‹ Histoires de la vie privée d'autrefoisChapitre 12 sur 12 · LA SOCIETE DU TEMPS DE LOUIS XVI · texte numérisé non relu

LA SOCIETE DU TEMPS DE LOUIS XVI

Nous avons esquissé dans quatre précédentes études, qui ne sont pas sans lien entre elles malgré leur diversité, le monde des salons parisiens du temps de Louis XIII, le monde des salons provinciaux du temps de Louis XV, et nous avons planté entre ces deux époques un jalon de rhistoire de la vie privée du temps de Louis XIV , en groupant dans une même vignette, au premier plan,

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—le type des vieux serviteurs, ce membre, désormais amputé, de la famille: au second, quelques figures de riches bourgeois et de parlementaires.

Chemin faisant, nous avons visité la gentilhommière et le cloître, le salon et Talcôve, la maison du deuil et la maison du festin. En rapprochant le menu de deux existences littéraires également brillantes chacune à sou époque, mais d'ailleurs si opposées, — celles de Balzac et de Voltaire, — le lecteur aura comparé utilement les deux profils et deviné la métamerpbose que deux cents ans avaient fait subir à la même carrière dans le même pays.

Entre les conditions delà vie littéraire sous Louis XIII et les conditions de cette vie sous Louis XV, il suffirait, pour expliquer philosophiquement les transformations qu'elles ont éprouvées, de placer le portrait de Molière, le premier homme de lettres qui ait donné à ses critiques la réalité militante de la scène, réalité qui tient le milieu entre l'art désintéressé de la phrase — et l'action corrosive du pamphlet. Molière, en sa qualité d'Alceste, donne la main gauche à Louis Guez de Balzac, TAristarque, et la main droite à Voltaire, le pamphlétaire-publiciste. Molière fut le courant par lequel se précipita le précepte pour arriver à la lutte. Balzac avait émondé des périodes, Molière émonda des mœurs. Voltaire osa couper à blanc des institutions.

Mais nous n'avions à les juger, sous ce rapport, ni les uns, ni les autres. Nous avons cherché Thomme, beau-

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coup plus que l'œuvre, obéissant h cet instinct qui porte la curiosité du côté des détails quand les détails font partie d'un ensemble illustre. Voltaire, gentilhomme et philosophe de loin, [de près passablement insolent et avare ; Balzac, homme du monde et homme d'esprit, recherché par l'élite de la société et la faveur des cours, mais enfermant, arec prédilection, dans la solitude et Taustérité les méditations de son âme triste et forte, — voilà seulement ce que désignait à notre pinceau le cadre que nous avôos choisi.

Notre procédé a été le même à l'égard des autres iigures. En cherchant les révélations de la vie intime, nous avons rencontré la vieille probité, ce trait grave et serein de la vie d'autrefois, et pris indistinctement, pour la mettre en relief, le président de Brosses et le

• valet Jacques Le Brun, ayant k cœur de montrer de quelle admirable manière cette même civilisation chrétienne, aujourd'hui compromise dans son existence et

* attaquée dans ses principes, façonnait naguère, avec une égale perfection, des caractères pour les œuvres hautes et les postes d'honneur, et des caractères pour l'obscurité.

Mais en passant en revue le littérateur, le savant, le jurisconsulte, la femme du monde, le solitaire, le serviteur dans la période moderne où nous nous sommes enfermés, nous n'avoBs pas rencontré encore le prince chez soi. Aujourd'hui, ce type si souvent calomnié s'offre à nous avec les traits purs et nobles du duc de Penthièvre.

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Rappeler, en une page, ces traits chers à la vraie philosophie et à rhumanité, n'est-ce pas travailler pour sa part à la réhabilitation, à la restauration de la peinture du règne de Louis XYI, que les passions révolutionnaires ont enfumée et barbouillée de fange?

Cette page, nous l'avons tout simplement écrite sous la dictée d'un aimable vieillard, ayant gardé jusqu'à Tâge de quatre-vingt-huit ans toute la fraîcheur des souvenirs, et possesseur d'un portrait en miniature du duc de Peuthièvre, qu'il regardait et qu'il nous montrait en neus parlant.

C'est bien plus lui qui s'exprime ici que nous-méme. Nous souhaitons seulement de n'avoir point défiguré son improvisation d'un soir en la reproduisant :

Dans Tordre de la vie privée, Louis-Jean-Marie de Bourbon fut — comme le roi-martyr, dans l'ordre politique, — le symbole attendrissant d'une société mourante. Cette race d'hommes, choisie par la Providence pour tant de sacrifices et tant de gloire, a une valeur si intrinsèque et pour ainsi dire^si foncière, que nous la voyons, à toutes les époques, revendiquer et regagner, par ses vertus et ses talents, ce titre de prince que les révolutions menacent inutileijient de lui faire perdre. Â prendre au hasard, et aux limites les plus opposées, ces personnages éternellement souverains, la main rencontre des artistes et des héros , des fondateurs d'ceuvres pies et des administrateurs d'enipires : là-bas, dans l'histoire, 1^ Béarnais, prince par sonépée; et ici, tout près de nos cœurs attendris sous les voiles d'un deuil

récent, la princesse Marie d'Orléans, princesse encore par ses charités, par sa plume, par sa palette et par sou ciseau.

Aussi, tandis que Louis de Bourbon, seizième du nom, jouet et victime de fatales apparences, mourait sous les coups de passions aveugles, et pour ainsi dire des réformes politiques et sociales qu'il avait rêvées, — le duc de Penthièvre, dégagé du nuage qui environne la vie des cours, brillait, comme la lampe du sanctuaire, d un éclat assez prestigieux et assez paisible pour que la gent brutale et sauvage, apprivoisée par ses vertus, craignît pour elle-même de les éteindre.

En sorte que le prince, protégé et défendu par f/iommej put mourir dans son lit^ tandis que de plus grandes et de moindres têtes que la sienne allaient pêlemêle tomber sur Téchaufaud.

Il y a trois figures de cette époque dont les traits nobles et charmants ne sauraient s'oublier ni se séparer : Madame Elisabeth, le duc de Penthièvre et la princesse de Lamballe.' 11 y a dans ces trois physionomies je'ne sais quoi de frêle et de divin; dans ces trois regards une mélancolique tendresse, une résignation pleine de bravoure contre la douleur elle»même, de respect intelligent pour le bras de Dieu qui s'appesantit. On dirait trois fleurs d'unjlden céleste demeurées uji moment exposées aux mortelles intempéries, parmi les ruines de la serre qui les avait vues fleurir, et tombant, — deux, sous la faux du moissonneur ignorant et brutal, — la dernière, fanée et desséchée par les vents.

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Fils du comte de Toulouse et de Marie-Victoire-Sophie de Noailles, le duc de Peuthièvre avait été destiné dès l'enfance à servir, comme son père, sa patrie sur rOcéan. Mais comme si la Providence Teût en secret averti qu'il ne s'agissait plus de glaire militaire pour sa génération, mais bien de martyre, tout en écoutant avec docilité les leçons de son gouverneur et de ses maîtres, le marquis de Pardaillan, Tabbé NoUet et Tabbé Quenel, il tombait, tout jeune homme, dans des rêveries pleines d'indifférence pour les évolutions de la petite flottille qui manœuvrait, sous ses ordres, sur les étangs de Rambouillet, pleines de curiosité pour un autre et meilleur monde.

Toutefois, dèsrâge de dix-sept ans (1742), on le trouve faisant comme volontaire, sous le maréchal de Noailles, sa première campagne. Le tumulte des camps et Todeur de la poudre avaient réveillé en lui le Bourbon. Trois ans après il terminait, à Fontenoy, sa carrière militaire, dernière victoire éclatante remportée par la royauté française sur les Anglais, et bientôt suivie d'intimes et redoutables défaites... La distance a fait perdre de vue les prodiges de valeur de nos guerriers d'alors, dont le duc ne fut pas le moins opiniâtre, quoiqu'il fût le plus jeune. Agé de vingt an$ , marié depuis un an à peine à la fille du duc de Modène, il fit , à la tête de la cavalerie, qu'il commandait avec le comte d'Eu, les mêmes prodiges de bravoure que l'on a tant admirés de nos jours, de la part des troupiers bronzés dans cent combats et lassés d'une vie tant de fois offerte

aux balles dans la grande et fatale journée dé Waterloo. • Quand le roi et le daupliin embrassèrent le duc de Penthîèvre sur le champ de bataille , pour le féliciter d'un mépris du danger, dont il eût fallu du reste les féliciter eux-mêmes, on remarqua que le contentement du jeune prince se traduisait seulement par un sourire de reconnaissance et par de silencieuses larmes : son âme était ailleurs !

