BOREL
Le Mot de Cambronne 299
On lit dans le Moniteur de ce jour (n juillet 18623:
« Par décret impérial, rendu sur la proposition du ministre de l'intérieur, M. Deleau (Antoine-Joseph), adjoint au maire de Vicq (Nord), ancien soldat de la garde impériale, a été nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Au moment de mettre le journal sous presse, nous recevons de M. Victor Hugo la lettre suivante :
« A M. Charles Deulin, rédacteur au journal /'Esprit public.
« Hauteville-House, 6 juillet.
« Monsieur, € Je ne sais si c'est à vous-même que je dois l'envoi du numéro de Y Esprit public du 20 juin. J'y Hs un article excellent et bienveillant signé de vous. Trouvez
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bon que je vous remercie et de l'article et de l'envoi. Vous intervenez dans la question soulevée à propos de Cambronne, et votre témoignage donne, en termes charmants, raison à tout le monde. On ne peut plus spirituellement résoudre une difficulté historique. Je persiste, quant à moi, à croire qu'un seul mot a été prononcé, mais je serais bien fâché que votre page, à vous, n'eût pas été écrite. C'est par la cordialité que je réponds à la cordialité, et je vous envoie, monsieur, mon plus affectueux serrement de main.
« Victor Hugo. »
Enfin le i8 juillet, nous écrivions ce dernier mot sur le Mot de Cambronne :
La modestie qui, — comme chacun sait, — est le propre des auteurs, m'aurait empêché de publier la lettre infiniment trop flatteuse de Victor Hugo, si elle ne contenait un fait que la loyauté m'obligeait à constater.
Donc, Victor Hugo pej'siste à croire quun seul mot, — le sien. -— a été prononcé à Waterloo. Bien que le débat soit clos par le décret qui nomme
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Antoine Deleau chevalier de la Légion d'honneur, je regrette qu'il n'ait pas donné ses raisons.
Ce que depuis un mois on a écrit d'articles à ce sujet est vraiment incroyable, et je ne me serais jamais imaginé que ce lièvre, levé bien innocemment par votre serviteur, aurait fait un si beau chemin.
Les petits journaux s'en sont mêlés, comme il est juste, mais je n'y ai rien lu de si plaisant que le début d'un article publié par M. Théodore Anne, dans V Union.
M. Théodore Anne y raconte sérieusement qu'un nommé Deleau, ancien grenadier de la garde, a inséré, dans une feuille parisienne, un récit de la bataille de Waterloo. Que voilà donc les lecteurs de l'f/w/ow bien informés! Ils savent maintenant, à n'en pouvoir douter, que le Courrier de Paris de VEsprit public est rédigé par un ancien grenadier de la vieille garde !
Dussé-je passer pour un grognard aux yeux des lecteurs de VUnion^ je confesse que je ne me repens pas d'avoir écrit ces quelques lignes. Elles ont servi à établir un fait historique et à faire donner à mon brave ami une croix qu'il avait méritée jadis, et sur laquelle il ne comptait plus.
D'un autre côté, si mon vieux soldat a eu l'honneur d'être serré dans les bras d'un maréchal de France, ce n'est pas sans orgueil que, simple con-
scrit du journalisme, j'ai reçu la poignée de main du plus illustre de nos maréchaux de lettres. Je n'avais pas envoyé mon article du 20 juin à Victor Hugo, ne pensant point qu'il valût la peine de passer sous ses yeux, mais grâce à l'ami inconnu qui s'est chargé de ce soin, je n'ai rien à envier à Antoine Deleau.
Et maintenant, pour finir, un trait de comédie oti la petite ville se peint tout entière.
Au mois d'octobre suivant, dans un concours agricole, la croix de la Légion d'honneur fut remise en grande pompe à Antoine Deleau sur la place Verte de Condé. La cérémonie fut fort belle et M. le juge de paix y prononça un long discours. On avait invité toutes les « notabilités w du canton. On n'oublia qu'une seule personne : celle qui a écrit ces lignes et qui, en ce moment même, se trouvait à Condé.
LqA 'BIIETÈQUE
VU VIcA'BLE
La Bretèqiie du Diable
LORS, selon vous, le diable existe encore? — J'ai connu un pharmacien et, qui plus est, un médecin à qui il a fait une peur affreuse.
— Allons donc !..
