REGIBUS
MAXIMIS ^
MiMnns
DENIQUE 0MIHB9S.
Tout eela était moral, uniforme et médiocrement gai.
Qui troublait cette monotonie? Qui variait cette uniformité? De rares pèlerinages d'amitié, des visites Centre voisins où Thabitude, détruisant Témotion, supprime, de la vie en commun, ces élans qui nous font forcer à nous-mêmes les retranchements de notre vie intérieure. C'est alors que confident et confesseur arrivent à cette intensité de synonymie, qui annonce que la vie s*est retirée des membres, que Tinteiligence s'est repliée sur elle-même, et quelquefois, hélas 1 — je le dis avec un grand respect pour la confession et pour ceux qui l'observent, — que le cœur s'est appauvri et desséché.
«La paresse, écrit alors Balzac à Chapelain, est bien rbeilleure catholique que la diligence. Je chaume bien mieux les festes que vous, et vous ne recevrez point de mes lettres datées du jour de la Pentecoste, comme j'en ai reçu une des vostres. »
« Il y a pourtant, s'écrie un peu après le contemporain de Corneille, sans autre transition que le fil de ses
MM. DE VOITirAÊ £T »E BALSAC. 35
préoccupations de philosophe mi-chrétien, mi-antique, un orgueil magnanime que la philosophie ne désavoue pas, et Aristote en dit des merveilles dans ses Ethiques. »
Puis il reparle de ce qu'il a quitté pour les bords de la Charente et les entretiens édifiants du père Girard :
« Il se mêle toujours de l'ennui parmi les amitiés de la cour. Et s'il est vrai que j'ai appris à écrire à la plupart de nos gens et que je leur ai donné de l'esprit, il est vrai aussi que les écoliers ont mal reconnu leur maître. J'ai fait presque autant d'ingrats que de faiseurs de livres. Ces messieurs ne me rendent jamais d'offices tout purs et où il n'entre du venin caché. Je n'ai garde de vivre de cette façon et mon procédé est bien éloigné du leur! »
Il se vante de prodiguer gratuitement la louange ; mais les louanges qu'il prodigue aux autres ne sont-elles pas amères et ironiques au fond? Qu'on en juge :
« Je remercie, dit-il, les auteurs des faveurs qu'ils ne m'ont pas faites, et des hommages qu'ils ne m'ont pas pendus, et il ne sort point de leur portefeuille de si médiocres vers ni de prose si vulgaire que je n'açsure que les vers sont des oracles de poésie, et que la prose est un chef-d'œuvre d'éloquence.
«... Je devais être plus heureux en amitiés. J'ai toujours tâché d'obliger et de servir, mais on ne m'a guère rendu la pareille.
c< Quelques-uns ont pris leur plaisir de mes disgrâces, quelques autres ont £iit semblant de me plaindre et perswmenem'aseeourui,.* »
36 VIE PRIVÉE d'autrefois.
Quel cri parti du fond de Tâme !
Et plus loin :
« Je suis résolu absolument de me mettre en liberté, et de ne pas répondre à N. S. P. lui-même, quand il m'enverrait un bref signé de sa main. Dites donc aux uns que je suis malade d'une cinquantième maladie qui m'est survenue; aux autres que je suis aux bains des monts Pyrénées, et aux plus raisonnables que les importuns me chassent du monde et me contraignent de discontinuer le commerce que j'avais avec les honnêtes gens. »
Ces demi-confidences sont à l'adresse de ce Chapelain, chantre infortuné de la Pucelle^ mais plus digne, même comme poète, du ressouvenir de la postérité, que l'implacable Boileau neVaprétendu. Comme homme, c'est un titre qu'il a à l'estime des hommes que d'avoir été jugé digne par notre pauvre solitaire de ses épan« chements et de cette communion de tristesse dont on ne fait honneur qu'aux âmes délicates et élevées :
« Quelque épais et noir que soit mon chagrin, vos lettres le percent et l'éclaircissent. Je reçois par là de petits rayons de joie, comme les prisonniers na peu de lumière par les ouvertures de leurs grilles. Vous seul avez pitié de la pauvreté de ma solitude et de la sécheresse de ce désert. »
Il médit de son désert et de sa solitude ; mais gardezvous de croire que ce soit l'envie de retourner à Téclat des lustres et au bruit des fêtes :
« La grande lumière m'aveugle et le grand monde m'étouffe. Je ne vous mande rien de la désolation de
mon village, quia été maugé depuis peu parle régiment du seigneur***. M. Tabbé de Bois-Robert vous en pourra dire quelque chose. Pour moi, je vous dirai seulement que cette injure mériterait bien une églogue. — Balzac, 18 août 1639.
«P. ,5. En fermant ma lettre, je viens d'apprendre que M. *** aurait recommandé à ses gens de ne point loger à Balzac. Mais, ou sa recommandation n'a pas été assez forte, ou ses capitaines ne se sont pas souvenus de ses ordres. Tant il y a que mon village a été pillé. Il faut pourtant oublier cette injure! »
a J'ai lu avec beaucoup de consolation les deux lettres. J'eusse dit avec beaucoup de joie, si j'étais encore capable de ce doux chatouillement de l'âme!... »
« Le rare M. de la Thibaudière ne fait que partir d'ici, où il a demeuré toute la semaine... »
« J'ai vu hier M. de Larochefoucauld. . .
« Mon grand sermon a donc été déplié à l'hôtel de Rambouillet, et vous avez eu assez de courage pour le lire, et M. de Voiture assez de patience pour l'écouter? A dire le. vrai, je n'ose m'imaginer que j'aie mérité les acclamations dont vous me parlez. Elles sont pour Démosthëne et non pas pourmoi. »
Une des plus douloureuses infirmités de Balzac était le défaut de sommeil. Ces longues insomnies, il les conssh crait à 1% méditation et à la lecture. Aussi, entre autres étoiles que surprenait l'aube et que le jour venait éteindre, il y avait Tétoile rougeâtre qui brillait, solitaire, au
3k Tlfe MUYÀC H'AUTItEFOlS.
flâne du matiolr de Baltac. A la clarté vacillante de ^à lampe, dans le recueillement des nuits, l'exilé volontaire sscrutait les démonstrations de la philosophie cartésienne et les autres nouveautés littéraires et scientifiques du temps.
ft Je dttis bien aise» écrit-il à Chapelain, que le livre fle M. Descartes vous ait plu, et je ne doute plus de lâ i^Udité de sa doctrine, puisqu'elle a eu votre approbsr^ lion, n
« J'ai reçu enfin le beau livre de M. de la Chambre et en suis à la moitié. Que je souhaiterais qu'il fût aussi gros que la Sainte-Ecriture, pour faire durer davantage non contentement I »
« L'accusateur de Gicéron dont vous me demandez 4es nouvelles, c'est le redoutable Schiopius. Il a fait imprimer à Milan un livre dans lequel il accuse Gicéron ' d'incongruité et de barbarisme. Il n'y en a qu'uu seul exemplaire en France, et MM. Dupuy me Tout prêté. Cette injustice faite à Gicéron serait une consolation à Scaliger, s'il revenait aujourd'hui au monde. Au premier jour, je m'attends que Schiopius fera un autre livre par lequel il entreprendra de prouver que Gaton était un méchant homme. »
Balzac disserte ainsi à huis clos et vis-à-vis de soittième sur la tragédie de Herodes infanticide; il dispute mentalement sur la matière avec Heinsius et Juste-Lipse ; il invoque Tacite à l'appui de son raisonnement. II prie Chapelain de lui choisir dans son poème « vingt ou trente ters qu'il puisse apprendre par cœur et réciter aux
)IM. DE YOItUftE ET DE BAL2AC. ^
échos de Balzac et aux nymphes de la Charente. » Ces vingt ou trente vers n'ont rien à craindre : ils se trouveront « en compagnie de ceux de Lucain, de Virgile et de Torquato Tasso. y>
Il console, à son tour, le poëte incompris de ses déboires. « Je viens de lire dans M. de Thou les plaintes que lui fit le bonhomme Victorius, lorsqu'il lui fit visite à Florence : Querebatur is jam tum bonus litteras in lîalia vilescere (Victorius se plaignait dès lors de la décadence, de Y avilissement des lettres en Italie).
Quant aux matières politiques, aux passions du temps, aux événements contemporains, Balzac s'en abstient ou les dédaigne. Il n'est gazetier ni peu ni prou.
« Qu'est-ce que ce libelle contre les Espagnols, qui court sous mon nom aux Pays-Bas? J'ai renoncé pouf jamais aux phîlippiques... Vous pouvez réfuter hardi* ment la nouvelle. Puisqu'il y a eu de faux Agrippa, de faux Baudouins, il peut y avoir un faux Balzac, de la façon de quelque déclamateur oisif qui fait des libelles aux Pays-Bas. Le bon est que le véritable Balzac est encore sur pieds, pour fouetter tous ses singes... »
Le seul travail contemporain où il tienne à conserver sa part, c'est le labeur académique « tendant à défricher la langue françoise. » Aussi est-il difficile pour le choix des membres de ce savant corps.
« Que vous semble, monsieur, du choix de ce nouveau confrère? Je vous ai montré des lettres françoises écrites du style des bardes et des druides. — Après cette plalsanteélection, je suis d'avis qu'on emploienotre cher
4Ù VIR PRIVÉE D'AUTBEFOlti.
M. Racâii àla correction du dictionnaire de Robert Estienne ! »
Pour sentir le sel de cette épigramme, il faut se rappeler que Racan s'avouait lui-même incapable de réciter son confiteor^ quelque souci qu*il ait eu d'apprendre le latin.
Mais, tout en s'inquiétant du savoir et du bien dire, notre trappiste sans froc s'occupait à creuser sa tombe. Il se faisait construire, à petit bruit, aux capucins d'Angouléme, deux chambres pour s'y aller recueillir, fair^ ses pâques et s'abriter contre ces vents d'automne, précurseurs de la chute des feuilles et du grand hiver sans printemps.
Le château de Balzac s'habitua dès lors au veuvage, ses vastes chambres à la solitude. L'araignée y fila ses toiles et le soleil n'y visita plus que par moments les lambris d'un salon qu'on n'ouvrait plus guère. La Charente avait des voix qui faisaient souffrir Balzac; les fleurs de ses bords, des sourires qui lui rappelaient les chères illusions perdues.
