‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 34 sur 71 · Strada. a · texte numérisé non relu

Strada. a

venir en personne si la ville élsit attaquée, et il y avait laissé comme gouverneur, soua le litre de premier twurgmestre, Sainte-Aldegonde, cet ami, ce compagnon d'armes, cet autre lui-même, dont le grand esprit e( le graod zèle l'avaieul ii puissamment aidé à la délivrance des Pays-Bas. Ce choix avait paru le meilleur possible. Haia bientôt on s'aperçut que le mérite de Sainte-Aldegonde avait besoin d'être mis en valeur, que son ardeur inquiète avait besoin d'être soutenue par le génie calme et persévérant du prince d'Orange. A peine eut-il perdu l'appui de cette forte amitié qu'il perdit toute confiance en lui-même et tout crédit sur les autres. Dans sa longue détention, il avait trop médité sur l'inconstance des peuples et de la fortune. Plus zélé pour le prosétylisme de la réforme que pour la cause nationale, il bornait maintenant ses vœux h la liberté de conscience. Le génie dq Farnése l'élonnait. Il était tout près de croire aux promeaUB du roi d'Espagne. Sainte-Aldegonde, d'ailleurs, voyait autour de lui, dans Anvers, bien des éléments de discorde qu'il ne savait pas dominer. « Il ne pouvait, disait-il, compter ses maîtres et seigneurs.* Le gouvernement était partagé entre un grand nombre de Conseils : le Conseil d'Ëlat de Brabant, le grand Conseil de la ville, le Sénat municipal, te Conseil de guerre et des fortifications, les Conseils des corps de métiers et ceux des confréries, dont les délibérations IntenniDables et l'esprit de contestation nuisaient également aux opérations militaires et aux mesures admi-

nistfatives qui devaient assurer la défense de la place. Pendant sept mois entiers, on vit, sans y apporter d'obstacles, ni s'en occuper autrement que pour en faire un sujet de raillerie, les pionniers du prince de Parme travailler jour et nuit, malgré les intempéries de la saison, à un ouvrage extraordinaire qui s'élevait sur le fleuve, et lorsque enfin on ouvrit les yeux il était trop tard ; le grand pont sur l'Escaut était achevé (24 février 1588) ; Anvers était isolé de tout secours. Dès le commencement de ses opérations, Farnèse avait compris que la plus importante de toutes, la seule dont on pût espérer un plein succès, c'était d'intercepter les communications d'Anvers avec la Zéelande, d'où il tirait si commodément toute espèce de provisions et de secours. Occupant avec le gros de son armée, forte de dix mille hommes de pied et de mille sept cents cavaliers, le pays de Waes, ayant placé son quartier général à Calloo, sur la rive gauche du fleuve, il avait envoyé ses lieutenants Roubaix et Mondragon attaquer, à trois lieues en aval du fleuve, les deux forts de Lillo et de Liefkenshœk, que les habitants d'Anvers avaient fait construire tout récemment, sur l'avis du prince d'Orange, et dont la possession eut rendu Farnèse maître du cours de l'Escaut. Ces deux positions importantes étaient défendues par des Français. Un vieux capitaine, du nom de Petin, commandait à Liefkenskœk; Odet de Téligny, fils de Lanoue Bras-de-Fer, qui avait si glorieusement servi dans l'armée des États

et qui était prisonnier des Espagnols, commandait à Lillo. Le fort de Liefkenshœk, canonné vivement, fut emporté après deux assauts par le marquis de Roubaix; mais le brave Téligny, étant parvenu à maintenir ses communications libres par le fleuve, et ayant reçu des États de Hollande un renfort de troupes écossaises, força Mondragon à lever le siège. Du moment qu'on ne tenait pas Lillo, Liefkenshœk seul n'avait plus d'importance, le but de Farnèse était manqué ; il fallait trouver un autre moyen de fermer le fleuve. C'est alors que le prince de Parme conçut cette entreprise hasardeuse, * qu'il fit élever cette construction gigantesque, « cette merveille du siècle, ]> qui lui valut la possession d'Anvers et l'admiration du monde, et pour laquelle il fut comparé par les historiens de son temps à Jules-César et à Alexandre. Cependant les habitants d'Anvers corn-* mençaient à regarder avec anxiété ces ouvrages dont ils avaient fait longtemps un sujet de risée. Ils avaient compté sur les glaces pour rompre le pont, et l'hiver, d'une douceur extrordinaire, trompait leur attente. Les magistrats avaient différé de faire les approvisionnements de blé, parce que le grain était fort cher en cette année; ils avaient taxé si bas le blé que leur apportaient des marchands zéelandais, queceux-€i, rebutés, n'étaient plus revenus; ils avaient laissé la ville encombrée de mendiants, de vagabonds de toutes sortes, de bouches inutiles, et maintenant la rareté des vivres se faisait sentir.