— Le pharmacien avait une réputation d'homme terrible, et le médecin, comme beaucoup de ses confrères, se vantait de ne croire à rien... qu'au témoignage de ses sens.
— Comment cela s'est-il passé? Est-ce une histoire amusante ?
— C'est une histoire vraie.
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— Contez-la-nous.
— Elle est arrive'e à Mons, il y a une quinzaine d'années. La Belgique, qu'on cite comme un des pays les plus avancés de FEurope, n'est pas aussi débarrassée des superstitions qu'on pourrait se le figurer. Il est probable qu'au dix-huitième siècle, dans le Hainaut, on brûlait encore des sorcières.
A Valenciennes, grâce à l'influence française, le dernier procès à^sorcierie^ celui d'Antoinette Millecamp, eut lieu en 1762; mais à Mons, qui resta soumis à la domination espagnole pour subir ensuite celle de l'Autriche, ce genre de procédure ne dut être aboli que longtemps après.
Vous savez qu'au-delà des Pyrénées, aussi bien que de l'autre côté du Rhin, ce fut seulement au milieu du dix-huitième siècle que s'éteignirent définitivement les bûchers.
il suffit, d'ailleurs, d'avoir vu, dans les églises du Borinage, les fem.mes du peuple à genoux, en extase, les bras tendus vers l'autel, pour comprendre que ces bonnes gens croient au diable autant et plus qu'à Dieu.
Or, vers 1860, on remarquait à Mons, sur une petite place, au bas du faubourg de la Borgne- Agasse, une antique maison qui avait un faux air de château renaissance. Surmontée de quatre tourelles, elle était crénelée, breteschée , comme on disait iadis, et c'est pourquoi on l'appelait la Bre-
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tèque, le château. Les vastes dimensions de ses pièces justifiaient, du reste, autant que son aspect extérieur, la dénomination de château.
Cette maison avait sa légende et on contait qu'il s'y était passé dans le temps un événement fort extraordinaire. La fille d'un des anciens propriétaires s'était fait enlever par un jeune peintre qui n'avait d'autre fortune que son talent. Le père ayant refusé d'unir les amoureux, la demoiselle avait peu après épousé un officier étranger.
Les époux vinrent l'année suivante en visite à la Bretèque et, un beau matin, on trouva l'officier mort dans son lit. Quant à sa femme, elle avait disparu.
L'imagination locale s'empara tout de suite du mystérieux événement^ et il fut convenu que c'était le diable qui avait expédié l'officier et emporté sa femme. D'autres prétendirent que la dame était le diable en personne, et cette version paraît être celle qui s'éloignait le moins de la vérité.
Depuis lors, le château avait pris le nom de la Bretèque du Diable^ et on assurait que Belzébuth venait voir de temps à autre s'il n'y avait pas quelque âme d'officier à sa convenance.
3o8 Histoires de petite ville
Le dernier propriétaire de la Bretèque se nommait Annibal Caravoche et ne semblait pas homme à craindre le diable. Agé d'environ trente ans, trèsbrun, les cheveux coupés en brosse, la moustache bien cirée etpoignardantle ciel, l'œil terrible, il portait d'ordinaire un gilet bleu à collet droit avec une rangée de petits boutons de métal, une redingote courte serrée à la taille et un pantalon large à plis. Une grosse canne à pomme d'or et un cigare à la bouche achevaient de lui donner l'air d'un officier de cavalerie en bourgeois.
Au café du Commerce^ où il faisait tous les soirs sa partie de jacquet, on ne l'appelait pas autrement que le capitaine, et on contait que, durant ses campagnes de Crimée et d'Italie, il avait eu vingt duels dont il était toujours sorti vainqueur.
La vérité ne ressemblait pas tout à fait à ce brillant portrait : Annibal Caravoche était un ex-pharmacien de Bergues, sur qui le pantalon garance avait toujours exercé d'invincibles fascinations. Appartenant à une dynastie d'apothicaires devenus pharmaciens par le progrés de la vanité humaine,
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il avait dû refouler son amour de l'uniforme jusqu'au jour où la mort de son père Pavait laissé seul au monde.
Peu après, Annibal hérita une centaine de mille francs, plus la Bretèque, d'un cousin qu'il n'avait jamais vu et qui dans la famille était réputé pour un franc original. Il ^e rendit à Mons afin de toucher la succession et de visiter l'immeuble qui lui tombaient des nues. On lui conta la légende de la Bretèque.
