‹ Histoires d'hiverChapitre 2 sur 5 · PAM 1.E VICOMTE · texte numérisé non relu

PAM 1.E VICOMTE

EUGÈNE MELCfflOR DE VOGÛR

A^k^N^k^k^k^VA^MW^*^*^

PARIS CALMANN LÉVy, ÉDITEUR

188o Droits de reproduction et de tpaduclion réser^éî».

vmt

P6BUC L(3RARY 101455A

x Ed hiver, une histoire triste est plas de saison... »

(Shakespeare. Conte d'Hiver.)

C'était à la Noël d'une des dernières

années. J'avais été prié à une battue de

loups dans un district de l'intérieur de la

Russie. La matinée fut superbe : dix degrés

de froid, un clair soleil au ciel bleu, pas

un souffle d'air; de vastes horizons de

plaines, tout d'un blanc cru, avec des

reflets roses et des traits d'or; un monde

mort et brillant comme une vieille porce-

HISTOIRE> Il HIVER

laine de Chine. Sur cette étendue plate, des parties repoussées en saillie ou découpées en creux, qui avaient' dû être, durant la saison vivante, des bolSj des collines, des rivières, des étangs. Maintenant, ces accidents de la terre n'avaient ni formes ni couleurs ; on les devinait, yagues, perdus, sous le linceul uniforme. Ce monde glacé me rappelait le désert d'Égjpte, il en avait le silence, la solitude, l'éclat et Timmobilité : de la neige au lieu de sable, c'était la seule différence. Le désert d'Afrique, vieilli, refroidi et blanchi, aura peut-être cet aspect au déclin des siècles.

Nous entrâmes dans la forêt. La neige avait percé et comblé ses plus profondes retraites, les parties basses étaient sourdes et pâles; sur nos têtes, la lumière se jouait dans une voûte de cristal. Chaque sapin, chaque bouleau semblait taillé dans un diamant géant et s'achevait là-haut en une flamme rose. On eût dit d'une saUe de mar-

HIST<HRi:S D HIVER

bre aux colonnes innombrables, supportant des milliers de lustres étincelanls de feux.

Les rayons couraient, ivres de plaisir, entre les fines broderies et les fleurs de verre qui se découpaient sur l'azur du ciel; c'était comme un rire fou du soleil dans ce rêve luxueux du vieil hiver. Nous en jouissions d'autant plus que les effets de givre sont fort rares en Russie, vu la constance et la sécheresse du froid.

Les paysans battaient le bois ; quelques loups vinrent montrer à la lisière leurs têtes inquiètes; ils glissaient hors du fourré sans qu'une branche eût remué ni crié, légers et silencieux comme des souffles d'enfants ; ceux qui échappaient à nos coups de feu forçaient dans la plaine; on les voyait fuir et se perdre au loin, de petits points gris.

Vers deux heures, les sommets illuminés s'éteignirent brusquement, le ciel S'abaissa. Une ouate épaisse emplit l'espace, voilà les objets les plus proches. D'énormes flocons,

HISTOIIIES D HIVKR

rares et lents d'abord, puis pressés et tumultueux, nous frappèrent au visage. Us venaient de tous côtés et remontaient de terre plutôt qu'ils ne tombaient d'en haut.

Un vent s'était élevé qui semblait faible et ne faisait pas de bruit ; pourtant il charriait les masses de neige à d'immenses portées. Le froid, insensible auparavant dans l'immobi-.

lité de l'air, nous prenait aux yeux et aux lèvres avec d'aigres morsures. Nous remontâmes précipitamment dans nos traîneaux de paysans ; les petits chevaux du village Haïraient avec anxiété dans la direction de la route disparue et s'orientaient des naseaux vers la maison. Tout indice s'était évanoui; pas de lignes à Thorizon; des ténèbres creuses qui reculaient devant nous.

Dans cette nuit prématurée et déloyale, avec de fausses lueurs de jour, dans cette tourmente muette qui dissimulait sa force, on sentait une fureur contenue, le désir et la puissance de nuire à l'homme par sûr-

HISTOIRKS D HIVKR

prise, par un guet-apens sournois. Heureusement nous rencontrâmes le lit de la rivière, qui nous fournit une route certaine jusqu'à la maison. Avant la nuit close, nous étions réunis devant le poêle de faïence, autour du samovar qui chantait la chanson monotone des veillées russes.

Qe fut une longue soirée, dure à tuer.

