LE PRINCE MAURICE
Le jour même où Guillaume d'Orange était assassine (10 juillet 18 84), quelques heures seulement après qu'il eut rendu le dernier soupir, les États de Hollande, alorâ asseiîiblés à Delft, entraient en séance et délibéraient avec tristesse et gravité sur les mesures à prendre pour parer aux dangers les plus prochains. Unanimes dans la résolution de continuer la guerre contre l'Espagne, ils votaient aussitôt un subside considérable et investissaient de tous les pouvoirs, pour le temps qui devait s'écouler jusqu'à la convocation des Étàts-Générau:^, le Conseil national qui avait été adjoint ad stadhoùder. Un mois apfès, les États-Généraux réunis à Anvef*s hommaient un nouveau conseil, composé de dix-huit membres, qu'ils chargeaient de ùiainteilir l'Union, de lefver les troupes, de pourvoir à la
sûreté de la navigation, de percevoir Tinipôt, de choisir les officiers civils et militaires ; l'obligeant seulement à convoquer deux fois Tannée l'assemblée générale des États, qui se réservaient exclusivement le droit de statuer sur les questions de paix ou de guerre, sur les alliances et sur l'altération des monnaies. A la tête de ce Conseil, on plaça le jeune comte Maurice de Nassau, à qui Ton donna dès lors le titre de prince, son frère aine Philippe-Guillaume, chef de la famille et héritier de la principauté d'Orange, étant prisonnier de l'Espagne et considéré comme mort pour les Provinces- Unies. Cette élévation, extraordinaire en raison du jeune âge de Maurice qui n'avait pas encore dix-huit ans accomplis, n'était pas seulement un hommage rendu par les États à la mémoire de Guillaume, c'était aussi une marque personnelle d'estime, un témoignage des grandes espérances que ce précoce et brillant esprit avait déjà fait concevoir.
Les États-Généraux confirmèrent dans la charge de lieutenant-général, qu'il avait occupée sous le prince Guillaume, le comte de Hohenlohe, beau-frère de Maurice. La Frise choisit pour son stadhouder Guillaume-Louis de Nassau, fils du comte Jean ; la province d'Utrecht nomma le sieur de Villers; celle de Gueldre et d'Over-Yssel, le comte de Meurs. Mais ces mesures intérieures de gouvernement, prises avec toute la décision qu'exigeaient les circonstances, ne pouvaient suffire. Farnèse avançait à grands pas. À la tête d'une
armée de quatre-vingt mille hommes, il entourait, isolait les unes des autres, réduisait à la famine, sans même les assiéger, les dernières villes de la Flandre et du Brabant qui tenaient encore pour TUnion. Dendermonde, Villebroek et Vilwoorde, pourvues de garnisons trop faibles, venaient de se rendre; Gand, l'orgueilleuse cité, capitulait sans attendre le siège ; Anvers était investi. Si Anvers succombait, c'en était fait de la liberté belgique. Il fallait donc au plus vite s'assurer un aide puissant; il fallait un allié du dehors qui pût faire diversion aux forces du roi d'Espagne.
Les deux alliances naturelles, les seules conseillables et dont on pût espérer un secours efficace, car on avait fait du vivant du prince d'Orange la triste expérience du peu qu'il y avait à attendre des princes protestants de l'Allemagne, c'étaient encore pour les Provinces- Unies l'alliance anglaise et l'alliance française. Deux opinions se pronoacèrent. Les affinités de race, de mœurs, les sympathies religieuses, la personne même de la reine d'Angleterre qui mettait sa gloire dans le titre de défenseur de la foi, parlaient très-haut; tandis que le sang, la religion, le caractère des princes de la maison de Valois récemment éprouvé aux Pays-Bas, paraissaient autant de motifs d'éloignement. Mais d'autres considérations militaient en faveur de l'alliance française. Il existait déjà dans les villes commerçantes de la Hollande un très-fort esprit de rivalité, qui voyait avec déplaisir s'étendre le commerce, ou plutôt la pira-.
