‹ Histoires de la vie privée d'autrefoisChapitre 2 sur 12 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

Val-Richer, 31 mai 1853.

Il n'y a, pour Fauteur, qu'une manière de répondre dignement à Thonneur de la critique si bienveillante renfermée dans les lignes qui précèdent :

C'est de livrer à la publicité, après une revue sévère, , quelques autres études que, par une juste défiance de lui-même, l'auteur n'avait pas cru devoir comprendre dans un premier essai: •

Le patronage d'un nom aussi illustre lui en fait aujourd'hui un devoir. Il ne saurait y manquer, et il va se mettre en mesure d'offrir au public un second volume de la Vie, privée d'autrefois.

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HISTOIBES

DE

c^ps

On a peine à se figurer aujourd'hui que des gen^. de lettres, dans l'acception la plus spéciale et la plus moderne du mot, aient pu jamais rencontrer une société ainsi faite qull leur suffit, pour accomplir leur carrière, de leyr amabilité et de leur talent.

Il en était cependant ainsi autrefois. La haute société, sous Louis XIII et Louis XIY» accueillait et re-

t VIE PRIVÉE d'autrefois.

cueillait, non-seulement les écrivains^ mais les gens de lettres proprement dits, qui sont aux écrivains ce que Montaigne était à Amyot, son contemporain^ ou mieux ce que furent, par rapport à Mézerai, MM. de Voiture et de Balzac.

On ne saurait trop le répéter, il était difficile, à cette époque» de rencontrer un talent méconnu, une activité sans emploi, un plébéien qui ne pût arriver parce qu'il était plébéien. L'espèce des gens incompris est de création toute moderne.

Le génie avait comme le courage, pour se produire et se classer à son véritable rang, des voies promptes et directes. Témoin Molière, le fils d'un tapissier, dînant à la table du roi, sous les lambris qu'enfuma un jour la pipe de terre de Jean Bart, en présence du monarque. Et, sans invoquer d'aussibrillantes exceptions, Tii m'adresser au génie et à la bravoure en personne, ni sortir de Tépoque don^t il est question, — je trouve Vincent Voiture, fils d'un marchand de vins picard, transplanté de la boutique de son père à la cour, en qualité d'homme d'esprit, de poëte aimable et de galant épistolier.

On ne sait rien de la vie intime de Voiture, que son bien dire et sa grâce exquise à sourire et à saluer. Mais c'est encore un mérite et une preuve de bon sens et de ' tact exquis que d'avoir su butiner le miel de relations brillantes- et fastueuses avec les personnages historiques du temps, en marchant assez légèrement sur le sol de la politique, partout miné par l'intrigue, pour ne tomber darts ^uciin piège et ne point enfoncer !

MM. BE YOITURE ET MB bALXAC. 3

Le& biographies ont été aussi injustes envers Voiture que sont outrées les louanges posthumes à Mi prodiguées par son neveu Pinchesne. Je préfère toutefois les hyperboles de Pinchesne aux calomnies des biographes : c'était la voix du sang et la mémoire du -cœur, mémoire souvent peu cultivée par les neveux. "

Les hyperboles de Pinchesne étaient, d'ailleurs, en harmonie avec l'opinion qu'avaient gardée, du mérite de Voiture, les personnages illustres à qui les premières éditions de ses lettres étaient adressées ; sans quoi, par respect même pour le souvehir de son oncle, Pindiesne eût tempéré l'expression de 'soft admiration pour lui.

Un des plus plaisants reproches que les biographes Tdê V«oiture, autres que son neveu, lui aient faits, est tf avoir néçligé de parvenir aux plus hauts emplois, ' alors que 1 accès de ces emplois lui était si facile. lis prétendent qu'il en fut détourné par la passion du jeu, la paresse et le goût des frivolités. Pinchesne attribue ce désintéressement politique à l'amour de la liberté et au Culte des lettces. J'incline franchement pour cette dernière explicatiop.

Il est vrai que Voiture jouait gros jeu, s'ejidormalt avec délices au far niente et se faisait une affaire d'un bàl, d'une mascarade, d'une fête champêtfe et d'wi voyage d'agrément. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il fat envoyé par le due d'Orléans en Espagiîe, pour y solliciter des secours. Il n'eut pas, dans cette négociation, le succès de Fontrailles ; mais il y mérita l'estime du duc d'OUvarès.

4 ^E PRIVÉE d'aOTREFOIS.

Instrument passif d'une diplomatie dont il ne se constituait ni le [juge ni le champion, il n'encourut point la disgrâce de Richelieu, à la suite des événements qui coûtèrent la vie à de Thou et k Cinq-Mars. Il passa ces redoutables années en Espagne et sur les côtes de Barbarie, écrivant à la marquise de Sablé, au marquis de Pisani, à M. de Chaudebonne, à Puylaurens et au cardinal de La Valette.

Rentré en France, — et c'est ici que nous pouvons alléguer en sa faveur un fait singulier et presque sans exemple alors, — il n'oublia jamais ce qu'il devait au duc d'Orléans, son protecteur et son maître, dont il fut chéri jusqu'à la fin. On devine bien l'homme dévoué, Tami à l'épreuve, dans la constance avec laquelle il le suivit en Lorraine, à Bruxelles et en Languedoc, pendant sa disgrâce; et pourtant, il ne fut jamais par là assez suspect au roi et à-son ministre, pour être écarté des affaires et pour déchoir du rang nM)deste, mais honorable, où sa capacité Tavait placé. Aussi le voit^on accompagner Louis XIII dans plusieurs voyages, et jouir d une faveur qui entraînait sûrement avec elle certaines confidences, certains épanchements.

Il eut les bonnes grâces de Mazarin après celles de Richelieu, et c'est ce qui lui valut sa plaçp d'inirodue* feur chez la reiae. — Il était de l'Académie depuis 1654.

Biais le véritable théâtre de Voiture fut le célèbre hôtel dB Rambouillet.

Un mot sur cet étrange milieu dans lequel vécut notre personnage ne sera pas inutile pour expliquer le côté

le plus exubérant de cette vie, presque toute de représentation et d'apparences.

