‹ Histoires émouvantesChapitre 2 sur 4 · IS · texte numérisé non relu

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autres, accroupis contre le mur ou accoudes sur la terre, causaient et riaient. Mon entrée occasionna un silence dont je me sentis froissé. J’en surpris quelques-uns qui se regardaient d’un air d’intelligence. J’avais subi vingt fois les mêmes mortiiications sans y prendre garde. En ce moment, sous l’empire de je ne sais quelle irritabilité nerveuse, je fus pris d’impatience et levai hardiment les yeux sur un groupe plus provoquant que les autres. Tous baissèsèrent la tète, à l’exception d’un seul, qui soutint mou regard avec uuc intrépidité menaçante. Je marchai à sa rencontre. « Pourquoi me regardez-vous ainsi? » lui dis-je. Il se leva et me regarda avec des yeux plus grands encore, d’un air méprisant. J’étais près de me ruer surlui. Un camarade détourna la querelle au moyen d’un mot : « Voyons, Joseph, dit-il, s’il te regarde ainsi, c’est qu’apparemment il te trouve bien. » Un ouvrier grand et robuste, d’environ quarante-cinq ans, qui passait pour encourager les désordres de sa fille et en profiter, eut l’imprudence de raviver la dispute. « Le fait est, dit-il, qu’on ne voit pas tous les jours d’aussi joli poisson. » Toute, ma colère, sur le point de s’éteindre, se réveilla contre cet homme. Je répliquai : « Comme on pourrait dire, en parlant de vous, qu’on en voit rarement d’aussi vieux et d’aussi laid. » L’éclat de rire que provoqua ma réplique exaspéra cet ouvrier. Il était d’ailleurs d’une humeur violente. Laissant l’illusion pour le mot cru, il me lança l’épithète la plus grossière qu’on puisse adresser à un homme, injure

ignoble sous laquelle, en langue îles balles, on flétrit le souteneur des filles, celui qui vit de leurs infâmes amours. Le sang, par tous ses canaux, monta de ma poitrine à ma tète avec une rapidité de fusée. Il me sembla que le globe de mes yeux partait comme des balles et que mes tempes alluient éclater. Les muscles tendus à se rompre, les poings crispés: « Rétractez-vous 1 » m’écriai-je avec désespoir et près de fondre en larmes. Au lieu de me répondre, non moins furieux que moi, il se mit en garde. On se rangea en cercle autour de nous. La lutte était égale. Si mon adversaire avait des forces supérieures aux miennes, j’étais bien plus leste que lui. Je me vengeais par le nombre des coups de la violence des siens. Il faiblissait que je ne ressentais pas encore de fatigue. La crainte d’ètre vaincu par moi redoubla sa rage. A un moment, se ramassant en pelote et prenant son élan, il bondit comme la pierre d’une fronde. Comptant sur ma résistance, il ne touchait plus la terre. Mais je fis un mouvement de côté, il trouva le vide et tomba. 11 lui fut impossible de se relever. Il s’étuit cassé la jambe.

Cette rixe et l’accident qui s’ensuivit furent diversement appréciés aux alentours. La femme et la fille du blessé allèrent se plaindre chez le commissaire de police, qui s’empressa de dresser procès-verbal. Je fus traduit devant le tribunal de police correctionnelle sous la prévention d’avoir fait des blessures volontaires ayant occasionné une incapacité de travail. La plupart des témoins que je fis citer, soit

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malveillance, soit timidité, s’embarrassèrent dans leurs témoignages. Les mieux disposés affirmèrent qu’ils me croyaient ivre. Le ministère public ne s’en obstina pas moins à établir un parallèle entre la vie d’un homme âgé, d’une conduite irréprochable, unique soutien d’une nombreuse famille , et celle d’un ouvrier de mœurs perdues, qui ne rougissait pas de vivre en concubinage avec une fille publique. Mon avocat, dont ma cause était le début, parla longuement, mais sans réussir à se faire écouter. Je fus condamné à un mois de prison, quinze francs d’amende et cinquante fiancs de dommages-intérêts.

Je ne saurais dire quelle colère souleva en moi ce châtiment que j’étais fondé à croire injuste. Depuis je ne sais plus combien de jours, en butte à toutes sortes d’insultes, je faisais preuve d’une longanimité sans exemple. Cela me semblait d’autant plus méritoire que j’avais plus de mal à modérer l’ardeur de mon sang. La patience m’avait tout à coup manqué au plus grossier des outrages. A une rétractation que je demandais, mon adversaire avait répondu par une provocation. Il était de beaucoup plus robuste que moi. Je n’avais réussi à égaliser nos forces qu’en lassant sa vigueur. On ne pouvait attribuer l’accident qu’au hasard, sinon à sa maladresse. Pourquoi me condamnait-on? Parce que j’avais des rapports avec une fille. Ma conscience m’avertissait assez combien c’était honteux. Mais qu’on 'nie dise en quoi cela touchait aux suites de la querelle? Évidemment, dans les balances où le juge pèse les actions d’au-

trui, le préjugé pèse plus que le crime, j’en conçus pour la puissance que la loi donne à l'homme une terreur profonde. Mieux vaudrait être aux prises avec les vagues de la mer que tomber aux mains de la justice humaine. Au sentiment de révolte qui grondait en ma poitrine, je me sentais aussi fou que si j’eusse essayé d’abattre les murs de ma cellule à coups de tète.

Je sortis de prison misanthrope. Mou patron, d’une sévérité inflexible dès qu’il s’agissait de probité et d’intérêt, était fort coulant sur le reste. Ne jugeant pas mon cas pendable, il ne fit aucune difficulté à me reprendre chez lui. Toutefois : « Vous jetez un mauvais coton, me dit-il. Il en est des gens qui ont une fois affaire avec la justice comme de Ceux qui tentent de se suicider ; on affirme qu’ils recommencent toujours et finissent fatalement par là. M’est avis que vous ferez bien de redoubler de surveillance sur vous-mème et de rompre avec votre fille perdue, ou il vous arrivera malheur. » Ces conseils prophétiques répondaient à mes sentiments ; mais sans m’en apercevoir, je m’étais excessivement attaché à cette femme. J’avais beau me raisonner, combattre en moi son souvenir à outrance, mes souffrances intolérables, dès que je cessais de la voir, me ramenaient toujours vers elle. 11 m’arriva fréquemment de lui signifier qu’elle choisit de rompre avec moi ou de renoncer à son métier ignoble. En réalité, avec la volonté ferme de me complaire, elle m’énumérait tant de formalités à remplir, tant d'obstacles à vain-

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ere, que j’avais la conviction d’exiger une chose à peu près impossible. Je me bornais alors à la quereller, à la voir moins souvent, à tâcher, par un redoublement de précautions, qu’on ne me soupçonnât pas d’avoir reuoué avec elle, et enfin à dire chaque fois, en la quittant : Je ne la reverrai plus. Près de neuf mois se passèrent au milieu de ces tiraillements cruels. Je prenais déjà pour de la tranquillité ce calme sinistre qui précède les catastrophes. Dans le nuage de lâcheté où je m’endormais s’amassait la foudre qui allait consommer ma ruine. A dire vrai, en me rappelant mes incertitudes et mes luttes d’alors, il me semble que, dans nos actions capitales, nous ne sommes maitres que des premières, et que, ces premières une fois commises, la fatalité enchaîne les autres.

