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crime ou une honte, peut, par sa vertu et sa piétés . s’élever jusqu’à la hauteur d’un saint, et laver les taches de ses parents par les larmes de la prière, par les œuvres de charité.
« Mais la justice divine ne s’arrête pas seulement au corps. Elle atteint lame après la mort; car le corps, en se pulvérisant, pourrait échapper au châtiment. Oui, toute âme est citée devant le tribunal du Seigneur, où elle obtient soit la palme de la vertu, soit le stigmate du vice.
« Bien des fois je vous ai exposé la loi de Dieu. Mais aujourd’hui je ne veux vous parler que des châtiments qui selon nos sages et nos saints, attendent l’homme qui commet le péché du faux témoignage et du faux serment. Ce péché, d’ordinaire si rare parmi nous, commence, hélas! h se multiplier; grâce à l’irréligion et à la concupiscence. »
Tous les regards se tournèrent involontairement vers Zodek, qui, la tête basse et le chapeau enfoncé jusqu’aux yeux, se blottit dans son coin.
i Voici ce que dit le Sohar, poursuivit l’orateur, ce livre qui a arraché au ciel les mystères de sa justice.
« Le second jour après la mort d’un faux témoin et d’un parjure, avant que les vers se mettent à ronger la chair, l’âme revient dans le corps, et lui donne connaissance de tout ce qui s’y passe. Alors de gros serpents se glissent dans le cercue’il, enlacent le criminel de leurs replis visqueux, lui font craquer les os, et, de leurs dents venimeuses, lui arrachent le cœur par la bouche, et se roulent autour pour le garder à vue. De chaque cheveu, de chaque poil sortent des limaces, des scorpions, des sangsues, des milliers d’insectes et de reptiles qui t se collant sur le corps, l’enveloppent, le soulèvent et dansent avec lui une danse infernale aux
sifflements des serpents, aux coassements des crapauds, aux grognements des bêtes immondes. Mais l’âme ne part pas encore. Le cercueil se brise, le couvercle saute; le malheureux pécheur, arrachant ses cheveux transformés en insectes , en vers, longs , donnant des coups de pied aux reptiles grouillant autour de lui, se roule dans sa tombe, blasphémant, maudissant, hurlant. Tout à coup il voit venir un ours de feu et un porc de fer. L’ours le saisit, le brandit trois fois dans l’air, et lui fracasse la tête contre le groin du porc: puis il le jette par terre. De longues couleuvres lui enlacent pieds et mains, et les tiennent étendus. Alors le porc saute sur lui, et, de son groin de fer, lui fore lentement le corps jusqu’à ce qu'il soit percé d’outre en outre. Durant cette opération, de petits crapauds trempent un goupillon dans du vinaigre, et en aspergent la figure du patient pour le tenir en éveil. Cette opération dure longtemps. Il en est qui ont commencé il y a un siècle, et le porc de fer n’a pas encore foré le cœur. Dès qu’il est cloué, des milliers de vers en sortent pour le dévorer, lambeau par lambeau, et ce n’est qu’avec la dernière fibre de chair que Dieu retire l’àme pour la purifier et pour la repétrir. »
Des gouttes de sueur froide ruisselaient le long du front de Zodek.
<i Malheur! trois fois malheur au pécheur qui ne demande pas grâce, au criminel qui n’étouffe pas l’idée du crime entre cuir et chair ; car Dieu, qui, dans sa miséricorde, ,-compte les bonnes intentions pour des vertus et les récompense comme telles, ne punit pas les mauvaises quand elles sont étouffées en germe. Il reçoit en grâce l'homme qui quitté le chemin du mal, même quand cet homme n’est pas assez fort pour s’élancer tout de suite dans la voie du bien.
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« Sonneur de la corne du bélier, annoncez au peuple que le tribunal divin est ouvert, et que c’est Dieu luimême qui préside. »
Ce discours fit un effet prodigieux sur les fidèles, qui témoignèrent leur admiration au rabbi par des gémissements et des sanglots.