D'autres batailles, plus cruelles, devaient éprouver l'âme du prince; je veux parler de ces assauts que livre la mort aux cœurs tendres, de cette fatalité impitoyable qui frappa le duc dans tous ses enfants.

La duchesse de Penthièvre accouche, après deux ans de mariage, d'un fils qui meurt à trois ans. Le second, qui fut le prince de Lamballe, devait seul atteindre sa vingt et unième année. Mais le deuil de cette mort à la fleur de l'âge n'en fut que plus profond pour ce père malheureux. Le duc de Châteauvillain et le comte deGuingamp moururent tous deux en bas âge, comme le duc de Rambouillet. Un cinquième enfant, une petite fille, ardemment souhaitée par sa mère, suivit ses trois aînés dans la tombe/àTâge où^ios enfants commencent h nous sourire et à nous tendre les bras. Enfin, le 13 mars 1753, naquit M"* de Penthièvre, devenue depuis duchesse d'Orléans, et qui devait survivre seule à cette famille d'âmes fugitives , si promptes à retourner dans le sein de Dieu. Ceux que les Dieux aiment meurent jeunes, disaient les Grecs. Que savons-nous de plus?

Le 30 avril 1754, ce fut le tour de la duchesse de

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Penthièvre. Elle mourut eo couches et alU rQotndre ses enfants dans les caveaux funéraires de Rambouillet. Le duc, dans Tivresse de sa douleur, s'eufuit eu Italie. Il voyagea incognito, tournant le dosa ce fantôme qui le poursuivait, et le retrouvant toujours entre les riants horizons du sol italique auxquels il demandait l'oubli, mais qu'il regardait sans les voir.

Le comte de Dinan (c'était le nom que le prince avait pris) ne put guérir de ses afflictions le duc de Penthièvre. Les sympathies chaudement et cordialement ex* primées du pape Benoit XIV frappèrent inutilement k la porte de ce cœnr^ fermé désormais à toutes les joies. Le prince revint en France eu 1766, pourvoir mourir sa mère et son fils, le prince de Lamballe.

Le 1" janvier 1709, fut célébré le mariage deM**^ de Penthièvre avec M. le duc Chartres. La jeune princesse de Savoie-Carignan, veuve du prince de Lamballe, s'était retirée à Tabbaye Saint- Antoine pour y pleurer sou époux ; puis elle se voua, sinon au lx)nheur, du moins à la consolation de son beau-père, qui disait à propos d'elle : « Ma fille a passé dans une ^Mtre maison^ mais ma pauvre belle-fille est venue la remplacer dans la maî» son paternelle; c'est moi maintenant qui dois lui tenir lieu de tout. »

Par bonheur pour la princesse de Lamballe, elle était d'un caractère heureux et enjoué. Elle avait fait renaître un peu de printemps dans Thôtel de Penthièvre, eu y apportant sa vivacité et ses vingt ans. -^ «Ëh bien! disait quelquefois le prince , eh bjen ! Marie la folle,

éombieti avez '• vous dansé de contredanses?... » Il était éloigné des affaires publiques depuis bien des Années , quand Louis XV paya son tribut à la nature. Sur le vœu de Louis XVI l'appelant au secours de la monarchie menacée de nouveau par riiumeur factieuse des provinces, — qui devaient pourtant à la monarchie d'être françaises, mais à qui la monarchie avait fait des loisirs aiffisants pour Toublier, — il alla présider les États de Bretagne. Les talents du duc et les vertus aimables de sa belle-ôlle rétablirent l'union et la paix. Les parlementaires, subjugués par l'influence d'un prince homme d'esprit et homme de bien, retrouvaient, eu rentrant chez eux, leurs femmes ravies de la gracieuse aménité de la princesse. Ce$ brillants succès venaient ainsi, par une dérision amère, se multiplier sous les pas d'un homme désormais inhabile à les savourer. En même temps la fortune lui prodiguait ses faveurs: la mort du comte d'Eu ajoutait aux domaines immenses d'un prince veuf et sans enfants, le comté d'Eu, les duchés d'Aumale et de Gisors, les comtés de Dreux, de Brie, Vernon, les Andelys, Passy-sur-Eure... Le duc de Penthièvre comprit que Dieu , en lui donnant un cœur d'époux et de père , et en lui retirant son épouse et ses fils, l'avait choisi pour être bienfaisant.

C'est sans doute à ceci que l'homme se reconnaît le plus facilement pour l'instrument d'une œuvre dont il n'a pas le secret : les soulagements efficaces, les jouissances les plus vives et les plus réelles que l'homme reçoive de l'homme, sont des bienfaits que le bienfaiteur

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ne ressent qu'à demi. Il y a, en un mot, dans la nature une loi d'ingratitude.

Homère, comme un rossignol, est aveugle quand il chante des merveilles.

L'ulcère de son cœur porte le riche , malheureux dans sa famille, à charmer les doul.eurs d'autres âmes que la sienne, qui en tressaille, mais ne peut en guérir..

Mais ces pensées tristes, en harmonie avec les tristesses du duc de Penthièvre , ne font que redoubler ses soins de la misère d'autrui : «J'entends que les paroisses de. campagne de mes domaines engagés participent h mes aumônes, et il ne faut point attendre au mois de janvier pour secourir ceux qui en ont besoin. » — « J'ai remarqué que le bailli de Châteauvillain avait passé qudques petits faux frais relatifs aux charités sur les fonds destinés à cet usage. Je prie M. du Coudray de l'avertir que mon intention est que les fonds destinés aux aumônes ne supportent pas une obole de frais et tournent, usque ad ultimum quadratum^ au profit des pauvres. » Rien qu'en bois de chauffage, le prince don* nait par an douze mille sept cents fagots et quatre cent cinquante-cinq cordes de ses coupes. Le reste à l'avenant.

Florian était entré, dès 1768 , chez le duc en qualité de page, et dans un almanach de Paris de 1786, nous trouvons encore l'adresse du chevalier de Florian à Yhôtel de Penthièvre. Madame la princesse de Lamballe demeurait à l'hôtel de Toulouse, rue de la Yrillière. Ces deux résidences faisaient partie de la paroisse

4e Sâiat-Ëustache. La princesse , très-assidue aux offices, avait son prie-Dieu sous un dais dan^ le chœur de cette église ; mais le prince allait de préférence s'asseoir au banc d'œnyre, entre les marguilliers.

Suivi de Florian, il rendait souvent visite au curé, M. Tabbé Poupart, parent de Poupart de la Bletlerie, maître des requêtes, demeurant, dit lemémealmanach, rue des Fontaines, n® H, et du président Poupart, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie , n® 63. L'abbé Poupart était en outre confesseur de la reine et du roi.

Des influences de la société du duc de Penthiëvre et de celles de Téeole militaire de Bapauode , on devine lesquelles prévalurent sur l'esprit et dans le cœur du chantre d'Estelle. « — Essayez de faire des fables, » lui dit un jour son protecteur et son ami ; et Florian se mit à l'œuvre. On sait le reste (a).

Tout le monde sait aussi par cœur la fameuse épitre :

Le plus saint des devoirs, celui qu'ea traits de flamme La nature a gravé dans le fond de notre âme, C'est de chérir Tobjet qui nous donna le jour. Qu'il est ^oux à remplir ce précepte d*amour ! Voyez ce faible enfant que le trépas menace ; Il ne sent plus ses maux quand sa mère l'embrasse...

Il est impossible qu'à la lecture de ces deux derniers vers, le duc de Penthièvre , parcourant pour la première ibis Téglogue de Ruth que lui dédiait son secrétaire, n'ait pas saisi cette allusion délicate aux enfants jeunes et à la jeune mère de ces enfants qu'il avait perdus.