Il n’était pas rare que, vers les fins de mois, mon patron, qui tenait ses livres lui-mème, me donnât une marque de confiance exceptionnelle eu m’envoyant toucher des factures. Une après-diuée, il me confia un mandat à vue de trois cents francs, payable chez un propriétaire qui demeurait aux environs de Chaillot. Il me recommanda de ne pas perdre de temps, parce qu’il avait beaucoup à payer le lendemain. La longueur de la course, puis l’obligation où je fus d’attendre quelque temps le signataire du billet, firent que je ne m’en retournai qu’assez tard. J’avais sur moi deux billets de banque de cent francs fixés dans une poche de côté à l’aide d’une épingle, et

cent francs en or soigneusement enveloppés dans l’un de mes goussets. Par rapportaux sommesque j’avais déjà touchées, cet argentétait peu de chose. Bien que je marchasse la tête penchée, del’uir d’un homme porteur d’un trésor, mes préoccupations étaient ailleurs. Je traversais les Champs-Éylsées à la hauteur du rond-point. J’entendis prononcer mon nom; je tressaillis. Levant les yeux, j’aperçus ma maitresse en compagnie de deux femmes et de trois hommes. Vraiment honteux de la rencontrer, je lui fis un accueil glacial et la quittai brusquement. Elle courut après moi. « Tu es jaloux, me dit-elle, et tu as tort. Cet homme me fait la cour, mais il ne m’est rien. » Je n’avais point d’abord les sentiments qu’elle me prêtait. Je la fuyai par crainte d’être vu avec elle. De ce qu’ils étaient trois femmes et trois cavaliers, je n’avais donc tiré aucune conséquence. Mais son insinuation me bouleversa, la fumée de la jalousie me monta subitement au cerveau. Elle me dit encore que ces femmes étaient d’anciennes connaissances qui, la rencontrant le matin même, l’avaient décidée à passer la journée avec elles, et ajouta qu’il ne tenait qu’à moi d’être de la promenade. Je tournai les yeux du côté de l’homme qui prétendait au cœur de ma maitresse ; il était bien mieux vêtu que moi, quoique d’une manière un peu débraillée ; il me toisait d’un air de supériorité et de mépris qui me blessa cruellement et m’inspira une résolution contraire à la plus vulgaire prudence. Me disant que mon patron n’avait que faire de son argent d’ici au lendemain et que

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les excuses ne me manqueraient pas pour justifier mon retard, j’obéis en aveugle à la main qui m’entraînait...

J’étais, du reste, taciturne et dans un état d’esprit voisin de la désolation. Je n’entrai qu’à contre.-cceur dans un cabaret de barrière. Je refusai d’abord de boire. Les gens avec qui je me trouvais m’inspiraient sinon de la défiance, du moins une aversion profonde. Ils étaient d’une gaieté folle et emplissaient l’établissement de leurs éclats de rire et de leurs chansons. Ma présence ne semblait [nullement gêner l’individu qui avait éveillé ma jalousie, il prenait ma maîtresse à bras-le-corps et l’embrassait devant moi. La faible résistance qu’elle opposait à ces hardiesses me jeta par degré dans une sourde irritation. Je crus voir qu’elle encourageait les prétentions de mon rival, et je fus saisi d'un chagrin violent. Déterminé bientôt à prendre le dessus et à me séparer irrévocablement, je bus sous le prétexte de me donner du courage, quand ee n’était qu’en vue de m’étourdir. Je ne cessai plus de vider mon verre qui se trouvait constamment plein. Insensiblement l’ivresse me gagna. De mes lèvres ne s’échappaient plus que des divagations. J’avais la tète pesante, j’étais incapable de me tenir debout. Je finis par perdre la mémoire et jusqu'au sentiment de ma propre existence. Aussi le lendemain, quand j’ouvris les yeux, essayaije d’abord vainement de m’expliquer comment je me trouvais couché dans la chambre de ma maîtresse.

Mais à peine me fut-il permis de rassembler deux

souvenirs que je sautai à terre et fus d’un bond à mes vêtements qui gisaient sur une chaise. Je plongeai la main dans ma poche de côté. Rien ! Je visitai rapidement mes goussets. Rien! Avec des gestes saccadés et fébriles, j’explorai toutes mes poches, je tournai et retournai mes habits. Rien ! Rien ! Je sentis à mon front et à mon visage de grosses gouttes de sueur filtrer au travers de ma chair. Une hypothèse électrisa mon esprit. Je me tournai vers ma maîtresse. A demi dressée sur son lit, immobile comme un bloc de marbre, elle me regardait avec des yeux démesurément ouverts. Simultanément sortirent de nos gorges serrés une demande et une réponse qui ressemblaient à deux cris de désespoir. « Qu’y a-t-il? dit-elle. — L’argent de mon patron? » m’écriai-je. Je devins pâle de sa pâleur, et m’épouvantai du visage épouvanté qu’elle eut. Notre attitude réciproque suffit à nous révéler la vérité dans toute son horreur. Cette femme, sans le vouloir, m’avait, à sa douleur inexprimable, attiré dans un guet-apens.

Muet et morne, tandis que, sur une chaise, je tenais dans mes mains ma tête qui travaillait à se fendre, elle s’habilla à la hâte et sortit. Je ne sais pas combien de temps elle resta dehors. Tout ce temps, je restai immobile, plongé dans une sorte d’engourdissement douloureux. Je flottais entre la vie et la mort, j’avais des visions lugubres, je me sentais crouler dans un gouffre. Je ne bougeai qu’au retour de ma maîtresse. J’accrochai mes yeux sur elle. Sa

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vue centupla mes tortures. Elle était blancîie à faire peur, pantelante, elle se traînait plutôt qu’elle ne marchait, elle pouvait à peine se soutenir, elle n’osait plus m’envisager. Une partie de la journée, elle avait vainement couru à la recherche de ses amis de la veille. A plus forte raison n’ avait-elle pu découvrir la trace de ceux qui m’avaient dépouillé. On no saurait concevoir qu’approximativement l’état dans lequel était celte malheureuse. L’inventaire de sa chambre et de scs tiroirs la jeta en proie au délire de la douleur. A l’exemple de la plupart de ses pareilles , elle manquait d’économie et d’ordre. Une grande partie de scs robes et de son linge était engagée. Ses bijoux, ses bagues, sa montre, sa chaîne moitié argent et moitié cuivre, n’avaient pas en somme une valeur intrinsèque de vingt cinq francs. Quant à ses meubles, dont elle pouvait disposer, puisqu’elle payait son loyer d’avance chaque semaine, elle n’en eût pas obtenu plus de cent francs d’un brocanteur. Elle savait bien, en outre, qu’elle m’occasionnait trop de dépense pour qu’il fût raisonnable de me supposer des épargnes... Tout à coup le mot voleur éclata dans ma cervelle connue un coup de pistolet et me üt bondir. Je pris la fuite. Je ne réussis à me calmer un peu qu’après avoir écrit à mon frère de se trouver le soir même, à la nuit, chez ma tante Thérèse.

