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Histoires émouvantes

En proie à une curiosité indomptable, bien jeune, j’assistai à une exécution publique. Je me sentis à la fois épouvanté et heureux, en songeant que je n’aurais jamais à craindre un sort pareil. Qu’en savaisje cependant?

Qui peut prévoir quel sera le dénoûment du drame de sa vie et dire : « Je mourrai ici ou là, d’un accident ou d’une maladie, en tel temps, en telle occurrence? d

Dans un détachement absolu de la terre, n’aspirant plus qu'à mourir, uniquement en vue d’obéir aux instances de mon défenseur, je raconte succinctement ma vie. Si jamais cela est lu, je défie quelque homme que ce soit de dire : « Cela n’est pas la vérité. »

Cependant, moi, j’en suis encore à comprendre comment j’ai pu être confondu avec les derniers

scélérats. A môn enfance, à mes actions, à ma droiture incessante, quand j’oppose le supplice ignominieux auquel je suis condamné, mes idées se troublent; il me semble être le jouet d’un horrible cauchemar, et il ne faut rien moins qu’une tension excessive d’esprit pour me convaincre que je veille...

Mon père était serrurier dans une ville de province. Un moment, il employa jusqu’à douze ouvriers. Il avait deux filles, âgées, l’une de huit, l’autre de neuf ans, quand ma mère, après être restée dix années stériles, devint enceinte de nouveau et mit au monde, dans la même heure, mon frère Théodore et moi.

Nés tous deux, au dire du médecin, dans les conditions d’une longue viabilité, nous offrîmes tout d’abord la particularité d’une ressemblance si extraordinaire, que notre mère elle-même, dans le principe, devait parfois, pour nous distinguer l’un de l’autre, recourir à un petit sigue que j’avais au cou.

Eu grandissant, nous ne cessâmes point d’avoir la même taille, la même nuance de cheveux, le même teint, les mêmes yeux, les mêmes traits, le même timbre de voix, de telle sorte que les gens qui ignoraient que j’eusse un frère et le rencontraient dans un endroit, quand ils venaient de me voir dans un autre, me croyaient doué d'ubiquité. Chose non moins notable, cette ressemblance ne 3’arrètait pas à l’épiderme. Nous avions un caractère, une sensibilité et des goûts semblables. Ge

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qui faisait pleurer mon frère appelait les larmes dans mes yeux, et ce qui lui plaisait me causait du plaisir. A la pension, au collège, nous faisions preuve d’une égale mémoire, d’une égale vivacité de compréhension. Si mon frère était le premier, je ne manquais jamais à être le second, quand nous n’étions pas ex œquo. La solennité des prix était un jour de triomphe dont mon frère et moi avions une mesure pleine. Nous nous aimions à ne pas pouvoir nous quitter un seul instant.

Cette ressemblance, quelque merveilleuse qu’elle paraisse, n’est pas après tout chose nouvelle. Si rien n’est moins rare dans nne famille, voire parmi des étrangers, que deux visages semblables au point de prêter à des méprises, il n’arrive pas moins fréquemment de rencontrer des natures pourvues d’analogies telles, qu’il est permis, eu égard à nos sens imparfaits, de dire, comme on le disait de nous : Voici deux matures identiques.

Vivant de la même vie, sous l’empire constant des mêmes impressions, de notre identité il résultait qu’à un moment donné une pensée identique traversait le cerveau de l’un et de l’autre. Entre mille faits, j’en citerai un caractéristique.

Notre père était un homme fantasque et emporté à l’excès, que son humeur despotique isolait au sein de sa famille, oû il régnait sans contradiction. II essuyait, sans dire le mot, les plus ‘dures contrariétés au dehors, et venait les ressasser et éclater contre elles dans son intérieur. Il fallait que notre

mère subit les scènes qu’il n’avait point osé faire à qui de droit, et assumât les douleurs de l’orgueil blessé du despote ; car il n’était pas tranquille qu’il n’eût, en quelque sorte, transvasé ses ennuis, de son cerveau dans l’àme de la pauvre femme, à moins toutefois qu'il n’eût un prétexte de déverser sa colère sur nos reins. Il nous battait : cela entrait dans son système d’élever les enfants. Mais, selon son humeur, il nous rompait de coups pour un fétu de paille, ou nous délivrait quittance, au moyen d’une simple menace, pour des méfaits réellement punissables. Nous en avions une peur excessive. Nous étions sur le qui-vive, tant que nous le savions à la maison. Il se vètissait chez lui d’une manière qui nous l’eût fait reconnaître d’aussi loin que peut „ porter la vue. Sa calotte rouge, sa redingote bleue en loques, son tablier vert suffisaient à nous mettre en fuite. Qu’il eût, outre cela, la tête penchée et les bras croisés sur la poitrine, nous étions du même coup convaincus qu’il cherchait une victime.

