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maAISO^-cAUX-LILoAS
La Maison aux Lilas
ONSiEUR le duc Bertrand de Forestel est le dernier descendant d'une famille princière de Flandre. Il est garçon et ne songe pas à se marier; il a trente-cinq ans, la figure belle et expressive, Pair grand et trois cent mille livres de rente qu'il dépense noblement ; il cultive les arts et particulièrement la musique, où il excelle.
On ne lui connaît que deux défauts : il ne fait pas courir et on ne le voit jamais dans les coulisses de rOpéra. On le soupçonne, en revanche, de ne point manquer de bonnes fortunes ; mais il a l'âme bien
située et n'aime qu'en haut lieu. Ce n'est peut-être pas le dernier gentilhomme : à coup sûr c'est le dernier amoureux.
Les femmes du monde à qui M. de Forestel adresse ses hommages seraient fort étonnées si on leur contait l'histoire de son premier amour. La voici :
Bertrand de Forestel a été élevé dans un de ses châteaux par sa grand'mère , bonne femme , mais orgueilleuse de sa noblesse et qui adorait en lui le seul rejeton de la famille.
Un trait suffira pour vous peindre la douairière de Forestel. La galerie des portraits de famille s'ouvrait par deux vénérables toiles. La première représentait le déluge : vers l'arche flottant sur les eaux nageait d'une main un homme qui tenait de l'autre un rouleau de papyrus. Sur unebanderolle sortant de la bouche du nageur on lisait ces mots : « Au nom de Dieu ! sauvez du moins les titres de la maison de Forestel ! »
Dans le second tableau, le peintre avait figuré la visite qu'un prince de cette noble lignée rendait à la sainte Vierge en arrivant au paradis. La Mère de Dieu l'accueillait gracieusement par ces paroles :
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— Couvrez- vous, mon cousin.
— Ne faites pas attention , belle dame , répondait le prince, c'est pour ma commodité.
Je n'ai pas besoin de vous dire si l'espoir de la maison de Forestel était surveillé avec sollicitude. La grand'mère de Bertrand sortait peu et il ne sortait jamais sans elle.
On lui permettait bien déjouer dans le jardin, dessiné à l'anglaise, qui s'épanouissait sous les fenêtres du château ; mais il lui était expressément défendu de pénétrer dans le parc. Le jeune prince s'amusait médiocrement et il éprouvait le plus vit désir de rompre sa lisière.
A sept ans , comme il savait lire y on lui donna pour ses étrennes un magnifique Robinson Crusoé avec gravures. Ce livre enflamma son imagination naissante : il ne rêva plus que voyages au long cours, îles désertes, forêts vierges, et il forma in petto le projet d'aller au prochain port s'embarquer en qualité de mousse pour une expédition lointaine. Comme les rares promenades de la douairière étaient toujours dirigées du même côté, il y avait une partie du parc où Bertrand n'avait jamais mis les pieds. C'est parla qu'il résolut de s'enfuir.
Donc, un matin du mois de mai, après le déjeuner . il saisit le moment où sa gouvernante avait le dos tourné, et il disparut. Il courut près d'une demiheure sans s'arrêter, tant il avait peur d'être rattrapé;
il enfilait à l'aventure les sentiers qui se présentaient. Il était tout heureux de se sentir libre ; l'air lui semblait plus pur, les arbres plus beaux et plus touffus.
Cette partie du bois avait du reste un aspect assez sévère ; c'est sans doute ce qui en éloignait la duchesse. Quand le fugitif rencontrait un paysan, il se cachait dans le fourré et le laissait passer.
Au bout de deux heures, il se sentit fatigué ; il s'assit au pied d'un arbre et s'endormit. Lorsqu'il se réveilla, le soleil baissait sur l'horizon. Notre héros avait des tiraillements d'estomac : c'était la faim, une sensation nouvelle pour lui ; il se leva et marcha quelque temps.
Il commençait à penser que le château valait bien une île déserte, et il avait toutes les peines du monde à renfoncer ses larmes, quand, au détour d'un sentier, il aperçut dans une clairière une petite maison blanche avec des volets verts. La maisonnette était presque cachée par de gros lilas tout fleuris.
Il s'en approcha et vit, assise près de la fenêtre,
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une blondine de son âge qui mangeait du pain bis émietté dans du lait. Il avait eu rarement occasion de jouer avec des enfants. La douairière n'était servie que par d'anciens domestiques, et il ne venait au château que le curé du village, et de loin en loin quelques vieux seigneurs des environs. Le frais visage de cette fillette apparut au jeune fugitif comme une rose au milieu des touffes de lilas.
Tout à coup elle leva les yeux et poussa un cri de surprise :
— Mon doux Jésus ! le petit prince !
Elle courut à la porte et invita Bertrand à entrer. Elle lui demanda comment il se trouvait seul si loin du château. Bertrand n'osa lui conter son escapade ; elle lui semblait si sage et si raisonnable qu'il craignait qu'elle ne le jugeât trop enfant.
Il répondit simplement qu'il s'était égaré et avoua qu'il avait faim. La blondine lui donna une part de son goûter, qu'il dévora avec délices; après quoi tous les deux causèrent de bonne amitié.
Elle lui apprit qu'elle s'appelait Louise. Son père, un des gardes du bois, était occupé en ce moment à faire sa tournée; sa mère venait départir pour le village.
Madame la duchesse était sa marraine; Louise allait la voir deux fois l'an, à sa fête et à la nouvelle année. Elle avait quelquefois aperçu le petit prince et Pavait reconnu du premier coup d'œil.
Le père de Louise rentra au beau milieu de la conversation, et fut très-étonné et fort joyeux de trouver là le futur Robinson : il avait rencontré des gens qui le cherchaient.
Tout était en émoi dans le château, et il se hâta de l'y ramener. Bertrand dit adieu à sa nouvelle amie en lui promettant de revenir jouer avec elle.
Le chercheur d'aventures fut bien caressé et bien grondé par sa grand'mère, et son équipée lui valut un redoublement de surveillance. Il supplia, mais en vain, les jours suivants, qu'on le conduisît près de Louise.
Il ne rêvait plus que Louise, et le monde lui semblait partagé en deux classes d'enfants : ceux qui s'ennuyaient dans un vaste château sous la garde de vieux serviteurs, et ceux qui s'amusaient dans de jolies maisons blanches et vertes, d'où ils pouvaient s'envoler librement à travers les bois.
Peu à peu, cependant, l'image charmante s'effaça de sa mémoire. Peut-être revit-il plus tard la petite fille, mais il n'y prit pas garde, et sans doute qu'il
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ne se serait jamais souvenu d'elle, sans un hasard qui les remit en présence.
Bertrand fit sa première communion dans la Chapelle du château. Le curé du village obtint de la châtelaine la permission d'y amener, pour communier avec lui, une enfant de la paroisse qui, sortant de maladie, n'avait pu accomplir en son temps cet acte religieux.
Pendant la cérémonie le prince fut distrait : il lui semblait qu'il avait déjà vu sa compagne, sans qu'il pût se rappeler en quel lieu ni à quelle époque.
