GRO-JAR
Padei ! jamoi de mai vie
Je ne fu si gai, Je ne fu si gai, Breugiiette,
Je ne fu si gai.
BREUGKETTE.
N'an peu-je saivoi lai cause ?
i60 VIE PRIVÉE d'autrefois.
GBO-JAN.
Voûei*da, lai veci :
Je ven de Loûi-quatorze
Voi le peli-fi.
Voi le peti-fi, Breugiielte,
Voi le peli-fi.
Autour de lu lé fanfare,
Le tambour bruein, Ancore ardan de lai garre,
Ses œil épluein *.
Gros-Jean raconte sommairement les exploits du prince, et comme quoi il a agrippé Philisbourg. Ces princes-là, dit-il, prennent les villes à cheval et au yalopy ou, au pis aller, en treize jours de pétarade, comme à Brissac.
Que de souvenirs de gloire sous le masque de ces jovialités! Malicieux bonhomme qui fais offrir à Dijon, au vainqueur des Impériaux , digne borjon de la raice Borbone, « des truites à force et point de perdrix *, ' de grands brochets longs d'une aune, même un saumon frais,
Qui s*élô dans l'eau douçole Laissé prendre espraisl...
Voilà ce que c'est d'avoir eu la bonne idée de passer à I>ijon,
Pour Taimor de lai province Foù li ven son nom.
* Ëtincelaicnt Epluant, étiucelant, brillant; déplue, étincelle. « C'était un jour maigre.
VUE PRISE A DiiON. 161
Il a morgueooe eu bon nez.
Il s'est bien gité, Il s*est bien gîté, Breugnelte,
Il s'est bien gité!...
Gros-Jean fait des vœux pour que le Ciel lui accorde» à lui, vigneron besogneux ,
De faire tôle Tannée Maigre comme lu !
Au reste, une chose étrainge,
Le prince Borbon, Tout comme no, quant ei maingc,
Branle le manton.
Je traduis en français le reste :
La boisson était dÎYine.
Dés qu'il en tâla, Léchant trois fois ses babines :
Il est bon, fit-il, Il est bon, fit-il, Brunelte,
Il est bon !
Est-ce du ciel que telle manne
A plu sur Dijon?
C'est de Savigny, yers Beaune,
Lui répondit-on.
C'est du clos de ce digne homme.
Monsieur de Migieu.
Moi, dit le duc, je le nomme
Monsieur Demi-Dieu.
Et le duc sortit de table
ËÔ disant cela ; Jamais prince de la Gaule
A-t-il mieux parlé?...
i62 VIE PRIVÉE d'autrefois.
Gàusserie charmante où tout est drôle et où personne ne se trouve offensé. Hélas ! Lamonnoye le Bourguipon est oublié, et, avec lui, les gais Noëls, ces chants populaires c< qu'il avait salés pour les empêcher de rancir. »
Après lui, et de notre temps, le patois bourguignon a servi à des pamphlets et à des diatribes politiques ; mais la bile amère et Tenvie y ont souvent remplacé le sel quasi attique des îioei borguignon de Gui Barozâi ^ !
J*insiste à dessein sur cette littérature originale. Elle initie, selon moi, à la partie la plus intime du caractère dijonnais du dix-huitième siècle ; une bonhomie gaie, une rusticité pleine de finesse, une malice rieuse inter pocula.
Tels étaient le peuple, la bourgeoisie et la noblesse; tels étaient les membres du grave Parlement bourguignon. Cet élément de gaieté naturelle se retrouvait sous la robe du magistrat comme sous la poudre et les mouches de l'aristocratie féminine. Un intarissable et charmant babil, plein de causticité, s'entendait partout, du haut en bas d'une hiérarchie sociale compliquée , savante, dont le sommet était à Versailles, et la base dans les gais vignobles de la Côte-d'Or.
* Exhumés et commentés par les soins patients et intelligents de M. Fertiault, les Noêls bourguignons ont été réimprimés en 4842 sous ce titre : Noei Bourguignon, de Gui Barozai, aivo leu vireman en françois et bé d'autre chose, lo to par ein anfan de lai Bregogne, ai pairi cheu stu don j'aimon bé leju (La vigne, libraire-éditeur).
VUE PR18B A DUON. i|{i
Ë'est le cété rusticpié de cette pyramide sociale doBt les pierres étaient si savamment et, en apparence, si solidement agencées, que reflètent les vers de Lamonnoye. Bien qu'il y soit question presque partout de la fête chrétienne à laquelle ces ballades en patois empruntaient leur nom , le rayon qui les égayé et qui les vivifie a fécondé la glèbe et fait chanter dans le sillon l'alouette printanière, avant de se réfracter dans les riches vitraux de la basilique. Le vers de Gui Barozai est paieiij dans l'acception étymologique, c'est-à-dire que le villageois de Nuits , de Talant, de Chambolle et des Perrières y laisse voir la bure de sa manche sous le surplis du chantre , et étale au-dessus du rabat le double menton de sa face hàlée et réjouie.
On dirait qu'il n'y est parlé de la Nativité, de l'Adoration des bergers et des présents mis aux pieds de la Vierge et de son enfant divin, par les rois mages, — que pour la forme, par respect pour une tradition imposante, et avec des idées de jovialité pure et de festoiement.
Au fond, il n'y a pas l'ombre de philosophisme dans les antiennes de Lamonnoye ; mais l'innocente bouffonnerie d'un dessert honnête y éclate. Un vicaire de Dijon, nommé Magnien, se méprenant sur la véritable portée dé ces couplets, gourmanda l'auteur du haut de la chaire. La Sorbonne s'en mêla. Les Noëls furent déférés à la censure. Le rucho (roquet de vigneron) comparut devant les sotane et fut absous. C'est alors que Lamonnoye publia Vépélègie de Noei;\e traduis, pour ne
i04 VIE PRIVÉE »*AUTKEFOIS.
pas transformer cette histoire en cours de philologie burgonde, le texte original, qui laisse trop de choses à expliquer ou à deviner :
Vous trouvez, messieurs les Grandeurs, Mes Noëls, diles-vous, trop gaUlards.
À cela, j'ai deux choses à vous dire :
Ou qu'il les faut faire en françois, Ou qu'il faut me permettre d'y rire.
Me permettant de les faire en patois.
Le nôtre est tout propre à réjouir, Quand surtout, pour Tassaisonner, Nous y mettons quelque chose qui pique :' Un grain de sel par-ci, par-là.
Vous savez que le proverbe antique, Parlant de nous, dit : Bourguignon salé !
Au demeurant, le bonhomme envoie les critiques mécontents... non pas où vous pourriez Timaginer, mais à Beaune. Riant exil, direz-vous? Il y a toutefois cette circonstance aggravante que, dans Topiuion du crû dijonnais, Beaune est le pays des ânesy vieille hostilité de clocher à clocher, qui nt finira qu'avec le monde , et pour le commentaire de laquelle j'e vous adresse à la biographie de Piron.