M YfE PfilVtE D'AUTIlErOlS.

C'est sans doute aassi une exhalaison des prairies riantes et paisibles qui environnaient la résidence de Sceaux, retraite favorite du prince, que cette feble charmante confiée, dès Tenfance, à toutes les mémoires, et qui commence par ces vers :

Un pauvre petit grillon Caché dans l'herbe ileurie...

- Et qui finit par celui-ci :

Pour viwe heureux, vivons caché.

Se grandir et se raidir, tel est le mouvement de la jeunesse et de Tespérance, en face des autans et des vagues soulevées. Se faire petit et s'humilier sous la puissante main de Dieu, c*est quelquefois le plus difficile, mais le plus sage. Quand éclata la révolution, dér voué aux siens, le duc de Penthièvre ne résista point pour lui-même. Il accepta seulement le fardeau de charges passagères, voulant les faire tourner au profit du roi et de la France. Nommé à Eu commandant de la garde nationale, il dut prêter serment ; mais sou serment fut une protestation pour la vérité el \ù. justice : « Français, dit-il d'une voix ferme, la religion du serment est le lien le plus sacré et le plus indissoluble pour réunir les hommes en corps de nation ; des circonstances ont amené le renouvellement du pacte qui doit nous unir les uns aux autres pour ne former qu'une seule et même famille attachée au monarque^ qui doit en être le seul et unique chef^ et dont la personne a été déclarée

inviolable, ainsi que la monarchie indivisible et héréditaire. Nous allons jurer en face du Ciel et sur nos armes d'être fidèles k la nation et au roi. »

DlB tous ceux qui prêtèrent avec le duc de Penthièvre ce serment solennel, combien y en a-t-il qui l'aient tenu ? Respecté ou violé , ce serment est demeuré le symbole de la monarchie française. Ne serait-ce point un parjure que deux républiques ont fait et font expier aujourd'hui à la France?

Le duc de Penthièvre fut nommé aussi commandant de la garde nationale de Veraon. L'acclamation populaire lui décernait de toutes parts une suprématie qu'il avait reçue de la nature et de ses aïeux. Bientôt après il envoyait, sur deux voitures, toute son argenterie à la Monnaie, et faisait, sans restriction, le don du quart de ses revenus à la patrie.

Plus tard il déposait, docile au caprice révolutionnaire , les ordres de Saint-Louis et de la Toison-d'Or, et le grand cordon rouge des amiraux qu?il tenait de son père : que lui importaient ces sacrifices? N'en avait-il pas offert de plus grands et de plus sensibles à Dieu? Ainsi il se dépouillait de toutes ses grandeurs, sauf une seule que nul ne pouvait lui ravir et à laquelle le peuple égaré rendit un constanthommage.

Il était k Vernon quand il apprit les événements du 10 août. La secousse fut terrible. Il reçut le lendemain, de sa belle-fille, une lettre datée de TAssemblée nationale, et qui lui apprenait l'arrestation du roi, de la reine, du dauphin, la sienne enfin; car, sur les pressantes

Ht VIE PRIVÉE d'aUTHEFOIS.

sollicitations de la reiue/la princesse deLamballe, sortie de France le 21 juin , après la fuite de Varennes, y était rentrée pour la servir et l'assister jusqu'à la fin.

On sait comment elle paya son dévouement à la famille royale. Les massacres de septembre firent rouler sur le pavé de Paris Tune des plus belles tètes qui eussent jamais subi un pareil outrage. J'ai connu un vieillard, mort depuis quelques années^ qui , revenant de Coulommiers dans une voiture publique, et arrivant au coin de la ' Bastille et du faubourg Saint-Antoine , vit tout à coup entrer par la portière un visage pâle, aux lèvres closes, souillées d'une gorgée de sang : c'était la tête de l'infortunée princesse de Lamballe, qu'on tendait sur une pique aux voyageurs, pour leur faire ajouter la profanation d'un baiser sacrilège aux horreurs d'un assassinat. Le vieillard, qui était alors un jeune homme, s'évanouit et roula au fond de la voiture. Âcompter de ce jour, la tête de la princesse de Lamballe n'avait pas cessé d'être devant ses yeux. Il est mort en priant Dieu et en la regardant.

Hue de Miromesnil, ancien garde des sceaux , qui s'était réfugié auprès du duc de Penthièvre, apprit la fatale nouvelle par la rumeur publique; c'était le soir et il était tard. « Qu'Usaient encore une nuit de repos!» pensa-t-il en s'arrêtant sur le seuil des appartements de la duchesse d'Orléans et de son père. Et il attendit au lendemain.

Le lendemain , le duc se réveille aii bruit des sanglots, ouvre les yeux. La duchesse d'Orléans est assise

LE DUC DE PEl<iTHlÈVB£. 215.

à SOU chevet et cache son visage dans ses mains. Miromesnil est debout, les officiers et les gens du château sont là, consternés et rangés en demi-cercle...

— Je comprends, dit le duc de Peijithièvre.

Il congédia tout le monde, retint son valet de chambre pour se faire habiller, et alla lui-même commander, à la chapelle du château , une messe des morts pour l'enfant qu'il venait de perdre plus cruellement encore que les autres.

Ceux qui connaissaient le duc de Penthièvre s'étonnèrent qu'il ne fût pas mort ce jour-là.

Mais on craignait pour le lendemain.

Le lendemain il ne mourut pas davantage ; mais le terme approchait.

Il vécut quelques mois encore, s^ssez pour entendre les derniers écroulements, pour assister de loin aux derniers sacrifices.* Lui n'avait presque plus rien à donner !

Quiconque a entendu clouer dans la bière le corps de ses parents, de son ami ou de la femme qu'il aime, sait par expérience ce qui se passa en Louis-Jean-Marie de Bourbon, durant cette agonie de toutes choses. On imaginera facilement quelle impression il put recevoir des hommages importuns dont il continuait d'être Tobjet de la part du peuple, qui venait attacher à l'arbre de liberté, planté devant la grille de son château de Bisy, un écriteau portant hommage a sa vertu, après avoir immolé sa belle-fille et peu avant d'immoler son royal parent.

On devinera sans effort quelle sensation lui fit éprou-

iiA tIÉ PKfVtt D^AUTREFOIS.

ver, ce jour-li (20 septembre), Taspect d'une députation de jeunes filles vitaes de hhMj qui venaient le complimenter, lui dont les filles reposaient dan^ la tombe, ayant pour robe blanche — un linceul.

Mais le duc de Penthîèvre était prince : il refoula ses émotions, parvint à sourire... Ce n'étaient pas, après tout, les braves paysans de cette commune qui étaient cause de ses deuils et des malheurs de la France.

Le duc dina avec la députation.

Cependant Tairévrysme, œuvre d*émotions plus fortes que les forces de Thomme, rapprochait le duc de Penthièvre du tombeliu. Le repos éternel allait venir : le chrétien salua ta mort comme une délivrance dès qu'il l'entrevit. Au rebours du bûcheron, qui demande à la ftort de l'aider à recharger son îfSi^, le prince lui reprochait doucement de n'avoir pas youlu de lui à la bataille de Fontenoy, quand il lui faisait tant d'avances et qu'il ne connaissaitdelamortque sesvoileset son nom...

Le peuple des environs apprend, le 2 mars 1793, que son bienfaiteur est plus mal. Il accourt. Le duc rient de signer son testament et de confirmer tous ses dôiis, toutes ses libéralités. Absent, il vent continuer à verser ses trésors sur ses pauvres frères en Jésus* Christ, titre meilleur et plus tendre que celui de concitoyen qu'on lui prodigue avec un mélange d'ouireleuidance révolutionnaire et d'intérêt filial : « Priez s'écrie le maire de Vernon , priez M. de Penthièvre de nous donner, une dernière fois , sa bénédiction ! Ce peuple, ces magistrats, ces femmes et ces enfants veu-

1% PIJÇ PE PE»TIÎIÊVBf:. ^^B

lent savoir comiDent un juste meurt!,.. Dite$ à u &lk chérie» qu'héritière des vertus de son père, elle a tom les droits à notre reconnaissance et à notre ao^our !,.«»

Le gentilhomme de service se rendit à ces vœux. Oo entra. Le doc venait de s'habiller et de se placer dans un fauteuil pour recevoir le viatique. Il bénit celt« foiùê recueillie et prosternée. Puis, le prêtre qui Tassistait congédia les visiteurs et tira , sur les méditations dier« nières du moribond, — le rideau du moflde.