Le curé leur adressa une courte exhortation où il expliqua que, l'un étant le petit-fils et l'autre la filleule de madame la princesse, ils étaient frère et sœur en Dieu. La mémoire de Bertrand fut comme illuminée par un éclair : il reconnut la jolie blondine de la maison aux lilas.
Elle avait beaucoup grandi. Sa taille était svelte, et sa figure, un peu pâle, offrait dans les lignes ce je ne sais quoi de net et d'arrêté qui dénote la présence de l'âme. Le prince pensa qu'il n'avait jamais rien vu de si beau et cependant les yeux doux et sérieux de la jeune paysanne lui inspiraient une sorte de respect.
Avec le curé, madame de Forestel retint sa filleule à dîner. Pendant le repas, Bertrand fut mal à son aise et parla peu. Louise répondait avec justesse et
sans trop d'embarras aux questions de sa marraine. Il semblait qu'elle eût naturellement cette liberté d'esprit, cette assurance qu'acquièrent de bonne heure les filles de famille.
Quand elle partit, notre héros fut triste : on eût dit que quelque chose lui manquait. Comme il était devenu grand garçon, on le laissa étendre le cercle de ses promenades, qu'il faisait accompagné de son valet de chambre, et il les dirigeait souvent du côté de la maisonnette aux lilas. Il rencontrait quelquefois Louise, et son cœur battait fort.
Rien n'était simple comme de lui adresser la parole, mais il ne savait que lui dire. Il était arrêté par une timidité invincible ; il se figurait que son domestique et elle-même auraient deviné ce qui se passait en lui.
Le mois d'octobre arriva, et Bertrand partit pour Paris avec sa grand'mère. Il avait été décidé qu'il aurait un gouverneur et qu'il suivrait sous sa conduite les cours du lycée Saint-Louis.
A Paris comme à la campagne, madame de Forestel vivait fort retirée. Bei trand s'ennuyait beau-
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coup et regrettait le château ; il avait gardé le souvenir de Louise, et attendait le mois d'août avec impatience.
Trois années de suite il retourna en Flandre aux vacances. Il rencontrait souvent Louise, qu'il trouvait toujours plus grande et plus belle ; mais sa timidité croissait avec l'âge, et il se contentait de la saluer.
Une fois, il crut s'apercevoir que son salut avait fait rougir la jeune fille, et il emporta du bonheur pour six mois.
Ses impressions commençaient pourtant de nouveau à s'affaiblir, quand il la revit au château. Fiers de la gentillesse de leur fille, les parents de Louise avaient voulu lui donner plus d'instruction qu'on n'en reçoit au village.
Ils avaient sacrifié leurs épargnes pour la mettre en pension. La gentille pensionnaire était revenue chargée de couronnes, et sa mère l'avait amenée pour faire hommage de ses succès à sa marraine.
Après l'avoir embrassée, la duchesse se tourna Vers Bertrand et lui dit ;
— Vois -tu, Bertrand, ta petite sœur travaille mieux que toi.
Ce reproche fit rougir le prince jusqu'au blanc des yeux.
— La voilà bonne à marier, cette belle fille^
ajouta la duchesse ; et ce mot produisit sur lui un singulier effet.
Jusqu'alors il avait été un écolier rêveur et paresseux. Il se piqua d'émulation et, Tannée suivante, il revint, lui aussi, avec quelques succès. On en parla beaucoup dans la maison, et il espéra que le bruit en parviendrait jusqu'à Louise.
Cette année-là, madame la comtesse d'Hautrage vint passer un jnois au château avec ses enfants, Paul et Blanche, qui avaient à peu prés l'âge de Bertrand. Les Forestel et les Hautrage, brouillés d'ancienne date, s'étaient récemment rapprochés et ils songeaient à sceller un jour la réconciliation par un mariage entre Blanche et Bertrand.
Blanche, qui est aujourd'hui une des plus jolies femmes de Paris , promettait alors tout ce qu'elle a tenu. Bertrand lui plaisait assez et elle lui aurait plu sans doute s'il avait eu des yeux pour la regarder.
Un dimanche , c'était la fête du village , on dansait sous une tente devant le château : les maîtres descendirent pour voirie bal. Madame de Forestel, qui
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•était très-fière avec ses pareils, affectait de se montrer simple et affable avec les paysans.
Blanche eut envie de danser. On permit aux jeunes gens de former un quadrille à part ; Bertrand donna la main à Blanche et on dit à Paul d'inviter Louise.
La paysanne reçut cet honneur sans trop d'émotion apparente. A la première fois qu'en faisant la chaîne, Bertrand toucha la main de Louise, il sentit un frisson lui parcourir tout le corps.
— Voyez donc comme cette petite fille danse avec grâce, lui dit Blanche.
Bertrand aurait volontiers embrassé Blanche pour cette remarque. Il prit son courage à deux mains et invita Louise à son tour.
L'orchestre préluda. Bertrand était oppressé, la sueur perlait sur son front. Dans l'intervalle qui sépare la première de la seconde figure , il tenta vainement de trouver un mot.
Il était gauche, embarrassé ; Louise, grave et sérieuse comme à l'ordinaire. Enfin, il se décida à parler et lui dit, devinez quoi :
— Il fait chaud, n'est-ce pas. Mademoiselle?
— Oui, monsieur le prince.
A la seconde figure, il avait trouvé mieux, et dit:
— Vous aimez le bal, Mademoiselle ?
— Non, monsieur le prince.
Je ne me rappelle plus les questions de la troisième et de la quatrième figure, mais je me rappelle les réponses de Louise :
— Peut-être, monsieur le prince ; je ne sais pas, monsieur le prince.
Bertrand reconduisit sa danseuse à sa place. Il se trouvait stupide et était furieux contre tout le monde et lui-même. Il voulait quitter le bal surle-champ, au grand chagrin de Blanche qui s'amusait fort.
Le lendemain, par une charmante matinée, les jeunes gens allèrent se promener dans la forêt. Est-ce le hasard qui les mena du côté de la maisonnette aux lilas ?
Blanche désira s'y reposer. Louise était seule ; Bertrand lui demanda du lait et le fit d'un ton si brusque et si hautain, que la pauvre fille le regarda tout étonnée.
Blanche engagea la conversation par quelques mots de remerciement, puis on parla du bal de la veille. Bertrand avait honte de lui-même, et il se renferma dans un silence boudeur.
— Partons, dit Blanche en se levant ; il est temps de rentrer ; Bertrand devient maussade.
Durant l'automne, le jeune prince rencontra plusieurs fois Louise, et il affecta de ne pas la voir.
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A la mi-octobre, Bertraad retourna à Paris et sa grand'mère resta à la campagne. On congédia le gouverneur, et le prince fut mis en pension. Les conversations de ses nouveaux camarades lui apprirent bien des choses qu'il ignorait.
Chacun d'eux avait une histoire à peu près semblable, mais dont l'héroïne n'habitait pas au village et qui se dénouait d'une façon que Bertrand n'aurait point soupçonnée.