Mais pour combattre l<es ennuis de leur hiver, la Providence a donné aux fils de llurik deux armes fidèles, les cartes et le thé ; entre le samovar et la table de jeu, les heures russes coulent inoffensives et inutiles, comme une monnaie dépréciée, si abondante que nul n'a jamais songé à l'économiser. Mes compagnons de chasse, des fonctionnaires du district, ne se firent pas prier; cinq minutes après avoir déposé leurs fusils, ils étaient assis devant le tapis vert, marbré de taches, où chacun disposait méthodiquement un verre d'eau bouillante, un bâton de craie pour marquer ses gains,

Ù HISTOIRES D*HIVBR

un briquet, une boile k tabac en cuivre jaune, avec une vue du couvent de Saint^ Serge niellée sur le couvercle. A trois heures du matin, chacun ayant bu huit verres de thé et fait quinze rubbers de whist, il fallut user de persuasion pour les décidera s'aller coucher ; ils s'y résolurent après force promesses de recommencer le lendemain,, el s'éloignèrent avec des félicitations mutuelles, de gros rires, en répétantjusque dans leur lit: liSlavnyi déniok ! La bonne petite journée I » Simple spectateur, je trouvais ce (jlivertissement moins déUcieux, et, vers le soir, la tourmente s' étant calmée, je sortis pour faire un tour dans le village. Je m'arrêtai devant les vitres opaques du cabaret; les paysans qui nous avaient servi de rabatteurs le matin étaient réunis là; ils buvaient leurs gains de la journée, qui en eau-de-vie, qui en thé. On organisait un bal; les filles et les garçons dansaient, c'est-à-dire tournaient en rythmant le pas et en se tenant

par la main. Le ménétrier était un petit homme à figure insignifiante, d'âge incertain, d'air souiïreteux, cassé et ployé sur lui-même, comme les hommes de peine qui ont porté de bonne heure des poids trop lourds; on devinait un ancien soldat à la coupe de sa barbe et de ses cheveux, à la souquenille de drap gris qui Tenveloppait et avait dû être jadis une capote d'ordonnance. L'homme grattait trois cordes assez gauchement disposées sur un violon de bois blanc, dégrossi à la hache ; cet instrument primitif était évidemment de la manufacture personnelle du musicien. Quand les danseuses, lasses de tourner, regagnèrent leurs bancs en esquivant les baisers sonores des cavaliers j le ménétrier continua de tourmenter son violon; assis dans le coin, sous les images, le dos tourné au public, il semblait maintenant jouer pour lui-même : cependant tous récoutèrent religieusement, quand, après quelques arpèges irrésolus, il eiltonna

s HISTOIRES d'hiver

d'une voix chevrotante, en s'accompagnant sur la troisième corde, une chanson populaire du Volga : je la reconnus, Tayant entendu chanter l'autre été par les bateliers du fleuve.

(( ma barbe, ma petite barbe, — ma barbe de castor ! — tu as blanchi, ma petite barbe, — avant l'heure, avant le temps.

» — Autrefois, si je retroussais fièrement

— ma jeune moustache noire, — les belles filles prenaient feu, — les filles de boïars se consumaient d'ardeur.

» — Si je mordais mon poil, — le païen scélérat se jetait à bas de son cheval, — l'Allemand effaré se cachait dans son trou.

— Où sont tes boucles frisées?

» — Ce n'est pas la neige, ce n'est pas le givre, — qui t'ont flétrie, ma bonne, — qui t'ont faite grise et désolée ; — ce n'est pas le vent, ce n'est pas le méchant ennemi.

» — Celui qui t'a flétrie, c'est l'hôte qu'on n'invite pas, — et cet hôte qu'on n'invite pas c'est le chagrin, ce serpent! — ma barbe,

HISTOIRKS\ d'HIVBR '»*

ma petite barbe, — ma barbe de castor ! »

Je devins à la maison, où l'on m'attendait pour souper. Après souper, mon amphitryon abandonna les joueurs à leurs joies silencieuses et nous commençâmes à causer de choses et d'autres. Michaïl Dmitritch P...

était un homme d'un commerce agréable, supérieur au milieu où le sort l'avait jeté.

Sa famille faisait bonne figure à Pétersbourg; il avait grandi dans la capitale, voyagé au dehors et acquis une instruction solide dans les universités d'Allemagne.