La maison, dont nous occupions le rez-de-chaussée, se composait de deux corps de bâtiment séparés par une cour immense. Les logements de la famille étaient situés sur la rue. Au fond de la cour, se trouvaient les ateliers et des hangars.

Un jour de sortie, je musais dans les ateliers. J’avais laissé Théodore sur le devant occupé à colorier des estampes. Je savais mon père absent. Une idée burlesque me passa subitement par la tète. J’endossai la veste trouée d’un apprenti, je nouai à

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mon cou une cravate rouge, je me coiffai d’un chapeau bossue et défoncé, je fixai, à l’aide d’une épingle, un mouchoir au foud de mon pantalon, et, sous ce travestissement, dont les ouvriers riaient à cœur joie, je sortis dans la cour avec l’intention d’aller trouver mon frère.

Je n’eus pas fait trois pas, que je m’arrêtai comme frappé de la foudre. Levant les yeux, j’aperçus la terrible calotte rouge de mon père qui, la tète penchée, les bras croisés sur la poitrine, venait droit à ma rencontre. Un frisson glacial courut jusqu’au fond de mes os. La tète me tourna. Peu s’en fallut que je ne me trouvasse mal. J’eus de la présence d’esprit tout juste pour faire volte-face et songer à m’enfuir.

Je fus de nouveau arrêté par des éclats de rire qui retentirent à l’égal du tonnerre derrière moi et dans l’atelier. Interdit, je me retournai et m’aperçus que celui, qu’au premier aspect j’avais pris pour mon père, n’était autre que mon frère Théodore qui, au moment même où je me travestissais, mettait la calotte rouge, la rediugote bleue, le tablier vert, et venait à moi comme j’allais à lui. L’accès d’hilarité qui s’empara de Théodore et de moi se concevra sans peine. Drapés dan^nos haillons, nous nous mimes à jouer la pantomime. Théodore contrefaisait à s’y méprendre les allures paternelles, tandis que moi je me préoccupais de poses tragi-comiques de Frédéric Lemaître, dans l'Auber ge des Adrets. Les ouvriers, jeunes et vieux, faisaient

cercle autour de nous et prenaient un très-vif plaisir à ce spectacle gratis.

Mais une apparition, cette fois, réellement foudroyante, troubla tout à coup la parade et glaça le sang dans nos veines. Notre père effectif venait de déboucher à l’extrémité de la cour. La terreur dans l’àme, nous primes notre vol comme des oies sauvages effarouchées par un coup de fusil. Mon père, se jetant sur une corde à nœuds, fut en un clin d’œil sur nos traces. La maison avait plusieurs escaliers qui se correspondaient. Jouant des jambes à perdre haleine, semant notre chemin des diverses parties de notre déguisement, nous montâmes, nous descendîmes, pour remonter et redescendre, jusqu'à ce que notre père, harassé de fatigue, jugeât à propos de se reposer, après nous avoir administré quelques coups de corde.

Ces accidents, et bien d’autres du mène genre, n’empêchaient pas que nous ne fussions heureux de vivre. A cette heure encore, je ne puis songer à cela sans que mes yeux se mouillent. Que je voudrais revenir à ce temps, où je tendais les reins pour recevoir les coups destinés à mon frère, et où Théodore faisait de même pour moi ! Oh ! que la couleur du ciel et des arbres était belle, combien vite étaient oubliées les peines et les larmes ! Combien les perspectives de l’avenir étaient brillantes et joyeuses ! Qu’il nous en coûtait peu alors de nous avouer coupables, quand nous étions innocents, pour appeler sur nous la colère paternelle prête à fondre sur

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notre mère ou sur l’une de nos sœurs ! Nous supportions d’autant plus stoïquement les douleurs de la correction que nous étions plus convaincus de ne pas l’avoir méritée. Moins en témoignage de cela que pour aider à connaître ma sœur aînée qui, dans la suite, devait se montrer à mon égard plusieurs fois si cruelle, je rapporterai une autre anecdote.

