A. Esquiros. La Néerlande et la vie hollandaise
saient leurs magistrats, pourvoyaient à leur sûreté par des milices urbaines et tenaient des cours de justice.
Il arriva également, presque dès Torigine, que les bourgeois se divisèrent, selon leur profession ou leur métier, en corporations, gilden^ qui s'assemblaient à leur plaisir au son du beffroi, choisissaient leurs chefs et marchaient armées sous leur propre bannière. Ces corporations, qui tenaient leurs immunités du gouvernement municipal, à mesure qu'elles grandissaient en nombre et en richesse et s'immisçaient davantage dans les affaires publiques, entraient en lutte avec lui. De leur côté, les conseillers, échevins, sénateurs ou régents des villes, qui, dans les commencements, avaient été élus par la commune tout entière et qui tenaient du comte leurs privilèges, travaillaient à se rendre de plus en plus indépendants, tout à la fois du commun peuple et du prince, et à se constituer, par une élection faite entre eux, en oligarchie. Quant aux tenants du sol dans les domaines des seigneurs, leur condition, très-inférieure à celle des habitants des villes, était cependant rendue tolérablepar le droit traditionnel d'avoir des armes ^ et par la facilité de se retirer dans Tenceinte des cités, où ils trouvaient aide et protection contre la tyrannie des nobles et du clergé.
Ces luttes diverses entre des pouvoirs divers dans chaque ville; les lois et les coutumes variant de ville à
1. SoQs les anciens Francs on Frisons, tout citoyen liLre était soldat.
ville, de province à province; les garanties assurées par ces lois à la liberté et à la sécurité des citoyens; la publicité des débats judiciaires; la défense d'office des accusés pauvres; Textrêmesoin d'écarter des emplois les étrangers ( et Ton entendait par là les habitants d'une ville ou d'une province voisine) ; l'élection des magistratures; et partout, dans le nom même des offices et des hautes dignités, la notion de conseiller^ d'avocat^ de défenseur des gouvernés, au lieu de la notion de bon plaisir des gouvernants ^ ; les ligues fréquentes des villes entre elles pour tenir tête aux prétentions des souverains : toutes ces choses favorables à Tindépendance .de l'individu et de la commune forment les assises, les Hgnes principales du développement historique de la Hollande. Les assemblées d'état achèvent de lui donner ce caractère essentiellement républicain, plus ou moins mêlé, selon les temps et les lieux, d'éléments aristocratiques ou populaires, qu'elle n'a jamais perdu, alors même qu'elle s'est rangée, par l'hérédité du stadhoudérat, puis par l'établissement de la royauté, sous l'institution monarchique.
On n'est d'accord ni sur la date première ni sur le mode de convocation de ces assemblées, dont la vague tradition remonte, dans les Pays-Bas comme chez toutes les nations germaniques^ aux premières lueurs
1. Le mot ruwaerdt par exemple, qui désignait une des plus hautes dignités de l'État, vient de riMtehewaerder, « gardien du repos public. » L'amiral général s'appela longtemps « premier serviteur de l'État, )» staatsdietiaar.
de l'histoire. Quoi qu'il en soit, ces assemblées, où Ton voit paraître les députés des trois ordres, de la noblesse, du clergé/de la bourgeoisie, et auxquelles tous les habitants du district ou de la province ont droit d'assister, qui s'attribuent la prérogative de décider de la paix ou de la guerre, de consentir les taxes et les subsides, d'empêcher l'altération des monnaies et le changement des lois, commencent, au quatorzième siècle, avec la magistrature des villes et les cours judi-^ ciaires, à former, à l'exclusion du commun peuple demeuré, sauf de rares exceptions, exclu de tous droits civiques, une sorte de gouvernement mixte, inflniment compliqué, différent dans chaque cité et dans chaque province, une autonomie, un self-govemmenty de tendance fédérative, où la puissance des comtes et celle des évéques rencontrent des barrières chaque jour plus nombreuses et plus difficiles à franchir.