Après quelques années de service dans ' l'armée, il s'était poussé à la cour, vivant du meilleur air et contractant des amitiés brillantes. Mais, au décours de la seconde jeunesse, au moment de capitaliser ses chances de parvenir, il avait été pris de cet engourdissement qui saisit très souvent l'homme russe vers le milieu de la vie. C'est uiie torpeur critique, faite pour moitié de paresse et pour moitié de nihilisme philoso-

10 HIBT0IRB8 D*HIVER

pliique; les plus intelligents sont les plus sujets à cette rupture de la volonté,, qui laisse la pensée intacte; celle-ci se dépense dans le vide, le cerveau devient une machine qui chauffe surplace et produit de la force perdue, l'appareil de transmission s'étant brisé. Michaïl Dmitritch avait alors hérité de ce domaine éloigné et s'y était retiré. Il y faisait un peu d'agronomie, sans grandes illusions sur les résultats de ce passe-temps.

11 s'adonnait à l'étude des questions économiques, c'est-à-dire qu'il les mûrissait en fumant sa pipe et en discutant des soirées entières avec le maréchal de noblesse ou avec le juge de paix." Le premier étant un réactionnaire féroce et le second un rouge avéré, Michaïl Dmitiitch possédait sur chaque question une solution autoritaire et une solution libérale qui prévalaient à tour de rôle dans sou esprit, suivant l'interlocuteur rencontré la veille. Quand il était trop tourmenté par les antinomies des problèmes so-

HISTOIRES d'hiver H

ciaux, M. P... relisait un chapitre deKant, ou V Introduction à la synthèse négative, du professeur Verblioudovitch ; son esprit trouvait, dans ces lectures, si je puis dire, unsecoursdigestif ,1e mélange d'apaisement et d'excitation légère que procure le cigare après dîner ; son intelligence se plaisait dans cette vapeur de pensée, comme son corps dans la vapeur du bain russe,dans Palmosphère tiède qui n'est ni de Feau ni de Tair, mais un brouillard doux.

Pour garder plus de liberté et d'ampleur à ces études abstraites, mon ami les séparait sagement des réalités mesquines de Texistence. Ainsi, Michaïl Dmitritch travaillait plus spécialement la réforme de l'administration provinciale, l'amélioration du sort des paysans, l'extinction de l'ivrognerie et l'assimilation des israélites ; cela ne l'empêchait pas de vivre en excellents termes avec les vieux abus, d'héberger volontiers les officiers de police du district, concussionnaires notoires mais bons diables, et d'aflfer-

12 HISTOIRES n'HIVRR

mer très cher le cabaret communal à un juif qu'il maltraitait.

Si l'on croit après cela que M. P... était une nature médiocre, je me suis mal fait comprendre ; il était incapable d'agir et de se se décider, il en était incapable avec volupté, voilà tout; mais son esprit avait de l'étendue, plutôt trop de richesses, trop de vues, et de trop longue* portée; ces vues n'étaient ni moins ingénieuses, ni moiD« plausibles, ni moins contradictoires que celles de votre journal favori, où écrivent des gens de si grande valeur. Excellent voisin et bon maître, au demeurant, serviable, sensible, vibrant pour les intérêts et la grandeur de sa patrie, toujours prêt à en^parler éloquemment; la parole ayant été donnée à l'homme russe pour servir de dérivatif à des rêves puissants, qui feraient éclater sa tête et son pays, si par malheur il était né muet.

— Eh bien ! dit mon hôte , vous avez été voir danser nos paysans. Étaient-ils très en train?

— Gomment vous dire? Votre peuple est incompréhensible. Dans toutes les manifestations de son génie, je remarque, d'une part, un grand fonds d'insouciance et de bonne humeur; d'autre part,, un accent de tristesse navrante;, et je peux d'autant moins concilier ces deux traits de caractère, qu'ils se produisent au rebours de ce qu'attend la logique : ce peuple s'acquitte avec enjouement des devoirs pénibles, sa mélancolie se trahit dans ses plaisirs et ses chansons.

— Ah! vous voulez concilier!... Votre logique s'étonne!... Que vous êtes bien un fils de Descartes et de Rousseau, tout cuirassé de petits systèmes infaillibles, tout ébahi quand la vie les crève, quand l'univers les déborde!... Vous arrivez avec votre mètre de Lilliput, qui doit tout mesurer; vous entrez dans un océan inconnu, des vagues déchaînées par tous les hasards d'orage roulent sur vous des fonds du ciel, et vous voulez auner J 'océan qui fuit, et vous êtes

14 HISTOIRES d'HIVBR

surpris qu'il emporte, comme des fétus, votre règle et votre raisoa! — Tenea, mon cher Monsieur, la différence entre vous et moi, c'est que vous vous étonnez quand vous ne comprenez pas quelque chose daoi l'univers : moi, je m'étonne et je me défie quand je crois y comprendre quelque chose; je tiens avec Shakespeare qu'il y a, entre la terre et le ciel, beaucoup plus de noir que la philosophie n'en peut éclaircir.

