‹ Histoires d'hiverChapitre 3 sur 5 · n I 8 T O I R K K d'hiver · texte numérisé non relu

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comme à regret, ces paroles qui, malgré lui, amoncelaient les preuves du crime et rendaient le châtiment inévitable. Les juges se retirèrent et revinrent au bout d*un instant. Le président se leva, un papier à la main.

» Alors, comprenant que c'était fini, Akouiina se raidit sur elle-même, secouée par un frisson de terreur ; elle étendit les mains derrière elle, palpa convulsivement les têtes de ses enfants; et soudain, tout d'une pièce, elle s'abattit sous le banc. Là, ' abîmée à terre, étranglée par les sanglots, les mains et les yeux levés vers le Chrisl, elle éclata d'une voix déchirante :

» — Christ sauveur, sauve-moi ! Seigneur, aie pitié de ta servante et de ses enfants !

aie pitié!

» Entraînés par l'exemple et par les paroles consacrées, tous les paysans se levèrent d'un même mouvement, se prosternèrent sur le plancher et se signèrent pieusement.

» Je ne vous décrirai pas le mojnent de

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stupeur qui suivit cette scène. Les juges et les seigneurs demeurèrent immobiles, interdits ; nul ne lit un geste, ne dit un mot ; le silence fut tel que j'entendais de ma place, je m'en souviens très bien, le balancier de la grosse horloge, battant sous le crucifix, comme la mesure de la justice éternelle. Ce fut cette horloge qui rompit Je silence ; elle frappa les douze coups de raidi. On écouta jusqu'au bout le timbre rauque et grave ; tous ces hommes^ saisis de la même pensée, attendirent pour agir qu'elle se fût tue, cette voix terrible de l'horloge qui n'avait jamais sonné que des heures de peine, marqué des douleurs et des fins de vies.

» Ce bruit rappela Akoulina à elle-même, à son idée fixe. Elle se releva et jeta yers la porte un dernier regard chargé de détresse. Plus d'un suivit la direction de ce regard, même parmi les membres du tribunal ; à ce moment-là, nul ne se fût

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étonné, je crois, si Anton Pétrovitch eût paru sur le seuil. Obéissant à la pensée de tous, je me retournai, je Tavoue.

» La porte ne bougea pas; mais, à ma grande surprise, j'aperçus près d'elle une pelisse de renard que je connaissais bien, avec ses maigres plis, son odeur de froid et de neige. L'oncle Fédia était entré depuis un instant et se dissimulait derrière moi. Ses petits yeux clignotcuits erraient avec crainte sur l'assistance, les juges, l'accusée; surtout ils s'arrêtaient longuement sur les enfants, et il me sembla qu'ils avaient alors cette bonne lueur douce que je leur connaissais d'autrefois, quand j'avais de la peine et que le vieux me donnait de belles images de Souzdal. Tandis que le président, ayant fait rétablir l'ordre, commençait la lecture du jugement, l'oncle Fédia se grattait la tête et toussait d'un air préoccupé; il regarda encore les enfants là-bas, puis le Christ, et, tout à coup, avec

de grandes précautions pour ne déranger personne, il avança de son pas timide et pressé dans l'allée vide, entre les deux rangées de bancs. Arrivé dans le prétoire, il s'agenouilla, fît le signe de la croix, et vint se planter devant la table des juges en tortillant sa casquette.

» — Que voulez-vous? lui dit le président, interrompant sa lecture.

» L'oncle Fédia répondit de sa voix humble, à peine perceptible :

» — Pardon ! messieurs les juges, mais cette femme n'est pas coupable. C'est moi, pécheur, qui ai mis le feu.

» Les magistrats examinèrent le nouveau venu avec étonnement et incrédulité. Ils pensèrent d'abord avoir affaire à un fou. On lui fit répéter sa déclaration, on lui demanda son nom. Ce nom excita un murmure dans l'assistance et réveilla des souvenirs dans la mémoire ^ des juges. Ils causèrent entre eux à voix basse, se ras-

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sirent et posèrent diverses questions au colporteur. Il y répondit avec soumission, gauchement, mais de manière à écarter tous les doutes. Pendant la nuit du sinistre, il était allé coucher à la grange du moulin; il avait rencontré Akouliiia se dirigeant avec sa charrette de paille vers la maison d'Anton Pétrovitch; après minuit, il avait (|uîtté furtivement lo moulin, gagné Ivanofka, pénétré dans l'enclos pt mis le feu aux •Varies; depuis ]on<?temps, il méditait de se venger du seigneur, qui Tavait fait battre cruellement Tannée d'auparavant. — Ces mots « se venger » prenaient uu accent singulier dans la bouche de cet être chétif . — Comme on lui opposait ses dénégations, lors de la première enquête, le colporteur demanda aux juges si l'on n'aurait pas trouvé à Ivanofka un pot de goudron portant une certaine marque de fabrique; ce pot faisait partie de son assortiment do marchandises, il l'avait acheté & la villo

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Pavant-veille de révéuement, comme on pouvait s'en- assurer. Le détail était exact ; le pot qui avait dû servir à allumer Tincendie figurait parmi les pièces à conviction.

» L'étonnement du premier instant faisait place à une persuasion nouvelle dans l'esprit des juges et des auditeurs. Peut-être cette persuasion était-elle aidée par le désir secret que nous avions tous de voir le châtiment détourné de la tête d'Akoulina. Tout nous préparait à trouver le coupable dans ce vagabond, sur qui les soupçons de la première heure s'étaient si naturellement portés : instruction ne l'avait abandonné qu'à regret, faute de preuves suffisantes, et sans renoncer à l'espoir de faire la lumière sur ses mensonges. N'était-ce pas la justice divine qui éclatait, en le forçant à se déclarer au moment où il allait perdre une innocente? Depuis qu'il parlait, il y avait une détente dans la salle, au lieu de l'angoisse qui nous oppressait auparavant^

un sentiment confus que toutes choses étaient remises en leur place, pour le mieux. » L'interrogatoire, poursuivi sommairement, fut bientôt terminé. Le président invita une dernière fois le déposant à affirmer sous serment ses révélations. L'oncle Fcdia sembla hésiter une seconde ; il leva timidement les yeux sur le Christ, puis étendit la main vers lui. Le tribunal se retira pour rédiger une nouvelle sentence.

Seul au milieu de Tenceinte, sous le poids de tous- ces regards lourds de haine, le colporteur baissait honteusement la tête, écrasé par la réprobation publique. Tout en m'avouant que mon vieil ami était criminel, je souffrais pour lui de cette horrible minute, de ce châtiment par le mépris; ce fut presque un soulagement quand les magistrats reparurent avec la sentence. L'oncle Fédia était condamné aux mines de Sibérie : la peine était réduite à dix ans, en considération de Taveu volontaire.

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Les gendarmes rentrainèrent ; comme il passait près de moi, relardé par la foule qui se pressait à la porte, je fouillai dans ma poche et glissai les quelques roubles que j'y trouvai dans la main du condamné.

— Adieu, pauvre oncle Fédia !