Il se rendit compte de ce qu'il éprouvait, et fut si honteux de l'éprouver pour une petite paysanne, qu'il n'osa en parler à personne.
Trois années s'écoulèrent. Ses études terminées, Bertrand revint au château et y passa l'hiver. On lui avait donné un fusil et on le laissait sortir seul ; il alla chasser du côté de la maisonnette. Plusieurs fois il vit Louise à sa fenêtre et n'osa pas entrer chez elle.
Il l'aurait pu, sous prétexte de prendre son père pour chasser de compagnie. Une sorte de pudeur l'en empêcha : il se faisait l'effet d'un voleur.
Enfin, un jour qu'il avait tué un faisan, l'idée lui
vint de s'en servir pour attirer Louise hors de sa maison. Il jeta son gibier dans un buisson, à vingt pas de la porte et tira en l'air.
Louise parut en effet au bruit et fut toute surprise de trouver là le jeune prince. Il ramassa son faisan et le lui offrit, non sans trembler.
— C'est singulier, il est déjà froid, dit-elle.
Bertrand rougit, balbutia et acheva de perdre contenance. Louise, de son côté, paraissait aussi gênée que lui. Avait-elle deviné son amour?
Heureusement , la mère de la jeune fille vint les tirer d'embarras. Fort touchée de l'attention du prince, elle l'invita à entrer et fit à peu près seule les frais de la conversation.
Elle lui dit entre autres choses que Louise aimait beaucoup la lecture, mais qu'elle manquait de livres. Bertrand saisit ce prétexte pour revenir et, le lendemain, il apporta Paul et Virginie.
La jeune fille rougit à sa vue et se montra plus réservée encore que d'habitude. Peu à peu, cependant, il parvint à rompre la glace et Louise se refusa moins à la causerie. Il revint ainsi sept ou huit jours de suite, et bientôt sa présence parut toute naturelle dans la maison.
Grâce à la liberté que donnent les mœurs du village, on les laissait souvent seuls. Louise était mieux gardée par sa chasteté que d'autres par leurs mères. Bertrand arrivait la tête en feu, puis, insen-
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siblement, il cédait à la douce influence de Louise, et sortait sans avoir osé lui serrer la main.
L'aimait-elle? Voilà la question que, jusqu'au retour du printemps, il se posa du matin au soir.
Le père de Louise avait dans les manières et les sentiments plus de délicatesse qu'on n'en eût attendu d'un simple paysan. Comme l'exigeait son service, il passait la plupart de sa journée dans le bois, et d'instinct Bertrand choisissait, pour venir à la maisonnette, les heures où il le croyait absent.
Deux fois il l'avait rencontré et il s'était trouvé mal à son aise. La troisième, le garde sortit presque aussitôt en lançant à sa femme un regard que surprit le jeune prince.
Louise, de son côté, paraissait émue, et Bertrand crut s'apercevoir qu'elle avait pleuré. Sa mère la renvoya sous un prétexte ; puis, d'un air contraint et d'une voix triste :
— Monsieur le prince, fit-elle, pardonnez-moi ce que je vais vous dire. Vos visites ont été remarquées, on commence à jaser dans le village et, ..
Bertrand sentit le sang des Forestel lui monter à la tête.
-- Et vous me mettez à la porte ! dit- il, les dents serrées.
La pauvre femme ne put retenir ses larm.es.
— Louise ne doit pourtant pas perdre sa réputation pour votre plaisir, répondit-elle.
Bertrand fut touché de cette douleur maternelle.
— Eh bien I dit-il, laissez-moi lui faire mes adieux et je ne reviendrai plus !
— Non, monsieur le prince, il vaut mieux partir sans la revoir.
— Vous avez raison, murmura-t-il, et il sortit la tête basse.
Il n'était point à dix pas delà maison que la bonne femme courut à lui. Elle lui prit la main et la pressa en disant :
— Vous ne m'en voudrez pas et vous ne reviendrez plus, n'est-ce pas? Promettez-le-moi.
Bertrand se retourna et aperçut à la fenêtre, encadrée dans les lilas en fleurs, comme il Tavait vue dix ans auparavant, la charmante tête de Louise.
Son regard avait une ineffable expression de tristesse et de contentement. Il crut y lire qu'elle le remerciait de sa générosité.
— Je vous le promets, dit-il.
— Merci, Monseigneur, dit la mère de Louise, et
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elle lui baisa la main comme souvent il lui avait vu baiser la main de sa grand'mère.
Bertrand s'enfuit, la tête perdue, à travers la torêt. Pendant huit jours, il tint sa parole. Dieu sait Ce qu'il lui en coûta ! Le neuvième, il alla rôder autour de la maisonnette.
Il se cachait derrière les arbres et y restait de longues heures à guetter la vue de Louise. On eût dit qu'elle se doutait de quelque chose, car elle se mon* trait rarement.
Il devenait pâle, maigre, taciturne au point d'inquiéter sa grand'mère : il songeait sérieusement à épouser Louise. Si madame de Forestel avait pu connaître ce qui se passait en lui, elle en serait morte de chagrin.
Un jour, au moment où la fille du garde sortait de sa maison, il s'avança vers elle. Elle rentra vivement ; il lui cria : « Louise î » d'une voix suppliante.
Elle se retourna et ferma 'a porte sans lui répondre.
C'en était trop. Les médecins avaient conseillé à
8o Histoires de petite ville
la duchesse de faire voyager son petit-fils. Comme il avait fini ses humanités^ rien ne s'y opposait. Il partit huit jours après pour T Italie.
La nouveauté des spectacles le calma peu à peu. Il acheva de se guérir en se livrant avec fureur à l'étude de la musique.
Deux ans après, il retourna au château et n'alla pas revoir la petite maison aux lilas. Un soir, dans le salon. Blanche chantait et il l'accompagnait au piano. On annonça une visite; ils s'arrêtèrent.
— Ce n'est rien, leur dit madame de Forestel. Ma filleule s'est mariée aujourd'hui, et elle vient nous faire sa visite de noces.
Bertrand éprouva plus d'émotion qu'il n'aurait cru. Louise entra et pâlit légèrement à sa vue. Pendant qu'elle causait avec sa marraine, il observait curieusement son mari, qui lui parut avoir une bonne figure, ouverte et franche.
Quand la nouvelle mariée prit congé, sa marraine l'embrassa. Louise se tourna ensuite vers Bertrand, et lui tendit la main en hésitant. Il effleura son front de ses lèvres et lui dit :
La Maison aux Lilas
— Soyez heureuse, ma petite sœur.
— N'est-ce pas la jeune paysanne avec qui nous avons dansé il y a trois ans ? dit Blanche.
— Elle-même.
— Eh bien ! elle a décidément l'air très-distingué. A quelque temps de là, la duchesse de Forestel
alla rejoindre ses ancêtres, et Louise eut, de son côté, le malheur de perdre ses parents.
Bertrand nomma son mari brigadier des gardes de la forêt, mais il ne voulut pas que le jeune ménage demeurât dans la maisonnette aux lilas. Ils habitent une autre partie du bois, que le prince visite fort rarement. Quant à la petite maison, il en a fait un rendez-vous de chasse.
