‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 31 sur 71 · La Pise · texte numérisé non relu

La Pise

en buvant, à la hollandaise, à même la kanne de bière, qu'ils lui présentaient après y avoir bu les premiers et en avoir essuyé l'écume avec la paume de la main. Entendait-il quelque bruit dans Tintérieur d'une maison, il y entrait subitement, s'informait du sujet de la querelle, et, par ses exhortations et son arbitrage, il ne manquait pas de rétablir aussitôt la paix entre le mari et la femme, le père et les enfants : se faisant ainsi, comme la tradition le rapporte de quelques rois restés populaires, le justicier du pauvre.

Ce n'est pas, à coup sûr, le Taciturne qu'il conviendrait d'appeler Guillaume de Nassau, car son àme était exempte de duplicité, de fanatisme, de superstition, de toutes les passions, de toutes les habitudes cauteleuses et hypocrites qui assombrissent le visage et la parole, mais plutôt Y Impénétrable . Il exerça, en effet, plus peut-être qu'aucun homme politique, avec une droiture parfaite d'intentions, l'art suprême de posséder sa pensée, et parvint à la savoir celer dans la soudaine joie comme dans l'extrême affliction. Toutefois, jamais Guillaume ne fit usage de cette dissimulation dans un but égoïste, ou pour aucun dessein qui ne fut avouable à la face du ciel. Jamais, dans ces jours de parjures et de perfidies, ni l'exemple de ses amis ni celui de ses ennemis ne l'entraînèrent dans des voies obliques. Jamais personne ne fut par lui ni corrompu ni trahi ; jamais ce taciturne ne voulut, comme il le dit lui-même, t mêler en son breuvage une seule goutte du venin de

trahison^ *, ni ourdir d'autre trame que la délivrance de sa paU'ie. Et, dans l'accomplissement de cette entreprise périlleuse, il marcha tête levée, prudent, circonspect, impénétrable, il est vrai, mais toujours droit, Adèle et magnanime.

Il serait excessif et partial de considérer le prince d'Orange comme Tauleur du soulèvement des Pays-Bas, et comme le créateur de la République. Le soulèvement fut spontané, national et populaire; la République était fondée de temps immémorial dans les institutions et dans les mœurs, quand le prince d'Orange la révéla à elle-même en faisant prononcer la déchéance du pouvoir royal. Mais Guillaume de Nassau fut de son vivant, et il reste pour la postérité la personnification éclatante de ce soulèvement, auquel il donna la consistance et la durée;. il rendit sacré et indissoluble, en le trempant de son sang, le lien qui unit les peuples bataves. Beaucoup plus homme d'État que zélateur de la religion, en cela très-différent de Goligny, de Philippe II, son royal adversaire, et même de Cromwell, auquel on l'a comparé, il dédaigna cependant toujours d'user d'hypocrisie. S'il devint calviniste dans son âge mùr, après avoir été catholique, puis luthérien, dans son enfance et dans sa jeunesse, ce fut avec sincérité, mais beaucoup moins par esprit de secte que par patriotisme, et pour donner des gages plus forts à la cause nationale. Il pensait,

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