Environ fr. 50 à fr. 6S
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était tellement écœarante que nous n'avons pu la supporter, ma compagne est tombée malade. Nous avons fini par faire comme la plupart des autres, par nous contenter d'un verre de thé et d'un morceau de fro« mage le soir; on a bien quelques révoltes d*estomac quand il faut travailler à jeun dans Tamphithéâtre tout le jour; mais bahl la jeunesse aidant, on s'en tire. Et quand la nature crie trop fort, on s'absorbe dans l'étude avec encore plus d'ardeur. Je vous assure que le cerveau arrive à supprimer l'estomac; il supprime tant d'autres choses chez nous! Nous penserons un jour avec plaisir à ces misères, quand nous aurons conquis la clefd'or de la science, qui donne la possession du monde.
» Notre condition s'est un peu améliorée depuis que nous nous sommes réunies par groupes de cinq ou six, pour diminuer nos dépenses de logement et de nourriture. Des souscriptions publiques, des concerts donnés
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au profit des étudiantes, ont fourni quelques ressources. Pourtant, la vie de plusieurs d'entre nous est encore un miracle. De temps en temps, quand une étudiante ne parait pas de quelques jour» à Técole, on va à sa recherche ; on la trouve sur son lit, à bout de forces, à jeun depuis Tavant-veille; les plus riches se cotisent pour lui venir en aide, et la voilà repartie pour vivre ! »
« Pétersbourg, mai 1874.
» Notre œuvre progresse et s*affermit; nous, les aînées, nous approchons du but, et voici déjà derrière nous des recrues plus nombreuses dans le cours de première année.
Elles sont arrivées avec la même foi, la même abnégation; il faut continuer à leur donner l'exemple du travail, sans défaillance...
1) Ce qu'il y a de plus dur dans notre existence^ c'est sa monotonie et son isole-
ment... Rien en dehors de nos études; toute la journée se passe aux cours ; ou rentre, on cause de la leçon du professeur, on s*enfonce dans ses livres jusqu'à minuit ou une heure. Toujours des fibres et des cellules, ne connaître que cela dans le monde, en avoir le cerveau hanté, c'est peut-être trop ; par moments, à force de tension d'esprit sur le même sujet, il me prend des peurs, il me semble que je vais devenir folle ! Nous n'avons pas les moyens de nous procurer un journal, pas le temps d'aller aux bibliothèques publiques; parfois nous descendons dans la rue pour surprendre les conversations des promeneurs, pour savoir ainsi ce qui se passe dans cette brave Russie, dont nous ignorons tout.
» Notre rêve, difficile à réaliser, c'est une soirée au théâtre de loin en loin ; il faut pour cela que des étudiants veuillent bien nous accompagner et se charger d'aller prendre nos places. Nous en connaissons
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quelques-uns, ceux qui demeurent dans les mêmes maisons que nous ; ils Tiennent parfois à nos réunions, ils apportent un journal que nous dévorons comme des naufragées, ils nous racontent les nouvelles. Ce sont de bons enfants, mais nous sommes tenues à une grande réserve dans nos rapports avec eux, car le monde, qui nous calomnie de confiance, se méprend sur la nature de ces intimités toutes fraternelles; impossible de lui faire admettre que les préoccupations habituelles de notre sexe disparaissent ou changent de caractère chez des femmes éclairées par la science. En dépit des opinions invétérées dans la triste société qui nous poursuit de sa haine, je n'ai vu, nulle part autour de moi, je vous l'affirme, ce que le monde appelle désordre. Certaines de mes compagnes, il est vrai, ont cru devoir associer leur vie à d'honnêtes travailleurs comme elles; la plupart l'ont fait avec le cérémonial communément usité, quelques-
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unes se sont dispensées de ce cérémonial, sans doute pour des raisons sérieuses que je ne juge pas ; toutes ont agi en pareil cas ayec une détermination calme et inébranlable, avec loyauté et dignité : ne donnant pas plus d'importance qu'il ne convient à ces arrangements personnels, dans une existence vouée à l'intérêt général...
» Mais il est trop tôt pour entreprendre la réforme du jugement vulgaire dans ces questions, pour le dissuader d'attacher une signification morale aux phénomènes les plus simples de la vie organique... il est trop tôt ! »
« Pétenbonrg, janvier 1876.