Le lendemain, au point du jour, à quatre heures: « Sorte^i de ce monde ^ mon âme I partez h murmura It duc de Penthièvre; il n'était plus.

Il mourut quarante-deux jours après le roi;

Trente-six jours avant le décret de la Convention qui l'aurait trainé, lui aussi, devant les bourreau:^ d« sa famille, si Dieu n'avait daigné lui épargner cettf épreuve.

Il fut enseveli à Dreux, auprès de sa femme ^t de se9 enfants; dont il avait fait transporter les cercueils dans cette sépulture, à l'époque où, pour çompbire au roi Louis XYI, grand amateur de chasse , il lui avait cédé sa terre de Rambouillet.

Ces tombes furent vjolées comme celles de Saint- Denis, — dans quelle pensée, dans quel sentiment? — On nous épargnerai honte de le redire.

Ainsi disparut ce modèle des gentilshommes avec la monarchie qui l'avait vu naître. On ne s'avise point de rechercher si des bienfaiteurs de génie ne sont pas justement ce qui manque aujourd'hui à l'humanité pour la

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réconcilier avec elle-même ; si Fa révolution de 95, en moissonnant les têtes élevées, ne nous a pas ravi, sous ce rapport, plu? qu'elle ne saurait jamais nous fendre ; si les hommes ne se suicident point en s'efTorçant de se rabaisser les uns les autres à un même niveau de moralité suspecte et de médiocrité ; si la division infinie de la propriété n'est pas, pour la civilisation,, comme le morcellement infini du terrain pour la bonne agriculture,— une impossibilité de plus, opposée par Tégoïsme et par Tenvie, à tout progrès ; si les moindres fondations charitables, ou les moindres entreprises industrielles ne font pas plus de bien que les plus beaux rêves de l'utopie en délire.

En attendant la sohition de ces problèmes, on trouve dans notre siècle des paradocies assez osés pour parler de la bienfaisance publique de Marat, et peu de voix pour y opposer la simple charité du duc de Penthièvre.

Par bonheur, la justice divine ne compte les services de chaque homme que par les heureux qu'il a faits !

(a) Florian était^ comme on sah, le cadet d'une noble famille des hautes Gévennes. Son goût pour les lettres se décida de bonne heure. Il n'avait pas quinze ans que le marquis de Florian, son frère, qui avait épousé une nièce de Voltaire, le présentait à Ferney au grand génie littéraire du dix-huitième siècle. Voltaire, déjà vieux à cette époque (1768), se plut à encourager les essais de cet enfant et, sans aucun doute, le confirma dans sa vocation»

Néanmoins, avant d'être poète, Tenfant, tout glorieux de son premier succès, dut se souvenir qu'il était noble et portait un titre de chevalier. L'usage alors voulait que les cadets de bonne maison prissent les armes. Il ne fit qu'un saut de Ferney au château d'Anet, résidence habituelle du duc de Penlhièvre. Le voilà page de monseigneur, qui le remarque d'abord pour sa jolie figure, puis pour les qualités de s^on esprit, et qui ne tarde pas à lui donner une compagnie dans le régiment des dragons de Penthièvre.

Au régiment, notre capitaine mena de front les lettres et la théorie. Quoi qu'il fît cependant pour conserver l'équilibre, f3 son goût penchait toujours un peu plus du côté des Muses ; \k/f^ demandait des congés quMl passait à noircir du papier et â

croiser des rimes, dans une petite chambre haute du château de Sceaux, — car à celte époque le duc de Penlhiévre, son excellent protecteur, avait quitté Anet pour la résidence de Sceaux.

Le duc, qui était un prince d'une haute piété et qui se défiait un peu des lettres ; le bon duc, voyant son capitaine en si belle humeur d'enfourcher Pégase et de partir grand train pour le Parnasse plutôt que pour la garnison, le prit un jour pardessous le bras et lui proposa un congé de réforme au moyen duquel le capitaine conservait son grade et son traitement, mais était tenu de rester auprès du duc, en qualité de gentilhomme de sa maison.

— J'écrirai? dit Florian.

— Oui, répondit le prince ; mais vous me promettez de toujours écrire avec réserve et décence.

Les conditions ainsi faites» Florian» on peut le dire à Thofi- Beur de sa plume, ne s'en écarta jamais,

La recommandation pourtant avait paru nécessaire au duc, qui gardait mémoire d'un petit trait de son favori, une espièglerie d'enfant qui lui avait laissé comme un doute sur la piété du chevalier.

Florian n'était encore que page, et comme page il accompagnait chaque année le duc dans une visite que celui-ci avait coutume de faire à La Trappe. — Les offices sont longs dans ces austères retraites ; le duc, sans trop songer que c'était peut-être mettre la patience d'un enfant à une bien rude épreuve, ne faisait grâce au petit chevalier d'aucun exercice de piété, il y avait surtout la priéïiedu ma.tin,.dont la durée n'était pas limitée. Les ti-appistes à genoux, et le f^ont sur ia pierre, restaient en oraison jusqu'à un signal que le prieur donnait fth frappant sur sa stalle. Or, un jour que le prieur demeurait, plus longtemps encore que de coutume, plongé dans une profonde inèdilalion, — poussé par je ne sais quel mauvais esprit, te page étend le bras, et de son doigt i^plié étmne un coup sec

- sut* la stalie vobinê. Les rellgieiix de se levé)* i^tiÉsitôt. Mftis rupd'eux> s'apercevant de la méprise, témoigne son impatience et désigne Vétourdi. Le voilà bien honteux et déjà tout contrit sous rœil sévère du prince. Mais la leçon devait être plus complète. Au même moment, le frère qui n'évait pu retenir son premier mouvement s'avance vers lui, s'incline et lui demande pardoti. Que Ton juge de la confusion du page! Le duc lui épargna la réprimande qu'il avait sur les lèvres , mais il n'oublia pas la .faute commise.

Une fois installé au château, Florian en devint le favori. Toutes les fois qu'il avait à faire la lecture dé quelqu'une de ses œuvres nouvelles, c'était fêle pour les dames de l'intimité du duc de Penthiévre. On était invité d'avance, on se réunissait au grand salon, on écoutait, on applaudissait, on redemandait certains passages, et Ton applaudissait encore. C'est qu'alors les nouvelles du chevalier de Florian passaient pour des chefs-d'œuvre de grâce, de style et d'invention. On ne s'était pas encore aperçu, avec un célèbre critique, qu'il manquait un loup dans les pastorales du capitaine. Leur succès était si grand, que Marmontel, son aîné dans les lettres, ne cachait pas le plaisir qu'elles lui causaient. « Que voulez-vous, répétait-il partout, la nature lui a dit : conte! » Bel éloge dans la bouche d'un académicien, et non moins flatteur pour l'auteur qui en était l'objet, qu'honorable pour le rival qui le prononçait.

Le prince donnait souvent le signal des applaudissements; il Jouissait du bonheur de celui qu'il aimait avec toute la sollicitude d'un père. Florian était presque son élève.

Mais — faut-il le dire, — il y avait de certaines œuvres que le chevalier n'osait pas montrer à son prolecteur. Celles-là, on les lisait en petit comité, aux deux châtelaines du lieu, et dans les petits appartements, quand on savait le maître absent. Qu'était-ce donc que ces œuvres si scabreuses ? Mt)n Dieu ! c'était tout bonnement ces jolies comédies dont Arlequin est le héros. — Mais quoi! le duc de Penthiévre, au seul mot de co-

m^e,. n'entendait à rien. Et celu fâchtit d'auUnt plni l*«iitMr et la cour dn duc, moiqs sévère ,que lui sur ce chaintre, que» FJorian jouait à ravir les rôles qu'il. écrivait, et qu'en ce geore^ il ne pouvait obtenir que des succès de contrebande.