« Mou frère m'aime autant que je l’aime, me disaisje. Il est prêt à mourir pour moi, comme je suis prêt à le faire pour lui. Ce qu’il a m’appartient, il serait

odieux d’en douter. 11 est logé, nourri, et il touche deux cents francs par mois : il doit avoir de l’argent de côté. Au pis aller, supposons qu’il n’en ait pas; il lui sera toujours possible de demander une avance à son parrain. » Gomme les gens qui souhaitent quelque chose avec passion, j 'épuisais toutes les hypothèses susceptibles de m'ètre contraires, et, en mettant les choses au pire, je n’entrevoyais pas même la possibilité d’un échec. J’oubliais que les événements trompent presque toujours nos prévisions, si profondes et si subtiles qu’elles soient. On est tout surpris, à l’heure du dénoùment, de voir surgir une objection à laquelle on n’avait point songé.

L’air profondément désolé et honteux dont mon frère vint à moi me jeta tout d’abord dans un grand trouble. J’examinai son visage avec stupeur. Pâle et défait, avec des yeux rougis par des larmes récentes, il baissait la tète et semblait craindre de rencontrer mes regards. La négligence de sa toilette me frappa ensuite. Je lui sautai au cou. 11 reçut mes caresses sans me les rendre et éclata en sanglots. Tenaillé par l’anxiété, je lui demandai ce qu’il avait. Quelques instans il laissa voiries marques du plus violent chagrin. Je le suppliai d’avoir compassion de moi. Il me raconta, d’une voix entrecoupée de larmes, une histoire, oh 1 une histoire, c’était à mourir sur place, plus horrible encore que la mienne. Sa passion pour la fille entretenue au sujet de laquelle il avait falli se battre Pavait entraîné à commettre une action vraiment blâmable. Je l’ai entendu dire, rien n’est plus

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coûteux qu’une maîtresse qui ne trafique point de ses faveurs. Eucore qu’il ne lui donnât pas d’argent d’ordinaire, elle n’en était pas moins pour lui une cause de ruine. Des appointements doubles des siens n’eussent pas suffi aux menus frais des superfluités, telles que voitures, spectacles, parties de campagne, toilettes, qui ne sont pour ces femmes que le nécessaire. Il s’était encore endetté pour des sommes assez fortes. Cette fille lui avait tourné la tète à force de beauté et de coquetterie. Elle n’apparaissait pas dans un bal, qu’elle ne fût ausitôt entourée de courtisans et assaillie des offres les plus brillantes. Mon pauvre frère l’aimait à être fou, à en avoir le vertige. Une jalousie effrénée lui donnait l’impatience de la posséder seule. Elle consentit, dans une heure de générosité, à ne plus puiser l’or dans toutes les bourses et à borner son luxe aux ressources de mon frère. La gène ne tarda pas à se faire sentir. Elle poussa l’abnégation jusqu’à faire de l’argent avec une partie de ses bijoux et de ses robes. Mais son sacrifice, auquel elle n’entrevoyait plus de terme, ne tint pas devant les appréhensions d’une fin de mois. Elle avait des billets à payer, elle devait trois termes dans sa maison, il lui fallait de la toilette, etc., etc. a A moins de mille francs sur-le-champ, dit-elle un jour, je me trouverai demain sur la paille. » C’était pour mon malheureux frère un ordre d’apporter cette somme ou de ne plus revenir. En proie au désespoir, il passa toute la nuit à chercher la solution d’un problème impossible, et finalement se résolut à

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une action dont sa passion frénétique lui cachait l’indignité.

Depuis près de trois ans que Théodore était caissier, son paiTain, qui avait en lui une confiance sans bornes, avait à peine parcouru les livres deux ou trois fois. Mon frère, dans sa fièvre, calcula qu’il lui serait facile de distraire mille francs de la caisse et de les y remettre en moins de six mois, sans qu’on s’en aperçût. Bailleurs, en admettant une découverte prématurée du déficit, les prétextes affluaient à son esprit pour en donner des raisons acceptables. Il avait été trompé dans tous ses calculs. D’une part, la femme prit les mille francs et disparut; de l’autre, vers le même temps, son parrain, qui était désœuvré, eut la fantaisie de constater l’état de la caisse et des livres. Théodore était absent. La surprise du patron à la fin de son travail, l’impatience avec laquelle il attendit le retour de son filleul et l’air mystérieux dont il l’appela dans son cabinet furent parfaitement remarqués des commis. La scène fut longue et terrible. Mon frère, incapable de soutenir un mensonge, avoua tout. La honte et le remords le jetèrent aux genoux de son parrain. Des sanglots plein la gorge, le visage ruisselant de larmes, il le supplia longtemps de ne pas être sans pitié. 11 montra qu’il comprenait l’étendue de sa faute; il jura qu’aucun châtiment n'approcherait de celui que le souvenir de son action lui infligerait perpétuellement. L’indiguation et la colère de son parrain s’apaisèrent peu à peu devant la sincérité et la profondeur de ce repentir. Il voulut bien

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ne pas le chasser et tenir son déshonneur secret ; seulement, après avoir réfléchi un moment, il lui dit de l’air d’un juge : « Vous comprenez, monsieur, que vous ne pouvez plus rester à votre poste. Vous ne devez plus être que ce que vous étiez en entrant ici, un simple commis aux appointements de mille francs. Vous cesserez, jusqu’à nouvel ordre, démanger à ma table et de passer vos soirées chez moi. Voyez si cela vous convient. » Théodore tout en larmes ajouta : « J’ai à la fois perdu mon avenir et empoisonné pour toujours ma vie. J’étais presque l’égal de mon parrain, et me voilà redescendu au dernier rang. Pour comble de honte, mes camarades, qui ont de vagues soupçons, me marquent du mépris et s’éloignent de moi. Ils ne parviendront pas d’ailleurs à me mépriser autant que je le fais moimême. Plaise à Dieu que j’aie la force de supporter une aussi horrible existence ! Je pourrai obtenir mon pardon d’autrui, mais je ne l’obtiendrai jamais de ma conscience. »

Haletant, foudroyé, j’écoutais mon frère et je m’oubliais. Quand il eut fini, deux désespoirs au lieu d’un me lacéraient et me rouaient. J’étais saisi d’épouvante à l’aspect de ces deux destinées qui s’obstinaient à se dérouler parallèlement. Je commençais à me croire voué au malheur, et je pensais que mon frère l’était sans doute aussi, et cette idée attisait encore le foyer qui me brûlait la poitrine. Théodore songea à me demander ce que je lui voulais. 11 était au moins inutile d’ajouter mes souffrances aux siennes. Je lui répondis

que je l’avais fait venir simplement parce que j'éprouvais le besoin de le voir. J’essayai de relever son courage, et je le quittai. J’étais déjà la proie d’une nouvelle espérance.