» Il murmura :

» — Merci, bârine! ce n'est rien, mon malheur ne gênera personne.

» Je me souvins alors qu'il m'avait déjà dit cette phrase, du même ton singulier, la nuit où il partit de chez nous. On l'emmena, je le perdis de vue.

» Au dehors, les paysans entouraient Akoulina et l'accablaient de félicitations.

Elle ne savait que pleurer en répétant :

» — Loué soit Dieu!... Ah! le maudit bohémien, qui voulait faire périr une innocente !

» On la ramena en triomphe au village ; le soir, on lit venir les musiciens pour la

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fêter et il y eut grande réjouissance au cabaret.

» On continua à parler quelque temps de cette affaire, tandis qu'on rebâtissait la maison d'Ivanofka. Bientôt, le souvenir disparut avec les ruines qui l'entretenaient ; il en resta seulement l'iiabitude de faire bonne garde dans les habitations isolées, quand passaient des colporteurs.

Des mois s'écoulèrent, et des années. Attendez : quatre ans jusqu'à mon entrée à l'école militaire... ensuite mes deux ans d'école... c'est cela, il y avait six ans, ({uand je revins chez nous aux vacances d'été. Un matin, comme nous prenions le thé dans le jardin, nous vîmes accourir le prêtre tout troublé.

» — Justice divine ! si vous saviez ce qui vient d'arriver! s'écria-t-il du plus loin qu'il nous découvrit.

» — Je sais, dit mon père, le meunier ieai tué en tombant de son échelle. Eh

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bien ! quoi ? la perte n*est pas grande ; c'était une espèce de sauvage, mauvais coucheur et redouté des paysans.

» — Oui, reprit le prêtre, mais vous ne savez pas le plus terrible; cet homme m*a fait chercher au moment de mourir et m'a confié son secret : « Père, m*a-t-il dit, » je suis un grand pécheur ; c'est moi qui ai » brûlé Ivanofka dans le temps, pour me » venger du seigneur de là-bas, qui avait )) jadis fait partir mon fils comme recrue.

» — Que dis-tu? C'est le colporteur Fédia » qui a commis et eipié ce crime. — Non, )) père, c'est moi. L'oncle Fédia avait couché » dans ma grange, même qu'il m'a vendu le •) pot de goudron avec lequel j'ai mis le feu. »' Je crois bien qu'il s'est aperçu de quelque » chose et qu'il me soupçonnait. Le matin » du jugement, il passa au moulin et me >> dit d'un air entendu : « Il y aura aujour- » d'hui un grand malheur, on va condam- » ner Akoulina, qui est peut-être bien inno-

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» cenie... » Je menaçai le colporteur, et, » comme il avait grand*peur de moi, il » s'éloigna en tremblant. C'était une âme » du bon Dieu : il aura pris pitié de la » veuve et de ses enfants; il se sera livré » pour les sauver... Et moi, misérable pé- » cheur, je me suis tu... Père, dites qu'on » répare l'injustice, pour qu'elle ne pèse » pas sur mon âme ! Y a-t-il un pardon >) pour moi ?» — Je n'ai eu que le temps de l'absoudre : ce malheureux est mort dans l'épouvante de son péché.

» Immédiatement nous emmenâmes le prêtre chez le gouverneur de la province.

On fit écrire en Sibérie, de tous côtés. Des mois se passèrent en correspondances inutiles. Faute d'indications suffisantes, on ne savait là-bas quel déporté nos magistrats réclamaient. Enfin le gouverneur général de Sibérie a clos la correspondance par une lettre assez sèchement tournée : « On » se moquait de lui, vraiment ; croyait-on

» qu'il fût facile de trouver un Fédia dans » nos possessions d'Asie et qu'il n*y eût » qu'un seul vagabond de ce nom ? Depuis » un an, il était mort deux Fédia à l'hôpital » de Tomsk et trois à l'hôpital de Tobolsk, » sans parler des autres. Si les fonction- » naires de l'intérieur n'avaient pas des » dossiers mieux en règle, il ne leur restait » qu'à venir vérifier eux-mêmes les regis- » très d^écrou de toute la Sibérie, pour » retrouver leur Fédia dans le tas des dé- » portés, vivants ou morts. »

» Quand on apprit dans le village l'insuccès de nos démarches, Akoulina apporta un panier d'œufs au prêtre, en le priant de célébrer un service pour le repos de l'âme du pauvre oncle Fédia. Nous allâmes tous à l'église. Jamais je n'ai prié d'aussi hou cœur; pour la première fois. Je compris bien le sens de ce verset, que l'officiant lisait dans l'évangile du jour : « Père, comme tu m'as envoyé dans ce monde,

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moi j y ai en?oyé les miens. > Je compris, en voyant repasser devant mes yenx Thumble figure de Tonde Fédia, tremblant dans sa pelisse de renard, au milieu du prétoire, sous les mépris de la foule. De ceux qui rinjuriaient alors, beaucoup étaient là qui pleuraient maintenant, en pensant à ce frère méconnu, mort dans Tbôpital des mines, à Tomsk ou à Tobolsk, on ne saura jamais... »

Gomme M. P... acheyail son récit, un domestique entra, apportant le troisième samoYar de la soirée. Je reconnus le ménétrier qui faisait danser au cabaret tout à rheure; je distinguai sur sa capote la petite eroix de fer de Saint-George, celle qu'on donne aux soldats.

— Tiens! dis-je à mon hôte, le musicien du village est à votre service?

— Oui, répondit M.P... Vous savez qu'en vertu d'une loi vieille comme les patriarches, on a d'autant plus de serviteurs qu*on a moins de services à leur demander, moins de besoins à satisfaire. Dans toute vraie maison russe, ils se mettent dix pour faire très mal la besogne qu'un seul fait très bien chez vous. G est le principe de la division du travail, appliqué à un travail absent. Ce bonhomme, qui répond au nom de Pétrouchka, est spécialement chargé de l'entretien et de l'alimentation des samovars. C'est la seule fonction que son intelligence lui permette. Encore m'apporte-t-il souvent de l'eau tiède, quand il ne disparait pas tout à fait pour racler son violon dans quelque ' coin. Vingt fois j'ai voulu casser aux gages ce vieil imbécile, qui n'aurait plus qu'à crever de faim dans sa hutte, paresseux comme il est; seulement...

— Seulement, vous êtes trop boa!

— Mais non ! c'est lui qui est bon ! c'est

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lui qui est un héros I Quand j*ai envie de le battre, je me rappelle le siège de Bayazed, et alors je suis tenté de l'embrasser. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du siège de Bayazed. Eh bien I si ce glorieux fait d'armes illustre notre histoire, c'est peut-être à Pétrouchka que nous le devons.