Nous n’avions pas treize ans. Ma sœur aînée, Augustine, en avait plus de vingt. C’était une assez belle personne, mais froide et intéressée. Elle ne nous aimait pas. A son gré, nous eussions pu nous dispenser de naître et de venir rogner sa part d’héritage. Au rebours de Sophie, sa cadette, qui intercédait pour nous quand on nous battait, elle regardait les coups pleuvoir sur nos épaules d’un air impassible. La sœur de ma mère, vieille fille qui vivait de notre vie et nous aimait tendrement, était parfois scandalisée de cette indifférence. Mon père s’occupait à la marier, par l’entremise du parrain de Théodore, à un épicier de Paris. Elle n’en avait pas moins des relations avec un jeune clerc de notaire qu’elle avait rencontré dans une maison où nous allions le dimanche jouer au loto. Elle eut l'imprudence de lui donner des rendez-vous dans la cour même de notre maison. A des jours marqués, elle allait, vers la nuit, entr’ouvrir la porte bâtarde de la porte cochèrc. Le jeune homme se glissait au fond de la cour, sous un hangar où ma sœur ne tardait pas à le rejoindre.

Un soir, notre père, qui avait affaire dans l’atelier, entendit remuer en passant près du hangar. Il plongea ses yeux dans l’obscurité et aperçut des formes confuses. N’obtenant pas de réponse à sa phrase interrogative, il pénétra sous la remise ; tout aussitôt, les formes s’animèrent et disparurent comme des ombres. Sa myopie l’empècha de distinguer nettement des silhouettes qu’il eût parfaitement reconnues avec des yeux ordinaires. Il se hâta d’aller à l’atelier prendre l’outil dont il avait besoin, et revint sur le devaut avec l’intention formelle de tirer la chose au clair.

La famille était au complet : ma sœur Augustine Tenait d’entrer toute pâle et hors d’haleine. Mon père voulut absolument connaître le ou les délinquants. D’un ton et d’un air qui présageait un orage, il nous passait en revue, s’arrêtait devant chacun de nous et disait : « Est-ce toi? » Les négations qu’il recevait, irritaient encore sou despotisme. On devinait qu’il allait éclater. Ma sœur Augustine tremblait de tous ses membres. Bien que mon père n’eût point coutume de la battre, elle le savait capable, dans un accès de fureur, de la frapper aussi bien que nous. Précisément, il paraissait avoir des soupçons sur elle, et lui lançait des regards obliques tout à fait inquiétants. Elle rougissait, pâlissait, s’appuyait contre une chaise et semblait sur le point de perdre connaissance. Nous vîmes l’instant où sa contenance allait la trahir. Sans bien comprendre de quoi il s’agissait, sinon d’être battu.

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Théodore et moi, au moment où mon père s’avançait vers Augustine, la menace à la bouche et en levant le bras, nous nous élançâmes, sans nous être entendus, et nous nous écriâmes en même temps : « Père, c’est moi ! » Nous fûmes littéralement mis à la question, au moyen du fouet et de la corde. Mon père doutait de la vérité de notre assertion; il nous rouait de coups en vue de nous arracher l’aveu du mensonge. Mais nous tînmes bon jusqu’au bout, malgré d’atroces douleurs. On jugera de la violence avec laquelle il nous frappait, quand on saura que nous fûmes contraints de garder le lit trois jours, et que nous portâmes près de quatre mois la marque de scs coups. Eh bien, pendant qu’on nous battait ainsi, pendant que ma mère, ma tante et ma sœur Sophie pleuraient et suppliaient notre bourreau, Augustine profitait de cela pour réparer le désordre de sa toilette et se regarder dans la glace... Quelques semaines plus tard, mon père la mariait avec l’épicier de Paris, en lui assurant par contrat une somme de dix mille francs qui furent payés trois mois après le mariage.

Je pourrais dire que pour moi se termine ici la jeunesse, c’est-à-dire l’âge de l’insouciance et des joies absolues. Les mirages qui nous souriaient à l’horizon et nous berçaient d’heureux rêves, se transformèrent tout à coup en nuages sinistres. Vers cette époque, la prospérité de notre père, jusqu’alors croissante, commença à chanceler. Ébloui par les chances

qui ne discontinuaient pas de lui être favorables, il ne sc borna plus aux bénéfices de son état, il voulut décupler rapidement son bien par des spéculations. 11 acheta des terrains et y fit élever des constructions coûteuses. Quelques succès l’enhardirent. Il se jeta corps et âme dans ce genre de commerce et usa sans ménagement du crédit dont il jouissait, Mais la plupart des bâtisses n’étaient pas achevées, que les propriétés subirent soudainement une forte dépréciation. Les entrepreneurs le poussèrent l’épée dans les reins. Pour les satisfaire, il fut contraint de vendre à perte. Le inulheur voulut qu’en ce même temps un notaire, auquel il avait confié des fonds, disparût en laissant un déficit considérable. La fortune qu’il avait mis vingt ans à édifier croulait eu un clin d’œil, fatalement, eommc une ville sous l’effort d’un tremblement de terre. Au milieu de ces désastres, ma pauvre mère qui, depuis nombre d’années, étouflait sous le poids de l’humeur irascible de son mari, fut sans force sous cette avalanche de nouvelles douleurs et succomba. Sa mort fut, pour ainsi parler, le glas de la ruine de notre maison. Mon père, en proie à un immense désespoir, se livra pieds et poings liés à ce qu’il appelait le destin. Après s’ètre entrevu un moment l’un des riches propriétaires de l’endroit, il ne put résister à la honte de se voir ranger au nombre des faillis. Je ne l’écris pas sans être affecté douloureusement, des gens de la campagne le trouvèrent un matin noyé dans une mare profonde, située non loin de la ville. Les créanciers firent naturellement

