PORS-MOGUEll
descendre les blessés d'abord, puis les enfants, puis les matelots; les barques s'éloignentsuccessivement; la dernière va partir ; il ne reste plus sur le pont que le jeune capitaine etlvon.
— Ne les fais pas attendre, dit Pors-Moguer au vieux contre-maître, en lui montrant la barque près de déborder. — C'est bon, répond Ivon.
Et, d'un coup de hache, il coupe la corde de la chaloupe, qui s'éloigne à force de rames.
— Qu'as-tu fait, malheureux? s'écria le capitaine. — Je vous répondrai chez le diable, s'écria Ivon ; pour le moment, il s'agit d'empêcher l'Anglais d'en réchapper. — Ah! tu m'as donc compris? — Un peu!
Ivon court aux haubans, et Pors-Moguer à la barre. La Régente avait réussi à s'éloigner de la Cordelière, mais privée de son gouvernail, complètement désemparée, elle flottait à peu de distance. Pors-Moguer laisse arriver sur elle et la range bord à bord. Ivon lance un premier grappin, un second part du gaillard d'avant ; la Régente les brise en vain et essaie de se dégager ; elle ne peut manœuvrer, et la Cordelière, habilement gouvernée, se maintient collée à ses sabords.
Le contre-maître courait à l'avant pour essayer de
PORS-MOGUER. -.7
lier de nouveau les haubans, lorsqu'au milieu de la fumée, il heurta quelqu'un et se trouva en face de
sou neveu.
— Toi ici, triple gueux ! s'écria-t-il, en cherchant instinctivement sa garcette, qu'il avait perdue dans le combat ; ne t'avais-jc pas dit de partir ! — J'ai mieux aimé rester, répondit Ferrie tranquillement. — Mais nous allons sauter, malheureux ! — C'est mon idée ! — Pourquoi ne t'es-tu pas sauvé avec les autres ? — Ma mère m'a confié à vous, répondit le novice avec une légère émotion Vous êtes mon dernier parent... dame! j'ai pensé qu'il valait autant boire ensemble à la grande tasse ! Si ça vous vexe, donnez-moi un coup de pied n'importe où, ne vous gênez pas, voilà que ça chauffe, et sous peu les meurtrissures ne paraîtront plus....
[von regarda Perric un instant sans répondre ; puis étendant sa large main sur la tête du novice :
— Que Dieu sauve ton âme, petit ! murmura-t-il d'une voix étranglée ; tu es un vrai Rosquer.
Cependant, les brigantins anglais, tour à tour attaqués par Prejent, étaient en fuite et ne pouvaient porter secours à la Régente ; Pors-Moguer, toujours à la barre de la Cordelière, tenait le vaisseau ennemi sous le vent, naviguant côté à côté et lui com-
243 PORS-MOGUER.
muniquant l'incendie. Un nuage de fumée tout brodé d'étincelles enveloppait déjà les deux navires, aux
pics desquels flottaient les pavillons ennemis ! La
foule, accourue sur le rivage pour voir le combat, contemplait avec stupeur cet effrayant et sublime spectacle.
Tout à coup, une brise s'éleva de la haute mer ; les voiles à demi consumées de la Cordelière et de la Régente se gonflèrent encore avant de tomber en cendres ; les deux navires bondirent sur les flots comme deux coursiers recevant, au moment de l'agonie, un dernier coup d'aiguillon, et rangèrent la côte d'un seul élan, en doublant le cap de Saint- Mathieu.
Dans ce moment, messire de Rermorvan tournait l'abbaye ; il aperçut les deux vaisseaux en feu qui fuyaient comme deux météores sanglants. A la barre de l'un d'eux était Pors-Moguer. Il agita la main en signe d'adieu, et le comte crut entendre les dernières paroles que le jeune capitaine avait prononcées la veille.
Il s'élança éperdu vers le parapet ; mais un éclair venait de briller : une explosion terrible avait fait
PORS-MOGUER. 2.5)
trembler le promontoire ; il chercha en vain des yeux les deux vaisseaux !...
On n'apercevait plus sur la mer immense et abandonnée que les derniers brigantins anglais fuyant à l'horizon.