» Vous voulez expliquer le génie de notre peuple. Vous ôtes-vous demandé d'où il procède? Vos savants décident communément que le caractère d'un peuple est déterminé par les origines de race, par la nature du pays habité, par les vicissitudes historiques subies. M'est avis que ces messieurs négligent cfuelques milliers d'autres causes. Mais peu importe : je veux bien coucher mon géant sur ce lit de Procuste et je l'examine avec votre lanterne.

» La race? Les sources mystérieuses de

rinde et de la haute Asie» coulant durant des siècles dans les ténèbres, ont formé ce fleuve trouble ; un beau jour, qui est d'hier, il a surgi à la lumière ; nul ne sait d'où viennent ces eaux muettes. Tout ce que Dieu a remué d'inquiets depuis le temps de Babel, entre la Mer de glace et le Pacifique, entre le Caucase et T Altaï, tout cela est venu se heurter, se fondre et se taire dans nos déserts ignorés. Regardez-moi ces deux partenaires assis devant vous ; à en juger par les traits de leur visage, l'un descend tout droit du plateau de Pamir, l'autre du plateau de Mongolie. La race ! qui a jamais parlé de la nôtre? La Bible dit : Gog et Magog. Hérodote connaît les Scythes, « la plus récente de toutes les nations; plus loin, les Hyperboréens : personne n'en peut rien dire avec certitude : des lieux au nord des régions habitées, invisibles et inabordables... » Voilà tout ce que l'ancien mondé sait de nous. Le nouveau nous ignore pen-

K) IIISTOIIiHS jd'uivkr

dant près de mille ans; le jour où il s'avise de rechercher Gog et Magog, le Scythe et rHypeFboréen, quatre-vingts millions d'inconnus se lèvent et répondent : « Je m'ap- » pelle Ivan Ivanovitch, je n'en sais pas plus » long. » Vous voilàbien avancé, n'esl-ce pas ? » Le pays ? — Allez à ma fenêtre : regardez ces mornes étendues; puis parcourez les vingt degrés de latitude que nous détenons sur le globe, visitez cent autres maisons, regardez à toutes leurs fenêtres : toujours les mêmes tableaux, sans un trait particulier qui les diiférencie. Ce n'est que solitude, silence, accablement. Du pays bas, plat et blanc. Six mois de mort. Des températures qui devraient tuer jusqu'aux germes de la vie. Soudain, un matin d'été, car nous n'avons pas de printemps, la vie éclate sans transition : et quelle vie ! Hier il n'y avait pas de bourgeons, aujourd'hui il y a des feuilles ; la fleur se hâte, le fruit la suit, un soleil des tropiques brûle cette

BI8TOIRB8 D'HIVBR 17

terre figée, les eaux débordées se précipitent au travers des forêts, c'est joyeux et magnifique, mais toujours immodéré, écrasant.

Surtout n'essayez pas d'assujettir notre nature à votre petit compas, bon pour vos terres soumises d'Occident. La terre russe a des rébellions et des ardeurs de vierge, elle se rit de vos efforts. Gbez vous, l'homme commande; ici, il obéit à la nature. L'an dernier, un de vos ingénieurs est venu pour endiguer le fleuve, il a travaillé toute une saison; cet été, le fleuve russe ennuyé a porté son lit à un kilomètre plus loin, et, de la vallée voisine, il nargue le pauvre homme. Il fallait voir l'embarras de votre savant avec le baromètre, l'anémomètre, qui ne donnaient plus ici que des indications menteuses; je crois bien ! ses instruments de précision étaient affolés par nos vents, qui tournent d'une mer à l'autre sans' rencontrer un mont. On a pu dire de la Russie du nord, de ce sol mal séparé des eaux, que c'é-

tait un reste du chaos oublié par Dieu. — Et maintenant, devinez Taction d*un pays pareil sur rhomme jeté en proie à ses caprices!

» Vous parlerai -je de Thistoire? Je ne veux pas professer un cours i vous savez comme moi que nul peuple n'a été secoué par plus de mains et par des mains plus dures, que nul n'a subi autant de servitudes domestiques et étrangères, autant d'invasions qui ont déteint sur lui; vous savez qu'il erre depuis longtemps, comme une grande épave, entre l'Europe et l'Asie. — Tenez, j'aime mieux vous dire ma théorie scientifique :

elle en vaut bien une autre. A mon sens, le Russe est le produit de la soupe qu'il mange. Vous la connaissez, la soupe nationale, vous vous la rappelez avec horreur ; on y trouve de tout, du poisson, des légumes, des herbes, de la bière, de la crème aigre, de la glace, de la moutarde, que sais-je encore? des choses excellentes et des choses exécrables ; on ne devine jamais ce

qu'un coup de sonde va ramener de là.