Avec cela, Lamonnoye, qui se traite lui-même de f'ucho en toute rencontre ,- est un paysan très-civilisë, et n'est pas même un paysan du tout. Fils de bourgeois dijonnais, et élevé par eux pour la carrière du barreau, il était familier avec les auteurs latins et grecs; dès le collège, il faisait courir sur les bancs de ses condisciples
des épigrammes que n*eût pas désavouées Maniai. Je le donue pour un type du bourgeois érudit et trèsérudit de son temps. S'il se cramponna toute sa vie à la villégiature et à ses loisirs, ce fut moins par nécessité que par vocation. Il était Dijonnais de la banlieue, bien que né dans une rue de Dijon, et il le demeura toute sa vie par une inclination familière aux plus grands écrivains, à commencer par Horace.
La treille avait, pour cet homme sobre et de mœurs pures, des appas qui faisaient pâlir à ses yeux les lambris dorés des salons des plus hauts parlementaires. Ami intime du président Bouhier, il discourait volontiers avec lui sur les questions les plus délicates de philologie, de bibliographie et d'histoire; puis il s'échappait sous les arbres, et s*y couchait pour dormir à r ombre, tandis que les enfants ailés de sa Muse champêtre pénétraient à la cour et y étaient accueillis par seigneurs, marquis , grandes dames et duchesses , qui se prenaient plaisamment à balbutier le patois bourguignon.
A propos de sa Muse, je sais des casuistes qui ont demandé gravement qui était BlaizoUef et je n*ai rien à leur répondre, sinon que Blaiwtte était justement le nom qu'il lui donnait. — Ils insistent pourtant et soulignent certains détails d'une intimité grande. Sottes gens qui voulez réglementer les rendez-vous du poète avec sa Muse , et qui prétendez faire intervenir votre nez k lunettes dans le secret de la facture des jolis vers !
Qui sait? C'est peut-être à vous-mêmes qu'il faut
166 VIE raivÉR dUotrefois.
s*en prendre si Lamonnoye, ia plume à la main, fiit un peu leste ; et je sais un homme grave entre tous, qui, sortant d'une compagnie prude, guindée , ennuyeuse , s'écria en refermant la porte : « Si nous allions au cabaret ! »
Aussi n'est-ce point à l'intention de ces grimauds qUe j'insiste sur les admirables qualités du cœur de mou Dijonnais. Oui, en ce temps qui n'est plus, cet homme excellent , qui n'est que trop bien mort, faisait goûter à ses nombreux amis les charmes d^ un commerce doux enjoué, poli et facile. Ce qui' a fait dire à l'un d'eux « qu'il ne matoisait et ne grivoisait qu'en patoisant. » Le reste du temps il vivait en Gaton et parlait français. Sur ce dernier point, je pourrais invoquer le témoignage des quarante immortels dont il fut un (1713), après avoir été couronné cinq fois par l'Académie. -Je ne m'arrête ni à ses œuvres d'érudit, ni à ses brillantes relations parisiennes. Il me suffit d'avoir fait asseoir l'amateur des vieilles mœurs au foyer de Barozai; de rappeler, à l'honneur de son caractère, que, ruiné par la banqueroute de la Compagnie des Indes, il trouva, dans les bienfaits délicats du duc de Yilleroi, une compensation qu'il n'avait point sollicitée. Le duc, sachant quelles ombrageuses et honorables susceptibilités il avait à méuager, et rencontrant le poëte chez M™® de'Caylus, coupa court à ses remerciements en lui disant :
«^Oubliez tout cela, monsieur; c'est à moi de me souvenir que je suis «votre débiteur. »
yÇE MtlSB A BUON. i67
Le seul chagrin qui ait ulcéré le cœur de Lamomioye a été la perte de sa femme, compagne excellente, mo* deste et digne de lui. Ce deuil précipita sa mort. Il s'éteignit à quatre-vingt-huit ans, en 1727, dans la saison où tombent les feuilles jaunies et où se fanent les dernières fleurs. La piété, qui avait bercé son enfance, enchanta ses derniers rêves. Le dix-huitième siècle et le roi Louis XV étaient jeunes encore, et la philosophie sceptique que devait couronner, dans la personne dé Jean-Jacques, l'Académie de Dijon, en hostilité déclarée avec les Jésuites, n'avait encore dans cette ville ni champions, ni adeptes, ni écho.
Chose étrange! Cette société dijonnaise si polie, si érudite, si fort civilisée en toute manière, qui se faisait gloire d'encourager peintres, poètes et musiciens, la patrie des Rameau, des Crébillon et du président de Brosses , devait couronner , en haine de cette civilisation dont elle était le parfait modèle, le mémoire d'un Genevois sur la pernicieuse influence des sciences et des arts !
Malheur aux Jésuites, de Dijon s'ils eussent abordé jamais cette thèse-là !
On les eût certainement Fapidés.
[ On ne lapida ni Rousseau ni TAcadémie dijonnaise.
168 VIE raitéE i»'auteefois.
Les mœurs publiques sont avant tout l'expression de la vie privée. Une partie du ritueU un chapitre du code, un élément du costume tombe-t-il en désuétude, on en peut conclure que la vie se retire de la partie correspondante du corps social. Les arbres ne se couronnent pas impunément.
C/étaitle cas du Parlement de Bourgogne. Ce corps, en apparence si florissant et si vivace, éprouvait, dès Taurore du règne de Louis XY, une déperdition de forces dont on pouvait ignorer Tissue, mais qu'il était impossible de nier, en considérant que des soixante célébrités incontestables dont il se faisait gloire du temps de la Fronde, il eu restait quinze à peine, et que les autres n'avaient pu trouver à se remplacer.
En outre, la vieille noblesse d*épée, qui n'entrait jamais que de mauvaise humeur dans la robe, s'y trouvait forcée de plus en plus par l'inclémence des temps, lisez : par Tapaisement civilisateur qui rendait les armes moins précieuses que la logique et la science. — La noblesse dijonnaise , qui avait vécu dans ses manoirs depuis que la Bourgogne ducale n'existait plus, attendant qu'un roi de France belliqueux lui écrivit, comme Henri lY à Tavannes : « Prends ton épée, ton château en croupe, et arrive : j'ai besoin de toi ! » cette noblesse
YUfr PRISK A DIJON. 169
boudeuse et fière déposait son épée au greffe, en entrant dans la magistrature^ — avec Tarrière-pensée de Fy reprendre une fois ou l'autre. Cette magistrature-là ne valait pas Fautre, nourrie dans Tadmiration de ses Nicolas Brulart, et ne sachant rien de plus enviable au monde que le blason cousu par le temps à la robe d'un parlementaire intègre et laborieux. Le premier motif de succès dans toute carrière, n'est-il point la prédilection dont elle est l'objet?
La milice des robins se multipliait ; mais la faveur même dont le tiers Etat avait joui auprès des derniers monarques donnait au Parlement une inquiétude d'amour-propre, des susceptibilités, une irritabilité telle qu'il aurait fallu, pour ainsi dire, d'autres milices et d'autres parlements pour les garder.
L'austérité et la simplicité des mœurs devenaient de plus en plus rares. Elles avaient été le naeilleur frein à l'ambition. D'heure en heure la société sentait, comme le Christ, « une vertu qui s'échappait d'elle. *
C'est sur ce fond que tranchait, au dix-huitième siècle, la figure admirable de Charles de Brosses, du petit nombre de magistrats dijonnais qui fussent gens de robe et gens du monde, sans que l'une de ces qualités empiétât sur l'autre.
La belle humeur s'alliait merveilleusement chez lui et chez eux à la probité la plus rigide, à une inflexible fierté.