En deux enjambées je fus dans la rue où demeurait ma sœur Augustine. La boutique était fermée. Pour avoir une idée de ma nuit, il faudrait supposer une chose impossible, un homme, par exemple, suspendu douze heures par les ongles au-dessus d’un gouffre de quatre ceuts pieds. Au matin, je me précipitai dans la boutique de ma sœur. L’établissement s’était à ce point agrandi que deux garçons étaient devenus nécessaires. Ma sœur était au marché avec sa bonne ; son mari dormait encore. À l’heure où j’y retournai, mon beau-frère me dit que sa femme était en visite chez une voisine malade. L’aiguillon de mille guêpes me piquait le cœur. Enfin je joignis Augustine. Il était midi passé. Je la priai de venir avec son maridans l'arrière-boutique. Là, d’une voix altérée par l’angoisse, je leur racontai succinctement ce qui m’arrivait. Je n’omis qu’une chose : la condition honteuse de ma maîtresse. A peine eus-je dit que les trois ceuts francs de mon patron m’avaient été volés, que ma sœur s’écria : « C’est un mensonge ! » Pc blanc je devins rouge, a Augustine, dis-je avec une colère contenue, je n’ai j’amais menti qu’une fois, et tu devrais te rappeler à quelle occasion. » Ce fut au tour de ma sœur à rougir. Mais elle se remit promptement.

« Je croyais que c’était Théodore, » balbutia-t-elle. «Peu importe 1 Qu’est-ce que tu veux? — Que vous me

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prêtiez trois cents francs. — Nous ne les avons pas. — Songez-y, dis-je avec une énergie où il y avait de lu peur et des larmes, il s'agit pour moi de la prison et d’un déshonneur qui rejaillira sur vous 1 — Tous nos fonds sont placés, répondit froidement ma sœur; nous n’avons pas cent francs à la maison. — Vous n’emprunteriez pas pour me sauver de l’infamie ! m’écriai-je les poings sur mes tempes. — Repasse dans quelques jours, nous verrons à te faire cinquante francs. — C’est trois cents fraucs qu’il me faut, et tout de suite 1 — Oh! alors, va les chercher ailleurs. » Je doute qu’un homme, quel qu’il soit, puisse jamais avoir autant d'éloquence, de chaleur et d’âme que j’en eus, moi, durant les deux heures qui suivirent. J’eusse réussi à convaincre et à faire pleurer un tigre. Mais il est des parents à côté de qui les hyènes auraient des entrailles. Autant eût valu m’adresser aux ossemens d’un sépulcre. Son mari, moins impitoyable qu’elle, se laissait toucher par mou désespoir. Elle figea sa pitié d’un regard. Je fus sur le point de lui rappeler qu’elle avait eu dix mille franc3 de mon père, quand nous n’en avions pas eu un sou. Je compris, à son visage, que je ne ferais que l’irriter inutilement. D’ailleurs, une espérance ne s’évanouissait pas plutôt en moi, qu’une nouvelle y renaissait.

J’avais perdu un temps précieux. 11 était peutêtre déjà trop tard. Je courus chez celle de mes tantes qui tenait le magasin de confiseur. Je la connaissais à peine; mais elle avait la réputation d’être sensible et généreuse. Admirez le génie du malheur.

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quand il a juré d’écraser un homme! En entrant dans la boutique, j’appris la plus désastreuse nouvelle : ma tante et ma sœur étaient absentes ; elles étaient parties la veille même pour assister aux noces d’un parent éloigné qui demeurait dans l’Aube ; elles ne reviendraient pas avant trois semaines au plus tôt. A ce dernier coup, je fus pris d’une terreur comparable à celle de celui qui se noie. L’esprit voisin de l’égarement, je fis en quelque sorte le tour de moimême, espéi’ant encore découvrir une corde à laquelle je pourrais m’accrocher. Si je me fusse senti coupable, je n’eusse pas balancé à recourir au suicide. Mais mourir quand une accusation de vol pesait sur moi, c’était me condamner moi-même, cela était impossible. J’allai chez mon maître; j’eusse dû commencer par là.

« Ah! vous voilà, fit-il d’un ton goguenard, je vous croyais mort. Votre signalement est déjà chez le commissaire de police. » Je manquais d’air, j’étouffais, mes genoux se choquaient l’un contre l’autre. Forcé de reprendre haleine à chaque syllabe, du ton d’un homme qui bégaye, je lui appris le vol dont j’avais été victime. « Certes, dit-il, vous avez mis du temps à m’apporter cette nouvelle. » Je justifiai mon retard par les démarches que j’avais faites en vue de parfaire la somme qui m’avait été volée. « Me rapportez-vous au moins mon argent? me demanda-t-il. — Non, dis-je ; mais je viens vous offrir de travailler sans toucher un centime jusqu’à concurrence de trois cents francs. » Cet homme, d’ail-

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leurs, plein de probité, je l’ai dit, était féroce dès qu’il était question d’intérêt. « Peuli ! marché de dupe, s’écria-t-il; vous pouvez tomber malade et mourir. Qui me payera alors? D’ailleurs, reprit-il, qui me dit que vous n’avez pas mangé cet argent? Vous vivez avec une fille. Je vous ai prévenu.» Je parlai de mon tort comme d’un crime et lui jurai de renoncer pour jamais à cette créature. « Il fallait venir tout de suite, fit-il avec impatience. Maintenant il est trop tard. Vous êtes cause que j’ai eu un billet protesté. C’est un crédit de trois mille francs que vous me faites perdre. Puis, je donnerais un bel exemple à mes ouvriers ! Ce qui est fait est fait. Allez voir le commissaire. Faites-lui votre déposition. »

Dans l’gnorance du piège qu’il me tendait, et d’ailleurs ne songeant pas à fuir, j’allai le lendemain chez l’officier de police. Au préalable, il me demanda mon nom. Je le lui dis. Il lut un papier qui était sur son bureau. « Vous arrivez à propos, me dit-il ; j’allais vous faire chercher. » 11 reprit, après avoir parcouru de nouveau le papier : « Vous vivez avec une fille. Vous avez volé trois cents francs à votre maître. » Je m’élevai avec énergie contre cette accusation. Il m’écouta volontiers. A la suite d’un assez long interrogatoire, il fit comparaître ma maîtresse devant lui, et nous confronta. Les explications que nous lui fournîmes l’un et l’autre ne lui parurent pas satisfaisantes, car il nous annonça qu’il se voyait dans la nécessité de nous maintenir en état d’arres-

lation. Je fus conduit entre deux agents au dépôt de la Préfecture...