Qu'on se figure la haute société parisienne, l'élite de la noblesse, de la magistrature, du monde scientifique et même du clérical, éprise tout à coup des grâces;, de l'esprit, des idées de l'antiquité, révélée, depuis l'écroulement de Tempire d'Orient, par la fuite, vers l'Occident, de la civilisation gréco-romaine. Que Ton se figure, si l'on peut, l'amalgame de cette civilisation avec la galanterie chevaleresque ; l'invasion de l'esprit humain dans les bibliothèques latines et grecques multipliées par les machines de Gutenberg ; l'adoption d'une langue nouvelle^^ faite des racines de ces deux langues oubliées du monde et étudiées, durant des siècles, dans les cloitres seulement; l'engouement des héros de Plutarque dans des salons où l'amour et les passions politiques avaient été les deux nerfs de la vie et de la • conversation jusqu'alors; des noms de héros^ dedemid^ux et de nymphes substitués aux noms de famille véritables, jugés trop vulgaires malgré leulustre et l'antiquité de la plupart; la tradition et la nationalité repudiées en faveur de la mythologie et de l'histoire d'Athènes et de Rome ; Paris baptisé du nom d'Athènes ; la Cité devenant l'fJe de Délos; l'Arsenal, le palais de Jupiter; l'hôtel Séguîer, le palais de Solon ; la place Royale, la place Dorique ; le faubourg Saint-Germain , la petite Athènes; l'hôtel de Bourgogne, le grand Cirque; le qu;irtier Saint4Ionoré, la Normandie; le palais de Mazarin, le palais de Caton ; le Palais-Royal, le palais que

6 VIE PRIVÉE U'^OTREFOIS.

Sénèqueafait bâtir ; le cloître de Saiiit-Germain4'Auxer'* rois, le circuit des Saliens ; toute religieuse eloitrée, une vestale ; toute abbesse, une prêtresse de Diane ; la ville de Lyou, Milet; celle de Moulins, Murcie; Narbonne, iVarfcw; Bordeaux, ilcam; Poitiers, Argosi Aix, Corinthe; Tours, Césarée; la reine Christine de Suède, Olorinde; la Reine, Olympe ; et le duc de Longueville, Léonidas.

A la tête de ce mouvement se place Voiture. Balzac, Malherbe, Raean, Bensérade le suivent. On- ne cause plus : on disserte. On n'aime plus : on distille des phrases,. on analyse le sentiment. On raffine sur tout. On renchérit sur les alchimistes en matière d'obscurité et d'hermétisme. Les ruelles deviennent des Académies* les alcôves des aréopages philosophiques. On s'enthousiasme pour une locution nouvelle. On se ligue pour . un conte, un roman où les héros et les princes de l'histoire de la Grèce, de la Macédoine et de la Perse pensent et parlent comme des chevaliers errants. Ou dresse la carte du Tendre, espèce de jeu d'oie où les stations de la galanterie sont marquées et étiquetées. On ^ le temps de se livrer à ces plaisir» dont on fait de grosses affaires. On est fou sans rire. On institue une sorte de carnaval permanent. Ou dort sans quitter sou costume d'emprunt. C'est un entrain , une préot*' cupation, un bruit de ruche autour des énigmes à la mode. 11 ne s'agit plus du prêche, ni de la messe, ni des catholiques, ni des huguenots. Il s'a|itde savoir si Ton dira muscardin ou ijnuscadin, si Ronsard peut être

conservé, malgré ses archaïsmes , si le roi portera le surnom d'Alexandre, si Vouvrage de Tabbé de Pure, intitulé : Histoire du monde futur, est à la hauteur 4e VÂstrée. On fait des sonnets, et des commissions d'experts les discutent comme des projets de loi.

Benserade a écrit un sonnet sur Job, Voiture en dédie un autre à Uranie. Lequel est le meilleur? Deux parlis se déclarent la guerre : celui des Jobelins et celui des Uraniens.

L'Académie * n'est que la succursale d'un parlement littéraire présidé par des femmes.

Mais voici une faction nouvelle qui se déclare, celle des Âusoniers; son quartier général est Thôtel de Bourgogne, dont le théâtre prend le nom de Jeux du Cirque. La société des précieuses est fondée. Il y a des précieuses et des fausses précieuses. Horace (d'Aubignac), qui écrit contre elles et les tourne en ridicule, risquer d'être lapidé. Il se justifie comme il peut. On lui fait faire pénitence et on lui pardonne. Mais les carrosses roulent, la ville est en émoi ; que se passe-t-il à Paris? On va entendre la lecture de la Pucelle^ de Chapelain, chez la princesse Rozelinde (M.^^ de Rambouillet). Tout le monde est attentif et recueilli. Les premières pages lues, un murmure approbateur s'.élève de l'auditoire. Bientôt Tenthousid^me éclate. TweYhéroïne de Chrisantel Ghrisante est le premier des portes, un second Virgile, un demi-dieu !

■ On Favait nommée le Conseil privé de$ auieurs^

8 VIE PRITÉE d'autrefois.

Les deux géants de cette épopée en madrigaux sont : MM. de Voiture et de Balzac, sous les noms de Yalère et de Bélisandae.

L'un est sémillant et empressé auprès des précieuses en renom, à commencer par Panhénie (M"® Paulet), généralement admirée pour sa beauté, quoique trèsrousse. Mais elle est si blanche et elle a tant d'esprit ! Voiture, qui Tencense, est-il son amant en réalité? On Tignore. Voiture est un homme à bonnes fortunes pla: toniques, et tousses exploits ont produit, en définitive, « plus de rimes que de petits Voiture. » On ne lui connaH qu'une fille naturelle, çt encore n'est-il pas certain qu'il en soit le père.

Il est permis de se demander, surtout après avoir lu le volume des lettres amoureuses, si Voiture a jamais aimé. Occupé à minauder devant ce miroir qu'il porte partout avec lui. Voiture se montre, dans "ses odes en prose à la Beauté, moins épris de Glimène que de lui-même.

Il faut sans doute faire la part des pèlerinages obligés dans le pays de Tendre, pèlerinages de bon ton, dans lesquels on était excusable d'emporter plus de rhétorique qu^ de ferveur. Mais la nature a des voix que nul cérémonial ne saurait faire taire, et Taceent du cœur manque k ces mélodies plaiiHives. Partant elles ennuient jusqu*à Tantiquaire, peu difficile pourtant en matière d^ sentiment, et toujours prêt à imaginer des horizons der rière les portes fermées et de vastes souterrains sous es moindres voûtes.

Rien ne s'applique mieux aux lettres de galanterie

ëe M. de Voiture, que ces vers de Voitnre lui-roênae :

Amour rend tous les siens heureux, Et jusque dans les maux couronne ses fidèles.

Ceux qui font en aymant des plaintes éternelles, Ne doivent pas estre bien amoureux.

Voici toutefois des quatrains parfumés d.'une exquise tendresse, à moins: que la rareté du lait. ne nous dispose trop favorablement en leur faveur. — A qui ces vers Bont-ils adressés? Je n'ai pu le savoir. Toutes les éditions gardent le silence ; mais cette discrétion même est propre à intéresser pour les vers et pour la persouue qui en était l'objet :

Ce soir que vous ayant seulette rencontrée, Pour fçuérir mon esprit et le remettre en paix, . J'eus de vous sans effort, belle et divine Âstrée S La première faveur que j'en reçus jamais,'

Que d'attraits,^{ue d'appas vous rendaient adorable! Et que d'intimes feux me vinrent enflammer !