Je regardai avec étonncment l'ancien soldat. Je connaissais cet épisode légendaire de la guerre de Turquie, la défense de Bayazed. Aumois de juin 1877, l'armée russe du Caucase, forcée de battre en retraite, avait jeté dans cette petite place quelques compagnies de réguliers et quelques pelotons de Kosaks, environ 1,500 hommes, commandés peur un major. Coupée du gros des forces russes, qui rétrogradaient sur Ërivan, entourée par 20,000 Turcs, cette garnison avait tenu bon pendant vingt-trois jours, sans pain, presque sans eau, continuellement sur la brèche; quand les troupes

du général Tergoukassof, reprenant leur mouvemeni offensif, parvinrent à dégager Bayazed le 28 juin, ce qui restait de la garnison était tellement affaibli que les hommes pouvaient à peine porter leurs fusils.

— Oui, reprit mon hôte, Pétroachka, fifre au régiment d'Érivan, fut un des héros obscurs qui nous aidèrent à défendre cette bicoque contre toute une armée ; non seulement il y a yersé de son sang et ramassé des blessures dont il souffre encore : cela, beaucoup d'autres Font fait ; mais il y eut une minute où ce bonhomme, bien & son insu peut-ôtre, décida du sort de la place.

La chose vaut la peine d'être contée.

» Ah ! imprudent, vous ne saviez pas à quoi vous vous exposiez en venant relancer dans ses bois un ermite bavard, qai vit tourné vers le passé ! Vous êtes mon prisonnier, ma victime ; puisque j'ai trouvé une paire d'oreilles complaisantes, j'y vide sans pitié mon sac à souvenirs.

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rt En i877, quand la gaerre d'Orient, qu'on supposait devoir être une marche triomphale, se dessina comme une partie sérieuse, avec ses alternatives de succès et de revers, on appela les réserves, et beaucoup d'anciens officiers reprirent du service. Je fus de ceux-là. J'obtins d'être replacé à l'armée du Caucase, dans ce régiment d'Ërivan où j'avais passé quelques années de ma jeunesse; j'emmenai mon Pétrouchka, qui appartenait à une des classes rappelées. Je dois dire qu'il marquait peu d'empressement à aller délivrer ses frères slaves et que je me méfiais de ses qualités guerrières; en revanche, je connaissais ses aptitudes musicales et je lui fis donner un emploi de fifre, Yacant dans mon bataillon. Je vous fais grâce du récit de notre campagne jusqu'à Bayazed ; il vous suffira de savoir que nous comptions dans une des compagnies abandonnées là par l'armée en retraite.

» Représentez-vous une petite citadelle à

demi rainée, posée sur une étroite corniche, au flanc d'une paroi dp rocher, en face du mont Ararat ; les crêtes des montagnes dominent la place de tous les côtés.

Le 6 juin, au matin, nous ytmes ces crêtes se couronner de tirailleurs, puis de cavaliers et de canons; c'était l'armée turque qui prenait position sur ces hauteurs, d'où son feu plongeait dans nos retranchements. Le gros village de Kurdes et d'Arméniens, d'où nous tirions nos subsistances, était tassé dans la vallée, sur les pentes du mamelon de Bayazed. A la nuit, une nappe de flammes couvrit ce village; les Kurdes, excités par rapproche de leurs coreligionnaires, s'étaient jetés sur les chrétiens, égorgeant les hommes et «incendiant les maisons; nous voyions distinctement le massacre des malheureux Arméniens, les femmes étales enfants précipités dans les brasiers. Les cavaliers turcs se joignirent aux Kurdes pour piller le quartier chrétien et emmener le bétail ; il

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ne resta qu'un monceau de ruines et de cendres.

>r Nous nous étions barricadés à la hâte, en bouchant ayec des pierres les portes et les brèches du mur; notre approvisionnement consistait en une petite réserve d*orge et quelques caisses de biscuit. Ce qui nous inquiétait le plus, c'était le manque d'eau : dès ce premier jour, Tennemi détourna la source qui alimentait la citadelle. Un autre ruisseau coulait dans la vallée, à trois cents pas du rempart; mais l'approche nous en était interdite par le feu des positions turques. En se voyant investi, le commandant ordonna de remplir tous les tonneaux, vases et marmites que nous possédions :

pour 1,500 hommes, c'était de quoi vivre quatre à cinq jours.

» Le 8, nous repoussâmes un premier assaut qui nous coûta pas mal de monde.

Les alertes se succédèrent sans interruption les jours suivants; notre faible effeclif,

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obligé de fournir des postes nuit et jour, fut bientôt sur les dents ; mais nos pertes les plus sensibles étaient celles qu'on faisait chaque nuit, en allant à la maraude pour découvrir des vivres dans les décombres du village et puiser de Teau au ruisseau de la vallée. Tous les soirs, une colonne de volontaires partait pour ces périlleuses expéditions; les Turcs, avertis de nos habitudes, balayaient les abords delà place; la colonne laissait en chemin dix, quinze, parfois jusqu'à vingt hommes, et, pour co prix sanglant, elle rapportait quelques seaux d'eau empoisonnée ; car l'ennemi avait eu soin d'entasser dans le ruisseau des cadavres d'hommes et de chevaux, qui communiquaient à cette eau une odeur fétide.

» On rationna les soldats à une livre de biscuit et un bidon par jour ; encore était-ce là un idéal d'abondance dont il fallut bien rabattre par la suite. Dès la première semaine du siège, on avait dû renoncer à

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laver les plaies des blessés et à faire de la soupe pour eux. Ce tourment de la soif nous était infligé pendant les ardeurs di'un été d^Asie, après des nuits de guet et de combat; le matin, nos premiers regards se leyaient anxieux vers ce ciel, brûlant comme une voûte de four, où pas un nuage ne venait promettre un soulagement à notre «upplice. Mais il reste de ces journées un monument plus éloquent dans sa simplicité que tous les récits : ce sont les ordres quo^ tidiens adressés à la garnison par son brave commandant. Tenez, feuilletez ceci. »

M. P... me montra, sur un rayon de bibliothèque, un)s plaquette de quelques pages, qui portait ce titre : Les ^ngt-^troU jimrs du siège de Bayazed, Pélersbourg, 1878. Je parcourus cette brochure; je regrette de ne pouvoir tout reproduire d'un document si curieux et si honorable :

Ordre n« 6. — 9 juin. — J'adresse mes remerciements sincères aux officiers et aux

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soldats pour la vaillance avec laquelle ils ont repoussé Tassant dliier.

Attendu que la provision d*eaa s'épuise rapidement et que le siège peut durer longtemps, la ration est réduite à un demi-bidon.

Aujourd'hui, on creusera une fosse dans le sous-sol des casemates et on rendra à la terre le corps du lieutenant-colonel Kovalevsky, tué dans Taffaire du 6 : on damera la terre sur le corps.

Ce soir, on désignera une équipe de travailleurs et une escorte de Kosaks pour percer une tranchée dans la direction du ruisseau; les hommes qui s'engageront dans cette tranchée doivent porter avec eux de la vaisselle de bois et laisser les bidons, afin d'éviter le bruit.

Ordre n« 7. — 10 juin. — Les hommes de corvée ont fait trop de bruit hier soir, l'ennemi averti a arrêté la sortie par son feu.

Attendu que la réserve d'eau de l'hôpital

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est époisée, les blessés et les malades participeront à la distribution de la garnison ; ils receTTont on bidon le matin et on le soir.