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main basse sur son actif qui, partagé au prorata de leurs créances, leur donna à peine vingt-cinq pour cent. Notre mère s’était mariée sous le régime de la communauté. Ma vieille tante, ma sœur Sophie, mon frère et moi, n’avions plus devant nous qu’un chemin tout assombri des horreurs de la misère. Heureusement, nous ne fumes point abandonnés de notre famille. Voici quel fut le sort de chacun de nous.

A Paris, nous avions encore une tante maternelle qui tenait, dans un quartier riche, un magasin de confiseur. L’exeellente femme prit à cœur de -venir en aide à notre infortune. Non contente de prendre ma sœur Sophie chez elle, en qualité de demoiselle de comptoir, elle fit, de son propre mouvement, une pension viagère de trois cents francs à sa sœur, notre vieille tante Thérèse, et décida, non sans mal, sa nièce Augustine ‘à en faire autant de son côté. Le parrain de Théodore, commerçant estimé de Paris, ne se montra pas moins généreux. Il se chargea avec empressement de l’avenir de son filleul. Charmé de sa figure ouverte et intelligente, et prévenu en sa faveur par le succès qu’il obtenait dans ses classes, il se résolut , en attendant, à lui faire continuer ses études et le mit, à cet effet, interne au collège Louis le Grand. Je fus le plus mal partagé. Ma sœur Augustine et mon beau-frère voulurent bien me recevoir chez eux, avec l’intention de m’apprendre le commerce de l’épicerie. L’amertume déborde de mon âme au seul souvenir des tourmente

dont je fus accablé durant le rapide séjour que je iis dans cet intérieur plus glacial mille fois que mon cachot.

Sans compter le pain trempé de larmes dont on me nourrissait, et les brutalités froides de mon beaufrère, jetais encore incessamment en butte à l’humeur acariâtre de ma sœur. Jamais nègren’eut des maitres plus exigeants et plus féroces que les miens. Je faisais mes commissions au pas de course, j’en revenais en sueur, et cependant ils trouvaient toujours que j’avais mis trop de temps. Si l’un ou l’antre me surprenait mâchant une graine de café rôti ou un pruneau, j’étais impitoyablement mis au pain sec et privé devin. L’art de peser était notamment pour moi une source perpétuelle de supplices. D’ordinaire, dominé par une probité instinctive, je pesais juste et oubliais de jeter la marchandise dans la balance et de l’en retirer adroitement avant que le plateau ne remontât. Je ne saurais dire en quel vocabulaire mon beau-frcre et ma sœur puisaient les injures grossières qu’ils me lançaient alors au visage. Mais, si je poussais l’oubli jusqu’à donner la forte pesée, ohl je pouvais être sûr de recevoir, fùt-ce trois heures, voire une demi-journée après, deux ou trois coups de pied à me casser la jambe. Tour à tour, je volais mon pain, je ne valais pas la corde pour me pendre , quand mon beau-frère ne s’écriait pas : Tu mourras sur l' échu faudl. Cet homme, si mauvais qu’il fût, ne pensait pas certainement prophétiser si vrai. Je ne discontinuais pas d’avoir la peur dans l’âme, d’ètrc ahuri. De tous ces

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mauvais traitements, il résultait que j’avais des distractions inconcevables, et que j’arrivais en quelque sorte à justifier leurs procédés à mon égard. Ils décidèrent enfin, dans les profondeurs de leur jugement, que j’étais incapable d’exercer leur honnête commerce. Je fus placé en apprentissage chez un homme qui fabriquait des treillages en fer.

Quoique bien jeune encore, ce que j’avais souffert m’avait hàtivemeut mûri. Je comprenais déjà que Robinson dans son ile, aux prises avec la nécessité, n’était pas plus abandonné que je ne l’étais, moi, au milieu du monde. Libre d’un joug odieux, ressaisi par l’espérance, je me sentais renaitre. Je travaillais comme peu d’enfants travaillent. Tout entier à la passion de me suffire et detre indépendant, j’étais actif, infatigable, je sollicitais les conseils avec âpreté, je les recueillais comme des perles, et je devinais à force d’attention, ce qu’on dédaignait de m’apprendre. Ma facilité à concevoir, mon adresse de main, mon énergie me valaient l’amitié et les encouragements de mon patron.

