‹ Histoires de petite villeChapitre 1 sur 9 · Histoires de petite ville · texte numérisé non relu

Histoires de petite ville

E ne me rappelle pas au juste à quelle époque je fis la connaissance de mon ami Pierre Laouteux : cela doit remonter au temps où nous tétions nos mères, qui demeuraient porte à porte contre l'abreuvoir.

Nous avons grandi ensemble. Quand je dis nous. . . le fait est que mon ami ne grandissait pas du tout, tandis que je m'élevais noblement comme une as-, perge qui monte en graine.

Chose remarquable ! on ne nous voyait jamais l'un sans l'autre, mais rarement on nous voyait

d'accord : nous nous battions régulièrement tous les soirs et nous faisions la paix le lendemain matin pour nous rebattre le soir. La brouille durait quelquefois deux ou trois jours ; alors ceux qui venaient dire à l'un du mal de l'autre étaient reçus à coups de poing.

Nous avions pour voisin un boucher nommé Gillard, qui était doué d'une mémoire prodigieuse et qui faisait des vers. Il avait lu je ne sais combien de fois les Mille et une Nuits, et il nous les récitait mot pour mot l'hiver, au coin du feu, devant le gril aux pommes de terre.

Il avait lui-même composé V Histoire du prince Lion, du prince Cheval et du prince Ane^ qui vont dans le troisième monde à la recherche des rubis immortels. C'était une bien belle histoire, et c'est grand dommage qu'elle n'ait pas pu être imprimée, à cause des fautes d'orthographe.

Un jour de ducasse, le voisin Gillard nous conduisit à la Passion, je veux dire au théâtre des marionnettes, ainsi nommé de la Passion de Notre- Seigneur Jésus- Christ, qui est la pièce principale du répertoire. Ce spectacle nous causa tant de plaisir que, l'année d'après, nous organisâmes une quête chez tous nos parents et amis : nous récoltâmes ainsi de quoi nous payer la Passion deux fois par jour.

Le premier roman qui nous tomba sous la main

Ma première bonne fortune 5

fut le Roman comique. Cette lecture nous inspira l'idée de nous faire comédiens, mais nous n'avions pas encore vu jouer la comédie pour de bon et par des personnes naturelles.

La ville de Condé-sur-l'Escaut, où ont eu lieu ces événements, possède un théâtre qui ouvre ses portes cinq ou six fois l'an, lorsque la troupe de Valenciennes y vient en représentation. Ce théâtre est presque aussi beau que celui de Montmartre, hormis que le plafond descend juste au dessus du balcon.

Nous importunâmes tant et si bien nos mères qu'elles nous promirent de nous y mener, si nous étions couronnés à la distribution des prix. Ceci se passait à Pâques, et jusqu'alors on nous avait toujours vus à la queue de la classe. Trois mois après, nous remportions chacun un prix, je ne sais plus lequel, mais à coup sûr ce n'était pas un prix de sagesse.

Le bienheureux soir arriva. Nous n'avions dormi de huit jours. On jouait le Pré aux Clercs. Nous restâmes les yeux et les oreilles ouverts, sans respirer, tout le temps de la représentation .

Je dois à la vérité de dire que nous fûmes parti-

culièrement frappés de la scène du canot : nous ne nous sentions pas d'aise d'avoir découvert le truc et entrevu l'homme qui tirait la barque.

Il serait trop long d'énumérer les ruses de caraïbe au moyen desquelles, à partir de ce moment, nous parvînmes à ne plus manquer une représentation. Mais le cœur humain est insatiable comme la terre, qui ne se saoule point d'eau, dit l'Écriture.

Bientôt, il ne nous suffit plus de contempler du parterre le monde enchanté qui nous arrivait de temps à autre en deux omnibus. Tout notre corps frémissait à la seule idée de frôler, dans les coulisses, les femmes pâles qui, le soir, au feu de la rampe,' se transformaient en pimpantes soubrettes et en ravissantes marquises.

Une surtout nous avait frappés : elle s'appelait Rosalba, et jouait les ingénues. C'était une jeune fille de dix-huit ans, brune comme un pruneau et sèche comme un jonc, avec deux yeux noirs, pétillants de malice, qui nous paraissaient deux petits soupiraux de l'enfer. Un hasard nous fit faire sa connaissance.

Le père de Pierre Laouteux était un homme ingénieux qui avait essayé de beaucoup de métiers,

Ma première bonne fortune

et qui réussissait à peu près dans tous. Il avait été tour, à tour charron , menuisier , tourneur , horloger, etc. C'est pourquoi on l'avait surnommé Mille-Esprits.

Un jour, il entreprit le commerce des grains et voulut avoir un véhicule pour se rendre, chaque samedi, au marché de Valenciennes.

Or, Condé ne possédait pas de carrossier. Un autre serait allé à la ville voisine faire emplette d'un cabriolet; le père Laouteux trouva plus simple d'en fabriquer un lui-même.

Dès lors, il ne fut bruit dans le canton que de son entreprise. Réussirait-il? ne réussirait-il pas? Il y eut des paris comme pour un combat de coqs.' Nous obtînmes qu'on nous laisserait étrenner seuls le nouveau chef-d'œuvre.

On se souviendra longtemps à Condé du )our oti nous l'étrennâmes. Tous les flâneurs de la ville étaient rassemblés sur notre passage. Quand nous parûmes, cinq cents poitrines se dilatèrent, cinq cents bouches poussèrent un : Ah! formidable, suivi d'un long éclat de rire.

Il y avait de quoi.

Figurez-vous une manière de cabriolet à ressorts, avec une capote fixe en toile. L'essieu était si long que les roues, d'un diamètre énorme, suivaient, en sillonnant les bas côtés de la route, le cheval qui trottait au milieu de la chaussée. D'autre part.

la capote, en forme de parallélipipède ouvert, atteignait à une hauteur telle qu'un tambour-major en grand uniforme aurait pu s'y tenir debout.

Le père Laouteux avait peint en jaune foncé cette majestueuse capote : le jaune foncé était la couleur des quatre confessionnaux de l'église. De là vient qu'à la vue de l'étrange véhicule, les gens de Condé, gens volontiers gouailleurs, le baptisèrent sur-lechamp de ce nom pittoresque : le confessionnal de Mille-Esprits.

Au confessionnal était attelé un vieux cheval gris pommelé, gras comme un moine et vicieux comme un concierge, qui avait longtemps appartenu à un marchand de toile. Ce vénérable quadrupède s'appelait Salpêtre, peut-être par antiphrase. Salpêtre était un animal illustre à dix lieues à la ronde.

On jugea la voiture digne du cheval, et c'est sous une pluie battante de quoHbets, qu'à travers la foule nous partîmes pour Valenciennes. Ces menus désagiéments n'entamèrent que médiocrement notre bonheur : nous couvions un projet !

Ce Jour-là, il devait y avoir spectacle à Condé. Après que nous eûmes bien fait admirer notre équipage aux Valenciennois ébahis, nous guettâmes le

iMa première bonne fortune 9

départ de la troupe comique, et, à grand renfort de coups de fouet, nous voyageâmes de conserve.

Nous plongions de tous nos yeux dans les deux carrossées : nous ne tardâmes pas à nous apercevoir qu'on s'y occupait de nous. Je pensais in petto que notre cabriolet pouvait n elre pas étrangère l'attention des acteurs, mais je me gardais bien de toucher cette corde.

Le père Laouteux n'avait rien oublié pour la solidité de son chef-d'œuvre, rien que de remplacer par des esses les chevilles de bois qui retenaient provisoirement les roues. Tout à coup, patatras ! les deux roues tombent chacune de leur côté et nous laissent à plat sur le pavé.