Chacun a lu les lettres de de Brosses sur Tltalie, mais peu de gens le connaissent sous un aspect plus
fo
170 VIE pRiyÉiB d'autrefois.
intime que celui de sa réputation littéraire et scientifique. C'est de la vie privée de cet homme que j'ai k me préoccuper seulement ki, comme de Tun des types de la vie privée d*alord.
-Elevé avec Jean-Louis Leclerc, si connu sous le nom de Buffon, Charles de Brosses, enfant, avait montré autant de dispositions naturelles que son camarade en avait peu. Le jeune Buffon, fils de bourgeois assez communs, avait, dit-on, l'esprit lourd et épais. De Brosses avait au contraire beaucoup d'esprit, prodigieusement d'esprit.
Buffon ne devint Buffon que tard, à force de labeurs et d'étude. Â vingt ans, il fit aussi son voyage d'kdtie, et, à lireses lettres, pleines de trivialités, d'aventures d'auberge, on se demande s'il entrevit seulement alors cette natujre qu'il devait chanter admirablement dans l'âge mûr ; s'il se douta de l'existence des Apennins et des Alpes ; si le golfe azuré de Naples exista pour lui, et s'il remarqua, chemin faisant, autre chose que les cloches et le carnaval de Rome.
On sait de reste si de Brosses, son compagnon de voyage, eut d'autres yeux! Mais, quelque attrait que les splendeurs italiques aient exercé sur lui, le mal du pays le poursuivit à Rome. Il avait besoin de revoir sa mère et sa sœur ; il revint bientôt à Dijon.
Homme de famille avant tout, Charles de Brosses préférait encore sa place Saint-Jean, de Dijon, à l'hospitalité dû Vatican et à la faveur de Benoit XIY.
Il y vivait dans son hôtel patrimonial, — encore au-
jonfd'hui inlact au dehors, et Tune des plus belles résidences dijonaaises, — avec Févret de Fontette, son collègue parlementaire et son parent.
Au nombre de ses intimes figuraient M. deMaletéte, mélomane, homme d'esprit, de littérature et de plaisir; M. de Quintin, procureur général au Parlement, grand amateur de tableaux et de livres, railleur malicieux et sans fiel ; M. Fyot de Neuilly, dont on a pu dire, san^ flatterie, qu'il était un magistrat sans défaut.
A ces intimes il faut ajouter , au second plan , MM. de Bévy, de Bourbonne, de Chevigny, et M. de Blancey, « le plus gai des convives et le plus aimable dM conteurs. »
Les salons les plus fréquentés d'alors, ceux à Taccès desquels il fallait prétendre pour connaître de près Vélite de la société bourguignonne,, étaient ceux de Ifmeç de Bourbonne, fille du grand président Bouhier, Gortois de Mucie, Joly de Bévy, Perreney de Yillemont, espèce de démon féminin dont l'esprit léger et coquet se montrait, au besoin, familier avec les choses les plus graves deja politique et de la philosophie.
Parmi ces dames, M^.^ des Montôts occupait le premier rang.
tt Ce serait bien en vain, dit de Brosses, qu'on courrait le monde pour trouver ailleurs un cœur aussi sensible et aussi vrai, une âme plus pure et meilleure, un caractère aussi égal,' aussi sociable, ans» doux. Qu'at-elle besoin d'une^aussi jolie figure? Elle devrait ne pas tout prendre aux autres 1 Je lui accorde pourtant ses
17Î vie: PRiYiËË d'autkëfois.
yeux si doux, si fins, miroir de la plus belle âme... Eu vérité, cette fenune sans pareille fait honneur à rhuma* uité. »
Cette place Saint-Jean , qu'habitait le président et que sillonnent aujourd'hui, en ferraillant, des camions de roulage, était alors parcourue toute la journée par ces beaux équipages qui donnaient à Dijon l'aspect d'une ville en fête perpétuelle ou d'une résidence royale. C'était un centre social. On y remarquait les hôtels de Tessé, de Migieu, de Lux, contigus à la maison natale de l'évéque de Meaux, tous aujoucd'hui debout, mais seulement pour accuser l'insouciance de leurs propriétaires ou l'effacement jaloux dans lequel la province, à notre éj^oque, tient tout ce qui mériterait de régner et de briller.
Il y avait, de plus, des nuances dans le ton de ces sociétés distinguées. Si la facilité 4ie propos et de mœurs du siècle de Voltaire se faisait sentir chez les magistrats, voisins près de la glèbe, malgré leur blason, pour « se gaudir à la bfmrgeoisef le grand style de la cour de Louis XIY se parlait toujours chez U^^ de Saint- Contest. On y portait moralement la perruque à marteaux. Le président Bouhier y folâtrait malgré les infirmités de Tâge, comme on folâtrait à Versailles, c'est-àdire jamais en prose ni sans hauts talons. On y dansait, mais de cette héroïque et majestueuse façon qui permettait à un roi jeune et bien fait de figurer dans un ballet de demi-dieux.
Nommerai~je encore Legoux de Gerland, la crème et
VUE PKISC A DMON. 175
la. fleur des genlilshommes, le président de la Marchç, correspondant de Voltaire, et le président Richard, de Ruiîey,. autre Mécène, que de Brosses accusait plaisamment « d'aimer les vers à la passion, même les siens. »
La présidente Bouhier disait à son mari : a Chargezvous de penser et laissez-moi écrire. » Elle en avait^ dit-on^ le droit. Voltaire appelait W^^ de Saint- Julien, Tune des fleurs de cette couronne de grand prix : lePa* pilloih philosophe. W^* de Thill avait Teslime et les confidences du maréchal de Richelieu.
Enfin, la maison du commandant de la province, M. de Tavannes, était le rendez-vous du cardinal de Tavaunes, son frère, archevêque de Rouen, de M. de Ghoin, évéque de Toulon, de M. de Montillet, arche*vêque d*Anch.
Ces sommités sociales, fidèles aux traditions de leur première jeuness.e, se plaignaient dès lors de la rage des petits cabinets, qui détrônait déjà la véritable architecture ; mais qu'auraient-ils dit de nous voir, pour la construction de nos demeures, même de plaisance, économiser les honoraires deTarchitecle et lésiner avec un maçon !
Tels étaient les éléments de la haute société. Le président de Brosses voyait la meilleure. 11 ne suffisait point assurément d'avoir de la littérature et de Tesprit pour y avoir accès; mais on y prisait fort Tun etTautre. Toutefois la science et les services rendus avaient beaucoup de pouvoir pour renverser les barrières ou du moins pour les faire ouvrir. Anobli par dix années d'exercice,
to.
174 VIE PMVtE dViitrefois.
Tavoeat achetait un fief. Son fils était maître aux comptes. Sou petit-fils entrait au Parlement. Tellf était la filière suivie par la bourgeoisie pour son incorporation à la noblesse. Quel titre à l'estime que ces honorables labeurs! quels chevrons bien gagnés que ces chevrons héréditaires ! quelle supériorité chez ces parvenwy comparés aux nôtres qui, par malheur, au prix d'un coup de dés à la Bourse, achètent le droit de blasonner leur voiture ! C'est ce que nous osons appeler du libéralisme et de la démocratie!...