En sa qualité de pharmacien, c'est-à-dire de quasi-médecin, il avait l'habitude de tout expliquer par des causes naturelles et ne faisait pas à Belzébuth l'honneur de croire qu'il existât. Il trouva qu'il serait plaisant de passer aux yeux des crédules Montois pour un officier qui n'avait pas peur du diable.
Comme, d'autre part, il avait, à son gré, débité assez longtemps la guimauve et la pâte de jujube à ses concitoyens, il céda sa pharmacie et alla vivre à Mons de ses rentes.
Il habitait la Bretèque depuis cinq ou six mois, et n'avait lié connaissance qu'avec un officier de santé du nom de Philoxène Rousselet, qui fréquentait comme lui le café du Commerce. Grave, haut sur cravate, s'écoutant parier, sachant tout et ne doutant de rien, racontant à tout venant ses malades et leurs maladies, le docteur Philoxène
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Rousselet posait pour les palmes de la science, comme \q capitaine Annibal Garavoche pour les lauriers de la- guerre.
Malgré le bonheur que peut goûter l'âme d'un pharmacien à être regardée comme une âme intrépide, Annibal s'ennuyait. Un jour, il monta à son grenier et se mit à fureter par désœuvrement dans un tas de vieux bouquins que les rats y rongeaient depuis plus d'un siècle. Deux livrets de la BibliO' thèqiie bleue SLltirèrenl son attention. Le premier était intitulé:
Le véritable Dragon rouge ou VA rt de commander les esprits célestes, aériens, terrestres et infernaux^ avec le secret défaire parler les morts ^ de gagner toutes les fois qu'ion met aux loteries^ de découvrir les trésors cachés^ etc.^ suivi de la Poule noire^ cabale qui était restée inconnue jusqu'ici.
Le second avait.pour titre :
Le véritable SanctumRegnum de la Clavicule,
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ou la véritable manière défaire les pactes et les secrets de Vart magique du grand Grimoire.
Il les parcourut en souriant. Le véritable Dragon rouge lui enseigna la méthode à suivre pour évoquer c( l'Esprit immonde, »
« Prenez une poule noire qui n'ait jamais pondu et qu'aucun coq n'ait approchée ; faites en sorte, en la prenant, de ne pas la faire crier; rendez-vous sur un grand chemin, à l'endroit oii deux routes se croisent; là, à minuit sonnant, faites un rond avec une baguette de cyprès, mettez-vous au milieu et fendez le corps de la poule en deux, en prononçant ces mots par trois fois : Eloïm^ Essaim, etc.^ etc. »
Jusqu'alors Caravoche ne connaissait que les diables de haut parage, et dont la réputation est universelle : Satan, Belzébuth, Lucifer, Astaroth et le diale don Pierre^ un diable des pays flamands qui, condamné à boire toute la bière que le cabaretier don Pierre volait à ses pratiques, devint si gros qu'un jour, n'en pouvant plus, il apparut à son bourreau épouvanté et lui demanda grâce.
Le véritable Sanctum Regnum de la Clavicule lui apprit la hiérarchie des démons : Lucifer, empereur; Belzébuth, prince; Astaroth, grand-duc; Lucifugé, premier ministre ; Satanachia, grand général; Fleuretty, lieutenant-général; Nébiros, maréchal de camp, qui fait trouver la main de gloire, si utile à messieurs les voleurs.
Annibal descendit les petits livres pour en lire des passages à la vieille Aldegonde, sa gouvernante, et s'amuser de ses frayeurs. Quoique née Cour des sorcières, vers le quartier de Nimy, la vieille Aldegonde se signait au seul nom du diable.
Il trouva en bas le docteur Rousselet; il lui montra ses brochures et, tout en riant de la naïveté du style, les deux amis déplorèrent que les prêtres entretinssent ainsi la superstition dans les masses, — car enfin, la religion n'enseigne-t-elle pas que c'est le diable qui, sous la figure du serpent, a trompé la femme et perdu le genre humain ?
Cependant la présence de ces livrets diaboliques dans la Bretèque du Diable avait frappé Caravoche : cette coïncidence travailla sa tête inoccupée et lui valut un rêve étrange. Il se vit évoquant PEsprit infernal, qui lui apparaissait sous la formxe d'un énorme boa constrictor. Il fut tellement effrayé de cette vision, qu'il se réveilla en sursaut.