150 HISTOIRE DES COMMËNGËMENTS
terie de la marine anglaise. L'envoyé du roi de France excitait habilement ces jalousies. II allait de ville en ville et s'efforçait d'y gagner des voix à l'opinion française. Henri III, à qui le duc d'Anjou avait légué par testament tous ses droits sur les Pays-Pas, et qui voulait, à de meilleure^ con(}itions que son frère, obtenir non-seule** ment le protectorat, mais la souveraineté des Provinpes- Unies, y compris la Hollande et la Zéelande, donnait de grandes espérances. Il s'engageait à maintenir la religion réformée dans l'état actuel, « à favoriser IMllustre maison d'Orange qui £)vait si bien mérité de la patrie ; » seulement il exigeait, avant d'envoyer aux Étais en détresse les six ou sept mille hommes qu'on lui demandait, la remise d'iin grand nombre de places de sûreté. Les États-Généraux délibérèrent longtemps sur toutes ces choses. Les députés de la Flandre, du Brabant et de Maliqes poussaient à l'alliance française. A la veille de succomber et de retomber sous )a main de fer du roi d'Espagne, ils étaient prêts à céder au roi de France toute l'autorité de l^urs anciens princes, et ne demandaient en retour que la liberté de conscience. Mais les députés d'Utrecht et de Gueldre se refusaient absolument à traiter avec Henri III. Over-Yssel était inébranlable dans ses refus. Ceux de Frise ne voulaient se prononcer qu'après tous les autres. Les députations de la Hollande et de la Zéelande se signalaient entre toutes par l'énergie de leur opposition. Dans ces deux provinces, la question, portée aux États provinciaux,
qqi.depui^ quelque temps avaient entamé des négocialions particulières et secrètes ^vec Éiisa|)eth, y soulevait de violents débats. On avait voulu connaître l'avis de tous les conseils des villes, celui du Conseil suprême de la cour de Hollande et de la Chambre des comptes. L'ordre équestre avait cru devoir, en cette circonstance, foire une convocation générale de la noblesse, à laquelle aviiient été appelés jusqu'aux cadets de famille. Le jeune prince Maurice, très-alarmé de ces débats, et qui n'osait encore prendre la parole ouvertement dans l^s assemblées, essayait en particulier l'influence de son nom. II croyait possible de se sauver sans l-intervention française. Il suppliait les bons citoyens de ne pas sacrifier la patrie et la maison de Nassau au roi de France ; il rappelait à mots couverts que Ton av£(it naguère jugé suffisant de confier le salut de l'État au prince son père. Mais le plus éloquent, le plus intrépide à combattre le parti français, ce fut le pensionnaire de Gouda, François Pranken. Dans un mémoire chaleureux, qu'il lut en pleine assemblée des États au nom de la ville de Gouda, il soutint qu'il fallait combattre jusqu'à la dernière extrémité plutôt que de se confier encore à la duplicité, à la perfidie françaises; plutôt que de faire alliance avec un prince absolu, aveuglément zélé pour la religion romaine, lié par le sang au roi d'Espagne, et conduit par la plus déloyale, par la plus traîtresse et méchante femme qui eût jamais existé. Cette lecture produisit sur l'assemblée beaucoup d'impression; mais cette