Ainsi de Tâme russe ; c'est une chaudière où fermentent des in^édients confus : tristesse, folici héroïsme, faiblesse, mysticisme et sens pratique; tous en retirez de tout au petit bonheur, et vous en retirez toujours ce que vous attendiez le moins. Si vous saviez jusqu'où cette àme peut descendre !

Si vous saviez jusqu'où elle peut monter !

et de quels bonds désordonnés!

» Vous venez de voir les paysans de mon village, une centaine de familles engourdies depuis des siècles sur ce lit de neige, sous ce rideau de sapins. Vous vous êtes dit avec pitié que ce pauvre tas d'hommes n'est guère qu'un prolongement vivant de la forêt, comme elle obscur, impénétrable, sourd aux grands bruits de pensée qui réjouissent et transforment le monde. Cela vous a paru sans intérêt, ces êtres primitifs réduits au minimum d'idées, de besoins et d'activité dont puissent se contenter des

SO HI8T0IRBS d'HIVBR

créatures humaines. Eh bieni essayez de remuer ces âmes endormies; qu'un sentiment, une colère, un coup imprévu les réveille, vous verrez surgir de ce néant des martyrs, des héros, des fous, de quoi remplir une épopée.

a Vous me reprochez souvent de rester dans les généralités; voulez-vous des exemples? Je pourrais vous conter une histoire qui s*est passée ici, dans les premières années après rémancipation. Mais vous préférez peut-ôtre remplacer un de ces messieurs à la table de whist, ou lire le JoumcU de Moscou, qu'on vient de me remettre?»

Je protestai qu'aucune de ces deux offres ne me séduisait et je priai mon ami de contenter ma curiosité. Il me fit alors le récit que je vais rapporter.

u Au temps de ma première jeunesse, il y avait dans le pays un vieux colporteur qu'on appelait ToncleFédia. Nul ne lui connaissait d'autre nom. D'où venait l'oncle Fédia? Avait-il jamais eu une famille, un seigneur, un métier plus chrétien? C'est ce cpie personne n'aurait pu dire. U y en a tant, chez nous, de ces petites vies foraines solées, errantes, qui ne tiennent à rien,

?? MI8TOIKE8 D MIVBR

ne servent à rien ; il semble que Dieu les ait semées sans y penser, puis perdues, comme les mx>uettes sur la mer, les oiseaux inutiles, seuls, qui ne se posent jamais.

L'oncle Fédia tournait dans les villages; quatre ou cinq fois par an, on le voyait reparaître avec sa téiègue, son petit cheval maigre et sa balle rebondie.

» On ne Taimait pas. D'abord il faisait un métier que les chrétiens abandonnent d'ordinaire aux bohémiens et aux juifs ; avec sa casquette plate, sa longue pelisse de renard en lambeaux, sa mine craintive de chien battu, il ressemblait À un vaurien de grande roule bien plus qu'à un honnête paysan russe, qui se préseate convenablement, en bonnet, en touloupe de piouton, l'œil franc et le rire aux lèvres. En outre, les villageois soupçonnaient le vieux colporteur de jeter des sorts ; on dit que tous ces gens ambulants sont coutumiers de la chose ; ce n'est pas pour rien qu'ils ont au

fond de leur sac toute sorte de livres, de Tencre, des plumes, des lunettes avec lesquelles on voit un homme' à trois versles ; cela va partout, inspectant chaque maison, cela vient coucher à la nuit et repart avant l'aube ; quoi d'étonnant s'ils regardent de travers les enfants et le bétail?

» Dans les habitations seigneuriales, on reprochait à l'oncle Fédia des méfaits plus sérieux : souvent, quand on avait eu l'imprudence de lut donner Thospitalité, des objets ne se retrouvaient plus après le départ du vagabond; il manquait un couvert d'argent, une hache, une pièce d'étoffe. Les gens de l'office et de la cour étaient d'accord pour accuser le porte-balle. Enfin il passait pour un ivrogne fieffé ; plus d'une fois, on l'avait ramassé sur la route, étendu entre les roues de sa charrette. Il arrive^ c'est vrai, qu'un homme s'abat de fatigue et de froid par les nuits d'hiver : mais le plus souvent, on ne risque rien à supposer

f4 BXSTOIRBI d'HITBR

, ■■ ■ I ■■■■■ ^n II '

que cet homme est iyre d'eau-de-vie. Pas une rixe de cabaret où l'oncle Fédia ne fût compromis; après" force explications entre la police municipale et les habitués du lieu, force coups et force cris, il se trouvait toujours que Tauteur du désordre était cel étranger, silencieux et sournois dans son coin, accusé par son méchant passeport mal en règle. A la suite de ces vilaines histoires, les enfants poursuivaient le colporteur dans la rue avec des huées et des pierres ; il pressait le pas de son petit roussin et s'esquivait tète basse, comme un homme qui n'a pas la conscience en repos.