Une fois cependant on résolut de représenter au château, devant le duc luinnéme, et pour le jour de sa fête, la comédie du Bwi fère. Si jamais composition scénique dut mériter grâce auprès des plus rigides, certes ce fut celle-là, — et c*est bien U -dessus que Ton comptait.

Tout le monde alors de se mettre à Tœuvre : on monte un théâtre, on prépare les costumes, on apprend les rôles, on va, on vient en cachette. Le terme approche, on est plein d'espoir; la Tuae est trouvée» la ruse àVaide de laquelle la comédie passera. — Mais, hélas ! le secret est découvert ; le duc a parlé, — rinnocente pièce est condamnée sans retour.

Cependant Fauteur ne veut pas désespérer encore. Le jour de la fête arrive. Les salons sont pleins, le duc, aimé comme il mérite de l'être, reçoit avec effusion les souhaits et les vœux sincères de ses amis... Tout à coup Arlequin, Arlequin luimême, le pied levé, la batte sous le bras, le masque noir sur la figure, apparaît, et devant la foule qui s'écarte, parle ainsi :

— Nous espérions. Mesdames et Messieurs, vous donner aujourd'hui le Bon père^ mais monseigneur le duc de Penthiévre ue veut pas qu'on le joue.

On ne pouvait parodier d'une plus aimable façon la fameuse et célèbre ironie attribuée à Molière.

Le prince fut obligé de céder, — et du coup se réconcilia avec les comédies de Florian, qu1l finit par applaudir avec chaleur.

Florian, dans celte résidence, n'était pas tout auK lettres. Il remplissait auprès du duc une fonction délicate, dont il s'acquittait avec bonheur. Il était le canal des bontés du prince; il recherchait les pauvres et les affligés et leur portait des se-

NOTE. 22i

cours et des consolations ; à quatre lieues aux environs on n'aurait pas trouvé un>nalheureux. Mais notre poète ne se contentait jMs de faire des aumônes pour le compte d'autrui ; comme il était pour ainsi dire défrayé de tout au château, il portait ses modestes revenus au curé de Saint-Eustache, qui les employait à soubger les misères de sa paroisse.

Gomment cela finit-il ? Par la tempête révolutionnaire. Quatrevingt-treize arriva. Le poète vit périr ses maîtres et chasser se9 amis. Lui-même- fut banni» mais il crut trouver un asile assuré dans ce village de Sceaux où sa main avait répand n tant de bienfaits. Ce fut un nouveau mécompte. Deux fois il fut mis en prison ; deux fois il en sortit. Mais hélas! en lui rendant la liberté on ne lui rendit ni les objets chers à son cœur, ni les chères habitudes qui étaient sa vie ; il monrut quelqujBS mois après le 9 thermidor, à Tâgip de trente-huit ans.

m VON TROUVE DE NOS JOURS

LA VIE PRIViE OAMTREFPli

Il existe pour les hommes affectés de la maladie du

passé, bieu connue denooi qui en suis atteint, plusieurs

.moyens de retourner dans leur sphère de prédilection.

Il y a les livres» il y a les meubles, les objets d'art surtout, il y a les ruines. Je voudrais pouvoir ajouter s il y a les hommes. Mais à aucune époque, peut-être^ le siècle passé n'a laissé moins de vestiges vivants dans le siècle qui lui succède.

5tt4 ou L*ON TROUVE DE NOS JOURS

Je dirai tout à l'heure où se retrouvent encore quelques hommes d'autrefois; mais, pour ne parler ici que des choses, elles nécessitent : les livres, un travail -de notre esprit, plus las quelquefois que notre corps ; les objets d art et les meubles, des dépenses ; les monuments, des voyages.

Rarement, d'ailleurs, la partie matérielle de la mise en scène est complète, soit que les livres se montrent avares des détails auxquels Tantiquaire s'intéresse le plus, soit que les mille vestiges du présent se mêlent à ceux du passé, étouffés incessamment par les premiers, et par ainsi, déplus en plus rares.

Enfin, il manque à la scène — les acteurs contemporains des choses mortes dont on s'entoure.

La nature elle-même, depuis sa Faune jusqu'à sa Flore, subit les influences du siècle, et il n'est presque pas de solitude où l'œil et la pensée ne découvrent de prime abord l'œuvre de la veille et les jalons menaçants de l'œuvre du lendemain.

Prenons les premiers objets qui s'offrent à nous. Voici la petite maison d'un gentilhomme ou d'un financier du temps de Louis XY. Tout y subsiste, depuis la girouette jusqu'aux dalles du perron. Les maîtres de céans, dont les pastels nous sourient du haut de leurs . cadres enrubanés, vont peut-étve ouvrir cette porte et faire crier les parquets sous leurs chaussures à talons?. . . Point ! la brise apporte les acres senteurs de Tusine du voisinage, et la brume légère qui obscurcit l'azur est l'œuvre d'une cheminée de briques, d'un aspect rebu-

LA VIB PRIVEE l>*AUTREF01S. 9fê

tant et ridicule^ qui vomit nuit et jour une fuUgiu^ épaisse et qui a^hyxie les oiseaux dans leur vol.

Le parc est écorné par une route dont la ligne impérieuse et sèche tranche en daix la plaine, et s'eafoutt sous la colline transformée en viaduc souterrain. — Arrière les rêves du passé : voici le dix-neuvième siècle qui passe en soufflant et en sifflant, sœis forme de locomotive. Demain, cette propriété sera vendue par licitation entre majeurs.

EifTRE HÂisGEURs, commc disait l'autre jour un clerc philosophe, arrêté devant les affiches vertes et jaunes qui jaspent la porte de son patron !

Je suis allé chercher bien loin des horizons complets du passé. Une fois, c'était dans les Alpes, .au pied du Col du Bonhomme, dans les moutagiies voisines des bains de Saint-Gervais. J'avais gravi, sur une corniche de rochers, sapés, à plus de cent pieds de profondeur, par la tranchée verticale d'un torrent, — une antique voie romaine.

Pas une pierre n*y manquait, quoique plus de mille ans eussent piétiné et creusé par endroits la chaussée des géants du Latium.

Depuis plusieurs heures de marche, *je n'avais rencontré qu'une vieille paysanne et trois capucins.

Le soleil baissait et empourprait les cimes ; le peu d'habitations dont se t achetaient les flancs des Alpes étaient ces chalets d'une forme séculaire, chez qui rien ne révèle les transformations du temps.

. Tout à coup l'auberge où je devais souper etcoucheiw

ou l'on TReuvii: db m«s murs

m'apparut à droite sur un mamelon ; elle était entourée de buissons épineux, broutés par les mulets depuis des siècles. C'était un chalet encore ou peu s'en faut, avec son toit de grandes ardoises non taillées et chargées de pierres, sa galerie de mélèze à jours, rougie par la pluie et déjetée par le soleil et par les vents. J'entre dans la cour et je me trouve en face d'un monsieur en escarpins vernis, qui lisait la Presse,

Il interrompit sa lecture pour causer avec un autre personnage semblable à lui, et j'entendis en passant qu'ils disaient : interprétation et individualité ; locutions chères an jargon moderne !

C'est toujours et partout la même chose : le voile de rillusion est crevé par une apparition du siècle présent, qui passe indiscrètement la tête dans Touverture et qui vous crie, sans que vous Ten priiez : Me rxnlàl

Quand je dis toujours et partout, je mç trompe.

Où que nous soyons, il y a tout près de nous une porté constamment ouverte, qu'il ne tient qu'à nous de franchir pour nous retrouver avec les réalités perdues.

Ce n'est point la porte du médecin chez lequel, à d'honorables exceptions près, le souci de parvenir a détrôné l'amour de la science pour elle-même ou plutôt pour le bien de Thumaaité.

Autrefois plus fréquemment qu'aujourd'hui, et dans la période qui sépare les charlatans que Molière a stigmatisés et bafoués, de nos graves spécialités mo« dernes, aux habitations splendides et aux anticham* J)r6s assiégées, je retrouve ce type de docteur à peu

LA Yie PRIVÉS nUiiTiusrou. lif

ppès perdu, dopt U journée n'était finie qu'après une tournée dans les greniers et les cloaques de U misère.