Je ne verrai jamais rien qui soit tant aimable, Ni vous, — rien désormais qui poisse tant aim«r.

Les charmes que l'amour en vos beautés recelle Etaient plus que jamais puissants et dangereux. dieux! qu'en ce moment mes yeux vous virent l^^lle ! Et que vos yeux aussi me firent amoureux !

La rose ne lait point d'une grâce pareille, Lorsque pleine d'amour elfe rit au soleU ; Et l'orient n'a pas, qua^d l'aube se réveille, La face si brillante et le teint si vermeU.

* Saumaise a omis Astrée dans son Dictionnaire des Précieuses^ et la dame à qui Voiture s'adresse ue doit pas être confondue avec l'Iiérolne du roman d'Honoré d'Urfé.

1Q VIE PRIVliE b'aUTRSPOIS.

kn hasird d'.en mourir dés, qu'à la flamme il touche, Le papillon y court, comme à vous mon esprit. Je pris donc un baiser sur votre belle bouche!..: Mais las ! ce fut plutôt le baiser qui me prit !

Mon âme, de mon sein a passé dans le vôtre»

Ivre de ce nectar qui charmait ma raison ; Et sans doute elle prit une porte pour Vautre, Et ne lui souvint plus quelle était sa maison.

Mes pleurs n'ont pu depuis ilcchir cette infidèle A quitter un séjour qu'elle trouva si doux :

Ëti je suis en langueur, sans repos, et sans elle, Et sans moi-même aussi, — lorsque je suis sans vous !

Molière, si sévère pour certains sonnets et madrigaux de la même école, n'eût-11 pas été fléchi par Témotion qui palpite sous les dentelles de ces strophes? Eut-il, au nom du goût, tourné en ridicule cette, âme qui se trompe de porte et ce baiser qui prend pUdôt quil ri est pris, comme cette maxime débitée aux pieds de Philis inexorable par un Tircis en habit à la française :

Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours ! j

Je rignore ; mais j'avouerai sans vergogne être de ceux qui demandent grâce, même pour le sonnet à Philis! Foin des théories de collège! C'est se plaindre que la mariée est trop belle, qye tle trouver trop d'amour entre deux rimes et trop d'esprit à Tamour. — Qui donc à le droit d'être ingénieux si ce n'est lui?

Mais l'amour ne se bornait point alors à être ingé^

Dieux ; il était pédant. C'était une manière de strstégiste-apothicaire» composant ses mixtures philosophiques à Taide de besicles que ne dédaignaient point de porter les nez les plus jolis de Tile de Cythère, et faisant le siège d'un cœur la plume à la main (a).

En sacrifiant à ces fadaises quasi-magistrales et à ces folies qui ne riaient point , Voiture ne put chasser son naturel jovial et même satirique, au point de ne jamais trahir dans ses lettres la verve picarde qu'il avait sucée avec le lait maternel*

Assez gai pour être niaiseur à la façon des enfants» il lui arrivait , chemin faisant » de donner son coup de griffe, mais avec prudence et toujours sous la forme du plus epurtois badinage.

Il existe une lettre de lui , où ses qualités d'écrivain , les plus , exquises et les plus opposées, se trouvent réunies avec un art plus réel qu'apparent, et de^manière à caractériser les allures sémillantes et enjouées de son esprit et de sa personne.

c( Monseigneur, écrit-il au cardinal de La Valette peu de temps après son admission dans Tintimité de ce seigneur et des habitués de Vhùiel de Rambouillet, je vois bien que les anciens cardinaux prennent un^ grande autorité sur les derniers reçus, puisque vous ajant écrit beaucoup de fois sans avoir reçu une de vos lettres, vous

vous plaignez de ma paresse à votre égard Vous

saurez que six jours après l'éclipsé. M™® la princesse, M"« de Bourbon, M°»^ du Vigean, M™« Aubry, M"« de Rambouillet, M"^ Paulet, M. de Ghaudebonne et moi,

i^ \1Ë PRIVÉE d'autrefois.

partîmes de Paris sur les six heures du soir, pour aller à la Barre, où M"*® du Vigean devait donner la collation à M"^® la princesse.

« Nous ne trouvâmes en chemin aucune chose digne d'être refearquée, sinon qu'à Ormesson un grand chien vint me faire fête à la porte du carrosse (Vous serez averti, s'il vous plaît, monseigneur, que toutes les fois que je dirai nottô* t;im^5, nous nllâmes , c'est ma nouvelle dignité de cardinal qui parle).

« De là, nous arrivâmes à la Barre et entrâmes dans une salle où Ton ne marchait que sur des roses et'de la fleur d'oranger. M"*® la princesse, après avoir admiré celte magnificence, voulut aller voir les promenoirs, en attendant l'heure du souper.

« Le soleil se couchait dans une nuée d'or et de pourpre ; il ne restait de ses rayons qu'une clarté vague et douce ; Tair était sans veut et sans chaleur, et Ton eût dit qu'à l'envi de M"** du Vigean, la terre et le ciel V4)ulaient festoyer la plus belle princesse du monde.

c( Après avoir traversé un parta're émaillé de mille fleurs et de grands jardins tout pleins d'orangers, la princesse arriva en un bois où depuis plus de cent ans le jour n'avait pénétré, en sorte que l'on peut dire qu'il y entra avec elle.

« Au bout d'une allée couverte, longue à perte de vue, nous trouvâmes une fontaine qui versait à elle seule plus d'eau que toutes celles de Tivoli. A l'entour, vingtquatre violons rangés surmontaient à peine par leur musique le murmure des eaux jaillissantes.

a En avançant, nous découvrîmes dans une grotie artificielle une Diane de douze à quinze ans^ plus belle que les forêts de Thessalie ne l'ont jamais vue. Elle portait ses flèches da«s ses yeux et avait tous les rayons de son frère absent. — Autour d'elle, dans uite autre niche, était une des nymphes de Diane, digue en tout point de la beauté de la déesse, et ceux qui ne croient point à la mythologie crurent que c'était M"® de Bourbon et la pucellePriaude. Et, à la vérité, elles leur ressemblaient fort !

