‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 14 sur 71 · LE PRINCE D'ORANGE · texte numérisé non relu

LE PRINCE D'ORANGE

On était en 1581. Depuis soixante ans déjà la parole de Luther retentissait dans le monde. Elle avait agité, soulevé, opposé l'un à l'autre toijs les éléments de la société. Jusque-là les nations, instituées presque toutes par l'esprit religieux et militaire de la féodalité, avaient composé un groupe d'États, très-divers assurément par les origines, le langage et les mœurs, mais dont on marquait excellemment le principe vital et le lien commun, quand on le désignait au quinzième siècle sous le nom de république chrétienne. A la vérité, cette république, en proie aux guerres civiles ou nationales, divisée par l'ambition des conquérants, par les rivalités des princes, ébranlée parfois jusque dans ses fondements par les querelles des papes et des empereurs, ne constituait pas encore de système politique. Elle ne

connaissait théoriquennent ni le droit des gens, ni ce qu'on devait appeler plus tard l'équilibre européen, ni l'économie politique, ni l'organisation régulière des armées et des finances, ni les lois du progrès social auxquelles elle était soumise ; mais elle était poussée par une force instinctive dans une même direction. Contenue par un même dogme, elle gravitait dans une même or- ,bite,vers un même Dieu dont le pontife de Rome était le représentant sur la terre. Cette grande unité religieuse, dont sortait et où se replongeait sans cesse le mouvement de la civilisation, cette belle hiérarchie de l'Église romaine, qui franchissait l'infini et dont le degré suprême atteignait au trône de TÉternel tandis que son dernier échelon touchait au plus profond des misères humaines, avait eu au temps des croisades son expression la plus forte et la plus complète. Un moine obscur, à la voix inspirée, avait poussé la chrétienté à la conquête de la terre sainte ; il l'avait animée d'une même pensée d'honneur religieux : la délivrance, symbolique et réelle tout à la fois, du tombeau dont le Christ avait brisé la pierre. Le signe d'une même espérance avait marqué toutes les poitrines où couvaient encore des haines barbares. De ces lèvres qui proféraient des sons inconnus, étrangers les uns aux autres, était sorti un cri unique que tous entendaient et qui dominait tout : € Dieu le veut > fut le premier mot de ralliement , la croix du Christ fut le premier signe visible delà future unité du genre humain.

Il n'est pas de mon sujet d'énumérer les causes multiples qui, après les croisades, relâchèrent peu à peu le lien religieux de la république chrétienne ; de dire comment l'autorité pontificale, qui était à la fois Tidéal et la sanction de toute autorité, s'affaiblit dans Tesprit des peuples. Un jour vint où, du sein de cette unité catholique dont un moine avait révélé au monde Texistence et la force, un autre moine se leva et lança comme un foudre sa parole tout à travers la communauté chrétienne. La voix de Luther, qui ne parut d'abord à la cour de Rome qu'un léger souffle de contradiction sorti de la cellule d'un moine ennuyé de l'être, et comme une répétition vaine d'attaques tant de fois réprimées, était animée d'une force organisatrice qui manquait à la parole dissolvante de ses devanciers. Elle avait ce qu'un grand docteur catholique appelle un air (Tauto-rité^^ une puissance d'attraction qui créa dans la république chrétienne un nouveau centre de gravité pour un nouveau système religieux. Luther n'opposa pas, comme on l'a dit, la liberté à l'autorité, l'examen au dogme. Les temps du doute philosophique n'étaient pas venus; l'esprit de Bacon et de Descartes n'avait pas soufflé sur le monde. Le moine de Wittemberg et le théologien de Genève, qui compléta son œuvre, opposèrent une autorité rajeunie à une autorité chancelante, un dogme épuré à un dogme corrompu. Ils rallumèrent,

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