Il n'en voulut pas moins lire le Dragott rouge à Aldegonde, mais devant les terreurs de la bonne vieille, le rire expira sur ses lèvres.
Il savait que mainte fois la pharmacie avait prêté son concours à la sorcellerie. Pouvait-il croire au diable, quand les anciens apothicaires vendaient si souvent le diable en bouteilles ! Et cependant, son âme faible et qui admirait comme un être supérieur le mortel qui fait profession de se battre, se laissait
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envahir peu à peu par cette croyance à une créature surnaturelle et malfaisante.
L'homme existe bien : pourquoi le diable n'existerait-il pas? Quelle que soit la Force qui a produit l'un, pourquoi ne serait-elle pas capable de produire l'autre ? Tout son matérialisme échouait contre ce point d'interrogation qui se posait sans cesse devant ses yeux.
Il continua d'explorer les bouquins du grenier, et il y découvrit, pour l'achever, toute une collection de démonographes du seizième et du dix-septième siècle. Il lut successivement la Démonomanie ou Traité des sorciers, par Jean Bodin, lequel Jean Bodin croyait avoir, comme Socrate, un génie familier à ses ordres ; l'Histoire véritable de ce qui s'est passé dans V exorcisme de trois filles possédées au pays de Flandre, avec un Traité de la vocation des sorciers et des magiciens^ par Sébastien Mi-^ chaëlis; le Traité de Vinconstance des démons, par de Lancre ; les Curiosités inouïes^ de Gaffarel; les Sciences occultes, de Cornélius Agrippa, qui menait
toujours avec lui un diable sous la forme d'un chien noir.
Ces livres mystérieux agirent aussi violemment sur sa cervelle que les romans de chevalerie sur celle de don Quichotte, avec cette différence qu'il n'y puisa pas une égale intrépidité. Bientôt même, l'étude des sciences cabalistiques tourna chez lui à l'idée fixe. Annibal ne pensait plus à jouer au soldat; il pâHssait, maigrissait, dormait peu et mangeait à peine.
L'automne arrivait d'ailleurs, amenant les longues soirées et leur cortège de terreurs fantastiques. Le malheureux n'osait, par respect humain, confier son état à son ami Rousselet, mais il avait d'interminables conférences avec la vieille Aldegonde, qui mourait de peur.
Un jour vint où Annibal s'alita. Aldegonde alla quérir le docteur, qui la pressa de questions et lui fit tout avouer . Interrogé à son tour , le malade finit par se résoudre à une confession générale.
Non-seulement il croyait au diable, mais il avait acquis en démonologie une érudition qui effraya le docteur. Chaque nuit l'Esprit immonde lui apparaissait, et Annibal parlait de ces apparitions avec une telle netteté et une si vive conviction que le médecin sentait la folie le gagner.
Philoxène revint tous les jours, et, selon la mé-
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thode ordinaire, feignit d'entrer dans les idées du malade. Le pauvre homme n'y entrait que' trop, et quelquefois, le soir, en regagnant son domicile, s'il entendait des pas derrière lui, il tremblait de sentir s'abattre sur son épaule la griffe de Belzébuth ou d'Asmodée, lequel, au dire de quelques-uns, n'est autre que l'ancien serpent qui séduisit Eve.
Un soir, entre chien et loup, comme la vieille Aldegonde était sortie pour quelque emplette, Annibal, qui allait beaucoup mieux, se mit sur son séant. Tout à coup, devant ses rideaux entr'ouverts, il vit passer rapidement deux bizarres créatures, noires de la tête aux pieds. Une sueur froide lui courut par tout le corps ; il se laissa retomber sur l'oreiller et resta sans faire un mouvement.
Au bout de quelques instants, il reprit un peu de force, et, entendant du bruit dans la cheminée, il s'enfonça sous la couverture. Il demeura ainsi près d'un quart d'heure, n'osant remuer et tremblant de tous ses membres, lorsqu'il ouït une voix
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connue. C'était celle du docteur qui venait d'entrer et qui l'appelait par son nom.
Il souleva doucement la couverture et regarda d'un air hagard, sans pouvoir articuler un mot.
— Comment vous trouvez- vous? demanda Philoxène en lui prenant la main.
— Mal, docteur, murmura Caravoche si bas qu'on l'entendait à peine^ je suis perdu. Ils sont là, dans la cheminée.