impression, plus vive que durable, n'empêcha . pas l'opinion française de gagner du terrain. Les partisans de la France n'avaient pas de peine à démontrer Timpossibilité pour les Provinces-Unies de continuer seules la guerre contre Farnèse. On n'avait plus, disaient-ils, ni chefs ni soldats. On ne pouvait pas espérer voir renaître un autre Guillaume. Et lui-même, ce grand homme si vénéré, dont la mémoire était si chère à la République, n'avait-il pas toujours conseillé l'alliance française? Pourquoi craindre pour la liberté et la religion ? La réforme n'était-elle pas tolérée en France ? Le Dauphiné, la Provence, la Bretegne, n'avaient-ils pas gardé leurs États-Généraux après leur réunion à la couronne? Pourquoi les Provinces-Unies seraient-elles plus maltraitées? Pourquoi Henri III serait-il plus tyrannique dans des États nouvellement acquis qu'il ne l'était dans ses États héréditaires? D'ailleurs, par l'extinction certaine de la maison de Valois en la personne de Henri qui n'avait plus ni frère ni fils, la couronne ne passait-elle pas dans la maison de Bourbon, protectrice des réformés? Henri de Navarre, l'espoir et Tamour des peuples protestants, ne monterait-il pas sur le trône? Â ces considérations favoï*ables à la France, on ajoutait toutes celles qui militaient contre l'alliance anglaise. On montrait la froideur d'Elisabeth, la situation géographique de l'Angleterre, qui ne lui permettait pas comme à la France d'arrêter la marche des armées espagnoles vers les Pays-Bas. On montrait surtout aux zélateurs de
la Réforme, qui repoussaient avec horreur le libertinage et le papisme de la cour des Valois et qui voulaient, par des motifs purement religieux, qu'on s'appuyât sur Elisabeth, le trône vacant bientôt peut-être et la succession incertaine qui pouvait échoir à la papiste reine d'Ecosse ou bien à son fils en bas âge. Ces considérations, mais par-dessus tout les instances des députés de Flandre et de Brabant, qui suppliaient au nom de leurs provinces, à peu près envahies, qu'on les sauvât de la ruine en reconnaissant Henri III, prévalurent dans l'assemblée des États-Généraux. Ils parurent disposés à faire au roi de France des concessions, beaucoup plus larges que celles qu'ils avaient faites au duc d'Aiijou, non-seulement parce que leur situation était plus mauvaise et leur espérance abattue depuis la mort de Guillaume, mais encore parce qu'ils croyaient devoir un hommage plus grand, en la personne de Henri III, à cette Majesté royale que les républicains du seizième siècle n'avaient pas encore appris à regarder sans trouble face à face. On décida d'envoyer à la cour de France une ambassade.
Comme on en était là, un envoyé d'Elisabeth, Robert Davidson, parut inopinément dans l'assemblée (8 décembre 1584). La reine suivait depuis quelque temps avec inquiétude les progrès de la négociation des Provinces-Unies avec la France. Elle n'osait pas s*en plaindre, car elle n'avait pas résolu encore d'offrir à la République une assistance ouverte. Elle dissimulait, temporisait; et, pour mieux cacher son déplaisir, elle
avait même envoyé à Henri III l'ordre de la Jarretière, en recommandant les Pays-Bas à sa royale sollicitude. Toutefois elle aurait fort souhaité de voir se rompre un traité qui allait étendre d'une manière alarmante la puissance française. Pour arriver à cette fin, Davidson n'épargna ni insinuations ni promesses. La reine d'Angleterre, dit-il aux États-Généraux, voyait avec douleur la condition où ils étaient réduits; elle se ferait scrupule assurément de traverser le traité qu'ils négociaient avec Henri III ; elle désirait seulement connaître si les négociations étaient fort avancées, et croyait de son devoir d'avertir les États qu'ayant elle-même exhorté le roi de France à secourir îes Provinces-Unies elle l'avait trouvé médiocrement disposé en leur faveur. Mais Davidson venait trop tard pour empêcher le départ des ambassadeurs. Il dut se contenter de rester aux Pays-Bas pour suivre de plus près le tour qu'allait prendre cette importante affaire.