<x II est bon, dit-il quelque part dans cette langue poignante et simple qui ne lui était pas coutumière, il est bon de retrancher les fleurs fanées des guirlandes en* core fraîches, de peur que le voisinage de ce qui languit et meurt ne flétrisse ce qui vit et se réjouit encore. »
Parlait-il de lui-même? Se trouvait-41 trop au soleil parmi les buissons ondoyants, sur le velours des prés? toujours est-il qu'un beau jour il se retrancha.
Le mois de février de l'an 1654 fut rigoureux. Le froid avait sévi, les étangs étaient gelés. À peine si l'on voyait,
au revers méridional des murs, sourire timidement quelques pointes d'herbe verte dans les préaux abrités du couvent des Capucins.
Depuis quelques jours, M. de Balzac, venu là comme de coutume pour y continuer sa pénitence, y était retenu par un grand abattement.
Le 26, se sentant mal, il revêtit le cilice de ses hôtes. Le 27, il ne se leva point. La nuit du 27 au 28 fut mauvaise. Il reçut le viatique au point du jour et rendit le matin même à Dieu cette âme également importunée parle silence de l'isolemei^t et par le bruit du monde. Il élaitdans sa soixante -neuvième année.
Le testament du sieur Jean-Louis-Guez de Balzac fut ouvert par l'archidiacre en présence de l'abbé des Capucins.
Le défunt léguait ses deux cellules et 12,000 livres à l'hôpital desservi par ces religieux; à l'Académie française, un prix bisannuel de cent francs destiné au meilleur discours de piété qui lui serait présenté. Il disposait de sa dépouille mortelle en faveur de Téglise de N.-D.des-Ânges, où il commandait qu'on Tinhumât au pied des pauvres qui y avaient reçu la sépulture.
Ainsi disparut delà scène du monde cet homme qui l'avait animée par son esprit et qui, du fond de sa solitude, avait vivifié longtemps encore toute une société littéraire, créé une langue nouvelle, fondé une école dont la grande prose du siècle de Louis XIY est directement issue.
Voiture, plébéien et fils de marchand, était parvenu à se faire admettre dans une sphère sociale d'où Balzac,
4t vie PRIVÉE d'autrefois.
qui y était né, prit un jour la fantaisie de s'éloiper et de descendre.
Voiture conquit la particule nobiliaire la plume à la main. Balzac finit par fouler aux pieds jusqu'à son blason, et par briser sa plume de dégoût et d'ennui.
•Balzac se plut, dans Tâge mûr, dans le voisinage de . cette glèbe qu'avait répudiée Voiture.
Le second finit sa vie environné de brillantes connaissances ; le premier s'isola même de ses amis et de ses souvenirs de famille pour trépasser.
Voiture sacrifia toute sa vie aux Grâces. L'autre finit par immoler les Grâces elles-mêmes à un Dieu jaloux, à cet intime et sublime orgueil d'une âme qui se sent éternelle.
Voiture n'eut soif que de vivre; Balzac s'éprit de la mort comme un solitaire des premiers temps.
L'âme de l'un fut enfantine jusqu'à la fin ; l'autre était vieille avant que de naître.
De Ih ces différences profondes, sensibles pour l'observateur patient, sous la cuirasse de toile d'or de leurs écrits. Delà le badinage perpétuel de l'un et la majesté constante de l'autre.
Balzac fut toujours un aigle soucieux, à la paupière inquiète et aux ailes frémissantes sous les barreaux de la cage sociale.
Voiture, phalène aux ailes mordorées, papillonna toute sa vie autour des lustres, sans se lasser de s'y éblouir çt sans trop s'y brûler.
(a) Volusius était amoureux de Bartenoïde.
* Là carte du pays de Tendre avait été dépliée, et le jeune et beau Volusius supputait les jours du pèlerinage quMl lui fallait aecompiir pour arriver au terme de ses vœux.
Que de dangers à courir ! que de résistances â vaincre ! que de petites forteresses i prendre chemin faisant ! que de torrents impétueux à franchir sur la planche glissante d'une passerelle fragile ! que d'étapes à fournir en faisant, comme les pénitents (Fun autre âge, trois pas en arrière pour quatre en avant !
Les derniers déserts étaient traversés, les derniéfes intempéries bravées. Restait le château principal dressant sur le toc de fierté ses bastions de vigilance.
Mais Volusius,— était'ce présomption de sa part? — se croyait dea intelligences dans la plaee. Il s'enhardit jusqu'à demander que le pont-levis s'abaissât un soir, et qu'un pourparler lui fut accordé dans les retranchements mêmes de la citadelle.
Dans la langue des précieuses, Volusius allait devenir un amant de plain-pied. ^
En langage vulgaire, la jolie Bartenoïde, sa cousine, Iqi m* signait un rendez- vous dans le jardin de son hôtel.
Volusius y va, le cœur palpitant, le pied leste, l'oreille et l'œil aux aguets, de crainte, de surprise. La petite porte est entr'ouvertè ; le voilà sous les massifs ombreux dont les cou- Idoles aériesnes soat baignées des molles lueurs de la lune. Il soupire, il se tait, il seurit à son beiikeur et tressaHIe an
moindre craquement des branches, au moindre bruit d'une fleur de tilleul détachée par la brise et tombant sur le sable, comme s'il entendait le bonheur venir à pas légers...
Enfin Bartenoîde parait. Volusius se prosterne. De ses lèvres découle le miel d'actions de grâces dont il a choisi les termes à loisir. Il se répand en roucoulements étudiés, où se peignent le désordre de son âme et les ardeurs du feu qui le consume. Il récite un madrigal qu'il a composé laborieusement chez lui le matin.
Bartenoîde se tait et son cousin ne voit pas, dans l'ombre de la nuit, qu'elle se mord les lèvres.
Dés que Bartenoîde a relevé Volusius, elle reprend sa marche dans la grande allée, d'un pas égal, mesuré, impitoyablement paisible*. Volusius admire combien Bartenoîde est maîtresse de soi.
Les flots de sa rhétorique amoureuse n'ont pas tari, quoique Bartenoîde marche toujours, sans pitié pour Volusius qui s'essouflle et qui n'ose l'arrêter en lui barrant prosaïquement le chemin.
Ënfifi la plus belle, la plus aimable et la plus infatigable des cousines s'arrête auprès de la porte par laquelle Volusius est entré. Elle est debout devant le seuil et tourne le dos à son amant.
Celui-ci, ennuyé de ne la voir que sous cet aspect, passe devant elle.
— Mon cher cousin, lui dit-elle tout à coup pendant qu'il reprend haleine, est-ce tout ?
Et comme il balbutie, étonné de la question et cherchant si, dans les règles de la galanterie, il omet encore quelque chose...
— Si vous n'avez que cela à me dire, reprend-elle imperturbablement, je n'ai rien à vous répondre. Vous êtes trop éloquent pour être amou^reux.
Et Bartenoîde referme sur lui la porte.
Qu'on juge du dépit de Volusius. Il venait de retomber des hanteurs de sa rhétorique dans réternelle réalité.
Volusius, •— c'était M. le chevalier de Villegaignan. Bartenoïde, — c'était sa cousine, la marquise de Boudreno. De telles scènes qui, dans la vie privée d'alors» durent se renouveler plusieurs fois.
(b) Ce jargon prodigieux était devenu la langue maternelle du monde élégant et lettré d'alors.
On reconnaissait les adeptes de cette franc«maçonnerie grammaticale, à la facilité avec laquelle ils maniaient le grimoire sacramentel élaboré dans Thôtel de Rambouillet, et à la connaissance qu'ils avaient des beautés du roman de Pharamond, — de la Persak'dey — de la Belle Egyptienne, — de YAstrée et de la Clélie.
Qui ne savait par cœur qui étaient Gassandrite, Stratonice, Damonîde, Léodamie, Sésostris, Quirinus, Mélinde, Féliciane, Ménalide, Ménalidus, Ménandre, Hitocris, Diodes, Philinte, Doralise, Galpurnie, Ghrisolis, Gléoxéne, Sophie,'^Thessalonice,Briséis, la langue d'Âusonie et la bonne déesse *, était indigne de figurer à Athènes et dans les salons de la princesse Roselinde, Gelui-là n'avait qu'à se voiler la face et qu'à rentrer dans son néant.
Entre autres manies, cette société privée avait des maximes, quelque chose comme le préambule d'une constitution politique. On voulait être Athénien en tout, et ce mot : la République des lettres sonnait aussi bien à l'oreille de Louis XIV que s'il n'eût pas eu, dans cette hiérarchie académique, la place hono- . raire d'Alexandre, Macédonien peu démocrate, comme chacun sait.
Voici un échantillon de ces maximes recueillies par Sau-
' La princesse de Gonti, M"« Scarron, la duchesse d*Aiguiilon, la duchesse de Longueville, M. Sarrazin,^Qaiigint, M"* de Montbazou, M"» de Lafayette, M^* de Moiitansier, M. de Montansier, Ménage, la duchesse de Itemoufs, d'Aubigoy, Pinchesne, M"** delà Suze, M"'* de Galprenëde, H"« de Ghavigny, Gonrart, W^* de Scudéry, M^'" de la Trémottilley H^'* de Baresme, la langue italienne, la reine-mère.
46 NOTSS.
niaise ; il semble, à lire ces fadaises, que Ton soit au dix-neuyiéme siècle, en plein journalisme proudhonien :
tt Gomme la liberté de la pensée^ de la parole et des invention^ est la chose du monde la plus respectée parmi nous^ aussi notre gouvernement n*est-il pas monarchique.
« C'est une maxime établie dés le commencement dans notre empire, que de ne recevoir aucun gouvernement. »
Voici une auti^ maxime à laquelle certains esprits trouveront plus d'analogie avec la doctrine vulgairement prêtée aux jésuites :
« Notre morale est d'attirer dans notre parti toutes les personnes de qualité, afin d'avoir empire sur toutes les alcèves considérables et de faire que notre doctrine régne partout. »
Voici maintenant une maxime des précieuses qui semblera une épigramme à l'adresse du Congrès de la paix :
(( Nous avons pour maxime de faire en sorte que la paix régne partout et que les combats ne soient que des jeux de barrière. »
Enfin je recommande à chacun la maxime qui suit. C'est pour le coup de la pure morale chrétienne :
« Tempérez toujours l'ardeur de la critique par des mots d'obligeance et les éloges que la matière ou le^ujet peuvent mériter. »
On voyait naguère dans la vieille rue des Maçons, près de la Sorbonne, une antique maison à quatre étages, construite dans les premières années du règne de Louis XIV.