Les acteurs poussent un cri, les omnibus s'arrêtent, on accourt et on nous tire de dessous la capote, plus morts que vifs, mais par bonheur sains et saufs. Nous faisions une si piteuse mine que les cris d'effroi se changèrent tout de suite en éclats de rire !

On parvint à remettre le confessionnal sur ses roues, mais on ne put trouver des chevilles assez résistantes. Force fut de le laisser sur la route à la garde de Pierre Laouteux, et on m'offrit de monter dans un des omnibus pour dépêcher le charron du plus prochain village.

La première personne que j'aperçus en mettant le nez à la portière fut mademoiselle Rosalba : elle me fit une place à ses côtés, et, sous l'empire d'une émo-

tion inexprimable, je m'y assis. On s'était serrés pour me recevoir et je touchais sa robe du genou, une robe de droguet bigarré que je vois encore.

La jeune actrice me considéra d'abord avec une sorte de curiosité moqueuse, puis elle engagea la conversation. Je répondais en balbutiant, les yeux baissés et rougissant jusqu'aux oreilles.

J'avais alors quatorze ans et demi, mais à la longueur de ma taille on aurait pu m'en donner seize. Je bénissais notre accident, et je songeais à part moi au beau Destin du Roman comique^ voyageant côte à côte avec mademoiselle de T Étoile.

Mademoiselle de l'Étoile était une fille assez délurée pour une ingénue ; ma timidité paraissait l'amuser beaucoup. Je ne sais comment elle vint à me demander si j'aimerais à jouer la comédie. Je fis un grand soupir, je levai au ciel deux yeux humides de tendresse et je poussai un : Oh! oui! si passionné, qu'elle me partit au nez d'un franc éclat de rire. Ses camarades partagèrent sa joyeuse humeur.

Le sentiment va vite en voiture, si vite que j'eus la lâcheté de ne pas rebrousser chemin avec le charron. Aux portes de Condé, mademoiselle Rosalba

Ma première bonne fortune 1 1

me dit en me décochant un regard singulier, — ou qui, du moins, me parut tel, — que si je voulais me faire acteur, j'aurais bientôt perdu mon air serinot.

Le mot était dur, mais je ne vis que l'intention, et je m'enhardis jusqu'à la prier de me faciliter l'accès des coulisses. Elle me promit de corrompre M. Achille Rasez, qui était à la fois le propriétaire et le concierge du théâtre. Je n'aurais qu'à me présenter à sa cuisine : la cuisine de M. Achille était Ventrée des artistes.

Pierre Laouteux arriva deux heures après nous, furieux de son abandon et jaloux de mon bonheur : il m'avait vu prendre place près de Rosalba. Dans l'enivrement de ma joie , j'eus l'imprudence de lui confier jusqu'où allait ma bonne fortune.

— - Et moi ? me dit-il.

— Il n'a pas été question de toi.

— Ainsi tu iras seul dans les coulisses ?

— Sans doute.

— C'est ce que nous verrons !

Il me quitta sur ces mots et je m'en fus procéder à ma toilette. Je mis mon pantalon pistache à souspieds, et mon frac^, mon beau frac bleu de roi à boutons de métal, que mon père, tailleur de son métier, m'avait confectionné dans son vieil uniforme de garde national .

C'était mon frac de première communion : j'avais grandi depuis lors , et il m'allait comme un gant,

sauf les manches , qui étaient un peu courtes. Sur le tout perchait un immense chapeau^ étroit des bords et large du fond.

Je me présentai un quart d'heure trop tôt à la porte de la cuisine, mais quelqu'un m'y avait devancé : c'était Pierre Laouteux. Il portait sa veste des dimanches , et, au lieu de faux-col , une collerette tuyautée , si raide qu'on eût dit qu'il avait le cou pris dans un saladier à côtes.

Jusqu'alors Rosalba avait été entre nous une propriété indivise. Pierre trouvait que je lui volais sa part : il venait la réclamer. D'ailleurs, son cabriolet n'était-il pas la cause première de nos relations ?

Je lui représentai que Mlle Rosalba ne l'avait pas invité , qu'elle ne le connaissait pas plus que Salpêtre, que sa folle prétention n'aboutirait qu'à nous fermer la porte à tous les deux, qu'il n'y avait point de raison pour qu'on ne fît pas le même honneur à Salpêtre, etc., etc.

Il insista, je m'obstinai; bref, la discussion, comme d'habitude , dégénéra en dispute et se termina par un magnifique coup de poing qui m'accommoda

Ma ^première bonne fortune i3

l'œil gauche au beurre noir. Je tombai sur mon ami à coups de pied.

La vieille Poupoule, la cuisinière de M. Achille, accourut au bruit : je lui expliquai l'affaire , et, comme son maître l'avait prévenue, elle me fit entrer seul.

Je triomphais : cette considération me consola de mon accident. Mademoiselle Rosalba remarqua le changement survenu dans ma figure et me força de lui en raconter la cause, qu'elle accueillit avec de grands éclats de rire : cette fille-là riait de tout.

N'importe ! mon rêve était réalisé : j'avais pénétré dans les coulisses , et , qui plus est , je faisais la cour à une actrice !

VÎI

On donnait un grand drame intitulé : Mathilde, tiré du roman d'Eugène Sue. Chaque fois que Rosalba rentrait dans la coulisse, notre conversation allait son train. Je m'émancipai jusqu'à lui prendre les mains; je commençais à croire que je lui paraissais un peu moins serinot,

— Oh! ce marmot avec sa perruque ! fit tout à coup la jeune actrice. Je me retournai et je restai pétrifié.

Pierre Laouteux était devant nous en blouse bleue, blanchie aux coudes, en pantalon de coutil, en casquette, le cou veuf de sa collerette tuyautée, une énorme perruque rousse à la main. Il avait emprunté ce déguisement dans le but de tromper la vigilance de Poupoule : Poupoule l'avait pris pour le petit clerc de Doudou, le coiffeur de ces dames.

-— Oh ! ce marmiot ! répétai-je en ricanant.

Les yeux de Pierre Laouteux lancèrent deux éclairs : il regardait comme une injure mortelle toute allusion à l'exiguïté de sa taille. Un « grand fiandrin ! » bien appliqué fut sa réponse. Je lui tournai le dos, et je continuai la conversation avec Rosalba.

Ce que voyant, Pierre Laouteux perdit toute mesure. Piqué par la jalousie comme par un taon furieux, il s'avança entre nous, regarda l'actrice en face et lui dit gravement :

— Ne l'écoutez pas. Mademoiselle, il est long comme un jour sans pain !

— Veux-tu te taire, Ragotin ! répondis-je en colère.

— Hue ! grande Jacqueline ! riposta Pierre Laouteux.

Ce sobriquet qu'on m'avait donné je n'ai jamais su pourquoi, avait le privilège de m'exaspèrer* J'empoignai mon ami par les oreilles ; il se dressa sur ses pieds et m'administra sur l'œil droit le pen-

Ma première bonne fortune 1 5

dant du fameux coup de poing qui décorait mon œil gauche.

Rosalba riait comme une follet

Le drame touchait à sa fin : c'était le moment où le mari de Mathilde et celui d'Ursule allaient dialoguer avec leurs pistolets. Devant une situation aussi palpitante, la salle respirait à peine.

Tous les esprits étaient tendus, tous les yeux fixés sur les champions, qui n'attendaient que le signal.

Soudain le public ébahi vit apparaître deux poussons qui boxaient comme deux gentlemen. Un immense éclat de rire salua notre entrée.

Les coups de poings, les coiips de pieds volaient dru comme grêle. Lepubhcy répondait par les cris: « Bravo ! bis ! laissez faire deux hommes ! » Nous y allions d'un tel cœur, que ni l'un ni l'autre ne s'apercevait qu'il était en scène. Les acteurs nous regardaient ahuris.