A partir de demain, la ration de biscuit sera réduite à une demi-livre parbomme.

Ordre n® 10. — 14 juin- — A partir de demain, la ration de biscuit sera réduite à un quart de liyre par homme.

La sortie d^hier ayant réussi, on donnera de Feau aux blessés et aux malades de Fhôpital pour faire cuire la soupe.

Ordre n* 12. — 17 juin. — Afin de ménager nos réserves de biscuit, on portera de 25 à 50 le nombre des bonmies commandés cette nuit pour la sortie àTeau; une partie d entre eux se répandra dans le village pour chercher dans les décombres des maisons les objets comestibles qui pourraient s'y trouver encore.

Ordre n" 13. — 18 juin. — Aujourdliui, on ensevelira dans la fosse du sous*sol des casemates le corps du lieutenant-colonel

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Patiévilch, mort de ses blessures le 16. On damera la terre sur Je corps.

La sortie d'hier ayant réussi, la distribution de biscuit est supprimée aujourd'hui.

Les hommes se nourriront des aliments recueillis dans le village.

On renouvellera la sortie, la nuit prochaine, pour le môme service.

Ordre n° 46. — 21 juin. — La sortie d'hier ayant été arrêtée par Tennemi dès le début, on délivrera aujourd'hui du biscuit à la garnison, à raison d'un huitième de livre par homme. On fera cuire les aliments qui restent pour les malades.

Ordre n*» 18. — 23 juin. — La sortie à l'eau n'ayant pas réussi hier, on donnera aux malades un bidon et aux combattants un quart de bidon.

Ordre n° 19. — 24 juin. — La sortie d'hier ayant encore échoué, on donnera aux malades un bidon et aux combattants une cuillerée d'eau.

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Gomme il n'y a plus de pain à Thôpital, faute d'eau pour le cuire, on réservera aux malades le peu de biscuit qui reste, à raison d'un quart de livre par tète ; pour nourrir la garnison, on abattra mon cheval et celui de l'adjudant de place.

Héros de Bayazed! vous êtes dignes de ce nom, parce que, jusqu'à ce jour, vous avez supporté avec fermeté et sans murmures toutes les privations dont vous souffrez, enfermés dans cette forteresse.

Courage! mes amis, courage pour les épreuves futures I de très grandes nous sont encore réservées ; mais ne perdez pas l'espoir d'être délivrés; soyez certains qu'on se hâte à notre secours et que des obstacles imprévus retardent seuls nos libérateurs.

Quoi qu'il arrive, souvenez- vous que le serment, la loi, le devoir, l'honneur de notre patrie exigent que nous mourions à ce poste; nous le ferons, malgré . toutes les ruses de notre adversaire, qui nous pro-

pose chaque jour de nous rendre à des conditions avantageuses. Souvenez-vous, mes amisi^ que Dieu nous voit, que nous faisons cette guerre pour la défense de ceux qui croient en lui, et qu'il ne nous abandonnera pas.

— Songez, reprit M. P..., comme je lui rendais sa brochure, qu'après cette journée où nous fûmes rationnés à une cuillerée d'eau^ il y en eut encore quatre avant la délivrance. — Mais ces souvenirs m'emportent, et je ne voulais vous parler que de Pétrouchka. Youà vous demandez ce qu'il devenait dans tout cela.[Ses talents n'avaient plus d'emploi à Bayazed; l'heure n'était pas à la musique, sauf à celle du canon. On métamorphosa le fifre en canonnier. Il ne marqua pas dans cette nouvelle partie, ce ne fut pas là qu'il trouva la gloire ; mais, durant ce siège mémorable, Pétrouchka eut trois idées, les seules probablement

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qu'il ait eues dans toute sa vie ; les deux premières étaient des idées tactiques, elles furent médiocres et tournèrent à mal ; la troisième était une idée musicale ; celle-ci fut excellente, comme vous le verrez.

» Il 7 ayaity dans la citadelle, une ancienne chapelle abandonnée, adossée au mur du nord et prenant jour sur la campagne par deux meurtrières pratiquées dans ce mur. Cette chapelle était bâtie sur un yaste caveau, qui avait dû servir de prison ou de dépôt de vivres au temps des Turcs ; une large ouverture, fermée par une dalle mobile, donnait accès dans ce caveau.

C'était là qu'on ensevelissait les soldats tués ; et, malheureusement, il n'y avait pas de jour où il ne fallût déplacer la dalle pour descendre de nouvelles victimes dans le souterrain.

» Un aprèà-midi, comme nous étions à jeun depuis l'aube, Pétrouchka. me voyant d'assez méchante humeur, vint à moi d'un

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air de mystère et me confia qu'il croyait tenir notre souper. Il avait observé qu'un couple de pigeons sauvages revenait chaque soir se poser dans les embrasures du mur et en ressortait le matin. Apparemment ces oiseaux passaient la nuit dans F intérieur de la chapelle, il serait facile de les y, capturer. Après m'avoir révélé son projet, mon homme partit en grand secret pour cette expédition; il se glissa dans le bâtiment désert et se mit en embuscade sous les meurtrières.

» Les pigeons entrèrent; Pétrouchka se jeta à leur poursuite, armé d'une grande gaule. Mais la nuit était venue dans la chapelle, et il n'avait pas osé prendre de lumière de peur d'éveiller l'attention, d'attirer des copartageants. Le malheur voulut que, ce jour-là, on eût déposé à l'orifice du caveau deux soldats tués la veille, en négligeant de replacer la dalle : Pétrouchka buta contre ces corps, s'embarrassa dans les

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cordes destinées à les descendre et tomba, la tête la première, dans le trou béant. Le lendemain matin, comme je le cherchais partout, on entendit des cris pitoyables qui sortaient de chez les morts, sous la chapelle ; on retira le chasseur de pigeons tout €ontus, à demi asphyxié et fou d'épouvante, après cette nuit passée dans le sépulcre.

L'aventure a eu les honneurs de Thistoire :

vous la trouverez à l'appendice de la relation du siège, égayant ces pages tragiques.

» La seconde idée de Pétrouchka fut encore.moins heureuse, bien qu'inspirée par un brave sentiment. Le jour où le commandant prescrivit d'abattre les derniers chevaux d'officiers, j*ordonnai à mon serviteur de mener ma pauvre monture au sacrifice.

Pétrouchka lut dans mes yeux le regret que j'éprouvais à me séparer ainsi de mon cheval de bataille ; il me communiqua un plan dont la réussite devait nous procurer des ▼ivres et retarder remploi des ressources

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suprêmes. 11 croyait saToir qu'une bonne provision de blé existait encore dans une maison d'Arménien ; seulement cette habitation, séparée du village, s'élevait au milieu d'un champ découvert, il était impossible de l'atteindre sans être mitraillé par l'ennemi. 11 fallait trouver un stratagème : Pétrouchka et quelques-uns de ses camarades l'avaient trouvé.