Les intempéries et les vicissitudes des siècles l'avaient écornée et noircie. L'arête de ses toits s'était creusée par endroits sous ses faitières, et ses petites vi-
48 VIE PRIVÉE d'autrefois.
tres/irisées ou dépolies par l'action de Tair el du soleil, présentaient la confusion de nuances et de lignes des choses marquées par le temps pour devenir la proie de l'oubli.
La porte cochère, formée par l'assemblage de madriers énormes, montrait en dehors des ciselures délicates et de grosses tètes de clous, double symbole d'une époque à la fois robuste et fastueuse.
Autrefois, suivant rusage,la clef cyclopéenne de cette porte se tenait pendue à un crochet dans la cuisine, et, comme il n'y avait guère de suisse que dans les maisons des hauts dignitaires, c'était le cocher qui était chargé d'ouvrir et de fermer la porte d'entrée.
Outre la cuisine , on trouvait au rez-de-chaussée un petit bûcher, éclairé sur la rue par des fenêtres basses et grillées, par lesquelles on pouvait s'aboucher avec les passants.
Le reste du plain-pied était occupé par Técurie, la remise et la cage d'un grand escalier de pierre avec rampes de fer forgé.*
Cet escalier conduisait au premier, dans une grande salle qui servait d'office, et où se trouvait une haute et large armoire, à tiroirs cachés sous les battants, etàans laquelle il était d'usage de serrer l'argenterie. On y avait pratiqué, du côté de la rue, une sorte de retranchement, en forme d'alcôve fermée, où pouvait coucher un domestique.
Le reste de cet étage consistait en un grand et un petit salon de réception et de jeu.
Le même escalier conduisait ensuite au second étage, dans une grande antichambre ayant vue sur la cour, d'où Ton entrait dans une chambre à coucher, pareillement éclairée et destinée aux maîtres de la maison.
Cette chambre avait encore deux portes, Vuue, dans la ruelle du lit et donnant sur un escalier dérobé, Vautre, dans une garde-robe, ouvrant également sur ce petit escalier. C'est dans cette garde-robe que l'on tenait de préférence le coffre-fort.
Le troisième offrait à peu près la répétition du second et jouissait également de la commodité d'un double escalier. Le quatrième était composé de deux grandes chambres à Vusage, l'une, des domestiques mâles, Tautre, des femmes de chambre ; et le tout avait pour couronnement un grenier où Ton* eût pu faire manœuvrer une escouade d'infanterie, et qu'éclairait une grande lucarne par où il était facile de sortir pour allée sur les toits du voisinage, si le besoin ou la fantaisie l'exigeait.
Ces détails ont un mérite de plus que celui de Texactitude historique et de la couleur locale : ils sont indispensables à Tintelligence du drame mystérieux auquel nous allons assister.
La maison en question était habitée , en i689, par une dame Mazel, personne d'un caractère assez étrange pour qu'il soit intéressant de nous y arrêter. Mère de trois fils, tous pourvus de charges honorables, elle voyait dans la femme de l'ainé une ennemie mortelle : c'était M™^ de Savonnières, dont le mari était conseiller au parlement .
K0 ▼» rHIV^B »'ADTRPP01«.
L«s deux autres étaient Georges de Savonaières, trésorier de France en la généralité de Paris, et Mich#l 4$ Savonnières, major du régiment de Piémoi)t.
Les motifs de la haine que la dame Mazel avait vaiiAi à la femme de son fils René sont demeurés un secret impénétrable. Toujours est-il qu'elle eut pour effet une mesure inouïe de rigueur, à laquelle Réoé se prêta, au, du moins, consentit sans trop d'opposition : M™^ de Sa« vonnières fut enfermée dans un couvent de province et là gardée à vue, sur un ordre arraché à Tinattention du roi. Un gros d'archers Tavait arrêtée publiquement en plein jour, sans que parût le mari, réclamé pourtant à grands cris par l'infortunée jeune femme. En 1689, die était, depuis treize ou quatorze ans , prisonnière , non saus avoir tenté plusieufs fois de s'évader et y avoir môme passagèrement réussi.
Le personnel de la maisoi^ Mazel se composait de deux jeunes laquais, de deux servantes, d'une cuisinière, d'un cocher, d'un valet de chambre nommé Le Brun, remplissant les fonctions d'intendant , et d'un certain commensal ou parasite, comme il plaira de l'appeler , nommé l'abbé Foulard, n'ayant d'un ecclésiastique que l'habit, auquel il faisait peu d'honneur.
Les deux laquais étaient frères, les deux filles de chambre étaient sœurs. Un autre laquais, nommé Berry, avait été congédié, véhémentement soupçonné d'un vol de 1 ,500 livres au préjudice de sa maîtresse. La cuisinière n'était plus en âge de galanterie, et pourtant elle avait depuis quelque temps cessé de coucher dans la
UN VUOCU CBIlflN^I. KH 4690. JM
€jii$ia6, pour installer sqd Ut dans le bûcher, d*on Ton p^uirait communiquer par les fenêtres avec le dehors, et ouvrir la p#rte| sans qu'il fût possible de s*en dmiter aux étages supérieurs.
Nous ne dirons rien du cocher, — personnage muet dans le drame qui nous occupe, — sinon qu*il couchait dans récuricy auprès de ses chevaux.
Quant à Jacques Le Brun, c'était l'admirable type de cette race perdue d#s domestiques de confiance, chez qui la fidélité à toute épreuve, le dévouement à ses maîtres, la complaisance officieuse s'alliaient à la fermeté, à la probité la plus pure, a une sincère piété et à toutes les vertus du père de famille.
Cette race d'hommes est tellement disparue, que j'ai besoin de rappeler ici ma qualité d'historien scrupuleux à l'excès, •pour être cru, quand je dirai qu'au service de la même personne depuis vingt-neuf ans , maUre Jac-« ques était Tbomme d'affaires, le caissier, l'intendant, le factotum de ses maîtres , et que les fournisseurs de la maison n'avaient jamais rien pu lui faire accepter.
On citait de lui des traits d'une honnêteté plus ordinaire ^lors que de nos jours chezles subalternes , luais qui n'en brillait pas mpins à cette époque d'un certain éclat.
C'était une somme d'argent gagnée au jeu par une amie de sa maîtresse, et qu'il lui avait rapportée, quoiqu'il eût pu se convaincre que cette dame n'y avait pas fait attention ou l'avait. complètement oubliée.
Mais le trait le plus charmant de la délicatesse de cet homme,, çst le refus qu'il fit d'un appartement que
S2 VIE PRIVÉE d'autrefois.
M"*^ Mazellni offrait gratis dans la maison pour ses deux filles. Ces deux jeunes et jolies personnes, élevées dans la piété par leur mère, Magdeleine Tisserelle, auraient pu entendre certains propos, être Tobjei de certaines agaceries dans une maison ouverte deux fois par semaine à une infinité de joueurs et de gens de plaisir. Maître Jacques, au risque de désobliger sa maîtresse , aima mieux continuer à payer le loyer de ses enfants.
Les filles Le Brun exerçaient une profession aujourd'hui inconnue : elles étaient coëffeuses au palais^ dit la chronique, et avaient de la réputation dans cet art. Elles logeaient, avec leur mère et deux autres enfants en bas âge, auprès du collège d'Harcourt.
Le Brun couchait tantôt à l'hôtel Savonnières et tantôt chez lui. Il avait reçu un passe-partout qui lui servait pour entrer à Thôtel à toute heure. Ce passe-partout lui fut repris ensuite par M"® Mazel, et donné à Tabbé Foulard , qui se plaignait ainèrement d'être obligé de fipapper dans ses allées et venues.
Il paraît que Le Brun, fort contrarié d'un changement apporté dans ses habitudes, comme le sont, du reste, tous les vieillards, se fit faire un autre passe-partout, de ses deniers. Mais ce. n'est pas à un homme à qui la clef du coffre-fort était confiée, que Ton pouvait avoir retiré par défiance celle de la maison.
En regard de Thonnête physio;iomie du vieux serviteur, blanchi au service de ses maîtres, le hasard, fertile en contrastes, avait placé la maussade et servile figure de Tabbé, âme de valet cachée sous un habit de
prêtre, si maitre Jacques. avait Tâme d'un sage sous le droguet griâ de sa condition .
Ce cuistre avait fait des vœux dans Tordre des Jacobins, et, après y avoir passé vingt ans, il en était sorti à la faveur de bulles subreptices (\}\i le transféraient dans Tordre de Cluny, oii il ne jugea point à propos d'entrer réellement, lui préférant Tordinaire de la dame Mazel.
Il faut avouer que cet ordinaire n'avait rien de Taustérité du réfectoire ; la maltresse de céans était fort riche et se faisait honneur de sa fortune. Elle était en position de se passer la fantaisie d'un aumônier. Seulement les rigoristes remarquaient que ledit aumônier n'officiait qu'à table, y trônait en maitre et se permettait sur les mets des observations pleines d'humeur, qui sentaient d'une lieue Tenfant gâté. Cet étrange abbé ne faisait maigre aucun jour de la semaine. La chambre qu'il occupait au troisième était celle d'une petite maîtresse, lit moelleux et vaste, rideaux et baldaquin de velours bleu doublé de satin cerise, le reste à Tavenant. Il se laissa excommunier deux fois, d'abord par le grandprieur de Cluny, puis par le pape , plutôt que d' abandonner les délices de Capoue.
M. Tavocat général au grand Conseil prit alors contre lui y en pleine audience, des conclusions ne tendant à rien tooins qu'à le faire enfermer dans une maison de Tordre des Jacobins (10 janvier 1689), soutenant que Tabbé Foulard ii'était pas de Tordre de Cluny, attendu qu'on ne Ty oonnaissait point et qu'on ne Ty avait ja-
m VIE raivéE p'autkkfois.
mais vu. L'abbé parvint à se djSrober à Teffet de la stQ« tence. L'impunité redoubla son effronterie : il loua UBt chambre en ville, sans renoncer à la première, prétendant n'être pas assez libre chez la dame Mazel, et c'est alors qu'il exigeaet obtint, pour sa commodité, la remise du passe-partout de maitre Jacques.