Pierre Laouteux était plus vif, mais j'étais plus fort. Je parvins à le saisir à bras-le-corps, et nous roulâmes sur le plancher, accrochés comme deux hannetons. Dans la chute, mon beau pantalon

pistache, qui était mûr, se fendit aux genoux, mais je n'y prenais garde.

Nous nous escrimions des mains, des pieds, des dents, en silence. Nous ne faisions plus qu'un seul être à deux têtes, à quatre jambes, à quatre bras, tout cela mêlé dans un fouillis inextricable.

L'un des acteurs voulut en vain nous séparer ; il déchargea sur nous son pistolet chargé à poudre; Tautre en fit autant. Dieu lui-même avec son tonnerre ne nous eût pas décramponnés. Enfin on requit les pompiers de service , deux gaillards vigoureux qui nous emportèrent, toujours enlacés, au bruit des applaudissements frénétiques du parterre.

La toile tomba sur ce beau dénoûment. Une heure après la sortie du spectacle, les gens riaient encore dans la rue, et la patrouille de la garnison entendit toute la nuit de longs éclats de rire : c'étaient les bourgeois de Gondé qui se réveillaient en riant dans leurs lits.

Un moment il fut question de dresser procès-verbal à nos pères comme responsables de ce tapage nocturne ; mais l'affaire fut étouffée. La police était bonne personne, le juge de paix, homme d'esprit, et puis, on avait tant ri î Jamais spectacle n'avait eu un pareil succès.

Le principal du collège, qui était d'humeur triste, nous mit à la porte. Nous restâmes huit jours sans nous parler ; ce fut notre plus longue bouderie.

Ma première bonne fortune 17

Nous nous raccommodâmes à propos d'une tragédie intitulée Nabuchodonosor ^ que nous entreprîmes en collaboration, et qui ne put être achevée, faute par nous de savoir au juste en quelle bête notre héros devait se métamorphoser au troisième acte.

Nabuchodonosor fut le premier et le dernier pas que nous fîmes ensemble dans la carrière théâtrale, mais nous avons conservé un goût très-vif pour le théâtre. C'est notre plus forte, j'oserai presque dire notre unique passion. Les hasards de la vie m'ont amené à Paris, et j'ai pu la satisfaire mieux que Pierre Laouteux, qui est resté à Condé.

Je suis autant que possible les premières représentations et lis régulièrement les feuilletons du lundi. Je connais de vue tous les artistes des deux sexes, et sais sur le bout du doigt les anecdotes de leur vie publique et privée. J'envoie chaque semaine un compte-rendu à Pierre Laouteux : c'est sa consolation.

Les théâtres de Paris ont pleinement réalisé mon idéal : tragédie, comédie, drame, vaudeville, opéra, opérette, j'aime tous les genres, mais j'affectionne

plus particulièrement la tragédie : j'y ai retrouvé les bonshommes en bois de la Passion de Notre-SeU gneur Jésus- Christ.

Un soir pourtant j'ai éprouvé une grande déception, c'est lorsque, pour la première fois, j'ai vu le Pré aux Clercs à TOpéra-Comique. Hélas! le Pré aux Clercs ne m'a plus fait le même plaisir. Savezvous pourquoi et ce qui manquait au Pré aux Clercs ?

Il lui manquait les vingt amateurs de la Société philharmonique qui l'exécutaient au pied levé, après une seule répétition ; il lui manquait la collerette de mon ami Pierre Laouteux ; il lui manquait l'homme qui tirait la barque de la coulisse; il lui manquait enfin le théâtre de Condé avec ses acteurs ambulants, le coiffeur de ces dames, la cuisine du père Achille et Poupoule, sa cuisinière !

LE ToA^ÇlâTilS

T>E TITF.TTE

Le Taradis de Tipette

Wis^l^M u temps jadis, il y avait à Conde-sary^wl^H r Escaut, au carrefour de la Gapelette, f^^^^Ml un vieux savetier qu'on appelait Pipette, ^^^^^ à cause qu'on ne le voyait jamais que fumant sa boraine.

Pipette aimait tant sa pipe que la nuit il s'éveillait tout exprès pour l'allumer. Il avait d'ailleurs l'âme bonne et le caractère gai, contrairement à sa femme, dont l'humeur rêche le faisait endiabler. . Son seul ennui, après sa ménagère, était de n'avoir point de quoi fêter saint Crépin tous les lundis, et de pousser trop souvent l'alêne les jours de du-

casse, ou quand on jouait sur la place Verte une belle partie de balle.

— Toujours ouvrer, murmurait alors le pauvre savetier; toujours s'exterminer à battre le cuir! Quelle gueuse de vie! Et dire que sans ce benêt d'Adam on serait en paradis, où Ton n'aurait qu'à se goberger !

Un soir d'été qu'en achevant sa journée il répétait sa complainte habituelle, il vit passer, chargé d'une hottée de fèves, un de ces colporteurs qu'on nomme chez nous des compénaires. Il s'aperçut que la hotte était trouée et semait son contenu le long du chemin.

— Vous perdez votre marchandise, notre maître, cria-t-il .

L'homme se déchargea et le savetier lui offrit de rapiécer sa hotte; l'autre accepta. Quand l'ouvrage fut fini :

— Je ne possède pas un rouge double, dit le compénaire, et n'ai à vous donner qu'une fève.

— Oh ! fieu, ce n'est mie la peine.

— Bah ! prenez toujours. Sait-on ce qui peut arriver!

Le Paradis de Pipette 2 3

Pipette prit la fève et, dès que le porte-hotte eut le dos tourné, il la jeta sous la cheminée. Soudain parut dans les cendres une verte tige, qui commença de croître à vue d'œil.

Étonné de ce prodige, le bonhomme courut à la porte, mais il ne vit plus personne.

Quand il reporta les yeux sur la plante, elle avait déjà dépassé le buhot de la cheminée. Elle monta, monta, monta tant, qu'il fut bientôt impossible de distinguer sa houppe.

— Voilà mon souper qui pousse, se dit le savetier, il ne s'agit plus que de le cueillir.

Il ralluma sa boraine, quitta ses savates, retroussa ses manches, prit la tige à deux mains, et, sans réfléchir que tel va chercher de la laine qui revient tondu, il grimpa de branche en branchette. Il ne rencontra non plus de cosses que sur une perche à l'oiseau; mais à mi-route du ciel, il entendit une musique qui lui sembla autrement plaisante que la viole de Colas Chomy, le guisterneux de Gondé. Plus il s'élevait, plus cette musique devenait douce et caressante.

Cependant son échelle se dirigeait droit vers la lune. D'en bas la planète lui avait toujours produit l'effet d'une belle tourtière de cuivre jaune.

Elle grossit peu à peu et, quand il y arriva, il fut tout surpris de la trouver cent lois plus grande que la ville de Gondé.

Il mit pied à terre dans un endroit inhabité. Il marcha quelque temps et ne vit nulle part l'homme qui, dit-on, vague dans la lune avec son chien et son fagot, mais il avisa au loin une vive lumière.

Il s'approcha et reconnut qu'elle provenait d'une épée flamboyante qu'un ange tenait à la main.

L'ange faisait sentinelle devant une porte percée dans une verte palissade.

— Où suis-je, l'homme de Dieu? demanda Pipette.

— A la porte du Paradis terrestre, répondit le gardien.

— Ah bah ! depuis quand est-il dans la lune?

— Depuis qu'il ne sert plus de rien sur la terre.

— Au fait!... Est-ce qu'on peut le visiter >

— On peut même y demeurer.

— Toujours?

— Toujours, quand on sait se conduire.

— Oh ! fieu, il n'y a mie de danger que je touche à vos pommes!