» A la nuit, on les vit se partager une pile de madriers abandonnés dans les chantiers de la citadelle ; chacun des volontaires chargea une de ces planches sur ses épaules et s'engagea dans la tranchée, à l'heure de la sortie aux vivres. De la tranchée, ils gagnèrent le champ découvert en rampant sous leurs carapaces. Pétrouchka ne se doutait guère qu'il plagiait la tactique d'assaut des Romains. Il allait, s'applaudissant du succès de son invention, riant aux balles turques qui mouraient sur sa cuirasse. Mais comme il touchait au port,

un obus s*abattit précisément sur les planches mouvantes, culbuta avec fracas trois ou quatre d'entre elles, rompit l'ordonnance de la petite troupe : le bruit et la lumière trahirent ses mouvements. Aussitôt, les' avant-postes ennemis foudroyèrent ces malheureux de décharges répétées; les volontaires se replièrent précipitamment.

Continuant, hélas ! leur plagiat inconscient, ils rapportaient sur leurs boucliers improvisés, transformés en civières, une douzaine de morts et de blessés.

» Parmi ces derniers se trouvait Pétrouchka, percé de deux balles. Ses blessures, dont la malignité se révéla par la suite, parurent alors assez bénignes; il en fut quitte pour une semaine de lit, et, durant les deux dernières journées du siège, il revint flâner avec les convalescents dans Tenceinte de la citadelle.

» Ces dernières journées avaient consterné les plus fortes âmes. Le 21, comme

VOUS pouvez le voir à cette date dans les ordres du jour, le commandant avait communiqué à la garnison une bienheureuse nouvelle; soit qu'il eût en réalité quelque -avis, soit qu'il voulût relever le moral du soldat, notre chef annonçait l'arrivée d'une armée de secours pour le lendemain. Le 22, dès l'aube et jusqu'au soir, tous les yeux fouillaient impatiemment l'horizon. Rien •que l'éclair accoutumé des canons turcs. Le 23, le 24, on attendit encore d'heure en heure la réalisation de cette promesse.

» Rien, toujours rien !

» Alors les espérances, un moment exaltées, retombèrent de toute leur hauteur -dans un abattement pire que les incertitudes jpassées. Plus de pain, une cuillerée d'eau nauséabonde, une chaleur accablante, et cette odeur insupportable des cadavres, qui pourrissaient aux abords de la citadelle, empestant l'air que nous respirions. Les «hommes encore valides, brisés de fatigue,

ne suffisaient plus aux services rouUipliés qu'on exigeait d'eux. Beaucoup s'asseyaient à terre, Toeil éteint, les lèvres serrées, sans murmure, mais avec le désir visible de la mort.

» Le 27, on mangea le dernier cheval ;^ c'était r agonie pour le lendemain, si le ciel ou les hommes n'avaient pas pitié.

» Le soir de ce jour, aux premières ombres, on signala un parlementaire ennemi sous le rempart. Le commandant et les officiers du conseil se portèrent à sa rencontre ;. cet homme fut introduit et nous remit une missive du général turc. C'était la huitièmedepuis le début du siège; on avait dédaigneusement renvoyé les précédentes. Le commandant prit le papier, Téleva à niveau de la lanterne qui éclairait le cercle d'ofQciers et nous en fit lecture à haute voix.

Schamyl-Pacha informait les assiégés que le général Loris-Mélikof, ayant tenté d'opérer sa jonction avec l'aile gauche de Far-

mée russe, avait été battu et contraint d'évacuer Kars; Tergoukassof, qui commandait cette aile gauche, avait perdu, de son côté, plus de sept mille hommes en diverses rencontres et repassait la frontière : nous restions seuls, abandonnés sur le territoire ottoman. Le pacha, mû par un sentiment d'humanité, nous engageait à cesser une lutte sans espoir et nous offrait les conditions honorables que méritait notre bravoure.

» Tandis que le major lisait, des groupes nombreux de soldats étaient venus se masser derrière nous; j'épiais sur leurs visages découragés l'impression produite par ces tristes nouvelles ; elles ne trouvaient que trop de créance : puisque nos frères n'accouraient pas à notre aide, c'est qu'ils étaient malheureux partout, comme l'affirmait le général ennemi. Le commandant laissa tomber la lettre à ses pieds et garda le silence.

HISTOIRKS D'UIVKK T^J

» Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas l'angoisse de cette minute. Sous la clarté hésitante du fanal, autour du parlementaire turc, Tétat-major était rangé, débordé par le Ûot des soldats; les figures inquiètes de ceux-c^interrogeaient les chefs, et les chefs se taisaient, la tête basse. Chacun examinait son cœur, craignant de le deviner et de deviner du même coup celui de son voisin; chacun luttait à part soi, mollement, contre les sophismes du désespoir, les lâchetés qui commençaient à ramper dans les âmes. La limite des forces humaines n'était-eJle pas atteinte? Faire plus, n'était-ce pas folie? Moment terrible, où nul ne parlait, parce que tous attendaient la voix d'un plus faible qui vint entridner et excuser la faiblesse grandissante de tous. Nous sentions que chaque seconde triomphait d'une volonté et mûrissait la défaillance commune, qui allait trouver un interprète ; les regards se fuyaient

pour ne pas se trahir en se rencontrant. Je détournai les miens ; ils se portèrent macliinalement sur un homme qui approchait, le bras en écharpe et le front bandé. C'était mon vieux servi leur, accouru pour s'enquérir de la cause du rassemblement; il n^avait rien entendu, ignorait ce qui se passait et considérait curieusement le gros Turc, immobile dans sa dignité d'Oriental.

» Alors Pétrouchka eut son idée, la bonne: une idée facétieuse, une joyeuseté de paysan russe, qui traversa je ne sais comment sa cervelle. 11 vint se planter tout droit devant le parlementaire, tira de sa poche son fifre, muet depuis si longtemps, le porta, à ses lèvres, et, à la barbe du Turc étonné, il souffla dans l'instrument.

» Ce que Pétrouchka jouait, c'était la première phrase de notre hymne national et militaire : Dieu sauve le tsar /...

)) Vous savez si elle est puissante et su-

HISTOIRES D HIVEU /5

perbe, cette phrase ! Aux grands jours des fêies d'armée, vous l'avez entendue passer comme une tempête sur le front des bataillons, faisant battre les cœurs, sonner les sabres et claquer les drapeaux. Dès qu'elle éclate, un froid serre à la gorgeje plus tranquille de nous, et le sang se jette aux yeux, comme demandant à se répandre. — Ce jour-là, dans le fifre de Pétrouchka, elle n'avait pas son grondement de tonnerre; prisonnière dans ce petit roseau, elle en sortait toute sourde, malheureuse et suppliante. Pourtant chacun la reconnut et tressaillit ; quelque chose d'oublié venait de se lever au milieu de nous ; ce n'était pas ce paysan qui soufflait dans son méchant tuyau de bois, c'était la voix de la grande Russie qui nous promettait secours, la voix de la patrie gémissante qui conjurait de garder son honneur et commandait de mourir !