On s'étonnera moins de l'empire que l'abbé avait pris sur M"^® Mazel , quand on saura qu'au rebours de l'habitude en pareil cas, les fils de la maison le voyaient d'assez bon œil. Ceci tenait moins aux qualités de l'abbé qu'aux charmes d'une sienne sœur, veuve on ne peut plus attrayante d'un conseiller au présidial du Mans , appelée madame Chapelain,
Un chroniqueur des salons du temps a tracé de cette beauté un portrait tro{^ malicieux pour être flatté:
« Je trouvai M*"^ d'Aunoy, dit-il, en tête-àrtête avec une dame en deuil dans l'âge où les appas ont le plus de séductions. Je ne vis d'abord que deux yeux ardents et langoureux à la fois, et j'entendis à peine le nom de JIP^ Chapelain^ prononcé par M'"* d'Aunoy en me présentant à l'inconnue. À l'ouïe du mien, M^^ Chapelain eut l'obligeance de me dire que feu son mari avait toujours professé la plus grande estime pour moi. Je la priai de s'associer à ce sentiment par respect pour la mémoire du défunt, ce qu'elle me promit sur-le-champ avec tant de grâce, que je pris la liberté de lui dire que son estime risquait fort de ne pas me suffire longtemps. Elle me décocha là-dessus un regard de Diane , en me demandant si je voulais risquer de tout perdre en voulant
UN mOCiiS CRIHINEL M» 1690. ^
prétendre à tout. Je balbutiai, et M"^^ d'Auaoy se mit à rire fort à propos pour me tirer d'embarras.
« ..... M*»^ Chapelain était brune, avec un teint si mat et si blanc que le duvet de sa lèvre supérieure y traçait une petite moustache ; mais l'ivoire de ses dents n'y perdait rien ! »
Telle était la personne qui tenait sous sa loi Georges d^ Savonnières, et, tout en recevant de M. le trésorier des cadeaux magnifiques, tels q\\ habits de brocart d'or et d'argent, riches coiffures, bas de soie et souliers brodés, parures alors d un grand luxe, Isménie Chapelain se tenait si habilement sur la défensive, et payait son amant de si menues faveurs, qu'il était facile de lui attribuer le projfll de devenir M™® la trésorière , après avoir été M"® la conseillère au présidial du Mans.
Or, Michel de Savoonières était à Tarmée, René de Savonnières ne voyait pas d'inconvénient à ce que Georges épousât la veuve d'un confrère , et Tabbé Foulard ne souhaitait pas moins que les deux amants une union de laquelle il ne pouvait tirer que les plus grands avantages.
Seule, M™^ Mazel ne voulait absolument pas en entendre parler. Mais, l'amour aidant, Tabbé Foulard était bien fort : car, si Georges de Savonnières courtisait sa sœur. M™® Maxel était soupçonnée d'avoir quelque faiblesse pour lui.
On voit quelle sorte de personne était la dame Mazel. Opulente, généreuse , extérieurement réglée dans ses mœurs, elle menait une vie assez païenne, faisant jouer,
56 VIE PRIVÉE D^AtiïKEFOIS.
traitant les gens de brelan /hommes et femmes, à table ouverte, abritant sous son t'oit un abbé suspect et faisant expier au couvent, avec une dureté singulière, à sa belle-fille, le seul tort qu'on connût à cette pauvre jeune femme : celui d'être la femme de son mari.
Ainsi, M*"® Mazel était l'objet d une haine fort exaltée et assez naturelle, il faut en convenir : celle de sa bru. Elle était entourée de gens d'une réputation médiocre, à la réserve de ses fils et du vieux Jacques, qui mettait sa religion à la servir scrupuleusement, et elle pouvait être assurée que l'abbé Foulard et sa sœur la verraient mourir sans en concevoir une incurable douleur.
Mais de là à la mort violente de M™* Mazel, sous le couteau d'un assassin, il y avait bien loin encore.
Voici pourtant ce qui arriva :
Le 27 novembre 1689, premier dimanche de l'Avent, les filles de Le Brun allèrent voir la dame Mazel après son dîner. Elle leur fit accueil, les engagea à la venir voir une autre fois à une heure plus propice et les congédia pour aller à vêpres, aux religieux de Prémontré de la rue Hautefeuille.
Suivant l'usage , maître Jacques l'accompagna , portant sa chaufferette , . son livre d'heures et lui donnant le bras. Il la quitta au seuil de Téglise pour aller, de son côté, à vêpres aux Jacobins de la rue Saint- Jacques.
De là il alla à un jeu de boules, d'où il sortit avec un nommé Lagiie, serrurier, qui avait épousé en premières noces une cuisinière de la dame Mazel. Us se rendirent
ensemble chez un rôtisseur nommé Gaultier et y achetèrent de quoi souper. En attendant Theure du repas ^ Jacques alla donner à Thôtel de Savonnières le coup d'œil du maître; à son propre ménage, rue d'Harcourt, le coup d'œil du père de famille ; fut chercher, à huit heures, sa maîtresse chez une amie, rue du Battoir , avec le carrosse, le cocher et les deux laquais, et rejoi* gnit Lagiie pour se mettre à table.
Il parait que maître Jacques soupa plus longuement que sa maîtresse , réduite ce soir-là à la seule société de son abbé , car elle était déjà retirée dans sa chambre, où ses femmes la déshabillaient, quand le fidèle majordome vint gratter timidement à la porte de Talcôve par le petit escaliec et demanda des ordres pour le lendemain lundi, jour de grande réception.
— Ah! monsieur Le Brun, lui dit la dame Mazel, voilà une belle heure I
Jacques fit le tour par le grand escalier, entra chez sa maîtresse, reçut les ordres et ressortit suivi des femmes de chambre, qui tirèrent la porte et en mirent, suivant la coutume , la clef sur un siège qui se trouvait près de là. M"® Mazel poussa le verrou intérieurement et tout fut dit.
Après une causerie à voix basse entre les trois domestiques, de laquelle le bon accueil de la dame Mazel aux^filjes Le Bran fut le sujet, ils se séparèrent. Les filles montèrent se coucher, Jacques descendit.
Il était paisible et serein comme à l'ordinaire; il s'arrêta dans la cuisine pour s'y chauffer et s'assoupit in-
Sis TiE fiitytifi d'autrefois.
sensiblement sur une chaise, au coin du foyer, jusqu'à ce qu'il fût réveillé par le coucou sonnant une heur^ du matin.
Il se leva vivement alors, étonné qu'il fût sîtard, prit la grosse clef pour fermer la porte cocbère demeurée ouverte, et emporta cette clef dans la chambre qu'il avait au premier, et où, cette nuit, il coucha.
Le lendemain matin, 28 novembre, il alla à la bou^ chérie et à la Vallée , fut rencontré par un honnête libraire de sa connaissance avec qui il parla de la pluie et du beau temps, rentra à Thôtel avec trois de ses connaissances , dont Tune mit en badinant le manteau du vieux Jacques sur ses épaules, à quoi Jacques répondit en frappant gaiement le dos du plaisant avec une éclanche, et disant : Tai bien le droit de battre mon manteau !
Les amis congédiés , il fit quelques apprêts dans la cuisine et donna du bois aux laquais pour la chambre de la dame Mazel; mais ceux-ci durent attendre; — madame, contre sa coutume, n'était pas encore éveillée à sept heiires .
Cependant Jacques était allé faire un tour chez sa femme, à laquelle il compta sept louis et quelques écus d'or, fruit de ses épargnes ; et puis revint à Phôtel Savonnières.
En arrivant, il demanda à un laquais, qui était à la fenêtre de Tantichambre du second, si madame était levée; on lui répondit que non. Il trouva tous les domestiques alarmés du silence prolongé de leuf maîtresse,
UN PROCÈS CHININEL EN i090. SA
d'àUtftilt plus que les laquais avaient fait beaucoup de bruit en déchargeant le bois à sa porte. Ou frappe alors aux différentes portes de la chambre à coucher. Point de réponse. L'alarme redouble.
Les uns croient qu'elle est attaquée d'apoplexie, les autres qu un saignement de nez, auquel elle était sujette, Ta prise et plongée dans un évanouissement. Le Brun dit : // faut que ce soit quelque chose de pis : je suis fort inquiet de ce que lu porte cochère est restée cette nuit si longtemps ouverte !
On court au palais avertir le conseiller de Stvonniè* Tes ; il arrive, envoie chercher un serrurier, et lui commande d'ouvrir la porte, ce dont Touvriet s'acquitte sans peine, vu certain petit trou bouché d'une cheville, dans lequel on pouvait introduire un crochet.
Le Brun entre le premier, court à l'alcôve, appelle à grands cris sa maîtresse, soulève la couverture et s'écrie : Ahf elle est assassinée ! Il entre aussitôt dans la garde-robe, ôte une des barres de la fenêtre, qu'il ouvre pour donner du jour, constate que le coffre-fort est intact et bien fermé, et dit :
— Elle n'est point volée; qu est-ce que cela?
Cependant M. de Savonnières envoie quérir le lieutenant-criminel, ce Defitta que le comte de Montgommery avait requis dans l'affaire célèbre de d'Anglade, et il-fait appeler des chirurgiens pour visiter le cadavre.
Ils•'â^r^ent; on dresse procès-verbal.
Sur le lit, uu morceau de cravate de dentelle et une serviette dû table de la maison, marquée S, roulée en
60 VIE PRIVÉE d'aUTREFOM.
forme de bonnet conome ceux dont on se servait dans les jeux de paume.
Dans le Ht, le cadavre déjà refroidi de M™« Mazel , percée de cinquante coups de couteau !