Bertrand a revu Louise une seule fois ; elle a trois enfants, et sa taille en a souffert. Il a mis l'aîné au collège, et il se charge de son avenir. Il a aimé bien souvent depuis lors ; jamais autant ni aussi sincèrement.
Il n'aime plus Louise, mais il aime encore la maisonnette aux lilas. Tous les ans, au mois de mai, il
retourne au château et va respirer les lilas en fleurs. C'est, tout compte fait, le moment de l'année où il
se trouve le plus heureux.
LE TETiCETTEUTl
Le Tercepteur dans V embarras
ES curieux s'arrêtaient, au dernier salon, devant un joli tableau de chevalet signé Ludovic Flamart. Cette petite toile représente l'intérieur d'un bureau : un monsieur en robe de chambre est assis à une table où, sur un papier, sont posés les chiffres d'une division. Un autre personnage, vêtu d'une longue redingote olive , le contemple avec de gros yeux hébétés.
Le reproche le plus sérieux qu'on puisse faire à ce tableau , c'est que le sujet ne se devine pas du premier coup d'œil et qu'on a besoin de recourir au
livret. Le livret ne donne que ces trois mots : Fort en calcul y mais cela suffit et on comprend tout de suite qu'ils sont pris au sens ironique.
On remarque que le calculateur promène autour de lui un regard vague et embarrassé , on s'aperçoit qu'il mâchonne sa plume et se gratte l'oreille avec fureur ; bref, éclairée par ces trois mots, sa physionomie révèle une angoisse telle qu'on ne peut s'empêcher de sourire.
Le tableau est vivant : c'est qu'en effet le peintre, comme on dit, l'a vécu^ et ses amis y reconnaissent la scène principale d'une aventure qui lui est jadis arrivée.
Vers 1845, Ludovic Flamart était un honnête garçon qui ne manquait pas d'avenir, mais qui manquait de modestie. Ce défaut lui venait d'une imagination ardente jointe à une verve intarissable.
Il peignait peu, en revanche il raisonnait peinture mieux qu'un critique de grand format, je veux dire plus longuement; en outre ^ il parlait d'abondance sur n'importe quel sujet : littérature, arts, sciences, hormis pourtant les sciences exactes, qu'il méprisait
Le Percepteur dans l'embarras 87
souverainement. Ludovic se faisait gloire d'ignorer jusqu'aux premières règles de l'arithmétique.
Il passait son temps à rêver des sujets extraordinaires, qu'il n'exécutait pas . En attendant, le futur grand homme peignait la nature morte, et il courait sur son compte par les ateliers une charge dont luimême riait le premier.
Ludovic, disait-on, avait conçu un tableau splendide, original, un tableau à lui et qui n'avait jamais été fait : les Quatre Saisons. Il devait figurer le printemps par des lilas, l'été par des roses, l'automne par des grappes de raisin, et l'hiver par une volée de canards sauvages.
Un seul point l'embarrassait : il ne savait quelle saison choisir pour rendre son idée d'après nature. Au printemps il manquait de raisins, en été de canards, de lilas en automne et de roses en hiver. . Ludovic devait consacrer sa vie à chercher la solution de ce problème, après quoi il mettrait la main à son chef-d'œuvre.
A cette époque, il y eut une recrudescence de politique dans les ateliers. Ce fut pour l'imagination de l'artiste un nouvel aliment, et il mêla aux théories sur Part les théories républicaines , socialistes, phalanstériennes et autres. Il aborda la grande peinture : il fit plus , il inventa la peinture de l'avenir, qui consistait en la syn^.bolisation des idées démocratiques par des procédés inconnus jusqu'alors.
On n'a jamais pu savoir quels étaient ces procédés. La faute en est à l'administration, qui ne voulut pas confier à Ludovic les monuments de Paris : il promettait de les rendre couverts de gigantesques allégories.
La révolution de 1 848 éclata comme le bouquet de ce feu d'artifice. Les révolutions sont en général de rudes moments à passer pour les artistes.
Cette année-là , comme le salon s'ouvrait à toutes les œuvres indistinctement, Ludovic exposa deux grandes toiles, intitulées la Passionnelle et la Papillonne. Quelques-uns les regardèrent sans rire ; mais les deux toiles lui restèrent pour compte, et le nouveau gouvernement eut l'ingratitude de ne lui donner aucun palais à illustrer.
Ne sachant pas de métier et d'autre part ayant usé la confiance de son restaurateur, il se décida pour vivre à chercher une place. Il ferma son atelier, courut les clubs et y pérora tant et si bien qu'il finit par accrocher l'emploi de percepteur à Saint-Amandles-Eaux.
« Je vais leur montrer un percepteur comme ils n'en auront jamais vu , se dit Ludovic en montant
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dans le chemin de fer du Nord ; ils seront joliment épatés î' »
Il débarqua à Saint-Amand dans un costume où l'art se mariait agréablement à la politique : feutre à larges bords , cheveux longs , col rabattu sur une ample cravate rouge, vareuse et pantalon à carreaux.
A peine installé, il alla faire sa visite à M. le maire et lui tint à peu près ce langage :
— La République , citoyen ^ ne songe pas seulement à percevoir l'argent de ses enfants : en bonne mère , elle croit que son devoir est de leur donner la lumière en échange de For : voilà pourquoi elle m'a envoyé vers vous. Oui, monsieur, je suis artiste, et j'ai exposé cette année deux grandes toiles , l'une intitulée la Papillonne^ et l'autre la Passionnelle^ qui ont fait, j'ose le dire, une certaine sensation.
Et comme M . le maire le regardait bouche béante, il ajouta :
— Ah ! nous allons révolutionner Saint-Amand ! Avez-vous ici une académie de dessin?
— Non, monsieur.
— Bien, j'en fonderai une. Avez-vous une galerie de tableaux, un musée?
— Non , monsieur.
■ — J'en fonderai un et, pour le commencer, je ferai hommage à la ville de mes deux grandes toiles,
Ludovic répéta ce discours avec quelques variantes chez tous les notables, et les Amandinois trouvèrent
que la République leur avait expédié là un drôle de percepteur.
Trois jours après, les contribuables furent avertis que la caisse était ouverte. Le père Rondelin, vieux propriétaire riche et maniaque, fut la première personne qui s'y présenta.
Monté comme un chronomètre, le père Rondelin était la régularité en personne. Il se levait à six heures , déjeunait à sept , dînait à midi , soupait à huit heures et se couchait à dix depuis trente ans, sans varier d'une minute.
Il passait les intervalles de ses repas dans quatre estaminets qu'il visitait successivement, où il se mettait à la même table, fumait le même nombre de pipes et buvait la même quantité de chopes, — quinze par jour, ni plus ni moins. C'était ce qu'on appelle à Saint-Amand un homme rangé, et il payait ses contributions à jour fixe.
Ludovic prit le rôle et chercha la lettre R.
— Nous disons , fit^il , 53g francs 87 centimes.