« Tout le monde était, sans proférer une parole, ett admiration de tant d'objets charmants, quand tout à coup Diane bondit légèrement hors de sa grotte, et, avec une grâce qu'on ne peut dire, commença un pas de ballet qui ^Ura quelque temps autour de la fontaine. — Cela est étpai>ge, monseigneur, que parmi ces plaisirs, qui devaient tenir esclaves nos yeux et nos esprits, on ne laissa pas de se souvenir de vous. Tout le monde • trouva qu'il manquait quelque chose à tant de contentement, puisque M"*« de Rambouillet et vous n'y étiez point. Alors je pris une harpe et chantai :

Pues quiso me suerte dura, Que fallando mi seniH*.

Tambien faltasse mi dama...

et continuai le reste si mélancoliquement, qu'il n'y eut personne, en la compagnie, à qui les larmes ne vinssent , aux yeux.

« Et cela eût duré trop longtemps, si les violons

14 VIS Pftivric d'ajhtrbpois.

n'êaMent vitement sonné une saraban4d si gaie que tout le monde se leva aussi joyeux* que si de rien n'eût été.

« Et ainsi sautant, voltigeant, pirouettant et capriotont, nous arrivâmes au logis (c'est toujours le cardinal que vous savez qui parle !), où nous trouvâmes une table qui semblait avoir été servie par les fées l

« Monseigneur, — continue gravement le soi-disant cardinal, — ceci est un endroit de l'aventure qui ne se peut décrire. Certes, il n'y a pas de figures de rhétorique qui puissent représenter six potages, qui s'offirirent d'abord à nos yeux. Gela y fut particulièrement remarquable que, n y ayant que des déesses à table et deux dami-dieux, M. de Chaudebonne et moi, tout le monde y mangea, ne plus ne moins que des personnes mortelles.....

« Et entre autres choses, il y avait douze sortes de viandes et de déguisements dont personne n'a encore oui parler et qui n'ont même pas de nom. Cette particularité, monseigneur, a été rapportée à M"*^ la Mareschale, et quoiqu'on lui ait donné vingt dragmes d'opium de plus qu'à rordinaire, elle n'a jamais pu dormir, de dépit de n'avoir pas été du festin.

c( Souffrez maintenant, monseigneur, que je ne vous flatte point et qu'en historien fidèle je raconte nuement les choses comme elles sont. Du commencement du souper on ne but pointa votre §anté, pour ce que Ton fut fort diverti. Et à la fin on n'en fit rien non plus, pour ce qu à mon avis on ne s'en avisa pas.

MM. DE TOITUMI^ ET PE BAIJUG. i5

c< A est vm.que je suis oUigé de. reodre le témoigoage à la xérité, que ce ne fut point manque de souvenir !

« Au Sortir de table, le bruit des^violons fit monter tout le monde en haut, où Ton trouva une chambre si . bien éclairée qu'il semblait que Phébus s*y fût retiré tout entier. Là le bal recommenç^a en meilleur ordre^et plus beau qu'il n'avait encore été. Et la plus magnifique chose qui y fut, c'est, monseigneur, que j'y dansai.

« M"® de Bourbon jugea, à la vérité, que je dansais mal, mais que je tirais bien les armes, pour ce qu'à la fin de toutes les cadences, il semblait que je me misse en garde.

a Le bal continuait avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l'on entendit dehors obligea toutes les dames à mettre I^ tête à la fenêtre, et l'on vit sortir d'un grand bois, qui était à trois cents pas de la maison, un tel nombre de feux d'artifice qu'il semblait que toutes les branches et les troncs des arbres se convertissent en fusées, que toutes les étoiles du ciel tombassent et que la sphère de feu voulnt prendre la place de la moyenne région de l'air : trois hyperboles, monseigneur j^ifesquelies appréciées et ré- . duites à la juste valeur ^es choses, valent bien trois douzaines de fusées !

« Après quoi on se résolut à partir, et l'on reprit le chemin de Paris à la lueur de vingt flambeaux. Nous traversâmes tout TOrmessonnois, les grandes plaines d'Ëpinay et passâmes, sans résistance aucune, par le

16 VIE Pftl^E D^àUTHfiFOlS.

milieu de Saint-Denis. M'étaut trouvé dans le carrosse auprès de M"® ***, je lui dis de votre part, monseigneur, un Miserere tout entier, auquel elle répondit avec beaucoup dé gentillesse et de civilité.

« Nous chantâmes en chemin une infinité de Sçavants, de Petits-Doigts, de Bonsoirs et de Pon-Bretons. Nous étions environ une lieue par delà Saint-Denis, et il était deux heures après minuit, quand il arriva un adcideut que je crus devoir être cause de ma totale destruction , car le travail du chemin , la promenade et Texercice du bal m'avaient fort appesanti.

•«• Vous savez, monseigneur, qu'il y a entre Paris et Saint-Denis une petite bourgade appelée La Villette. OT; au sortir de là, nous rencontrâmes trois carrosses, dans lesquels s'en retournaient les violons que nous avions fait jouer tout le jour. Mais voici, monseigneur, qui est horrible : le diable alla mettre dans l'esprit de M"® *** de leur faire commander de nous suivre et d'aller donner des sérénades toute la nuit. Cette proposition me fit dresser les cheveux sur la tête !

a Cependant tout le monde l'approuva ; on fit arrêter les carrosses; ou leur alla dire le commandement. Mais de bonne fortune les bonnes gens avaient^aissé leurs violons à la Barre. Que Dieu les bénisse!...

« Par là, monseigneur, vous pouvez juger que M"* *** est une aussi dangereuse demoiselle, pour la nuit, qu'il y en ait au monde!...

« Nous continuâmes notre chemin assez heureuse^ ment, si ce n'est qu'en entrant dans le faubourg nous

trouvâmes six grands plâtriers tout nus, qui passèrent devant le carrosse où nous étions. Enfin nous arrivâmes, et ce que je m'en vais vous dire de Paris est plus épouvantable que tout le reste : une grande obscurité couvrait toute la ville, et au lieu que nous l'avions laissée, il n'y avait que sept heures, pleine de bruit, d'hommes, de carrosses et de chevaux, nous trouvâmes un grand silence et partout une effroyable solitude, et vîmes seulement quelques animaux qui, à la lueur de nos flambeaux, se cachaient. Mais, monseigneur, je vous dirai le reste de cette avejiture une autre fois... »

Aimable conteur ! que d'esprit et à' humour dans te récit de cet imperceptible événement d'une soirée passée à la campagne en grande compagnie ! Deux siècles plus tard , cette bluette se fait lire encore, et Topil de l'artiste y trouve toutes choses si bien éclairées et si bien en place, la scène est si visible et si nettement décrite en peu de mots, qu'il semble que Gallot se soit chargé de la maqueiie, pour aplanir au peintre moderne toutes les difficultés du tableau.