Les circotistances du meurtre commis sur la personne de M™® Mazel étaient vraiment extraordinaires. Les cordons de sonnettes de Talcôve étaient tournés à plusieurs tours sur la tringle des rideaux et noués fortement, en sorte qu'en les tirant on n'ébranlait que le baldaquin. Point de traces d'effraction aux portes; aucun désordre dans la chambre ni dans Tantichambre qui la précédait. Les portes qui donnaient sur Tescalier dérobé étaient fermées en dedans, chacune par un crochet. La clef de Tarmoire se trouvait au chevet du lit, comme à l'ordinaire. On ouvrit cette armoire , où Ton mettait l'argent des cartes, et il s'y trouva près]de 278 livres en or. La clef du coffre-fort était dedans à la place accoutumée. Le serrurier la prit, et mit près d'un quart d'heure à ouvrir ce coffre, qui contenait quatre sacs d'argent de 1 ,000 livres chacun, plusieurs autres sacs de moindre valeur, dont un portant cette suscription sur une carte : A monsieur Vahhé Foulard; et, en outre, une grande bourse à petits points, toute vide, une écritoire carrée en maroquin rouge gaufré d'or, sur laquelle était un demi-louis, et qui renferm^ait, dans un
double fond, les pierreries de M"^ Mazel (d'une valeur de 15,000 livres).
Enfin, les poches de la robe que cette dame avait ôtée la veille et jetée sur , un fauteuil, se trouvèrent renfermer dix-huit pistoles en or. Point de vol — en apparence — et partant point de voleur.
Cette présomption que la première vue avait fait naître dans Tesprit de Jacques Le Brun, se présenta à l'esprit du lieutenant-criminel ; mais une malheureuse phrase et l'empressement non moins funeste avec lequel Tinfortuné Le Brun avait couru au coffre-fort, et proclamé, commeunebonne nouvelle, l'intégrité de la serrure, firent planer sur lui de cruels soupçons.
Cette phrase, que nous avons citée plus haut, était celle-ci : Il faut, avait-il dit d'abord devant les autres domestiques, et puis devant M. de Savonnières, que ce BÊÊt QUELQUE CHOSE DE PIS '. Je suis fovt inquiet de ce que la porte coehère est restée si longtemps ouverte la nuit dernière,
« Pourquoi, se dit le lieutenant-cçiminel, a-t-il laissé la porte coehère plus longtemps ouverte que de coutume, sinon pour donner lieu de penser que l'assassin a pu entrer et sortir sans être vu ? Si Le Brun n'a pas lui-même porté les coups, en favorisant la retraite du véritable meurtrier, n'a-t-il pas donné lieu de songer qu'il est son complice ? »
Je ne m'arrête point à discuter cette présomption ; c'en
était une, et rien de plus. Il est probable que Jacques
savait le moyen d'entrer dans la chambre de sa mai-
<lft VIB FRIVéB d'autrefois EN 1690«
tresse, en ôtantia petite cheville et tiraiH le verrou au moyeu d'un crochet ; mais tous les domestiques delà maisou n'en pouvaient-ils faire autant? En outre, si le meurtre n'avait eu le vol pour motif, comment en soupçonner un domestique jouissant de la bienveillance de ses maîtres, et qui n'avait pu avoir aucune vengeance à exercer contre eux? Enfin, les antécédents de Jacques, à supposer même qu'une soustraction de quelque valeur vînt à se découvrir dans la chambre de M"* Mazel, suffisaient pour rinnocenter.
Le champ qui s'ouvrait aux conjectures était vaste, Tensemble des pièces à conviction pouvait faire naître des sonpçons terribles sur certaines personnes ; en tout cas, Jacques Le Brun était le dernier sur qui ces soupçons devaient tomber.
• M™* Chapelain avait, au contraire, tout avantage à souhaiter la mort de M"*® Mazel, et si les apparences de sa complicité avec l'assassin étaient bien vagues, la culpabilité de Jacques avait encore moins de vraisemblance et de fondement.
M™* René de Savonnières, par l'exaltation de sa haine contre sa belle-mère, avait à sa charge des démarches et des paroles qui la compromettaient mille fois plus que Le Brun. Trois mois avant le meurtre, elle s'était encore évadée de son. couvent, et elle s'était cachée à Paris dans une maison de la rue du Colombier, où quelqu'un lui entendit prétendre qu'elle serait libre et retournerait vivre avec son mari dans trois mois. Comment songera maître Jacques, en présence d'un pareil
UN PBÛCfeS CBIMINEL. 6S
propos, équivalant presque à un aveu ? Il ^t vrai que cette particularité ne fut connue que plus tard pendant les débats du procès.
Mais, comment la première pensée du magistrat iiistructeur ne fut-elle pas de faire garder à vue et d*interroger le sieur Foulard ?
Eh quoi ! ce misérable avait un libre accès dans Thôtel Savonnières, dont il portait la clef sur lui. Il habitait une chambre située à l'étage supérieur et communiquant avec Talcôve même de M™® Mazel par un escalier dérobé. Rien ne limitait l'intimité dans laquelle il avait pu vivre avec sa bienfaitrice ; et si la voix de Jacques lui-même ne s*éleva pas contre lui pow raconter quels rapports sa maîtresse soutenait avec ce parasite, c'est que, sans doute, la dévotion de Jacques aux devoirs de sa charge lui ferma la bouche sur toute matière touchant à l'honneur de celle qu'il avait servie. Ea ce temps-là, des serviteurs delà trempe de Le Brun se croyaient aussi de la famille , la réputation de leurs maîtres était la leur.
Quoi qu'il en soit, Le Brun fut fouillé. On découvrit sur lui la clef de Toffice et le passe-partout qu'il avait fait faire. Chose étrange et terrible pour le pauvre Jacques : ce passe-partout, présenté à la serrure de la porte de M™^ Mazel, se trouva l'ouvrir , et cela au moment où Jacques, ivre d'indignation et de douleur, montrait au lieutenant -criminel que la cfaeviHe de cette même porte n'avait pu être ôtée depuis longtemps.
Une circonstance devait encore éloigner de Jacques
64 VIE PRIVÉE d'autrefois.
tout soupçon : le bonnet fait d'une serviette roulée était trop petit pour sa tête ; de plus, ses mains, qui n'avaient pas encore été lavées ce jour-là, ne portaient aucune trace d*égratignures ni de sang, malgré la ténacité avec laquelle le sang coagulé tache le dessous des ongles.
Jacques fut envoyé en prison ; sa pauvre femme fut arrêtée et mise dans un cachot séparé. Les deux laquais, les deux servantes, la cuisinière et le cocher furent laisses libres après un interrogatoire de dix heures, et le lieutenant- criminel repartit, laissant garnison dâiis rhôtel.
Si le lecteur, impatient ou indigné, demande ce qu'était devenu, pendant tout ce temps, l'abbé Foulard, nous- lui dirons, preuves en mains, que d'abord, à l'exemple de Tartufe, le pauvre homme avait commodément soupe, la veille au soir, chez sa bienfaitrice, et avait mis une certaine insistance à répéter qu'il découchait cette nuit-là» ce que personne ne lui demandait et ce qu'il n'avait encore jamais eu l'effronterie de dire devant les valets.
Aussitôt le crime commis, au lieu d'invoquer en faveur de l'accusé les souvenirs honorables qu'il laissait dans le cœur de tous ceux qui l'avaient connu, ou simplement de se taire et d'attendre le résultat des enquêtes, ce même abbé Foulard alla de maison en maison, de boutique en boutique, et jusque dans le grand-conseil, assurer que Jacques Le Brun était coupable de l'assassinat.
Il imagina même une fable saugrenue teinlant à établir que Jacques avait introduit, de nuit, dans la chambre de sa maîtresse, ce même Berry jadis renvoyé pour vol, afin de le mettre à même de solliciter avec menaces, et d'obtenir par intimidation, quêta dameMazelle reconnût pour son fils !
M"*^ Mazel serait alors entrée dans une grande colère, aurait sauté à la gorge de cet insolent, et Berry, obligé de se défendre pour échapper à la mort, aurait poignardé M"« Mazel.
Un pareil conte, malgré son évidente absurdité, trouva des oreilles indulgentes, à cause de son absurdité même. Berry n'avait jamais cru ni prétendu être fils de M"*® Mazel, et, en lui volant jadis 1,500 livres, il n'avait pensé prélever aucun à-compte sur une future succession.
Mais le rôle de-la justice n'était point de s'abandonner aux inspirations de tel ou tel calomniateur dans la recherche du coupable. Il y avait des pièces à conviction, à savoir :
Une longue corde neuve tenant à un croc de fer à trois branches, et nouée d'espace en espace comme les cordages employés naguère encore par les badigeonneurs.
Une serviette ensanglantée, marquée S comme le linge de l'hôtel, en faisant partie, et nouée en forme de bonnet de nuit.
Les débris d'un couteau à secret, à manche d'écaillé^ trouvé dans les cendres encore chaudes du foyer de la chambre à coucher.
%ê VIE PRIVÉE d'autrefois.
Le passe-partout de Jacques Le Brun.
Les cordons de sonnettes du lit noués à une grande hauteur.
Quelques cheveux trouvés dans la main du cadavre, et semblant avoir été arrachés au meurtrier pendant la lutte.
Une bourse vide dans le coffre-fort, et la clef de ce coffre dan& l'armoire de la même chambre, armoire dont la clef se trouvait dans le lit de la victime.
Un débris de cravate brodé trouvé sur le couvre-pied» du lit.
Une chemise teinte de sang et portant Tempreinte de doigts sanglants, trouvée dans le grenier sous un tas de paille.
Enfin, le cadavre lui-même, percé de cinquante coups de couteau tant aux mains qu'aux bras, aux omoplates, à la jugulaire et au visage.
Ajoutez que Tinspection attentive des lieux avait démontré que, si L'assassin était entré par les portes donnant sur l'escalier dérobé, il n'avait pu, dans aucun cas, ressortir par là, puisque les*erochets étaient mis à Tintérieur, tandis qu'il avait pu, sans clef, ni aucun effort de génie, et pour peu qu'il connût les êtres, ouvrir la porte de l'antichambre, sortir et la refermer en la poussant.
Quant au verrou, le choc môme de la porte avait parfaitement pu le tirer quelque peu, ainsi qu'on le vérifia, tandis qu'aucun artifice quelconque ne* permettait de fermer du dehors les crochets des deux petites
portes^ san^ faire de fracture ou d'incision à leurs linteaux.
