K ELLA
— Vous avez une. plume et de l’encre ici. Je vous apporte un petit papier qu’il faut que vous signiez. Ne craignez rien, je suis l'amie de Mariegrète.
— Tu' parles en énigmes, répondit Jokel. Est-ce que tu me demandes des dommages et intérêts pour avoir fait arrêter ton amoureux ?
— Vous m’en offririez, vieux coquin, que je n’en voudrais pas. Votre argent doit porter malheur. Je veux, j'exige que vous signiez votre consentement au mariage de votre fille avec Tony.
— Pour qu’il me demande sa dot ! Allons, en voilà assez, dit Jokel. Je vais me coucher, je n’ai pas le temps d’écouter tes sornettes. Dis à ma fille qu’elle aille au diable ; ou bien non : à quoi bon , puisqu’elle y est déjà!
— J’ai dit, reprit Relia en avançant vers Jokel; j’exige.... bref, je ne sortirai pas d’ici sans cette signature.
— C’est ce que nous allons voir. »
Et, soufflant la lampe, il ajouta :
« Si tu ne t’en vas pas, je crierai au voleur!
— Ah bah ! dit Relia, vous aviez peur que je ne découvrisse le trou où vous cachez votre argent. N’importe, je n’ai pas besoin de lumière pour ce que j’ai à vous demander. J’ai vu Zodek en prison. Il m’a chargé de vous dire....
— Tu as vu Zodek ? dit Jokel d’un ton radouci.
— Oui, j’ai causé avec lui une heure entière , et ce qu’il m’a dit est d’une grande importance pour vous.
— Faut-il rallumer la lampe? demanda Jokel.
— Non, l’épondit Relia; c’est autant d’économisé pour vous. Zodek, poursuivit-elle, m’a parlé de Michel Rlotz, de Christian Bach, d’Antoine Schlosser, de Pierre Gruinbach. »
Jokel était comme foudroyé à. sa place.
« Zodek fait pénitence, il s’amende, et vous prie de suivre son exemple. Le jour du Grand Pardon n’exjste pas que pour les juifs. Zodek m’a ayoué que vous lui aviez fait faire un faux engagement pour Michel, que Christian vous avait payé jusqu’à cent pour cent d’intérêts, qu’Antoine avait été forcé à payer deux fois, et que Pierre a été par vous réduit à la mendicité. Ces témoins existent tous. N’existassent-ils pas , Zodek suffit, et, à un signe de moi, il dira tout.
— Et qu’est-ce que tu lui as donné en échange? demanda Jokel d’un ton ironique ; car Zodek ne fait rien pour rien. As-tu payé d’avance ?
— Vos injures, vieux fripon, ne m’atteignent pas. Je vous tiens. Si d’ici à demain matin vous n’avez pas donné votre consentement formel au mariage de votre fille avec Tony, demain, à midi, je vous ferai dénoncer par ces quatre paysans ou par Zodek lui-même. Vous connaissez la sévérité de la justice pour ces sortes de délits. Un juif et un catholique de Colmar viennent d’être condamnés, l’un à cent mille francs d'amende, l’autre à cinquante mille et à la restitution des sommes escroquées. Il ne s’agit pas de prison , mon vieux futé, car vous vous y feriez. Vous gvez dit vous-même que vous ne craigniez pas l’enfer, parce que vous vous y habitueriez. II s’agit de toute votre fortune, entendezvous? Je vous ai bien dit qu’il ne fallait pas de lumière, il suffit que vous entendiez.
— Et si je donne ce consentement.... répondit Jokel après un long silence.
— Nous irons tous à Paris. Ces paysans ne songent pas à vous. Ils se contentent du malheur qui vient de vous frapper et qui yous force à restituer à vos filles le bien que vous leur avez dérobé. Zodek n’aggravera pas
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sa position gratuitement. Seulement, il est décidé à faire
le bien, à réparer le mal qu’il a fait pour vous, et
comme il a fait arrêtés» Tony, il veut contribuer à son
bonheur. Il ne se taira qu’à ce prix.
— Et Mariegrète ? Est-ce elle qui t’envoie ?
— Ah! ne .prononcez pas son nom, vous le souilleriez de votre langue impure. Mariegrète vous aime comme si vous étiez un bon père et un honnête homme. »
Si la lampe avait été allumée, Relia aurait pu voir le regard fauve de Jokel. Aussi poursuivit-elle vivement : •
« Vous Croyez donc, parce que je suis juive , que je supporterai de vous une ignoble ânjure sans vous la rendre. Ah ! si j'étais un homme !
— J’ai eu tort , dit Jokel, tu es une honnête fille , et je me fie à ta parole.
