SCÈNE XIX
Les Mêmes, MADAME RENNETERRE, EMMA.
Madame Renneterre, gravement. — C'est inutile. Madame de Lévalle. — Madame Renneterre,..
Ernest, à part. — Oh!...
Madame Renneterhe, de même. — Emma vient de m'avouer tout.
Ernest, à part. — Aïe !
Madame Renneterre, de même. — Vous avez gardé avec moi un silence offensant, Ernest.
Ernest. — Ma marraine...
Madame Renneterre, de même. — Vous savez en outre que je trouve Emma trop jeune pour se marier.
Emma, à part. — Comment?
Ernest, vite. — J'attendrai, ma marraine.
Madame Renneterre , très-vite. — Non, non ; mon cœur ne sait point résister aux prières. Je vous la donne.
Ernest, stupéfait. — Oh ! ma marraine !(A part.) En définitive, elle est charmante. (Haut.) Votre main, ma petite Emma. (A madame Renneterre.) Et vous, maman, embrassez-moi !
Madame Renneterre. — Oui. (Avec exaltation.) J'ai un gendre.
Ernest. — Les deux noces se feront en même temps.
LES PREVENTIONS. SI 7
Le Colonel. — C'est cela !
Madame de Lévalle. — Et surtout, tachons d'ôtre heureux, (Montrant Ernest.) Nous lui avons donné assez de peine pour cela.
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— Encore ces damnés Anglais ! murmura le marin, en rentrant sa tête, qu'il avait passée par un sabord ; pas moyen de regarder une seule fois vers la haute mer sans les avoir pour perspective ! Les voilà qui courent des bordées, maintenant... Gueux de rougets, allez !... Je voudrais seulement que le capitaine eût l'idée de vous faire frire : je me chargerais de fondre le beurre et de tenir la queue de la poêle. Celui qui parlait ainsi n'était autre qu'Ivon Kosquer, surnommé P ere-la-Gar cette , par allusion à son faible pour ce moyen de persuasion, dont il usait et abusait, comme le permettait alors le droit romain
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à l'égard de toute propriété : Jus utendi et abutendi.
Quoiqu'il n'eût jamais étudié son alphabetque dans les gréements d'un navire, et qu'il ne sût signer son nom qu'avec une hache d'abordage et sur des faces d'Anglais, Ivon se trouvait lieutenant de la Cordelière, le plus beau vaisseau qui eût encore été construit en France. A cette époque, la marine n'avait point d'organisation régulière; le capitaine de chaque vaisseau était seul nommé par le roi ; il choisissait lui-môme ses officiers et ses équipages. L'État lui payait une somme fixe avec laquelle il devait nourriF et payer ceux-ci à sa fantaisie, de telle sorte que la guerre maritime se faisait, pour ainsi dire, à forfait et au nom de l'État plutôt que par l'État lui-môme.
Le commandement de la Cordelière venait d'être
donné au jeune Pors-Moguer; et celui-ci, qui connaissait l'habileté de Rosquer, l'avait choisi pour son lieutenant. Le contre-maitre avait accepté avec d'autant plus de joie, qu'il espérait trouver ainsi l'occasion de régler quelques comptes arriérés avec les Anglais, qu'il aimait un peu moins que la peste et un peu plus que le diable.
Pors-Moguer avait en effet cherché l'escadre ennemie avec sa flottille, composée d'une quinzaine de brigantins; mais il n'avait pu la joindre. Les vents con-
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traires l'avaient alors forcé, de relâcher à Camarel, où il restait depuis trois mois, quoique les Anglais eussent reparu à l'horizon, et semblassent le provoquer.
Cette inconcevable inactivité de Pors-Moguer avait rendu l'humeur d'Ivon encore plus maussade que d'ordinaire, et, depuis l'arrivée de la flotte ennemie, la garcette était moins souvent à sa boutonnière que sur les épaules des matelots. Son neveu Perric, jeune novice embarqué avec lui sur la Cordelière, obtenait surtout, à cet égard, une préférence qui prouvait jusqu'à quel point le contre-maître possédait l'esprit de famille.
Il venait précisément de quitter le sabord et d'envoyer aux Anglais les volées de malédictions par lesquelles nous avons commencé ce récit, lorsque le malencontreux novice entra.
— Mon oncle, dit-il...
Ivon se retourna brusquement.
— Qui est-ce qui m'appelle mon oncle ? s'écria-t-il en saisissant convulsivement sa garcette.