Ou a gardé le souvenir de cet homme grave et serein, coiffé d'un chapeau à larges bords, hôte famttier des bouges où languit Iç pauvre, et ajoutant au bienfait de la consultation, Tobole nécessaire pour se procurer le remède ; de cet homme qui revenait chez liii le gousset vide, après l'avoir rempli dans les somptueux hôtels, au chevet des gens qui pntle moy^de mo%irir!

On se souvient de lui; le théâtre a conservé la tradition de son costume et de ses allures modestes et charitables; mais l'opérateur brillant, l'entrepreneur de cures glorieuses, l'a quelque peu éclipsé et remplacé parmi nous.

Maintenant chercherons -nous Thomme du vieux temps sous les lambris austères et au milieu des poudreux casiers du tabellion? Hélas! souvent nous ne ïy trouverions pas davantage. Combien reste-t-il de notaires qui ne soient point des spéculateurs ?

Autrefois cet officier civil, dépositaire du secret des familles , était le défenseur-né de leur honneur. Les transactions étaient marquées au coin d'une discrétion et d'une prudence telles, qu'une égale confiance était inspirée par le cabinet du notaire et par le confessional.

Parlait- on alors de notaires en banqueroute ou en fuite, de gens ruinés et déshonorés par eux? Est-ce qu'un notaire suicidé avait jamais livré son cadavre aux pourvoyeurs delà morgue?

ou l'on taouve de nos jours

n est vrai qu'alors, au Ken de Tiittérét bien entendu, le notariat avait pour religion celle des magistrats H des jurisconsultes ; il est vrai qu'alors on vendait et on aehetait, comme on plaidait et comme on jugeait: après avoir prié Dieu.

Ces cho^s ne se voient plus guère qu'en peinture. On les admire, mais la pratique ne les ravive point parmi nous.

De la magistrature, nous ne dirons rien, sinon que son honneur et ses vertus ne sont pas éteintes.

Disons-le hautement : cette classe émiuen te de notre ordre social est, de toutes, la moins déchue de son antique splendeur. De meilleures lois ont refoulé de plus en plus les capitulations de conscience , dont tous les régimes et tous les temps ont présenté l'affligeante exception ; et, s'il est quelque reproche à faire à la magistrature, c'est plutôt dans la forme que dans le fond.

Sa robe ôtée, l'avocat et le juge rentrent dans la banale uniformité de notre siècle, et l'on trouverait phts d'un Cujas et d'un D'Aguesseau sous l'équipage et le lorgnon de nos dandies.

• Ce que l'on peut hardiment avancer, c^est que l'antiquaire n'ira chercher les gens d'autrefois dans aucune des castes que nous venons de passer rapidement en revue. Et pourtant, jusqu'à la grande révolution qui sépare notre vieille monarchie des aventures de nos soixante dernières années , là étaient les profils de bronze et de marbre; là se conservait obstinément ^^

LA YIE PRITÉE I>'aDTRËF0IS« ^ 229

peu de plasticité antique de notre civilisation et de nos mœurs.

Je retrouva toutefois une de ces imposantes figures dans les souvenirs de ma première enfance, et je ne puis résister au désir d'ajouter à une galerie de portraits, les uns obscurs» les autres illustres, celui d'un homme de bien, qui appartenait au siècle dernier par son individualité commepar sa naissance, et à la pensée austèreduquel jecrois me conformer encore, lui absent pour jamais d'icibas, en voilant sa mémoire d'un discret pseudonyme.

Maître Alexis était avocat consultant dans une petite ville du Perche j dont je tairai le nom, • C'était sous la Restauration.

Va baron de Saint-Jurien , un vieil émigré, fit, dans le voisinage de B..., l'acquisition d'une ferme nommée la Beaudonnière.

Le baron avait été privé successivement, par la rigueur du sort, — de ses yeuj et d'une fille^nique et adorée.

Son humeur, déjà sombre, s'en était aigrie, et il faisait profession de n'attendre aucune probité, aucun désintéressement de la part des hommes.

Il apportait d'autant plus de cauteleuse circonspection dans ses rapports avec eux, que le meilleur instrument pour les apprécier et les surveiller lui manquait.

Quand il s'était agi pour lui de l'acquisition de k Beaudonnière, il s'était fait dérouler les plans et apporter les titres de la propriété comme s'il n'était pas aveugle; et il s'était fait expliquer les tenants, les aboutissants,

SM ou VW TAOUVB BE MÛi JCMmS

lea fioages et les origines, la largeur de» lissés et 1^ couleur des sillons.

Habitué» coEBme tous les aveugles, à suppléer au sens préeieux qui lui manquait, par ceux qui lui restaient encore, M. de Saint-Jurien avait, adopté un système de questions par lequel il conirôlait les réponses, et il se représentait encore assez rapidement les hommes et les choses.

Malheureusement les années, en lui laissant sa vivacité d'intuition , lui avaient émoussé la mémoire. Par là il retombait à la merci de ses domestiques.

Toutefois, comme il y a aussi un Dieu pour les aveugles, ce Dieu permettait que M. de Saint-Jurien prit quelquefois la valetaille en flagrant délit. Arrivé à la Beaudonniëre et a peine installé, il apprit que le tracé d'une nouvelle route allait couper en deux, sans utilité pour la dévestiture, une fort belle futaie à lui appartenante^ Un tracé différent avait été proposé et jalonné, et il bordait la futaie sans Tentamer ; mais c'était au détriment d'un sieur Lefranc, propriétaire riverain, dont il s'agissait d'abattre les granges si Ton donnait cours à ce dernier projet.

La question d'expropriation ea litige redoubla les défiances et les inquiétudes de l'aveugle, et il fit damner ses gen$. Il n'avait plus de secrétaire ni de confident, ayant éconduit, peu de jours avant son départ pour la Normandie, le jeune homme qui lui servait de lecteur et d'homme d'affaires.

Ainsi doue , à la merci des subalternes et privé de

LA VU PRIVÉE d'autrefois. fH

tottt allié de bonne foi, il était sqr le point de s - eogagef dans des contestations dont Tissue était douteuse.

Aussi, un matin, après une nuit sans sommeil, et après s'être fait donner par ses gens à tous les diables, tant il était maussade et quioteux, le pauvre baron se fit conduire à pied sur le chemin de B..., la ville prochaine, éloignée de la fieaudonnière de trois quarts de lieue environ. Son valet de chambre lui donnait le bras et le guidait, sans savoir quel était Tobjet de cette excursion matinale.

A quelque distance , Taveugle entendit venir de loin des sabots, et il s'arrêta.

— Jean, dit-il à son valet, que vois-ui venir? -* Une jeune fille avec un panier de volailles !

— Bon, pensa Taveugle; voilà mon affaire. A cet Âge, la bouche ne ment pas encore, ou du moins ne le fait que par nécessité et point par plaisir.

Le baron appela la jeune fille, lui acheta ses volailles et chargea son domestique de les emporter, à la maison; puis, après s'être assuré que celui-ci était réellementparti et hors de portée de l'entendre, il demanda à la jeune fille quel était le plus honnête homme de la contrée.

La paysanne, prise àTimproviste et étonnée de cette question faite à brûle-pourpoint, nomma Thomme dont la probité était devenue proverbiale. Cet homme avait nom maître Alexis.

Le baron demanda qui était maître Alexis/

— Il était avocat au Mans, dit la petite Percheronne, avant une maladie qui l'a empêché de plaider, et main-

252 ou L^OS TMOUYE DE M06 JOURS

tenant x*est cbez lui que les pauvres laonâes s*eii alleint4emmieT avis sur leurs procès.

. — C'est Tavocat des pauvres ! moH enfant, reprit vivement le baron, tu vas me conduire de ce pas chez maître Alexis.

 gauche de la promenade de B... , au-dessus des platanes à double rang qui bordent le chemin, en face des ruines d'un vieux bastion que la légende fait prendre aussi d'assaut par Jeanne d*Ârc, on voyait et l'on voit encore une grande maison bourgeoise couverte de tuiles et flanquée de hautes cheminées de pierre, retenues {)ar des S de fer au pignon du toit.