» Pardonnez-moi si je vous écris rarement : la suite uniforme de nos journées ne peut vous offrir rien d'intéressant. Depuis trois ans, chacune de ces journées com-« mence et finit, semblable à celles qui ÏJoni précédée. C'est hier, me paratt-il, que je
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suis entrée pour la première fois dans cette école. Et pourtant, durant ces trois années»
que de connaissances acquises, que de points de vue nouveaux dans mon esprit, quelle transformation morale 1 D'une part, je vois reculer devant moi Thorizon indéfini de la science, je désespère d'en atteindre jamais les limites. Nos professeurs nous exposent des théories contradictoires; les résultats de leurs recherches sont pleins d'obscurité : où est la vérité? L'tinivers m'apparalt comme une énigm^. impénétrable : représente-t-il quelque chose de réel? Peut-être n'est-il, pour chacun de nous, que le rêve d'un fou.
» D'autre part, j'apprends k mieux connaître la société et son injustice. Ohl que ^tte société est mal faite I Tout y est à changer ; mais combien peu nous sommes pour accomplir cette tâche gigantesque!
et avec quelles forces dérisoires! Une vient jusqu'à nous que des nouvelles affligeantes :
notre pays rétrograde au lieu d'avancer; les hommes de bonne volonté se découragent ou, s'ils agissent, leurs efforts tournent contre eux, leurs contemporains aveugles les méconnaissent ; on n'entend parler que de choses sombres, de répressions, de prisons, de Sibérie... Notre génération est sacrifiée; peut-être n'est-elle destinée à rien édifier, et son triste idéal doit-il se borner à détruire ce qui est...
» Ce pauvre peuple, dont je suis et pour lequel je travaille, est assoupi dans son abrutissement ; il fait chorus avec nos persécuteurs et traduit grossièrement à sa manière la réprobation qui nous poursuit.
L'autre jour, je passais avec plusieurs de mes compagnes sur la Perspective, dans le traîneau public; des ouvriers nous ont reconnues, entourées et accompagnées de leurs huées : « Eh! les impératrices du » faubourg de Viborg! place aux impé- » ratricesl Haï haï.. »
» N'importe. Pas de découragement, surtout pas de pleurnicheries sentimentales, indignes d'une fille qui connaît chacun de ses nerfs par leur nom, indignes d'une volonté russe. Il faut marcher en avant, contre ce monde stupide, comme marchaient les apôtres de l'ancienne foi. »
« Pétersbourg, mars 1877.
» Le voilà venu, ce moment que nous avons appelé de tous nos vœux ! La dernière année des cours est terminée, nous avons subi les eiamens de sortie, nous possédons nos diplômes. J'hésite à me réjouir de ce que j'ai tant désiré. Que ferons-nous de ces diplômes? Ils ne nous confèrent pas les droits juridiques des véritables médecins; nous ne [sommes qu'une sorte de pis-aller médical, mis d'avance en suspicion.
Dans ces conditions, comment obtiendrionsnous des places de l'État et une clientèle,
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choses déjà si difficiles à trouver sans cela?
» Cependant nous avons payé assez cher les droits qu'on nous marchande. Entrées quatre-vingt-six à F Académie, nous en sortons soixante-quatorze. Durant ces'quatre années, douze d'entre nous ont succombé, dont sept à des maladies de poitrine. C'est une jolie proportion, n'est-ce pas? elle témoigne assez haut de nos souffrances, de nos privations, de nos excès de travail. Malgré les ressources de notre jeunesse, il y a eu douze malheureuses qui n'ont pas su. résister aux chambres sans feu, à la nourriture abjecte des cuisines de charité, aux veilles laborieuses qui leur brûlaient le sang. Et les autres, celles qui touchent au port, envient peut-être tout ho-s leurs compagnes tombées en chemin, mais délivrées et sûres dii repos.
» Que nous offre la société pour tant de labeur et de constance? Rien. Un vain' titre, et pas d espoir de gagner le pain quo-
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tidien avec ce titre déprécié. Notre seule chance est dans un appel des zemstvos, des administrations provinciales, qui manquent partout de médecins. Nous nous adressons de tous côtés pour solliciter les places vacantes, fût-ce dans les districts les plus reculés de l'empire, en Asie, chez les peuplades des frontières! On ne nous répond pas, on nous préfère des officiers de santé, des vétérinaires. Une de nos camarades, luthérienne, a été engagée par les colonies allemandes des steppes. Nous nous extasions sur sa bonne fortune, c'est-à-dire sur le droit qu'elle acquiert d'aller ensevelir à jamais dans un désert sa jeunesse, son activité et ses talents. C'est la loi farouche de la lutte pour l'existence qui s'appesantit sur nous; on m'a enseigné que cette loi gouverne l'univers : je m'en aperçois bien. » P. S. — J'apprends une triste nouvelle.