170 HISTOIRE DES GO|aittENG^MENTS

On ayait repoussé les sages avi3 d'un homme plein dp zjàle, Tspraarts, seigneur de Couvenstejp, parce qu'ils l)les8aient quelques intérêts particuliers ; on l'avait expulsé de la ville, et noaip tenant il ét^ii passé à Farnès^, qui tirait parfi de sa connaissance exacte des localités contre ses imprudents concitoyens. Alei^rniés ivoip tard, les magistrats pressaient les provinces confédérées d'envoyer du secours ; mais l'amiral fie Zéelandei Qnillauipa Treslong, malgré les ordres répétés des É|ats de Hollande et du prince Maurice, ne bougeait pas* H prétex*t$ii(. que ^a flotte n'était pas assez forte. La vérité e3t que ce hardi marin, qui s'était rendu fanoeux avec |e çpnite de LamarcK p^r la prjse de La Brille en i573, nourrissait maintenant contre les États une foule de petits ressentiments, et qu'il prêtait l'oreille aux avanpes de Farnêse. Quand Jqstin de Nassau, nommé amiral à h plao^ de Treslong qui fut brusquement destitué, entra dans l'Ëspaut avec une escadre de pent cinquante vais<^ seaux, la plus belle qu'on eut encore vue dans ces pa* rages, et qui portait des forces considérables sous les ordres de Hohenlohe, lorsqu'il parut devant Liefkenshœk, dont il s'empara (9 avril 1585), le temps propice était écoulé, il n'était presque plus possible de conjurer la perte d'Anvers,

Malgré les représentations de tout sou Conseil, qui jugeait impraticable de jeter sur un fleuve ?i large, si profond et si rapide, un pont capable de résister à la violence des hautes marées et au choc des glaçons à

r^[)oque dq 4pgel, Farpèse avait réussi dans son entreprise. Sur le plan que lui avait tracé Sébastien BarrocciQj iqgépieiir italieui il avait fixé l'emplacement des constrpction3 entre la ville ^ le fort de Lillo au )ieu méipe où le flepye forme son premier coude. On avait commencé par élever deux forts, l'un h Calloo, sur la rive de Filandre, qui fut dédié à Sainte-Marie ; l'autre à ûrdaiq, mv )a riye du Brabant, que le pripce de Parme mi^ sou^ rinvoc^tion de Saint-Philippe. On les fiy^it flanqués 4*un certain nombre d'autres forts moins considérables. Uai^ ^mme il n'était pas fp^ile de faire ar* fiiirer l'immense quantité de matériaui^ qu'exigeait la coq^tructîpp d^ pont, Farpèse avait fait inpnder le plat pays en rompant la digue de TEscaut; fsf., comme cela ne suffisais pas lencore, il avait fait creuser entre Steekem et Cal}oo, sur ynq longueur de quatre lieues, un canal par lequel on pût lui amener aisément tqqt le |}pis nécessaire, ^lors l^s pjonniers se mirent à l'œuyre et îravaiUèrjBU^ ayec une diligence extrême. Us copmeujcèreqt pajt* rei^serrer le coqrs du fleuve, qui avait en cet Gti^ro}^ deux mille cinquante pieds de largeur, au mpyen dis deux est^pades faites de très-gros pieux liés ensemble et tpqt hérissés de pointes ferrées. Du côté de fallop, l'estaçade avançait jusqu'à la distance de deux cents pieds ; du côté d'Orda^i, elle n'avait pas moins de ppuf cents pieds de longueur. A chacune des extrémités, un élargissement, protégé par de hauts parapets en terre, formait une espèce de plate-forme bien garnie de canons