Voyant que le factionnaire souriait, il ajouta vivement :

Le Paradis de Pipette 2b

— D'ailleurs, je déteste les pommes! Ça m'agace les dents et m'empêche de fumer.

— On ne fume point. Voilà précisément ce qui est défendu.

— Ahl on ne fume point! Eh bien, soit!

— Cela ne t'efîraye pas?... Entre alors, mais souviens-toi de la défense.

— Le diable m'emporte si je l'oublie !

Le gardien n'en eut pas moins la précaution de le fouiller. Il lui prit sa pipe et son tabac, après quoi le bonhomme entra tout joyeux.

Il s'engagea dans une longue drève ou avenue, bordée de vastes houblonniéres et, au bout d'un quart d'heure, il découvrit un clocher dont la flèche se terminait en poire.

— Est-ce qu'on ne jurerait point que c'est le clocher de Condé? s'écria Pipette. Quelle chance si j'allais retrouver ici les wiseux de la Cgpelette ! Les belles parties de quilles, seigneur Dieu ! Et quelles tournées de chopes ! A la bonne heure ! Voilà comme j'avais toujours rêvé le paradis!

Pipette ne se demanda point si la chose était pos-

sible. Depuis qu'une fève l'avait conduit dans la lune, il ne doutait plus de rien.

C'était bien le clocher de Condé, et le cœur du savetier lui sauta d'aise, quand il distingua les quatre clochetons et le coq doré qui, du haut de sa poire, lui souriait dans un rayon de soleil.

Il entra en ville sans être arrêté à la douane ni à l'octroi, car il n'y avait ni douane ni octroi. Il battit un entrechat devant Samson et sa femme qui gardent, comme chacun sait, la porte de Valenciennes, fit un beau salut à saint Roch et à son chien qui le regardaient gravement du fond de leur chapelle, arriva au Pont-Tournant, reconnut les triquenaires de la Grande-Écluse, Marmin, Béguinet, Guerlot, Canarin, tout le monde, et tout le monde lui souhaita la bienvenue.

— Tiens, voilà Pipette 1 bonjour Pipette.

— Bonjour, mes enfants, bonjour. Je suis content de vous voir tous en paradis.

La ville avait un air de tête, le port était plein dé bélandres pavoisées, les rues bien balayées, les maisons blanchies de frais , wassinguées et sablées

Le Paradis de Pipette

comme elles le sont le premier dimanche de la ducasse.

Le savetier enfila la rue de l'Escaut et s'en fut droit à sa boutique. A sa vue, son sansonnet battit des ailes et cria aussi : Bonjour, Pipette.

En se retournant pour lui rendre sa politesse. Pipette jeta par hasard les yeux dans le miroir. O bonheur 1 au lieu de sa vieille face ratatinée, il y aperçut une figure ronde et roselante : le bonhomrne était rajeuni de trente ans.

La boutique lui parut en ordre et le ménage fait. Il n'y manquait que la ménagère, mais le gaillard se garda bien de s'informer d'elle ; les voisins ne lui en soufflèrent mot.

Tous étaient redevenus jeunes comme lui-même, et ils avaient des visages de pleine lune qui vous réjouissaient Pâme.

Au débotter des vêpres, l'heureux homme alla prendre sa pinte à l'estaminet de la Broque-d'Or. Il y trouva la société de la Gapelette, la plus gaie de- Condé : Polydore, le tailleur; Nanasse, l'ébéniste; Firmin, le drapier; Tuné, le tourneur ou, pour mieux dire, le carioteux.

2 8 Histoh'es de petite ville

On joua au piquet, on but de la bière excellente, brassée uniquement avec de l'orge et du houblon, mais on ne fuma point.

A dix heures la cloche du beffroi sonna le couvrefeu, et on resta encore une demi-heure à deviser sans que personne y vînt mettre son nez.

— Est-ce qu'il n'y a point de valets de ville? demanda le savetier.

— On les a laissés en bas.

— Bien vrai?

— A quoi serviraient-ils?

— C'est juste... Point de femme et point de valets de ville! C'est bien décidément le paradis !

C'était en effet le paradis, un vrai paradis de Flamands, et tel que nous l'aurions évidemment icibas sans la gourmandise de madame Adam et de son mari.

Comme il y avait abondance de biens, on y travaillait à loisir et seulement pour passer le temps.

On faisait ses quatre repas à la coyette et on mangeait de la tarte tous les dimanches ; on finissait la journée entre trois et cinq heures, puis on allait sur la place Verte voir jouer à la balle.

Le Paradis de Pipette

La perche à l'oiseau était toujours dressée à la porte du Quesnoy, et on y tirait de l'arc du matin au soir; on tirait aussi au bersault, on faisait de longues parties de quilles, de corbeau, de guiche, qui est le jeu de bâtonnet^ et de billon, qui est le jeu de bricoteau.

On crossait parmi les champs, et Pipette devint bientôt presque aussi fort que le Carlier du Coq, dit le Grand-Choleur.

Quelquefois, au clair des étoiles, sur la place d'armes, les Gondéens, hommes, femmes, filles et garçons, s'asseyaient en rond à même le pavé, et l'on jouait à la savate, sans penser à mal.

On s'y mêlait berdin-berdiau, les riches avec les pauvres, et les demoiselles qui portaient chapeau ne dédaignaient point de s'accroupir côte à côte avec les demoiselles en bonnet et en colinette.

Brefj on. était tous égaux, comme on ne l'est icibas qu'au cimetière,' et on n'avait pas de peine à suivre le proverbe qui dit que, pour se bien divertir, il faut être sorte à sorte, le diable avec les carbonniers.

Pipette ne rencontra dans le paradis qu'une seule figure étrangère, celle du nouveau carillonneur qui

3o Histoires de petite ville

venait de succéder à grand-père Jacob et qui était de plus cron-cornet ou , si vous le préférez, serpent de la paroisse.

C'était un particulier à la mine sournoise , au regard louche , à la voix papelarde , et qui ne dut qu'à son gros nez rouge et persillé d'être admis dans la société de la Capelette. Il buvait sa pinte tous les soirs à la Broque d'or.

— La belle bière et comme elle perle 1 dit un jour le cron-cornet en élevant son verre à la hauteur de l'œil. Quelle chère on ferait à fumer une pipe en vidant une canette de ce nectar !

— Tu sais bien que c'est défendu ! répondit Pipette.

Le bon Flamand menait une vie si enchantée qu'il avait complètement oublié sa boraine. Cet insidieux propos la lui remit en mémoire, mais il chassa ce souvenir en songeant au bonheur qu'il goûtait en échange.

Le carillonneur revint souvent sur ce chapitre, et tout le monde fut de son avis. Un beau soir, il cessa subitement de se lamenter.

Dès lors, quand un buveur s'avisait de rappeler l'heureux temps où l'on pouvait fumer sa pipe, le cron-cornet se contentait de lever les épaules et le regardait avec des yeux de pitié.

Le Paradis de Pipette 3i

Un samedi qu'il allait carillonner un baptême, il appela le savetier , qui se promenait dans le marché en reluquant les jolies paysannes de Fresnes et de Macou.

— Viens donc , dit-il , faire un tour au clocher : on jouit là-haut d'une vue superbe.

Pipette le suivit et monta jusque dans la poire. De là il découvrit , à travers une lunette d'approche, une boule qui tournait bien loin , bien loin , dans une vapeur blanchâtre.

— Qu'est-ce que cette boule? demanda le savetier.

— Tu ne reconnais point la terre ?

— C'est pardieu vrai... mais cette fumée qui l'enveloppe ?

— Ça, fieu, c'est le nuage formé parles pipes de tous les habitants du globe.

— Ah ! oui... Ils peuvent fumer, eux ! murmura involontairement Pipette.

Ce ne fut point sans peine qu'il s'arracha à ce spectacle et il descendit en soupirant. Quelques jours après, il remonta dans la poire et y passa une heure d'horloge à contempler le blanc nuage.