En ce même temps, Théodore, aiguillonné par des idées analogues aux miennes, justifiait les sacrifices de son parrain et en devenait l’orgueil, en se mainte- „ nant parmi les élèves les plus distingués du collège. Je le voyais de loin en loin, le dimanche, chez ma tante Thérèse, qui, malgré la modicité de son revenu viager, s’était installée à Paris pour être près de nous. Notre affection mutuelle n’avait rien perdu de sa vivacité. Si j’étais heureux de son habit de collégien, il

ne rougissait ni (le ma veste, ni de mes mains noires. 11 me disait queparfois, sur les bancs, il s’étonnait de ne pas me voir à ses côtés, et souhaitait alors d’être ouvrier pour vivre de ma vie. Nous étions toujours si bien semblables que nous cherchions vainement à expliquer la différence de nos destinées. Au reste, j’étais sùr de scs sentiments et confondu en lui à ce point que je me sentais tout aussi fier de ce qu’il était, que si j’eusse été en sa place. Nous étions vraiment une âme en deux, comparable à une petite rivière, sur laquelle nous fûmes tant de fois bercés en notre enfance, qui, pour se bifurquer et creuser deux lits, ne cesse pas d'avoir une source unique, et n’en reste pas moins la même eau.

Je passe sur ces années de ma vie aussi rapidement qu’elles passèrent en effet pour moi, car elles furent sinon heureuses, du moins tranquilles. Je gagnais ma vie et Théodore allait sortir du collège. Le commerçant, libéral en raison des éloges qu’il recevait de son filleul, avait voulu qu’il fût initié aux arts d’agrément et aux exeroiees du corps. Théodore dessinait. était musicien et jouait de la flûte, savait faire des armes, monter à cheval et nager. Il n’était pas seulement fort instruit, il avait encore l’extérieur le plus attrayant. On pouvait déjà constater bien des dissemblances entre nous. S’il était toujours impossible à l’œil le moins exercé de se méprendre sur -notre commune origine, toutefois, il est certain que mon frère était bien mieux développé que moi. Avec

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des épaules plus larges, des bras plus solides, des mains plus fortes, j’avais des jambes plus grêles que les siennes. Au lieu de marcher droit et cambré comme lui, je penchais la poitrine en avant et mes reins tendaient de plus en plus à s’arrondir. J’ajouterai que le feu de la forge, la limaiUe de fer et le liàle, m’avaient singulièrement bruni le visage. Puis ses habits avaient une coupe que n’avaient pas les miens, et cela seul eût suffi à nous différencier. notablement.

Ni enorgueilli, ni ambitieux, pour avoir fait de brillantes études, Théodore obéit, comme à des ordres, aux désirs de son parrain. Il accepta, dans la maison, une place de commis, avec des appointements minimes, qui, grâce à son zèle, montèrent bientôt à douze cents francs. Il faisait d’ailleurs partie intégrante de la famille; il mangeait à la table du patron, s’entendait appeler mon fils par la mère, causait musique et dessin avec leur fille unique, Bortease, qui le traitait en frère, en attendant qu’elle vit en lui un fiancé.

Dans nos entrevues du dimanche, plus que jamais unis dans un même avenir, nous nous promenions en imagination à travers les perspectives nouvelles d'heureux jours qui s’ouvraient devant nous. Il me prêtait un capital, je m’établissais; et tous deux, séparés un temps par le hasard, à la tète d’un commerce d’une prospérité égale, .nous recommencions à redescendre la vie côte à côte, comme aux beaux jours de notre enfance. Éblouissantes illusions, en quelque aorte

destinées uniquement à éclairer les profondeurs de l’abime ovi devait s’éteindre si misérablement mon existence !

Sans nous aimer moins profondément, mon frère avait ses amis, et moi j'avais les miens. On sait quelle est la vie des jeunes gens de l’àge que nous avions. Si, communément, aujourd’hui, on ne trouve point mauvais qu’un jeune homme aille au café ou au bal, on absout volontiei s l’ouvrier qui fréquente les cabarets et les barrières. D’ailleurs, nous n’usions de ces plaisirs que modérément, et avions déjà, l’un et l’autre, un frein aux désordres où l’ardeur de notre tempérament pouvait nous entrainer. 11 semblait écrit que les événements de notre vie dussent perpétuellement se dérouler à l’imitation de deux chaînes parallèles.