Par malheur pour Voiture, on vient de le voir tout entier dans cette lettre folle. Voiture était un de ces gens dont Bossuet a dit qu'ils n'habitent que les dehors de leur âme. C'est en vain qu'on demanda au recueil volumineux de ses lettres pimpantes un cri de l'âme, un mot de vraie philosophie. C'est là un reproche beaucoup plus sérieux à lui adresser, que celui de n'avoir jamais été ni conspirateur ni chef de partisans, et de s'être contenté de sa place d'introducteur des ambassadeurs chez la

i% VIE PRIVEE D* AUTREFOIS.

reine» d'une sinécure de 20,000 livre» par aa %% de son fauteuil a rAcadémie.

Sa mort fut consignée en langue attique (6) dans les annales de la société des Précieuses. On y lit :

« Valère, le grand ministre des Précieuses et le fondateur de leur empire, a passé la barque inévitable Tan mil six cent quarante-sept. Sa mort causa un grand trouble jusqu'à Télection d'un nouveau ministre. Enfin Sé^ostris (Sarrazin) fut choisi pour le remplacer. Il donna jalousie à plusieurs et fut lui-mén>e jaloux du défunt.

c( Sésostris lui-même paya son tribut à la nature l'an mil siK cent cinquante-cinq. Il fut pleuré ; mais la mort dÊîParthénie (M'^' Paulet), arrivée la même année, ne cpûta pas à la société moins de larmes.

« En mil six cent quarante-quatre, naissance de Cassandre, qui devait apprendre aux Précieuses et à leurs alcovistes à bien faire l'amour.

« Le même auteur a donné la Belle Egyptienne (Gléopâtre) ; mais il a baissé les deux dernières années de sa vie.

c( L2i J^ersàide (le roman de Cyrus) est entrée dans les ruelles sous les auspices de Scipion (le duc d'Anguieti). '

« délie (le chef-d'œuvre de Sophie) naquit Tan mil six cent cinquante-quatre, et mit le Royaume de Tendre en vogue.

c< L'année d'après, Ghrisante (Ghapelaûi) engeadra son Hérdine, Sophie (M"° de Scudéry) et Chrisaute se , brouillèrent et finirent par se raccommoder,

« Bientôt Clitifon (l'abbé Gottin) fit de grands remue-

MM. DE YOITURE ET BE BALZAC. i9

ments contre Sophie. Eniin^ en mil six ceut einquauteneufy année terrible, Molière... Mais le nom des Précieuses ne servit qu*à attirer un moment la foule au Cirque des Grecs, et le triomphe des véritables Précieuses n'en fut que plus assuré et plus éclatant. C'est même Tan d'après que fut dressé leur dictionnaire ! » C'est ainsi qu'on écrit l'histoire. Les Précieuses se tinrent pour victorieuses à compter du jour de leur irrévocable défaite. Mais elles ne virent point que leur ^faite était encore une victoire, et que sans la délicatesse qu'elles avaient introduite dans la vie privée d'alors, en créant les salons proprement dits, la haute comédie de Molière, qui fut l'expression de cette société nouvélld^ n'aurait pas eu raison d'être ; les rôles élégants n'auraient pas été créés ; la scène fût demeurée dans les régions inférieures du Médecin malgré lui et de M. de Pourceaugnac.

Nous venons de voir qui était Valère. Passons à Bélisandre. L'un vaut l'autre, à cette différence près que Balzac était plus pédant encore et ne badinait jamais, ..C'était la gravité oratoire incarnée. Précurseur de jBossuet, quoique laïque, il donna du nombre et une ari^ocfatiqve majesté à la prose; il l'épura, comme Malherbe la poésie. Il fit plus : il la mit dans un corset et l'afAibla d'une perruque. En somme ^ la langue y

20 VIE PRIVÉE D^ADTRÊFOIS.

gagua en grandeur ce qu*elle y perdit en naïveté et en richesse. Bientôt, le bon Amyot, relégué parmi les docteurs hermétiques et les écrivains ostrogoths, devait être aussi peu lu et aussi inintelligible que Gomines ou que Grégoire de Tours, bien qu'il ait écrit, comme Brantôme et Ronsart , le puissant et robuste français des Valois.

Que si l'on recherche Thomme sous l'écrivain, Tami sous l'homme du fflonde, on trouve un caractère sûr, mais hautain, ou ppur mieux dire entiché de son rôle de réformateur littéraire , un peu comme les maîtres d'écriture sont entichés d'une nouvelle méthode de leur invention. G'est le côté puéril de cette intelligence honnête et droite. Fidèle à ses amis, il ressentait avec vivacité toute atteinte portée au mérite de cette prose dont il ajustait si artistemeut les syllabes, et qu'il couchait, avec une béate gravité, sur copie.

Si Balzac fut le premier des prosateurs du dix -septième siècle et le chef de leur école, il fut le defïiier des patients enlumineurs du moyen âge. Seulement son luxe, au lieu de consister dans l'ajustement de vignettes exécutées à la loupe, porta sur des périodes très-savamment élaborées.

On cite, à la louange comme à l'honneur de Voiture, l'emprunt qu'il fit à ce dernier d'une somme de quatre cents écus^ demandés avec une amitié confiante, octroyés avec une grâce et un eioipressement sans prix. Le porteur de la demande était aussi porteur d'un billet de Balzac, donnant reconnaissance de la dette. Voitui^e

fournit la somme et rendit le billet, après avoir écrit au bas :

<x Je reconnais devoir à M. de Balzac la somme de huit centS'écus, pour le plaisir qu'il m*a fait de m'en emprunter quatre cents. »

Ce trait suffit pour montrer que MM. de Voiture et de Balzac étaient de parfaits gentilshommes.

Balzac survécut de vingt ans à Voiture ; mais il ^'éclipsa de l'hôtel de Rambouillet peu d'années après lui. Il avait éprouvé des ennuis dont un homme de son caractère soucieux ne se remet guère.

En effet^ tandis que Malherbe, qui ne louait jamais personne, se plaisait à reconnaître le mérite de cet écrivain, un Feuillant, dom André de Saiut-Denys, le mettait au-dessous de tou» les auteurs en renom. Le général des Feuillants, un nommé Goulu, se mêla de la querelle, et au lieu de l'apaiser, plaida en deux volumes contre le célèbre fpistoUer. En attaquant les écrits, il ne ménagea point la personne.

Balzac feignit d'abord de bien prendre les attaques de ces gladiateurs de plume, comme il les appelait. 11 pria même le chancelier Séguier de ne point s'opposer \ la publication de ces cruelles censures.