Enfin on est convenu, mais à grand tort, de se représenter les hommes d'autrefois — ou renfermés dans une austérité farouche , ou livrés à tous les désordres qui ont déshonoré la régence. On oublie, on n'a jamais bien su ce qu'étaient alors la vie de famille. Thonheur et l'amitié, ces pénates de la maison provinciale.
Charles de Brosses, en déshabillé, était d'une humeur expansive et cordiale. Sa nature était mobile, avec de sofides vertus. Il était a niaiseur et enfant » dans l'occasion; il avait même d'originales colères, qui se traduisaient en redites si saugrenues et si drôles, qu'elles faisaient rire immanquablement ceux qui en étaient f objet. Ces colères étaient une sorte de dette qu'il payait à la nature, mais sans se départir de cette surveillance de soi qui le faisait soyrire de lui-même, et qui guérissait les blessures à mesure que la colère les faisait.
Dirai-je à présent que, sorti de la vie domestique et familière, dt^ Brosses était digne, ferme, et tout ce qu'il
VUE PRISE A DIIO!«. i75
convient que soit un magistrat de la plus haute volée ? Divai-je que, dans la vie privée, laborieux comme il était appliqué dans la vie publique, il avait par son immense érudition, familière avec tous les problèmes les plus ardus de Thistoire et de la philosophie, acquis le droit de guider les plus savants dans leurs recherches, de lever leurs doutes, en matière de philologie ou de numismatique comme en matière de droit ?
Majestueux et bonhomme, tour à tour grave et souriant, et toujours à propos l'un et Tautre, Charles de Brosses était un grand homme, même pour son valet de chambre, genre de mérite auquel peu de grands hommes, dit-on, sont arrivés.
Il acheta en 1741 une charge de président à mortier, et, bientôt après, il épousa Françoise Gastel de Saint- Pierre, fille du marquis de Crèvecœur et petite-nièce de l*abbé de Saint-Pierre, appelé spirituellement et justement par un savant critique « le plus chimérique des hommes de bien. »
Trois ans après, le président Charles de Brosses était exilé de cette ville dont il était Vuu des ornements, de ce Parlement dont il est demeuré l'une des plus pures gloires.
Quel motif alléguer à cette soudaine disgrâce ? Comment expliquer cette catastrophe quand ou ne connaît de Dijon que la surface, de Charles de Brosses que les aspects de bénignité, d'intégrité et d'érudition sous lesquels je l'ai considéré jusqu'ici?
Il est temps de rattacher ce que j'ai à dire à ce que
176 VIE PRiyÉI:: D*AUTREF01S.
j'ai dit en commeuçant — de rirritabilité séditieuse et de l'amour-propre ombrageux qui se trouvent au foud du caractère dijonnais.
Les Dijonnais ont toujours excellé dans Tart de donner des leçons au gouvernement, quitte à en payer invariablement les cachets.
Pour donner une leçon à Henri le Grand, ils s'étaient faits ligueurs.
Pour en donner une à Louis XIQ, ils s'étaient faits lanturlus.
Afin d'en donner une à Louis XIV, pour dix qui figuraient parmi les Frondeurs, vingt se firent albions et princîpions.
On sait que les principions et albions étaient la faction opposée à la cour. Mazarin, en portant sa griffe sur le prince de Condé, gouverneur de la Bourgogne, avait exaspéré les amis et les partisans de ce prince illustre. Ils prirent le plus sûr moyen de prolonger sa disgrâce : ils firent des manifestations en sa faveur.
Louis XV fut le premier des Bourbons qui put se dispenser de visiter Dijon Tépée k la main. Peu s'en fallut toutefois que Thumeur factieuse des habitants ne lui en donnât Toccasion. La moutarde dijonnaise, de l'invention de laquelle on fait honneur à un certain Naigeon, très-moderne, est incréée dans ce pays-là !
En 1744, en effet, après une cinquantaine d'années passées dans une placide et extraordinaire quiétude, le roi ne s*avisa-t-il point, en allant prendre le commandement de Tarmée des Flandres, d'ordonner aux
VL'b PHISE A DUON* 177
Parlemeuts de province de rendre à MM. les princesgouverneurs les mêmes honneurs qu'aux princes du sang !
Dans quel but le roi le faisait-il? Quelle raison d'Etat pouvait le porter à régler d'une façon nouvelle cette partie du cérémonial? — Dijon Tignorait, ou ne voulut pas le comprendre. Avec son mauvais caractère, Dijon ne pouvait ratifier une mesure qu'il n'avait pas commentée et discutée au préalable. Dijon donc jugea que le moment était venu de donner une nouvelle leçon au gouvernement.
Quelques magistrats bien pensants firent observer à leurs collègues que, partant pour la guerre, le roi pouvait et devait tenir à resserrer les liens du pouvoir ; que, celui de la féodalité n'existant plus, il était bon de relever le prestige des princes-gouverneurs et des lieu-» tenants du roi dans les provinces, et ceci, et cela, et mille choses fort raisonnables, et celle-ci, qui était d'une philosophie des plus saines, à savoir : que plus ou moins de coups de canon et de coups de chapeau en l'honneur de M. de Tavannes ne ferait ni chaud ni froid aux Di-* jonnais.
Point. Il fallait que le gouvernement reçût une leçon pour la liberté grande qu'il prenait de toucher au cérémonial. Le libéralisme éiûi conservateur-borne àsuïs ce temps-là !
Et remarquez que tous les Parlements de France s'exécutèrent. Celui de Bourgogne seul se regimba.
Le Parlement rédigea des remontrances. Le prési*
1?8 VIE PRIVÉE d'autrefois.
dent de Brosses avait trop d'esprit pour y tenir beaucoup au fond. Et encore... que sais-je et que peut-on savoir? Peut-être, en sa qualité d'enfant de la Bourgogne, était-il blessé au vif de cette ordonnance du roi! Bien qu*il ait pris dans une autre occasion, — eellQ de la dispute entre les jansénistes et les ultramon tains, — une altitude d'observation, de neutralité et peutêtre d'kidifférence, dans celle-ci il se jeta en avant avec cinq de ses honorables collègues. Ils opinèrent tous six d'une file pour la remontrance.
Tous six furent exilés.
On s'est inquiété depuis brs, par curiosité historique et par érudition législative, de rechercher si le roi avait eu le droit de prescrire aux Parlements cette modificatioa du rituel politique, si le Parlement de Dijoq avait eu celui de la résistance, si Texil dont les récalcitrants avaient été frappés étaitjuste... Je vois d'ici des politiques d'à présent, qui, sans avoir approfondi ces questions, les ont résolues déjà d'instinct. Je suis fâché d'avoir à leur dire, preuves en mains, que le roi avait le drt)it pour lui; le Parlement, celui de résister, mais seulement comme on a le droit de faire une sottise, et que cette épithète mal sonnante fût-elle applicable à l'ordonnance royale, le roi avait mille fois raison, dans l'intérêt de MM. de Brosses et consorts eux-mêmes, de les châtier officiellement du péché originel bourguignon.
Le châtiment fut du reste assez doux , c'est-à-dire proportionné à la faute. Charles de Brosses, relégué pour quelque temps à Gannat, sur les confins de l'Au-
vergne, partit gaiement pour ce paj^s, « laissant pour adieu une chanson contre M. deTavannesety ajoutant un couplet, à chaque ville où il s'arrêtait ^ »
 Gannat, pour se distraire, il s*enfouit dans l'étude des dynasties égyptiennes.