Il y retourna alors de temps à autre ; il lui semblait sentir l'odeur du tabac , et même, à force d'écarquiller les yeux, il en vint à se ligurer qu'il voyait fumer les gens d'en bas.

C'était là sa plus chère distraction et , quelque effort qu'il fît sur lui-même, ses pas le ramenaient invinciblement au clocher.

Un matin , il trouva au carillon le cron-cornet qui allumait tranquillement sa pipe.

— Malheureux ! s'écria Pipette, tu vas te faire chasser du paradis ! et il voulut lui ôter sa pipe des lèvres,

— Laisse donc, dit l'autre. Il y a plus d'un mois que je fume, et il ne m'est rien arrivé.

— Ah bah !

— Tu sens bien qu'on se moque de nous , continua le carillonneur, en lui envoyant au visage de larges bouffées de tabac. A qui cela peut-il nuire ? Ce serait bon si nous étions des enfants. Est-ce que tu n'es pas un homme ?

— Si, dit le savetier, je suis un homme! Et malgré lui il admirait la hardiesse du camarade.

Le Paradis de Pipette 33

— Fume donc, si tu es un homme , et tu te régaleras comme un dieu !

Et le cron-cornet lui présenta sa pipe. Le savetier la regardait de côté , comme un chat guigne un poulet rôti. C'était une appétissante pipe de Nimy, jaune et noire ; le tabac couronnait sa tête d'une houppe d'or, et Pipette humait avec volupté cet excitant parfum qui ne monte jamais au nez d'un bon Flamand, sans qu'il tire sur-le-champ sa boraine.

Il avançait la main, lorsque la défense de l'ange lui revint en mémoire.

— Arrière , Satan ! s'écria-t-il , et il dégringola l'escalier.

Le cron-cornet salua sa fuite d'un long ricanement et , lorsque Pipette fut en bas , sur la place Saint- Wanon , le carillon le poursuivit jusque chez lui de ce refrain moqueur :

J'ai du bon tabac dans ma tabatière.

J'ai du bon tabac, tu n''en auras pas.

Durant six semaines, le savetier garda rancune au cron-cornet et, quand celui-ci entrait à la Broque d'or, il lui tournait le dos pour ne point voir son sourire railleur.

Pourtant il éprouva bientôt une irrésistible envie de remonter au clocher. Sitôt qu'il entendait carillonner, il se glissait par la porte entrebâillée et se

tenait dans l'escalier, aspirant la provocante odeur du tabac.

Nuit et jour le pauvre homme songeait à sa pipe et, dans une ville de délices , au sein de la félicité la plus parfaite , il se trouvait malheureux comme les pierres.

Un jour il grimpa jusqu'au carillon. Le croncornet était absent , et il avait oublié dans un coin son briquet , sa pipe et sa blague .

Pipette regarda longtemps la pipe , la prit d'une main tremblante, la remit à sa place, la reprit, la bourra, hésita une minute, battit le briquet, s'arrêta encore , puis, comme saisi de fureur, il l'approcha vivement de ses lèvres et l'alluma.

Il fumait si précipitamment et à si grosses bouffées, qu'il eut fini la première pipe en moins de temps qu'il n'en faut pour dire un Ave.

il en dépêcha une seconde, une troisième, mettant les morceaux en double , comme un homme qui veut rattraper le temps perdu. Il était tout enveloppé d'un nuage de fumée et , à chaque instant, il s'attendait à voir apparaître l'ange à l'épée flamboyante.

Le Paradis de Pipette 35

L'ange ne parut point, et Pipette enhardi emporta pipe et tabac dans sa maison , où il fuma, sans débrider, jusqu'au lendemain matin.

Le soir, il confia son aventure à Tuné, qui la confia à Firmin , qui la confia à Polydore.

Grâce au cron-cornet qui les fournit , on ne sait comment , de pipes et de tabac, tous l'imitèrent. On fuma d'abord à huis-clos et en catimini, puis, l'impunité aidant, on en vint, par la faute de Pipette, à culotter des pipes dans tous les cabarets du paradis.

Les femmes elles-mêmes s'en mêlèrent et se mirent à fumer comme autant de bélandrières flamandes.

Pipette faisait mentir le proverbe qui dit que lés cordonniers sont les plus mal chaussés : il portait, pour aller à la messe, des souliers à boucles d'argent^ des bas chinés, une culotte de nankin, un habit vert-pomme et des manchettes. C'était, des pieds à la tête, un véritable muscadin, joli garçon d'ailleurs et bien tourné pour un savetier.

Un dimanche, en sortant de l'église, il crut remarquer que la demoiselle du bourgmestre le regardait en rougissant.

Mademoiselle Jean Codaque était belle comme le jour, et Pipette la trouvait fort à son goût ; mais, quoique redevenu garçon, il n'osait prétendre à sa main.

Le moyen, en effet, qu'un pauvre diable de savetier épousât la fi]le du plus gros mynheer de Condé? Que dirait le paradis, si jamais les Codaque venaient à s'allier aux Pipette ?

Le lendemain, M. le bourgmestre entra dans la boutique du beau savetier. Pipette, qui s'amusait à travailler, ôta poliment sa boraine et se leva pour lui faire honneur.

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le bourgmestre ?

— Il y a que ma fille vous aime et que, de votre côté, j'ai cru m'apercevoir... Voulez-vous Tépouser?

— Avec plaisir, mynheer !

— Eh bien! topez là, et venez demain dîner avec nous.

Pipette était aux anges.

a On voit bien, pensait-il, que nous sommes en paradis : ce n'est mie sur la terre que M. Jean

Le Paradis de Pipette 3 7

Godaqae, tout rond qu'il est, m'eût demandé en mariage pour sa demoiselle. »

A partir de ce moment, il alla chaque soir causer avec mademoiselle Jean Godaque sur sa porte. Un soir, elle lui dit :

— Fi! vous sentez la pipe. Si vous m'aimez, vous ne fumerez plus.

Pipette cassa sa boraine et, ce qu'il n'avait point fait pour le créateur, il le fit pour la créature. Le mariage eut lieu un mois après en grand' pompe.

Tous les gens de Condé furent de la noce et se rendirent à l'église deux par deux, bouquets au côté et musique en tête.

Les joncheuses de la rue Neuve allaient devant, semant le pavé de feuilles et de fleurs ; la cloche du beffroi sonnait à grande volée; le carillon chantait dans les airs , et les porte-sacs tiraient le canon à tous les carrefours.

Durant trois jours et trois nuits, on mangea des ratons, autrement dit des couquebaques, on but de la blanche bière et de la brune à tire-larigot, et on dansa sur toutes les places. L'ordre le plus parfait ne cessa de régner.

On se battit bien un peu par-ci, par-là, le deuxième jour , quand les têtes commencèrent à s'échauffer, mais on eut du moins l'agrément de se battre à son aise, et sans que personne vînt vous déranger.

Le soir du troisième, on alluma plus de cent gonnes à goudron, et la fête, à la lueur de ce beau feu, se termina par une immense partie de savate.

Cette fois. Pipette avait vraiment atteint- le comble du bonheur : il n'était plus seulement dans la lune, il était en pleine lune de miel. Pourtant, un jour, il s'avisa que l'astre d'amour lui serait plus doux encore^, s'il pouvait y fumer sa boraine.

Cette idée le poursuivit bientôt sans relâche, et d'autant plus qu'à chaque pas il rencontrait des gens qui, grâce à lui, se promenaient la pipe à la bouche.

C'était un supplice de tous les instants. Une nuit il n'y put tenir davantage : il se leva doucement et battit le briquet ; l'odeur du tabac réveilla la jeune femme.