— Je paye par quarts, murmura le père Rondelin.
— Par quarts ! s'écria l'artiste.
Ludovic avait obtenu son emploi sans subir Texa-
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men de capacité qui eût été de rigueur en d'autres temps. Pensant que qui peut le plus peut le moins, et qu'un peintre de sa valeur ne pouvait manquer d'être un excellent receveur des contributions, il ne s'était pas autrement préoccupé de se mettre au fait de sa besogne.
Il resta confondu devant la chiffre fatal. Une idée venait de traverser sa cervelle comme une décharge électrique. 11 avait une division à faire ; or, quand il se vantait d'ignorer les quatre règles, le malheureux ne disait que trop vrai.
Il chercha à rappeler ses souvenirs. Il voyait vaguement avec les yeux de l'esprit, sur son traité d'arithmétique tout maculé, la ligne perpendiculaire coupée à angle droit par une ligne horizontale : c'est là que se posaient les chiffres, mais dans quel ordre? Il retrouvait tout au fond de sa mémoire les mots de dividende, de diviseur et de quotient, mais quel était le sens de ces termes ?
Il se mit à mâcher sa plume et à se gratter la tête. Mille pensées s'y croisaient, rapides comme des éclairs et elles aboutissaient toutes à celle-ci : « Après s'être présenté comme un homme supérieur, échouer misérablement sur une division! Qu'allaient penser de lui les naturels de l'endroit? Que dirait-on à Paris ? En fallait-il davantage pour être destitué comme incapable ? »
Une sueur froide perlait sur son front. Il leva les
yeux et vit la figure béte du père Rondelin, qui le regardait sans idée. Il se rappela Claude Frollo se tordant sur la gouttière au haut des tours de Notre- Dame.
La figure du père Rondelin lui semblait aussi formidable que le visage de Quasimodo, Il abaissa les yeux sur son papier, le nombre 539,87 y luisait en caractères de feu.
Il chercha à faire l'opération de tête, à la manière des gens qui ignorent l'arithmétique ; mais , outre qu'il n'avait aucune habitude du calcul mental , il était si troublé qu'il avait beau recommencer, il s'embrouillait constamment.
Il fit un demi-tour sur sa chaise , toussa, cracha, se moucha, déchira son papier, le roula en boulettes et... il ne trouva rien .
« Pascal a inventé la géométrie , se dit-il enfin, mais quand je peinerais durant deux heures, je n'inventerais pas la division. Cherchons plutôt un prétexte pour renvoyer cet imbécile. )>
Il se tourna vers le père Rondelin et engagea la conversation.
Le Percepteur dans V embarras 98
— Asseyez-vous donc, monsieur Rondelin, lui dit-il avec son sourire Je plus agréable. Comment se porte madame Rondelin ?
A cette question aimable mais inattendue, le bonhomme fit un soubresaut.
— Madame Rondelin? répondit-il d'un air ahuri, madame Rondelin ? mais je ne suis pas marié !
— Ah ! vous n'êtes pas marié ! Tiens ! pourquoi donc?
Cette nouvelle question, plus saugrenue encore, ajouta à l'hébétement du contribuable. Il parut d'abord ne pas comprendre, puis il balbutia :
— C'est que... j'ai mes petites habitudes , voyezvous, et... une femme, ça dérange.
— Vous avez pourtant une jolie fortune, à en juger par vos impositions.
— Heu ! heu ! fit le père Rondelin, qui n'aimait pas à conter ses affaires.
— Et il y a de charmantes personnes à Saint- Amand , autant que j'ai pu voir.
Le vieux célibataire ne répondit rien.
Ludovic eut l'idée de passer dans la chambre voisine et d'envoyer sa gouvernante prévenir M. Rondehn qu'on l'attendait chez lui sur-le-champ ; mais il n'était pas sûr de la discrétion de cette femme, et d'ailleurs, une fois détrompé, que penserait M. Rondelin de cette mauvaise plaisanterie ?
Les deux hommes se regardaient en silence.
— Si vous vouliez bien me dire combien je vous dois? demanda le bonhomme.
— Vous le savez : 539 francs 37 cerftim.es.
— Mais par quarts?
— Ne pourriez- vous pas payer l'année entière ? Cela vous dispenserait de revenir. C'est une règleque, dans l'intérêt général, je veux établir à Saint- Amand.
— Impossible, Monsieur. J'ai mes petites habitudes, voyez-vous, et... Si vous vouliez me dire combien je vous dois ?
— Vieux maniaque ! murmura Ludovic entre ses dents ; puis, tout haut ; Vous êtes bien pressé, monsieur Rondelin. Laissez-moi profiter de cette occasion pour lier connaissance avec un des habitants les plus imposés de Saint-Amand. J'irai vous voir : je n'ai pas encore fait toutes mes visites. Vous devez aimer les arts, monsieur Rondelin. Il faut que je vous montre mes croquis, car je suis artiste, moi ! Je n'étais pas né pour faire des divisions. Oh ! la division ! quelle stupide invention ! Je voudrais ne pas savoir la division ! Car, voyez-vous, monsieur Rondelin, comme j'avais l'honneur de le dire dernièrement aux membres du gouvernement provisoire, la division est la ruine des Etats !
Et, en parlant ainsi, il bouleversait ses cartons et étalait ses esquisses sous les yeux du brave homme.
— Êtes-vous phalanstérien? Vous devez être phalanstérien. Ceci vous représente la Passionnelle.
Le Percepteur dans V embarras 9 5
— Phalanstérien? la Passionnelle? répétait le père Rondelin, qui ne lisait jamais un journal et pour qui ces mots étaient du sanscrit.
— Et voilà la Papillonne.
— La Papillonne?... C'est une danse? Mais je ne vois pas de papillons, objecta le père Rondelin, qui ne savait que répondre.
— Votre observation est juste : il faudra que j'en ajoute, fit l'artiste, si heureux de le voir mordre à la conversation, qu'il ne songea pas à faire poser son bourgeois.
Mais la visite des cartons ne pouvait durer éternellement, et bientôt l'entêté bonhomme recommença sa phrase.
— Si vous vouliez bien me dire...
Ludovic la coupa en deux et, prenant un journal sur la table :
— Êtes-vous abonné au Moniteur de la Betterave?.,. Un bien joli journal, n'est-ce pas? Tenez, écoutez le feuilleton : c'est palpitant d'intérêt.
Et il se mit à lire un fragment d'un de ces longs et absurdes romans d'aventures, qui commençaient
alors en province la fortune qu'ils ont faite depuis au bas des grands journaux parisiens. Il espérait avoir raison de son homme par l'ennui : les deux bras lui tombèrent quand, la lecture finie, il l'entendit s'écrier :
— Oh ! oui , c'est une bien belle histoire ! Et comme c'est écrit !
— Le déjeuner est servi, vint dire la vieille gouvernante.
— J'y vais, cria Ludovic, saisissant ce prétexte au vol. Au plaisir de vous revoir, monsieur Rondelin.