Le villageois ne fait rien comme l’homme de la ville. Son rire et ses pleurs sont bruyants. Dans certains moments d’abandon, la nature primitive rompant toutes les digues de la civilisation se manifeste par des irruptions torrentielles , par de véritables inondations de larmes, par des articulations quasi bestiales. Aux premiers sons de la trompette sacrée, on n’entendit que des gémissements gutturaux, que des sanglots retentissants, que des cris lamentables poussés par les hommes, au rez-de-chau6sée de la synagogue, repris et lancés d’une manière plus aiguë par les femmes au * premier étage. On eût dit une troupe d’oiseaux sauvages perchés en haut, et mêlant leurs lamentations aux mugissements d’un troupeau de buffles.
Et pourtant ces cris partaient du cœur, et ces gémissements et ces sanglots, entrecoupés par des hurlements de mots hébraïques, en disaient autant que des confessions chuchotées à voix basse et doucereuse.
Tout ix coup la porte de la synagogue s’ouvrit, et le maire, ceint de son écharpe, entra, suivi de deux gendarmes. Il marcha droit vers Zodek et lui parla à voix basse. A la vue des gendarmes, les cris cessèrent, et firent place à une stupéfaction générale. Toutes les têtes baissées se relevèrent ; les capuchons blancs se renversèrent, el les regards se dirigèrent vers le maire et son interlocuteur.
On sut bientôt qu’il s’agissait de Zodek, contre lequel le maire avait un mandat d’arrêt.
Res murmures s’élevèrent du milieu de la synagogué. .y.
** « Il pouvait bien attendre jusqu’après l’office ! » cria
une voix.
Le rahbi, après avoir adressé quelques paroles au maire, imposa silence aux récalcitrants, et, se dirigeant vers Zodek, il s’écria :
œ Voici la justice de Dieu qui commence ! Meurs, plutôt que de porter un faux témoignage. Nous prierons Dieu pour toi.
— Merci, rabbi, répondit celui-ci en se livrant aux gendarmes. Je dirai la vérité.
Va ! s’écria le rabbi ; il n’est pas de pécheur qui ne se sanctifie par le vrai repentir. Tu as fait le mal, fais le bien.
— Je le ferai !» s’écria Zodek en sanglotant et en disparaissant.
Et les cris, les sanglots et les hurlements de recom- * mencer de plus belle '
Zodek avait déjà été appelé devant le juge d’instruction pour déposer dans l’affaire des deuxjéunes gens. Il déplut au juge, et bientôt des témoignages irrécusables prouvèrent à la justice que Kalman quittait la ville de Strasbourg au moment même où Zodek prétendait l’avoir vu rôder autour de la maison de Jokel. Aussi, à peine le maître d’école eut-il dénoncé Jokel et son courtier, que le juge lança un mandat d’arrêt contre
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ce dernier, comme prévenu de faux témoignage, et envoya une citation de comparaître au premier.
Le juif, atterré par les menaces du rabbi et arrêté le jour de rasch haschanah même, fit des aveux complets, et huit jours après son arrestation, Tony et Ivakuaitiurent mis en liberté.
Kella, suivie de la sœur de Kalrnan, attendait son promis à la porte de la prison. Après -avoir témoigné sa joie par des larmes, elle invita Kalrnan à s’asseoir à côté d’elle su£ un Lanc de pierre adossé contre le mur de la prison. . «*
* Mon ami, dit-elle en serrant la main à Kalrnan, je ne suis pas venue feulement pour être la première à te féliciter, mais pour t’engager à remercier Dieu de ta prompte délivrance; car, malgré ton innocence, qui n’était douteuse pour personne , nous devons tout à Dieu. Lui seul tient dans sa main le cœur et la volonté des hommes.
— Tu me conuais trop, répondit. Kalrnan, pour douter* un instant de ma crainte de Dieu. Malgré mon emprisonnement, je n’ai pas omis une seule de nos saintes prières. Je n’ai pas violé une seule de nos lois, et j’eusse mieux aimé mourir d’inanition que de manger un morceau de viande tréphèh (non préparée par les juifs). Aussi devances-tu ma pensée. Partons, et allons prier.
— Non, répondit Kella; restons ici. Prier, ce n’est rien. Qu’est-ce que la croyance sans l’œuvre? Une hypocrisie ! Dieu voit tout. Il faut faire le bien, il faut pardonner à ses ennemis.