Et apercevant Perric : Comment, marin de rivière, tu te croiras donc toujours ici dans la cassine de ton papa, et tu n'apprendras jamais la subordination?
En même temps le martinet de filin tomba sur les
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épaules du novice, qui s'arrondit philosophiquement le dos pour recevoir l'avertissement.
— Mon lieutenant, reprit-il. — Qui est-ce qui te parle de lieutenant, huître sans coquille ; est-ce que je n'ai pas un nom comme tous les chrétiens?
Et la garcette appuya de nouveau l'observation.
— Lieutenant Ivon, mon oncle, reprit Perric avec cette ironie en dedans particulière aux Bretons ; c'est un pêcheur qui demande à parler au capitaine. — Eh bien, est-ce que je suis le capitaine, parpaillot? — Vous m'avez défendu hier de parler directement à messire Pors-Moguer, observa le novice, toujours calme. — Ça suffit... file ton nœud.
Dans ce moment, une porte s'ouvrit, et le capitaine lui-même parut.
— Tu es bien rude avec ce garçon, maître, dit Pors-Moguer à Ivon. — C'est vrai, capitaine, répondit le lieutenant; mais faut bien que je le soigne à part, puisqu'il est de la parenté. Pour qui se donnerait-on de la peine, si c'était pas pour les siens ?Je veux que ça fasse un matelot un peu bien calfaté, et pour ça faut que j'habitue sa carcasse à recevoir la lame sans se découdre.
Pors-Moguer sourit.
— Où est le pêcheur qui veut me parler? demanda-
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t-ilàPerric. — Surle gaillard d'avant. — Va le chercher.
Le novice remonta, et reparut bientôt avec un jeune homme ayant pour tout costume une chemise de toile rousse et une large culotte de berlinge qui n'arrivait qu'aux genoux. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules et ruisselaient d'eau ainsi que ses vêtements.
— D'où diable sors-tu? lui demanda Pors-Moguer, surpris. — De la mer, répondit le pêcheur, en breton. — Et d'où viens-tu, par ce chemin? — De la flotte anglaise. — Qu'est-ce qu'il dit? s'écria Ivon en se rapprochant... Tu viens de ce nid de homards, toi ? — ■ J'en viens. — Et comment t'y trouvais-tu ? — Je suis pêcheur au Conquet ; hier le temps était beau et les enfants avaient faim; j'ai poussé au large pour chercher un banc de sardines que je connaissais vers la pointe de Berthaume. — Et tu as été pris? — Oui; une de leurs chaloupes m'a rencontré; ils m'ont remorqué à bord de la Régente... On m'a mené au capitaine, qui tenait conseil avec ses officiers, et ils m'ont fait des questions sur les passes , les récifs et la garnison du Conquet. — Tu n'as pas répondu, j'espère? — Je leurai indiqué des passes là où il y a des récifs, et des récifs là où il y a des passes. — Bien, garçon, interrom-
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pitKosquer; et ils onttoutavalé comme des requins, pas vrai? — Ils ont eu l'air de se consulter en anglais, croyant que je ne les entendais pas; mais j'ai été deux ans prisonnier dans leur pays de Satan. — Eh bien, tuas compris? — J'ai compris qu'il s'agissait de l'aire une descente au Conquet, et de ravager le pays comme ils ont déjà fait du côté de Penmarch. J'ai pensé alors que si Ton pouvait vous avertir, vous auriez le temps de prévenir le coup, en faisant débarquer du monde à Saint-Mathieu. Comme on me remenait à travers la batterie, j'ai laissé mon habit à ceux qui me tenaient; j'ai filé gentiment par un sabord, et je suis venu à la nage jusqu'au Toulinguet. — Par Sainte-Barbe! tu es un gaillard solidement chevillé î ditlvon.
Et il voulut lever la main pour frapper dans celle du pécheur, en signe d'amitié ; mais il s'aperçut qu'il tenait encore la garcette par habitude, et, pour ne pas perdre son mouvement, il la laissa tomber sur les épaules de son neveu, qui était à sa portée.
— Ce n'est pas toi qui aurais fait cela, capon, ditil, pour justifier sa correction de rencontre.
Pors-Moguer paraissait réfléchir.
— Tu ne sais pas quand la descente doit avoir lieu? demanda-t-il au fugitif. — Non, mon commandant ;
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mais je pense qu'ils ne tarderont pas maintenant; car tout était préparé à bord. — C'est bien, dit le jeune homme, comme s'il se fût parlé à lui-môme : pouvoir les combattre ici môme, remplir mon devoir et venger le mal qu'ils nous ont fait, sans partir... en m 'absentant seulement une nuit... Que Dieu soit loué de me donner une telle occasion !