— Oh ! le vilain, dit-elle, qui fume malgré ma défense !

— J"en avais une si forte envie !

— C'est donc un bien grand plaisir ?

— A preuve que tout le paradis fume, hommes et femmes, excepté toi.

Le Paradis de Pipette 39

— C'est pourtant vrai.

— Essaye, mon ange, et tu verras quelle volupté!...

Adam n'avait succombé que pour complaire à sa moitié; Pipette, plus coupable, induisait la sienne à mal.

Il bourra une pipe et la présenta tout allumée à la jeune Flamande ; elle la saisit curieusement, et les deux époux fumèrent de compagnie.

Pipette vit alors un spectacle étrange.

Au fur et à mesure que les bouffées de tabac sortaient de la jolie bouche, le frais visage jaunissait, les beaux yeux se cavaient, les joues rondes se creusaient, des rides sillonnaient le front et les tempes.

— Arrête, cria-t-il, pour l'amour de Dieu, arrête!

— Non, laisse-moi. Il m.e semble que je vis dix »fois, cent fois plus !

La malheureuse, en effet, avait vécu quarante ans en quelques minutes; son mari, en proie au même enivrement, ne pouvait se séparer de sa pipe.

Il voyait dans la glace sa figure se ratatiner comme une pomme qui sèche au four et, malgré tout, il continua de fumer, tant qu'il tomba d'épuisement dans un profond sommeil.

Quand il se réveilla, au lieu de sa jeune femme, il en trouva une vieille à ses côtés : c'était l'autre, la première, la grincheuse.

— Lève-toi, propre à rien, et fais le café, grommela-t-elle.

Pipette obéit machinalement et dormant à moitié; il se leva, alluma le feu, fit le café et ouvrit les volets.

— Dites donc, vous, est-ce que vous allez bientôt ramoner le ruisseau? lui cria une voix brutale.

Il reconnut Grobohr, le valet de ville. Plus de doute, il était retombé sur la terre. Il se mit à l'ouvrage, le cœur navré et l'esprit débibauché.

Au brun soir, le vieux savetier, sur sa sellette^ battait encore le cuir en suant à grosses gouttes. Le compénaire vint à repasser.

— Eh bien ! fieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu penses à cette heure de ce benêt d'Adam ?

Pipette baissa la tête et redoubla ses coups de marteau : il avait cru s'apercevoir que l'homme à la fève ressemblait vaguement à l'ange à l'épée flamboyante.

VU^ iMYOTE

Tribulations d\in cMyope

ES grands effets naissent souvent des petites causes, dit alors mon ami X. . . et M. Scribe a raison. Croiriez -vous que ma jeunesse a été empoisonnée par deux circonstances insignifiantes en apparence, et que je n'ai guère connu de l'amour que les déceptions, — parce que j'ai le double défaut d'être myope et d'avoir vu le jour à Landrecies?

— Qu'est-ce que Landrecies ?

— Landrecies est une petite ville située au bout de la France, oii les habitants sont à la fois ignorants

et moqueurs, et où, par conséquent, la plus simple innovation rencontre une barrière infranchissable, la crainte du ridicule.

Aujourd'hui le chemin de fer a presque civilisé les naturels de l'endroit ; mais malheur à l'étranger qui s'y serait promené il y a vingt ans dans le costume de son pays ! L'infortuné eût été aussitôt assailli par les quolibets des bons bourgeois, et peutêtre poursuivi par les huées et les pierres des petits polissons.

A cette époque, les lunettes n'étaient point inconnues à Landrecies, mais on ne savait pas encore qu'il existe deux catégories de gens à mauvaise vue : les myopes et les presbytes, et il n'y avait pas d'exemple qu'un Landrecien eût mis ostensiblement des besicles avant la soixantaine.

J'ai connu un malheureux clerc de notaire, âgé de trente ans et myope, qui se servait de ses lunettes pour grossoyer seul dans l'étude, et qui les cachait bien vite quand arrivait un client. Pour rien au monde il ne les eût portées dans la rue.

Or, sachez qu'un myope sans lunettes est un corps sans âme. Autant vaut être aveugle. Que dise ? un myope, en pareil cas, est plus à plaindre qu'un aveugle.

Ne souriez pas, mon ami : les aveugles sont généralement gais, c'est un fait d'observation. A quoi cela tient-il ? A ce que l'absolu dénûmcnt est par-*

Tribulations d^un myope 45

fois plus facile à supporter que les demi-privations.

L'aveugle s'habitue à la cécité : ne voyant rien, il n'éprouve pas le besoin d'y mieux voir. Le myope y voit à demi et est sans cesse tourmenté du désir d'y voir tout à fait.

Oui, je le répète, — n'étaient les lunettes, qui ont bien aussi leurs désagréments, — j'aimerais cent fois mieux être aveugle que myope !

Comme je me récriais sur ce paradoxe :

— Voulez-vous, reprit-il, que je vous raconte quelques traits de mon histoire ? Vous jugerez si, avec tout ce que j'ai souffert, il n'y aurait pas de quoi composer un malheur solide et bien conditionné.

Et d'abord mon enfance n'a guère été qu'une suite d'ennuis et de chagrins. Toutes les bonnes farces qui égayent la vie de collège m'étaient interdites et je me trouvais condamné à la sagesse forcée, de par mes mauvais yeux.

A l'étude, ne pouvant ni voir, ni par conséquent tromper l'œil du maître, je ne pouvais ni rire, ni causer en cachette. En récréation, ne distinguant ni

la balle, ni les billes, je manquais le but neuf fois sur dix, et mes camarades refusaient de jouer avec un partenaire aussi maladroit.

En revanche, s'il y avait dans l'air un horion ou un pensum, c'est toujours sur mon dos qu'il s'abattait.

Notez que, ne me rendant pas compte de mon infirmité, je me regardais comme une victime de la méchanceté des élèves et de l'injustice des professeurs. Or, cette idée, qui devint bientôt une idée fixe^ aigrissait singulièrement mon caractère.

Quand j'eus atteint l'âge de neuf ans, on voulut me faire apprendre le dessin. Vous savez comment le dessin s'enseigne au collège : tous les modèles sont juchés sur le chevalet commun, à égale distance des élèves. On nous avait donné des yeux à copier. Assis gravement à ma place, j'avais beau écarquiller les miens, je n'apercevais qu'une page blanche. Je dessinais donc de fantaisie, et les pensums de pleuvoir!. . .

Au bout de six mois de cet exercice, on s'aperçut que je n'avais jamais vu mon modèle. J'abandonnai le dessin, et ce fut un malheur, car qui sait ? je serais peut-être devenu un grand peintre.

J'aurais pu me distinguer dans d'autres carrières, mais je devais à cette malheureuse myopie un tel air hébété que j'entendais répéter sans cesse autour de moi :

Tribulations d'un myope 47

— Quelle buse que cet enfant avec ses gros yeux morts ! Si jamais celui-là fait quelque chose ! . . .

Et je ne faisais rien, ne me croyant capable de rien.

Chacun de nous se rappelle avec plaisir la délicieuse sensation qu'il éprouva la première fois qu'on le conduisit au spectacle. Pour moi je n'y perçus que des formes vagues qui se mouvaient dans un milieu indéfinissable. J'ai retrouvé des ombres pareilles dans le Dante de Gustave Doré.

J'entendais la voix des acteurs, je ne distinguais ni la physionomie, ni le geste. Avez- vous quelquefois essayé de vous boucher les oreilles dans un bal, et avez-vous observé la singulière impression que produit cette cohue de gens qui sautent ? J'éprouvais un effet de même genre pour une cause différente. J'étais vraiment malheureux, quand le public éclatait de rire sur un mot qui ne me semblait pas bien gai, et qu'avaient sans doute souligné le regard ou le geste.