— Faire la charité! s’écria Kalrnan, je ne demande pas mieux ; mais je n’ai plus rien. Cette arrestation préventive m’a ruiné.
— Il faut faire la charité de l’amitié à de plus mi-
sérables que toi. Ecoute, Kalman : Zodek, qui est lk dedans, était ton rival et ton ennemi. Il a voulu te creuser une fosse, et il est tombé dedans. Mais il est malheureux et seul. Il u’a ni père ni mère, ni frère ni sœur, ni ami ni promise, pas une âme qui souffre avec lui ; il est coupable, mais il est notre frère.
• — Où veux-tu en venir?
— S’il t’a fait du mal, il n’en a pas moins contribué à ta prompte délivrance. Il paraît qu’il s’est arrêté au milieu du chemin de l’enfer. Avant de quitter le village, il m’a fait dire par une jeune fille que, dût-il être condamné aux galèreâ, il ferait son possible pour te rendre ta liberté. »
Kalman secoua la tête.
« Tu hésites ! dit la jeune fille. Tu ne lui pardonnes pas ! Gomment alors as-tu osé demander à Dieu qu’il te pardonne? Que te doit-il? Si l’homme ne cherche pas à imiter Dieu dans le bien, Dieu ne se souciera guère d’être l’ami d’un homme plutôt que d’un autre. Je me figure le bon Dieu, comme un roi entouré d’une cohue de demandeurs et de solliciteurs. Pour avoir son oreille et son cœur, il faut avant tout se faire remarquer de lui, soit par une action éclatante, soit par une vertu constante. Aussi, dans mon raisonnement, me suis-je dit que s’élever au-dessus des actions ordinaires des hommes, c’est se rapprocher de Dieu! Kalman, tu le croiras ou non, je me flatte d’avoir contribué à ta liberté par mes prières. C’est moi qui, jour et nuit, depuis ton arrestation, ai supplié Dieu de changer le cœur de Zodek et de le transformer en ami , d’ennemi qu’il était. Il m’a exaucée. Il m’exaucera toujours. Je ne lui demande pas beaucoup; mais il connaît ma voix. »
Si un philosophe eût entendu Kella débitant ses principes religieux avec un sérieux de bramine, il aurait
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peut-être souri; mais en la regardant attentivement, il n’eût pu s’empêcher d’admirer cette simplicité dans la foi, se créant, par sa ferveur seule, un système philosophique, qui, pour les choses ordinaires, devenait une cause de bien , et qui , dans certaines occasions, eût produit des actions héroïques.
Et comme Kalman, absorbé dans ses méditations, ne répondait pas, Kella poursuivit :
« D’ailleurs, nourrir les prisonniers, les consoler, est un commandement de Dieu, et si tu ne pardonnes pas à Zodek....
— Il t’aime, répondit enfin Kalman. La femme, si vertueuse qu’elle soit, n’est pas insensible....
— Ne blasphème pas ! s’écria la jeune fille en mettant sa main sur la bouche de Kalman pour l’empêcher de continuer. C’est toi qui ne m’aimes pas. •Quiconque ne sait pas pardonner, ne sait pas aimer non plus.
— Allons, dit Kalman en faisant un effort, tu es un ange, et moi je ne suis que ton serviteur. »
Ils rentrèrent. Au bout d’un quart d’heure, ils obtinrent la permission de parler à Zodek.
En voyant venir vers lui Kalman et Kella, le malheureux Zodek éclata en sanglots. Tant de générosité lui faisait honte. La première fois de sa vie , éclairé par la lumière que répand la vertu autour d’elle, il put jeter un regard dans la nuit de son âme, et recula d’effroi et d'horreur.
« O Kella! s’écria-t-il, il m’a manqué une femme comme toi! Je sens que j’aurais marché, comme ton fiancé, dans le chemin du bien. Maintenant c’est trop tard.
— Il n’est jamais trop tard, répondit Kalman en lui tendant la main. Tu es jeune.
— Oui, mais flétri, déshonoré. Je serai comdamné comme faux témoin.