Et se retournant vers le lieutenant :
— Ivon, dit-il, envoyez à terre ; faites rembarquer tous nos gens, remontez les perroquets, et que tout soit préparé pour lever l'ancre dans une heure. — Malo ! Malo ! cria le contre-maître en agitant son bonnet. Le feu est aux étoupes, gare la mitraille ! Ces marsouins vont enfin nous montrer de près leurs vilaines faces. Perric, mon garçon, je te taillerai ce soir ou demain une paire de souliers dans leur chienne de peau ; et toi, pêcheur d'Anglais, viens avec moi dans ma cabine, je veux te faire cadeau d'un gargarisme en bouteille que j'ai apporté l'an dernier de Bordeaux.
Grâce à l'activité d'Ivon, les préparatifs durèrent peu de temps. La chaloupe envoyée au port reparut bientôt chargée de matelots. Le lieutenant les «ompta de loin, et s'assura qu'il ne lui manquait personne ; mais tout à coup il cligna des yeux et
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pencha la tête à droite et à gauche pour mieux distinguer.
— Dieu me damne ! dit-il, il y a une femme avec eux !
Et cherchant instinctivement sa garcette :
— Ah î ils amènent des femmes à bord, grondal-il sourdement; ils pensent que je prendrai une jupe pour une vareuse ! C'est bon ! tout à l'heure le filin en quatre va rire:
La chaloupe aborda. Voulant surprendre les arrivants en flagrant délit, Ivon alla se placer sournoisement près du grand mât, laissant débarquer les matelots, comme un chasseur en embuscade qui compte son gibier ; tout à coup une coiffe parut au niveau du bastingage ; c'était le moment de se montrer ; le lieutenant s'avança à pas de loup, et au moment où la femme mettait le pied sur le pont dc.la Cordelière, il se trouva face à face avec elle.
— Maharite ! dit-il en reculant désappointé. — Bonjour, maître, répondit la jolie paysanne avec une révérence coquette. — Bonsoir, répliqua Ivon en lui tournant le dos. — Hen ! vieux grondin, murmura la jeune fille, en faisant au lieutenant une moue d'entant boudeur.
Et se tournant vers Perric avec son plus gracieux
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sourire : Le capitaine Pors-Moguer est-il à bord ? demanda-t-elle. — Dans sa cabine.
Il n'avait point achevé que la garce Ue de l'oncle lui tomba sur les épaules.
— Qu'est-ce que tu fais là, toi, failli chien? s'écriat-il ; prends-tu un cotillon pour une voile de misaine? Au large ! — Est-il féroce, dit Maharite, avec un charmant geste d'effroi. — Qu'est-ce que vous voulez au capitaine? interrompit brusquement Ivon. — Je veux le voir. — Il n'a pas le temps. — Par exemple... je serais venue de Saint-Mathieu pour rien ? dîteslui que c'est de la part de mademoiselle Suzanne. — Il n'a pas le temps, mille noms... vous me ferez jurer à la fin. — Mais pourtant, dit la jeune fille, en prenant ce ton demi-dolent, demi-pleureur qu'affectionnent les femmes et les enfants, je ne puis pas m'en aller comme cela sans l'avoir vu, moi... on me gronderait... — Vous reviendrez demain. — Mais demain ce sera trop tard... — Qu'est-ce que vous avez donc à lui dire? — D'abord, j'ai à lui faire des compliments de mon maître. — C'est bon, il pourra vivre jusqu'à demain sans cela. — Puis ceux de ma maîtresse... — Que le diable puisse emporter ! grommela Ivon. — Gomment dites-vous ? — Rien, allez toujours... Les compliments de votre mâî-
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liesse... après... — Eh bien, après... j'ai à lui remettre... ce bouquet. — Un bouquet... Qu'est-ce que vous voulez que le capitaine fasse de cela, dit Ivon en haussant les épaules... N'importe, donnez... je le lui remettrai. — Mais de suite ? — De suite. — Allons, il le faut bien, soupira Maharite en regardant les fleurs et ayant l'air de les arranger. Ne le remuez pas trop, surtout, portez-le comme cela, bien droit, au capitaine. — Pardieu ! ne dirait-on pas que les fleurs ne peuvent avoir la tête en bas, dit Ivon impatienté... Donnez, et retournez-moi à Saint-Mathieu vent arrière. Nous avons autre chose à faire, pour le quart d'heure, qu'à nous occuper à godiller dans la conversation.