Bref, les braves gens ne pouvaient estimer ni aimer ce personnage équivoque.

» Moi, pourtant, j'aimais Toncle Fédia. Jl faisait partie de toute mon enfance, il figurait dans ma mémoire à la place d'honneur où sont les impressions des joies vives. Du plus loin que je me souvinsse, le colporteur était inséparable des veilles de grandes

HISTOIRES O'UIVBR 2!5

foies. Quelle émotion, quand on entendait la clochette de son cheval au portail ! Il entrait dans le vestibule bien chaud, avec sa pelisse de renard, son odeur de froid, de neige et de misère; il ouvrait sa balle d* osier à double compartiment : que de trésors logeaient là-dedans ! Toute la maisonnée s'assemblait ; les ûUes de la cour, les yeux luisants de convoitise, s*étouffaient pour mieux voir, elles fourrageaient à pleines mains les rubans, les broderies, les mouchoirs d* indienne. Moi, je guettais avec impatience le casier du fond, que je connaissais bien, et où les jouets étaient empaquetés. Quand ma poche était vide de monnaie, Toncle Fédia semblait comprendre ma mine désespérée; il me glissait en dessous des regards très bons, vraiment; il me donnait à crédit des couteaux de Toula et de belles images peintes de Souzdal. Plus tard, c'était lui qui m'apportait des livres, de la poudre de chasse, des amorces.

26 HISTOIRES d'HIVKR

» Cependant mon père fronçait le sourcil et faisait des signes d'intelligence à notre vieux majordome, qui prenait son air de bouledogue en défiance. Aussitôt les emplettes terminées, le colporteur ne flânait pas ; il ficelait sa marchandise, on lui ouvrait la porte sans le perdre de vue dans la cour, et personne ne laidail à soulever sur sa charrette son pesant ballot. Souvent, il me prenait envie de défendre mon vieil ami ; mais la hardiesse me manquait, et puis je savais déjà qu'on perd son temps à défendre ceux que tout le monde attaque.

» La dernière fois que l'oncle Fédia vint chez nous, c'était un dimanche de grand carême, sur le tard, par une bien mauvaise journée de bourrasques. Avant de repartir, il regarda le ciel et me demanda timidement si on ne le laisserait pas coucher à l'écurie avec son cheval. A cette idée, ma mère s'effraya et mon père refusa d'un ton

II I s T O I R K s d'hiver 2i7

péremptoire. Le vieux marchand s'éloigna sans însisler^ Je courus après lui, je lui dis à voix basse :

>i — Oncle Fédia, il y a la grange du moulin qui est ouverte, tu sais, au bas de récluse ; tu pourrais t'abriter là. .

». — Merci, bârine, me répondit-il, mais j'arriverai bien tout de môme à la ville.

» — Et si Touragan de neige Le prend en chemin, qu estrce que tu deviendras ?

. » L'homme fit son humble grimace de lièvre elSrayé :

» — Ce n'est rien, bârine. Qui a souci de l'oncle Fédia? Il ne tient pas grande place dans le monde de Dieu ; s'il lui arrive malheur, cela ne gênera personne.

» Jamais le colporteur n'en avait dit si long d'une haleine ; je m'en revins tout étonné, et je ne pouvais pas me persuader que ce fût un mauvais homme.

» Le lendemain, j'eus un peu honte dje ma naïveté quand mon père, entrant dans ma

28 ^iis^oiRES d'hiver

chambre, tout ému, m*apprit la nouvelle du jour :

» — Dieu merci I s'écriait-il, je ne t'ai pas écouté. Je le félicite sur le compte de ton protégé !