Je compris que je n’avais plus qu’à me recommander à la miséricorde de Dieu. J’étais pris dans un engrenage qui me semblait à moi ce que la meule du moulin est au grain de blé. Plongé dans une sorte de prostration léthargique, j’obéissais en machine aux gens au pouvoir desquels j’étais. Je n'avais plus de larmes dans le corps; mes fibres étaient détendues et molles ; ma faculté de souffrir même était comme usée. J’eus pourtant un moment de réveil et d’espoir. Ce fut quand un avocat, nommé d’office, vint me visiter dans ma prison. Il m’invita à lui conter mon affaire. Assis sur un banc, les jambes croisées l’une sur l’autre, les yeux fermés, il ne cessa pas, pendant que je parlai, d’agiter les pouces circulairemeut en sens inverse. Il m’interrompit enfin, pour me dire, en clignant de l’œil, d’un air narquois : « Oui, oui, je vois ce que c’est. Loin d’ètre l’auteur du vol dont on nous accuse, nous soutenons qu’on nous a volé. Ça n’est pas neuf, mais ça réussit encore quelquefois. Il y a espoir. » Le visage de cet homme ne respirait que la sordidité. Il était déjà vieux et entièrement chauve. Sa lèvre inférieure formait une saillie en cuvette où son nez rouge, long et mobile comme une trompe, semblait guetter deux ou trois dents noires. Son gros œil bleu pâle, à fleur de tète, et ses oreilles plates, comparables à des coquilles d’huîtres, achevaient d’en faire un personnage de cauchemar. Eh

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bien ! à cette heure je l’envisageai avec cet enthousiasme qui doit transporter une sainte à la vue d’un archange. « Sauvez-moil m’écriai -je, et ma reconnaissance sera éternelle! — Hum! fit-il, avez-vous des parents ou des amis? » Sous la menace du plus cruel supplice, je n’eusse pas nommé mon frère. « Non, monsieur, di6 je. — Avez- vous de l’argent? » A mon embarras, il sc hâta d’ajouter : « Ce n’est pas que je vous en demande. Mon dévouement est gratuit. Votre affaire n’est pas mauvaise. Nous obtiendrons le minimum. »

Je retombai dans un morne accablement.

De l’instruction du juge, de mon entrevue avec mon défenseur, il résulta que le jour des assises me surprit livré aux plus sinistres prévisions. Or, j’en ai acquis la triste expérience, le mal qu’on pressent arrive plutôt que le bien qu’on souhaite. D’ailleurs, après avoir entendu le réquisitoire du procureur générai et la réplique de mon avocat, j’avoue que si j’eusse été juré, mon esprit eût été fort perplexe. Vingt arguments se dressaient contre moi. J’ étuis un suppôt de mauvais lieux. J’avais pour concubine une fille publique. Ce n’était pas la première fois que je m’asseyais sur le banc des accusés. J’avais déjà subi une condamnation pour avoh*, dans ma fièvre de faire le mal, brise la jambe d’un père de famille resjetable. Je ne pouvais m’en tenir là. Le mal engendre le mal. Une fois engagé sur l'échelle du crime, il faut descendre tous les échelons. Quand ou vit dans le désordre, quand on n’a plus d’autres lois que ses

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mauvaises passions, les ressources ne tardent pas à manquer, on a recoins an vol. C’est ce que j’avais fait. Le surnom de Glorieux que j’avais reçu dans les ateliers n’indiquait-il pas eu moi cette vanité excessive qui pousse à tous les crimes? A une première faute j’avais trouvé des juges indulgents. Je n’avais point été touché de cette magnanimité de la justice. Par la récidive, je scmblais avoir hâte de'prouver que j'étais incorrigible. On ne saurait, sans péril pour la société, ménager ses infatigables ennemis. Il fallait une répression sévère, etc., etc. Que pouvait répondre à cela un homme qui ne m’avait pas écouté? Rien, sinon des mensonges ou des lieux communs rebutants. En effet, il raconta une vie qui n’était point la mienne, et se jeta dans des considérations banales qui ne se rapportaient nullement à moi. Ce fut avec une stupéfaction voisine du désespoir que je l’entendis, lui, mou défenseur, déclarer que du reste j’avouais noblement ma faute , et que j’en marquais un profond repentir. Au lieu d’invoquer l’impartialité ' de la justice, il me recommandait comme un coupable à la pitié des juges. J’eus envie de me lever et de me défendre moi-mème. La honte et la douleur me clouèrent sur mon banc. Je m’entendis condamner, et des circonstances atténuantes furent admises, à cinq années de prison et à dix ans de surveillance. Ma maîtresse, ou du moins la femme qui l’avait été, car elle ne l’était plus, fut acquittée.

Jouet incessant des ruses de je ne sais quelle puis-

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sance, il ne suffisait pas que je fusse déchiré de blessures, il fallait encore que je vécusse avec mes plaies. Mon cœur n’était pas plus tôt comblé de souffrances et près de déborder, qu’une main invisible y pratiquait, pour ainsi dire, une incision par où il se désemplissait. Ainsi, à force de souffrir, j’en étais venu à croire que je ne pouvais pas être^>lus malheureux, et, à cette croyance, j’étais résigné. Je n’en devais pas moins acquérir la certitude qu’il n’est pas d’homme si malheureux qui ne puisse le devenir davantage. A l’exemple de beaucoup de gens, j’avais jusqu’alors nagé entre le bien et le mal, non parce que j’étais foncièrement vicieux, mais par peur de devenir un saint. Je présumais qu’une fois le pied dans la voie des scrupules, on ne peut plus x'etourner en arrière, et que, d’exigence en exigence, on arrive à une perfection relative qui exclut tout bonheur. Sans me douler qu’en cet état on puise un calme qui supplée largement aux joies méprisables qu’on perd, j’étais actuellement résolu à dépouiller le vieil homme, et cela avec d’autant plus d’àpreté, que, comparable au maladroit qui casse tout ce qu’il touche, il semblait que je fusse incapable de remuer sans faire mal. J’ajouterai que la disproportion révoltante entre ma faute et le châtiment qu’on m’infligeait, m’inspirait des sentiments de victime et me causait une sorte de volupté âcre. Sous l’influence d’une exaltation de martyr, j’éprouvais le besoin impérieux de ne pas justifier à l’avenir même l’apparence d’un reproche. Ma destinée, il est vrai, devait

en décider autrement. Toujours est-il que ces dispositions me rendaient la vie de prison supportable. Je fatiguais graduellement la haine de mes compagnons de captivité qui cessaient de prétendre à faire mon éducation et à m’élever jusqu’à eux. Par mon assiduité au travail et ma soumission au despotisme des règlements, j’évitais les punitions et gagnais la bienveillance de mes gardiens. Aux lettres et à l’argent que m’avait adressés ma maîtresse, j’avais opposé inflexiblement le refus et le silence. Elle n’existait plus pour moi. S’il m’eût été possible d’avoir des nouvelles de mon frère et de le savoir heureux, j’eusse joui d’une tranquillité profonde...