Cependant Tén^eute dijonnaise avait son cours. Les réclamations du Parlement allèrent si loin, que le premier président d'alors, M. de Berbisey, fut le premier à s'écrier un beau jour que, si Ton s'obstinait, il voyait tous les maux prêts à fondre sur les particuliers, le corps et la province. Bref, on arrêta— à la majorité de quatre voix — qu'on obéirait.
Cependant, malgré l'attrait des dynasties égyptiennes, l'excellent Charks de Brosses s'ennuyait fort à Gannat, loin de ,sa femme et de sa mère , ses deux grandes amitiés.
Celle-ci, M™® de Brosses douairière, s'était établie dès 1733 à Neuville, dans la Bresse, avec ses deux filles Barbe et Charlotte, toutes 'deux chanoinesses au prieuré de Neuville-les-Dames, chapitre noble de Tordre de Saint-Benoit.
Ce charmant endroit, où de Brosses avait pris la douce habitude de passer ses loisirs et ses vacances, avec son frère Claude de Brosses (de retour de la campagne de Bohême, qu'il avait faite comme capitaine au régiment de Nice], lui manquait extraordinairement à Gannat.
' Ce détail et plusieurs autres, dans le cours de celle élude, sont empruntés au savant ouvrage de M. FoJsset, de Dijon.
180 VIE PRIVÉE ft^AUTREFOIS.
C'était une chose curieuse entre toutes que ces prieurés-là, et une description de la comnaunauté et du genre de vie qu'on y menait mérite une place dansThistoire privée d'alors.
Le prieuré de Neuville-les-Dames était composé d'une quantité de jolies petites maisons toutes pareilles et toutes ayant un petit jardin.
Ces maisons étaient disposées de manière à former un demi-cercle, dont le palais abbatial formait le milieu.
« Le jour de ma réception dit M"*® de Genlis, lirt un grand jour pour moi. On nous vêtit de blanc, ma cousine et moi, et Ton nous conduisit en pompe à Téglise du chapitre.
« Toutes les dames habillées comme dans le moude, mais avec des robes de soie noire sur paniers et de grands manteaux doublés d'hermine, étaient dans le chœur.
(•! Un prêtre, quon appela le grand-prieur, nous interrogea, nous fit réciter notre Credo^ ensuite nous fit mettre à genoux sur des carreaux de velours, pour nous couper une petite mèche de cheveux.
(( Cela fait, il mit à mon doigt un anneatt d'or bénit, et m'attacha sur la tête un petit morcep d'étoffe blanc et noir, appelé un man par les chanoinesses. C'étaient les deux signes visibles de l'engagement conditionnel pris, vis-à-vis de l'Eglise, par les demoiselles de noble extraction qui n'étaient pas sûres de se marier.
(» On me passa ensuite les marques de Tordre, un cordon rouge, une belle croix émaillée, une ceinture d'un large ruban moiré noir.
YUK PniSE A DIJON. 181
« Cette cérémonie faite, le graiwl-prieur nous adressa une courte exhortation, après quoi nous allâmes, dans Téglise même, embrasser les chanoinesses, puis entendre la grand'messe. Le reste de la journée s'écoula en petits jeux trèsragréables et en collations, hormis le temps passe' aux offices. »
Tels étaient les asiles consacrés à la noblesse féminine, asiles moins austères que les couvents» mais moins bruyants et moins dangereux que le grand monde, et oti Ton âàsûit des vœux définitifs quanti on renonça'il à l'hymen.
En tout cas on y gagnait le titre de comtesse, et les vœux mêmes, qui commandaient de résider au prieuré deux ans au moinsr sur trois, rendaient ainsi au besoin, pour un tiers de leur vie, ces personnes à leurs amis et à leur famille.
En ce temps-là, les prieurés de cette espèce mixte avaient leur petit théâtre, et Neuville-les-Dames donnait de^ représentations à^Athalie sur le sien. On dansait . aussi à Neuville. Que n'y faisait-on pas?
De Brosses se serait consoté encore de Texil si le roi lui avait assigné pour retraite Neuville-les-Dames et non pasGannat. Il ne chansonnaitplus M. de Tavannes ; les dynasties égyptiennes n'avaient plus d'attrait* C'est à peine si le président avaitle cœur d'ouvrir son Salluste.
En même temps, M. le marquis de Crèvecœur sollicitait, impteraitJa grâce de son gendre.
Enfin le 13 août 1744, un voyageur inespéré vint sonner k la grille du prieuré de Neuville.
IBâ VIE pniyéi: d'autrefois.
La porte ouverte et l'étranger introduit, grande fot la surprise de M™® de Brosses de trouver au parloir le frère chéri et vénéré dont elle n'attendait peint de sitôt le retour.
C^était le fruit des démarches de M. de Grëve-ccmir. Le roi s'était laissé fléchir, et, le 10 août 1744, il avait signé l'autorisation, donnée au président, de se rendre dans ses propriétés de la Bresse, sinon encore à Dijon.
En 1745, une année après, Charles de Brosses , à la téte'du Parlement, venait recevoir, à son retour d'un voyage à Paris, le commandant de Tavannes.
Grande était la curiosité de savoir comment de Brosses se tirerait de ce mauvais pas.
Rien de plus digne, de plus mesuré que l'allocutiou du parlementaire à celui qu'il considérait comme son offenseur.
« Monsieur, lui dit-il, le roi, seul maître des honneurs, ayant bien voulu vous accorder la plus grande' distinction que vous puissiez recevoir en cette province, le Parlement , toujours plein de respect et de soumission pour ses royales volontés, vient, à l'occasion de votre retour, exécuter l'ordre de Sa Majesfé. » C'était bref, c'était froid, c'était le dernier raot'd'une
tragi-comédie qui aurait pu et dû finir dès le premier acte, si les passions des hommes ne leur faisaient point si souvent préférer à la ligne droite les plus longs et les plusf pénibles circuits.
OU'devine que chaque mot de cette courte harangue avait été pesé mûrement par de Brosses. M. de Tavannés s'incliua, se mordit les lèvres, et tout fut dit«
Devenu premier président, notre Dijounais fut ce <{u'il avait toujours été, le modèle de ses collègues. Jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de lutter contre la décadeuce du corps dont il était la tête , siégeant de sept heures du matin jusqu'à sept heures du soir en toute saisoR , suppléant par un immense travail aux charges vacantes, aux déserteurs, aux non \ocaux du Parlement.
Pour lutter contre la désertion , il avait obtenu des récompenses pour les zélés, et notamment pour M. Courtois, sous-doyen des conseillers, et M. de Saint-Seine , doyen des présidents.
Il eut beaucoup de peine à faire accepter à ce titre une pension, de six mille livres au second, qui se distingua toujours, à l'égal de M. de Brosses, par un singulier désintéressement.
A ce mot de désintéressement , je vois sourire certains lecteurs et partisans de Voltaire. Us se rappellent une histoire de fagots qui provoqua entre de Brosses et Fauteur de la Henria'de une lutte épistolaire des plui vives et les préliminaires d'un procès.
i84 viR PRIVÉE d'autrefois.
Il est de mon sujet et de mon devoir de montrer de quel côté étaient les torts.
Les choses se seraient passées on ne peut plus pacifiquement entre Voltaire et de Brosses , si celui-ci se fût borné à soutenir avec lui des rapports littéraires et k lui rédiger l'article gamme pour TEncyclopédie.