Je ne distinguais pas mieux les dames qui ornaient les loges, et dont mes voisins commentaient la toilette et la beauté : j'étais bien près de me figurer que ces gens-là s'entendaient pour se moquer de moi.

Il n'y a pas jusqu'aux descriptions des romans qui ne me parussent absurdes ou mensongères. Une grande plaine verte et jaune, voilà tout ce que me représentait la plus belle campagne.

Avez-vous remarqué que le jour de la Toussaint est le jour le plus triste de l'année ? Il fait d'ordinaire un temps sombre, morne, froid, blafard ; la nature entière se voile d'un brouillard gris où s'efface le contour des objets. Voilà pour moi le temps qu'il faisait presque tous les jours de l'année.

Telle fut ma vie jusqu'à seize ans. Vers cette époque, un matin d'avril, on me conduisit au collège de Valenciennes. Quelques jours après, je me trouvais avec un de mes nouveaux camarades à une fenêtre du second étage qui donnait sur la cour.

Cet élève portait des lunettes, circonstance qui m'avait fort étonné. Gomme il me montrait du doigt un objet assez menu, il me les prêta pour que je pusse le distinguer.

Je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis. Ce fut un éblouissement; il me sembla que j'ouvrais pour la première fois les yeux au jour.

Le mois d'avril touchait à sa fin, et le printemps cette année-là était en avance. Une lumière blonde dorait gaiement les objets, qui paraissaient me regarder en souriant. J'embrassais d'une vue nette et

Tribulations d'un myope 49

distincte les grands marronniers de la cour. Les branches, les bourgeons, les feuilles naissantes, je voyais tout, rien ne m'échappait !

Et les oiseaux!... Jusqu'alors j'avais entendu le chant des oiseaux sur ma tête ; je les y avais vus passer comme de petites masses informes et noirâtres. Je ne me figurais pas qu'on pût les apercevoir dans les arbres , lissant leurs plumes et sautillant au soleil. Il y en avait de gris , de verts , de bariolés : ils gonflaient leur cou , ouvraient le bec et lançaient au cielleurs petites mélodies !

Je poussais des cris de ravissement , je sautais de joie. Mon camarade me prenait pour un fou : j'étais fou de bonheur et d'admiration ! 'Telles durent être les impressions du prsmier homme, quand il s'éveilla à la vie dans le jardin de délices.

La cloche deTétudemetirade mon extase. J'avais passé là une heure, la plus heureuse peut-être que j'eusse vécue jusqu'alors.

Le soir, ce fut un nouveau spectacle : la voûte bleue du firmament se parsema d'un nombre infini de gros clous dorés qui scintillaient , et la lune, avec ses grands yeux doux, me regarda d'un air attendri. Je n'eus pas de repos que je ne me fusse procuré une paire de lunettes. Grâce à elles, toute la journée mes yeux se baignaient dans la lumière ; et s'il m'arrivait de les ôter , je me croyais dans un cachot. Mon nez s'habitua vite à cette annexe, et j'attendis

5o Histoires de petite ville

avec impatience le premier jour de sortie. C'est ici que je dois vous faire un grand aveu.

M'étant peu mêlé jusqu'alors aux jeux de mes camarades , j'avais passé presque toutes mes récréations à lire et à rêver. Je sentais pour la rêverie une disposition naturelle qui , sans doute , prenait sa source dans ma mauvaise vue. N'y voyant pas au dehors, je regardais en dedans.

De la rêverie à Tamour il n'y a qu'un pas : le premier roman qui me tomba sous la main me le fit franchir. Avant de partir pour le collège, j'avais distingué — distingué , hélas î n'est pas le mot — une jeune fille de mon âge que je rencontrais souvent dans la rue , mais à qui je n'avais jamais parlé , et que, par conséquent , je n'avais jamais vue de près.

Vous connaissez ce ravissant petit quadru d'André Ghénier :

Accours, jeune Cliromis, je faune et je suis belle,

Blanche comme Diane et légère comme elle,

Comme elle grande et fière; et les bergers, le soir,

Lorsque^ les yeux baissés, je passe sans les voir^

Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle,

Et, me suivant des yeux ^ disent : — « Comme elle est belle! »

Ces vers harmonieux chantaient continuellement dans ma tête comme le plus joli motif de l'opéra qu'on a entendu la veille. Ils me semblaient avoir été faits tout exprès pour la dame de mes rêveries.

Tribulations d'un myope 5i

Elle était grande et , jugeant des détails par l'ensemble de sa personne vaguement entrevue, je me la figurais pareille à Diane, avec un nez grec et des yeux calmes et profonds. Son souvenir m'avait suivi au collège, et je mourais d'envie de vérifier si mon imagination ne m'avait pas trompé , et si la réalité ressemblait à l'idéal.

Je revins à Landrecies la veille de la Pentecôte. Le lendemain matin, je chaussai mes lunettes et, le cœur battant , je me rendis à la messe. Ma jeune Grecque me tournait le dos, et je ne pus la voir tout le temps que dura l'office. Je l'attendis à la sortie.

Les bonnes gens de Landrecies me regardaient avec une curiosité narquoise, mais je n'y prenais garde. Diane parut et, dans une anxiété inexprimable, je plongeai mes yeux sous son chapeau.

O stupeur ! Cette jeune fille à laquelle je révais en classe, ,à l'étude, en récréation, la nuit, le jour, partout ; cette jeune fille que j'adorais depuis quatre ans pour son nez droit et ses grands yeux tranquilles, hélas ! mon ami , cette jeune fille avait le nez retroussé et des yeux pétillants de malice ! Je sais bien

0 2 Histoires de petite villa

que ces yeux-là en valent d'autres, mais qu'y faire? Le type que je portais dans la tête n'avait pas le nez à la Roxelane.

Je pâlis affreusement et restai là, sans bouger, anéanti , pareil à un homme qui serait tombé du clocher sans se rompre le cou !

Ce n'est pas tout : la foule s'était écoulée , et Je ne remarquai pas quelques gamins qui s'attroupaient autour de moi. Du groupe partirent soudain ces trois mots : « Canard à lunettes ! » qui furent accueillis par de bruyants éclats de rire.

Le sobriquet ht fortune et fut bientôt répété par tousles polissons ; je m'éloignai ; ils me suivirent en criant de plus belle : « Canard à lunettes ! canard à lunettes !» A ces cris saugrenus, les bourgeois vinrent sur le pas de leurs portes et , les poings sur les hanches, commencèrent à me rire au nez du haut de leurs têtes.

Je me retournai et tondis sur mon cortège : j'attrapai un des insulteurs et le gifflai d'importance ; il hurla comme un possédé. Les bons bourgeois intervinrent pour le tirer de mes mains , et tous s'accordèrent à me donner tort.

Pourquoi aussi allais-je m'aviser de porter des lunettes à mon âge !... Je voulus regimber : la foule s'amassa et faillit me briser sur le nez l'instrument de mon crime.

Force me fut de regagner mon logis sous l'es-

Tribulations d'un myope 53

corte de tous les polissons de la ville, qui criaient à tue-tête : « Canard à lunettes ! )> Je ne pouvais y arriver sans passer sous les fenêtres de ma déesse. Dois-je vous avouer que je la vis entr'ouvrir son rideau et décocher son sourire le plus moqueur au malheureux a canard à lunettes ? )>

Ce dernier coup m'acheva, et je rentrai chez moi, navré. C'est ainsi que les Landreciens — gens arriérés, mais gouailleurs — accueillirent le premier qui leur montra l'usage des lentilles divergentes, destinées à corriger la trop grande convexité de l'œil, et connues vulgairement sous le nom de verres de myope.

