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merie jetait par milliers dans la foule ; personne ne se • faisait scrupule d'assister aux représentations des Rederykers^ qui jouaient sur les théâtres de la foire, dans des pièces obscènes, les vices et les travers des moines. Quand le peuple alla aux premiers prêches, ce fut encore comme à un spectacle. Il applaudissait en riant les déclamations outrées, les équivoques, la mimique grotesque des prédîcants, qui raillaient, comme les comédiens, la luxure des prêtres^ les indulgences, les miracles, les reliques, le purgatoire et le pape. Dès Tan 1827, la Hollande et la Zéelande étaient, sans le savoir, entachées d'hérésie. Mais les édits de Charles- Quint qui se succèdent coup sur coup, renforcés à chaque fois de dispositions plus sévères, les délations encouragées par la promesse de la moitié des biens de l'hérétique, les amendes, les confiscations, les cachots éveillent la conscience du peuple ; il comprend ce qu'il a fait. A un entraînement irréfléchi succède une sérieuse ardeur. Le sang des premiers martyrs est plus éloquent encore que la parole. L'émulation du sacrifice gagne avec une rapidité prodigieuse ; on va, on court à la mort, d'un cœur plein de joie. Le supplice de cinquante mille , d'autres disent de cent mille personnes, décapitées, écartelées, brûlées, noyées, enterrées vivantes sous le règne de Charles-Quint, ne retarde pas d'une heure la propagation de la Réforme.
Cependant, l'amollissement de la noblesse dans les plaisirs de la cour du duc de Bourgogne, son attache-
ment à Charles-Quint qui la comblait de bienfaits, la dépendance où les étala généraux ci provinciaux étaient tombés en souffrant les empiétements successirs de la puissance royale, un ceriain relâchement aussi dans l'exécution des édits, ralentissent pour un temps l'élan populaire. La prudence de Marie de Hongrie, sœur de l'empereur, tient les choses en suspens. H ^lait l'humeur monacale de Philippe II, l'idée qu'il s'était faite de sa prérogative absolue fondée sur le dogme catholique , son aversion manifeste pour, les Pays-Bas dont il ne parlait pas la langue, et son instinct tout espagnol qui voyait dans l'iotégrilé de la foi le signe d'un sang plus pur, pour exaspérer un peuple patient, pour violenter en quelque sorte les intérêts, les habitudes et l'honneur qui retenaient la noblesse autour du trône. Du fond de l'Espagne où l'ont rappelé son inclination, le souci que lui causent les préparatifs de Soliman, les mouvements des Morisques, les progrès des huguenots dans le midi de la France, et même quelque commencement d'hérésie au cœur de ses Étals ca- • tholiques, Philippe veut imposer de force aux Pays-Bas, où, malgré son serment solennel dont il s'est fait relever par le pape, il a laissé des troupes espagnoles, tes décrets du concile de Trente, l^ar l'installation d'évêques nouveaux et étrangers, il change loule la constitution ecclésiastique du pays. Le bruit se répand qu'il veut établir aux Pays-Bas l'inquisition d'Espagne et traiter les protestants comme il traite les Morisques,
46 HISTOIHE DES COMMENCEMENTS
les Juifs, les Indiens idolâtres. La rigueur des édits, un moment tempérée par la prudence du clergé national, et surtout par la nécessité de faire droit auxplakrtes du commerce que la retraite des marchands protestants menace de ruine, est renouvelée, aggravée. Les bûchers se rallument. Le bourreau reprend son office. Le peuple irrité se presse en plus grande foule autour de ses prédicateurs. Il se rassemble la iiuit dans les bois, à la clarté des torches. A cheval, le pistolet au poing, le ministre de l'Évangile donne le signal des chants guerriers d'Israël. Tout annonce le combat.