— Qui donc ?
— Deux diables qui vont m'emporter.
— Encore vos idées !
Et il ajouta en lui tâtant le pouls :
— Vous avez en effet un peu de fièvre.
— Je vous répète, docteur, qu'ils sont là, dans la cheminée. Et, tenez, les entendez-vous ?
Depuis quelques jours, comme Annibal était en voie de guérison, le docteur avait pris le parti de le raisonner.
— Voyons, mon ami, lui dit-il, vous savez bien que le diable est un mythe qui a fait son temps et qui, au xix^ siècle, n'est plus bon qu'à figurer au théâtre avec musique de Meyerbeer. Comment un homme éclairé...
A ce moment, il se fit un grand bruit, et une masse noire tomba dans l'appartement. Elle fut suivie de deux êtres, également noirs, qui avaient l'air de deux habitants de l'autre monde. Le doc-
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teur, plus mort que vif, resta bouche béante. Il aurait bien voulu s'enfuir, mais ses pieds étaient cloués au parquet.
Il essaya alors d'exorciser les démons et chercha à se rappeler les prières qu'il récitait dans son enfance. Ne trouvant rien, il se retourna machinalement vers son ami comme pour réclamer son aide.
Son ami, ô terreur! n'est plus dans son lit!... Le docteur reporte les yeux sur les démons : il en voit un qui se charge d'un sac.
Plus de doute! le capitaine y est enfermé!... Tremblant d'être emporté dans l'autre, Philoxène ne fait qu'un bond jusqu'à la porte de la chambre et de là au bas de l'escalier.
Arrivé dans la rue, il se mit à crier de toutes ses forces :
— Au secours ! le diable emporte mon ami !
Aux cris du docteur, les voisins accoururent. Le bruit que le diable était dans la Bretèque se répandit comme un éclair, et bientôt la place fut pleine de monde. Naturellement, l'histoire grossit sur-le-
champ, et ce ne fut plus un, mais dix, mais vingt diables qui faisaient leur sabbat dans la maison.
Il faut dire que les gens étaient admirablement préparés à une pareille aventure. Aldegonde n'avait pu tenir sa langue, et, depuis un mois, les terreurs de son maître et les siennes défrayaient les conversations du quartier.
Les apparitions nocturnes du diable à la Bretèque étaient un article de foi pour les vieilles qui croient fermement que le char portant les reliques de sainte Waudru, le car d'or, refuserait de marcher à la procession de la kermesse, s'il n'était traîné par des chevaux de brasseur, et qui mettraient en pièces quiconque s'aviserait de nier qu'avec l'aide de la Vierge, messire Gilles de Ghin, chambellan de Hainaut, ait tué jadis un terrible dragon qui ravageait les environs de Mons.
Dans la bouche du docteur Rousselet, qui avait toujours traité de billevesées les propos d'Aldegonde, ces mots : « le diable emporte mon ami ! )> avaient enfin un poids énorme et ne laissaient aucune place au doute.
Les plus hardis allèrent quérir de vieux fusils, des bâtons, des tisonniers et des pelles à feu ; les plus effrayés parlèrent de brûler la maison, mais personne ne se hâtait d'y pénétrer, et, cependant, la foule grossissait de minute en minute.
Soudain parut sur le perron un singuh'er person-
La Bretèque du Diable
nage, à la figure et aux mains noires, vêtu d'une longue chemise de flanelle blanche, plaquée de larges taches noires et pareille à un san-benito enfumé dont le porteur se serait échappé du bûcher.
— Le voilà ! voilà le diable î crièrent cinq cents voix, et, comme le diable descendait encourant Tescalier de la Bretèque, la foule recula terrifiée. Une locomotive lancée à toute vapeur n'aurait pas mieux fait sa trouée. L'étonnante figure alla tomber sur la porte d'une maison qui se ferma à son approche.
Le malheureux diable ne remuant ni pied ni patte, le cercle finit par se resserrer, et déjà les plus forcenés levaient leurs bâtons, quand tout à coup on entendit ces mots : « Arrêtez ! arrêtez! voilà M. le curé ! Il va le conjurer. »
C'était, en effet, le curé de Bernissart, l'écrivain le plus spirituel de la Belgique, que le hasard amenait en ce moment. Le digne abbé qui nous a laissé dans le patois de Mons des « scènes populaires » si vraies et si amusantes, comprit tout de suite de quoi il s'agissait. Au lieu de prononcer la formule de conjuration, il se pencha sur l'homme qui gisait à terre, lui mit la main sur le cœur, et dit :
— Je ne sais si cet homme est le diable, mais je puis vous affirmer que, si on ne l'emporte pas d'ici, avant cinq minutes c'est un homme mort.