Quinze ans sont écoulés depuis cette journée, bien des événements se sont succédé pendant ce long intervalle, et j'ai eu le temps d'oublier le sobriquet de canard à lunettes ; les Landreciens m'ont revu mainte fois et ont accueilli mes lunettes sans la moindre émeute; j'ai même rencontré sur la grand'place de Landrecies des jeunes gens qui portaient le lorgnon dans l'œil et la raie au milieu du front; — je suis calme à cette heure, et j'ai tout pardonné. Eh bien! mon ami, je vous le confesse, quand me revient cette histoire, je ne puis m'empêcher de penser à part moi qu'à cette époque mes concitoyens étaient un peu* singuliers, et, si j'ose m'exprimer ainsi, légèrement idiots. Car, enfin, que signifie : « Canarda lunettes? « je vous le demande.

J'expliquai à mon ami que c'était sans doute : « camard à lunettes » que voulaient dire ses concitoyens, mais cette rectification ne lui parut pas satisfaisante.

Il continua en ces termes :

Pendant deux ans, je ne pus remettre une seule fois les pieds à Landrecies sans entendre le fatal c( canard à lunettes » partir de tous les coins de rue. Je tins bon cependant : j'aimais tant à voir clair !

Je pris ma revanche l'année suivante, où l'on m'envoya terminer mes études à Paris. Je remportai un prix de thème grec au Concours général et, comme je promettais de faire un jour honneur à la ville de Landrecies, la Société philharmonique me gratifia d'une sérénade.

Mes compatriotes me passèrent mes lunettes en faveur de ma gloire, et une jeune et charmante veuve de trente-cinq ans — d'autres disent de quarante — voulut bien entreprendre de me former aux belles manières. Elle appartenait à l'aristocratie de

Tribulations d'un myope 55

l'endroit, son père ayant fait fortune dans la distillerie de betteraves.

Trois mois durant, je jouis du bonheur d'être distingué par une femme comme il faut. Je n'attendais qu'une occasion pour lui déclarer mes sentiments : je crus la trouver dans une soirée que donna la belle veuve et dont je devais être le héros.

J'arrivai à huit heures précises, heure où commencent les bals à Landrecies. J'avais tout lieu de me croire aimé, et, comme deux ans auparavant, à cette fatale sortie de la messe, j'étais ému. Je remis mon chapeau et mon pardessus à la domestique ; la porte du salon s'ouvrit, on m'annonça et je parus.

A la grande stupéfaction des vingt dames qui tapissaient le salon, au lieu d'aller droit à la maîtresse de la maison pour lui présenter mes hommages, je m'arrêtai indécis sur le seuil de la porte. Qu'avais-je donc , et quel malicieux démon me clouait à cette place?

Ah ! mon ami, nous étions en hiver, et, en passant de l'air froid du dehors à l'air chaud du salon mes lunettes s'étaient instantanément chargées d'une épaisse buée. J'avais déjà remarqué ce phénomène dans d'autres circonstances, et j'aurais dû le prévoir, mais je vous l'ai dit : j'étais ému I

Que faire ? tirer mon mouchoir de poche, ôter mes lunettes, en essuyer les verres et les remettre en place? Sous le feu de quarante prunelles féminines.

la manœuvre ne pouvait que me rendre souverainement ridicule. Avancer? Mais où? comment? vers qui? Je n'y voyais pas plus que si j'avais eu les yeux bandés.

La dame de céans devina mon embarras et vint à mon secours. Brave cœur! Elle se leva et fit un pas en avant. Je regardai par-dessus mes lunettes, je l'aperçus ou plutôt la devinai, et me dirigeai vers elle.

La conduite de la pauvre femme était tout simplement héroïque. Dans une ville de trois mille âmes, où tout le monde se jalouse et se surveille, le moindre geste prend des proportions énormes. Qu'une grande dame comme elle fît un pas audevant d'un pauvre échappé de collège comme moi, c'en était assez pour qu'on répétât le lendemain, dans tout Landrecies, qu'elle m'avait fait des avances.

Maintenant, dois-je vous raconter comment l'infortunée, par la faute de mes mauvais yeux, fut payée de ses bontés pour votre serviteur ?

Mon gracieux professeur, qui n'aimait pas à se vieillir, portait ce soir-là un corsage blanc avec une

Tribulations d^un myope

jupe rose. Or, Je n'avais pas remarqué qu'une jeune fille de la même taille était vêtue de la même manière.

Je devais danser la première contredanse avec m'a belle veuve. Je m'étais décidé à risquer ma déclaration et je tenais toute ^rête la phrase suivante, que je ruminais depuis huit jours : « Oh ! madame, que vous êtes bonne de ne pas dédaigner un pauvre jeune homme qui n'a que son cœur pour aimer ! w

Malheureusement, dans l'intervalle, un de mes amis m'emprunta mes lunettes — pour essayer s'il y verrait. Peut-être était-ce un prétexte, et le traître voulait-il me jouer un tour de sa façon.

Tout à coup, j'entends le signal de la contredanse et je ne vois plus mon ami. Je cherche le corsage blanc, je l'aperçois et vais tout droit m'incliner devant la dame, qui accepte mon bras et prend place avec moi dans le quadrille.

On joue les huit premières mesures, je juge le moment favorable pour glisser ma phrase ; je me penche élégamment vers ma danseuse et, de ma voix la plus flûtée :

— Oh! madame, lui dis-je, que vous êtes bonne de ne pas dédaigner un pauvre jeune homme...

Ma danseuse lève brusquement la tête , puis s'élance en avant. On me rend mes lunettes; la dame revient, et qu'est-ce que j'aperçois?... Une figure étrangère !

Histou^es de petite ville

Au lieu de la belle veuve, j'avais été chercher la jeune fille au corsage blanc. Je me retourne. La veuve était derrière moi qui faisait tapisserie et qui avait tout entendu !

Que dire et comment réparer ma bévue? Offrir des explications, me confondre en excuses? J'étais trop jeune pour m'en tirer galamment, et voilà comme quoi, bien que j'aie remporté le prix de thème grec, mon éducation reste encore à faire !

Vous conterai-je, après cela, comment un jour^ à la chasse, j'ai criblé mon meilleur ami de menu plomb, l'ayant tiré pour une pièce de gibier; comment j'ai raté une fort jolie place et manqué mon avenir pour n'avoir pas salué un grand personnage à qui j'avais été présenté la veille ; comment, par suite de la manie qu'ont les myopes de regarder les gens sous le nez, je me suis fait casser un bras d'un coup de pistolet par un monsieur aussi adroit que susceptible; comment... mais tout cela ne serait rien, si cette maudite infirmité ne m'avait

Tribulations d'un myope 5 9

déshérité du bonheur d'aimer et d'être aimé ! Là, en effet, se sont bornées mes amours ; je parle de ces naïves et fraîches amours qui naissent d'un regard et éclosent à la douce chaleur des œillades, les seules qui m'aient jamais plu, peut-être parce qu'elles m'étaient interdites. La peur de me rendre ridicule m'a rendu timide, et, comme René— lequel devait être myope — j'ai passé solitaire parmi la foule, vaste désert d'hommes... et de femmes!

Mon ami X... avait prononcé ces derniers mots d'une voix altérée. Comme je me taisais, il crut sans doute que je sympathisais avec ses ennuis et que mon silence était un effet de l'émotion.

— N'est-ce pas, reprit-il, que la myopie est une désolante infirmité, et qu'un vrai myope est bien à plaindre?

— Un myope!... Oui, répondis-je sans penser à mal. Les Tribulations d'un myope,., il y a certainement là une pièce, et j'en parlerai au premier vaudevilliste qui me tombera sous la main. En creusant le sujet et en corsant les situations, on

pourrait trouver là-dedans un lever de rideau assez gai pour le Palais- Royal.

Mon ami X. . . me regarda d'un air effaré, et je m'aperçus que j'avais dit une sottise.

Page 1