Voilà ce dont la justice avait à se préoccuper exclusivement
Tandis que Tabbé Poulard était libre et accréditait dans le monde un roman contre la mémoire de sa bienfaitrice, et que Jacques Le Brun et sa femme languis* saient dans les cachots, des experts nommés par le lieutenant-criminel minaient une à une les préventions qui mettaient le brave Jacques en danger de perdre la vie
Aucune opinion ne fut émise par les experts-charpentiers et couvreurs, sur la corde à nœuds et à crochets, lûnon qu'elle pouvait servir k une évasion, ce que chacun avait compris sans eux.
Les perruquiers déclarèrent invraisemblable que la serviette nouée eût pu coiffer la tête de Jacques Le Brun ; quant aux cheveux recueillis dans la main de la victime, ils les trouvèrent en trop petit nombre pour rien décider.
Les couteliers ne virent, entre le couteau à demibrûlé et ceux que possédait Lebrun, d'autre analogie que leur commune marque d'origine : Châtellerault. Le couteau du meurtrier avait cela de commun avec beaucoup d'autres lames que celles des couteaux de Jacques Le Brun !
Les tapissiers reconnurent qu'en effet les cordons de sonnettes avaient été noués ; mais, quoique Jacques fût de haute taille, ils se trouvaient aussi bien hors de sa
68 VIE PRIVÉE 1)*AUTREF018.
pprtée que hors de la portée de gens plus petits. Ou bien Jacques était monté sur quelque meuble, et chacun en pouvait faire autant*
Quant au passe-partout, il ouvrait — les serruriers en convinrent— et la porte cochère et la porte de la chambre à coucher delà défunte, mais celle-ci assez difficilement; et pas du tout quand elle était fermée à double tour.
Comment donc se fait-il que, le 14 janvier^ 1690, M. René de Savonnières, conseiller au Parlement, ait présenté au lieutenant-criminel une requête au nom de son frère et de lui, pour qu'il plaise au lieutenant-cpiminel « déclarer que Le Brun était atteint et convaincu d'avoir tué et massacré la dame Mazel, sa maîtresse , de lui avoir volé Tor contenu dans la bourse trouvée vide au fond du coffre-fort, à Texception du deml-louis retrouvé sur Técritoire?»
Etait-ce pour qu'en même temps le pauvre Jacques Le Brun se trouvât déchu d'un petit legs que M°^^ Mazel, reconnaissante de ses soins, lui avait fait dans sou testament?
Mais un si minime intérêt (une affaire de -6,000 livres environ) ne pouvait déterminer une famille honorable et riche à demander la mort d'un serviteur irréprochable !
Ou bien MM. de Savonnières redoutaient-ils pour eux-mêmes les découvertes qu'une information plus ample, plus réflér.hie, et, s'il faut le dire, plus équitable, amènerait, sinon sur leur compte personnel, du moins
sur celui de la femme de Tun, ou de la maîtresse de l'autre, ou de l'abbé Foulard, Tami de tous deux?
Un célèbre avocat du temps, Barbier d'Aucourt, s'était chargé de la défense de Jacques Le Brun. Les mémoires qu'il rédigea sur cette , question sont de vrais chefs-d'œuvre de logique et de clarté.
* Us ont déplus, 2i cause de leur simplicité même, un accent si pathétique, qu'aujourd'hui, à près de deux siècles de distance, il est impossible de les lire sans une vive émotion.
Barbier d'Aucourt, dans ses factums, revient impitoyablement à la charge sur les omissions de la justice d'alors.
« On a laissé le cocher, s'écrie-t-il ; on a laissé la cuisinière eu liberté, quoiqu'elle ait transporté, quelques jours avant le meurtre, son lit dans une pièce d'oii elle pouvaitfaire entrer qui elle voulait dafts la maison sans que personne s'en doutât ! On a laissé les deux laquais, tous deux jeunes et partant peu capables de frapper la victime d'une main assurée, et pourtant on a compté sur le corps de la victime jusqu'à cinquante blessures, dont pas une, isolément, ne pouvait donner la mcjù^-l: Enfin, on a laissé l'abbé Foulard, le plus suspect de tous parle désordre de sa vie l... »
Et plus loin :
c< Oui, le matin du jour où M"^ Mazel fut trouvée assassinée dans sa chambre, Jacques était allé, selon sa coutume, s'informer de sa femme et embrasser ses enfants. Oui, il avait remis à Madeleine quelque argent.
70 VIE PRIVÉE d'autrefois.
fruit de ses épargnes ; mais comment osez-vous prétendre que cet argent fut le fruit d'un crime, le prix du sang que Jacques avait versé? Maître Jacques, ce vieux serviteur blauchi dans la pratique des vertus les plus saintes et les plus rares chez les hommes de sa condition, Jacques Le Brun, porté, à sa connaissance, sur le testament de sa maîtresse pour une somme de 6,000 fr. ,• l'aurait assassinée pour lui voler sept louis et quelques écus! Cet homme, qui avait seri?i 4,000 francs dans ia caisse de sa maîtresse, qui pouvait, eu plein jour, en son absence, ouvrir cette caisse,, et y prendre ce qu'il voulait sans qu'on s'en doutât de longtemps, cet homme, qui refusait de la main des fournisseurs le sou pour livre que Ton fait accepter à des intendants en titre, cet homme-là, ce vieux père de famille, aurait tué sa maitresse pour sept louis /... »
Enfin, Barbier d.'Aucourt parait partout et toujours préoccupé d'une étrange idée; c'est qu'il y aurait d'importantes lumières à tirer de la confrontation de Berry, Il insiste pour qu'on le recherche et qu'on l'arrête. Ses efforts demeurent inutiles.
Nous sommes au mercredi 22 février 1690. Vingtdeux juges doivent opiner; deux seulement sont d'avis de confirmer la sentence; quatre, — d'ordonner une plus ample information ; les seize autres demandent que Jacques Le Brun soit appliqué à la question provisoire ordinaire et extraordinaire.
, Cet avis forma l'arrêt.
En conséquence, le jeudi 23, M. Le Nain, rappor-
leur s accompagné de M. Fraguier, autre conseiller, fit donner la question à Jacques Le Brun.
Jacques s'était montré dans l'adversité et se montra dans les douleurs de la torture ce qu'il avait été dans les douceurs d'une vie insouciante^ un homme de cœur, un bon chrétien. Il nia simplement et obstinément le crime qui lui était imputé. La souffrance ne lui arracha pas uu mot portant la moindre atteinte à la réputation dé ses maîtres, quoiqu'il y eût à sa connaissance, dans certaines intrigues, des circonstances propres à le justifier. Il poussa si loiu cet admirable scrupule, qu'interrogé sur l'appartement de Foulard par rapport à celui de M""* Mazel, il répondit que cela n* était pas du procès.
Telle était la fatalité ou la haine qui poussait l'inforttinéLeBrun à sa perte, que le résultat négatif de la question provisoire ne put détourner de lui une sentence définitive de mort. Il fut, en outre, condamné à payer 8,000 livres de dommages-intérêts aux héritiers de M"*® Mazel, et, suivant l'usage de l'époque, à une amende de 100 livres pour faire prier Dieu pour Vâme
* Jean Le Nain, né en 1652, de Jean Le Nain, maître des requêtes, Tune de ces majestueuses figurçs de magistrats qui ont illustré les fastes du dix-septiéme siècle, plus et mieux que beaucoup de carrousels et de conquêtes.
n fut nommé rapporteur dans les affaires du faux Caille, de d'Anglade et de Jacques Le Brun. Il eut le malheur de voir mourir ces deux derniers sur son rapport. Le Nain est de ceux qui purent se tromper, mais sciemment — jamais. Le fils, comme le père, comme les frères Le Nain, offrait dans son noI^le etpur caractère un mélange de Gaton et deCincinnatus.
7â VIE PRIVÉE d'autrefois. «
de la défunte. Il fut sursis, jusqu'à plus ample insiruc tion,^ contre Magdeleine Tisserelle, femme Le Brun. . Cependant le bruit se répandit dans le monde que les juges qui avaient rendu la sentence avaient dit s'être déterminés à juger ainsi contre toutes les règles de l'équité, dans Tintention seule d'effrayer l'accusé, et de lui faire déclarer ses complices ou les véritables meurtriers ; on ajoutait qu'ils ne redoutaient pas l'effet de cette sentence pour Le Brun (en faveur duquel ils se sentaient généralement portés), attendu que leur jugement devait être soumis à un autre tribunal, lequel aurait toute faculté de le réformer s'il y avait lieu. En un mot, cette sentence n'était qu'un stratagème imaginé en faveur de la vérité, et dans le but de la faire découvrir.
En effet, appel fut interjeté, et ce fut l'infatigable Barbier d'Aucourt qui prit encore la défense du pauvre Jacques, avec plus d'ardeur et d'habileté que jamais.
De Le Maître à Barbier d'Aucourt, quel pas l'éloquence du barreau avait déjà fait! Quoique M. d'Aucourt ne parlât point d'abondance et se bornât à lire des mémoires, les coups qu'il portait dans l'esprit de son auditoire étaient plus directs; sa logique, débarrassée d'une vaine érudition , était plus pressante; sa marche à travers le dédale des faits et des objections était plus ferme et plus assurée.
Nous ne saurions choisir un meilleur exemj;)le du genre oratoire que Barbier d'Aucourt mit en honneur, que le rapport récent de M. de Laboulie au sujet de la réhabilitation de Lesurques. Même abnégation de lo-
vu PROCÈS CRIWINKL EN 1690. 73
rateur au bénéfice de la cause ; même effacement de l'homme devant la puissance de la vérité.
Il fmi convenir que la défense avait beau jeu dans l'affaire Le Brun. Que de motifs de nullité dans cette procédure ! Que penser d'un tribunal si peu sûr de luimême, qu'il ne rendait qu'en tremblant sa sentence, et qu'il avouait son espoir de la- voir cassée par une juridiction supérieure !
'Toutes ces nullités furent passées en revue par l'avocat de Le Brun. Cet homme courageux cloua Tabbé Poulard au pilori de l'opinion, en termes à la fois si vifs et si décents, que l'abbé crut devoir répandre dans le public un petit ouvrage où, après avoir dit que l'innocence de Le Brun était établiepar des présomptions violentes^ il blâme son défenseur de révéler des choses qui donnent lieu de soupçonner la dame Mazel d'une intrigue criminelle. Il place, dit-il, bien mal ce langage dans la bouche de Jacques Le Brun, comblé des bienfaits de sa maltresse. Il ajoute qu'il a peine à se persuader que ce défenseur soit de TAcadémie française, à en juger par son style sans grâces ; et, à propos de choses graves et terribles, et pour tourner en ridicule un caractère intègre et loyal comme celui de Barbier d'Aucourt, il rappelle malignement une petite anecdote assez plaisante qui courut longtemps les ruelles et dont M. d'Aucourt était le plastron.