Et comme personne ne faisait mine de bouger, il prit le moribond par dessous les bras, et ajouta :
— Voyons, qui veut m'aider ?
La nuit était venue tout à fait. A ce moment, la vieille Aldegonde avait fini par fendre la presse, grâce à une bouteille d'eau bénite qu'elle portait d'une main, et à une chandelle allumée qu'elle élevait de l'autre. Elle dirigea la lumière vers la pâle figure qui ballottait entre les bras du curé et soudain elle laissa choir le chandeUer et la bouteille en s'écriant :
— Mais ce n'est pas le diable ! c'est mon maître ! c'est M. Annibal Caravoche!
— C'est le capitaine ! répéta la foule, et aussitôt vingt bras saisirent Annibal et l'entrèrent dans la maison. On l'enveloppa de couvertures, on le plaça devant le feu, on lui fit avaler quelques gouttes d'un cordial, et il ne tarda pas à reprendre ses sens.
Il promena sur les assistants un regard effaré, puis il murmura d'une voix faible :
— Sont-ils partis ?
De grands coups furent alors frappés à la porte, et le peuple, à qui on avait fait évacuer la maison, s'y précipita de nouveau en criant que les diables étaient toujours à la Bretèque, et que, pour les en chasser, on réclamait l'aide de M. le curé.
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Ce mouvement avait été adroitement provoqué par le docteur Rousselet, qui ramenait à la question la foule un moment dévoyée. Il voulait avoir le cœur net de cette bizarre aventure. Quoique son accès de peur fût passé, il ne tenait pas à vérifier le fait par lui-même, et il avait soufflé à ses voisins que le curé pouvait seul tirer la chose au clair.
Le curé sourit et, sans hésiter, se dirigea vers la Bretèque. Raffermis par la diversion involontaire que venait d'opérer le capitaine, quelques hommes suivirent son exemple et, armés de gourdins et de chandelles, pénétrèrent derrière lui dans le château.
A peine eut-on franchi le vestibule, qu'au bas de l'escalier qui menait au premier étage, on trouva un sac de suie. L'abbé avait déjà remarqué que l'accoutrement nocturne du capitaine exhalait une odeur qui n'avait rien de commun avec l'odeur de soufre que doit répandre tout diable sérieux et authentique. La découverte du sac lui fut un trait de lumière.
Suivi de son escorte, il monta l'escalier , parcourut toutes les chambres, arriva au grenier et finit
par découvrir les diables — deux pauvres diables de ramoneurs à la raclette, blottis dans un coin, et plus morts que vifs.
Tout s'expliqua. Envoyés par Aldegonde, ils avaient dépêché leur besogne en gens qui ne tenaient pas à moisir à la Bretèque. L'ouvrage terminé, les cris de la foule les avaient effrayés et , laissant leur sac dans l'escalier, ils s'étaient sauvés au grenier.
Quand le docteur le supposait dans le sac, Annibal se cachait sous le lit, où il s'était glissé en priant les diables d'emporter seulement son ami. Lorsqu'il les avait crus sortis, il s'était enfui à son tour et, heurtant le sac dans l'obscurité, il avait roulé avec lui jusqu'au bas de l'escalier.
Ce fut un éclat de rire général. Le docteur, malgré sa gravité, rit plus haut que les autres ; il poussa même la gaîté jusqu'à vouloir rosser les drôles qui avaient causé une si belle peur à son ami le capitaine.
Quant au pauvre 'Annibal, on le réintégra dans sa chambre, où il fit une grosse maladie , que le docteur soigna avec beaucoup de dévouement. Aussitôt rétabli, il vendit la Bretèque à un industriel qui la transforma en fabrique; puis, un beau matin, il décampa sans tambour ni trompette.
La Bretèque du Diable
Il y a deux mois, j'ai rencontré Annibal Caravoche sur le boulevard Montmartre. Il a plus que jamais l'air d'un capitaine en retraite, et il m'a semblé, Dieu me pardonne ! que quelque chose fleurissait sournoisement à sa boutonnière.
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