Mais de Brosses eut Timprudence de consentir à vendre sa propriété de Tourney, près Genève, à M. d'Arouet, et de là de misérables chicanes de la part de cet irascible écrivain , qu'au dire de M™* Denis ellemême, poignardait ravarice^ comme le derniar des financiers et des procureurs.
J'aurais pu, j'aurais dû peut-être, dans mon esquisse du séjour de Voltaire au pays de Vaud, raconter comme quoi, la campagne des Délices achetée en 1758, Voltaire se trouva trop à Tétroit et jeta un regard d'envie sur la belle propriété du président de Brosses, seigneur de Tourney, de Prégny et de Chanibéry.
Tourney. berceau historique de la maison de Brosses, faisait partie du diocèse d'un prélat étranger, l'évêque d'Annecy. C'était un asile souhaitable pour un homme qui s'était brouillé si cruellement avec l'Eglise de France. En outre, le titre de comte, attaché à la possession du territoire de Tourney, devait tenter le courtisan philosophé : il voulait signer comte de Tourney la première lettre qu'il écrirait au roi de Prusse.
Donc il acheta Tourney par^bail emphytéotique, et Ton raconte des merveilles de la solennelle entrée qu'il fit dans son nouveau fief. On avait emprunté, pour la
célébration de cette fête , toute la petite artillerie de Genève. Ou joua Tancrède , le soir, sur un théâtre vert et or, que le comte de la veille avait fait décorer à grands frais.
Mais sa munificence .n'avait guère pour objet que lui-même, et, à peine installé dans son manoir, nous le voyons abattre les futaies de Tourney pour les vendre , ou pour faire accommoder à sa fantaisie les ailes de son château , gâter la propriété, sans égard pour les fermiers ni pour les intérêts de celui à la famille de qui cette propriété retournerait de droit à la mort de Voltaire; en un mot, se rendre si désagréable et si onéreux à tout le voisinage , qu'une longue et bruyante clameur de haro s'élève bientôt contre lui.
Entre autres vilenies auxquelles s'adonna le philosophe, nous le voyons demander à de Brosses Taumône de quelques moules de bois pour se chauffer, et quels moules de bois ? Ceux d'une coupe faite en 1756, et vendue, sinon livrée à un marchand de Genève, alors que Voltaire ne songeait pas même à devenir acquéreur de Tourney.
c< Trouvez bon , écrivait-il au président , que je me chauffe avec quelques fagots de bois sec que l'on ne vend point. Il m'en coûtera plus de 24,000 livres pour mettre ici les choses en état. Je suis le seul qui en use d'une si généreuse façon avec une propriété qui ne restera point à ses héritiers. Cela mérite que vous me laissiez un peu jouir... »
iS6 VIE PRIVÉE dVuTREFOIS.
Le président eut honte pour Voltaire quand il sut de quels fagots il s'agissait. Il parait môme qu'au lieu de quatre moules de bois, Voltaire en accapara quatorze. Charles Baudy, régisseur, fut reçu comme un chien dans un jeu de quilles , quand il vint remontrer à Voltaire que ces bois étaient vendus, et lui en réclamer la valeur.
Le président s'était tu d'abord; mais quand il apprit âe quel bois Voltaire se chauffait, il lui écrivit que « quatorze moules de bois , pas plus que six chars de foin ou que dix sacs de blé, n'étaient un panier de pêches ou une demi-douzaine de gelinottes. »
Voltaire ne s'exécuta point vis-à-vis de Charles Baudy ; mais il écrivit de mauvaise humeur à M* de Brosses que, décidément, n'ayant pas les coudées franches, il préférait acheter Tourney à perpétuité.
Cette proposition, il l'avait déjà faite, mais sans y donner suite.
Le président se fâcha.
« Signez un contrat définitif, écrit-il à Voltaire. Vous savez qu'il est tout prêt chez le notaire. Il y a longtenops que j'y ai apposé ma signature. Apposei-y la vôtre et finissons-en. »
Voltaire ne signe point et garde \e silence. Charles Baudy revient à la charge. Voltaire fait tomber une aile du château et continue à incommoder les voisins par ses exigences et ses empiétements sur leurs droits. Une discussion au sujet d'une réparation à faire à un chemin complique les difficultés. On ne risque point, au reste,
de s'écarter beaucoup de la vérité historique en traduisant ce dialogue de la manière que voici :
CHARLES BAUDY. — M. le président, mon maître, me fait savoir que M. de Voltaire , considérant quMls sont vendus depuis deux ans à une autre personne, remboursera volontiers les quatorze moules de bois.
VOLTAIRE. — Il ne s'agit pas de quatorze moules, mais de quatre seulement.
CHARLES BAUDY. — Mousicurle comte fait erreur. Ce sont quatorze moules que les gens de M. le comte ont pris dans la coupe.
VOLTAIRE. — En tout cas, j'ai changé d'avis : j'ai écrit
au président que j'achetais définitivenient sa propriété.
M. DE BROSSES. — Puisquo VOUS achctez, signez le
contrat de vente, et payez trois cent mille francs à mon
notaire.
VOLTAIRE. — C'est beaucoup d'argent pour une masure. On ne trouve pas trois cent mille francs dans le pas d'un cheval.
LE KOTAmE. — Voici le contrat que M. de Brosses m'a prié de vous présenter à signer.
voLTAffiB. — Je ne suis pas d'accord avec M. de Brosses sur la somme.
H. DE BROSSES. — C'cst pour trois cent mille livres, k prendre ou à laisser.
voLTAiRB. — Décidément Tourney me fait horreur et je m'en vais.
CHARLES BAUDY. — M. Ic président m'annonce que
188 VIE pmxi^ dVutkefois.
VOUS allez quitter le château. Je viens réclamer mes quatorze moules de bois.
voLTAuiE. — Je vous payerai vos bûches quand vous me remettrez les vingt-quatre mille francs que j'ai dépensés en améliorations.
cHABLEs BAUDY. — Monsicur le comte appelle-t-il améliorations vingt arpents de bois quMl a défrichés?
voLTAuiE. — Allons, finissons-en. Je garde Tourney ; allez me chercher le notaire.
LE NOTAIRE. — Voici le contrat. Où est l'argent?
VOLTAIRE. — Prenez vos trois cent mille francs et allez au diable. (// ronet les valeurs dans sa poche.)
LE NOTAIRE. — Mais, monsicur de Voltaire!...
VOLTAIRE. — Eh bien ! vous êtes encore là?
LE MOTATRE. — Et Ics trois ccut mille francs.?
VOLTAIRE. — Je vous Ics ai donnés.
LE NOTAIRE. — Vous Ics avcz Tcmis dans votre poche.
VOLTAIRE.— C'est la colère qui me trouble Tesprit ! . ..
Que Molière me pardonne! Je ne saurais m'imaginer cette bouffonnerie autrement.
Lh-dessus, le président à bout, — et qui n'aurait été à bout à sa place? — écrit à Vol taire une lettre terrible, finissant ainsi :
« Souvenez-vous-, monsieur, des avis prudents que je vous ai donnés en conversation, lorsqu'en me racontant les traverses de votre vie, vous ajoutâtes que vous étiez d'un caractère naturellemeiit insoleiit.