« Il y a, disait-il, une petite bibliothèque de libelles écrits contre moi. Je suis presque bien aise qu'elle se grossisse. »

Presque y mais pas tout à fait, el peu après, pas du tout. Il tond)a dans une mélancolie noire et vainement dissimulée.

i2 VIE I^RITiE d'autrefois.

Autre déboire dd Balzac : un livre de lui, le Prmee,' fut condamné par la Sorbonne et brAlé publiquement 6 Bruxelles.

Balzac était pourtant bon catholique.

Le Prince était pourtant Tapologie de Richelieu.

Un beau jour donc Balzac plia bagage et annonça Tintention de retourner dans ses terres; mais il n'ajoutait point qu'il avait l'intention de n'en plus revenir.

Quand on songe à cette retraite , à cette abdication précoce d'une vie belle encore et peuplée d'amitiés illustres et des plus honorables compensations, on se prehd h douter que ces petits déboires, tels que les pamphlets de quelques ignorants et de quelques sots, ou que Tautodafé d'un livre à l'étranger, aient pu dégoûter à ce point Bélisandre du palais où il était roi, du temple littéraire où il était dieu. — C'est peut-être ailleurs, et dans une négligence plus sensible que les colères d'un Goulu ou d'un Dom André, qu'il faut chercher la véritable source des amertumes dont l'âme de Balzac ftit aigrie.

Au début de'^sa carrière, il avait été, au retour d'une mission à Rome à lui confiée par le cardinal de La Valette, honoré d'Une grande distinction par Mgr. l'évêque de Luçon. Le futur cardinal lui avait fait une infinité de caresses, l'avait traité « d'homme rare et de personne extraordinaire. »

« M' ayant un jour prié à dtner, raconte Balzac, il dit à force gens de qualité qui étaient à table t

« Voilà un homme à qui il faudra faire du bien quand

MM. DE YOirURE «T DE BALZAC. 25

»€^ le pourrons. Il faudra commencer avec lui par une abbaye de 10,000 livres de rente. »

a J* avais alors vingl-trois ans, ajoute Balzac, et les promesses de Tévêque ont été-oubliées par le cardinal : j^ n*ai jamais rien touché de ces rentes d*une abbaye en Espagne. Quoique gentilhomme, Je n'ai pu ni entrer dans les affaires, ni suivre la carrière de l'Eglise. »

N A combien de gens d'élite, pour qui le mouvement aseensionnel de la réputation et de la fortune a été lent, est-il arrivé de tressaillir en retrouvant, dans quelque tiroir, une vieille lettre leur promettant un puissant secours pour triompher de la seconde, ou leur prédisant la première k courte échéance ! La lettre est datée de 1622; ou avait vingt-trois ans alors!... On en a cinquante et quelques aujourd'hui, et les services promis n'ont point été rendus ! Et la fortune, sans se montrer précisément rebelle, n'a jam^tis donné de bonne grâce le peu qu'elle s'est laissé ravir !

Cette «nnée 1622, c'est la date d'uiîe lettre peu connue, écrite par Richelieu à Balzac. Vingt-trois ans, c'est l'âge que Balzac avait alors. On jugera par le ton de la lettre de ce qui manquait encore à la taille de l'évêque de Luçon pour être le cardinal que Ton sait!

« Octobre t622.

«Monsieur, l'une et l'autre des lettres que j'ay receues de vostrepart en mesme temps sont telles qu'en faisant paraistre l'affection que vous avez pour moi H la bonté de vostre esprit, elles estoient aussy capables

t4 V|E PBIVÉE D'AIJTftBFOlS.

de donner de la vanité à \H)e personne qui ne se cognoistroit pas ; maris moy qui n'ignore pas quel je suis, je me suis contenté de lire en icelies et souhaitter quant et quant les qualitez qui me sont nécessaires pour m^acquitter dignement de Vhonnew qu'il a pieu au roy et à la reyne me procurer. Je les demande à Dieu à ceste fia, et si en servant son Eglise et ceux à qui je doibs ceste dignité, il se présente occasion de vous tesmoigner combien f estime et la bonne volonté que vous avez en tout ce qui me touche, et vostre mérite, vous advouerez que je suis plus d'effect qtÂC de parolles.

« Monsieur, voatre, etc. »

Nous avons vu que, vis-à-vis de Balzac, Richelieu fut a plus de parolles que d'effect. » Balzac, du moins, put songer qu'il avait en mains un curieux autographe, et comparer tout bas le Richelieu de la veille avec celui du lendemain.

Mazarin ne fit rien de mieux en sa faveur, bien qu'à l'égard de Voiture il se fût montré jusqu'à prendre parti pour Técrivain contre ses détracteurs, et qu'il eût gratifié de cinq cents écus M. Costar ' pour avoir écrit une défepêe de Yoiture en réfutation des attaques passionnées de Girac.

^ Costar (Pierre), dont le vrai nom était Costaud, et qui en changea comme tout le monde alors et avec plus de raison, puisqu'il n'y pouvait rien perdre en illustration, étant le fils d'un chapelier. M»« des Loges disait de lui : que c*était le pédant le plus galant et le galant le phs pédant qu*on eût encore rencontré.

Passons maintenant de la période active de la vie de Bàhac à la période contemplative. Quittons Paris et la cour pour la villégiature de l'Ângoumois.

Il est piquant de savoir ce que Balzac préférait au commerce du plus beau monde et aux duels d'esprit de Vhôtel de Rambouillet.

Et, à ce sujet, il m*est arrivé de maudire la rage qu'avait ce grand épistolier de s'occuper exclusivement des Romains et des Grecs. — Ils ne songeaient point, ces érudits de Tavant-dernier siècle, qu'un temps viendcait où rhistoire de leur vie privée ferait plus de plaisir à connaître que les ressources de leur bibliothèque, et que l'on donnerait volontiers, un jour, le Romain de M. Balzac et YEntretieny du même, sur la conversation des Romains, pour savoir par le menu ce qui se disait, sous le manteau de la cheminée, dans les couvents et les gentilhommières de l'Ângoumoisetdu Limousin.

Il était de mode alors de vivre intellectuellement hors de son époque et de prendre plus de souci de ce qu'avaient pensé Âristote et Gicéron, que de ses propres sentiments.

G'est donc presque par hasard que nous savons comment vivait notre futur académicien en sa petite seigneurie de Balzac, le peu de gens qui l'y voyaient, les larmes amères que lui a coûté la mort deGonrart, son alter ego y amitié profonde, douleur qui accéléra son abdication d'homme du monde et d'homme de cœur *.*

* On sait que rAcadémie française, dont Yalentin Gonrart fut le premier secrétaire perpétuel, regarde cet écrivain de se-

ÊB vie privée d'autrefois.