Il se leva et lui tendit la main. Mais le père Rondelin avait l'habitude de payer son quart ce jour-là : il n'était pas homme à s'en retourner avec son argent.
— Vous oubliez notre petit compte, dit-il.
Et il commença de trouver bizarre cette manière de percevoir les contributions.
Ludovic se rassit, consterné.
Tout à coup, il se releva ou plutôt il bondit : il venait de découvrir son moyen. Il se précipita sur le contribuable etj lui pressant les mains avec effusion :
— Mon cher monsieur Rondelin, s'écria-t-il, faitesmoi un plaisir : déjeunez avec moi.
Le père Rondelin marchait de surprise en surprise ; il murmura :
— Merci ! j'ai pris ce matin mon café au lait.
Le Percepteur dans l'embarras 97
— Ah ! c'est vrai, vous dînez à midi, habitude du Nord. Bah! il est onze heures passées, ce sera un déjeuner dînatoire, comme on dit. J'ai reçu hier vingt-cinq bouteilles d'un petit vin sur lequel je veux avoir votre avis.
Le bonhomme se défendit comme un beau diable, mais après toutes les cérémonies qui sont de politesse en province, il se laissa faire.
— Ajoutez, un couvert et montez quatre bouteilles, cria Ludovic triomphant. Je vais le griser abominablement, se dit-il, et il oubliera son petit compte.
A table, pour distraire son convive de son idée dominante, l'artiste déploya toutes les grâces de son esprit. Le père RondeUn n'avait qu'un mérite, mais solide : il buvait comme une éponge. Le vin imbibait sa tête sans l'étourdir. Au dessert, Ludovic, qui se grisait à parler autant qu'à boire, chanta des refrains qui effarouchaient le digne homme.
A force de pousser à la consommation, il avait oubHé tout et jusqu'à la division. Il eut même l'imprudence de repasser dans son bureau pour y fumer
un cigare. M. Rondelin jeta par hasard les yeux sur la pendule.
— Une heure et demie ! s'écria-t-il. Que va dire Anastasie ?
Depuis plus de trente ans, c'était la première fois qu'il ne rentrait pas pour dîner, et il redoutait les reproches de sa vieille sœur.
— Si vous vouliez bien me régler mon petit compte? dit-il en prenant son chapeau.
— Quel petit compte? Ah ! oui, la division 1 Mais je m'en moque, comme d'une bouteille vide, de votre division l Est-ce que je sais la division î
— Vous ne savez pas la division? dit le père Rondelin, tombant des nues.
— Ah ! est-il bon enfant ! Si, si, père Rondelin. Qui est-ce qui ne sait pas la division ? Est-ce que vous ne la savez pas, vous ?
— Je l'ai sue un peu.
— Eh bien! faites celle-ci.
— Vous plaisantez.
— Je parie dix bouteilles que vous ne la faites pas,
— Voyons, Monsieur, je suis un homme sérieux. J'ai mes petites habitudes , et vous m'avez fait attendre assez longtemps. Si vous vouliez bien...
— Régler mon petit compte, mironton mirontaine, acheva Ludovic sur un air connu.
Il alluma un cigare et, par mégarde, jeta l'allumette enflammée dans le panier du bureau.
Le Percepteur dans rembarras 99
— Que faites-vous donc ? Vous allez mettre le feu ! lui cria le contribuable en lui montrant les papiers qui commençaient à brûler.
« Tiens ! le feu ! Au fait, c'est une idée, » se dit Ludovic, et il saisit au collet le père Rondelin, qui se précipitait pour éteindre l'incendie.
— Laissez-moi donc! qu'est-ce qu'il lui prend? Au feu! au feu I criait l'autre d'une voix étouffée.
Plus il criait, plus il se débattait, plus Ludovic l'étreignait, et cependant les chiiïons brûlaient.
La gouvernante, attirée par le bruit, vit le panier en flammes, s'élança dans le corridor, ouvrit la porte de la rue et cria : « Au feu I » de toute la force de ses poumons.
Quelques voisins accoururent^ d'autres allèrent sonner la cloche d'alarme et les pompiers arrivèrent quand tout était fini. Il avait suffi d'un seau d'eau pour éteindre l'incendie. Ludovic se croyait sauvé.
Lorsque la foule se fut un peu écoulée, le père Rondelin s'approcha de lui, le chapeau à la main :
— Monsieur le percepteur, dit-il, si vous vouliez bien régler mon petit compte?
— Allez au diable! s'écria Ludovic furieux.
— C'est que, voyez-vous, j'ai mes petites habitudes, et...
Ludovic le prit à part, le regarda dans les deux yeux et lui dit :
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BIBL/OTHECA Pftavibns'\9
— Vous allez me laisser tranquille, n'est-ce pas ? Et ne revenez que dans huit jours, sinon je vous dénonce comme incendiaire.
Le père Rondelin se le tint pour dit et se retira. Le soir, il raconta à l'estaminet que le nouveau percepteur était un bon garçon, mais qu'il avait « un coup d'aile; yy à preuve que sans lui, Rondelin, il aurait incendié son bureau.
Ludovic, de son côté, affirma que c'était l'imprudence du père Rondelin qui avait mis le feu. Les gens de Saint- Amând n'ont jamais bien su à quoi s'en tenir.
Vïll
Le soir même, Ludovic emprunta, pour l'aider, le troisième clerc d'un notaire de l'endroit ; il eut soin de s'assurer d'abord que son scribe savait à fond les quatre règles. Le lendemain, il se rendit sournoisement à Valenciennes et y fit emplette d'un petit traité d'arithmétique. Il s'enferma pour le méditer et, au bout de huit jours, il sortit de sa retraite ferré sur la division.
Ludovic passa quatre années à Saint-Amand. Il n'y fonda ni un musée, ni une académie de dessin.
Le Percepteur dans V embarras loi
mais dans la bonne atmosphère flamande, il calma son imagination et mit un frein à sa nature exubérante.
L'amour de son art le rappela plus tard à Paris, 011 il reprit définitivement ses pinceaux. Je l'ai rencontré ces jours derniers et c'est lui-même qui m'a conté cette histoire, en me permettant de vous la redire.
<iALIVO\ CqA'BcA^cAL
oAlidoî Cabanal
u-dessous du bohème qui vit sur une feuille de chou, au-dessous du rédacteur du Journal des Brasseurs^ au-dessous de l'imprimeur qui rédige lui-même sa gazette avec une paire de ciseaux, on rencontre l'infiniment petit de la presse, le correspondant du journal de l'arrondissement. Le bohème le méprise, et il a tort : il ne faut mépriser personne. Maximus in minimis Deus.
Prenez un microscope et observez les mœurs de ce ciron littéraire ; vous verrez que, dans son milieu, il opère un travail et acquiert une importance aussi
io6 Histoires, de petite ville
considérable que les grosses mouches, abeilles ou frelons, qui bourdonnent dans la ruche parisienne.
Alidor Cabanal, clerc de notaire à Merville, cultive la muse à huis clos, bien qu'il ne soit pas bachelier ès-lettres.