La noblesse, enfin, s'émeut. Une vingtaine de gentilshommes s'assemblent à Bruxelles. Ils se lient par serment contre l'inquisition d'Espagne. Des copies de ce serment, qui fut appelé le Compromis des nobles^ se répandent et se couvrent de signatures. On décide de présenter une requête à la régente. Le 3 avril 1566, deux cents confédérés, à cheval et en armes, font leur entrée dans Bruxelles. Un descendant des comtes de Hollande, Bréderode, et le comte Ludovic de Nassau, le Bayard de la Réforme, sont à leur tête. Une foule nombreuse les entoure et les acclame. Le surlendemain 5 avril, ils se présentent au palais et demandent audience. Lorsqu'ils sont introduits, Bréderode, prenant la parole au nom de tous, expose les griefs de la nation ; il remet à la régente tout en larmes une requête, soumise encore dans les termes, mais qui parait insupportable aux courtisans. A peine Bréderode et les siens
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se sonl-ils retirés, qu'on raille autour de Marguerite CCS grands seigneurs escortés de populace, ces nobles bes^iigneux qui se sont endettés pour rivaliser avec la magnificence espagnole. « Que s'alarme-t-on d'un tas de gueux! » s'écrie le conseiller Berlaimont. Cette injure est le signal et devient le mot d'ordre du soulèvement. Prenant le sarrau gris, la besace et la gourde des mendiants flamands, ces gueux d'un nouveau genre, réunis dans un banquet, boivent à la ronde et dans une écuelle de bois à la délivrance du pays. Â la vue de ces symboles pittoresques d'une mendicité volontaire, le peuple crie : « Vivent les gueux !» et se jette aux tumultes. Les gueux des bois secouent leurs torches ; les gtieux de mer^ réfugiés dans leurs esquifs au fond des baies de la Zéelande, tombent à l'improviste sur les côtes ; ils saccagent les églises, brûlent, mettent en poussière les autels et les images d'un Dieu qui n'est pins à leurs yeux que le Dieu espagnol. Les femmes aussi courent aux armes ; de leurs cris et de leurs exemples elles excitent les combattants. Longtemps encore cependant, les grands, à qui répugnent ces désordres et qui connaissent mieux que le peuple, pour l'avoir vue de plus près, la puissance de Philippe, s'efforcent de prévenir une rupture finale. A diverses reprises ils avaient demandé et ils avaient fini par obtenir le rappel du cardinal Granvelle, qui avait également blessé catholiques et prolestants et qu'on accusait de tout le mal. Le comte d'Egmont s'était rendu à Ma-
drid et retournait en Flandre a l'homme le plus salisfait du monde \ » Le roi lui avait promis de venir en personne au milieu de ses fidèles sujets pour entendre leurs plaintes. On l'attendait. Tout à coup, au lieu de roi, on apprend que les inquisiteurs d'Espagne sont en route et que le duc d'Albe vient aux Pays-Bas à la tête d'une armée. L'arrestation du comte d'Egmont, celle du comte de Hoorn, qui suivent de près l'arrivée du duc (9 septembre 1867), l'érection d'un tribunal extraordinaire établi sous le nom de Conseil des troubles et auquel le peuple donne bientôt le nom trop mérité de Conseil de sang {Bloedraad)^ la retraite de la gouvernante Marguerite; qui avait cherché les voies de la conciliation, ouvrent les yeux aux plus aveugles. On s'épouvante, on fuit, on se précipite hors des frontières. Plus de cent mille personnes abandonnent le foyer, la patrie.
C'est alors, quand tout semble perdu, qu'un homme paraît qui, malgré l'éclat de son nom et de sa grandeur propre, a pris à tâche, on pourrait le croire, de se dérober au rôle héroïque où tout l'appelle. Un nouveau Civilis entre en scène. Séparé du premier par quatorze siècles, mais placé dans des conjonctures pareilles, animé d'un même génie; comme le premier, profond dans l'art do la politique, concentré, habile à tirer parti des revers, mais plus heureux dans l'issue de son en-