Cette amitié nous est révélée par plusieurs centuries de lettres qu'il lui écrivit, comme on disait alors, mais où le rhéteur à talons éclipse Thomme sensible, et oh ne perce que par endroits et sous une forme étudiée, la mélancolie qui faisait le fond du caractère de Balzac.

cond ordre comme son père et son créateur. Ce fut daus sa maison que cette iHustre compagnie se forma, en 1629, et s'assembla jusqu'en 1654. Sa douceur et sa politesse lui tenaient lieu du grec et du latin qu'il ne savait guère, oe dit-on ; mais il n'^est pas le seul homme d'esprit et de cœur qui n'ait pas fait ses humanités. '

Conrart avait une admirable qualité, que les biographes, plaisantes gens quelquefois, il faut en convenir, lui reprochept comme un défaut : Conrart excusait trop ses amis!

Ce. défaut lui a procuré les vraies jouissances de ce monde; il en a été récompensé dés cette vie comme d'une vertu, par la conGance et le secret de ce qu'il y avait de plus grand dans le royaume, en hommes et en femmes.

On le consultait sur les plus grandes affaires, et sa connaissance du monde, unie a une droiture et à une perspicacité remarquables, comme à la plus vive tendresse pour ceux qui Tadmettaient dans leur intimité, faisait de lui la ressource des cœurs blessés comme des politiques en détresse.

Et pourtant Conrart ne fut jamais traité d'ambitieux ni d'intrigant, parce qvt'û ne profitait point de sa position pour luimême.

Conrart, chéri de tous les plus émineats catholiques, était un zélé protestant. Honneur à ces gens qui feraient inventer la tolérance, quand la tolérance n'aurait pas existé avant eux !

Tel était Tami intime de Balzac, tel fut l'homme dont la perte devait accélérer la descente du solitaire d'Ângoulème sur le penchant qui mène au tombeau.

MM. DE YOITVHfi ET DE BALZAC. 27

Il DOMd est resté nn mot de lui, exprimant à merveille cette tristesse latente, qui le dégoûta ayant le temps de ses correspondances illustres et dé sa gloire littéraire, pour ne lui laisser d'autre souci que celui de sa paix dans cette vie et de son salut dans l'autre ; il disait, à propos de la mort de Gonrart :

« L'absence qui sépare ceux qui vivent de ceux qui ne vivent plus, est trop courte pour mériter une longue plainte!]»-

Et ifséchâit ses pleurs pour un jour, quitte k repleurer le lendemain.

Balzac habitait donc le village d*oil il tirait son nom, petite seigneurie perchée au bord de la Charente et dont le petit manoir des Balzac était le principal bâtiment. Balzac est située dans le voisinage d'Ângouléme, sur un sol qui était alors planté de chênes, de frênes, de charmes et de châtaigniers. Depuis lors, les forêts se sont repliées peu à peu sur les sommités voisines, et ne valent pas plus la peine de figurer sur une carte qu'à Hiersac, à Saint-Âmand et à. Larochefoucauld.

A part les grands vents de l'ouest et du sud qui venaient aux équinoxes gémir et pleurer aux portes et aux fenêtres mal closes du château, le solitaire jouissait, les trois quarts de Tannée, d'un climat agréable et tempéré sous un ciel presque toujours serein.

Là, point de ces grands froids qui figent le sang et qui sont suivis de chaleurs violentes et soudaines. Le pays d'Angouléme a quelque chose d'aéré, de découvert, d*uniforme et de sérieux comme son nom. On v meurt

28 VIE PRIVÉE D'AlilKBFOlS.

de fièvres bilieuses et de rhumatk^es, bien plutôt que

d'une fièvre cérébrale. C'est un pays d'oies sauvages et de grues, de cygnes même dans la saison ; point de grand gibier ni d'oiseaux de proie. La couleuvre qui y rampe n'est pas venimeuse; mais elle y abonde. J'ai lu quelque part que « les rivières y sont pavées de truites, lardées d'anguilles et bardées d'écrevisses. » M. de Balzac ne risquait point d*y manquer de vivres; mais il y manquait certainement de convives, et son tempérament de héron s'y fortifia aux dépens de sa sociabilité. En face des calcaires dénudés et blanchâtres des collines voisines, d'un ciel d'opale, de végétaux au^ feuillage sombre et épais, il se recueillit dans un isolement douloureux et devint atrabilaire. Les restes de son commerce de jeux d'esprit gravement tournés et de civilités écrites, avec ses illustres contemporains, lui furent à charge. Il s'aperçut que son cœur d'homme, alt^é par le deuil et le célibat, demeurait aride au banquet des vanités mondaines, et que la soif de l'âme y résistait et demeurait et le tourmentait.

a Je suis assassiné des civilités qui me viennent des quatre parties du monde, s'écrie-t-il. Il y a sur ma 4able cinquante lettres de personnes qui me demandent des réponses éloquentes, des réponses a être montrées, des réponses à être copiées, des réponses à être imprimées. J'en dois à des têtes couronnées, à la reine Christine ! ... »

Balzac était à table quand il reçut la nouvelle de sa réception à l'Académie française. Cela faillit l'empêcher d'achever son repas. De contentement, pensera-t-ou !

Oh ! que neiini : il songea seulement qu'il serait contraint d'aller à Paris pour y lire un discours d'entrée.

Toute réflexion faite, il n'y alla point. Il se contenta d'envoyer à son ami Duchâtelet quelques fragments à lire — pour la cérémonie. Il fallait être Balzac pour obtenir cette faveur d' exception, qui ne s'est pas renouvelée. L'Académie s'en contenta, et le récipiendaire n'y perdit rien de la sympathie de ses collègues (1634).

A ce propos, il faut savoir ce qu'on appelait la table dans ce pays et dans ce temps-là. On mangeait du pain de seigle, fût-on le seigneur de Balzac, en Angoumois. Le pain de froment était un luxe d'hospitalité, comme en d'autres lieux et en d'autres temps la brioche. On buvait le vin du pays, vin limmisin que l'on tirait à la pièce au moment de chaque repas.

Chacun mangeait la soupe dans son écuelle, à neuf heures du matin, pour déjeuner. Le dimanche, à diner : le bouilli ; le soir : la longe de veau.

Lundi : bouilli fricassé, blanquette ;

Mardi : volaille ;

Mercredi : omelette au lard ;

fcudi : gigot rôti ;

Vendredi : morue ;

Samedi : purée de haricots.

Voilà un menu assez claustral pour un petit prince. J'ai les preuves.

C'est puéril dira quelqu'un. Eh ! n'est-ce pas là de l'histoire encore? Et ne connaît-on pas mieux \ine époque par ce document que par la chronologie de

30 ME PRIVÉE D*AUTHEF01S.

ses actes diplomatiques et le récit de ses bataille^?