Les États- Généraux avaient mandé de Bruxelles, pour qu'il se mit â la tête de l'ambassade, le chancelier de Brabant Liefveldt. A la surprise générale, celuici, qui ne pouvait pas se figurer, d'après l'accablement des provinces wallones, la fierté persistante de l'esprit public en Hollande, parla dans l'Assemblée, non-seulement contre l'alliance française, mais encore en faveur d'une entière soumission au roi d'Espagne. Puisque l'on consentait à recevoir un prince , disait-il, que ne rappelait-on Philippe II, le prince naturel? Qu'avait-on
gagné dans cette longue guerre, après tant de victoires, sinon de voir venir aux Pays-Bas des armées plus nombreuses et de reconnaître, après beaucoup de sang versé, que Fon n'était pas assez fort pour une lutte si inégale? Le chancelier Liefveldt, après avoir longuement développé ce thème, termina son discours en rappelant aux Bataves Texemple de Civilis forcé de se soumettre et d^implorer la clémence de l'empereur romain» Mais personne, dit 3trada, n'approuva ces choses ; et peu de jours après (3 janvier 1885), une ambassade de quinze personnes des plus considérables dans les Pays-Bas partait de La Brille, sur quatorze vaisseaux de guerre, pour aller offrir à Henri III la souveraineté des Provinces-Unies.
Le prince d'Espinoy, qui s'était retiré en France pour ne pas assister au triomphe des Espagnols et à la défection de la noblesse wallone, fut prié par les États de se joindre à l'ambassade, et le 13 du mois de février les députés des Provinces-Unies parurent devant le roi. Henri III avait voulu qu'ils fussent reçus dans son royaume avec de grands honneurs. Il les avait fait traiter magnifiquement et les envoya chercher à Senlis dans ses carrosses, au vif dépit de l'ambassadeur d'Espagne. Bernardin de Hendoza, d'après les instructions de Farnèse, avait mis tout en œuvre pour détourner Henri d'accorder une audience aux envoyés des Pays-Bas. Tout en affectant de parler d'eux avec dédain, comme de gens « qui se mouraient et regardaient avec inquié-
lude en tombant qui les recevrait dans ses bras, » il ne fallait pas, disait Mendoza, recevoir ces mutins insolents qui mettaient comme à Fenchère le patrimoine du roi Philippe; il ne fallait pas prêter l'oreille à ces hérétiques, ni souffrir qu'ils vinssent c exposer leur marchandise contagieuse » dans un royaume qui n'était que trop disposé à Taccueillir. Mais le roi de France avait
répondu de manière à fermer la bouche à Mendoza. Avec cet accent de dignité royale qui relevait parfois ses discours, mais que malheureusement on ne retrouvait plus (lans ses actes, Henri III dit à l'ambassadeur d'Espagne qu'en donnant audience aux envoyés des Pays-Bas il recevait, non des rebelles, mais d'anciens sujets de son empire qui venaient y chercher protection. La France avait toujours été, observa le roi, un asile ouvert aux malheureux ; et « ce n'était pas la coutume des rois chrétiens de refuser d'entendre les suppliants. j> L'accueil que Henri HI fit à l'ambassade des Provinces-Unies fut conforme à ce que faisaient présager de telles paroles. D'ailleurs, le discours que lui adressa, au nom de l'Union, le chancelier de Gueldre, était de nature, non-seulement à satisfaire sa politique, mais encore à flatter singulièrement l'orgueil royal. « Nous venons, disait le chancelier, supplier Votre Majesté de réunir pour toujours à la couronne les Pays- Bas, ce berceau de l'ancienne monarchie française. Faites-nous l'honneur. Sire, de nous recevoir sous votre obéissance. Joignez à la France des peuples qui ne fe-