Vous savez qu'il y avait dans notre cours une fille de soldat, Sophie Moltakova;
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c*était la plus méritante d*entre nous :
partie de rien, elle avait vaincu tous les obstacles à force de courage. Après les examens de sortie, on lui laissa entrevoir Tespérance d'un service d'hôpital en Finlande. Nous fîmes une collecte pour lui faciliter le voyage et nous la mimes en chemin de fer. A l'amvée à Helsingfors, on l'a trouvée étendue dans son wagon, empoisonnée avec de l'acide jprussique. La pauvre fille a-t-elle été prise de découragement, ou bien s'est-elle dit que le but à atteindre ne valait pas ce qu'il coûtait? Le courage ne lui avait jamais failli ; il est probable qu'elle a raisonné froidement la sottise de vivre. Mais sait-on jamais pourquoi une fille russe se tue? — Et de treize. »
« Pétersbourg, avril 1877.
» La guerre libératrice est déclarée !
Enfin, voilà une • solution à nos incertitu-
des, un champ dactivité digne de nous.
On fait appel à tous les secours médicaux ; on veut bien nous connaître, maintenant :
nous partons en masse pour le Danube.
Sophie s*est tuée trop tôt. Quel plus bel emploi de notre science? Nous allons concourir à la délivrance de nos frères slaves, prendre notre large part de ce grand mouvement qui emporte la Russie vers des destinées nouvelles, qui doit la purifier et la régénérer par contre-coup.
Les haines et les déchirements du passé sombrent dans Toubli; tous les cœurs, toutes les intelligences s*unissent dans un même élan fraternel. Debout, tous les accablés et les opprimés I c'est Taube qui se lève devant nousl C'est la justice! c'est Tamour!
» J'écris en hâte, je pars. »
« Sistovo, jaiUet 1877.
)) J'appartiens à la grande ambulance de
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Sistovo^ en qualité d'aide-médecin. J'exerce mon art dans des conditions désespérantes; nous manquons de bien des choses, et nos ressources réelles demeurent le plus souvent inutiles, par suite du désordre qui règne ici. Je renonce à tous dépeindre la tristesse et l'abattement , qui ont remplacé, dans mon esprit, la confiance des premières heures.
)) Oh I l'horrible et stupide chose que la guerre ! Dç loin, elle m'apparidssait comme un holocauste magnifique; de près, je la vois ce qu'elle est en réalité, une boucherie inepte. La guerre déchaîne la bête sauvage qui est en nous ; l'égoîsme et la férocité se donnent joyeusement carrière. Je m'étais figuré qu'ici, du moins, l'injustice sociale était atténuée par l'abnégation commune ; nulle part elle ne blesse davantage les yeux ; les petits sont sacrifiés cyniquement à l'ambition des grands, à des rivalités vaniteuses, à des intrigues inavouées. Ces Bulgares que
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nous venons délivrer paraissent beaucoup plus heureux que notre peuple; ils nous reçoivent froidement, nous regardent mourir avec indifférence. Nous sommes bien revenus sur leur compte. Nos soldats sont admirables d'héroïsme, mais rien n'est plus révoltant pour la raison que cet héroïsme inutile.
» J'éprouve la sensation d'horreur morale let physique qu'on ressentirait en voyant un fou égorger sans motifs^ à l'aveugle, les gens bien portants qui l'entourent. Personne n'arrive à comprendre la marche et le but des opérations; leur seul résultat évident, c'est cette longue file de charrettes qui déverse chaque soir des blessés à l'ambulance. Je vis au milieu des gémissements, des tortures et de la mort. Je ne vois que plaies brûlantes, visages convulsés par la fièvre, monceaux de corps mutilés et cœurs en détresse... Et pourquoi, tout cela^ pourquoi?...
« Plerna, décembre 1877.
» Voilà des mois et des mois que ce cauchemar dure : rien n'annonce qu'il soit près de finir. Nos progrès sont insensibles : on avance, on recule, on change les chefs...
l'œuvre entreprise est manquée. Cet efifbrt prodigieux a avorté, inutile pour notre patrie; elle aura perdu le plus pur de son sang, les courages qui devaient travailler à sa rénovation, sans avoir réalisé ses rêves au dehors. Folle j'étais de croire que hi raison et la science peuvent quelque bien pour le monde ! Plus que jamais, le monde va être livré aux jeux brutaux de la force :
les hasards tyranniques qui le gouvernent semblent n'avoir qu'un but, l'écrasement des plus humbles, des meilleurs. 11 m'arrive parfois de comparer mon esprit à ces champs de bataille, couverts de cadavres, que j'ai sous les yeux : ainsi gisent en lui toutes.» mes espérances, mortes.
