‹ Histoires d'autrefoisChapitre 2 sur 37 · INVENTAIRE DU PLANTEUR · texte numérisé non relu

INVENTAIRE DU PLANTEUR

qui ressemblent à un volcan dont la lave devient pierre quand elle ne brûle plus.

Ses richesses avaient donné à M. Jackson un grand crédit dans l'Alabama. On vantait son habileté en affaires, passant légèrement sur ses vices comme sur tous ceux des gens dont on peut avoir besoin.

11 possédait plusieurs centaines de noirs et les traitait avec tant de cruauté, que la plus terrible menace faite à un esclave était celle de le vendre à M. Jackson. Cependant, comme cette cruauté proverbiale était devenue, en définitive, pour le planteur, une source de richesse, loin de nuire à sa considération, elle y aidait. C'était une supériorité que plus d'un colon lui enviait à juste titre, car là où le noir cesse d'être nn homme, le plus habile est celui qui retire le meilleur profit de cette machine humaine.

Sans connaître M. Jackson complètement , miss Makensie ressentait pour lui une répugnance instinctive. Elle éprouvait en sa présence cette espèce de tressaillement qu'éprouve l'oiseau frêle auprès de l'oiseau de proie.

Les visites du planteur de la Blanche-Couronne chez son père lui avaient toujours déplu, mais surtout depuis qu'elles étaient devenues fréquentes et assi-

dues. La rencontre de l'ancien pionnier fut donc pour elle, surtout dans ce moment, une contrariété et un embarras.

Cependant celui-ci venait de la rejoindre, et après les politesses d'usage , tous deux se dirigèrent vers l'habitation de M. Makensie. Il y eut un moment de silence.

— Je vois aux yeux humides de miss Jenny, dit enfin Jackson, qu'elle a pris congé de Jones Cokeril.

La jeune fille fit, en rougissant, un signe affirmatif.

— Ne vous inquiétez de rien, reprit le planteur, je l'adresse à une maison dont tous les commis ont fait fortune.

— M. Cokeril vous devra sa réussite , balbutia Jenny, et j'aurais dû vous remercier...

— Remerciez-moi surtout de son départ.

— Comment?

— Oui, j'espère que l'absence de M. Jones permettra à miss Makensie de réfléchir, et de renoncer à son projet de mariage.

— Fourquoicela?

— Parce que miss Makensie est trop belle et trop bien élevée pour ne prétendre à rien de plus qu'à partager la misère d'un pauvre diable.

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— Il me semble vous avoir entendu prédire tout à l'heure que M. Cokeril ferait fortune?

— Sans doute, dans cinquante ans ! Tout le monde fait fortune aux États-Unis, à la condition d'attendre l'âge où l'argent ne sert plus à rien : on vit misérable avec la certitude de mourir millionnaire ! Du reste, j'ose croire que miss Jenny a trop de raison pour se condamner à une existence de privations, de soucis et de travail, quand elle peut s'assurer, dès maintenant, tous les plaisirs de l'opulence.

— J'ai peu d'ambition, répondit la jeune fille.

— Vous avez au moins celle d'être heureuse, et vous ne savez pas ce que l'on souffre avant de se créer une position indépendante. Vous avez vu ce qu'il fallait de peines et de sueurs à nos émigrants pour abattre à coups de hache un pan de forêt et se faire une place au soleil ; eh bien ! dans le monde, le travail est plus rude encore, car là, au lieu d'arbres, on a des hommes, et pour hache, la volonté, mauvais instrument qui s'émousse sans cesse ou se retourne contre vous-même. Croyez-moi, miss, les sauvages ont raison quand ils disent que le blé poussé est toujours le bon blé, et les nids tout faits les meilleurs nids.

— Je me sens plus de courage, dit Jenny, et je

crois qu'il y a aussi quelque joie à préparer soi-même son avenir.

— Ainsi, répondit Jackson, vous vous exposerez à toutes les chances de la fortune, et vous suivrez II. Cokeril à Boston?

— Pourquoi non ?

— Vous ne connaissez pas les états du Nord, miss Makensie. Ce que vos noirs sont ici, vous le serez làbas; car chez nos frères abolitionistes le riche est maître, le pauvre esclave, et la femme du pauvre l'esclave d'un esclave. Là, on n'acquiert point la fortune avec les bras des autres, mais avec les siens ; il faut suer l'or qu'on gagne.

Et prenant les blanches mains de la jeune fille avec un sourire railleur :

— Voulez-vous voir, continua-t-il, ces doigts, occupés jusqu'à présenta parfumer vos cheveux blonds, s'érailler sur la toile d'emballage, ou gagner des engelures à peser des épices? Vous avez toujours mené la douce vie de nos femmes de l'Alabama, miss, ne vous condamnez point à de viles occupations qu'on abandonne ici aux esclaves.