» Âh! la curieuse machine que nous

7(> III s TOI ri: 8 d'uiver

sommes, mon cher ami ! Une vibration d'air nous avait changés en une seconde. A la dépression morale sous laquelle nous succombions, un sursaut de tous les cœurs succéda en un clin d'œil; chacun se secoua comme tiré d'un mauvais rêve, chassant un souvenir de honte; les têtes se relevèrent, les regards qui se fuyaient se rencontrèrent avec de nobles flammes. — Le commandant ramassa brusquement le papier, le jeta à Fémissaire et dit :

» — Va te faire pendre !

M Prit-on cette réponse pour un ordre mal donné? Était-il vrai, comme on me l'affirma depuis, que cet envoyé fût un transfuge de notre camp, passible des lois militaires?

Peut-être. Dame I vous ne trouverez pas la fin de mon histoire très correcte ; mais ne demandez pas trop de sang-froid à des désespérés qui meurent de faim. Bref, je ne sais comment, je ne sais par qui, en moins de trois minutes, le parlementaire

était branché à la lanterne, et, sous le pauvre diable qui gigotait, Pétrouchka, goguenard, continuait de souffler dans son fifre.

» Chacun alla reprendre son poste de nuit. Il n'eût pas fait bon pour les Turcs nous attaquer à ce moment-là. Un pressen* timent confus nous disait que nous touchions à la fin de nos peines.

)) A l'aurore, le 28, des mouvements inusités se produisirent sur les montagnes; des feux d'artillerie se croisaient qui n'étaient pas dirigés sur nous. Bientôt nous vimes les lignes ennemies reculer en combattant; une colonne débouchait sur les hauteurs; du rempart, la vigie nous jeta un cri de joie : elle avait reconnu les uniformes et les enseignes russes. En un instant, tout ce qui pouvait encore courir dans la garnison fut sur le mur; nous suivions les péripéties de la lutte, nous distinguions les régiments qui avançaient.

Vers midi, les Turcs évacuèrent en désordre

7N HISTOIRES D HIVEU

la vallée ; un gros de cavaliers s^élança sur les pentes de la citadelle. Je vous laisse à penser les cris, les gestes fous, les appel»

des gens qui m'entouraient. Cependant on affichait au quartier un ordre du commandant, le dernier.

» Ordre n? 23. — 28 juin. — A rapproche de nos libérateurs, on bissera, près du drapeau, les enseignes du bataillon de Stavropol et les guidons des sotnias kosakes. Toutes les troupes se rangeront en ordre de parade sur le rempart; autour du drapeau, on chantera Thymne : Dieu saume le tsar! et on criera : Hourrah!

« Toutes les troupes », c'est-à-dire les quelques centaines de spectres qui se traînaient encore dans les cours, se serrèrent autour de leur étendard. Ces voix faibles, étranglées par la soif, entonnèrent le chant avec un tremblement enfantin. Un peu en

ayant, Pétrouchka donnait le ton, jouant sur son fifre, comme la veille.

» Il faut croire que nous offrions un singulier tableau, lamentable et touchant ; nos yeux habitués ne s'en rendaient pas compte, mais nos camarades de l'armée de secours m'ont dit depuis qu'ils n'avaient jamais rêvé un aussi effroyable spectacle. « Vos hommes étaient verts, je ne peux pas trouver d'autre mot, » me disait l'un d'eux. Oui, nous ne devions pas avoir la mine de tout le monde. Le général Tergoukassof, arrivant au galop en tête de son escorte, s'arrêta à notre vue ; des larmes montèrent aux yeux de ce vieux soldat. Il se précipita sous la poterne, serra contre son cœur notre commandant, puis il alla droit au fifre et lui cria :

» — Continue, mon brave, je te donne le Saint-George !

» Pétrouchka, toujours facétieux, répondit :

80 HISTOIRES I>*IIIVF.K

» — Merci, Votre Excellence ; mais qu'il vous plaise d'abord de me faire donner un Terre d'eau : il y a vingt-quatre heures que je n'ai bu.

» — Vous voyez bien, grommela M. P...

,en se levant, que je ne peux pas congédier cet animal-là I »

Comme nous continuions à deviser sur la condition des paysans, je, parlai à mon hôte de certains individus de cette classe que j'avais vus figurer dans les procès politiques : je lui dis combien ceux-là ressemblaient peu au type idéal qu'il venait d'évoquer.

— Au point de vue du moraliste, vous

S2 HISTOIRES d'hiver

avez mille fois raison , me répliqua Michaîl Dmitritch ; mais, au point de vue du psychologue, la différence n'est qu'apparente ; ce sont les mêmes moteurs qui, bien ou mal dirigés, produisent des actions si diverses. J'ai essayé de vous faire entrevoir une face de l'âme russe, celle qu'on pourrait appeler l'ancienne. C'est la mieux explicable, en somme, et nous n^avons pas le privilège de l'héroïsme inconscient : votre moyen âge a connu des races pareilles à ce qu'est aujourd'hui la nôtre ; vous y retrouveriez mille traits semblables à ceux que je viens de rappeler. Tel croisé français ou allemand du xni« siècle ne devait guère différer de mon Fédia et de mon Pétrouchka.

» Ce qui vous déconcerte, c'est la face nouvelle, Taspect inattendu sous lequel se présente cette âme, quand un accident la précipite de son xiii® siècle dans le xix». — Vous avez vu ce matin, mon cher Monsieur, et vous avez bien voulu admirer, pour '

flatter ma vanité de propriétaire, Tunique arbre fruitier de ma serre, le merisier des steppes sur lequel j'ai greffe des prunes ; vous m'avez cru sur parole quand je vous ai dit que ce sauvageon, couvert d'épines et de baies amères, avait poussé au printemps une branche miraculeuse, chargée de reines-Claude grosses comme des œufs. Cet arbre est Tirnage de mon pays; je n'en connais pas de plus exacte. Sur le jeune tronc sauvage, nous avons greffé çà et là vos idées d'Occident ; longtemps encore l'arbre continue à porter ses fruits naturels ; mais quelques rameaux, contraints de se soumettre à l'expérience, donnent le fruit nouveau; nourri d'une sève trop violente, ce fruit apparaît transformé, monstrueux parfois. La plupart des gens qui le contemplent ne comprennent rien à cette végétation hybride; beaucoup, trop pressés pour faire le tour du phénomène, n'en voient qu'un côté, et ceux-là de disputer :

Î<1 HIST0IRK8 D'HIVRR

« C'est un merisier, crient les uns< — C'est )) un prunier, répliquent les autres. » Nous voici ramenés à cette fameuse question du nihilisme, sur laquelle on a tant déraisonné.