« Je vous fais le souhait du roi de Perse :
VUE PKISE A DIJON. 189
« Mens sana in corpore sano ! »
Voltaire, à cette lecture, pleure et bondit de rage. M"® Denis craint qu'il n'en raeure , ou qu'il n'en devienne fou. Un oncle de M, de Brosses prend pitié du philosophe et écrit à son neveu « de briser là, en jetant à ce pauvre maniaque son tas de bûches à la tête. »
« — Avec un fâcheux de cette espèce, lui répond le président , ce sera toujours à recommencer. Qu'il acquière définitivement Tourney, et que cela finisse ! »
Avec un peu plus de sang-froid et de raison, Voltaire eût compris que c'était là une affaire d'or. Les désastres de la Compagnie des Indes avaient donné une valeur excessive à la propriété immobilière, et c'était alors acheter pour rien 6,000 livres de rentes, que de les payer 500,000 francs.
Voltaire ne voulut jamais consentir à payer Tourney 300,000 francs.
Il disputa sur tout, sur les droits de mutation qui, bien entendu, étaient à sa charge, sur les réparations de routes que j'ai dites, sur les frais d'un procès.
« Eh quoi ! écrivait M. de Rufey à Voltaire, faudra-t-il que votre historiographe ait à raconter à la postérité que vous avez plaidé pour des moules de bois? »
Enfin, M. de Brosses offrit à Voltaire de trancher le différend. Le président renonçait à ses droits sur les quatorze moules brûlés, à condition qiae Voltaire en fît distribuer le montant aux pauvres.
Après dix mois de correspondance, cet argent fut remis, dans ce but, au curé du village de Tourney.
i90 VIE PRIVÉE d'autrefois.
Il y a là matière à un acte de vaudeville, avec ce titre de Shakespeare : Beaucoup de bruit pour rien,
M. de Brosses ne fut pas en butte aux seules imprécations de Voltaire. Une dizaine d'années plus tard (1764), on voit arriver clandestinement à Dijon, dans une maison de la rue Sainte-Anne que je me suis fait montrer, un prisonnier fugitif du fort de Joux , guidé par Tamour d'une jeune fille qu'il avait séduite.
Ce fugitif était un jeune gentilhomme de vingt-sept ans, bouillant, spirituel, aimable quand il s'en donnait la peine, quoique d'une amère laideur; marié et à peu près brouillé avec sa femme , comme il s'était brouillé avec son père, il avaitété interdit pour dettes, etmis sous les verroux qui, plus tard, furent témoins des derniers moments de Toussaint Louverture. La maîtresse de ce mauvais sujet s'appelait Sophie, et lui, M. de Mirabeau.
Se croyant en sûreté à Dijon, il y vivait chez la mère de sa maîtresse, en attendant mieux, quand les estafiers de la justice l'appréhendèrent au corps et le mirent sous clef au château * .
Le premier président de Brosses ne fiit certainement
• Le château de Louis XI, bâli par lui et terminé en 1512 par Louis XII, se voit encore presque entier à Dijon et transformé en caserne de gendarmerie. Il servait de prison d'Etat au dixhuitième siècle. La duchesse du Maine, après sa conspiration contre le régent, et la chevalière d'Eon y précédèrent Mirabeau. En 92et en 95, le tribunal révolutionnaire remplit le chAleaude Louis XI el la guillotine le vida.
VUE PRISE à DIION. 191
pas étranger à celte mesure ; mais on ignore quelle part directe il y prit.
Quoi qu'il en soit, cette nouvelle incarcération finit par une évasion nouvelle. Mirabeau emporta de Dijon un souvenir peu agréable , et plus d'un passage de ses Lettres à Sophie atteste qu'il ne mettait point de Brosses au nombre de ses amis.
De toutes façons, il ne pouvait y avoir de grandes affinités entre un révolutionnaire franc libertin, — et rhoonête et intègre magistrat passant toute l'année au Palais, — les dimanches et fêtes seuls exceptés, — de neuf à douze heures par jour.
Ces jalons posés, il me resterait certes beaucoup de détails à inscrire entre eux pour achever le tableau de la double société dijonnaise du dix-huitième siècle, celle des gens de cour et des personnes en charge , et celle des simples lettrés et des bourgeois économes, « société joviale et bonhommière », dit le savant Foisset.
Ce serait, par exemple, un curieux inventaire à dresser que celui des bibliothèques d'alors, d'une part, et, de l'autre, des nippes et des bahuts qui composaient deux sortes de luxe mobilier : celui des oisifs et celui des laborieux et des simples.
On y verrait d'un côté, reliés en veau et dorés sur tranche, Bouhours, M"^® Dacier, d'Ablancour, La Motte, Racan, Segrais, Boursault, M'"®^ de la Suze et Deshoulières, Pélisson, Saint-Evremont, Bussy-Rabutin, Benserade, Fléchier , Bossuet; Rabelais, côte à côte avec
192 VIE PUIVJ^t^ lIAUrRiiifOlS.
les Provinciales ; le Romm comique auprès des Noëls de Lamonuoye et des Lettres de M™« de Sévigné, rareté dont, seules alors, venaient de s'enrichir les bibliothèques patriciennes.
Ou verrait, de l'autre côté, les vieux lits à baldaquin de serge porté par quatre quenouilles en spirale ; les vieux fauteuils aux bras lustrés par le contact des mains de plusieurs générations ; les vastes foyers, l'Ecriture sainte en robe de parchemin, les dressoirs chargés de faïences héréditaires et le luxe bourgeois des bonnes caves et des belles paires de draps.
Beaucoup de ces respectables mobiliers existent encore. Quelques bibliothèques particulières sont formées des riches débris de celles qui faisaient', aux dix- septième et dix-huitième siècles, la gloire intellècluelle de Dijon. Les bibliomanes y peuvent faire, dans les. ventes publiques et chez les revendeurs, un riche butin sans trop de frais. Les tableaux de lïjaîtres y abondaient naguère. Je pourrais citer tel particulier de cette ville ayant dans son cabinet d'études ou dans son salon pour trente ou quarante mille francs de toiles, soit qu'il les tienne de ses pères, soit qu'il les ait recueillies dans les arrière-boutiques et les greniers de l'endroit. Quant aux meubles anciens , ils sont hors de prix , quoique nombreux , et lo trafiquant n'a guère laissé cette marchandise à la portée de personne, si ce n'est des touristes anglais.
Mais ce qui est mort, anéanti , disparu de partout, c'est ce quelque chose du vieux temps qui ne saurait « se
VUE PRISE A DliOiN. 195
saler » comme les iioëls bourguigaons, ni se conserver en bouteille comme le sang miraculeux des vignes de Yougeot, de Ghambolie et de la Romanée : je veux parler de cette bonhomie hospitalière dont on ne peut révoquer eu doute Texistence, mais qui ne se retrouve plus guère à Dijon.
Et cependant que manquerait-il au pays dijonnais pour être aimable 7 Ailleurs le ciel est-il plus limpide et plus coloré? Ailleurs le vent soupire-t-il plus harmonieusement dans les futaies? Ailleurs la fumée bleue s*envole-t-elle plus gaiement —à l'heure où le soleil décline—de rhumble toit sous lequel le colon, de retour, s'assied à la table rustique, environné de ses enfants mutins et joueurs?
La Côte-d'Or est riante et salubre ; elle est rayonnante de souvenirs glorieux.