ront point de honte au nom français. » Et le chancelier offrait à Henri III la souveraineté des Provinces-Unies telle que l'avait possédée Charles-Quint; s'engageant, bien que ces provinces eussent immensément souffert, à lui remettre « quatre-vingt-dix villes closes, garnies d'artillerie, de munitions et de vivres, sans compter les citadelles et les châteaux ; bon nombre d'excellents havres, de navires de guerre et de bâtiments marchands, avec plus de gens de marine et de choses nécessaires à la navigation qu'aucune autre puissance de TEurope. » Ce tableau n'avait rien d'exagéré. Malgré les succès de Farnèse et l'ébranlement de la République, ce qui restait encore intact des Provinces-Unies eût été pour la France une acquisition précieuse et la plus belle extension de territoire qu'elle ait jamais pu convoiter. Par une combinaison de circonstances tout à fait extraordinaires, les provinces de l'Union jouissaient d'une prospérité incroyable. Tandis que les provinces soumises à Philippe II languissaient et dépérissaient à vue d'œil ; tandis que les villes opulentes, les campagnes fertiles des Flandres et du Brabant se dépeuplaient et demeuraient incultes, malgré l'or de TEspagne, la République, en dépit de sa faiblesse politique, des embarras d'un gouvernement multiple et d'un État formé à peine, en dépit du lourd fardeau des impôts et de la stérilité de son territoire, voyait sa population s'accroitre et trouver dans l'extension du commerce et de la navigation, avec l'emploi de son activité, des res-
sources inépuisables pour tous ses besoihs. L^industrie de ce peuple attirait à soi Tabondancd ; sou génie trartsformait en richesses juâquës aux calamités de la guerre. Au sein de ce petit État en proie à tant de maux, tout reluirait la confiance et la vie : la liberté de l'esprit y soutenait la hardiesse des cœurs et faisait ces prodiges ^ .
Henri III écouta gracieusement le chancelier de
Gueldre. Il remercia les provinces de ce qu'elles avaient fait pour son frère, de ce qu'elles faisaient maintenant pour lui-même; mais comme il s'agissait d'une ^ose de très-grande importance, il était nécessaire, leur dit-il, qu'il en délibérât en son Conseil. Les délibérations de Henri III durèrent plusieurs semaines. On était aussi partagé à la cour de France- sur l'acceptation ou le
1. oc De cette furie de la guerre, comme une thériaque très -salutaire aii venin des vipères, à la conservation du corps humain, les Provinces'Unies avaient puisé des trésors et des richesses pour leur défense. Mais aussi, d'autre part, les provinces de la domination espagnole s'affaiblissaient de jour à autre; les campagnes étaient changées en déserts, les villes en cimetières, ou plutôt en repaires de hèles sauvages et en spelonqfues de brigands; la cherté du blé y était si extrême, que le boisseau valut cette année- là jusqu'à 33 livres; la nécessité contraignit plusieurs riches bourgeois de mendier leur pain ; les os des puants fumiers, les raclures dès naveauit, les eharongnes même servirent de viandes à quelques-uns ; les chiens, animaux, familiers et domestiques de leur nature, devenus sauvages et enragés, couraient lès campagnes désertes à grandes troupes, assàillant hommes et bétes : les loups multiplièrent tellement en Flandres et en Brabant, qu'ils faisaient comme une double guerre aux habi^ tants, si qu'à deux lieues à la ronde de Gand plus de cent personnes en furent dévorées. » (Lapize, ¥ partie.)