» Le nihilisme, c'est cela et ce n'est que cela : le produit des idées modernes greffées à la bâte sur le tronc russe. Un hasard d'éducation, de fortune, tire brusquement Fédia ou Pétrouchka de son milieu naturel, de son indolence de pensée, lui infusant tout d'un trait la science nouvelle, l'orgueil de la raison moderne avec son besoin de Uberté ou de révolte : prenez le mot que vous voudrez, je ne préjuge pas. L'esprit de mon paysan est changé, mais non pas son âme et ses instincts, qui résistent plus longtemps. Dans ce cerveau où vous avez logé vos spéculations hardies, le sang vigoureux du primitif continue de battre à flots pressés. Chez vous, l'évolution s'est opérée lentement sur tout l'être; ces hardiesses de

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pensées ne sont plus servies, sauf rares exceptions, par un tempérament redoutable, par une âme encore brûlante de foi ; cbez mon homme, le tempérament est entier, la foi instinctive, si bien que, faute de mieux, il en arrivera à ce compromis risible, la foi au néant, et qu'il s'y précipitera tête baissée. Dans ce malheureux, il y a un conflit de natures et, si je puis dire^ un conflit de siècles ; plus que personne, il a droit de s'appliquer la parole de Job : Pœnie militant in me. Des peines luttent en moi.

» Ce qui sortira de ce conflit, le diable seul le sait; mille folies, mille formes du désespoir. — Mais ne nous égarons pas dans la métaphysique. Voulez-vous voir une de ces greffes hâtives et le fruit qu'elles donnent? Il s'agit d'une femme : dans notre peuple, la femme est plus apte que l'homme à ces transformations subites, et c'est chez elle que le phénomène est le plus curieux.

» Ma mère avait recueilli dans ce village

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une petite fille dont la yiye intelligence promettait beaucoup. Cette enfant partagea les premières leçons qu'on donnait à ma* jeune sœur, lut à tort et à travers tout notre yieux fond de bibliothèque. Plus tard ma sœur fut envoyée dans un institut de Moscou : sa compagne déclara qu'elle voulait parfaire ses études et se préparer à une profession libérale. Grand embarras, comme toujours, en pareil cas. Quand le Créateur donna des ailes aux oiseaux, il eut soin de faire l'espace pour qu'ils pussent voler; nous, dans notre sollicitude imprudente, nous leur donnons des ailes et point d'espace. Ma nifere consentit à emmener sa protégée à Moscou.

» Vairara Afanasiévna, — c'est ainsi qu'elle s'appelait, — se mit en tète d'étudier la médecine. C'était le courant du moment ; des centaines de jeunes filles, en Rusne, voyant là une carrière possible pour elles, assiégeaient les facultés de médecine, récla-

HISTOIRES d'BIVBR 87

mant avec instance leur admission aux leçons d'abord, puis aux diplômes et au libre exercice de cet art. Rien n'était organisé pour satisfaire leurs vœux ; on en admit quelques-unes par grâce à des cours spéciaux, ouverts dans un hôpital de Moscou.

Vanrara passait là ses journées depuis Taobe jusqu'à la nuit, penchée sur les tables d'anatomie, ne sentant ni le froid ni la faim, étudiant avec une passion toute féminine.

» Au bout d'une année, l'état de nos affaires obligea ma mère à revenir à la campagne avec ses enfants ; elle voulut ramener au bercail sa petite villageoise, étaut fort peu édifiée d'ailleurs par une occupation qu'elle ne comprenait guère et qui ne promettait aucun avenir à une paysanne sans un son vaillant. Cette fois, Varvara s'insurgea tout net et refusa de suivre sa protectrice. C'était en 1872; le ministre de la guerre inaugurait à Pétersbourg, à titre d'essai, les fameux cours de médecine pour femmes à Taeadé-

mie chirurgico-médicale ; tous ces mots-là s'étonnent un peu de se rencontrer, mais vous n'en êtes pas à vos débuts en Russie, et vous ne vous étonnez plus de rien, j'espère. Varvara, qui n'avait pas ses vingt ans, mit dans un mouchoir quelques bardes et quelques roubles, elle prit le train pour Pétersbourg et tomba dans la capitale, plus seule que Robinson dans son île.

» Maintenant que vous voilà au fait, j'arrête mon récit et je laisse parler l'héroïne, ce sera tout profit pour vous. Ma mère ayant continué à lui faire passer quelques secours, Varvara se fît un devoir d'écrire de loin en loin à sa bienfaitrice. Voici ses lettres : je les garde comme un document curieux pour l'histoire morale de notre temps. ))

M. P... alla prendre dans une armoire de son cabinet une liasse de papiers et m'en fit la lecture. Je lui demandai la permission de transcrire quelques extraits de cette corres-

HISTOIRES D'HIVKR 89

pondance; ils n'apprendront rien à personne en Russie, où pas un mois ne se passe sans que les journaux enregistrent des histoires semblables à celle-ci.

« Varvara Afanasiévna à madame P...

» Pétersbourgf, l*' novembre 1872.

» Ma très honorée bienfaitrice,

» Enfin! l'académie nous a ouvert aujourd'hui ses portes, les cours ont été inaugurés, et j'ai le bonheur d'être au nombre des élues. Ce n'a pas été sans peine et sans inquiétudes. Par quelles transes moi et bien d'autres avons passé depuis trois mois!

Toute sorte de bruits contradictoires couraient dans notre petit monde. Tantôt on parlait du refus de l'autorisation suprême, tantôt on nous menaçait de l'opposition de de tel ou tel professeur. Personne ne savait au juste quel était le programme de l'exa-

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men d'entrée, mais on s'accordait à prédire que cet examen serait d'une sévérité extrême, pour décourager nos aspirations prématurées. Il y avait, assurait-on, plus de quatre cents demandes, et les admissions étaient limitées au chiffre de soixante-dix.

Cependant nous nous préparions de notre mieux sur toutes les matières.

» Vers le milieu du mois dernier, les examens ont commencé : quelle déception pour nous! On nous a posé quelques questions sommaires sur la physique, la chimie, les mathématiques, les langues latine et française ; des questions d'enfant, des plaisanteries I L'examinateur m'a demandé les propriétés communes des corps ! il n'a pas daigné m'interroger sur la géométrie, que j'avais tant travaillée. Nous avoQS parfaitement compris la raison secrète de cette indulgence : elle était pour nous humilier.

On nous donnait à entendre qu'on s'enquérait de notre développement plutôt que de

nos connaissances acquises. Nos ennemis espéraient ainsi déconsidérer l'œuvre que ;ious fondons, en refusant de la prendre au sérieux. Mais nous la ferons vivre en dépit de tout, cette œuvre sacrée !

» Malgré la facilité ridicule de l'examen, quelques candidates ont été évincées. Ces malheureuses pleuraient à chaudes larmes et suppliaient les professeurs, en parlant de leur vie perdue. Devant ces désespoirs tragiques, on a consenti à dépasser le chiffre fixé de soixante-dix étudiantes ; on en a admis quatre-vingt-six, qui se sont présentées ce matin à la leçon d'ouverture.

» Vous n'imaginez pas quel public varié c'était, de toute classe, de tout âge, de toute provenance. Il y a des veuves, des femmes mariées, des jeunes filles ; l'une n'a que dix-sept ans. Quelques-unes de mes compagnes sont venues des parties les plus lointaines de l'empire, du Caucase, de la Sibérie. Toutes les classes sont représentées,

9i HISTOIRES d'hiver

mais inégalement : les filles de petits employés de l'État ont donné le plus fort contingent; puis les filles de petits marchands; il y a seulement quatre filles nobles, une fille de paysan comme moi, et une fille de soldat.