— Dis toujours la vérité, reprit Kella; repens-toi sincèrement. Gonduis-toi bien pendant ta réclusion, et surtout n’oublie pas Dieu, le juge de tes juges.
— Je ferai tout mon possible, dit Kalman, pour te rendre service, puisque Kella le veut.
— Va chez Ratisbonne , dit Zodek , le bienfaiteur des juifs de l’Alsace. Dis-lui la vérité, qu’il parle au président de la cour. Sa parole est d’or.
— J’irai moi-même, répondit Kella. Tu seras condamné, car il faut expier ; mais on pourra adoucir ta peine. Quant à la corruption du notaire, tu n’as été que l’intermédiaire de Jokel.
: — Oh ! le misérable ! s’écria Zodek. A lui le profit, à moi la honte. Voilà quatre ans que je fais des infamies pour lui.
— Écoute, Zodek, dit Kella. En sortant d’ici, j’irai voir le rabbin et le président de la société des secours. Pendant ton emprisonnement tu auras non-seulement de la nourriture ( koscher ) préparée par des juifs, mais encore, Kalman et moi, nous t’enverrons de temps en temps de l’argent; mais promets-moi de persévérer dans la voie du bien, et donne-m’en une preuve tout de suite.
* Parle, Kella; ordonne, je suis prêt à tout.
— Il faut que tu répares le mal que tu as fait à Tony.
— Je le veux bien. Mais comment ?
— Raconte-moi tout ce que tu as fait pour Jokel. Je suppose qu’il a effacé toutes les traces qui puissent le compromettre. Toi seul, tu peux témoigner contre lui. Le feras-tu ?
— Dans quel but? Ce serait me perdre compléte-
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ment. J’ai déjà fait assez d’aveux. C’est grâce même à ces aveux que j’ai la permission de vous parler.
— Ne crains rien, Zodek, reprit Kella. Tu raconteras cela à moi toute seule. J’en userai pour forcer ce sans-cœur à donner sa fille à Tony. Jokel ne reculera pas devant la prison ; mais quand il s’agira d'une restitution d’argent, il y regardera à deux fois.
— Et s’il résiste ? demanda Zodek.
— Je te promets alors le secret le plus absolu. » Après quelques moments d’hésitation, Zodek communiqua à Kella les faits d’usure les plus flagrants dont il s’était rendu coupable au profit de Jokel.
« Nous allons à Paris, dit Kella à Zodek ; Tony et Mariegrète nous suivront. Avec l’aide de Dieu, nous y prospérerons. Quand tu auras subi ta peine, si tu persévères dans le bien, je te ferai venir et je te donnerai la sœur de mon mari en mariage. »
Zodek baisa la main de Kella.
« Ah! s’écria- t-il, tu es mon ange sauveur. »
Et, tombant à genoux, il dit à voix basse :
« Béni sois-tu, ô Dieu ! qui as créé la femme ! »
La délivrance de Kalman coïncidait avec'la fête des Tabernacles. En Palestine, c’était la fête de l’Égalité. Riches et pauvres, prêtres et laïcs quittaient leurs demeures habituelles et vivaient, durant huit jours, sous des tentes. Le premier jour de la fête, ils cueillaient des branches de palmier, de myrte, d’osier, un cédras, et
allaient en procession au temple adresser des actions de grâce à Jéhovah pour la récolte et les vendanges. C’était en même temps une foire sacrée, où les prêtres enseignaient la loi ; car tout israélite, quelle que fût sa résidence, était forcé de se rendre à Jérusalem, pendant une des trois fêtes principales, qui étaient la Pâque, la Pentecôte et les Tabernacles.
Depuis la destruction de Jérusalem et la dispersion des Juifs, ces grandes solennités sociales ont disparu. Aujourd’hui encore, tout juif orthodoxe élève dans sa cour, pour cette fête, une cabane couverte de branchages (car il faut qu’on voie les étoiles à travers les feuilles), tendue de draperies et ornée de fleurs et de fruits, ù laquelle il donne le nom de « soukah. » Il y dine et déjeune quand le temps le lui permet. De plus, il achète une branche de palmier vert ou sec, l'orne de myrte, d’un bouquet de brindilles d’osier frais, et, le matin , pendant la prière, tenant les palmes de la main droite, prenant de la main gauche un cédras, il brandit le tout ensemble, au milieu des chants et des hymnes, en souvenir, d’abord de la grande fête égalitaire, puis, en second lieu, selon le Talmud, pour conjurer le démon et le mauvais œil.