Comme pendant à mon frère qui, assuré des dispositions de son parrain, laissait développer en lui le germe d’une affection durable pour Hortense, je m’éprenais de la sœur d'un mes camarades d’atelier. On ne pouvait pas plus l’aimer que je ne faisais. A cette heure, où j’évoque sa touchante et pâle image, tout mon corps frissonne d’émotion. L’amour, en se révélant à moi, élargissait ma vie et lui marquait un but. Il était un centre autour duquel roulaient amoureusement toutes mes pensées. Ah ! je l’atteste, si ma fiancée ne fut pas morte, l’amour m’affermissait pour jamais en ce chemin droit dont je n’avais point encore dévié. Probablement sans efforts, sans

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luttes, mes actions se succédaient au sein d'une atmosphère de simplicité et d’honneur, et peut-être ne soupçonnais-je jamais même l’occasion de choir. Elle ne devait pas vivre. A peine l’avais-je entrevue, qu’un sort féroce s’apprêtait à me l’arracher. Bien qu’elle fût d'une constitution frêle et que, depuis peu, elle eût des spasmes fréquents, personne ne se doutait encore que son mal fût incurable et touchât à cette crise qui détermine un acheminement rapide vers la mort. Toujours plus passionné à mesure que je la connaissais mieux, après dix-huit mois de fréquentation, j’adressai une demande formelle à sa famille. 11 me fut répondu qu’on ne nous marierait que quand j’aurais accompli le pèlerinage habituel de l’ouvrier à travers la France. Je partis plein d’enthousiasme, non sans avoir embrassé mon frère et baisé avec 1 amour le front de celle que je regardais déjà comme ma femme.

Mais, las, que mon expression est languissante, et rebelle à rendre ce que je sens, et qu’il me parait froid, au chagrin qui envahit mon âme, d’égrener, à l’instar d’un teneur de livres, ceci, cela, cette chose, cette autre chose encore. Je voudrais tout dire d’un trait, d’un, éclair, car il est un le sentiment qui me comble et me pénétré... J’allai de ville en ville, je me fis recevoir compagnon. Je me souviens. A cause de mon courage, de ma promptitude à rendre service, de ma probité, on me donna un surnom. Dans les ateliers, sur mon livret, on ne m’appela plus que Joseph, dit le Glorieux. Encore qu’on ait trouvé, dans

cette épithète à double sens un motif de plus pour m’accabler, je m’en réjouis, puisqu’elle doit épargner une flétrissure à mon nom de famille, et à mon frère, le désespoir de connaître ma mort infâme. Je n’étais pas au tiers de mon voyage que des nouvelles alarmantes me frappèrent au cœur. La santé de ma fiancée donnait les plus vives inquiétudes. Troublé, indécis, me demandant si je devais marcher en avant ou retourner sur mes pas, j’appris, par une seconde lettre attendue un mois au milieu de transes mortelles, qu’ou désespérait de sa vie. Je fus bien vite de retour. Je ne pouvais pas croire à mon malheur. Je comptais la sauver par la toute-puissance de ma passion. En l’apercevant, jefus frappé de sa blancheur et de l’éclat extraordinaire de scs yeux. Je ne quittai plus sa chambre. Plusieurs semaines, je vécus en de poignantes alternatives. Elle allait mieux un moment pour bientôt retomber, et ainsi jusqu’au jour où je ne discontinuai plus de la voir dépérir. J’étoulfais d’angoisses; je sortais pour verser des flots de larmes. Les convulsions de son agonie achevèrent de m’écraser. Oh ! vraiment, si j’avais un corpsrobuste, moralement j’agonisais aussi. Et plût à Dieu que je fusse mort en même temps qu’elle 1 Un pressentiment affreux m’entrait dans la chair comme un poignard empoisonné : celui qu’avec cet ange s’envolait pour moi toute espérance de bonheur et de repos en ce monde...

Ma douleur insondable suivit le cours de toutes les douleurs : elle s’épuisa d’elle-mème et mes larmes ta-

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rirent. Insensiblement, mon chagrin tourna à l’amertume et me combla d’une sorte de tristesse voluptueuse. Les charmes de ma fiancée reçurent de l’absence des perfections toutes nouvelles. Je me sentis tristement fier d’avoir eu l’amour d’une femme à qui je ne concevais pas de seconde, et je serrai son image chérie en un coin secret de mon àme, avec une religion orgueilleuse. Il était cependant des heures où la vie m’était insupportable. Le besoin de parler d'elle et d’entendre, n’cùt-ce été que le murmure d’une voix amie, me dévorait. Précisément je ne voyais plus que rarement mon frère, absorbé, d’une part, par les devoirs de sa place, de 1 autre, par des plaisirs qui accouraient en quelque sorte au-devant de lui. J’eus parfois le triste courage de chercher dans l’ivresse un allégement à mon désespoir : je n’y puisai qu’une souffrance de plus, celle d’avoir honte de moi-même. C’est dans l’un de ces jours funèbres où mon âme, triste jusqu’à la mort, souhaitait de n’ètre plus, que je fis la rencontre d’une femme, au souvenir de laquelle, jusque sur l’échafaud, le rouge me montera au visage et le mépris de moi-même me déchirera la poitrine.

