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cruelles, ses effets presque nuls Tont rendu avec le temps de moins en moins explicable. La conscience nationale en parait aujourd'hui encore troublée. Les historiens n'en parlent pas sans passion. Le droit des Etats, la compétence du tribunal, l'impartialité des juges, l'innocence du condamné, la conduite et jusqu'aux remords du prince d'Orange, tout a été l'objet d'une vive controverse. Après que deux siècles et plus ont passé sur la tombe de Barneveldt, on l'interroge encore; et chacun, selon le penchant de son esprit, ses traditions, ses croyances, selon le système qu'il adopte ou l'école à laquelle il appartient, en interprète diversement le silence tragique.
Presque sans exemption favorable à la cause municipale, les plus anciens écrivains des Pays-Bas, les Hooft, les Wagenaër, etc., et les auteurs étrangers qui les ont suivis au dix-huitième siècle, ont vu dans Olden Barneveldt le défenseur des lois, le martyr de la liberté; dans Maurice de Nassau l'usurpateur, le despote \ A cette opinion tranchée, une école historique contemporaine, qui s'appuie sur des documents ignorés jusquelà^ et sur le travail général de la critique au dix-neuvième siècle, oppose la thèse contraire. Dans les écrits des Bilderdijke, des Groën van Prinsterer, des Groves-
1. Entre autres voir les écrits publiés dans les Archives de la Maison d* Orange-Nassau, le procès de la sentence d'Olden Barneveldt, publié par la société historique d'Utrecht, etc., etc.
S. L'erreur qui confond le parti républicain avec le parti populaire est très-générale chez les historiens français, même les plus moder-
lins, des van der Kemp, des da Costa, des vanLennep, le stadhouder représente l'idée nationale, Tunilé religieuse et politique ; tandis que l'avocat de Hollande y apparaît comme le soutien opiniâtre de privilèges particuliers, oppressifs, incompatibles avec les grandes maximes d'Etat, dangereux pour l'Union ; d'où il suit qu'en ces ouvrages tout pénétrés de l'esprit monarchique, le procès, la sentence et jusqu'à l'exécution de Barneveldt sont, si ce n'est approuvés en fait, du moins légitimés en droit par les mêmes arguments, en vertu des mêmes principes qui dictent aux historiens les plus démocratiques de la révolution française l'apologie de la condamnation de Louis X VI .
Après le récit qu'on vient de lire et que j'ai dégagé, non sans peine, de la partialité des historiens, de l'insuffisance des documents, des complications d'un état social fort peu semblable au nôtre, et des préventions involontaires de mon propre esprit, touché par la grandeur morale du vaincu, je me persuade que le lecteur ne scrangera ni à l'une ni à l'autre des opinions qui s'attaquent à la mémoire des deux adversaires illustres dont j'ai taché de reproduire les traits fidèles. Le langage politique est trompeur. Les plus beaux mots de ce langage viril: Liberté, République, en sont aussi les plus variables. On les voit changer selon les temps, les
nés. « La HoUaude s'alliait à TAngleterre ou à la France, selon que le parti du stadhouder ou celui du peuple dominait dans la république, » dit, entre autres, M. Mignet, dans son bel ouvrage sur la Révolution rançaise.
lieux. La république de Périclès n'est pas la république de Calvin ; la liberté de Brutus ou de Tacite n'est pas la liberté de Machiavel ou de Danton, et la vertu civique sera longtemps encore de mourir pour des vérités obscures.
La grande querelle de Barneveldt et du prince d'Orange ne saurait plus aujourd'hui être considérée, du point de vue du dix-huitième siècle, comme une lutte entre la liberté et la tyrannie, entre la république et la dictature. La question était moins simple. C'était un conflit à peu près inévitable au sein d'une constitution très-vague, entre deux pouvoirs mal définis, entre deux principes de l'Etat républicain, qui, tous deux, tendaient à s'exagérer, et dont l'un, le stadhoudérat, issu de la monarchie, y retournait presque fatalement par l'abus de la force militaire et par l'hérédité dynastique ; tandis que l'autre, le patriciat bourgeois, par sa propension à absorber les richesses, les lumières, les fonctions, inclinait de plus en plus vers une oligarchie exclusive et jalouse, d'autant plus insupportable au peuple qu'elle n'était protégée par aucun prestige royal, et que la différence des classes, si marquée dans la vie politique, n'empêchait pas la confusion des rangs dans la simplicité et la familiarité des mœurs républicaines.
Barneveldt et le prince d'Orange, dans leurs entreprises opposées, se fondaient l'un et l'autre sur le droit. Chacun d'eux agissait de concert avec l'un des grands
pouvoirs de la république. Les États de Hollande étaient solidaires de l'avocat ; les États-Généraux approuvaient le stadhouder. La légalité du procès de Barneveldt, la compétence du tribunal devant lequel il fut cité, ne sont guère soutenables en regard de Tancien droit provincial. Il est évident aussi que l'avocat de Hollande fut condamné par ses ennemis politiques ; mais Ton se demande comment le crime de lèse-majesté, commis envers la généralité de l'État, pouvait être du ressort des tribunaux particuliers de chaque province, ainsi que l'exigeait le privilège de non evocando ; de quelle manière la complicité des prévenus aurait pu être établie devant des cours de justice séparées, compétentes chacune pour un seul d'entre eux ? Quand le pays tout entier se partageait en deux factions, en deux sectes armées l'une contre l'autre et déterminées à s'entredèlruire^, on ne voit pas davantage comment il se serait trouvé des juges qui ne fussent pas pour les accusés, ou bien des adversaires, ou bien des amis politiques.
On ne saurait admettre un instant que Barneveldt ait pu être condamné sur les charges vagues, puériles et contradictoires qui figuraient au procès. Les accusations plus sérieuses qui se rapportaient à la levée des milices et à la tenue du synode sont victorieusement repoussées par le texte non équivoque de l'acte d'union et par les précédents de l'histoire municipale. La seule accusation capitale, celle de correspondance
avec l'Espagne, est abandonnée dès le commencement faute de preuves.
Aussi voit-on dans la lettre officielle aux États de Hollande, qui accompagne l'envoi de la sentence (46 mai 1619), les États-Généraux, comme embarrassés de la justifier, insinuer mystérieusement qu'elle repose sur certains faits non relatés dans le jugement, pour lesquels, en considération de son grand âge, on n'a pas voulu mettre l'accusé à la question, mais qui donnent fort à penser qu'il s'entendait avec l'en-
nemie
La vérité est qu'entre Barneveldt et Maurice, entre les États de Hollande et les États-Généraux, il n'y avait pas de juge compétent, pas de tribunal légal, pas de précédents établis, pas d'autorité souveraine. Il y avait le droit du plus fort, la raison d'État, le salut public. Tout le reste était mensonge, hypocrisie, vain appareil d'une justice dérisoire.
Chose étrange, le fanatisme religieux qui intervint dans la lutte politique, lui souffla ses fureurs et en précipita la catastrophe, était complètement étranger aux deux chefs des partis qui se disputaient le pouvoir. Maurice croyait en soldat ; Barneveldt croyait en sage. Tous deux étaient tolérants, l'un par instinct, l'autre par principe ; mais tous deux furent poussés comme hors d'eux-mêmes par une certaine logique d« situation qui voulait que Je prince d'Orange embrassât,