‹ Histoires d'autrefoisChapitre 3 sur 37 · L INVENTAIRE DU PLANTEUR · texte numérisé non relu

L INVENTAIRE DU PLANTEUR

source que quelque feu souterrain fait tarir. Ce n'était point un homme malade, mais un homme qui avait besoin de mourir.

Il continuait pourtant à se lever et à diriger la plantation ; seulement, chaque jour, il retranchait quelque chose à ses travaux, et laissait décroître, avec ses forces, sa sphère d'activité : on eût dit qu'il rétrécissait à dessein son horizon pour l'amener insensiblement à la dimension d'une tombe. La fin de cet homme, se retirant ainsi pas à pas de l'existence, avait l'air d'une retraite plutôt que d'une agonie.

Souvent, le soir, après avoir donné des ordres ou réglé quelques comptes, il venait s'asseoir, tout pâle, sous le chèvrefeuille de la pelouse. Alors, en regardant autour de lui ces jeunes arbres qu'il avait plantés et qu'il ne verrait jamais grands, ces constructions commencées qu'il ne devait point finir, et la douce jeune fille qu'il allait laisser sans appui au milieu de ce chaos d'essais inachevés et d'espérances avortées, il sentait un frisson courir dans ses cheveux; il se redressait avec un élan de résolution, rappelait à lui ses forces et s'excitait à vivre!... mais ces réveils d'énergie étaient courts et toujours suivis d'abattements plus

profonds ; aussi M. Makensie les évitait-il comme d'i nutiles révoltes contre sa destinée.

Il y a d'ailleurs, dans les agonies insensibles, une langueur qui n'est pas sans charmes, et le père de Jenny s'abandonnait le plus souvent à cette confuse jouissance. Pareil à un voyageur arrêté au sommet de la dernière montagne, il se penchait sur la vie pour en écouter les derniers bruits et en respirer les derniers parfums, sans s'occuper de la nuit, qui venait.... — Suave imprévoyance des mourants, qui leur fait trouver d'étranges douceurs au milieu de leur propre destruction, et qui leur montre l'instant suprême où la sensation s'évanouit et où tout s'efface, comme un soleil couchant de la vie!

Du reste miss Jenny ne négligeait rien pour entretenir cette quiétude. Elle avait deviné les soucis de son père et s'efforçait d'en distraire sa pensée. Lorsque M. Makensie s'inquiétait des cultures qu'il ne pouvait visiter, et craignait pour les récoltes prochaines, qui devaient arrêter ou décider sa ruine, Jenny le conduisait le long des haies de laurier toutes brodées de lis écarlates ; elle lui faisait écouter les oiseaux cachés dans les bosquets de camélias sauvages, lui montrait l'Alabama qui coulait sous les galeries do l'jebitati»

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les grandes forêts vierges perdues à l'horizon; et, au milieu de tant d'harmonies ineffables, le malade oubliait ses inquiétudes -, il respirait l'air embaumé, écoutait le bengalis, contemplait les eaux, les bois, les montagnes, et son bonheur lui semblait de la richesse; et, rassuré par l'opulence de la création, il ne pouvait se croire pauvre, entouré de tant de trésors!...

Jenny était loin de partager la tranquillité qu'elle savait inspirer à son père. Depuis son entretien avec le planteur de la Blanche-Couronne, ses inquiétudes allaient chaque jour croissant. Elle avait calculé le temps nécessaire pour que son oncle Williams lui répondit du New-Hampshire; mais, comme il arrive toujours quand on a l'impatience et le désir pour arithmétique, elle n'avait tenu compte, dans ses calculs, ni des obstacles inévitables, ni des retards imprévus, ni de la lenteur des décisions : l'attente et la logique vivent rarement en bonne intelligence; miss Makensie s'étonna donc bientôt de ne point recevoir de réponse, et des craintes de tout genre l'assaillirent !

Un soir que M. Makensie se trouvait plus souffrant que de coutume, il prit le bras de sa fille pour se rendre à la plantation des cotonniers ! mais les forces lui

manquèrent en chemin, et il s'arrêta sous un berceau

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de vignes, où il s'assit accablé- Cependant la brise qui agitait lourdement le feuillage sembla le soulager; sa tête se pencha sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent et il s'endormit.

Jenny était restée debout devant lui, retenant son haleine et n'osant faire un seul mouvement ; mais lorsque la respiration égale du malade lui eut appris qu'il dormait paisiblement, elle jeta un dernier regard sur ce front presque dépouillé, sur ces traits transparents, sur ces mains amaigries, et, sentant que les larmes la gagnaient, elle s'éloigna en baissant la tête.

Elle alla s'asseoir à quelques pas, sous un chêne, et il y avait déjà longtemps qu'elle était là, rêveuse, lorsque son nom prononcé près d'elle lui fit jeter un cri ; elle se leva vivement et se trouva en face de M. Jackson.

— Je crois que miss Makensie ne m'attendait pas, dit le planteur avec son sourire fauve; je lui avais pourtant annoncé ma visite il y a quinze jours.

— En effet, répondit la jeune fille effrayée.

— Oserai-je demander si miss Jenny a bien voulu réfléchir à notre dernier entretien ?

— Oui, monsieur.

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