L'intérieur de la maison répond, par son ameublement et ses tentures, aux quinconces et aux boulingrins du jardin en terrasse qui l'entour-e de deux côtés. Seulement le parterre, aux compartiments cernés de buis, est aujourd'hui peuplé de gros' légumes dont la végétation robuste et conquérante nargue Lenôtre et le style décoratif des jardins d'autrefois.

Au dedans, vastes corridors, salon que tapisse une vue du VoTï de Gênes au petit point, dont le ciel et la mer furent très-bleus dans le bon temps et où moisissent, à l'ancre, des galères d'un galbe impossible. Salle à manger sans bornes. Enfin à l'angle sud-ouest du premier étage, un petit cabinet toujours clos où M. de Sain t-Jurien reconnut dès l'entrée l'odeur des livres antiques et du tabac d'Espagne.

. L'aveugle salua dans le vide, devinant la présence de maître Alexis.

Ji

LA VIE MIT^E D^ÀUTREFOfe/ 255

• Maitpe Alexis remettait kun pauvre paysan une liasse de papiers écrits de sa main et reçût avec remerciements la somme d^un écu pour ses honoraires et frais d'écritures.

Si M, de Saint-Jurien eût pu voir le triste équipage du pauvre sabotier, client de maître Alexis, et ce que le jurisconsulte lui donnait là de ses méditations et de ses veilles pour un petit écu, il eût compris l'esprit de charité qui, réuni à une robuste science du droit, faisait de cet avocat un véritable grand homme.

Le baron s'était fait introduire sans se nommer, s'imaginant qu'après huit jours d'habitation à la porte d'une petite ville, il serait encore inconnu de quelqu'un, surtout avec une infirmité qui le signalait à la pitié des uns et à l'astuce des autres.

Il adressa quelques paroles flatteuses au vieillard, mais sans en obtenir de réponse.

Le silence de maître Alexis signifiait sans doute que le baron était prié de venir au fait.

Le baron imagina alors de lui demander le prix du blé; de cette façon, il entendit le son de voix de l'homme qu'il ne pouvait voir. Cette voix lui fut sympathique, et la mercuriale des blés récitée par Y^fOcdii rustique lui parut conforme à d'autres informations déjà prises.

L'aveugle se rassurait de plus en plus.

— Autre chose, monsieur, reprit-il ; j'ai pour voisin un mauvais voisin : à savoir le jalounage d'une nou-

254 ou l'on trouve 9% MOfi JOURS

v^Ue FOutQ pA^saot au traviersi de ma futaie d« la Baudonnière. Mais il y a deux traeés en présence : Tuu qui eiUame ma propriété à mon désavantage, T autre qui entamerait les granges de mon voisin M. Lefrauo. le veux plaider, si la voirie s'obstine k entrer che? incii. M. Lefranc ne se soucie p£\splus de voir le chemin passer au travers de ses bâtiments, que moi, au travers de mes arbres. Que dois-je faire pour l'emporter sur M, Lefranc?

Eu|ce moment la porte s'ouvrit, et quelqu'un, s'avauçant II pas légers, posa sur un coin du bureau de Tavocat un objet qu'à un bruit, particulier l'aveugle recçpput pour être un plateau.

-r-Merci, ma fille, #1 pa^|tre Alexis d'une voix éome.

A ce nom, le baroi) se souleva de son siège et ât une inclination.

— Ne vous dérangez p^s, monsieur, balbuti» m% voix de femme.

La,porte se referma.

— Vous êtes père, monsieur Alexis?

— J'ai une fille.

— Vous n'êtes pas seul au monde avec des neveux impatients d'ouvrir votre testament !.;.

— Ah oui îles affections, les affections, tout est là!...

— Monsieur, reprit l'aveugle, vous avez des yeux vous, par-dessus le marché ! •

— Des yeux qui s'en vont ! répondit maître Alexis d*un ton de légère humeur.

— Et moi ! fit tristement Taveugle.

LA VIE PRIVÉE d'autrefois. 1119

U y eut une pause. •— Le vieil avocat but quelques gorgées du liquide que sa fille venait de lui apporter.

— Âvez-vous un homme d'affaires? dit tout à coup maître Alexis.

— Non, pas même uu homme de confiance. Je suis seul, absolument seul. J'avais une fille, comme vous, et je Tai perdue. Pour la remplacer... jai un valet de chambre qui ment, un cuisinier qui me vole, un cocher qui boit Tavoine de mes chevaux... Les souris et les rats viendront un de ces jours me manger tout vif dans mon litl.. , Yoilà|les loisirs que le Ciel m'a faits et ceux qu'il me prépare.

— Vous avez perdu votre fille ? dit vivement le jurisconsulte en frappant le pied de la tasse contre le plateau. Et vous êtes I . . .

— Aveugle! dit le baron, et sans ami sur la terre. Mais qui peut se vanter d'avoir uaami?...

— Donc, pour en revenir à votre affaire, que je connais, reprit l'autre vieillard, le chemin, en bonne justice, èdit passer sur le territoire du sieur Lefranc. Voilà mon avis.

— Âh, ah! x'en étais sûr I Mais, si j'ai le sieur Lefranc et peut-être une ligue d'autres intérêts pareils contré moi, je n'aurai pas gain de cause.

— M. Lefranc se taira^ je le sais, laissant faire la voirie; mais il est possible que celle-ci fasse prévaloir le devis qui vous lèse, et il y a à parier qu'elle triomphera.

— Et ne pouvez-veus pas , ne veudriez-vous pas ,

SB6 • ou l'on trouve de nos iours

monsieur Alexis, vous charger de faire valoir mes droits et les intérêts mieux entendus de la chose publique contre des prétentions individuelles mal fondées?

-^ Permettez, monsieur le baron, ce serait demander beaucoup. Vous m'avez demandé la vérité. Je viens de vous la dire... à mes dépens ! Mais vous trouverez sans doute avec moi que là doit se borner le rôle d'Alexis Lefranc, avocat, lorsqu' Alexis Lefranc, propriétaire, est celui contre lequel il s'agit pour vous de plaider ?

L'aveugie leva spontanément les mains au ciel et demeura silencieux et abasourdi.

Enfin, après une nouvelle pause :

— Maître Alexis, s'écria-t-il, est-ce que je ne pourrais pas vous serrer la main 7

Et Taveugle allongeait la sienne à tâtons.

. Celle du vieux jurisconsulte alla à sa rencontre, puis se dégagea brusquement d'une étreinte presque passionnée.

Le vieux sceptique s'avouait vaincu. Il s'écria qp'il avait trouvé un homme, sans le secours de la lanterne classique.

Il supplia maître Alexis de prendre en main la gestion de ses biens et la défense de se$ intérêts. Il lui offrit ta part qu'il voudrait sur des rentrées que maître Alexis, par sa probité et son intelligence, était seul capable de mener à bonne fin.

Maître Alexis s'en défendit longtemps, alléguant ses travaux trop nombreux, ses veilles trop longues déjà pour sa i^ octogénaire : il avait ses pauvres!

LA VIE PRIYIÎE d'autrefois. 237

Enfin il céda, parce qu'avec son iminense fortune le . baron aveugle et sans enfouis lui paraissait biei^ malliearenx.

Mais le vice contracté par le baron, dan» les épreuves d'une vie difficile et agitée, devait reparaître dans des rapports constants avec mailre Alexis lui-même.

Tout alla très-bien jusqu'au jour où M. de Saint- Jurien, en conférence avec son conseiller, le trouva inébranlable dans le dessein d'abandonner un procès qui n'avait point pour lui la justice.

Ici se termine notre histoire.

On vient de le voir : c'est dans le cabinet de maître Alexis qu'on pouvait retrouver dans sa fleur la solide vertu des jurisconsultes du vieux temps ; ici l'acteur ne manquait point à la scène et la maison du vieillard, où, tout enfant, j'abritai ma tête, m'a laissé un souvenir complet des gens d'autrefois. •* *

Maintenant la mort a passé par là !.. •

Mais ce qui demeure, mais cette porte hospitalière dont je parlais en commençant et que chacun peut franchir à sa volonté pour rentrer dans [le monde de nos aïeux, c'est la porte des asiles que l'Église se conserve au sein des populations les plus mobiles et de nos quartiers les plus bruyants.