rejei de ces propositions qu'on Tavait été dans les Provinces-Unies pour savoir s'il convenait de les faire. La reine Catherine craignant, si Ton repoussait le vœu des Flamands, de perdre Cambrai que le duc d'Anjou lui a^ileédé en propre, faisait bonne mine aux envoyés; maisi comme elle tenait à ne pas rompre avec Philippe II, elle réservait son opinion définitive. Le roi de Navarre, au contraire, dans des plans politiques qu'il devait un peu plus tard tenter de réaliser, se prononçait pour qu'on écoutât les Provinces-Unies, Le président de Thou était de cet avis, ainsi que la plupart des hommes éclairés et des bons citoyens ^ Mais ils ne purent prévaloir. Leur voix fut étouffée par les représentations intéressées de plusieurs membres du Conseil que pensionnait TEspagne, par les frayeurs vraies ou feintes des courtisans, par les clameurs des factieux. Henri III, qui voyait se former, avec l'appui du pape et de Philippe II, une nouvelle ligue des princes de Lorraine, et qui sentait le sol trembler sous lui, n'osa pas risquer un acte de politique vigoureuse et tourner, en se mettant à leur tête, contre les Guise et l'Espagne qui
1. Après la mort de Charles le Téméraire, Louis XI avail déjà formé ce projet de réunion. Il voulait détruire la force de la maison de Bourgogne en lui enlevant les provinces wallones. « Nous te recognoissons (le pays de Flandre), dit Etienne Pasquier (liy. V, lettre première), estre de l'ancien estoc et domaine du nostre couronne. Il est aux portes de nostre viUe de Paris et par manière de dire un faubourg; toutefois jamais ne s'eàt préparé occasion poai* le recouvrer que nous ne l'ayons laissé échapper. »
rallumaient la guerre civile en France, les forces protestantes de la République. Le 8 mars, il répondit aux ambassadeurs par un refus adouci, motivé sur les troubles auxquels la France était en proie ; il les engagea néanmoins à continuer de se défendre contre les Espagnols, remettant à secourir les Provinces-Unies jusqu'au jour où il aurait étouffé les factions dans son propre royaume, et promettant de les recommander en attendant à la reine d'Angleterre. Peu de jours après, on apprenait le soulèvement ^es catholiques de Nimégue qui chassaient la garnison des États et ouvraient leurs portes au prince de Parme, la reddition de Doesbourg, et enfin la soumission de Bruxelles (1 3 mars 1585). Par le refus de Henri III, les catholiques, en majorité dans ces trois villes, perdant définitivement l'espoir d'être gouvernés par un prince de leur religion, préféraient rentrer sous l'obéissance du roi d'Espagne, plutôt que de faire partie plus longtemps d'une république protestante. Toutes ces choses favorisaient grandement les intérêts de l'Angleterre. Pendant les négociations à la cour de France, l'opinion anglaise avait gagné du terrain dans les Provinces-Unies. Elisabeth la favorisait. A peine eut-elle appris le refus de Henri III qu'elle fit exprimer de nouveau aux États sa bienveillance, offrant cette fois trèspositivement des secours à la condition qu'elle recevrait des sûretés raisonnables. Ainsi encouragés, les États- Généraux envoyèrent en Angleterre une ambassade avec la mission d'offrir à Elisabeth la souveraineté des
Provinces, et, dans le cas d'un refus, de lui demander du moins sa protection contre le roi d'Espagne. Cette ambassade se composait de douze députés; Ûldenbarneveldt était Tun des douze. Ils furent reçus à Greenwich par la reine; l'occasion était propice. La reine s'irritait plus que jamais contre Philippe II, dont on trouvait la main dans tous les complots tramés contre elle, parce qu'il avait accepté la donation de l'Irlande par le pape, qu'il y avait envoyé des troupes, et qu'enfin il menaçait de faire une descente en Angleterre. Par voie de représailles contre l'embargo que Philippe II venait de mettre sur les vaisseaux anglais, Elisabeth faisait arrêter dans^ ses ports les navires espagnols. Aussi, l'ambassade des États arrivait-elle à propos et reçut-elle un accueil trèshonorable. Toutefois, malgré les regards de convoitise qu'Elisabeth jetait sur ces belles provinces maritimes, dont l'adjonction à ses États l'eût rendue maîtresse de l'Océan, elle ne crut pas devoir encore en accepter la souveraineté, craignant de s'engager dans une guerre ruineuse, et déclina, par excès de prudence, l'offre que Henri III venait de repousser par faiblesse. Elisabeth, à qui la prospérité commerciale de ces provinces était bien connue, ne les croyait pas cependant en état de supporter les principaux frais de la guerre. Malgré les assurances des envoyés, qui lui dirent que la Hollande seule, depuis la pacification de Gand, avait fourni 4,S00,000 florins, et que le peuple était partout si bien disposé à la guerre, qu'il serait facile de lui imposer de plus grandes
J6i HISTOIRE DES COMMENCEMENTS
chaînes encore, la circonspecle et parcimonieuse Elisabeth se voyait déjà, si elle entreprenait une expédition pour son propre compte, forcée de convoquer le Parlement qui, bien que la cause de l'Union fût alors tréâpopulaire en Angleterre, ne manquerait pas l'occasion de la tracasser et de lui retirer en pouvoir ce qu'il serait forcé de lui accorder en subsides. Entre le refus pur et simple et une acceptation franche, la reine, après avoir amusé les envoyés pendant plus d'un mois ^ , crut trouver dans un parti intermédiaire et provisoire le meilleur expédient politique. Les ambassadeurs des États-Généraux .avaient ordre de se plier aux circonstances.