et propre à loger un grand nombre de soldats. Trentedeux barques arrêtées à des ancres, jointes Tune à l'autre par de fortes chaînes, et qui portaient chacune trente soldats et deux canons, remplissaient Tintervalle de mille deux cent cinquante pieds entre les estacades où il n'avait pas été possible d'enfoncer des pieux, parce que l'eau n'y avait pas moins de cinquante pieds de profondeur. Tout ce que Farnèse put rassembler de vaisseaux de guerre fut placé en avant de ce pont, sur lequel dix hommes pouvaient passer de front, et qui présentait à l'eiHiemi, tant sur les estacades que sur les bateaux, quatre-vingt-dix-sept pièces d*artillerie. La vue seule de cette fortification d'un genre inaccoutumé était formidable ^ •

Un moment néanmoins les habitants d'Anvers conçurent Tespérance de l'anéantir. Un très-habile ingénieur, Frédéric Gianibelli, de Mantoue, se fit fort de détruire le pont de Farnèse au moyen d'une machine infernale qu'il avait inventée. Il avait pratiqué dans l'entre-pont de deux vaisseaux de quatre-vingts tonneaux deux immenses mines de poudre. Sur chacune de ces mines, qui ne contenaient pas moins de sept mille livres de poudre, il avait fait placer des blocs de pierres énormes et des meules de moulin, dont la résistance devait imprimer à l'explosion une force terrible.

1. Le modèle de ce pont, exécuté par un ouvrier de Gand, fut envoyé à Rome, où il fut admiré d'un nombre infini de personnes. Il servit plus tard pour bâtir la digne devant La Rochelle.

Les pilotes d'Anvers promettaient de conduire ces deux vaisseaux jusqu'à la distance de quatre mille* pas du pont, contre lequel la marée basse achèverait de les pousser. Un réveille-matin, dont le mouvement battait un briquet, mettrait le feu à une mèche d'une longueur calculée pour durer jusqu'au moment où les vaisseaux heurteraient le pont, et ferait sauter la mine. Dans le même temps, trente-deux bateaux plats chargés d'artifices devaient être abandonnés au courant de l'eau pour occuper l'ennemi, distraire son attention des deux gros vaisseaux, et lui faire tirer son canon inutilement. L'effet d'une invention si bien combinée ne paraissait pas douteux. Les préparatifs, qui n'avaient pas pu être tenus entièrement secrets, répandaient dans le camp de Farnèse une sorte de terreur vague, et l'on y vivait dans l'attente de quelque événement fatal.

Le 4 avril au soir, le prince de Parme est averti que Ton signale sur le fleuve quelque chose d'étrange. On voyait s'avancer en masse confuse une flotte silencieuse, sinistre : des vaisseaux sans pavillon, des bateaux sans voiles et sans rames, et qui ne paraissaient gouvernés ni occupés par personne. Farnèse accourt aussitôt sur l'estacade. En un moment, tous les forfs, tous les retranchements, tout le pont s'étaient couverts de monde. La flotte mystérieuse continuait d'avancer. Soudain, on voit s'élever dans la nuit, au-dessus de l'un des bateaux, une flamme très-vive; elle brille quelque temps, puis elle s'éteint sans bruit, sans dommage pour per-

sonne^ sans qu'on puisse deviner qui 1 avait allumée ou éteinte. C'était l'un des bateaux de Gianibelli qui avait pris feu trop tôt ; un autre, peu apràs, eut lé même sort. L'étonnement des officiers et des soldats était extrême; chacun se demandait avec quelle sorte d'ennemi on allait être aux prises, quelle menace renfermaient ces navires silencieux conduits par des êtres invisibles. La flotte approchait toujours ; tout d'un coup, une vaste lumière se projette sur la rive gauche du fleuve, elle est aussitôt suivie d'une détonation; l'uo des vaisseaux de Gianibelli vient d'échouer ; la mine a éclaté ; plusieurs soldats du fort, un grand nombre de personnes rassemblées sur la rive sont tués. La terreur augmente; Farnèse lui-même semble étonné. A la vue d'un gros vaisseau que la marée pousse vers l'estacade, on le presse de quitter la place. A ce moment, un choc épouvantable ébranle les airs; la terre tremble; le fleuve déborde avec violence ; l'estacade a volé en éclats. Au travers d'un nuage de fumée et des horribles lueurs de l'incendie qui enveloppe tout le pont, une grêle de pierres, de poutres, de boulets, de corps humains fracassés, est lancée en tous sens à des distances incroyables : bateaux, canons, soldats, tout se heurte, tout est broyé, emporté, submergé. « On aurait dit que le ciel tombait et que les étoiles se confondaient avec les enfers \ »