» Nous attendons les événements dans ce charnier de Plevna. Tout est désolation autour de nous. L'hiver est venu ajouter ses cruautés à celles des hommes. Je n'aurais jamais imaginé que la nature pût être si ingénieuse à varier les souffrances. Elles m'enveloppent comme un élément sensible , un air empoisonné. Les premiers temps, mes nerfs effroyablement tendus me soutenaient ; maintenant, ils sont las et blasés, je remplis ma tâche machinale avec des nter valles d'accablement, des nausées de dégoût moral. Les combattants, du moins, sont stimulés par le sentiment du danger, par les nécessités de la lutte ; et puis on électrise ces pauvres gens avec un signe de croix, avec quelques paroles sonores. Le spectateur n'a pas le secours de l'action ; et celui qui pense ne peut mettre en balance des phrases creuses avec la poignante réalité des douleurs physiques.
Chaque matin, quand le cri d'un blessé
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me réveille en sursaut, je sens la vie remonter sur moi comme une roue de fer, je fais dans mon lit un geste instinctif pour récarter.
» Si cela devait finir par la folie, mieux vaudrait prévenir ce moment. D'ailleurs le spectacle auquel j'assiste depuis des mois m*a enseigné le peu de prix de Texistence.
Dans le cours ordinaire des choses, quand on rencontre de loin en loin la mort, elle paraît un phénomène extraordinaire, repoussant; mais quand on voit tout le jour la vie des hommes s'écouler comme une eau vaine, on a parfois la tentation de se joindre au torrent, pauvre petite goutte insignifiante qu'on est!
ï) Dernièrement, je causais avec un jeune médecin sur ce sujet. Nous étions d'accord pour reconnaître que, passé un certain degré de désespérance et de révolte, l'homme sent naturellement le besoiA de détruire, d'exterminer une part, si minime soit-Blle, de cet
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univers qui accable son cœur et outrage sa raison. C'est le suprême recours de son •impuissance y anéantir quelque chose. Seur lementy nous différions sur un point : je soutenais que le premier mouvement est de se détruire soi-même, que tout individu A été prêt à le faire dans un moment donné de sa vie. Lui prétendait que Tinstinct de la conservation rend cet^acte extrêmement difficile et qu'il est beaucoup plus facile de tuer un autre; il en donnait pour preuve le nombre des meurtres, bien supérieur à celui des suicides, et Tezemple de ces sol- V dats qui tuent gaiement. — C'est possible; il y a là, en tout cas, une différence de tempérament. Moi, je crois bien que si j'étais soldat et placé dans cette alternative monstrueuse, je tournerais mon arme contre moi-même...
)) Depuis, ce jeune médecin a été emporté par le typhus ; c'était un cceur vaillant et résolu, le seul qui fût en communion d'idées
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avec moi, le seul ami que j'eusse trouvé dans cette môlée d'égoîsmes barbares.
Je le regrette... Niaiserie sentimentale, car il a tiré le bon lot, comme Sopbie Moltakova...
» Décidément, Sophie avait raison, quand j*y pense, et j'y pense beaucoup... Encore un blessé qui m'appelle! la roue de fer qui remonte... Ne plus voir souffrir, ne plus penser... le bon néant... »
« La supérieure des sœurs de la Miséricorde
à madame P...
» Plevna, décembre 1877.
» Madame,
« Sachant que vous portiez de l'intérêt à une des assistantes de mon ambulance, Varvara Afanasiévna, je viens vous instruire de la triste fin de cette malheureuse. Depuis
quelque temps, nous avions remarqué chez elle des symptômes do mélancolie, quelque chose de sombre et d'absorbé. J'ai fait de vains etforts pour pénétrer cette nature sauvage, qui devait cacher une sensibilité irritable sous ses dehors de dureté : mes tentatives amicales se sont brisées à son orgueil, à son indifférence silencieuse. Par suite des dernières affaires, nous avons eu
ces jours-ci une recrudescence de blessés et de travail à l'ambulance. Varvara Afanasiévna s'est acquittée de son service comme d'habitude, avec un zèle ponctuel ; mais, dans la matinée d' avant-hier, comme on la cherchait pour aider le chirurgien dans une opération, une de nos sœurs est venue tout en larmes m'appeler; elle m'a conduite, sans pouvoir parler, à la chambre de l'assistante : je n'y ai trouvé qu'un corps inanimé. Varvara venait de se pendre avec le drap de sa couchette à une poutre du toit.
