Gacliard, Corrupondance de Philippe 11, t. H, p
(reprise parce qu'il est plus constant et qu*il sert un Dieu supérieur, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, se lève contre la dynastie étrangère. Il Tébranle de telle sorte qu'elle ne pourra plus jamais se raffermir. Il est nommé par le peuple Père de la patrie. Il est proclamé stadhouder général de la république.
Guillaume de Nassau était, comme Civilis, de race royale. Sa maison, germanique en ses origines, avait au treizième siècle donné à l'Allemagne un empereur. Ceux d'entre ses ancêtres qui s'étaient transplantés aux Pays-Bas avaient gouverné le duché de Gueldre quatre cents ans avant la maison de Bourgogne. Luimême, héritier de la principauté d'Orange, allié aux maisons souveraines de l'Allemagne et possesseur d'immenses domaines, s'était vu, tout jeune, comblé d'honneurs. Il avait à peine vingt et un ans quand Charles- Quint le nommait général d'armée et son stadhouder dans les provinces de Hollande, de Zéelande et d'Utrecht. Bien que son père, Guillaume le Vieux, eût introduit la Réformation dans ses domaines, le prince d'Orange appartenait. encore ostensiblement à la religion catholique, dans laquelle il avait été élevé à la cour de l'empereur. Quand fut signé à Bruxelles le Compromis des nobles, le prince d'Orange, plein de prudence, lent à délibérer des choses qu'il voulait entières, n'y avait pas mis son nom. Plus tard, voyant la confusion où tout allait, il avait résigné ses charges entre les mains de la régente et s'était retiré en Allemagne dans ses posses-
sions héréditaires. De ià, il suivait en silence le cours (les événements, épiant Tinstant décisif et la dernière extrémité du désespoir populaire.
Le supplice du comte de Hoorn et celui du comte d'Egmont, son ami, l'arrachent à sa retraite. En 1568, dans la nuit du 5 au 6 octobre, il franchit le Rhin. Il entre aux Pays-Bas à rnain armée, en protestant, au nom du roi abusé par des ministres indignes, contre la violation des lois nationales. Il écrit sur son drapeau, dans un ordre significatif, ces paroles : Prolege^ grege^ rege. C'est le commencement d'une grande histoire.
A dater de cette heure jusqu'au jour où, par le pacte signé à Utrecht, les provinces du Nord s'unissent étroitement et distinguent leur cause de celle des provinces du Sud, la lutte continue pendant onze années, entremêlée de succès, de revers, de quelques intervalles de repos, mais avec une force morale toujours croissante du côté des insurgés.
En 1572, deux cent cinquante gueux de mer, chassés des ports de l'Angleterre où ils s'étaient réfugiés et jetés par la tempête à l'embouchure de la Meuse, surprennent une place importante des Pays-Bas, la Brille; ils s'y fortifient de façon qu'il n'est plus possible de les en déloger. Ce hardi coup de main décide la fortune. Les gueux s'emparent en quelques jours de Flessingue et de Rotterdam; ils prennent pied sur les grèves, sur les îles de la Hollande et de la Zéelande. Secrètement encouragés par les princes protestants de l'Allemagne, ils
remportent Tannée suivante, dans les eaux du Zuyderzée, sur la flotte du roi d'Espagne, une incroyable victoire. L'héroïsme semble l'état naturel de ces insurgés, doublement exaltés par le péril de la patrie et par le péril de Dieu. Au siège de Leyde, en 1874, dans les souffrances d'une horrible famine, le commandant de la garde bourgeoise, Van der Doës, sommé de se rendre aux Espagnols, leur fait cette réponse : « Quand les vivres viendront à manquer, nous mangerons notre bras gauche ; le bras droit nous suffira pour défendre contre vous nos libertés. >
Cependant, la lutte était plus qu'inégale. Non-seulement le roi d'Espagne avait à sa solde des armées exercées et, pour les commander, de grands capitaines; nonseulement le prince d'Orange ne pouvait lui opposer que des troupes à peine formées, des multitudes indisciplinables, des alliés faibles ou douteux, mais encore la discorde régnait dans les provinces entre les catholiques, les luthériens et les calvinistes, entre les grands seigneurs et les bourgeois, entre les magistrats et le populaire. Effrayée des excès des briseurs d'images, jalouse aussi du prince d'Orange, la noblesse wallone, restée catholique et royaliste, compromettait par ses hésitations la cause nationale. La convocation des états généraux à Gand (8 novembre 157 6), le traité connu sous le nom de Pacification, que les nobles signèrent au nom de toutes les provinces et par lequel ils se donnaient pour gouverneur l'archiduc Mathias, frère de
l'empereur Rodolphe et neveu de Philippe II, au lieu de tout concilier comme l'avait espéré le prince d'Orange, faillit tout perdre. Mais ce traité, ne satisfaisant ni le roi dont il prétendait pourtant réserver les droits, ni les deux religions que Ton voulut contraindre à se tolérer, fut rompu « pendant que la trompette sonnait encore \ > Les provinces du Sud, rejetant l'hérésie qui les avait émues un moment, reviennent à l'entière soumission aussi bien envers l'Église qu'envers la royauté catholique.
Alors, le prince d'Orange comprend qu'il faut concentrer le soulèvement et resserrer le lien de la confédération. Il engage les provinces du Nord, protégées par la mer qui les met en communication avec l'Angleterre et avec la Rochelle, et assure ainsi la liberté de leur commerce, il exhorte la Hollande et la Zéelande surtout, dont les écueils, les grèves et les vastes marais pouvaient si aisément être défendus, à s'unir, par un serment nouveau, d'un nœud plus étroit. Tandis que les provinces méridionales, le Brabant, la Flandre française, le Hainaut et l'Artois, se disposaient sous l'influence de la noblesse à la soumission au roi d'Espagne, tandis que les troupes wallones, prenant le chapelet, quittaient l'armée de Guillaume pour passer dans celle d'Alexandre Farnèse, les députés des provinces du Nord s'assemblent à Utrecht. Ils se lient par serment, le