1. Stràda. On peut voir combien ce vaisseau avait frappé les imar ginations dans la tragédie du Docteur Faust, par Marlowe. Faust

Quand le silence renaît sur tout ce désastre, la première pensée de chacun, c'est pour Farnèse. On l'appelle, on le cherche au milieu des morts et des mourants ; on trouve le corps inanimé du marquis de Roubaix, celui de Gaspard Roblès, seigneur de Billy, qu'on avait vus peu avant l'explosion dans le voisinage du prince de Parme.. Les craintes redoublent. Mais bientôt Ton apprend que Farnèse est sauvé. Sur les instances d'un do ses lieutenants, il s'était décidé à rentrer dans le fort Sainte-Marie. Jeté à terre par Texplosion, il était resté quelques minutes sans connaissance ; mais en reprenant ses sens il avait retrouvé son intrépidité, et, reparaissant aussitôt sur les débris du pont, il constatait avec sang-froid les dommages ; il exhortait les soldats consternés, les ranimait, faisait replacer Tartillerie et les sentinelles à leurs postes, pour le cas très-probable d'une attaque de la flotte hollandaise à la marée haute.

Ni cette attaque ni aucune démonstration de ceux d'Anvers n'eut lieu. On était si mal informé à Anvers des effets de l'explosion que Gianibelli, accusé d'avoir trahi, faillit être massacré par le peuple. De son côté, Justin de Nassau, dont l'escadre stationnait devant Lilio, ne connut pas avec assez d'exactitude le désastre

dit, en énumérant tous les prodiges qa*iJ accomplira avec Faide de la magie :

a Yea, stranger engines for Ihe bront of wair^ Than was the fiery keel at Antwerp bridge, ru make my serviie spirits to invent. 3>

17tj HISTOIRE DES COMMENCEMENTS

du pont pour saisir roccasion de l'attaquer et d'achever sa ruine. Il formait d'autres desseins. De concert avec Sainte-Àldegonde, il préparait l'attaque de la digue de Couvenstein. Abandonné par ceux d'Anvers malgré les instances de Sainte-Aldegonde, ce poste important était occupé par les troupes de Farnèse, qui y avait fait bâtir plusieurs forts. En perçant cette digue comme l'avait conseillé Tseraarts, on aurait pu introduire des vivres dans Anvers et déjouer ainsi tous les plans du prince de Parme.' On résolut l'attaque pour le 26 mai. De part et d'autre il s'y fit des prodiges de bravoure. L'attaque de Hohenlohe fut si impétueuse que les troupes espagnoles ne purent empêcher ses soldats de sauter sur la digue. La mêlée dans cet espace étroit fut longue et sanglante. On s'étreignait corps à corps avec acharnement. Mondragon et Mansfeld, qui retrouvèrent en cette occasion tout le feu de la jeunesse, firent une résistance opiniâtre qui donna le temps à Farnêse d'arriver. Avec Farnèse venait la fortune. La marée en se retirant laissa à sec plusieurs vaisseaux des confédérés, à qui le canon espagnol fit un mal considérable. Trois mille soldats et matelots hollandais et zéelandais furent tués. Le fantôme de Pedro de Paz, tué au siège de Dendermonde, de ce vieux chef'de bandes qui avait ramené aux Pays- Bas les troupes espagnoles, fut vu dans la mêlée à la tête des siens, les animant d'un regard et d'une voix surnaturels^ . Couvenstein resta au pouvoir des Espagnols.

Page 1