Un samedi soir, — comment oublierais-je ce détail? l’abîme s’entr’ouvrait, — je revenais de mon atelier assez tard, à cause de la paye. Enseveli dans les idées les plus sombres, je traversais la rue Sainte- Anne. Je n étais plus qu’à quelques pas de mou garni. J’entendis tout à coup le bruit d’une respiration haletante et le frôlement d’une robe. Je me retournai. Une femme me saisit le bras, disant d’une voix

essoufflée : « Faites comme si j’étais avec vous ou je suis perdue ! » Ignorant de quoi il était question, mais ému par ce cri de détresse, j’accédai à cette prière. Trois pas plus loin, un homme, armé d’un gourdin, nous rejoignit et s’obstina à nous regarder avec une telle affectation que je fus sur le point de lui adresser la parole. La femme m’en détourna en me serrant le poignet de ses doigts crispés et en balbutiant des banalités familières. L’inconnu, décontenancé par le calme de notre attitude et notre indifférence à son endroit, s’éloigna bientôt avec un déplaisir marqué. J’attendais l’explication de cettescène. La femme, toujours à mon bras, commençait à me regarder sous le nez et à rire. Enfin, elle me dit: « Je l’ai échappé belle 1 sans vous, j’en avais au moins pour trois mois.» Je compris que j’avais aff aire à une fille et qu’il s’agissait d’une contravention de police.

A sa porte, sans arrière-pensée, je voulus continuer mon chemin. Elle m'àrrèta. «Je suis seule, me ditelle. Vous ne montez pas vous reposer un instant? » Il n’y avait dans son accent ni dans son air rien d’impudique. Malgré cela, j’eus spontanément de la répugnance. Puis, j’hésitai. Je sentis ensuite l’aiguillon d’une curiosité très-vive. Le ton de franchise dont elle renouvela son invitation me fit craindre de passer à ses yeux pour un niais. Je la suivis. A la lumière, j aperçus une femme encore jeune et dont le visage avait une lointaine ressemblance avec celui de la pauvre fille que je pleurais. Cette remarque raviva subitement mes blessures et faillit me faire éclater en larmes. Elle

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me questionna. «Qu’avez-vous?» me demanda-t-elle avec intérêt; « vous ne paraissez pas gai. » Le croirat-on? mon cœur était si gros, j’avais tant de peine à y contenir les douleurs qui le gonflaient, que je saisis avec une sorte de joie cette occasion d’en épancher le trop-plein. À ces oreilles, qui ne pouvaient conduire qu’à une âme de fange, je ne balançai pas à faire entendre le récit du plus saint amour qui fut jamais. A ma grande surprise, je vis des larmes dans ses yeux. « Pauvre garçon ! » dit-elle. J’éprouvai du soulagement. Elle ajouta : « Vos larmes ne la feront pas revenir. Il faut n’y plus penser. » Nous fûmes un instant sans rien dire. Sous le regard de cette femme qui s’enhardissait jusqu’à me dévisager, l’émotion me gagnait. Soudainement, d’une voix dont le timbre accrut encore mon trouble, elle me dit, toujours les yeux sur moi : « Vous êtes joli garçon, savezvous? vous me plaisez. Je n’ai pas d’amant, voulezvous être le mien? » Je la considérai avec un mélange d’étonnement et d’eft’roi. Cette déclaration à brûlepourpoint détermina une lutte pénible en mon àme. Je comprenais vaguement la gravité de la réponse tjue j’allais faire. Tour à tour, le oui et le non erraient sur mes lèvres. Ma seule indécision était une infamie, et je devais en être châtié. Ah ! le moral se fêle encore plus aisément que le verre ne se brise. Si l’homme en pouvait connaître toute la fragilité, la moindre oscillation l’épouvanterait. Mon incertitude trompa cette fille. Elle crut que j’hésitais par timidité. Forte de ma faiblesse, elle vint s’asseoir sur mes

genoux. Je me réveillai le lendemain chez elle. Et qu’à cet aveu on ne rejette pas ces confessions avec dégoût. J’ai dit la faute; qu’on connaisse le supplice., 11 commençait le premier jour pour ne finir qu’au terme de ma vie.