Un soir, il a lu Iqs Harmonies de Lamartine: l'inspiration l'a saisi , et il a donné le jour à une pièce de vers intitulée : Stances à VEternité. Le moyen de laisser un pareil chef-d'œuvre sous le boisseau.
Il se décide à prendre un abonnement à YEclaireur universel^ journal de son arrondissement, et par la même occasion il lui envoie le fruit de son génie. U Éclaireur paraît trois fois la semaine; encore quarante-huit heures, et il arrivera. Alidor compte les minutes.
Enfin le fameux jour a lui. On sonne : c'est le facteur. Le poëte déchire la bande en tremblant ; il parcourt les colonnes et pâlit. Ses vers n'y sont pas !
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En même temps que le journal , le facteur lui a apporté une lettre timbrée d'Hazebrouck. Le rédacteur en chef lui annonce qu'il aurait été heureux d'insérer ses vers, s'ils ne manquaient d'actualité.
Mais sa poésie fait bien augurer de sa prose. C'est pourquoi il lui demande sa collaboration et offre en échange une réduction de moitié sur le prix de son abonnement. Il désire que [sa plume enrichisse V Êclaireur des faits-divers du canton de Merville.
Si le nouveau correspondant est actif et bien renseigné, dans quelque temps le journal lui sera servi gratuitement.
C'est une consolation : en prose ou en vers,qu'im* porte ? Cabanal aura le bonheur de se voir imprimé vif. Autre motif d'orgueil : sur l'enveloppe de la lettre on lit tout au long : A Monsieur Alidor Caba?7al^ homme de lettres^ à Merville.
Homme de lettres ! Ces trois mots lui brûlent les yeux. Ils n'ont pas dû échapper aux regards clairvoyants de la directrice de la poste et du facteur, qui en parleront.
io8 Histoires de petite ville
Homme de lettres ! Il laisse traîner cette enveloppe sur sa cheminée. Il en serre précieusement le contenu : c'est un autographe, le premier, et à lui adressé !
Dès ce moment, il part, la plume derrière l'oreille, pour la chasse aux faits-divers. Le gibier ne se fait pas trop quêter. Huit jours après, Cabanal débute dans VEclaireur universel»
Il eut un éblouissement quand il vit sa pensée imprimée et tirée à plus de trois cents exemplaires. Il éprouva en même temps son premier déboire dans la carrière littéraire : l'article était raccourci de moitié. Le malheureux avait dépensé quarante lignes pour raconter l'histoire « d^un chien infortuné qui s'était vu écraser la patte par une charrette. »
Le soir, il se rend au Café de Paris. Le journal repose, bande intacte, à demi-caché sous un damier. Il le prend, l'ouvre négligemment, savoure sa prose et le rejette au beau milieu de la table.
Un vieil habitué le prend à son tour. AUdor le suit dans sa lecture sans le regarder ; il sent que le lecteur approche de la colonne rayonnante. Tout à
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coup la voix du vieil habitué Pinterpelle ; son cœur bat, le rouge lui monte à la face.
— Dites donc, monsieur Cabanal, avez-vous lu : « On nous écrit de MervilJe. . . » ? Qui est-ce qui s'est avisé de raconter dans la gazette le malheur qui est arrivé au chien de madame Baroteau ? Nous avons donc un auteur à Merville ?
— Je. . . ne. . . sais. . . pas, balbutie Alidor d'une voix étranglée, et il ajoute à part lui : « Un auteur ! Il a dit : un auteur ! et cet animal de rédacteur qui ne met pas les noms des auteurs au bas de leurs œuvres ! »
Durant trois mois, c'est un déluge de faits-Merville. Accidents, vols, meurtres, incendies, bals, concerts, sérénades, tout est prétexte à la verve intarissable du nouveau correspondant.
Beaucoup d'articles ne paraissent qu'écourtés; quelques-uns, jugés insignifiants, ne paraissent pas du tout. Rien ne décourage Alidor. Cependant il commence à y avoir du bruit dans Landerneau.
Cabanal a fait des demi-confidences à son ami
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Trisoteau ; Trisoteau, sous le sceau du secret, a affirmé la chose à dix personnes. On lance des allusions à Alidor, et il se défend mal.
Quelquefois il entend dire à côté de lui : « Prends garde ! on te mettra dans la gazette ! » Et il a toutes les peines du monde à ne pas répondre à un clignement d'yeux significatif.
Tout à coup, le gibier devient rare. Plus d'accidents, plus de vols, plus d'incendies, pas la moindre petite affaire de police. Le correspondant est aux abois. Son rédacteur en chef se plaint ; il le menace de le casser aux gages et de le faire descendre au rang de simple abonné.
Cabanal se donne au diable : il tuerait son oncle pour payer sa dette au journal. Enfin, Trisoteau, une belle âme, vient à mourir. Il se console de sa perte : il prononcera un discours sur sa tombe et enverra à VÉclaireur un article nécrologique.
Mais la disette se fait toujours sentir, Un matin, Alidor se frappe le front: il n'a pas de nouvelles, parbleu ! il en inventera. Il a trouvé mieux que le
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serpent de mer du Constitutionnel : un esturgeon ! un magnifique esturgeon , long de deux mètres, qu'on pêche dans la Lys, aux portes même de Merville !
L'article a un succès fou : on s'arrache le journal, et il se rencontre des gens qui vont à la recherche du monstre marin.
Par malheur, la Tribune siicrière d'Ha^ebrouck, l'autre feuille de la sous-préfecture, n'a pas de correspondant à Merville. Jalouse du bonheur de son rival, elle guette depuis longtemps l'occasion de punir Cabanal de sa verve.
Trois jours après paraît dans ses colonnes un entrefilet 011 l'esturgeon d^r Eclair eur est qualifié d'affreux canard. Alidor relève le gant et démontre par a + b que la pecne n'a rien de miraculeux. Le rédacteur en chef de fa Trjpiine, un vieux routier qui sait les ficelleSj se moqu^^e lui et le pousse à se fâcher.
L'imprudent donne tête baissée (|ans le panneau: il envoie une réplique fulminante. Son rédacteur en chef s'effraie, et, pour mettre sa responsabilité à couvert, le force à signer.
Depuis longtemps, la correspondance d'Alidor n'est plus un mystère : il signe intrépidement. Toute la ville est dans l'attente. Que va-t-il se passer ?
Les esprits sont partagés en deux camps, et naturellement les ennemis de ^banal sont en majorité. « Oser prétendre à briller dans le journal, lui, un
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simple clerc de notaire! Exposer ses concitoyens à devenir en sa personne la risée de l'arrondissesement ! ... «
Le surlendemain, la Tribune clôt la polémique par quelques lignes où le pauvre diable est honni, berné et bafoué aux éclats de rire de toute la ville.
Pendant huit jours il n'ose se montrer. Ne le croyez pas mort pourtant. Peu à peu l'esturgeon tombe dans ToubU, et on voit reparaître le bout de l'oreille, je veux dire de la plume d'Alidor. Que dis-je ! Sa plume reparaît plus étincelante que jamais !
