Groen van Prinslerer, i. v, p
était conduit par Maurice de Nassau, alors âgé d'un peu moins de dix-huit ans. Derrière lui marchait son gouverneur Sonsfeld, portant la queue de son long manteau, et plusieurs princes de la maison de Nassau. Maurice avait à sa droite Gérard Truchsess, archevêqueélecteur de Cologne; à sa gauche, le comte de Hohenlohe. Les états généraux des Provinces-Unies venaient ensuite ; puis, le conseil d'État, les états de Hollande, les magistrats de Delft, les ministres de la religion, les capitaines des gardes. La bière était portée par douze gentilshommes ; quatre grands seigneurs tenaient les coins du drap mortuaire. Une multitude de peuple se pressait à la suite du cortège. Le corps du prince d'Orange fut inhumé dans l'église de Delft, où on lui éleva, pendant la trêve de douze ans, un vaste mausolée.
Ainsi périt, de la main d'un assassin, ainsi fut misérablement arrêté dans le cours encore plein d'une vie forte et généreuse, au moment où il touchait au but de ses longues poursuites, tout-puissant dans son pays, admiré, respecté, envié ou redouté chez les autres peuples, Guillaume de Nassau, stadhouder de Hollande, fondateur de la République des Provinces-Unies. Sa mémoire, sur laquelle ni les ennemis acharnés que lui suscita le fanatisme religieux et politique, ni Tesprit d'indépendance municipale qui lutta contre lui et contre ses descendants, n'ont pu laisser une tache ni même une ombre, restera plus qu'illustre : elle sera toujours
vénérée. Par un don accordé rarement aux fondateurs d'États, plus rarement encore à ces grands révoltés qui se dressent de loin à loin dans Thistoire contre la tyrannie d'une idée ou d'un homme, les mains de Guillaume demeurèrent pures de sang : il n'exerça d'autre justice que la clémence. Dans un temps où la coupe empoisonnée et le poignard ne déshonoraient point des mains royales; où les palais d'Holyrood, de Fotheringay, de TEscurial, du Louvre et du Vatican voyaient se tramer et s'exécuter, presque sans mystère, des meurtres de famille et d'État; en des jours où. l'opinion n'avait nulle rigueur pour les crimes bien réussis; où l'esprit de vengeance se confondait avec l'esprit d'honneur^; où l'on pouvait s'offrir à Goligny pour assassiner Guise, être dédaigné par Farnèse comme de trop bas Heu pour la noble action de tuer un prince ^ ; où l'on devait entendre envier par un saint pontife le plaisir souverain de « faire sauter une tète de reine ^ i», et voir, sans s'étonner, le meilleur des rois envoyer à l'échafaud l'ami de sa jeunesse, Guillaume eut ce bonheur, cette vertu insigne de n'ordonner ni de ne tolérer aucun attentat à la vie humaine. Au plus fort d'une crise terri-
1. On se rappelle qu'à la mort de Henri UI, il fut conseillé à Henri IV de créer, pour honorer les ennemis des Guises, un Ordre de la vengeance, (Hanke. Franz. Gesch., t. 11, cbap. 6.)
2. Strada écrit que le prince de Parme repoussa d'abord l'offre de Gérard, le trouvant inégal à une telle action : « Spretus ut impar. »
3. « beata femmioa, disait le pape Sixte V, en parlant de la reine Elisabeth, che hai gustato il piaçer di far saltare una testa coronata! CBayle, art ElisabelK)
ble, qui mettait aux prises le fanatisme et la superstition, il osa résister à Tentrainement des instincts populaires. Dans un temps de disputes, il aima la paix; parmi des
hommes grossiers et violents, il garda des goûts tempérés et des habitudes délicates. Aux déclamations forcenées des démagogues et des zélateurs, il opposa le silence; aux mensonges des grands, la vérité; à Tinconstance du peuple, une douceur inaltérable. On s'est foirmé du prince d'Orange une image bien fausse, d'après le surnom de Taciturne qui lui est resté. Dans la bouche du cardinal Granvelle, qui le premier désigna ainsi son redoutable adversaire, ce mot, détourné avec le temps de son acception primitive, signifiait que Guillaume savait taire ses desseins, et se faisait plus connaître par ses actions que par ses paroles. Jamais d'ailleurs le peuple, qui voulut porter ses couleurs et qui chantait avec amour le refrain du Père Guillaume, ne l'appela de ce nom, qui paraît, dans le sens que nous lui donnons aujourd'hui, en contradiction ma^nifeste avec le témoignage de tous les historiens contemporains. Tous, même les plus hostiles à la cause et à la personne du prince d'Orange, célèbrent à l'envi son éloquence, le charme persuasif de sa parole que servaient une mémoire heureuse et le don qu'il possédait à un degré suprême d'entraîner les assemblées. Ni l'aspect, ni les discours, ni les manières du prince d'Orange n'avaient rien de morne. Son abord était facile, sa physionomie ouverte. « Il avait, dit Brantôme, une fort belle façon
et discourait bien de toute chose. » Sa taille, au-dessus de la moyenne, était bien proportionnée; son œil d'un brun clair, grand et à fleur de tète, répandait une lumière tranquille sur son visage ; son front vaste, que la guerre et la politique rendirent chauve avant le temps, son nez long, un peu gros, sa barbe épaisse et brune, sa bouche bien formée, tout en lui annonçait la force, la droiture et la douceur. Son tempérament robuste l'inclinait aux voluptés ; Tintimité des femmes lui était nécessaire, et Ton sait combien il savait se faire aimer d'elles; les honneurs dont il combla son fils naturel, Justin de Nassau, montrent aussi qu'il ne reniait pas les entraînements de l'amour, bien qu'il se fut imposé de les contenir. Pendant longtemps, il ne put se faire au ton morose et à la rigidité puritaine des sectateurs de Calvin. Son affabilité, la simplicité de son accueil, jointes à son air noble, lui avaient acquis une popularité inouïe. Mille traits véritables, mille anecdotes qui tournaient en légendes, passaient incessamment de bouche en bouche, et portaient jusqu'à la folie l'amour du peuple pour le père Guillaume. Toujours vêtu sans aucun faste, « à sa mode qui était de n'en avoir point^ >, il se plaisait, le plus souvent, à aller R^r les rues sans chapeau, pour s'épargner le soin de se découvrir à chaque salut qu'il recevait ; s'arrêtant lorsqu'il en était requis pour faire raison aux artisans et aux bateliers,