Un sentiment m’avait longtemps poursuivi que je n’avais jamais énergiquement combattu pour ne l’avoir pas cru susceptible de se réaliser. Quand j’apercevais, au théâtre, une actrice qu’on applaudissait pour son effronterie ou, au bal, une fille dont la danse scandaleuse provoquait l’enthousiasme, je ne manquais pas de sentir, au fond de moi-même, comme un désir d’être aimé de l’une de ces femmes. Or, tandis que ce souhait méprisable se réalisait en partie de la manière la plus inattendue, d’où vient que j’étais triste, oppressé, honteux, que j’eusse voulu me cacher et ensevelir ma liaison dans un secret impénétrable? Et toutes ces mesures préventives contre moi-mème, à l’aide desquelles j’essayais de me faire illusion 1 Je ne mettais jamais le pied dans sa chambre. Au cas d’une partie de campagne, je ne souffrais pas qu’elle dépensât un centime; je prétendais supporter seul la dépense. J’épuisais ma bourse en vue de lui plaire, et je n’eusse pas voulu recevoir d’elle une épingle. Elle comprenait mes scrupules, cependant, et s’appliquait à les ménager. Ce n’était point assez : vingt fois, je pris la résolution de ne plus la revoir. C’est que, dans la confusion de mes idées, je pressentais qu’il n’existe, pour un honnête homme, aucun motif capable de sanctionner des *e-

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lations de ce genre. C’est que ma conscience, dont j’entamais l’intégrité, se révoltait et se défendait à me faire mal. Je marchais, pour ainsi dire, courbé en deux sous mon propre mépris; je souffrais d’autant plus que , malgré des précautions incessantes, mes camarades d’atelier avaient découvert ma passion et y faisaient parfois allusion en termes blessants.

Je rencontrai, un matin, mon frère qui semblait faire sentinelle dans la rue de l’Ancienne-Comédie. Avant de l’accoster, je ne pus résister à la jouissance de marcher dans son ombre et de le manger des yeux. A mon retour de voyage, j’avais trouvé Théodore caissier dans la maison de son parrain, avec des appointements élevés. Il me saisit les mains précipitamment. « Je suis heureux de te voir, me dit-il. — — Que fais-tu là? — J’attends mes témoins. » A mon étonnement, il répondit : « Un monsieur m’a insulté : je lui ai envoyé deux de mes amis ; il faut qu’il me fasse des excuses ou qu’il se batte. » Je lui demandai le sujet de la querelle. Théodore me fit attendre sa réponse. Enfin, il me raconta d’un ton de gène qu’il était amoureux. Je l’interrompis pour m’écrier : « Et Hortense? — Je l’aime toujours autant, répondit-il. L’autre n’est qu’un caprice, une passion de hasard. Elle est vraiment adorable, mon ami, entretenue, il est vrai, mais elle a si bon cœur 1 Je l’ai enlevée à un fat qui en est fou. Hier, au bal, dans un accès de jalousie, il m’a accusé de vivre à ses dépens... » À mesure que Théodore parlait, des

réflexions cruelles affluaient à mon esprit. Je ne pouvais assez m’extasier à cette conformité île destin. Au moment où je me liais avec une fille de joie, il fallait que mon frère fit la connaissance d’une femme qui ne valait guère mieux. Je ne comprenais pas comment Théodore aimât à la fois deux femmes, quand, moi, si ma fiancée eût vécu, j'en avais la conviction, je n’eusse jamais eu d’autre autour. « Après cela, pensais-je, les mœurs des gens au milieu desquels il vit expliquent sa conduite, si elles ne la justifient pas. » Toujours est-il que je ne me sentis pas le courage de l’attrister par des observations. Ses témoins lui apportèrent bientôt, non pas seulement des excuses écrites dans les termes les plus humbles, mais encore une invitation à déjeuner de la part de l’offenseur. Tout en m’enorgueillissant, à part moi, de la fermeté de mon frère, je songeai que, parmi mes camarades, l’ouvrier assez faible pour exprimer de telles excuses serait tenu pour le plus lâche des hommes. Théodore, sans hésitation, me présenta à ses amis comme un autre lui-même. Ceux-ci me marquèrent aussitôt de l’amitié et voulurent à toute force m’emmener avec eux. Je sortis de table, la tète légèrement exaltée. Je ne m’en rendis pas moins chez mon patron avec l’intention d’y travailler jusqu’au soir.

Quand j’arrivai, il pouvait être deux heures et demie. Les ouvriers attendaient dans la cour le coup de cloche du travail. Les uns, couchés tout de leur long sur le sol, au soleil, dormaient ou fumaient; les

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