» Nous nous perdons en conjectures sur
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Tes mobiles de Finfortunée. Je pense qu'il faut les chercher dans les doctrines désolantes dont se nourrissent ces pauvres femmes. Celle-ci passait ses rares heures de loisir sur un livre du philosophe Schopeniiauer. J'ose croire que nos sœurs sont mieux inspirées quand, dans Tintervalle de leiirs pénibles devoirs, elles se contentent de relire l'Évangile.
» Gofnment cette âme troublée n'a-t-elle pas été réconfortée et soutenue parles admirables exemples d'héroïsme, de dévouement et de résignation au milieu desquels nous vivons? Ces hautes manifestations de la nature humaine auraient dû la réconcilier avec la vie, si elle avait à s'en plaindre. Une femme qu'on disait si instruite et d'un esprit si viril! Je juge par mon pieux troupeau, qui nous donne tant d'édification dans ces jours d'épreuves, et je conclus que, pour savoir souffrir, il y a plus à compter sur les humbles que sur les sages.
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» J'uniS) Madame, me^ prières aux vôtres, afin que le Seigneur accueille cette égarée et lui fasse place dans sou repos.
» Votre servante, N... »
— Pauvre flUe! m'écriai-je en rendant les lettres à M. P..^. quelque blessure secrète l'avait achevée, sans doute une première déception du cœur !
— Ah! fit mon hôte, je vous attendais là!
Que vous êtes donc bien Français ! U vous faut tput de suite un petit roman, n'est-ce pas? un amour malheureux avec son cortège de tragédie. Mon Dieu ! cela se trouve chez nous comme partout; mais, dix-neuf fois sur vingt, c'est inutile pour expliquer l'épidéndie de suicide qui sévit sur notre jeunesse. Allez faire intervenir l'amour quand ce sont des enfants de quinze ans, de douze ans, qu i
se tuent dans nos écoles ! On y est si habitué que l'annonce de ces deux suici'des, à la fin du premier cours de médecine, passa inaperçue comme un fait normal, quand elle parut dans les journaux du moment.
» Non, mon cher Monsieur, nos jeunes filles, en se heurtant à la vie, se suicident comme un obus éclate, tout simplement parce qu'il y a de la poudre dedans. La raison, — la fameuse raison moderne, — est venue gonfler d'orgueil ces âmes sauvages; jetées par la science dans un monde nouveau, elles s'y font un idéal farouche de la vie, en dehors de toutes les anciennes formes de l'idéal. Mais l'idéal, quel qu'il soit, c'est comme l'anguille, cela vous glisse toujours entre les mains à un moment donné; alors nos héroïnes, aimant mieux s'avouer vaincues que trompées, trop fières pour revenir essayer du vieil idéal des bonnes gens, sautent dans le néant. Et de même, bien que plus rarement, pour les hommes à orga-
nisatioQ féminine, comme il s*en trouve tant chez nous. Quelques-uns, ainsi que récrivait Varvara, conçoivent autrement leur revanche : ceux-là tuent autour d'eux. Heureusement, c'est le plus petit nombre; la plupart ne font justice de leur déception que sur eux-mêmes.
» Appelez cela nihilisme, si vous voulez, mais à condition de voir dans ce curieux phénomène moral plus qu'une conjuration politique. C'est un état d'âme; dès que nous ne sommes plus des brutes ignorantes, nous en souffrons tous peu ou prou, avec des nuances à l'infini, depuis les frénétiques qui tuent ou se tuent, jusqu'aux rêveurs assoupis qui philosophent dans leur fauteuil, comme moi.
» Et le remède? me direz-vous. Je n'en connais pas. Fermer nos écoles, supprimer nos contacts avec la civilisation, maintenir violemment dans les bas-fonds populaires chaque individu qui cherche à s'en écbap-
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per? — Vous savez bien que c'est impossible.
Ah! il y a encore vos braves amis d'Occident, qui sont bien amusants. Ils.arriventf examinent le malade et décrètent d'un ton doctoral que, pour le guérir, il faut lui appliquer une bonne constitution selon la for^ mule. Cela me rappelle toujours les gens qui vendent des onguents sur les places, pour mettre un à tous nos maux en vingtquatre heures ; vous savez comment on les appelle.