Mon amour pour Théodore s’était accru en raison de la vivacité et de la profondeur de mes chagrins. Il était Tunique fil qui m’attachât encore à la vie. Vers la fin de ma détention, mon désir de le voir avait la violence d’une passion irrésistible. J’attendis l’heure de ma délivrance dans un état d’impatience dévorante, et je l’entendis sonner avec une ineffable joie. Interné dans le département du Loiret, après avoir reçu ma feuille de route, au risque d’ètre puni pour dévier de mon itinéraire, je marchai sans retard vers Paris. Mon dessein n'était pas d’aborder mon frère ; je voulais simplement, en passant, me rassasier de sa vue. Je rôdai à la nuit autour de la maison où il demeurait. Le hasard me favorisa. Je le vis bientôt sortir, et mon pauvre cœur battit violemment. Combien il m’en coûta de ne pas lui sauter au cou ! Je ne me contins que par un effort suprême 1

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Je le suivis avec mille précautions. Dès qu’il passait au droit (l’un magasin éclairé, je le regardais de tous mes yeux. 11 était pâle et amaigri, et semblait absorbé dans des peusées tristes. J’eusse donné de bon cœur les jours qui me restaient à vivre pour connaître le sujet de ses préoccupations... Tout à coup il s’arrêta devant la montre d’un marchand d’estampes. Un bec de gaz donnait en plein sur son visage et me permettait de le considérer à ma soif. Ce n’était rien encore. Ses yeux tombèrent sur un objet qui lui causa une émotion puissante, du moins je le jugeai ainsi à la contraction subite de ses traits et à la persistance de ses regards dans la même direction. A n’en pouvoir douter, j’aperçus même deux grosses larmes rouler dans ses yeux et glisser sur sa joue. Remué jusqu’au fond de l’àme, il me fallut savoir sur-le-champ le secret de ces larmes. Je fus suffoqué par un bonheur infini. Toutes mes douleurs s’évanouirent dans cette impression inénarrable. J’acquérais la conviction que ce qui faisait pleurer mon frère était précisément mon souvenir. La gravure qui l’émouvait si profondément représentait deux beaux enfants, blonds et bouclés, d’une ressemblance merveilleuse. Notre mère l’avait achetée jadis et l’avait apcrochée au pied de notre Ut, si bien que lé matin, en nous éveillant, la première chose qui frappait nos yeux était les enfants de cette estampe. Combien de fois, Théodore et moi, .n’étions-nous pas restés en contemplation devant ces deux gracieuses figures ! Ma jeunesse tout entière était dans cette image. Je

me revoyais dans les bras de ma mère, et je sentais ses caresses sur ma joue. Je ne fus plus maître de moi. Sans savoir comment, je me trouvai auprès de mon frère : « Théodore! » dis-je d’une voix éteinte. 11 se retourna. Nous tombâmes dans les bras l’im de l’autre. Nos deux âmes se confondirent dans une étreinte longue et passionnée...

Mon pauvre frère, à force d’ètre inquiet de moi, ne vivait plus. J’eus le frisson en apprenant qu’il avait fait des démarches pour avoir de mes nouvelles. Chose aussi singulière qu’heureuse, ma sœur Augustine ne lui avait point raconté mon aventure. La peur qu’elle devait avoir des reproches et de la colère de Théodore m’explique aujourd’hui son silence. J’en fus réduit à noyer ma vie dans des fables et à le rassurer sur mon compte au moyen de mensonges que le but innocentait à mes yeux. Il n’avait pas de motif pour être aussi discret. J’entrevis avec transport qu’il marchait rapidement à une complète réhabilitation et qu’il pouvait de* nouveau tout espérer de l’avenir. 11 était parvenu à rembourser intégralement son parrain. Celui-ci lui rendait sensiblement son estime et son affection. Il exigeait que son filleul recommençât de mangera sa table et de passer les soirées avec sa femme et sa fille. 11 était évident qu’il n’avait point abandonné son projet de le marier avec Hortense, et de lui donner sou établissement en dot. Par malheur, Théodore ne trouvait pas aussi aisément grâce devant sa propre conscience. Le remords de sa faute ne s’affaiblissait que lentement. En outre,

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ceux des commis qui en avaient été témoins, ne manquaient jamais, par jalousie, l’occasion d’v faire allusion et de la lui rappeler. L’un d’eux, entre autresqui avait été sous-officier dans un régiment de ligne, se conduisait en ennemi impitoyable. Querelleur, fanfaron, bien que réellement brave jusqu’à l’intrépidité, il avait toujours à la bouche quelque épigramme qui tournait à l’insulte. Théodore était impatient d’une telle existence ; il voulait à tout prix imposer silence à ces railleurs et se relever à ses propres yeux en s’exposant avec préméditation à un danger adéquat à une expiation décisive. Malgré mon désir de connaître le plan qu’il roulait dans sa tète, il me marqua la volonté de ne pas être présentement plus explicite. En revanche, il me promit de m’écrire. Prétextant les exigences de ma condition d’ouvrier, je lui donnai cette adresse: M. Joseph, poste restante ù Beaugcncy. Nous allâmes ensuite chez notre tante Thérèse. La bonne vieille, qui m’avait cru mort, faillit mourir de joie dès qu’elle m’aperçut. Elle me couvrit de caresses et de larmes, entremêlée s de reproches où éclatait la vivacité de sa tendresse pour moi. Je partis le lendemain pour le lieu de mon internement. J’emportais avec moi une provision de jouissances capable de suffire à bien des jours.

