ?
Madame de Lévalle. — Pourquoi ! Mais l'hospitalité, la plus simple politesse vous en faisait un devoir !
Ernest. — Puisque tu ne peux pas le souffrir.
Madame de Lévalle, vivement. — Il ne s'agit pas de
moi, mon frère. Nous sommes chez madame Renneterre, et si elle apprend que je suis la cause de ce départ, Dieu sait quels commentaires, que de suppositions! C'est me compromettre.
Ernest. — Mais il me semble que c'est plutôt en restant que le colonel pourrait...
Madame de Lévalle, vivement. — Du tout ; je ne veux chasser personne du château. En définitive, le colonel est un homme bien né, qui mérite des égards.
Ernest. — Alors, ma chère amie, parle-lui toimême; moi je ne puis changer ainsi de rôle à chaque instant. J'ai l'air de jouer la comédie bourgeoise... d'autant que je ne fais que des maladresses.
Madame de Lévalle, d'un ton afflrraatif. — Oh ! cela...
Ernest. — Justement voici le colonel.
Madame de Lévalle. — Lui !
Ernest. — Dis-lui de rester, si tu veux.
Madame de Lévalle. — Mais non.
Ernest. — Je ne m'en mêle plus.
Madame de Lévalle. — Ernest, je t'en prie.
Ernest. — Adieu. (Il sort.)
Madame de Lévalle, seule. — Peut-on me laisser ainsi ! Voilà le colonel qui monte le perron. Il a la tête baissée; il réfléchit, sans doute. Pauvre jeune homme ! Ah ! mais non, il lit le journal ! (On entend le colonel qui fredonne.) On dirait qu'il chante... Ah! oui, pour s'étourdir ! Il faut que je lui montre moins de froideur. Ce n'est pas pour moi, car je ne reviendrai jamais sur son compte, mais par considération pour madame Renneterre.
(Elle va se placer près la table et prépare son métier à tapisserie.)