)> Et tenez, c'est une chose curieuse que rhomme, qui parvient à percevoir certaines vérités touchant le régime de son corps, se refuse à admettre ces mêmes vérités dans leur application à son âme. Tout individu sensé et instruit, à qui un médecin promettra de le guérir en vingt-quatre heures d'un vice du sang, par la seule vertu d'une ordonnance, traitera ce médecin de charlatan; il sait que la faculté ne donne pas brevet pour faire des miracles, il li'accorde sa
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confiance qu'au praticien assez sérieut pour lui dire : « Avec ull long, très long traitement, j'espère apporter quelque amélioration dans votre état. » Mais quand il s'agit de l'âme, et de Tâme d'un peuple, pour qui les années comptent par siècles, les plus sages croient à la vertu du morceau de papier et ne veulent pas se rendre à cette dure vérité, que le temps est le seul guérisseur.
C'est très dur, je le sais, d'attendre son soulagement du temps, la seule chose sur laquelle l'homme n'ait aucun pouvoir ; mais tout autre espoir est un leurre, surtout quand il s'agit, comme dans notre cas, de remédier précisément à une croissance trop rapide. Le mieux que nous eussions à faire serait peut-être de dormir pendant cent ans, comme la Belle du conte de fées; mais d'aucuns prétendent que la Russie s'acquitte déjà trop bien de ce pré-, cepte.
» En attendant, faisons comme elle, mon
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cher hôte ; nos joueurs doivent être rassasiés de thé et de whist, et nous avons à prendre demain notre revanche contre les loups. Bonne nuit! )>
Cette dernière journée de chasse réussit à souhait, et je quittai Michaïi Dmitritch avec force promesses de venir la recommencer. Diverses causes retardèrent Texécution de cet engagement : quand je me rendis à l'appel de mon ami, l'automne suivant, une année s'était écoulée.
En approchant du village, en traversant
ù la nuit la rue aux fenêtres aveuglées, je fus frappé par un air de solitude et d'abandon. Personne sur les portes, pas même un chien qui aboyât aux roues de ma voiture.
Je trouvai mon hôte soucieux et mécontent ; il rappela à grand'peine sa bonne humeur pour me faire accueil. Je lui demandai ce qui le chagrinait.
•— Eh quoi ! me dit-il, n'avez-vous pas vu le village? Vide comme la bourse du seigneur, mort comme Pompéi ou Herculanum!
— Et vos paysans, où sont-ils donc?
— Envolés 1 mon ami, c'est le mot propre. Vous êtes chasseur, vous connaissez les mœurs des oiseaux; vous savez qu'à certains jours, sans cause apparente, on les voit s'assembler, Taile inquiète, et partir Dieu sait pour où. C'est Fin^tinct migrateur qui les travaille, nulle puissance ne les retiendrait alors dans le canton. Ainsi de nos paysans. Petits-ûls de nomades, ils ont
par instants des retours d'atavisme, des besoins subits de migration ; le village fermente coihme une ruche qui essaime, et, un beau matin, le propriétaire se retrouve seul au milieu de ses champs en friche, sans bras pour les cultiver.
» C'est ce qui m'est arrivé à la fin de l'été ; la chose s'est passée ici comme elle se passe partout, à peu de variantes près.
» L'ah dernier, trois familles, mécontentes de leurs lots de terre, étaient parties pour aller chercher fortune dans les districts du sud. Le bruit se répandit qu'elles avaient trouvé des établissements magnifiques; les mieux informés donnaient le chiffre des arpents de terrain concédés gratuitement aux émigrants, le total fabuleux de leurs gains; on variait seulement sur le site de cet eldorado : les uns tenaient pour la Sibérie méridionale, les autres pour la côte de la mer Noire. La vérité est qu'il n'y avait aucune nouvelle des familles disparues. La
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légende couva et grandit dans Tesprit de mes paysans; au printemps, ils choisirent un délégué, un soldat retraité du nom de Ralmakof, coquin inventif et hâbleur. C'est toujours un soldat retraité, ayant vu du pays et délié sa langue, qui est le promoteur des migrations. La commune se cotisa, munit Balmakof d'une somme ronde, et renvoya en ambassade à trois cents lieues d'ici, dans le gouvernement d'Ékatérinoslaf, sur la mer d'Azof, avec cette mission vague et textuelle : « Chercher un endroit » où Ton fût mieux. » «
» Le soldat partit, comme là colombe de Tarche. Il revint après la moisson et raconta aux paysans que les autorités du gouvernement d'Ékatérinoslaf lui avaient promis de concéder de la terre, à raison de neuf arpents par âme, pour une redevance insignifiante. Balmakof montrait, à Tappui de ses dires, des papiers officiels couverts de cachets mystérieux et de signa-
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tures illisibles. J'essayai vainement de faire entendre la voix de la raison à mes pauvres villageois : je leur dis ce que valaient les papiers officiels de Balmakof/je leur développai, en le mettant à leur portée, l'apologue du chien qui lâche la proie pour Tombre. On ne réfuta pas mes arguments, on se contenta de hocher la tête en clignant des yeux d*une façon qui voulait dire : Le seigneur entend nous garder pour son profit, pas si bêtes!