Conséquemment, un traité fut signé le 10 août 1 58$, par lequel Elisabeth s'engageait à fournir aux Provinces- Unies un secours de sept mille hommes d'infanterie, non compris les garnisons des places d'assurance, et de mille cavaliers destinés particulièrement à faire lever le siège d'Anvers, moyennant qu'on lui donnerait en gage les châteaux et les ports de Flessingue, de Rammekens, en Zéelande, et celui de La Brille, en Hollande. Il fut stipulé que l'àrméé anglaise serait commandée par un général de marque et de la vraie religion chrétienne qui, ainsi que tous les officiers, prêterait un double serment à la reine et aux États-Généraux ; que ce général et les
1. Tantôt elle leur disait qu'il ne serait pas honnête à elle de prendre le bien d'autrui; tantôt elle leur conseillait plaisamment d'aller à la messe, « sinon comme à un mystère, du moins comme à une comédie. t>
commandants des places cédées à la reine auraient séance au conseil d'État; qu'il serait soumis à Tautorité d'un gouverneur général, envoyé par la reine pour régler en son nom, conjointement avec le conseil d'État, toutes les affaires de finance et d'administration. Les États-Généraux s'engageaient de leur côté à n'entamer aucune négociation, à ne contracter aucune alliance, à ne pas faire surtout leur paix avec l'Espagne sans l'agrément de la reine d'Angleterre. Dans le même temps qu'elle signait ce traité^ Elisabeth voulut l'expliquer et s^excuser en quelque sorte auprès des cours d'Europe de prêter main-forte à des rebelles contre leur souverain légitime par la publication d'un manifeste S écrit en français et en anglais, où il était dit que la reine d'Angleterre, en envoyant une armée dans les Provinces- Unies, avait pour unique but d'assurer ses propres États contre des descentes perfides^ et, par intérêt pour le roi Philippe, de maintenir les peuples des Pays-Bas dans la jouissance paisible de leur ancienne constitur' lion.
1. Déclaration des cattses qui ont esmeu S. M, la reine d* Angle' terre à donner secours pour la défense du peuple affligé et opprimé des Paj^S'Bas. Londres, 1^ octobre 1585. — Cette pièce est d'un grand intérêt, parce que Ton y voit pour la première fois l'opinion publique invoquée par un souverain comme une puissance ayant droit d'intervenir dans les affaires des princes, qui, cependant, selon les termes du manifeste, en contradiction avec le fait même de sa publication, n'étaietit obligés de rendre raison de leur conduite qu'à Dieu seul.
Ibi HISTOIRE DES COMMENCEMENTS
Après quoi , la reine nomma au poste brillant et envié de gouverneur général et présenta en cette qualité aux ambassadeurs de l'Union son favori Robert Dudley, comte de Leicester. Ce choix n'était pas heureux.