Il est d’autant plus malaisé au malheureux soumis à la surveillance d’ensevelir son passé que l’endroit où il séjourne a moins d’habitants. Trop de gens connaissent son secret, en supposant ceux à qui il a af-

faire incapables d’une indiscrétion, ses allées et venues périodiques dans les bureaux de la mairie ou de la préfecture finissent toujours parle traliir. Après avoir subi plusieurs fois, dans les ateliers, la honte d’entendre dire à mes camarades qu’ils ne voulaient pas travailler à côté d’un repris de justice, et celle d’être ignominieusement congédié par des maitres, je tâchai, eu vue de m’épargner ces affronts, à gagner ma vie par un commerce quelconque. Mais j’usai dans le colportage les quelques ressources qui me restaient. Je me fusse'fait scrupule, en ce moment, de m’adresser à Théodore, qui se privait du néeessajre afin d’éteindre plus tôt scs dettes. A tous mes malheurs, je joignis alors celui de faire la connaissance d’un misérable qui devait apporter sa part d’inlluence dans mou horrible destinée et me perdre irrévocablement. Cet homme, Piémontais d’origine, nommé Feretti, était uu industriel d'uue espèce singulière. 11 possédait sept ou huit orgues de Barbarie qu’il louait à ses compatriotes ou à des gens tels que moi. Flairant en quelque sorte ma misère, il s’attabla un jour vis-à-vis de moi, dans la salle d’une auberge où je logeais, à Beaugency. Trapu, avec un cou de taureau, les membres nerveux d’un Hercule, des cheveux noirs, épais, dans le désordre des rameaux d’un grenadier, de grands yeux durs, d’un brillant de bille d'agate, il avait une peau jaune et huileuse, des traits anguleux, et, par-dessus cela, un air sournois et méchant qui me le rendait trèsantipathique. Cependant la nécessité, plus forte que

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ma répugnance, me décida à nouer conversation avec lui. Je ne balançai pas à lui dire que la besogne n’allait pas et que je manquais de travail ; et, de son côté, il se bâta de m'offrir un de ses orgues. Tout en buvant, il me donna, dans son patois, quelques détails sur le métier. Je me couchai en proie à l’indécision. Le lendemain, il me renouvela ses offres. J’acceptai pour m’en repentir aussitôt. Au momeut de me livrer son instrument, il exigea mes papiers en garantie. 11 pressentit sur le- champ le motif de ma confusion et m’insinua que cela ne tirait pas à conséquence. J’en passai par où il voulait. Dès qu’il eut en main la preuve de sa conjecture, nn sourire atroce éclaira son visage, « Connu, connu, » fit-il. J’en conclus qu’au nombre de ceux à qui il louait des orgues, il en était de non moins infortunés que moi...

Quelques semaines plus tard, un soir, à la fin d’une journée de fatigues, le hasard mit un journal sous ma main. Tout à coup, un fait divers remua mes fibres à les briser. Je lus et relus :

«Une rencontre à l’épée vient d’avoir lieu, dans «le bois de Vineeunes, entre les sieuts Théodore F., «et Eugène T..., tous deux commis chez M. L..., «marchand de couleurs. Le sieur T... a reçu dans « la poitrine une blessure de la quelle il est mort peu « d’heures après. La justice informe. »

Je ne pus dormir de la nuit. Dans la matinée, j’allai à la poste. Mon pressentiment ne m’avait pas trompé, on me remit une lettre de mon frère.

J’eus bientôt le secret de ce duel. Le jour où je quittais Théodore, il préméditait d’exposer sa vie et de tenter le jugement de Dieu. C’est là ce qu’il m’avait caché. Il voulait pouvoir hardiment lever la tête ou mourir. L’ex-fourrier, son haineux ennemi, était connu pour un duelliste non moins habile qu’heureux. Il était constant qu’il avait eu de nombreuses affaires, et qu’il s’en était toujours tiré avec bonheur. A une insulte bien caractérisée, mon frère lui avait envoyé des témoins fermes dont il s’était assuré au préalable. Théodore m’écrivait avant la rencontre qui devait avoir lieu à midi, non loin de Saint- Mandé. Il confessait que, sans être lâche, il n’était point libre de terreur, et qu’en prévision des résultats présumables de ce duel, il avait passé une nuit horrible. Se sentant incapable de lutter contre l’habileté de son adversaire, il se regardait comme perdu, à moins d’un hasard providentiel. Bien qu’il doutât que la veillée d’un homme qu’on doit le lendemain mener à l’échafaud put être troublée par des tortures aussi poignantes, il eût souhaité que ce supplice volontaire fût plus cruel encore, puisque sa conscience devenait tranquille en raison de ce qu'il souffrait. Au cas qu’il lui arrivât malheur, il m’embrassait avec passion et me suppliait de lui pardonner. Le journal venait de me donner la deuxième partie du drame. Au rebours de son attente, il pensait être tué, il avait tué son adversaire. Mais qu’allait-il en advenir ! L’idée seule de le voir à la discrétion de la justice me terrifiait. Je

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lus vingt fois sur le point de rompre mon ban et de courir à Paris. Je vivais dans une anxiété intolérable. Une lettre de ma tante Thérèse me calma un peu. Théodore avait été blessé assez grièvement à l’épaule. Il était soigné chez sou parrain qui lui témoignait actuellement une affection plus vive encore que dans le principe. Le commerçant avait usé de tout son crédit pour obtenir que son filleul ne fût point inquiété. Il était convenu que Théodore se constituerait prisonnier la veille de l’ouverture des assises...

Cependant, mes rapports avec Fcretti devenaient chaque jour plus impossibles. Si j’eusse écouté la colère que soulevait en moi le ressentiment de ses injustices, je me fusse déjà nombre de fois disputé et battu avec lui. Il m’avait d’abord loué son instrument à raison de tant par semaine. Il prétendit bientôt être payé à proportion de mes recettes journalières. Par suite de ces nouvelles prétentions, il me restait à peine de quoi vivre. Il mit le comble à sa mauvaise foi au moyen de comptes d’une révoltante iniquité. Prétextant que j’avais endommagé son instrument, il exigeait tant pour le dégât et tant pour la réparation. Il lui arrivait encore de boire jusqu’à l’ivresse et de me faire solder sa dépense sous condition de m’en tenir compte, ce dont il ne se souvenait jamais le lendemain; et il ne souffrait même pas qu’on lui rappelât ses manquements odieux : aux premiers mots, il vous fermait la bouche par des jurons, des insultes et l’offre de

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terminer le différend à coups de poings. Mes compagnons tremblaient et courbaient la tète devant ce misérable. Quant à moi, m’avisant que l’heure approchait où je ne pourrais plus me contenir, je songeais sérieusement à me séparer de lui.

