Beka, Chron. Ultrajeet
18 HISTOIRE DES COMMENCEMExNTS
gneur frison du nom de Gerlof, que l'on tenait pour issu de Witikind. C'est à son fils Théodore ou Théodoric que Louis le Germanique cède, en Tan 863, pour lui et ses héritiers, la vaste forêt de Waasda. Un peu plus tard, vers 922, Charles le Simple ajoute à ces domaines, en faveur d'un petit-fils de Théodoric, l'abbaye d'Egmont. A partir de ce Théodoric ou Dirk, que les chroniqueurs hollandais appellent Dirk P', la ligne de succession des comtes souverains de la Hollande, qui s'intitulent aussi marquis et comtes de Frise, est ininterrompue pendant près de quatre siècles. Toutefois, leur histoire est peu authentique. On n'y trouve d'ailleurs autre chose que le récit de leurs guerres particulières contre leurs voisins, les comtes de Flandre, de Brabant, de Gueldre, Tévêque d'Utrecht : récits monotones, dont le seul intérêt véritable est de nous faire connaître, de nous montrer constamment l'instinct de séparation, d'isolement jaloux, propre à ces peuples, que l'ascendant de Rome païenne ou chrétienne n'a pu ni assouplir ni constituer à son image.
C'est seulement au temps de la seconde croisade que l'on voit, pour la première fois, les Frisons, auxquels depuis la conquête desNormans se sont mêlés un grand nombre de Saxons expulsés de la Grande-Bretagne, associés au mouvement général qui pousse vers l'Orient les peuples de la république chrétienne. Alors reparaissent en eux ces « gents belliqueux, sévères et hauts à la main», durœgentis Frisonis^ ces hommes d'entreprise,
CCS hardis navigateurs qui avaient étonné les Romains. Olivier de Cologne qui prêche la croisade aux Pays-Bas, le pape Honorius III, Tempereur Frédéric II donnent de grandes louanges à leur ardeur pour la guerre sainte. Un certain comte Florence de Hollande se signale au siège d'Antioche, et ses ossements reposent avec honneur auprès de ceux de l'empereur Barberousse. En Ton 1 2 17, un comte Guillaume s'embarque sur la Meuse avec douze navires, délivre en passant l'Alcazar de Lisbonne, affranchit les Portugais d'un tribut de cent esclaves qu'ils payaient aux Maures, et va rejoindre ses compatriotes frisons au siège de Saint-Jean-d'Acre. On célébrait au siège de Damîette une tour flottante construite par les Frisons et qui paraît avoir hâté la chute des remparts.
Mais ce grand élan des croisades ne fut pas seulement pour les Pays-Bas une occasion de gloire militaire. Il ranima dans ces provinces, ruinées par les ravages des Normands et par d'horribles inondations, l'agriculture, le commerce et l'industrie. A la place des serfs emmenés à la croisade par leurs seigneurs, des hommes libres cultivent la terre ; les ports commodes pour l'armement et l'embarcation des navires se peuplent d'une multitude active. La marine, qui n'avait eu jusque-là pour objet que de défendre l'embouchure des fleuves contre les surprises des Normands, le commerce, qui se bornait à quelques minces trafics avec les pays les plus voisins, prennent un essor rapide. En peu de
temps la richesse paraît ; avec la richesse une puissance nouvelle qui peut entrer en lutte avec les souverainetés féodales. Contraints de s'endetter pour subvenir aux frais des expéditions d'outre-mer, longtemps absents de leurs domaines, les grands vassaux subissaient à leur tour le sort des empereurs : l'autorité s'affaiblit dans leurs mains. Pour obtenir de l'argent, ils se voient forcés de céder aux villes, enrichies par ces mêmes guerres où ils s'appauvrissaient, des exemptions, des immunités, des privilèges : ils accordent ou se laissent arracher des chartes.
A ce grand mot de charte, nous sentons le régime féodal blessé à mort. Le régime communal est né. Il grandit quelque temps dans l'ombre : il transforme insensiblement, sans qu'elle en ail conscience, la société. Plus qu'à toute autre, il imprime à l'histoire des peuples qui nous occupent un caractère dominant, profond, qui ne s'effacera plus.
Quelques nations européennes ont précédé les Paysr Bas dans rétablissement des communes ; chez aucune l'esprit communal n'est entré aussi avant dans les mœurs. Nulle part il n'a paru aussi essentiel, aussi conforme à la nature des choses. Le travail en commun dans le danger commun, c'était là, en raison de circonstances géographiques impossibles à changer, une condition primitive et permanente de la vie sur le sol hollandais. L'association des forces et le mutuel secours étaient impérieusement commandés par la présence de l'ennemi
éternel. Une sorte d'égalité devant TOcéan fut de bonne heure sentie et consentie, car elle était imposée par Dieu, c Les premières institutions dont on retrouve la trace en Hollande furent des institutions de défense contre les fleuves et la*mer \ > Dès Torigine, en effet, il avait fallu lutter incessamment contre les eaux exté^ rieures et les eaux intérieures^'^ il avait fallu élever des digues, creuser des canaux, construire des écluses. De très-bonne heure aussi, la nécessité de relier les travaux particuliers en vue de l'intérêt général avait été aperçue. Le système hydraulique, qui créait et conservait le sol, avait rendu indispensable une administration qui possédât des connaissances spéciales. Cette administration nombreuse et savante, qui n'admettait guère le privilège du sang et qu'il fallait bien, à cause de la promptitude d'action qu'on exigeait d'elle, investir de pouvoirs très-étendus, donna naissance à une sorte de noblesse plébéienne fondée sur le savoir et le travail, sur les vertus civiles plus que sur les vertus guerrières, et qui put rivaliser avec la noblesse féodale. Le waterstaat (état des eaux) fut une sorte de corps du génie, une armée pacifique et très-honorée. Les dijkgraves, les moergraves, les watergraves, inspecteurs, juges ou comtes des digues et des eaux, furent, dans les temps de crise, plus puissants que les comtes féodaux
1. A. Esqniros, La Néerlande et la vie hollandaise» S. C'est Texpression dont on se sert encore pour distinguer les eaax salées et les eaux douces, la mer et les marais.
parce qu'ils étaient plus nécessaires au salut du pays.
Une autre nécessité encore s'imposa. La construction et Tentretien des digues et des canaux coûtaient énormément. La nature, comme on Ta dit ingénieusement, forçait la Hollande « à vivre avec la mer sur le pied de guerre \ » Il fallait donc, il fallait absolument qu'elle fût riche. Mais comment ? Elle n'avait rien ou presque rien à attendre de son sol qui lui refusait les premiers éléments de l'industrie, le fer et le charbon, et jusqu'à la pierre pour construire des demeures. Son agriculture, fort dispendieuse, ne lui rendait pas même le grain nécessaire à sa nourriture. L'Océan et les fleuves l'invitaient à la pèche, à la navigation, au commerce; elle s'y jeta, et ce fut encore là chez elle une cause d'émancipation pour les villes, de développement pour les classes bourgeoises. Les plus anciennes villes de la Hollande, Dordrecht, Middeibourg,Enckuizen9 Amsterdam, Hoorn, Medemblik, furent, au commencement, de petits villages de pécheurs, habités par des serfs affranchiSj vrygemaakte Lieden.
Tout en reconnaissant l'autorité du comte ou de son lieutenant, stadhouder, stede-houder^ qui les protégeait contre la noblesse et le clergé possesseurs du plat pays, les villes, promptement enrichies par le commerce, s'administraient selon leurs coutumes, très- semblables aux anciennes lois des Frisons et des Francs. Elles éli-