Comprenant que nulle puissance humaine ne saurait lui imposer- silence, la Tribune se résout à lui faire sous main des propositions. Elle lui offre un abonnement gratuit, plus le remboursement des timbres-poste.
Alidor quitte VÉclaireur^ qui a eu des torts envers lui, et passe, avec armes et bagages, à la Tribune^ qui a six cents abonnés.
L'entrée de Cabanal à la Tribune équivaut à une réparation d'honneur. Volontiers il mettrait sur ses
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cartes de visite : Alidor Cabanal, correspondant de la Tribune sucrière, journal industriel^ commercial^ agricole, littéraire et d'annonces de l'arrondissement d'Ha\ebrouck.
Dès lors, en effet, son talent est consacré, et toute la jalousie des gens de Merville ne pourrait y mordre. Désormais il publiera impunément des articles qui commenceront par ces mots invariables : « Un déplorable accident est venu jeter la consternation... )) et qui se termineront toujours ainsi : « Toute la ville en larmes a suivi le convoi de l'infortuné Bobinet. »
Sa gloire est quelquefois obscurcie par les coquilles de l'imprimeur, mais que d'agréments ! que de caresses pour son amour-propre!
Dans le monde, comme dans le journal, il parle et on l'écoute ; il blâme, il loue à tort et à travers, et ses jugements sont sans appel. On se retourne sur son passage, on le montre aux étrangers parmi les curiosités delà ville : « C'est M. Cabanal, celui qui écrit dans la gazette! ))
Il pose, il fait la roue, il a des mots, et quels mots ! Il parle latin dans la Tribune : il parlerait grec, n'était que l'imprimerie manque de caractères grecs. Le soir, au café, c'est toujours lui qui le premier trouve le mot de la charade ou du logogriphe anonyme qu'il a envoyé Pavant-veille à son ami le rédacteur.
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I [4 Histoires de petite ville
Il rend compte des représentations que les troupes ambulantes donnent de temps en temps sur le théâtre de Merville. Il est très-bienveillant pour les acteurs et fort considéré du directeur, qui lui ouvre l'entrée des coulisses. Il passe pour avoir une intrigue avec la jeune première dont il a vanté, dans son journal, le talent et la beauté.
L'aurait-elle trompé, et n'est-ce pas pour s'en venger qu'il a écrit l'anecdote intitulée : On ne meurt pas d'amour? Lui-même il se fait directeur et dresse les jeunes gens de l'endroit à jouer la comédie. On dit tout bas qu'il va mettre à l'étude un vaudeville de son crû.
Un jour, un de ses faits-Merville est reproduit par le Journal officiel. Afin de stimuler son zèle, son rédacteur en chef lui a envoyé le numéro avec une invitation à dîner pour le dimanche suivant. Sa prose a paru dans un journal de Paris, dans le Journal officiel! Quel triomphe!
Le soir où il revient d'Hazebrouck, il se trouve ci grand c^u'en passant sous la voûte céleste, il
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baisserait volontiers la tête pour ne pas cogner du front les étoiles.
Outre la gloire, il a conquis la puissance : il a cent oreilles et cent yeux toujours ouverts. Il voit tout, entend tout, sait tout et dit tout. Il dit même ce qu'il ne sait pas, et on le flatte pour qu'il ne dise pas tout ce qu'il sait. D'un mot il fait ou défait les réputations.
Ceux qui l'ont sifflé autrefois l'encensent aujourd'hui pour voir dans la gazette l'éloge funèbre d'un oncle, brasseur en retraite, ou pour n'y pas voir la condamnation à l'amende d'un cousin qui déshonore la famille en faisant du tapage nocturne.
La police et la gendarmerie sont à sa dévotion. Qu'il arrive un accident grave, un crime, oh ! les crimes ! il en est informé avant le parquet, et on vient le prévenir en même temps que le commissaire.
Il arrive le premier sur les lieux pour relever le corps. On lui détaille les moindres circonstances; il promène partout un œil investigateur. Il éclaire
la justice de ses lumières avant de lui tracer son rôle dans la Tribune.
Cabanal, d'ailleurs, est homme de progrès : trottoirs, éclairage au gaz, salle d'asile, la ville lui doit tout. Il s'en vante, et nul n'y contredit. Il fonde une conférence littéraire où l'on discute les œuvres des poètes du département, et en accepte la présidence.
Le journal le mène comme par la main aux honneurs publics. Il est nommé à l'unanimité secrétaire du comice agricole de l'endroit. Il parcourt les communes rurales du canton pour visiter les bêtes à cornes, et en remontre aux éleveurs, qui l'écoutent sans rire.
Il écrit un rapport sur un nouveau procédé de pisciculture trouvé par un pécheur du voisinage. Un concours agricole a lieu à Merville. Le pêcheur obtient une mention honorable, et Cabanal une médaille d'or.
Au banquet, il répond au discours de M. le sousprétet, et porte un toast à la décentraUsation littéraire. Il rédige un compte-rendu de la cérémonie, si fort et si brillant, que la Tribune le sert en premier Hazebrouck à ses abonnés. lia abordé l'article de fond : sa gloire est au comble !
Aîidor Cabanal
Il continue ainsi trente ans : c'est alors que, hors d'âge et à bout de phrases, il passe correspondant émériîe, et reçoit le journal sa vie durant, en récompense de ses bons et loyaux services.
A soixante-dix ans, il fume mélancoliquement au soleil, les deux mains dans les poches. Ses joues sont creusées par les luttes du journalisme et ses dents usées par la vieille habitude de la pipe. Sa figure est ornée d'une paire de longues moustaches d'un gris sale, souvenir de sa vie militante : c'est un vétéran de la presse, un invalide de la pensée.
Il a découpé tous ses articles dans les journaux et il les garde chez lui soigneusement collés sur les pages de volumineux albums recouverts en lustrine verte. Sur leur dos on lit ces mots tracés en gros caractère : Mes œuvres complètes.
Il a fait son testament, où il lègue ses œuvres complètes à ses concitoyens, qui les réimprimeront peut-être, quand il n'y sera plus.
Du reste, il est aigri, morose, découragé et décourageant. Il passe en revue les hommes qui, à l'époque où il débutait à VEclaireur , se faisaient connaître dans la presse parisienne.
Chacun d'eux est devenu quelqu'un ou quelque chose : poète, romancier ou ministre. Lui seul a raté sa vie; aussi pourquoi est-il resté à Merville, quand il ne manquait à son génie qu'un plus grand théâtre?
Il a fait dans le temps deux voyages à Paris pour affaires, et on lui a montré quelques-uns de ses contemporains célèbres. Quand on en parle devant lui, il hausse les épaules et dit d'une voix chevrotante en branlant la tête :
— Guizot ! jele connaissais : c'était un jésuite, il ne valait pas cher ! Lamartine! je l'ai connu : c'était un intrigant, il est arrivé à tout! Moi, monsieur, j'ai toujours été de l'opposition : aussi le gouvernement ne m'a jamais rien donné. Nul n'a fait autant que moi pour le progrès des lumières, et je ne suis rien, monsieur, pas même conseiller municipal !
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