» Quand la porte d'honneur de l'Académie de médecine, — cette porte à laquelle nos sœurs frappaient vainement depuis dix ans, — s'est ouverte pour la première fois devant nous, nous l'avons franchie avec un sentiment d'orgueil triomphant. Nous nous sentions l'avant-garde de toutes les femmes russes, appelées enfin au libre emploi de leurs talents et de leur activité sociale.

Pour ne pas compromettre l'institution, encore si précaire, dont nous attendons tout, nous nous soumettons aux sacrifices et aux humiliations qu'on ne nous épargne pas.

Ainsi, à notre entrée dans l'amphithéâtre, une inspectrice déléguée à notre surveillance nous a fait mettre en rangs comme des

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pensionnaires, comme si nous n'étions pas des femmes émancipées par le savoir .

» J'écris avec émotion la date de ce jour, qui marquera plus tard une ère dans Thistoire nationale, comme le jour de l'émancipation des serfs. II a fait tomber les barrières dressées devant la femme. Le cbamp de l'avenir nous est ouvert. Nous y venons chercher d'abord un moyen pratique de vivre indépendantes et utiles aux autres; ensuite et surtout le secret de la science, de la science que nous aimons d'une passion religieuse, qui peut seule fournir un remède à tous les maux présents, une solution à tous les doutes, un idéal de vie... »

« Pétersbourg, février 1873.

» Nous sommes sorties des hésitations et des incertitudes du début. Grâce à la protection du ministre de la guerre, grâce au legs généreux d'une donatrice et aux sous-

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criptiona du public, le cours de médecine pour femmes, qui n'avait pas de budget, est assuré de vivre. Sa durée sera de quatre ans. Après?...

» Après, l'avenir est encore obscur : on ne sait toujours pas si nos diplômes nous con^ féreront des droits égaux à ceux des méde-»

cins hommes, et, sans ces droits, comment lutter, comment trouver une situation qui nous fasse vivre? Mais à chaque jour suffit son mal. Maintenant il ne faut penser qu'à s'armer pour la lutte, à prouver notre aptitude aux droits que nous réclamons, & imposer notre supériorité. D'ailleurs nous sommes tout au bonheur de pouvoir enfin travailler librement. Il faut entendre raconter à nos aînées leurs longs désespoirs, quand jadis on les admettait dans l'amphithéâtre à la dérobée, par des portes bâtardes et pour quelques minutes, comme des voleuses. Aujourd'hui, nous avons un amphithéâtre À nous et la faculté d'y travailler

du matin au soir ; nous avons nos heures réservées dans le cabinet anatomique ; enfin, nous pouvons apprendre l*anatomie sur de vrais cadavres ! Vous devinez si nous en profitons. Beaucoup de mes compagnes étudient avec une telle fièvre qu'elles en tombent malades.

» Au commencement, les leçons des professeurs étaient un peu superficielles; ils s'obstinaient à nous traiter en enfants, à ne pas nous prendre au sérieux. Maintenant, la plupart nous rendent justice ; ils nous font les mêmes leçons qu'aux étudiants, il nous disent le dernier mot de la science. C'est le professeur d'histologie qui a su le mieux nous comprendre et conquérir nos sympathies; il doit m'examiner dans quelques jours ; j'attends cet examen avec angoisse, car je voudrais sur toute chose faire sentir à notre maître combien le sujet qu'il traite me passionne, quel amour il a su m'inspirer pour l'histologie.

96 HISTOIRES d'HIVKR

» Nous vivons en assez bons termes avec rinspectrice, malgré l'irritation que nous cause toujours cette prétention de nous conduire comme des pensionnaires. A quel propos a-t-on grevé de cette sinécure le pauvre budget des cours? Si Ton s'est imaginé qu'il s'établirait entre elle et nous des ^ rapports maternels, on se trompe. Le règlement nous oblige à l'informer de tout ce qui pourrait nous arriver d'extraordinaire.

Qu'entend-on par' là? Que nous, lui racontions nos rêves quand nous avons la fièvre?

Du reste, voici ce règlement, tel qu'il est imprimé sur nos permis de séjour.

» Les assistantes aux cours, — on ne veut pas nous appeler étudiantes, seule qualification que nous prenions en réalité, — sont strictement obligées d'informer l'inspectrice de tout ce qui leurarrivera d'extraordinaire. Elles doivent remplir leurs devoirs religieux et présenter en conséquence des attestats de personnes ecclésiastiques. Elles doivent

observer un ordre rigoureux durant les leçons et ne les troubler par des manifestations d'aucune nature. Elles ne pourront s'éloigner de la ville sans l'autorisation de l'inspectrice. Elles doivent porter l'uniforme et, en général, se conformer, dans leur toilette aux règles de la plus sévère décence.

» Inutile d'ajouter, que chacun de ces points reste à l'état de lettre morte.

» Pour ce qui est de la toilette, c'est un sujet de querelles perpétuelles avec l'inspectrice. L'uniforme en question est une robe marron, avec une bavette et un tablier noir.

Personne ne veut de ce costume, nous nous mettons à notre guise, sans aucune recherche d'ailleurs; une robe noire, un paletot, un bonnet d'astrakan et les cheveux courts.

C'est plus viril. Un compromis est intervenu entre l'inspectrice et nous ; dans les cérémonies solennelles, quand un haut personnage honore l'académie de sa visite, nous

U8 HISTOIRES d'UIVBR

nous présentons en uniforme et avec une résille^ celles qui en possèdent : pour les autres, Tinspectrice a soin d'acheter eu réserve une provision de résilles, qui servent à dissimuler nos cheveux courts dans ces cas exceptionnels. Le haut personnage parti, rinspectrice renferme les résilles dans son coffre pour la prochaine occasion. Nous prenons en riant notre parti de cette mascarade. Notre duègne veut bien fermer les yeux sur une autre infraction aux règlements et ne pas s'apercevoir que nous fumons des cigarettes dans les corridors pendant l'intervalle des leçons.

» Je crois bien que cette brave dame a été surtout inventée pour surveiller nos rapports accidentels avec les étudiants^ quand ils se mêlent à nous à la sortie des cours. A quoi bon? les étudiants sont très polis; nous ne les recherchons ni ne les fuyons^ nous n'avons à nous plaindre d'aucune incivilité de leur part. ><

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« Pétersbour^, décembre 1873.

» Vous voulez bien yous infonner de mes moyens d'existence. Je ne vous avais pas entretenue de mes difficultés^ qui ont été grandes, pour ne pas vous ôtre & charge; maintenant ces difficultés sont moindres et je les trouve supportables, quand je pense aux embarras de mes compagnes encore moins favorisées.

» Je ne sais vraiment comment nous avons fait pour vivre durant les premières semaines, avant que rien fût organisé pour nous entr*aider les unes les autres. Un petit nombre d'étudiantes avaient quelques ressources personnelles, vingt-cinq ou trente roubles^ par mois; la majorité était bien loin de cette fortune idéale, beaucoup n'avaient au monde que la tête, les pieds et les mains. Retenues du matin au soir à

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