» Mon adversaire avait conquis les imaginations, mes raisonnements étaient battus d'avance. On vendit en hâte le grain déjà semé et le pauvre mobilier, on entassa les hardes, les ustensiles de ménage sur les petites charrettes ; à courts intervalles, par groupe de dix à quinze familles, je vis en un mois mon village s'évanouir sur la route du sud.
» Depuis lors, plus de nouvelles : les premières semaines, quelques récits contra-
dictoires d'allants et venants, qui avaient rencontré le lamentable convoi campé dans les champs, arrêté parles rivières débordées elles routes défoncées ; ensuite plus rien.
Fondue, cette poignée d'hommes, perdue dans la vaste Russie, dans ces espaces redoutables que le chemin de fer met trois jours à franchir. Leur voyage a dû être quelque chose comme Texode des Hébreux dans le désert, avec la manne et les cailles en moins. Et dire que cette immense patrie des inquiets, cette terre d'errants, est sillonnée en tous sens par des bandes semblables, des vols de pauvres âmes en quête de l'endroit « où l'on est mieux » ! C'est la contre-partie matérielle de l'autre recherche, celle des esprits échappés du village, eux aussi, pour découvrir, dans le monde des idées, une contrée nouvelle, un établissement meilleur que l'ancien.
» Enfin, ces jours derniers, j'ai retrouvé la trace de mes fugitifs dans un journal de
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Pétersbourg. Une correspondance de Mariopol, iur la mer d'Azof , relatait l'arrivée des éoiigrants ; le correspondant racontait les circonstances de leur départ avec les ornements de rigueur. Naturellement, je suis un propriétaire tyrannique et vindicatif, les paysans ont dû fuir mon voisinage, cela va de soi. Pais venaient les détails de leur longue odyssée, et la conclusion inévitable.
La voici :
M. P..« me tendit le journal. La corres* pondance se terminait ainsi :
« Séparées par les accidents de la route, toutes ces familles se cherchèrent mutuellement sans se retrouver, durant des mois, dans les gouvernements d'Ékatérinoslaf, de Gherson et de Tauride. Oe Texplorateur Balmakof, plus de traces ; il avait disparu ; Partout où les paysans s*adressaient pour se renseigner^ on leur répondait qu'on ne savait rieil des terres de colonisation. L'ar^ gent retiré de la vente de leur petit avoir
était dissipé depuis longtemps; G*est en demandant Taumône que la plupart purent arriver jusqu'à Mariopol. Les misérables charrettes toutes rompues, les haridelles fourbues, les haillons, les figures amaigries des enfants à la mamelle et de leurs aines, les gémissements des mères et des vieilles femmes, arrachées à leur foyer, — tout cela serrait le cœur. Le lendemain de Tarrivée de ces émigrants, on vola à Vun d'eux son dernier cheval; en 'me racontant son malheur, la victime du vol pleurait comme un enfant et essuyait ses larmes avec son sarrau en loques. On attend les autres familles; Tadministration locale fait des démarches pour éclaircir les causes qui ont poussé ces gens à s'expatrier; on s'efforce d'assurer leur sort, jusqu'au moment où la loi sur rémigration sera élaborée par la conmiission spéciale. »
— « La loi... élaborée par la commission... » vous êtes fixé, reprit M. P..., c'est
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. une variante de lancienne formule sur les calendes grecques : la mendicité à vie pour mes paysans, s'ils ne trouvent pas de quoi revenir au bercail. £n attendant, je loue à grand*peine quelques ouvriers ds^s les villagfes voisins, et je me passerai de récolte l'an prochain. Qu'y faire? «. Nomades », disait Hérodote; « vagabonds moraux », dit notre dernier romancier; le grand médecin qui nous garde sans doute comme un remède pour rajeunir le vieux monde, applique à ce remède la prescription sacramentelle : agiter avant de s'en servir.
