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valier, la rougeur au front. — Ah ! c'est vous, observa Audiffret : pardieu vous avez eu tort de ne pas écouter l'avertissement de Noric ; si vous étiez venu avec une trentaine de vos frognes goudronnées, tous les Anglais y auraient laissé leurs culottes. — Messire Pors-Moguer connaissait donc leprojet de descente? fit le comte avec étonnement. — Oui; mais ça s'est mal trouvé de venir un jour de bal, pas vrai, capitaine? Au reste, j'ai fait de mon mieux pour vous remplacer. Seulement, quand tout a été fini, je suis remonté sur ma jument, et je me suis dit: Allons raconter la chose à ceux de Saint-Mathieu, qui dansent sans se douter que les Anglais auraient pu leur amener de la musique... Rermorvan, encore un verre de vin, compère, j'étrangle. C'est diablement coriace à travailler, ces Anglais...
Il acheva la bouteille.
— Et maintenant, ajouta-l-il en se levant, vive la joie! vous pouvez vous amuser. — Grâce à vous, dit le comte, en lui prenant la main... Mon brave chevalier... vous êtes un César. — Je ne connais pas ce gentilhomme, répondit Audiffret; mais je ne crains personne... quoiqueje commenceàprendreduventre et que le combat m'essouffle à pied. Mais, mordieu ! c'est assez s'occuper de moi; j'ai l'air d'un Gascon
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qui raconte sesprouesses : parlons d'autre chose. Où est la petite?... Je lui apportais un bouquet qui est resté sur la grève avec les Anglais. — Suzanne se contentera de vous devoir, comme nous tous, la liberté et peut-être la vie, répondit le comte en souriant. — Alors, qu'on m'embrasse ! s'écria Audifiret en s 'avançant les bras ouverts du côté de la jeune fille.
Par un mouvement pour ainsi dire involontaire, et plus prompt que l'éclair, Pors-Moguer se jeta entre lui et Suzanne.
— Vous oubliez où vous êtes, dit-il d'une voix tremblante.
Le chevalier s'arrêta étonné et regarda le comte.
— Audiffret... embrassez votre femme, s'écria celui-ci en saisissant vivement la main de sa fille et la poussant au chevalier.
Suzanne jeta un cri ; il y eut un mouvement de surprise dans la foule. Pors-Moguer était demeuré immobile et pâle, promenant autour de lui un regard incertain... Tout à coup il fit un pas vers le comte.
— H faut que je vous parle, dit-il, d'une voix étouffée...
Tout le monde s'éloigna par un mouvement spon-
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tané... Il y eut un moment de silence... Kermovan et le capitaine étaient debout, l'un calme et hautain, l'autre agité et indécis ; la foule regardait avec une curiosité inquiète.
— Comte, dit enfin Pors-Moguer assez bas pour n'être entendu que de lui, j'aime votre fille et votre fille m'aime. — Je le sais, répondit Rermorvan.
Jehan leva la tête avec étonnement.
— Vous le savez, et vous la donnez à un autre ! — Parce que cet autre n'a point de tache à son honneur, dit le vieillard d'un ton fier ; parce qu'il a combattu bravement dans nosarmées ; parce que tout à l'heure encore son courage nous a sauvés. — Je vous comprends, dit Pors-Moguer en rougissant ; mon amour a pu, en effet, me faire négliger mes devoirs ; mais peut-être n'est-ce point ici qu'il faudrait me le reprocher, car c'est ici que j'ai trouvé la tentation.
— Je vous ai laissé libre de l'éviter, observa sèchement le comte.
Le jeune homme tressaillit.
