PRÉFECTURE DU NORD
Nous, préfet du Nord, etc.
Une publication récente du journal hebdomadaire Y Esprit public^ insérée dans plusieurs journaux, relatant que le sieur Deleau (Antoine-Joseph), adjoint au maire de la commune de Vicq, canton de Condé, arrondissement de Valenciennes, département du Nord, ancien soldat de la garde impériale, avait conservé nor tion certaine du fait mémorable auquel il a pris part à la bataille de Waterloo et des paroles'attribuées à Cambronne. et S. Exe. M. le ministre de l'intérieur nous ayant chargé, par lettre du 27 juin courant, d'approfondir la question, nous avons fait appeler ledit sieur Deleau, né à Vicq, le 2 avril 1792, et. aujourd'hui encore, adjoint au maire de ladite comm.une de Vicq.
Ses souvenirs militaires ont paru être, en effet, de la
Le Mot de Cambronne 297
plus grande précision et empreints d'autant de calme que de bonne foi.
Nous avons prié le sieur Deleau de venir avec nous dans le cabinet de S. Exe. M. le maréchal de Mac- Mahon, duc de Magenta, à son quartier général, à Lille, où étaient M. le général de division Maissiat, commandant la 3® division militaire, et M. le colonel d'état-major Borel, premier aide de camp de S. Exe. le maréchal.
Le sieur Deleau s'est exprimé en ces termes :
« J'étais à Waterloo dans le carré de la garde, au premier rang, en raison de ma grande taille ; j'appartenais à la jeune garde, n'ayant encore que vingt-trois ans, mais on sait que la jeune garde avait été appelée à combler alors les cadres de la vieille. L'artillerie anglaise nous foudroyait, et nous répondions à chaque décharge par une fusillade de moins en moins nourrie.
« Entre deux décharges, le général anglais nous cria: « Grenadiers, rendez-vous! » Le général Cambronne répondit (je l'ai parfaitement entendu, amsi que tous mes camarades) : « La garde meurt et ne se rend pas! » « — Feu! dit immédiatement le général anglais.
« Nous serrâmes le carré et nous ripostâmes avec nos fusils. — « Grenadiers, rendez-vous, vous serez traités « comme les premiers soldats du monde ! » reprit d'une voix affectée le général anglais. — « La garde meurt et ne se rend pas ! » répondit encore Cambronne, et, sur toute la ligne, les officiers et les soldats répétèrent avec lui : « La garde meurt et ne se rend pas! » Je me souviens parfaitement de l'avoir dit comme les autres.
2o8 Histoires de petite ville
« Nous essuyâmes une nouvelle décharge et nous y répondîmes par la nôtre. « Rendez-vous, grenadiers, rendez-vous ! » crièrent en masse les Anglais, qui nous enveloppaient de tous côtés. Cambronne répondit à cette dernière sommation par un geste de colère, accompagné de paroles que je n'entendis plus, atteint en ce moment d'un boulet qui m'enleva mon bonnet à poil et me renversa sur un tas de cadavres.
« Je déclare donc avoir entendu prononcer par le général Cambronne, à deux reprises : « La garde meurt et ne se rend pas! )) et ne lui avoir pas entendu dire autre chose. »
Cette précision circonstanciée de souvenirs au sujet d'un fait historique de haute importance et le caractère honorable du témoin nous ont déterminé, en conséquence, à rédiger le présent procès-verbal, que ledit sieur Deleau a signé avec nous,
A Lille, le trente juin mil huit cent soixante-deux. Deleau (Ant.), Grenadier de la vieille garde (2« régiment).
Le maréchal de France commandant le 1^ corps d'armée.
Maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta.
Le préfet du Nord^
Vallon.
Le général de division commandant
la 3e division militaire^
Ad. Maissl\t.
Le colonel d'état-ynajor^ aide de camp^