La journée s'étant achevée sans que j'eusse vu circuler le vieux Pétrouchka, je demandai à mon ami des nouvelles de son serviteur.
— Celui-là aussi se prépare à me quitter, répondit M. P... avec chagrin; seulement, lui, c'est pour la migration définitive, la vraie. Ses blessures se sont encore une fois
rouvertes, ses forces Fabandonnent, je crois bien que son compte est réglé.
Nous allâmes voir Tancien soldat dans sa chsunbrette des communs : il était couché, très affaibli ; le violon de bois blanc pendait à la muraille au-dessus de son lit. Un jeune gars s'était constitué le garde-malade de Pétrouchka et semblait s'acquitter de ce devoir avec beaucoup de zèle ; c'était un petit paysan boiteux, affecté à la surveillance des abeilles dans le rucher, élève et adjoint du ménétrier. Tout en soignant son malade, le boiteux jetait de temps à autre des regards brillants de désir sur l'instrument accroché au mur. Quand nous sortîmes de la chambre, ce bout de dialogue parvint jusqu'à nous.
— Petit père, donne-moi le violon, que j'essaie de leur jouer, ce soir, dans la cour.
— Mais non, laisse donc. Attends que je sois mort,, ce ne sera pas long; alors je te
ferai cadeau de mon violon, et tu joueras tant que tu voudras.
— Bien vrai?
— Je te le promets.
— Merci, petit père! je serai bien content.
Le gardien des abeilles n'attendit pas longtemps. Avant la fin de mon séjour, Pétrouchka était sur la table, sa toilette achevée •pour la terre. L'église étant abandonnée comme le reste du village, on alla quérir le clergé d'une paroisse voisine. Le prêtre vint : son sacristain menait un'traîneau bas et long, sur patins de bois, de ceux qui portent les marchandises dans les villes. Un poulain roux, le poil frisé comme un épagneul, trottait au brancard. Quand l'équipage s'arrêta devant le perron, les gens de la cour plaisantèrent ce cheval et l'estimèrent dix roubles. Le sacristain se fâcha, défendit sa bête ; la discussion dura tout le temps que le prêtre donnait l'absoute. On
chargea la boite de sapin sur le traîneau ; le sacristain, blessé au vif, fouetta son poulain, et le pauvre Pétrouchka sortit de la cour, glissant sur la neige, rapide, sans bruit, sans secousse, comme doit partir une âme.
Tandis que nous raccompagnions jusqu'au portail, j'entendis derrière nous le gardien des abeilles qui s'était déjà emparé du violon et caressait les trois cordes d'une main inexpérimentée.
— Beau thème à philosophie ! murmura M. P... qui essayait de déguiser son émotion. Cet enfant a ramassé la gauche machine ; il la tourmente à son tour pour traduire l'air rusâe, qui ne sort pas. Combien de générations se fatigueront encore à le trouver, l'air que cherche notre peuple.
— La musique de l'avenir, fis-je en souriant.
— Ne plaisantez pas, repartit mon hôte.
Le jour où quelqu'un dans ce peuple l'aura
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trouvé, je vous engage à vous bien tenir, mes bons amis d'Occident ! ce jour-là, cette voix formidable couvrira* les vôtres et Ton n'entendra plus qu'elle dans le monde.
— Heureusement pour nous, répliquai-je, il y a bien des chances pour qu'en cherchant leur air et avant de l'avoir trouvé, les musiciens cassent leur violon.
— Bah ! conclut Michaîl Dmilritch, les morceaux en seront bons.
Déjà loin, sur la route où la nuit tombait le traîneau du mort fuyait avec les répons du psaume assourdis par la neige. Sur la blancheur confuse, on ne distinguait plus que la chape noire du prêtre et la haute croix d'or: elles s'évanouirent à l'horizon, les voix graves expirèrent. La solitude russe retrouva son silence et son immobilité.
Alors le petit boiteux, enhardi, préluda sur son violon et reprit à mi-voix la chanson de Pétrouchk^.
142 HISTOIRES d'HIVBR
« ma barbe, ma petite barbe I... Celui qui t*a flétrie, c'est Thôte qu'on n'iuyite pas, — et cet hdte qu'on n^invite pas» c'est l^ chagrin, ce serpent I »