Je ne parle pas des temples» meublés le plus souvent moins en vue de la majesté divine, dont ils devraient être le sanctuaire, que des hôtes humains qu'ils abritent. Pour l'artiste comme pour le penseur , les églises, avec les meilleures intentions de la part de ceux

qui les ornent, soni le ibéttre An singulières pn^dina-

Dansplusieurs de ces monuments, à Paris même, oùié clergé est si intelligent et si dioisi, des céuuions mondaines feraient souvent inoins dépaysées que la célë* , bration des mystères. Il est malaisé de s'y recueillir ei d'y prier. Quant au passé, il en est bannie et c'est à pein6 1 %i les éléments du culte y surnagent, au nfilieu d'u^ déluge de mufttque d'opéra et de coquetteries en acajou, en velours et en bronze*

Mais pénétrez dans une maison d'asile tentie par les sœurs de la Miséricorde, entreiz dans une école communale bâtie sur les plans des Mres de la doctrine chrétienne et dirigée par eux : vous rentrez dans le domaine de la vie privée d'autrefois.

Il en devait être ainsi : il fallait que la stabilité iut le caractère essentiel et primordial d'une doctrine etd'uue institution, pour que cette doctrine, cette ittdCitution en observât à ce point les règles. L'unité et la permanence sont, pour la religion catholique^ des questions de vie ou de mort. C'est à cette permatiencf et à cette unité que son clergé se dévoue. Il eii porte les marque$, il en introduit, partout où il met la main, le caractère et les images. Vêtements, allures^ tout concourt à cette harmonie. Le clerc est le seul monument impérissable de la société et de la civilisation qu'il a formées, «t Août il est à la fois le coin et le métal .

La physionomie des lieui[ habités par les membres des confréries régulière» n'appartient h aucun siède, si Ton

refit $ màisv «ômilae^Ue est de tout tes feièeleis^ le peii de choses temporelles , meubles ou ui^ages^ (}ue ees fk- Hnilles spirituelles se sont appropriée^ chemiu faisant, s'y cotiservenl dans leur intégrité et nous reportent à leur origine.

Ces familles éternellement renouvelées bâtissent-elles une maison, dessinent-elles un jardin? Les lignes ràides des alignements et des plantations accusent l'austère simplicité qui les a ti^cées^ mais le soin scrupuleux qu'apportent à tout des gens pour qui tout est devoir et tradition, donne un air de santé et de force aux murailles comme aux arbres. Et, s'il arrive que ces arbres aient été plantés à Tépoque où le croissant taillait les allées en galeries et en voûtes, voûtes et galeries s'y sont perpétuées. Le promeneur qui les parcourt, et qui n'y rencontre que l'antique et invariable soutane, île sent pas son attention détournée du siècle de Louis XIY par le contraste des allures et des vêteinents modernes. Celte mise en scène, pour ainsi dire involontaire, se retrouve dans les moindres détails de la vie des" religieux. Elle impressionne vivement les spectateurs attentifs. Un parfum du passé demeure dans la forme des objelSj dans Tair qui les a environnés et que riert de passager ni de révolutionnaire ne saurait atteindre.

Je passais dernièrement dans une rue Voisiné de ma demeure, et je i^gardais en dedans des fenêtres ouvertes au premier souffle du printemps. Je vis' successivenient défiler devant moi les établis particuliers des divers corps d'étnt» établis de menuisiers, tours îl tourner, métiers h

240 ou l'or trouve IMB nos I0UA8

bas, installés jusque dans les sakms lambrissés encore de quelques vieux hôtels ; puis, dans des maisons sans air et sans soleil, le clinquant des mobiliers et des tentnres de la classe moyenne de nos- jours , ce luxe plus pauvre que la pauvreté même.

ToHi à coup je m'arrêtai machinalement, séduit par Taspect d*wi vieux lit à baldaquin de serge , dont le profil sévère trwehait sur le mur blanchi k la diaux d'une chambre spacieufietouiméeaunord. Un crucifix de cuivre, à la croix de bois noir, sunnontait une petite coquille de mer servant de bénitier. Une branche de buis séchée coupait oUicpiement les bras de la croix. Devant le lit blanc étaient alignées deux chaises de paille . dont le bois, dans le clair-obscur de la pièce, était luisant de propreté malgré son âge. On eàt dit la chambre d'unç paysanne octogénaire, au fond d'une commune de TAuvergne ou du Bourbonnais.

Tandis que je me demandais comment la porte de cette chambre avait pu demeurer close au^ minauderies de nos modes périssables^ le profil angélique d'une sœur de charité de vingt ans se dessina sur ce fond de légende. J'abaissai mes regards et je vis sur le mur, au-dessus de la porte, ces mots révélateurs : Bureau de charité.

L'âge moyen de cette vieille chambre et de cette jeune religieuse datait de saint Vincent de Paul !

Cette fenêtre ouverte m'avait permis de jeter un regard dans un autre siècle, dans un autre monde ! J'aurais pu moi-même avoir cent ans et contempler ce même

tableau. Je voyais ce qu'avait pu voir mon bisaïeul : un lit immaculé, une jeunB fille vouée au soin des infirmités d'autrui. Quel aspect de la vie privée d'autrefois !

Ceci me remet en mémoire un autre tableau dont je fus témoin à Dijon .

Pour un motif que j'oublie, je frappai un soir à la porte de la maison des sœurs grises. Le marteau de fer forgé réveilla les échos endormis d'un parloir garni de bancs de bois, et sans autre ornement que deux images de piété.

Un visage un peu jauni, entouré d'une auréole blanche, parut au guichet. Après le qui-vive d'usage, on m'ouvrit. La sœur portière me conduisit dans la pharmacie, où la supérieure, debout, derrière un comptoir de vieux chêne, pesait du sulfate de quinine dans une balance de corne. Celle-ci s-inclina gravement sans parler et elle me fit signe de m'asseoir. J'obéis , et elle continua son opération.

Le nombre de grains que nécessitait l'état du malade une fois dosé, elle remit le paquet à une petite fille qui était venue le chercher.

— Ça va bien le soulager 1 dit l'enfant. Merci, ma mère !

— Ce n'est pas tout, répondit la sainte femme , il faut encore prier, beaucoup prier pour que le soulagement arrive !

Elle regardait l'enfant avec une autorité tempérée par un sourire maternel.

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L'enfant sortit en baissant les veux.

-^ Et vous, monsieur? reprit la sœur en venaat à moi.

Je me levai et je dis Tobjet de ma visite.

— Je ne puis rien vous dire, me réppliqua-t-elle* Je ne sais rien, absolument rien.

Et, comme j'insistais en me répétant :

— Je vous ai dit, monsieur, que je ne savais rien.

À ces mots, elle ouvrit la porte, et la sœur qui m'aviiit amené et qui attendait me reconduisit.

Voilà qui est bref, pensai-je. Mais à peine eus-je fait vingt pas dans la rue, que je fus dépassé par la supérieure, sortie presque en même temps que moi. Âu-devant d'elle survint un ouvrier, qui paraissait fort soucieux et qui lui dit avec agitation :

— Elle est bien mal, elle vous attend !...

Je compris la parcimonie avec laquelle la servante des pauvres et l'épouse du Christ m'avait dispensé se^ secondes.

Alors je me récitai à moi-même ces vers d'Henri Durand sur les braves gens d'autrefois :

Ils n'avaient pas ces mots au son plein, grandiose^, Et dont notre faiblesse a soin de se couvrir; Ils n'avaient pas les mots, mais ils avaient la chose, Car ils savaient aimer ! . . •

Voilà ce que j'avais à dire, en terminant, à ceux qui aiment les tableaux d'intérieur marqués au coin des vertus antiques, à ceux qui aiment la sérénité au prix

LA VIE PRIVÉE d'autrefois. 245

de l'austérité. Ils sont peu nombreux. Souvent celle-ci nous rebute, et nous renonçons volontiers à celle-là.

Comme si notre vie haletante convenait à nos poumons plus que les solitudes aérées et paisibles, et comme si le Créateur, en inesuraftt le§ 'forces buïaaines, n'avait pas réservé un septième de notre vie pour le repos !

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