Que manque-t-il à cette terre bénie pour que Ton s'y attache ; pour qu'on aille y mourir quand on n'y a pas reçu le jour; pour qu'on y retourne au déclin de sa carrière , quand on y est né? Que voulez-vous? Le niveau égalitaire a passé par là; les exceptions y souffrent et s'y cachent; le talent y languit ; les hommes d'élite y vivent en communion avec le passé, mais séparés du présent, c'est-à-dire en solitude.
Celui-ci, qui était né capable d'administrer une province, consume son activité en arrachant l'herbe de ses allées et de ses cours ; celui-là S savant digne de figurer
' M. Foissel, M. Franlin, M. Mignard, et quelques autres hommes d'élite à tous les points de vue : science, piélé, phi-
194 Vl£ PRIVÉE D'AUTREFOIS.
sur Tun des fauteuils de rAcadémie française , ose à peine s'aviser de publier à ses frais une brochure qui ferait sensation ailleurs et que là personne ne lit.
Tout est froid sous les rayons d'un soleil ardent. Les vins exquis 4i'y allument que le sang et laissent transir le cœur dans la poitrine. On y est exalté sans enthousiasme et voluptueux sans amour.
La seule chose où Tétranger ne trouve point de déception, ce senties campagnes ; on si hâte de s'y retrouver face à face avec le ciel, les arbres, les riches tapis de pampres beaunois, rouilles par les pluies d'automne, et avec les pressoirs, sinon avec les vignerons.
Pour moi, — il m'est arrivé souvent de comparer avec tristesse ce riche plateau méditerranéen où Dijon s'élève, sentinelle avancée du sud, au bord des steppes nues de la Champagne et de la Lorraine, Dijon , cité silencieuse et vide aujourd'hui, sous un ciel plein de rayons splendides et de chants d'oiseaux, — avec le
îosophie, laissent trop volontiers oublier au monde qui lies entoure ce qu'ils sont et ce qu'ils valent, pour qu'il n'y ail pas une saveur particulière au plaisir de les nommer à haute voix sur une plus grande scène. En ce sens, ils ont quelque chose à accepter d'un obscur touriste, qui aurait d'ailleurs tout à recevoir d'eux,*parce qu'il a tout à leur envier.
Quelque chose arrachera, bon gré mal gré, M. Mignard à son isolement : ses travaux sur les Templiers , sans précédent chez nos archéologues. Il se fera citer quelque jour au tribunal de l'Institut, pour avoir à y rendre compte de ces veilles laborieuses dont il a jusqu'à présent le tort de n'être pas assez fier.
Médoc, autre pays vignoble s'il en fut, où la gaieté du terroir semble Tenoporter encore sur la sérénité du ciel, et où les vignerons ne foulent les raisins dans les cuves profondes qu'au son des flûtes allègres et des violons babillards. Là, tout danse, rit et s'agite; ici, tout se fige et s'assoupit autant et plus qu'en Allemagne autour des gazettes, des tables d'estaminet chargées de pipes et de longs gobelets.
Et ce n'est point sans dessein que je nomme ici l'Allemagne ; car savez-vous ce que Ton boit de préférence à Dijon, capitale de la contrée de France la plus chère àBacchus et Tune des plus visitées par le soleil? De la bière, beaucoup de bière, toujours plus de bière. Le houblon s'y pavane parmi les treilles, et le brasseur est millionnaire quand le vigneron n'a pas de pain.
Que si vous souhaitez de voir la Bourgogne sous un autre aspect, et, sinon son aspect d'autrefois, du moins son aspect poétique, laissez le jour s'éteindre, les habitants rentrer un à un dans leurs maisons, portes et fenêtres se clore, et là, sur cette belle place Saint-Pierre, où jase nuit et jour, avec les échos métalliques des vieux murs du faubourg d'Auxonne et des grands marronniers du rempayt, la gerbe touffue d'un jet d'eau limpide et magnifique, asseyez-\ous sur un banc solitaire et lisez au clair de lune, assez lupiirieux sous ce beau ciel constellé pour rendre la flamme du gaz inutile, quelqu'une de ces ballades écrites de la même manière, il y a quinze ans, à Dijon, par le poète infortuné Louis Bertrand : .
196 VIE PRIVÉS d'autrefois.
Gothique donjon Et flèche gothique \ Dans un ciel d'optique.
Là -bas y c'est Dijon.
Ses joyeuses treilles N'ont point leurs pareilles ; Ses clochers jadis .
Se comptaient par dix.
Là plus d'une pinte Est sculptée ou peinte; Là plus d'un portail S'ouvre en éventail.
Dijon, moult te tarde * !
Et mon luth camard Chante ta moutarde Et ton Jaquemart'.
Louis Bertrand, qui n'était point né à Dijon, aimait celte belle ville « comme l'enfant, la nourrice dont il a sucé le lait; comme le poëte, la jouvencelle qui a initié son cœur.
« Il était assis un jour à l'écart dans le jardin de l'Arquebuse , ainsi nommé de Tarme qui autrefois y signala si souvent l'adresse des chevaliers de Papeguay. Immobile sur un banc, on eût pu le comparer à la statue du bastion Bazire, ce chef-d'œuvre du figuriste Sévallée et du peintre Guillot , représentaitt un abbé
* Le donjon du palais des ducs et la flèche des cathédrales, que les voyageurs aperçoivent de plusieurs lieues dans la plaine.
- Moult le tarde! ancienne devise de la commune de Dijon.
" Le Jaquemart de Dijon , assisté de sa femme et de ses enfants; sonne les heures sur le clocher de l'église de Notre-Dame. Cette fameuse horloge mécanique fut transportée de Cambrai à Dijon, en 1302, par le duc Philippe le Hardi.
VUE l»RiSE A DIJON. 197
assis et lisant. Rien ne manquait au costume de la statue. De loin, on la prenait pour un personnage , et de près on voyait que c'était un plâtre.
« La toux d'un promeneur dissipa l'essaim des rêves de Bertrand. » Ce promeneur était un homme maigre, mal vêtu, rechigné, mais d'une timidité honnête, le vrai poëte au dix-neuvième siècle , ère démocratique, où les Mécènes 3ont de quelque rareté.
Bertrand et le promeneur s'abordent; on causé de Tan. — Quest-ce que l'art? Et quelle manie avons-nous de lui sacrifier nos veilles et nos existences?...
Ils tournent et retournent la question, mais sans la résoudre. Le point d'interrogation demeure comme une menace à l'issue de cette causerie entre fous.
Bertrand, las de poursuivre l'art en Bourgogne, vint à Paris, ayant toujours devant les yeux son point d'interrogation, « lugubre comme une potence. »
Il mourut à l'hôpital dans le lit de Gilbert. Au point d'interrogation du poëte, répondit la croix de bois noire du tombeau.
Sainte-Beuve embauma le poëte mort dans un article élogieux de la Revue des Deux-Mondes, Justice et compassion tardives!...
Mais Dijon, Dijon qui aurait pu l'encourager, se faire de son nom une gloire de plus, Dijon qui, au dix-huitième siècle, aurait adopté et fait asseoir le pèlerin au banquet d'une amitié illustre, n'a pas pris garde à Bertrand, au dix-neuvième siècle, — et les Dijonnais ne savent seulement pas son nom !