Les faiblesses de la femme y avaient plus de part que les prévoyances de la souveraine. L'élévation de Leicester était l'œuvre du hasard et du caprice. Fils du fameux Jean Dudley, duc de Northumberland, frère cadet de Guilford mari de l'infortunée Jane Grey, il s'était vu jeter dans les prisons de la reine Marie en même temps que la princesse Elisabeth. Utilisant sa disgrâce en courtisan des choses futures, Leicester avait su mettre à profit ce rapprochement fortuit sous les verrous, la familiarité attendrie des préaux, les soucis, les humiliations communes d'une dure réclusion. Elisabeth, montée sur le trône, s*était souvenue de l'homme qui avait charmé sa prison. Elle avait pris plaisir à se faire contempler dans tout l'éclat de la majesté royale par celui qui avait vu à son front les pâleurs de la captiyilé. Sans autre mérite qu'un visage agréable, ignorant, insolent, inconsistant, vain des talents qu'il ne possédait pas, prenant la fourberie pour de la politique, et forgeur de ruses grossières, Leicester était devenu pourtant le favori de celte grande reine, et elle allait se méprendre sur la médiocrité de son génie au point de lui confier un secret d'État et de remettre à son jugement le choix du temps et des circonstances où l'An-
gleterre pourrait, sans trop de risques, faire sa proie des Provinces-Unies * .
Cependant le prince de Parme serrait de près Anvers. La possession de cette grande cité était depuis longtemps le but principal de ses efforts. Il voulait porter dans Anvers le dernier coup à la liberté belgique qu'il poursuivait de retraite en retraite ; sachant bien d'ailleurs qu'aussi longtemps qu'Anvers ferait cause commune avec la Hollande et la Zéelande, il n'y avait nulle apparence de ramener à la soumission ces provinces obstinées. Et c'était là pourtant que Farnèse avait osé mettre son ambition. Mais Anvers était réputé imprenable, et chacun estimait chimérique l'espoir de réduire une place aussi forte, protégée par des ouvrages avancés considérables, une ville de cent mille âmes sans compter les matelots, assise sur un des plus larges fleuves de l'Europe ^, et qui comptait par milliers les navires qu'un flot profond portait jusque dans ses murs, où ils déposaient les richesses de toutes les nations.
Et ce n'était pas seulement l'abondance des richesses
1 • L'historien Gamden explique le grand ascendant que Leicester prit snr Elisabeth selon les croyances du temps a par une occulte conspiration de leurs étoiles. »
2. Anvers était dans l'origine un lieu de péage. On y coupait les mains à ceux qui fraudaient les droits et ensuite on les jetait dans l'Escaut. La citadelle fut bâtie sous le gouvernement du duc d'Albe , en 1540, par deux ingénieurs du duché d'Urbin : Castriotta et Félix 4^aciotto.
et les produits d'un luxe varié que l'^lscaut aiqpn^it dans Anvers; ce fleuve, c aussi guefrier que marchand % » lui portait des hommes de guerre, des armes, des munitions, des secours de tout genre contre l'ennemi. Il formait entre elle et la Zéelande comme un lien vivant par qui se renouvelait perpétuellement sa force et qu'il ne paraissait pas possible de détruire. Aussi le conseil de Farnêse s'opposa-t-il au siège, et, s'il finit par y donner son assentiment, ce fut moins par persuasion que par soumission, après qu'Alexandre, aussi bon catholique qu'il était grand capitaine, eut déclaré <r qu'il avait appris par des personnes agréables à Dieu que le Seigneur approuvait l'entreprise et voulait qu'on rétablit le culte de sa mère à Anvers comme dans son propre empire, dont elle avait été chassée par l'hérésie. » Quant à Farnèse, il est certain que s'il comptait sur l'assistance de la mère de Dieu^ il comptait aussi sur la division des esprits, depuis qu'ils n'étaient plus gouvernés et contenus par le prince d'Orange. Guillaume vivant, Farnêse avait toujours différé l'attaque d'Anvers. Lui mort, il sentait la faiblesse morale de cette population mobile, abandonnée à elle-même, destituée de l'appui d'un grand homme. Son Conseil ne voyait pas cela; il ne voyait que les murs ^e la citadelle et le cours de TEscaut restés les mêmes. Le génie seul connaît ce que vaut le génie. Lorsque Guillaume d'Orange s'était éloigné d'Anvers, il avait promis de re-