.lenny tressaillit : élevée sous l'empire des préjugés du Sud, où tout travail est regardé comme un malheur

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et presque comme une honte pour la femme, elle fut émueun instant du tableau queluiprésentaitM. Jackson; mais cetta impression fut rapide, et elle répondit presque aussitôt :

— Je me soumettrai aux habitudes du pays que j'habiterai, monsieur.

Le planteur fit un geste impétueux qu'il réprima sur-le-champ.

-* Prenez garde, miss Makensie, reprit-il d'un ton retenu et plein dune douceur menaçante; réfléchissez avant d'agir ; il ne s'agit point seulement ici de vous, mais de votre père.

La jeune fille le regarda avec étonnement.

— M. Makensie a fait comme tous les colons ; lorsqu'il s'est établi ici, il y a dix ans, il a emprunté la somme nécessaire pour commencer sa plantation.

— Je sais qu'il vous doit beaucoup, interrompit Jenny.

— Tout lui a jusqu'à présent assez mal réussi; et, si je ne me trompe, l'impossibilité de faire honneur à ses engagements entre pour une bonne part dans la maladie qui le tue.

— Ah l je le sais, je le sais, s'écria la jeune fille en pleurant ; mais que puis-je faire, mon Dieu ?

— Renoncer à M. Cokeril.

— Que dites-vous ?

— Et donner à M. Makensie un gendre assez riche pour le tirer d'embarras.

*— Ah ! jamais ! s'écria Jenny , qui s'éloigna du planteur avec un brusque mouvement de répugnance.

— Au fait, dit celui-ci d'un accent amer, miss Makensie est libre de préférer son goût à la vie de son père.

— Oh ï monsieur !

— Du reste, rien ne presse -, c'est seulement dans quinze jours qu'échoit la première obligation souscrite par M. Makensie; j'aurai l'honneur de me présenter alors à l'habitation.

Et saluant la jeune fille, il la quitta froidement.

Restée seule, Jenny réfléchit avec effroi a ce qui venait de se passer. Elle ne pouvait plus douter des intentions du planteur, et cependant elle avait encore peine à y croire. La position de M. Jackson semblait, en effet, justifier cet étonnement.

Lorsque, quinze années auparavant, il était devenu propriétaire de l'habitation qu'il occupait, il y avait établi , comme la plupart des colons, une femme de couleur, fort belle, dont il avait fait d'abord sa niai-

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tresse, mais qui, insensiblement, avait pris chez lui l'autorité d'une épouse. Cette femme l'avait rendu père de deux fils déjà grands, qu'il avait fait élever avec soin, et, dans l'Alahama, où l'on était accoutumé à ces sortes de mariages de la main gauche, on lui donnait généralement le nom de madame Jackson. L'habitude avait enfin tellement légitimé cette union irrégulière, que miss Makensie, quoique sachant la vérité, avait toujours regardé le planteur de la Blanche-Couronne comme un homme marié. On comprendra donc combien ses propositions durent la saisir et la surprendre. Du reste, lors même que son affection sincère pour Jones ne lui eût pas rendu toute autre union odieuse, l'idée de chasser ainsi une femme du lit de M. Jackson pour y prendre sa place lui eût fait horreur et dégoût.

Cependant elle s'épouvanta en songeant combien les passions de cet homme étaient redoutables. Comprenant qu'il n'avait procuré un emploi à son fiancé qu'afin de l'éloigner, elle eut un instant la pensée d'écrire à Jones pour qu'il revint; mais quand recevraitil sa lettre, et de quel secours, d'ailleurs, pourrait il être dans les débats d'intérêts qui allaient s'ouvrir?

D'un autre côté, M. Makensie n'était point en état

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de soutenir une telle discussion. Outre que sa maladie le rendait incapable d'une longue application, il avait toujours montré peu d'aptitude pour les affaires. Forcé de quitter les états du Nord par suite d'une faillite qui avait manqué le déshonorer, bien qu'elle n'accusât que son inexpérience, il n'en était devenu ni plus capable ni plus attentif. Il devait a M. Jackson la plus grande partie de l'argent qu'il avait employé, depuis dix ans, à créer son habitation, et sentant l'impossibilité de satisfaire à ses engagements, il avait l'ait comme tous les hommes faibles en face du danger, il avait fermé les yeux.

Jenny pensa donc que le seul homme qui pût régler convenablement ces affaires était son oncle Williams. Etabli dans le New-Hampshire, il promettait depuis longtemps de venir visiter son frère de l'Alabama ; la jeune tille lui écrivit pour lui apprendre l'état désespéré dans lequel ils se trouvaient, et le supplier de hâter son arrivée.

Cependant M. Mackensie s'affaiblissait de jour en jour, et tous les remèdes avaient été reconnus impuissants contre cette langueur mortelle. Son mal était un de ceux auxquels les médecins ne trouvent point de nom : la vie semblait décroître en lui comme une

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