— Messire de Rermorvan, continua-t-il d'un accent profond, je puis et dois tout écouter de vous ; mais, je vous en conjure, ne brisez pas deux cœurs volontairement. Si j'ai eu des torts, dites-moi comment je dois les réparer. Je ne vous demande qu'une espé-
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pance, et j'attendrai. Ordonnez ce que vous voulez : quelque prix que vous y mettiez, je regagnerai l'estime que vous m'aviez témoignée autrefois. — Il est trop tard, dit le comte froidement. — Prenez garde, dit Jehan, qui sentait sa patience s'en aller ; au nom de Dieu, ne nous poussez pas à bout, messire comte. — Et qu'arriverait-il, si je le faisais? — Ne me le demandez pas ! Je veux être calme comme je le dois, devant vous... mais pensez bien à ce que vous allez faire ! Vous ne pouvez donner votre fille à cet homme, messire, vous ne le pouvez pas ! — Et pourquoi? demanda Rermorvan, avec hauteur; parce qu'il parle un moins beau langage que de plus habiles, qu'il porte un costume moins élégant que de plus raffinés, et que sa moustache est moins noire que celle d'autres plusjeunes ? Mais il parle assez bien pour se faire entendre dans la mêlée, messire; ses habits sont assez beaux, couverts du sang ennemi, et sa moustache a blanchi à servir le roi et la Bretagne... Il n'y a eu que des braves, jusqu'ici, dans la famille des Kermorvan... Je ne veux point que ma fdle commence une lignée de lâches. — Comte ! s'écria Pors- Moguer en s'élançantvers le vieillard.
Mais tout à coup il s'arrêta, pomme si un éblouissement l'eût saisi ; ses poings se fermèrent avec rage ;
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il sembla foire un effort surhumain, et baissant les yeux : Vous êtes son père, murmura-t-il d'une bouche tremblante... Dieu vous pardonne mais vous
regretterez le mot que vous venez de prononcer.
Alors, relevant son front échevelé, il promena autour de lui des yeux égarés, aperçut Suzanne, et lui adressant un geste d'adieu dont la muette énergie fit tressaillir la jeune fille, il s'élança hors de la salle du bal.
— Que se passe-t-il donc? demanda Audiffret en s'approchant du comte. — Rien, chevalier, répondit Kermorvan. — Le mariage tient toujours? — Les fiançailles auront lieu demain à la chapelle de l'abbaye.
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lvon, les bras croisés, la mine sombre et bourrue, se promenait de long en large dans la chambre du capitaine; chaque fois qu'il passait devant la fenêtre, il jetait, malgré lui, un regard du côté de la baie, et laissait échapper un effroyable jurement.
Le soleil était déjà levé depuis longtemps, et Pors-Moguer n'arrivait pas. Ivon allait appeler son neveu, sous prétexte de lui donner un ordre, mais en réalité pour décharger sur ses épaules les bourrasques de sa mauvaise humeur, lorsque le capi* taine entra.
Il était pâle, mais calme.
— Tout le monde à son poste ! dit-il à Ivon ; nous mettons à la voile.
Le lieutenant fît deux pas en arrière.
— Pour de bon? demanda-t-il, en relevant son bonnet enfoncé sur ses yeux. — Dans une heure,
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nous serons à portée de l'Anglais. — Bah! est-ce que?...
Pors-Moguer baissa la tête en signe d'affirmation .
Ivon n'en entendit pas davantage ; il enjamba l'escalier, tomba sur le gaillard comme un boulet, distribua des coups de poing, en signe de réjouissance. à tous les matelots qu'il trouva sur son chemin, et s'élança sur le bastingage.
— Hohé ! tout le monde sur le pont ! s'écria-t-il, en donnant à sa voix le retentissement d'une trompe de chasse; à l'cuvrage, tas de cancres! nous allons demander à l'Anglais ce qu'il a dans le ventre. Ici, Perric; ici, mon fieu..; je veux que les meilleurs morceaux soient pour nous. Holà donc ! tout le monde sur le pont, et branle-bas de combat !
A la voix du lieutenant, l'équipage accourut, et lorsque Pors-Moguer parut, chacun était déjà à son poste. Le jeune commandant jeta sur son navire un coup d'œil rapide; une sorte de joie amère illumina ses traits.