Voici en deux mots cette anecdote qui peint à merveille la société du temps : Les jésuites du coHége avaient exposé eu 1663» suivant leur usage, des tableaux
74 VIG PRIVÉE d'autrefois • '
énigmatiques dâQs leur église pour être ^xpliquéci par les assistants. D'Âucourt s y trouva et parla un peu librement. Le jésuite q.ui présidait à Texercice Tavertit d'être plus réservé, parce qu'on était dans un lieu saint. Si locusêstsACKUs, répliqua d'Âucourt, qtMve txponiiis Venerem? «Si ce lieu est sacré, pourquoi y exposezrvous riinage de Vénus ?» Le barbarisme de sacrus courut à rinstant de bouche eu bouche, les régents le répété* rent, les écoliers le citèrent, et d'Aucourt fut longtemps désigné parle sobriquet à' avocat Sacrus. Uu'en fut pas moins, en 1688, appelé par TÂcadémie au fauteuil que la mort de Mezeray avait rendu vacant, faveur méritée» bien qu'elle empêchât, à ce qu'il parait, un abbé Foulard de dormir !
Mais revenons à l'infortuné Jacques Le Brun. Ce vieillard était tombé dangereusement malade des suites de la question provisoire, — usage barbare et odieux sur Ta-* bolition duquel nous aurons ailleurs l'occasion de reve« nir, comme sur les faits d'histoire judiciaire qui en firent ressortir à la longue l'absurdité et l'iniquité.
Jacques pouvait mourir ; et, bien que tout espoir de le sauver ne fût pas perdu,, il importait que justice lui fut rendue le plus promptement possible, si elle devait lui être rendue jamais.
L'esprit public s'était ému et déclaré en sa faveur à la lecture des mémoires justificatifs de M. d'Aucourt. La rumeur était grande et croissait de jour en jour dans Paris,
Sur ces entrefaites, le sieur Jessey, lieutenant de la
UN MOGÈS CânflMSL IN 1690. 75
maréchaussée de Sens, fut Averti qu'un particulier nommé Gerlaty dit Berry^ autrefois laquais de la dame Mazdy s'était établi à Sens et y faisait le trafic des chevaux.
Il le fit arrêter le 37 mars 1690.
L*issue du procès de Jacques Le Brun devait con*foudre tous les calculs de la sagesse humaine.
Eu même temps un mystère impénétrable devait pla* ner à jamais sur le rôle de certaines volontés dans cette affaire extraordinaire.
Certes, avec: les jalons posés jusqu'à préseut par l'histoire elle-même touchant la conduite des divers acteurs de ce drame sanglant^ chacun s*est senti pressé» par l'apparence des faits, de condaniner les héritiers de W^^ Mazel, ou l'abbé Foulard, ou 6a sœur. Et pour^ tant ni cette dame, ni l'abbé, ni MM. de Savonnières, ni même l'épouse ijufortunée de Tun d'eux, ne devaient se trouver complices de l'attentat de la rue des Maçons- Sorbonne .
Tout au plus peut-on accuser MM . de Savonnières d'un cruel parti pris à l'égard de Jacques Le Brun, et nul ne connaîtra jamais les motifs de ce parti pris, nul ne pourra l'attribuer du moins à l'avarice, en se rappelant que Tensemble des legs attribués k Le Brun par le
76 Vif; pRiviÉE i>UiiTih£rais.
lestanient de M"^^ Mazel n'atteigaait pas en tout sept mille livres.
Les riches et puissants héritiers de M™^ Mazel ne pouvaient pas plus sacrifier un honnête homme à sept mille livres, que ce pieux serviteur ne pouvait assassiner sa maîtresse pour sept louis.
Ce côté impénétrable du motif déterminant de certaines personnes , des causes efficientes de certains actes, est celui par lequel Thistoire refiise ici à la curiosité les satisfactions du roman. Mais beaucoup préfèrent justement le mutisme et les ombres de Thistoire à Tindiscrétion d'une analyse imaginaire, à laquelle il en coûte peu de se donner raison.
Voici Tune dfs difficultés insurmontables de cette étude, demeurées vierges sous le scalpel des recherches les plus patientes et les plus obstinées :
On se rappelle le fameux passe-partout dont Jacques Le Brun fut trouvé porteur.
Selon le premier procès-verbal, dressé par Deffiia, lieutenant-criminel, cette clef n'ouvrait, dans Tapparte* ment de la victime, que le demi-tour de la principale entrée et ne l'ouvrait que difficilement. Qu'est-il donc arrivé depuis ce temps-là, pour que ce procès-verbal soit remplacé par un autre ? On a instruit le procès, on a mis cette pièce sur le bureau parmi les autres, et comme on n y a poiut trouvé de preuves contre l'accusé, on est retourné en chercher dans la maison de la victime, en faisant un nouveau procès-verbal, dans lequel on voit que le passe-partout, qui n'ouvrait jadis
UN |»ROCÈS C1tnilN£L EN 1690. 77.
qu avec peine le demUtour d'une serrâre, s'est trouvé ouvrir cette fois avec facilité toutes les portes de Tapparteinent, fermées à double tour.
Pour nous, si nous.avions euTinsigne honneur d'être chargé de la défense de Tinfortuné Le Brun, et que nous eussions été privé de toute notion propre a le disculper, autre que la conviction de son innocence, lions aurions plaidé que, si d'aventure Jacques Le Brun était Tauteur de la mort de M""® Mazel, Jacques Le Brun avait été atteint passagèrement d'une complète aliénation mentale.
Car s'il fallait être foù pour devenir subitement assassin sans cause, après avoir été toute sa vie honnête homme etbon chrétien, il fallait être archifou et même imbécile pour aller ouvrir nuitamment et péniblement la porte de M"^® Mazel avec un passe-partout destiné à une autre porte, quand on avait la bonne et véritable clef sous la main.
En effet, cette clef était bien véritablement sous la main de Jacques, puisque les témoins ont déclaré qu'elle avait été posée la veille au soir, selon la coutume, sur une chaise, auprès de la porte de communication entre l'antichambre et la chambre à coucher.
Le proc^-verbal dit, il est vrai, qu'elle n'y fut pas retrouvée le lendemain lors des perquisitions, et qu'on la chercha vainement. Mais si c'était Jacques qui l'avait dérobée et cachée après la perpétration du crime, c'est qu'il s'en était servi , et alors il n'avait eu que faire du passe-partout.
78 ' viB PRIVÉE d'autrbfois.
Ainsi, MM. de Savonuières semblent en avoir voulu à Jacques Le Brun, et il est, en tout cas, impossible d'attribuer au seul aveuglement de la justice la condamnation de ce malheureux. Disons qu'il est affreux de penser que, dans la même cour de justice^ siégeaient alors des magistrats indigfies, et, à côté d'eux, réduits à Timpuissance, et, pour ainsi dire, les premières dupes de ces juges prévaricateurs, des hommes d'une intégrité {M^overbiale et qui ne manquaient ni de lumières ni de ce patient génie auquel les générations d'alors furent, en d'autres occurrences, redevables de tant de sentences équitables et sagement appliquées.
' Dieu aidant, ils devaient, du reste, prendre leur revanche, dans l'hâtel même de Savonnières.
Quand Jessey arrêta Gerlat, dit Berry, ancien laquais de M™® Mazel et marchand de chevaux à Sens, Berry offrit aux archers une bourse pleine de louis d'or s'ils voulaient le laisser s'évader. On le trouva saisi id'une montre qu'on avait vue à la dame Mazel le jour même qui précéda la nuit où elle fut assassinée.
Le prévôt commença promptement l'instruction ; mais, à la requête du conseiller René de Savonnières, un aifrêt fut rendu qui ordonnait qiie le Parlement fût saisi de l'instruction relative à Berry, comme il l'avait été de l'affaire Le Brun.
Berry fut donc amené à la Conciergerie pour y être jugé-
: Plusieurs témoins déposèrent l'avoir vu à Paris à l'époque de l'assassinat : il le niait fortement.
Une femme le reconnut pour l'avoir vu sortir de cette maison, la nuit du meurtre, après minuit.
Vn chirurgien déposa lui avoir fait la barbe le lendemain et avoir remarqué que ses mains étaient égratignées.
Enfin et surtout — la chemise ensanglantée et le lambeau de cravate furent reconnus pour être à lui. . Cette nouvelle procédure fut conduite avec célérité et intelligence. Entre autres procédures d'instruction, il intervint un arrêt (du 19 juillet 1690) qui ordonnait l'arrestation de l'abbé Poulardet son incarcération è$ prisons de la Conciergerie.
Mais sa confrontation avec Taccusé ne produisit aucune lumière louchant leur complicité, — possible et, dans Tesprit de beaucoup de gens, vraisemblable. La conscience de ses autres méfaits, le projet d'un attentat à la vie de M"® Mazel, que Taiguillon de l'intérêt avait peut-être conduit Foulard à concevoir, le trouble de son âme enfin, avaient pu suffire pour lui faire souhaiter que les soupçons se fixassent dès l'abord sur Jacques, fût-il innocent.
Quoi qu'il en soit, le pouvoir civil et l'autorité ecclésiastique prirent alors de concert une mesure qu'on ne saurait trop louer.
Au lieu d'être rendu h la vie séculière, pour laquelle il avait montré tant de goût, Poulard fut livré à ses supérieurs ecclésiastiques et tenu disciplinairement dans l'un des monastères de sou ordre jusqu'à la fin de ses jours.
80 N VlË PRIVÉE D*AUTREF01S.
Quant à la belle M^^ Chapelain, laissée complètement en dehors de l'aiTaire Mazel par la justice des hou . es, elle fut frappée par la Providence dans la personne^ de celui qu'elle aimait le plus : Georges de Savonnières mourut pendant le cours du procès, sans avoir pu jouir de la liberté de se marier, que lui laissait la triste fin de sa mère.