» Et il me raconta comment on avait mis le feu, dans la nuit, à la maison d'un de nos voisins de campagne, un seigneur qui menait durement les paysans et vivait mal avec eux. Mon père ne doutait pas que ce ne fût là un tour du mécréant qu'il avait failli héberger. En effet, on l'arrêta le jour même, vaguant dans un bois de pins près de la maison incendiée. Une enquête fut ouverte ; mais, malgré tous les efforts du procureur, on ne put relever aucune charge décisive contre lui ; l'instruction démontrait la culpabilité d'une femme de notre village, une certaine Akoulina, employée dans la maison de notre malheureux voisin. Cette femme, congédiée la veille même du crime, après une scène violente

HISTOIRES d'hITBR

de menaces et de coups, n'avait reparu dans sa chaumière que le matin et ne pouvait justifier de l'emploi de sa nuit. La justice relâcha Toncle Fédia, non sans lui signifier quelques avertissements salutaires et Tordre de quitter le pays.

» Trois mois après, le procès criminel se jugeait au milieu d'une grande affluence de monde. Mon père fut cité comme témoin, Akoulina étant originaire de des propriétés, n partit pour la ville de district et consentit à me prendre dans sa voiture ; il me laissa, avec les chevaux, àTauberge, en me recommandant de l'attendre patiemment. Cela ne faisait pas le compte de ma curiosité ; je me glissai sur ses pas, je me faufilai dans la saUe d'audience ; et là, blotti dans l'angle du poêle, près de la porte d'entrée, je suivis les débats avec une émotion bien naturelle à mon âge. Chaque détail de cette matinée est présent à mon souvenir.

y» Vous connaissez nos prétoires de pro-

vince : une salle nue, une double rangée de bancs à droite et à gauche ; au fond, sur une estrade, une table pour les juges ; au-dessus d'eux, contre le mur blanchi à la chaux, une grosse horloge ronde et un Christ. Ce jour-là, la salle était comble; sur les bancs de droite, tous les seigneurs, les propriétaires de la contrée, les fonctionnaires de la ville ; sur les bancs de gauche, les paysans d'Ivanofka, le hameau incendié, et ceux de notre village, presque au complet. Au banc des accusés, la prévenue ; un peu derrière elle, une de ses parentes amusait deux petites fillettes et portait un nouveau-né ; c^étaient les enfants d'Akoulina.

» Toute mon attention se fixa sur cette femme. Elle était jeune encore, droite et forte, ni laide ni jolie; une vraie figure de fille russe, ronde, plate, haute en couleur, avec une expression bornée et obstinée.

Elle paraissait écouter à peine ce que le

HISTOIRES D*UIVBR 31

greffier marmottait de sa voix eadormie ; elle ne regardait ni le public, ni les juges; ses yeux demeuraient attachés sur le gros verre bombé de T horloge, sur les aiguilles qui marchaient là-dessous; par instants, ils se détournaient brusquement vers la porte d'entrée, puis revenaient à la pendule, déçus et anxieux ; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose que les heures devaient amener.

■ n Le procureur lut son réquisitoire ; les imputations et leurs preuves étaient écrasantes pour Akoulina. Son mari, un mauvais drôle, était mort dernièrement d'excès de boisson et dMnconduite ; elle-même, restée veuve avec trois enfants, avait toujours montré un caractère grossier, intraitable.

Congédiée et frappée pour son insolence par la dame d'Ivanofka, elle avait quitté la cour en proférant des menaces, devant tous les gens assemblés, quelques heures avant rincendie ; elle répétait la phrase de nos

32 BISTOIRBB d'bIVBR

paysans en pareil cas : « Je lancerai le coq rouge. >> Dans la soirée, la prévenue aurait dit la môme chose chez le meunier, en lui achetant une charretée de paille ; puis elle avait disparu. Elle était revenue dans notre village le lendemain matin, toute lasse et souillée de boue, avec sa charrette vide, faisant semblant d'ignorer qulvanofka avait brûlé dans la nuit.

» Akoulina alléguait qu'elle avait été conduire cette paille et coucher dans une grange isolée, appartenant à un sien cousin, Anton Pétrovitch. Cet Anton, ayant quitté le pays peu après pour aller chercher fortune à Odessa, où il s'était enrôlé dans Féquipage d'un bateau étranger, l'instruction n'avait pu le retrouver ; mais l'absence de cet unique témoin à décharge n'offrait qu'une médiocre importance ; l'alibi invoqué par l'accusée était évidemment une mauvaise défaite, alors que tout concordait à établir sa culpabilité. Le procureur conclut

en réclamant la peine édictée par la loi contre le crime d'incendie : la déportation en Sibérie.