C'est le fond réel sur lequel le reste ne fait que passer.

D'ailleurs, quim'aime me suive ! Le lecteur qu'ilme faut sera même content de savoir que la bonne viande coûtait alors trois sols la livre, et qu'il en fallait chaque semaine, au château de Balzac, pour environ deux petits écus.

L'économie était de tous les jours ; mais quand il s'agissait de recevoir un passant, un ami, un hôte^ de rendre une politesse à un seigneur du voisinage, rien n'était épargné : on tuait le veau gras.

Le beau linge de table sortait alors des armoires, et l'on remontait la saveur de la piquette indigène par l'addition d'épices et d'aromates de l'Inde.

Une boîte aux épices, boîte en fer-blanc à quatre comj^artiments dans l'un desquels figurait,avec une petite râpe, la classique noix muscade, était placée au milieu de la table, et chaque convive en aiguisait son appétit à son gré.

 Balzac et partout aux environs on dînait à midi, ou soupait à six heures, on se couchait à huit heures en hiver, à neuf en été. Peu de veillées; mais la vie n'en était point abrégée, vu que grands et .petits, jeunes et vieux se levaient avec le soleil, en^té, et, l'hiver, devançaient l-aurore.

Dans les grands jours, on se promenait après souper. M, de Balzac s'en allait à pas lents le long de la Charente, suivant, d'un air pensif, le cours capricieux de ses eaux limpides, et décrivant, sansytonger, les festons infinis et tout le va-et-vient de cette lintasque rivière.

L'hiver^ il jouait aux dames ou au trictrac avec son confesseur et ami, Tarchidiacre Girard.

Peu à peu, ce devint le seul divertissement du vieil^ lard. On se divertissait alors à peu de frais. Le mot divertissement s'appliquait aussi bien à la grave com* paguie de Farchidiacre qu'aux œuvres littéraires de son pénitent, bien qu'il ne convint proprement ni à l'un ni à l'autre. L'archidiacre^ qui fut l'exécuteur testamentaire de Balzac, écrivait au oiarquis de Montausier, lieutenant général d'Angoumois, — au sujet des lettres familières du défunt, qu'il éditait à la prière du public :

«Le public demande à se divertir aussi bien dans son style d'à tous les jours, que dans celui dont il ne se servait que dans les occasions d'importance. »

Or, c'était encore quelque chose de très-empesé que son style d'à tous les jours.

Pour les. trois quarts des gens d'alors, à part les fêtes carillonnées, la récréation se bornait à la causerie du soir et à la réfection. Les domestiques de M. de.Balzac ne jouaient point au lansquenet dans son antichambre. La besogne faite, les allées nettoyées, les chevaux pansés et les harnais mis en ordre, ils se réunissaient dans la cuisine immense, pour y prendre en paix leur repas. Le maître ne les dérangeait point quand ils étaient attablés, attendu certain proverbe en vigueur alors: « Quand César avait dîné, il laissait dîner ses gens. »

La maxime des domestiques était : « Bien boire, Uen manger, et ne poinhfaire de tort à ses maîtres, » Danâ ce cercle honnête et borné tournait la vie provinciale.

32 ViE PRIVÉE d'aUÏHEI^OIS.

sBalzac était un trop petit endroit pour qu'où y eût établi un jeu de paume. C'était bou pour Cognac, Chalais ou Barbezieux, où Ton trouvait de plus quelques jeux de billard. Mais le jeu de billard était le sigue de rallie* ment des libertins et des escrocs, et malheur au fils de famille qui s y fût laissé surprendre ! Eût-il eu vingt ans et même vingt-cinq, j*ai la douleur de vous apprendre que son père Teût infailliblement rossé.

C'est ainsi que se passaient les choses dans le Limousin, dans rAngoumois et autre part encore.

Pour habiter en esprit les bourgs et les châteaux d'alors, il est nécessaire de savoir que les carreaux de vitre étaieiu un luxe, et un balcon devant la fenêtre, une grande rareté. Les bourgeois ne se permettaient point cette élégance architecturale, réservée exclusivement, avec les eréneaux, les mâchicoulis et les terrasses, aux manoirs et aux hôtels royaux.

Près d'un siècle plus tard, un jeune écolier limousin demandait au père jésuite, son professeur de droit, k qui il convenait qu'il portât le programme imprimé de sa thèse.

— « Allez partout où vous verrez des vitres » fut la réponse du savant en soutane. Et, en effet, il n'y avait .^rs à Limoges que peu de croisées à carreaux blancs ; partout en général des panneaux de verre épais, verdâtrès, enfumés et montés en plomb.

Quant aux balcons, Limoges tout entier ne s'en connaissait quim en 1740, fldicedesBmcs. Ce balcon existe encore.

MM. DE VOltt'KË ET DE BALZAC. 55

A Balzac, le dossier des lits, les baldaquins, les pentes, les rideaux et les courtes-pointes étaient d'étoffe brune. Dans la chambre à coucher du maître, le droguet brun était remplacé par de vieux damas orange et rouge. L'ameublement se composait de grandes armoires de noyer qu'on changeait de place à volonté ; de grandes tables fixes, revêtue? de tapis de Turquie; de coffres de cuir avec des garnitures de clous dorés. L'âge moyen de ces meubles était un siècle.

Il y avait à Balzac des couverts d'argent, mais en petit nombre. De crainte du feu, on allumait la nuit le moins de lampes et de chandelles qu'il était possible. Enfin, les deux grands centres d'activité et de réunion étaient le salon tapissé de cuir gaufré à la mode des Flandres, et orné des portraits de la famille; et la cuisine, où resplendissait, 3ur le vaisselier, l'écuelle d'étain, à côté du plat à reliefs de Palissy.

M. de Balzac, en sa villégiature, avait deux habits, l'un d'hiver, l'autre d'été; plus, un pour le deuil, qu'il ue quitta plus depuis la mort de Gonrart.

Lorsque les habits étaient râpés, le seigneur de Balzac les faisait retourner, et, après une seconde usure, les donnait à son valet de chambre. Or, Balzac n'était point avare, mais seulement économe et rangé. Au t& mai fixe, on quittait les surtouts et les manteaux d'M- '^'i ver. Au premier novembre, on les reprenait avec les manchons.

Le jour des Cendres, on exposait sur la cheminée de la cuisine un tableau composé d'autant de lettres qu'il y

54 vjE PRIVÉE d'autrefois.

a de jours en carême, et Ton effaçait tou8 les soir» une de ces lettres; «- il était disposé en inscription de la manière suivante :

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