On remarqua le soin avec lequel toute allusion à la haine de M"^ de Savonnières contre sa belle-mère fut écartée, non moins que Tempressement avec lequel M. de Savonnières avait demandé la translation de Berry à Paris, pour que la cause fût déférée au Parlement. Du rapprochement de ces deux faits, quelques esprits (estce judicieux ou malveillants qu'il faut dire?) conclurent que M. de Savonnières avait voulu se mettre à môme de diriger l'instruction lui-même et de prévenir certaines investigations. Mais ce ne sont là que des apparences, et ce qui précède nous a appris à nous en défier. .
D'ailleurs, René de Savonnières, sans avoir trempé le moins du monde dans Tattentat dont sa mère avait été victime, pouvait craindre que Tinslruction ne mît en cause la femme innocente, mais compromise, qui portait son nom.
Hélas ! au moment où la comparaison des deux procès allait mettre en évidence la parfaite innocence de l'infortuné Jacques Le Brun, cet homme vénérable, sur le tempérament duquel une longue détention et surtout les douleurs de la question avaient produit une révolution redoutable, expira, et rendit inutile,— sinon àlaréhabi-
un PROCÈS CKIHINEL ISN 1($90. 81
litatioD de son nom si pur, du moins à sou salut teN restre, — le bon vouloir qui avait pris tout soudainement et le public et les juges de le trouver innocent. Il rendit son âme à Dieu le 1^' juillet 1090, et fut enterré à Saint-Barlhélemy, au milieu d*un concours immense. Il futinhnmé dans Téglise, devant l'autel de la Vierge, et les assistants émus emportèrent de cette cérémonie funèbre une impression profonde, qui se tourna, chez quelques-uns, en protestations d'intérêt et de dévouement à la veuve et aux quatre orphelins que laissait maître Jacques. Magdeleifie et ses filles furent recoîiduites chez elles, près du collège d'Harcourt, par les personnes qui avaient été présentes à la triste cérémonie.
Le 21 juillet fut portée et promulguée la sentence qui condamnait à être rompu vif Gerlat, dit Berry, atteint et convaincu d*a*'oir assassiné S\^^ Mazel. Il était en outre tenu de payer 8,000 livres à MM. de Savonnières, à titre de réparation civile ; et Targent et les effets saisis sur lui lors de sa capture devaient servir, tant au payement de cette somme, qu*à la restitution des sommes quil avait volées à l hôtel de Savonnières, dans les deux occasions différentes dont nous avons parlé.
Mis à la question avant d'aller au supplice , Berry accusa tout à coup de complicité M™^ de Savonnières et Le Brun.
Ce fut un coup de foudre.
Mais, quelques instants plus tard, en face de la mort, il faisait prier M. Le Nain, conseiller rapporteur, qui se trouvait à THôtel-de-Ville, de vouloir bien descendre
▼IB PRIYÉE D'AUTHerOIS.
sur la Grève; et là il rétracta solennellement ces deux: dédarations, dans une conférence de près d*tine heure, dont le- résultat fut le récit suivant du crime» que noU$ rept^duisons dans toute son étendue 2 .. a Le mercredi 13 novembre 1689, Berry arriva à Paris dans le dessein de Toler la dame Mazel, et logea à rWtel du €bafiot-d'Or.
« Le vendredi, sur la brune, il entra dans la maison tle cette dame, dont il trouva la porte ouverte.
« N'ayant rencontré personne dans la cour, il monta tlans le grenier par Tescalier dérobé, et il demeura là, caché derrière la provision 4' avoine, jusqu'au dimanche suivant, se nourrissant de pommes et de pain qu'il avait apportés. *"
« Le dimanche, à onze heures du matin, sachant qu'à cette heure M"® Mazel sortait pour aller à la messe, tt descendit du grenier dans la chambre à coucher de çetfe dame, qu'il trouva ouverte.
« Les filles de chambre venaient de la faire, ce qu'il jugea à la poussière qui volait encore.
« Ayant voulu se cacher sous le lit, il ne put y entrer avec son justaucorps. Il le quitta donc ainsi que sa camisole, et remonta par la porte de Talcôve dans le grenier, pour y déposer ces deux vêtements.
« Puis, il redescendit en chemise et se cacha sous le lit.
« Après le diner. M"*® Mazel entra dans sa chambre d'où elle ne tarda point à ressortir pour aller à vêpres. Berry, que son chapeau incommodait, le remplaça par
UN PROCÈS CRIMINEL fiN 1690. 8S
fine serviette de toilette, prise derrière le iniroir de M™® Mazel, et dont il se fit un bonnet,
c< Avant de rentrer dans sa cachette, il noua les cordons des sonnettes à la tringle des rideaux du lit, et demeura devant la cheminée à se chauffer jusqu'au moment où il entendit rentrer le carrosse de M™^ Mazel.
« Retourné dans son antre , ce scélérat attendit minuit pour en sortir, espérant que M™* Mazel se serait endormie.
c( A peine debout, il se trouva face à face avec elle, qui était parfaitement éveillée.
« Il lui demanda de l'argent.
« Elle se mit à crier, cherchant de la main les cordons de sonnettes.
« — Madame, lui dit-il, si vous criez, je vous tue.
(T Elle ne prit pas garde à cet avertissement et conthma ses clameurs. Berry tira son couteau, l'ouvrit et la frappa au hasard.
« Elle se défendit d'abord, mais bientôt elle perdit ses forces et tomba le visage sur la couverture.
« Alors il la frappa sans relâche jusqu'à ce qu'elle fut morte.
« Il assura que si elle n'avait pas crié, il ne l'aurait pas tuée.
(( C'est seulement alors qu'il alluma un flambeau, et, la clef de l'armoire à la main , se mit en quête de celle du coffre-fort, qu'il ouvrit sans peine.
c< Il y prit 6,000 livres en or que renfermait la
#é yiK PRIVÉE d'autrefois.
bourse, ferma le cofTre, puis l'armoire , et remit tontes choses en état.
« Il jeta dans le feu le couteau, s'assura qye les crochets étaient mis aux.deux portes du fond, sortit de la chambre par Tautre, se servit de la clef déposée sur un siège voisin, pour la refermer, de peur de donner Téveil aux domestiques en la poussant, ferma toutefois la' porte assez fort, remonta précipitamment par le grand escalier dans le grenier, lava ses mains, ôta et cacha sous la paille sa chemise ensanglantée et déchirée dans la lutte, reprit sa camisole et son justaucorps — et descendit.
c< Il remarqua qu'il faisait un grand froid et un beau clair de lune, et il entendit sonner une heure au moment où il s'éloignait dans la rue des Maçons.
« Il jeta la clef de la chambre à coucher (qu'il avait gardée) dans la cave d'une maison voisine, par le soupirail, et retourna à l'hôtel du Chariot-d'Or.
« La coi'de à nœuds trouvée au bas de Tescalier dérobé avait été apportée par lui, pour le cas où la porte cochère aurait été fermée et où force aurait été de s'évader par la fenêtre. »
Berry confirma tous ces détails p» serment et déclara qu'il était seul auteur du crime.
Quoi qu'il en soit, ce déterminé scélérat fut conduit, • après sa déclaration, à l'échafaud et fut exécuté. Il subit son cruel supplice avec la fermeté et le sang-froid dont il avait fait preuve dans l'accomplissement de son forfait.
UN PROCÈS CRIUIKEL EN i 690. S5
Aitôsitôt après rexpiratiou des délais portés par l'arrét du 27 février 1600, qui ordonnait un plus ample informé contre Le Brun et sa veuve, celle-ct poursuivit l'absolution de son mari; elle demanda, conjointement avec un sieur M are t (François), tuteur, de ses enfants, que la mémoire de ces orphelins fût justifiée du vol et du meurtre dont leur père avait été%ussement accusé; que tous les effets qui leur avaient été enlevés leur fussent rendus; que MM. deSavonnières, les accusateurs, fussent condamnés à la délivrance des legs en faveur de Jacques, au payement d'une somme de 70,000 livres à ses héritiers, à titre de dommages et intérêts et à tous les dépens.
La réhabilitation de la mémoire de Le Brun ne souffrait point de difficulté, non plus que la délivrance des legs ; mais la question était de savoir si MM. (l#*£ij'onnières étaient légalement tenus de payer aux héritiers • Le Brun des dommages et intérêts.
On demanda si Taffectation avec laquelle MM. àt Savonnières avaient accusé Le Brun n'était que le cri de Tindignation ressentie par des hommes dont on a massacré la mère, ou si cette accusation avait le caractère d une véritable caloamie.
On traita celte autre question : Un domestique doit-il
ou non répondre de la vie de son maitre? Une des or-
dennances en vigueur alors avait prévu le cas et Tavait
résolu affirmativement. Mais on pouvait tirer de cette
^ ordonnance même un argument contre les accusateurs,
-^ puisqu'ils avaient nommément désigné Le Brun aux in-
M tIE PRIVÉE D^AUTREFOIS.
vestigat^oas de la justice, à l'exclusion des autres domestiques, tandis qu'ils eussent dû s'abstenir et les lais*ser arrêter tous, devoir auquel te lieutenant-criminel lui-même avait d'ailleurs manqué.
A ce point de vue, on pouvait accuser de calomnie MM. de Savonnières ; mais on ne pouvait les frapper seuls, puisque le lieutenant-criminel avait été» tout le premier, complice volontaire ou involontaire de cette calomnie, en omettant, soit par négligence, soit de propos délibéré, de suivre à la lettre une ordonnance en vigueur.
L'arrêt du 30 mars 1694, qui mit fin à cette procédure difficile, ordonna la réhabilitation de Le Brun et la délivrance des legs à lui faits par M"** Mazel ; mais débouta les héritiers de Le Brun de la demande de 70,000 livrç» — à titre de dommages et intérêts.
Ainsi la veuve Le Brun et ses enfants retirèrent du moins ce qui appartenait à la succession du défunt, mais • ils n'obtinrent rien de plus, bien que l'opinion publique appelât de plus amples compensations sur les victimes dune aussi cruelle méprise.
En tout cas , la mort de Le Brun eut ceci d'utile , qu'elle prépara les esprits à Tabolition de la question provisoire et flè toutes les tortures judiciaires. L'argument le plus grave présenté contre cette coutume barbare fut son inefficacité pour la découverte de la vérité.