» On interrogea un grand nombre de témoins. Le seigneur d'Ivanofka déclara qu'aucun doute ne subsistait dans son esprit : seule Akoulina avait pu mettre le feu à sa maison. D'autres personnes respectables fournirent des renseignements fâcheux sur Taceusée, nature brutale, aigrie par la misère. Les dépositions des villageois furent sans intérêt. Aucun ne se départit de ^attitude invariable des paysans devant la justice : une circonspection craintive, des phrases vagues éludant les questions directement posées, un grand soin à ne charger personne, un plus grand encore à ne pas se compromettre. Ils ne savaient pas comment le malheur était arrivé :

quelques-uns avaient entendu dire qu'on avait tenu des propos, mais qui et quels propos, impossible de le savoir au juste ;

.11 HlSTdlUKS d'UIVKU

d'aulres avaient vu rentrer Akoulina, le matin, mais d'où et par quelle route, ils ne se souvenaient pas. Deux ou trois commères ne purent se tenir de raconter que l'accusée les avait battues ; l'une d'elle ajoutait, il est vrai, que cette femme se tuait de travail, que les trois petits enfants étaient des anges du bon Dieu, et que ce serait bien malheureux pour eux, ce qui allait arriver.

» L'avocat, un petit blond imberbe, intimidé par les gros bonnets de l'auditoire, enfila quelques phrases pour appeler la pitié du tribunal sur cette veuve ; il plaça une harangue sur l'émancipation des serfs , qui devait ramener la concorde entre les classes.

» Akoulina n'avait prêté aucune attention à l'interrogatoire des témoins ni aux paroles de son défenseur. Son regard errait tou* jours de l'horloge à la porte. Par ses brèves réponses, on pouvait deviner ce qui se pas*

HISTOIRES l)*l!lVER Xi

sait dans sa tête. De tous les éléments du procès, de toutes les explications de l'avocat, un seul fait était compréhensible pour ce cerveau obtus et le possédait tout entier, avec la ténacité de Fidée fixe ; un mot de son cousin Anton Pétrovitch pouvait la sauver, et elle ne pouvait être sauvée que si Anton entrait par cette porte, dans ce moment, et disait ce mot. Ils affirmaient tous qu'Anton était perdu sur des mers loin<taines ; n'importe, puisque lui seul était le salut, il fallait qu'il comparût, la justice de Dieu devait faire cela pour elle. Quelques jours auparavant, l'avocat avait encore écrit à Odessa, on avait répondu que des bateaux étaient signalés ; peut-être le sien, peut-être qu'il était en route pour venir, qu'il allait entrer. On sentait la pauvre femme toute cramponnée à cette espérance insensée ; elle fattendait, comme le naufragé attend sur l'océan la voile improbable, comme elle eût attendu un miracl.'

dans l'église si le prêtre Tavait annoncé.

» A mesure que l'aiguille tournait, dépêchant les heures, cette attente se trahissait plus fébrile dans les yeux de l'accusée. Le président du tribunal l'interrogea une dernière fois. A toutes les questions elle ne répondait que ces quelques mots répétés à satiété :

» — Je suis innocente. Je ne sais rien du feu. Qu'on demande k Anton Pétrovitch, qu'il vienne ; il dira ce qu'il faut. Je ne sais rien de ce qui est arrivé. Je suis innocente.

» Elle le disait avec un tel accent de sincérité que la conviction de beaucoup était visiblement ébranlée, malgré les présomptions accumulées. Par ce qui se passait dans mon esprit, je saisissais très bien le revirement opéré depuis quelques instants dans l'esprit des juges et d'une grande partie de l'auditoire; ce revirement se laissait voir dans le ton et les gestes attristés du président. Nous sentions tous qu'on ne pouvait

HISTOIRES D'HIVRR 3*:

faire autrement que de condamner cette femme, et nous sentions aussi qu*on la condamnerait avec doute, avec angoisse ; nous aurions voulu qu'il survînt quelque chose d'imprévu, quelque chose qui eût enlevé ce fardeau de nos poitrines ; pour un peu,noiis eussions attendu l'entrée d'Anton Pétrovitch, si l'on avait pu croire à cette péripétie impossible comme y croyait' la désespérée. Et puis c'était si navrant, ces enfants qui allaient être dans une heure des orphelins ! La mère ne reviendrait pas de Sibérie ou en reviendrait trop tard ; qui nourrirait ces pauvres êtres, seuls dans le monde, dans la misère? Ils jouaient si tranquillement avec leur gardienne, sans bruit, sérieux, intimidés par la foule et la nouveauté du spectacle ! InvolontairemenI, les juges avaient regardé plus d'une fois de leur côté.

» En quelques mots, le président résuma los débats. Il laissait tomber lentement,

Page 1