— Et moi, j’ai eu deux fois tort ; car j’ai connu et aimé la malheureuse mère de Marie. Elle prie pour vous là-haut. »
Jokel prit le papier, le déchira, et dit à Relia :
« Ma parole suffit comme la tienne. Va dire à Grète que je ne m’oppose pas à son mariage.
— Mon père ! s’écria tQ^t éplorée Mariegrète, qui, depuis quelques minutes, ayant rejoint Relia, avait écouté à la porte ; mon père, voici votre fille, et jamais elle ne vous quittera ! »
Depuis sa sortie de la prison , Tony , après avoir renouvelé ses serments ùjMariegrète, sur les conseils de sa bien-aimée , retourna à Strasbourg , où il trouva du travail. Il était convenu entre Orète et Tony qu après le mariage de Kella, Tony irait à Paris ‘avec son ami Kalman, dans le cas où le procès de Jokel tournerait mal ; car depiris la rent rée de Mariegrète dans la maison de son père, celui-ci avait prié sa fdle de remettre son mariage jusque après le jugement.
Le rêve de Kella était de se marier le même jour que son amie, et de partir ensemble pour Paris ; mais Mariegrète avait décidé que Kella se marierait avant elle, et que Tony partirait pour Paris avec Kella et son mari.
a Je ne veux pas me marier dans mon village, disaitelle h soft amie. Je ne veux pas qu’on dise que je profite du malheur de mon père pour épouser mon bienaimé. Et puis, j’entends dire que mon père s’est engraissé aux dépens des pauvres. Je ne veux donc pas qu’il me dote, et je n’accepterai de lui que ce qui me reviendra de ma mère, ce qui n’est pas grand’chose. J’aurais honte de me marier comme une pauvre, et je rougirais d’être riche aux dépens de mes compagnes. Je me marierai à Paris avec l’argent honnêtement gagné par Tony et, comme tu comptes t’établir dans cette ville pour y ouvrir un restaurant, c’est toi, mon amie, qui feras mon mariage. »
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On allait donc célébrer l’union de Kalman et de Kella. Bien que Kella fût pauvre, son mariage, grâce à sa' vertu et à sa réputation sans tache, fut considéré comme une fête du village, à laquelle tous les habitants prenaient une part plus ou moins grande.
Huit jours avant le jour fixé pour le mariage, les futurs conjoints juifs sont consignés chacun dans la maison paternelle. Ils ne sortent qu’accompagnés de deux personnes, ün veut probablement, par cette séparation, augmenter le désir de la réunion, et, de plus, on croit, par cette claustration, éviter aux bienheureux fiancés les effets pernicieux du mauvais œil, maléfices qui souvent s’attachent à ceux qui vont jouir d’un grand bonheur.
Pendant la semaine de réclusion, les parents désignent les paranymphes, c’est-à-dire les personnes des deux sexes qui doivent accompagner les époux depuis leur maison jusqu’au temple. Ges honneurs sont ambitionnés, car ils sont en même temps regardés comme une action méritoire, surtout quand les époux sont pauvres.
Le patron et la patronne de Kella étaient, outre ses parents, ses paranymphes, et, comme tels, ils se chargeaient des frais de la noce.
La veille du mariage, vers le soir, on apporte à la fiancée les cadeaux de son futur mari; parfois le cortège est précédé de porteurs de flambeaux et d’une bande de musiciens. Il y a un petit festin. La fiancée, à table, est ceinte d’une chaîne d’argent, appartenant à la commune , que le mari doit dénouer la nuit de ses noces.
Le lendemain, de grand matin, les deux conjoints sont conduits, chacun par ses paranymphes, sous le péristyle de la synagogue. On les fait asseoir, l’un à
côté de l’autre, sous un grand poêle blanc. Puis, à un signal donné, les assistants prennent des grains de froment et les jettent sur le couple en répétant les deux mots bibliques : Prou ourbou, « Soyez féconds et multipliez-vous. »
On les reconduit chez eux , où, sans boire ni manger (car c’est un demi-jour de jeûne pour eux), ils restent en prière jusqu’à midi.
A cette heure, les matrones s’assemblent autour de la fiancée. D’abord elles lui coupent les cheveux, ou les tressent de manière à les cacher à tout œil profane ; car la juive mariée ne doit laisser voir sa chevelure et ses épaules qu’à son mari ; puis, elles la revêtent de sa robe blanche (à la fois robe de noce et robe mortuaire), la couvrent d’un grand voile, et la livrent de nouveau aux paranymphes. .
Ceux-ci, précédés de musiciens jouant une espèce de menuet lugubre, menuet consacré partout à cet usage, conduisent la fiancée à la synagogue, où déjà le nouveau marié s’est rendu, également suivi de ses paranymphes.