Se tournant alors vers un canotier : Hé ! Tap-Dur, cria-t-il, débarque-moi ça en deux temps au port, que nous puissions torcher de la toile librement.
Tap-Dur aida Maharite à descendre dans la chaloupe, et Ivon se rendit près de Pors-Moguer.
— Tout est prêt, capitaine, dit-il. — Bien ! répondit celui-ci, qui était penché sur une carte marine qu'il étudiait, je vais monter. — Mais qu'as-tu donc là ? ajouta-t-il en apercevant le bouquet que le contre-maître froissait dans ses mains. — Ah ! c'est juste ; c'est pour vous, ça. — Pour moi ! —
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C'est la petite de là-bas qui vient de l'apporter... de la part de mademoiselle de Kermorvan. — Ah ! donne, donne.
11 saisit vivement le bouquet, et un billet en tomba.
— Laisse-moi, Ivon, dit le jeune homme en rougissant, je vais te rejoindre. — Au diable î grommela le vieux marin en remontant sur le pont, je n'avais pas deviné celle-là, par exemple !... Qui se serait imaginé de trouver une lettre, comme un hanneton, au milieu des roses et des marjolaines?
Il se promena longtemps seul sur le gaillard, attendant le capitaine ; la nuit commençait à venir, et la marée descendait ; enfin, Pors-Moguer parut : il était vêtu avec une singulière élégance, portant la toque à plumes et les souliers de satin.
— Six rameurs et la grande barque ! cria-t-il. — Gomment ! demanda le lieutenant stupéfait. — Je vais à terre. — Mais nous manquerons le flot, capitaine. — Nous ne débarquerons point ce soir au Conquet. J'ai réfléchi... demain ce sera assez, tôt... — Mais les Anglais... — Ils sont en vue et ne font aucun mouvement... ils ont sans doute renoncé à leur descente, en soupçonnant que nous étions
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avertis. — La barque du capitaine ! cria le premier canotier.
— Le cap sur Saint-Mathieu, enfant, dit Pors- Moguer.
Ivon fit entendre un jurement épouvantable, et jeta son bonnet avec rage.
— Qu'est-ce que ça veut dire, lieulenantlvon, mon oncle ! murmura Perric. — Ne m'approche pas, s'écria le contre-maître exaspéré, ne m'approche pas, car je serais capable de faire un malheur... Oh ! je voudrais avoir toutes les femmes de Bretagne à bourrer dan.> une couleuvrine ! Rappelle-toi, Perric, que si tu deviens jamais amoureux, je te tue, toi et l'autre... rien que pour l'honneur de la famille.
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Aucune étoile ne brillait au ciel, et tandis que le manoir du comte de Kermorvan étincelait de lumières, le jardin était plongé dans une obscurité profonde. Protégés par cette obscurité, un jeune homme et une jeune fille en habits de bal élaient assis sous une tonnelle et causaient à voix basse,
— Vous perdre ! vous perdre, Suzanne ! disait le jeune homme, quand vous m'êtes devenue plus précieuse que la vie, que l'ambition, que l'honneur ! quand, pour ne point vous quitter, j'ai laissé l'ennemi insulter mon pavillon ! Oh! non, cela ne sera point. — Et pourtant mon père a promis ma main à aiessire Audiifret, répondit la jeune fille; ce matin même il m'a appelée pour me le dire ; il devait l'annoncer aujourd'hui à toutes les personnes réunies pour la fête, et j'ai pua peine obtenir de lui un retard de quelques jours. — Votre père est-il donc inflexi
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ble? — Hélas ! je ne l'ai jamais vu céder ! Sa volonté est pour lui-môme quelque chose de sacré ; il la maintient comme il maintiendrait une promesse. C'est un engagement pris avec sa conscience et qu'il tient à honneur de soutenir. Ah! vous auriez mieux fait, Jehan, de lui demander ma main, il y a deux mois. — Le pouvais-je ? Le comte est fier de son rang, et moi, c'est à peine si je puis prouver ma noblesse; il est riche, et je suis pauvre: ma demande eût été rejetée, et dès lors la porte du manoir m'eût été fermée ; je n'ai pu me résoudre à ce malheur. Puis, votre père me recevait d'abordavec une bienveillance croissante; j'espérais que l'affection qu'il prendrait pour moi finirait par le rendre moins sévère sur la naissance et la fortune. Je ne sais pourquoi, son amitié s'est subitement transformée en froideur, sa prévenance en réserve : avez-vous pu deviner la cause de ce changement? — Nullement. — Depuis un mois, j'espérais toujours recouvrer les bonnes grâces du comte, lorsque aujourd'hui votre lettre m'est arrivée au moment où j'allais partir. Vous me disiez de venir, qu'il y allait de notre bonheur, qu'un jour de retard pouvait nous séparer à jamais : je suis accouru malgré mon devoir, qui m'appelait ailleurs, et c'est pour apprendre qu'il n'y a plus d'espérance Vh ! cela ne
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peut être, Suzanne; vous ne pouvez appartenir à un autre, car vous m'aimez : vous serez à moi, dussé-je venir vous arracher d'ici, à la tête de mes matelots !