Pendant toute la période féodale, qui s'écoule entre le dixième et le quinzième siècle, où nous avons vu commencer à Dirk P' la généalogie des comtes, la Hollande unie à la Zéelande est successivement gouvernée par trois maisons souveraines : de 922 à 12 9 9, par la maison de Hollande, qui compte entre les plus riches et les mieux alliées de l'Europe ; de 1299 à 1345, parla maison de Hainaut ; de 1345 à 1428, par la maison de Bavière. Les autres provinces sont également gouvernées par des chefs qui relèvent plus ou moins de l'empereur. Utrecht a ses évéques, la Gueldre ses ducs, la
Frise ses princes ou rois. Pendant toute cette durée, les Pays-Bas sont en proie aux guerres civiles. Toutes ces provinces et celles de la Belgique moderne s'entre-déchirent. En Hollande, les factions des hoeks et des kabeljaaws (hameçons et morues); dans TUtrecht, celles qui prenaient leur nom des deux familles rivales des Bronkhorsten et des Hekeren; dans la Frise, dans la Gueldre, partout, les jalousies, les haines privées désolent le pays. Des schismes aussi, des persécutions, au sein de l'Église, ajoutent à la désolation générale. Tout n'est que séparation, division, factions et sectes ; jusqu'à ce que, enfin, par une suite d'alliances, de successions, d'achats, de conquêtes, la Frise, la Hollande et la Zéelande, TUtrecht, la Gueldre et l'Overyssel, tous les Pays-Bas germaniques, se trouvent, conjointement avec les provinces belges, réduits, en 1 42 6, sous la domination des princes de la maison de Bourgogne, pour passer à quelque temps de là, par le mariage de l'unique héritière de cette maison illustre avec un archiduc, dans la maison d'Autriche.
Mais la domination de la maison de Bourgogne, qui commence, en 1433, à la renonciation de la comtesse Jacoba en faveur de Philippe le Bon, ne fut jamais acceptée par les peuples des Pays-Bas comme l'avait été la dynastie nationale des comtes de Hollande. Elle s'imposa et se maintint par des armées permanentes composées de troupes étrangères. A l'aide de ces troupes soldées et disciplinées, contre lesquelles les milices bour-
geoises n'étaient guère capables de se mesurer , à l'aide aussi de leurs immenses richesses et de leurs profusions qui attiraient à leur cour, en les détachant de la cause nationale, les principaux d'entre la noblesse, les ducs de Bourgogne purent lever des taxes arbitraires, s'immiscer dans le gouvernement des villes, négliger la convocation des états, abolir des privilèges, étendre enfln de toutes manières leurs prérogatives et viser ouvertement à la concentration du pouvoir.
Cependant, l'esprit patriotique et municipal ne se lassait pas de lutter; il résistait obstinément à l'ambition des princes. Dès que les conjonctures paraissaient favorables, on voyait les états et les villes redresser les abus nouveaux, au nom des droits anciens.
A la mort de Charles le Téméraire, qui avait ôté à la Hollande ses dernières garanties en transférant de la Haye à Malines la cour suprême et en la composant de ses créatures, la réaction est soudaine, unanime. Les nobles, à qui le duc avait confié la garde de sa fille, les provinces et les villes s'entendent pour convoquer à Gand, en 147 7, une assemblée générale, qui refuse les subsides et arrache à la princesse Marie, pour toutes les provinces et en particulier pour la province de Hollande, une charte appelée « le grand privilège », groot privilegiCy qui rétabht aux Pays-Bas les libertés primitives.
Plusieurs jurisconsultes ont considéré cette charte comme une loi constitutive et l'ont comparée à la grande charte dvt> Anglais. Il est certain qu'on y trouve la ma-
jeure partie des dispositions préservatrices de Tindépendance provinciale, dont la violation souleva toujours, depuis cette époque, des protestations, et amena enfin, en 15 6 8, la révolte ouverte contre Philippe II. Il est dit dans cette fameuse charte qu'aucune taxe ne sera jamais levée sans le consentement des états ; qu'aucun étranger ne sera revêtu d'aucune charge dans le pays ; que la langue tudesque vulgaire sera seule employée dans les actes publics ; que les villes tiendront des assemblées les unes avec les autres, ou réunies aux états des provinces, dans le temps et dans le lieu que bon leur semblera; qu'aucun commandement du souverain ne prévaudra jamais contre leurs privilèges ; que ni la duchesse ni ses successeurs ne feront la guerre offensive ou défensive sans l'assentiment des états ; qu'on n'altérera pas les monnaies ; que la liberté du commerce sera garantie ; que les souverains seront tenus de demander en personne et par voie de pétition ^ aux états tous nouveaux subsides. On trouve enfin formellement établi ou plutôt confirmé dans cette charte le droit singulier de non evocando^ constamment invoqué dans les discordes civiles des Provinces-Unies et qui garantit à chaque citoyen des Pays-Bas le privilège de n'être jamais appelé en jugement hors des limites de sa pro-
vince^.