A l’arrivée de la fiancée, le futur va au-devant d’elle, toujours au son de la musique, parfois aux accents d’un chœur d’amis, et la conduit sous le dais, où, couverts tous deux d’un taleth (chasuble blanche), et devant le rabbin, le jeune homme met une bague au doigt de la jeune fille et lui dit : « Par ceci, je te consacre ma femme. » Le rabbin prononce les sept bénédictions nuptiales en tenant à sa main une tymbale remplie de vin; puis, après avoir fait boire les nouveaux mariés dans la même coupe, il présente au mari un vase ou un flacon, également rempli de vin, que celui ci brise en morceaux, afin de tempérer la joie et de faire la part du diable par un petit malheur.
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Après la cérémonie, les jeunes époux déjeunent ensemble, pendant qu’un scribe fait l’énumération des cadeaux de noce; puis,. le reste de la soirée est consacré aux danses, aux festins et à des réjouissances de tout genre.
La veille du mariage, la jeune fiancée a dû faire ses ablutions dans un bain d’eau de source, et, le mariage consommé, le mari est forcé, de par la loi talmudique, de rester séparé de sa femme pendant sept jours.
En revenant de la synagogue, et pendant que le bedeau juif inscrivait les cadeaux de noce donnés à Kella, JVIariegrète entraîna son amie, maintenant mariée, dans un cabinet qui servait de boudoir à, Mme Cahen. '
« Chère amie, lui dit-elle, après l’avoir tendrement embrassée, je ne veux pas que mon cadeau figure dans la liste du bedeau ; mais voilà ce que je t’ai réservé. »
Puis, tirant de sa poche une petite bourse dans laquelle il y avait trois cents francs en or, elle ajouta :
« Cet argent, Kella, m’a été donné par ma mère une heure avant sa mort. Je l’avais caché dans un endroit sûr. Je veux que vous l’employiez pour vous établir. Il vous portera bonheur. Et si, plus tard, vous devenez riches, et que par malheur j’aie besoin de vous deux....
— Ah ! s’écria Kella tout en pleurs et en serrant son amie contre son cœur, ne me parle pas de malheur dans ce moment. J’accepte ton cadeau comme je l’aurais donné, et tant que j’aurai un morceau de pain je le partagerai avec toi, car mon mari a autant d’amitié pour toi que moi. Ecoute, Grète , on m’a dit quelquefois que j’étais bonne. Je n’en sais rien. Je ne puis pas être autre que je suis, et mes mouvements me viennent tous seuls, sans que j’y songe. Mais, si l’on te connaissait, si l’on
savait quel trésor de raison et de bonté il y a dans ton âme !
— Tout ce que je fais de bien, Kella, interrompit Mariegrète, c’est toi qui me l’enseignes par ton exemple.
— Ah! Mariegrète ! si nous étions malheureuses! s’écria Kella. Me voilà mariee; toi, tu vas l’être bientôt. Serait-il possible, comme on me l’a dit, que nos maris ne nous aimassent point?
— Qu’est-ce que cela nous ferait? répondit Grète. Fidèles à notre devoir, nous aimerions Dieu !
— Hélas ! répondit Kella, les juives n’aiment Dieu^ que dans leurs maris et leurs enfants! »
Six ans après le mariage de Kella, Kalman était à la tête d’un magasin de papeterie dans une des premières rues de Paris.
Tony, qui était marié avec Mariegrète depuis cinq ans, venait d’acheter un fonds de serrurerie, grâce à la mort de Jokel, dont il héritait.
Un jour, que les deux familles étaient réunies autour d’un joyeux repas alsacien, préparé par la sœur de Kalman (Kella avait renoncé à la cuisine), le facteur apporta une lettre, datée des bords du Mississipi et signée Zodek.
La lettre était ainsi conçue :
« Mes amis, je n’ai pas osé, il y a cinq ans, vous voir à Paris, après l’expiration de ma peine. J’étais trop près d’un passé condamnable, et peut-être n’auriezvous pas cru à ma ferme résolution de rentrer dans la voie du bien. J’ai mieux aimé vous donner des faits que des paroles.... Les faits, les voici :
« En arrivant ici, j’ai d’abord entrepris le commerce
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des chevaux ; j’y ai gagné honnêtement del’argent. Je me suis associé alors avec un Alsacien pour les habillements d’homme en gros. Au bout de quatre ans, nous venons de faire notre inventaire : nous avons chacun cent mille francs. Mon associé vient de se marier. Si Kella est toujours disposée à me donner sa belle-sœur , quelle daigne m’écrire un mot, et dans deux mois je serai à Paris. Là, après vous avoir fourni les peuves de mon honnêteté, de ma loyauté et de mon crédit , je mettrai ma fortune et mon avenir à vos pieds. »
« Il faut la lui donner, s’écria Mariegrète. Après tout, il a contribué à mon mariage.
— Qu’il vienne , s’écria Kalman , mais qu’il s’en retourne tout de suite ! »