— Jehan! Jehan ! s'écria la jeune fille effraj'ée de l'exaltation de Pors-Moguer (car c'était lui), ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! Mon père m'aime; il m'aime bien, j'en suis sûre; peut-être se laisserat-il fléchir unefoisen sa vie. Revenez demain, parlezlui, mais doucement, humblement, comme il convient à , quelqu'un qui demande une grâce. Je me joindrai à vos prières, et peut-être que Dieu aura pitié de nous ! — Soit, dit Pors-Moguer d'un air sombre; je tenterai tout, je me résignerai à tout; dussé-je le demander a genoux, je le ferai; mais si tout me trompe...
Il n'acheva pas : Maharite accourait avertir sa maitresse que son père s'était aperçu de son absence et la demandait : la jeune fille se hâta de rentrer. Pors- Moguer attendit quelques instants avant de la suivre.
Il venait de reparaître au bal, lorsque la porte s'ouvrit avec fracas et laissa voir le chevalier Audiffret sans coiffure, les vêtements en désordre, souillés de boue et de sang.
— Qu'est-ce donc? demanda le comte en courant a sa rencontre; que vous est-il arrivé? — Par le
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Christ! excusez-moi de me présenter dans ce costume de bohémien, répondit le chevalier, mais ce n'est pas mafaute, c'est celle des Anglais. — Des Anglais ! A ce mot répété de bouche en bouche, les danses s'arrêtèrent, les conversations particulières s'interrompirent; tout le monde se leva, et l'on courut se grouper autour d'Audiffret.
— Commentiez avez-vous rencontrés? où sont-ils ? répétait-on de tous côtés. — Un instant, un instant, dit le chevalier, que Ton étouffait... je répondrai à vos questions quand j'aurai repris haleine. J'ai la gorge aussi chaude qu'un canon d'arquebuse.
Kermorvan fit apporter à boire ; Audiffret se versa trois rasades coup sur coup, tomba dans un fauteuil, étendit les jambes comme un rustre qui se chauffe, déboucla son ceinturon, et poussa un soupir de contentement.
— Ma foi, j'avais besoin de cela, dit-il. Vous me demandez où sont les Anglais ? au diable, pour le quart d'heure. Nous leur avons donné une aubade qu'ils n'oublieront pas de quelques jours. — Où cela? — Voici la chose. Je me rendais à votre invitation, Kermorvan, luisant comme un sou et le nez dans mon manteau, car il faisait ce soir un brouillard à couper au couteau, lorsqu'à l'entrée de la lande mon
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cheval heurte quelque chose que je reconnais pour ce cormoran deNoric. — Hé ! du bateau, que je lui dis, est-ce que tu pèches ici des congres dans la brune? d'où viens-tu comme ça, sur le plancher des vaches? ton bateau est-il fondu, par hasard ? — Juste, qu'il me répond. — Gomment?
Alors il me raconte comme quoi il a été le prisonnier des Anglais, qui l'ont interrogé pour savoir la manière d'aborder au Conquet; bref, il m'apprend que nous sommes menacés d'une descente de l'ennemi.
— Et quand font-ils leur coup? que je lui demande. — Peut-être ce soir, me répond Noric...
Alorsje me rappelle justement qu'avant de quitter le Conquet, j'ai vu des barques au large qui avaient l'air de se promener, en regardant la terre du coin de l'œil; je prends de suite mon parti; Noric monte en croupe, nous retournons ventre à terre ; nous assemblons tous les bons gars de l'endroit, et nous arrivons à la grève en môme temps que les Anglais ! — Vous les avez attaqués? demanda Rermorvan. — Un peu, compère ; j'étais vexé d'avoir été dérangé, et je frappais comme un batteur de fer ; les Anglais en ont eu à discrétion. — Et ils se sont rembarques? dit Pors-Mogucr, qui avait écouté tout le récit du che-