11 ordonna de faire les signaux pour que les capitaines des brigautins vinssent prendre ses ordres, et une heure après la ilotlille entière était prête à mettre à la voile.
La mer était calme et le ciel bleu : c'était le
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10 août. L'escadre anglaise se montrait toujours à l'horizon, courant des bordées et semblant défier la flotte bretonne. Celle-ci attendait une légère brise d'est pour sortir de la baie ; le branle-bas de combat était fait à bord de tous les navires. Enfin, la brise tant désirée se fit sentir.
— Adieu-va ! cria Ivon.
Et la Cordelière, suivie de tous les brigantins commandés par Prcjent, cingla vers la hauteur d'Ouessant.
En les voyant arriver, la flotte anglaise, qui avait deux fois plus de navires et que la longue inaction du capitaine breton avait enhardie, poussa des hourras de joie et forma sa ligne. Le combat s'engagea bientôt. Les premiers brigantins s'attaquèrent assez mollement ; mais d'autres arrivèrent, et la mêlée devint furieuse.
Jusqu'alors la Cordelière et la Régente, séparées par les brigantins, avaient regardé la lutte sans s'y mêler ; courant des bordées sur la ligne du combat, elles semblaient s'observer, se mesurer de l'œil et attendre l'occasion. Tout à coup la Régente, qui avait semblé fuir, vire de bord, s'élance au plus fort de la mêlée et foudroie tout sur son passage. Pors-Moguer arrive alors a son tour, toutes voiles déployées, brise la ligne anglaise et rejoint son ennemi.
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Ce fut un moment solennel et terrible que celui où ces deux vaisseaux se trouvèrent enfin en présence ! La Régente l'emportait par sa manœuvre ; la Cordelière, par son artillerie. C'était, des deux côtés, même habileté, môme emportement, môme décision de mourir ! En un instant, les deux navires lurent couverts de fumée et de feu : on eût dit deux volcans en éruption.
Les premières bordées de l'Anglais avaientété heureuses et avaient balayé les gaillards cle la Cordelière ; il y eut dans l'équipage breton un moment, non de découragement, mais de confusion. Les brigantins ennemis en profitèrent pour s'approcher, et Pors- Moguer se trouva bientôt resserré dans un cercle de boulets et de mitraille !
Deux fois il veut essayer l'abordage, cette ressource des braves contre les heureux, deux fois la Régente l'évite ; mais, en virant pour échapper à sa seconde tentative, elle présente la poupe à la Cordelière^.
— Lofe, lofe ! commande Pors-Moguer... Feu, maintenant !
La bordée part, prenant en enfilade le vaisseau anglais, qui semble éclater tout entier.
— Malo ! hurle Ivon, son gouvernail est au diable; voyez, elle n'obéit plus à la barre : encore un coup de
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pied dans les reins, el nous la ferons passer sous notre quille.
Une seconde bordée retentit, et les huniers de la Régente s'envolent, emportés par les boulets .
— A l'abordage, maintenant ! crie Pors-Moguer. Cette fois l'Anglais veut en vain éviter l'approche
de son ennemi ; les grappins sont lancés, les haubans
liés l'un à l'autre, et les deux équipages, la menace à
la bouche et la hache à la main, vonjt s'élancer !
Mais tout à coup un cri s'élève à bord de la Cordelière :
— Le feu ! le feu !
Tous s'arrêtent glacés d'épouvante ; un mugissement sourd gronde dans les flancs du vaisseau : le pont craque, se brise, et une colonne de flamme jaillit de la cale embrasée.
A l'instant les armes tombent, on court aux pompes, on inonde les batteries, on plonge les voiles dans la mer, et on cherche à étouffer l'incendie sous leurs replis; mais l'incendie gagne tout, dévore tout, s'étend et grandit sans cesse.
Pors-Moguer s'arrête : il a compris que tout espoir de sauver son vaisseau est perdu .
— Aux chaloupes ! dit-il.
Et il aide lui-même à les mettre à flot, il y fait