La servante de l’auberge où le plus habituellement nous prenions notre gite, était une grosse fille de campagne, honnête et serviable, dont le père était serrurier. Elle me marquait des préférences et passait fréquemment la soirée à causer avec moi. Mon chagrin de connaître Feretti et mon aversion pour cet homme n’avaient pu lui échapper. Dès qu’elle sut que je savais forger et façonner la grosse serrurerie, elle songea à sou pèic et me dit qu’il pourrait probablement me donner de la besogne. Je 11e balançai pas un instant. Je réglai avec Feretti et lui demandai mes papiers. J’usai d’une infinité de précautions dans la crainte de l’irriter contre moi. Tout en lui confiant que j’étais décidé à changer d’état, je feignis de l’indécision au sujet de ce que j’allais entreprendre, et tâchai à lui faire croire que je redeviendrais sou employé au cas où j’échouerais. Nous nous quittâmes en apparence bons amis. Six semaines s’écoulèrent. J’étais aussi satisfait de mon nouveau patron que lui l’était de moi. Je ne pensais pas pouvoir être jamais heureux, mais encore espérais-je un repos analogue à celui de la tombe. Qu’on juge de mon désespoir, quand un matin, en entrant dans l’atelier, je vis le serrurier venir à moi d’un air embarrassé et me dire : « Mon

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garçon, voici ce que je vous dois. Prenez vos cliques et vos claques, et allez-vous-en. J’en suis vraiment fâché, parce que vous avez du cœur au travail; mais, eu définitive, je ne peux pas garder un repris de justice dans ma maison. #

Je sortis abîmé sous le poids d’une douleur immense. Je ne tardais pas à savoir d’où me venait ce coup. La fille du serrurier, que je rencontrai peu après, m’apprit d’un air désolé que Feretti avait vu son père. Cet homme que rien ne pouvait émouvoir, qui faisait le mal pour le mal, m’avait aperçu à la forge, en passant, et avait résolu froidement de me faire chasser. Cette nouvelle infamie comblait la mesure. La rage m’emplissait l’âme et me jetait en proie à un désir irrésistible de vengeance. Tout entier à ce sentiment, incapable de réflexion, j’allai le soir à l’auberge. J’y trouvai Feretti attablé devant une bouteille de vin et occupé à faire ses comptes avec deux des pauvres diables qu’il exploitait. A peine entré : « Ce que vous avez fait, lui dis-je avec fureur, est lâche et infâme ! » Il essaya de jouer l’étonnement; mais dans ses yeux, sur ses lèvres éclatait une joie de bête fauve qui le trahissait. Je répétai mon premier dire en termes plus énergiques encore. « Ah çà 1 tu vas te taire ! me dit-il avec un sourire menaçant. — Vous avez beau être fort, m’écriai-je en fermant les poings, je ne vous crains pas ! venez! — A ton aise, mon garçon, » dit'Feretti. il se leva et ajouta: «Suivez-uous, vous autres, et venez apprendre comment on corrige les mauvaises

têtes ! » Accompagnés des deux individus présents, nous nous éloignâmes de la ville. En route, un pressentiment traversa mon àmc. J’en étouffai les lueurs sinistres, me disant : « Qu’ai-je à craindre encore ? Comment puis-je être plus malheureux ? » Et, de fait, la mort m’eùt été douce à côté de ce que je ressentais. Nous nous arrêtâmes à l’angle d’un sentier désert, borné d’un côté par un mur, de l’autre par une pente à pic qui, à une profondeur de cent pieds environ, aboutissait à la Loire. La lune nous éclairait en plein. On n’entendait d’autre bruit que celui du roulement de l’eau au travers des cailloux de la rive.

La lutte dura moins que le plus court récit. Sans dire un mot, nous tombâmes l’un sur l’autre avec une fureur égale des deux côtés. Nos poitrines, sous les coups, ne cessaient pas de rendre des sons mats. La haine dont j’étais animé décuplait mes forces. Feretti semblait étonné de trouver un aussi terrible adversaire. Il essaya plusieurs fois, mais sans succès, de me jeter à terre ou de me prendre à bras-le-corps. Loin d’avoir raison de moi comme il y comptait, il comprit au contraire qu’il allait succomber. Écumant de rage, il tira sournoisement son couteau de sa poche. Aux clartés de la lune j’aperçus subitement la lame qui arrivait en droite ligne à ma figure. Je détournai le coup. A cette perfidie nouvelle, je perdis la raison. Je fis deux pas en arrière et m’armai également. J’étais absolument hors de moi-mèiûe; un gouffre de feu ne

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m’eùt point arrête. « Traître, assassin, m’écriai-je entre deux respirations, malheur à toi! » Et je me ruai sur lui. Le combat devint sauvage; nos visages meurtris ruisselaient de sueur et de sang. L’un et l’autre, libres même de la peur d’être atteints, nous frappions à tort et à travers. Tout à coup, Feretti tomba en poussant de vrais rugissements. Se tordant à terre dans les convulsions, il criait de toute la puissance de ses poumons : « Au meurtre ! ab ! au meurtre ! » L’écho redisait au loin ce cri formidable. Je remarquai seulement alors que nos témoins n’étaient plus là. Je m’approchai de Feretti. Il agonisait dans une mare de sang. Je recouvrai la raison. .y.

Froid autant qu’un marbre, plus fort actuellement que le destin qui ne pouvait plus rien contre moi, il ne restait debout en mon aine que celte idée fixe : voir mon frère une dernière fois et connaître son sort; après cela, ma vie appartiendrait à qui voudrait la prendre. Je m’enfuis donc, mais avec le sang-froid d’un homme maitre de lui-même. Calculant que mon signalement ne tarderait pas à être transmis dans tontes les directions, je ne me bornai pas à ne marcher que la nuit, j’évitai encore les routes et les lieux fréquentés. Je me nourrissais de fruits et de racines, et je dormais le jour dans les fourrés ou derrière une haie. Diverses fois, côtoyant des fermes, à l’appel des chiens qui aboyaient contre moi, je fus inquiété par des coups de fusil. Mes forces n'eussent pas suffi à un tel voyage si mon

insToir.us éj:oi;va.nt:.s

corps n’eût été en quelque sorte électrisé par ma passion fraternelle. A cause des détours et des chemins de traverse que je pris, j’allongeai mon voyage au moins de trente lieues. Je tombai chez ma tante Thérèse à demi mort de fatigue. La bonne vieille, quoique j’en eusse, m’ayant pris la tète A deux mains pour me mieux voir, pensa s’évanouir à ma lividité et aux ravages causés dans mes traits. J’endormis ses inquiétudes avec des contes. Klle m’apprit que Théodore devait être jugé le lendemain.

Perdu au sein de la foule qui remplissait le local de la Cour d’assises, je vis successivement les jurés et les juges s’asseoir à leurs places respectives. Mon frère entra, soutenu, d’un côté, par son défenseur, de l’autre, par son parrain. Il était excessivement pâle et avait un bras en écharpe. Ce procès fut d’un bout à l’autre un véritable triomphe pour lui. Je lus presque aussitôt son acquittement dans les yeux des jurés. Les témoins furent unanimes pour rendre justice à ses sentiments de modération. Il fut constaté que Théodore, d’ime force médiocre à l’épée, s’était trouvé vis-à-vis d’une soi te de spadassin, redoutable à cause de son habileté et de son assurance. Le parrain de mon frère vint en outre déclarer que la victime avait longtemps persécuté son filleul, à l’occasion de bruits qui n’avaient aucun fondement sérieux. Il ajouta qu’il prisait à ce point le caractère, la probité, la conduite, l’intelligence de ce même filleul, qu’il lui destinait sa fille et son établissement. Il ne pensait pas pouvoir trouver un jeune homme

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