Le patron de Kella avait fait élever une cabane de toute beauté sur son pré, derrière la maison. Quoique Kella fût promise à Kalman de vive voix , elle n’avait pas encore eu le loisir de célébrer ses fiançailles. Or, chez les juifs, sans fiançailles point de mariage !
A cette cérémonie, pendant que le scribe rédige l’acte par lequel les fiancés ou leurs parents s’engagent à certains dédits en cas de rupture, un jeune homme et une jeune fille font la quête dans une tasse de porcelaine, et, la parole donnée, ils brisent la tasse en mille morceaux. Les jeunes filles se jettent alors sur
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ces débris de porcelaine comme sur une aubaine, et les conservent comme des talismans, ayant, dit-on, la vertu de les faire marier dans le courant de l’année.
On allait casser la tasse, lorsqu’on s’aperçut de l’absence de Kella. Kalman sourit.
« Où est Kella? s’écria-t-on de toutes parts.
— Oh! si Kella n’assiste pas à ses fiançailles, dit une toute jeune fille, c’est qu’il y a quelque part une bonne action h faire. »
On avait beau appeler et chercher, point de Kella.
Force fut h la jeunesse réunie d’attendre.
On alla quérir le savetier de l’endroit, qui jouait de la clarinette, pour passer la soirée à danser sous les poiriers du pré.
Mais où était Kella ?
Elle s’était rendue auprès de Jokel.
Celui-ci, depuis l'arrestation de Zodek, ne s’occupait que de deux choses : tromper la compagnie d’assurance sur le chiffre de sa perte par l’incendie de sa propriété, et circonvenir les juges pour son procès avec ses filles.
Il n’avait point encore quitté sa grange , bien qu’on approchât de l’hiver. Il y avait enfoui tout son argent comptant, et déjà il avait pensé à faire, avec des juifs, des ventes simulées pour ses propriétés, afin de se soustraire aux amendes et de n’ètre exposé qu’à la prison ; mais, jusqu’à ce moment, tous ses efforts avaient
échoué, bien que le notaire fût tout prêt, du moins à ce que disait Jokel.
Il faisait nuit close quand Kella entra dans la grange, éclairée seulement par une mauvaise lampe de cuisine en terre cuite. Jokel, qui depuis quelque temps se trouvait toujours en voyage, et qui venait de rentrer, était occupé à arranger sa couchette; il tournait le dos à la jeune fdle.
« Je me demande..., dit tout haut Kella.
-Qui va là? s’écria Jokel en se tournant vers elle ; qu’est-ce que tu te demandes, toi, chez moi ?
— Je me demande, reprit celle-ci, à voir tant de misère avec tant d’orgueil, à quoi sert l’argent?
— A être volé par toi et tes semblables, répondit lestement Jokel. Allons, hors d’ici, petite juive ; je ne suis pas disposé à écouter tes sermons, c’est bon pour ma fille.
— Vous devez détester les juifs, Jokel, dit Kella d’un ton de bonhomie.
— Je les exècre, je les maudis.
— C’est naturel, vous êtes un malhonnête homme.
— Qu’est-ce que tu me chantes-là, impertinente? »
Mais Kella, connaissant Jokel, qui répondait plutôt
à des injures qu’à des flatteries, poursuivit sans se déranger :
« Oui, vous êtes malhonnête, et vous jugez les hommes d’après vos propres sentiments; au fond, vous croyez tous les hommes capables de toutes sortes d’infamies, toujours comme vous; seulement, vous n’osez pas le dire, car vous trouveriez à qui parler. Mais comme les juifs, habitués aux calomnies, se taisent, vous vous en donnez à cœur joie à leurs dépens. Patience, le jour de la justice approche.
— Tu m’ennuies. Que me veux-tu ?