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EXTRAITS

DES RAPPORTS D’i'N AGENT DE POLICE

Paris, 10 novembre 1845.

Conformément aux ordres que vous m’avez fait l’honneur de me transmettre, je suis allé, le 29 du mois dernier, vers cinq heures du matin, me mettre en faction au débarcadère du Nord. Une pluie battante, obstinée, faisait de chaque rue une petite rivière. J’eus quelque peine à découvrir mon homme dans la mêlée des voyageurs. Il avait à la main un paquet assez lourd, enveloppé dans un morceau de lustrine de couleur cendre et noué avec une sorte de ceinture étroite en laine verte, à boucle. Du signalement qui m’a été remis, ce paquet est peutêtre la seule chose désignée scrupuleusement, car, pour ce qui est de l’individu lui-même, monsieur l’employé aux passe-ports a fait son portrait bien

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à la diable. On m’a pourtant affirmé que ce monsieur est peintre. Après cela, vous me direz qu’une plume n’est pas un pinceau. Je ne saurais trop m’appesantir là-dessus. Dans nombres d’affaires, quand le succès ne répond pas à notre zèle, on nous taxe d’incapacité, tandis que, la plupart du temps, il ne faudrait s’en prendre qu’à la négligence de ces messieurs. Il me semble essentiel de mettre sous vos yeux ce signalement dérisoire :

« Agé de trente ans. — Taille d’un mètre 70 centit> mètres. — Cheveux châtains. — Front découvert. — » Yeux bleus. — Nez moyen. — Bouche moyenne. — j> Barbe noire. — Menton rond. — Visage ovale. — » Teint uni. — Signes particuliers, néant. »

Sans parler du nom qui s’orthographie Hégésippe Vannier et non pas Vanier, de deux choses l’une, monsieur, ou celui qui a tracé ce portrait est aveugle, ou il a prétendu se moquer de l’administration. Nonobstant le paquet précité, j’avais encore l’esprit fort perplexe. Pendant que le dit Hëgésippe attendait la fin du déluge à l’extrémité de la galerie est, je l’ai soigneusement dévisagé, et cet examen m’a mis hors de moi. Il faut que vous sachiez que les cheveux sout noirs et non châtains , que l’œil est gris et point du tout bleu ; que la bouche et le nez sont plutôt grands que moyens. Mais ce qui notamment est à mettre sous verre, est l’épithète noire appliquée à une barbe qu’on prendrait, ma foi, ou

je suis borgne, pour des copeaux de palissandre. J’ajouterai que mon indignation a été sans borne, quand j’ai aperçu au front du sieur Vannier, qui s’est décoiffé un instant, une cicatrice de la grandeur d’un haricot. Comment donc, aux signes particuliers, monsieur l’employé a-t-il écrit néant avec les plus beaux parafes de sa plume? Ces inqualifiables inexactitudes n’allaient à rien de moins qu’à me faire commettre une bévue, et partant à me valoir une semonce de mon chef. D’honneur, je me serais démis, n’eussent été mes devoirs dont je suis esclave et ma passion pour l'état auquel je me suis t oué.

Mais il me tarde de vous parler des mesures que j’ai prises eu vue de parvenir directement et promptement au but que vous m’avez indiqué. Je crois avoir surpassé en conception mes plus célèbres confrères et avoir vraiment reculé les bornes de l’art.

Le sieur Vannier, en retard de trois termes, n’est revenu de voyage que pour recevoir un congé dans les règles. Mou étoile a permis qu’il y eût, à côté de la nouvelle chambre récemment louée par lui, un cabinet qui n on est séparé que par une cloison assez mince. J’ai tout d’abord conquis los bonnes grâces du concierge par un denier à Dieu de einq francs. Gel homme ne voulait rien moins que me faire Hiistohe secrète de tous les locataires de la maisou. Je n’en demandais pas tant. J’ai visité le nouveau logement de Vannier avec la plus scrupu-

leuse attention. Cette chambre est petite et obscure; la fenêtre en est basse. Des poutrelles produisent au plafond une série d’entrevous pleins d’ombre. Toutes ces remarques cadraient ou ne peut mieux avec le projet que je roulais dans ma tète.

L’enthousiasme ne me permettant pas un moment de délai, je suis arrivé le lendemain avec un coucher complet, des chaises, un fauteuil, une table et les outils nécessaires à l’édilication de mon chefd’œuvre. J'avais parfaitement observé la veille que le plafond uni de mon cabinet (ce cabinet est une annexe récente) était plus élevé que celui de la chambre de mou futur voisin. Juché sur un échafaudage construit avec ma table et une chaise, je pratiquai, à l’aide d’un vilebrequin, un trou juste à la jonction du plafond et du mur de la chambre de mon homme. Cette ouverture, grâce à mon coup d’œil, se trouva précisément entre deux poutrelles, dans un endroit où ne pénètre jamais le jour. Je l’arrondis en entonnoir au moyen d’une fraise, et j’y appliquai mon œil. Je constatai avec une joie indicible que je voyais l’intérieur de Vannier, non moins bien que si tout mon corps s’y trouvait.

Illuminé en quelque sorte par ce premier résultat, je poursuivis ma tâche qui n’était qu’à demi faite. J’eus recours à un ferblantier auquel je fis confectionner un petit tube dont le modèle m’était inspiré par les connaissances que j’ai puisées aux cours de la Sorbonne. Je n’eus pas plutôt cet instrument entre les mains que je courus à mon cabinet. A la

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même cloison, tout près du premier trou, je perçai sinueusement une ouverture du diamètre de mon tube, destiné dans ma pensée à remplir les fonctions d’un tuyau acoustique. Je fus contraint de 'méprendre à diverses reprises. Vannier, emménageant ses livres petit à petit, ne discontinuait pas d’aller et de venir. Puis, des outils d’une forme insolite me devenaient indispensables. Ma patience et mon courage eurent raison de tous les obstacles. Il ne s’agissait plus que de me livrer à une épreuve décisive et de savoir en fin de compte. si j’avais plus de vanité que de mérite. Mon plan fut non moins vite réalisé que conçu.

Je descendis dans la loge et dis au concierge que mon état exigeait le plus grand calme, que je craignais bien d’ètre troublé par mon voisin, et que finalement je désirais qu’il vint m’aider dans une petite expérience.

Il s’empressa de me.suivre.

Nous entrâmes d’abord chez Vannier où je m’assurai que mes deux ouvertures, situées dans un coin très-sombre, ne pouvaient pas s’apercevoir. « Restez ici, » dis-je ensuite au concierge. « Je vais m’enfermer chez moi. Vous parlerez d’abord à haute voix, puis d’un ton moins haut, puis bas, puis très-bas, enfin vous pousserez un soupir. » De là, j’allai à mon échafaudage et mis mon œil à l’ouverture. J’aperçus avec satisfaction le concierge qui, se promenant par la chambre, semblait supputer la valeur des meubles, et fouillait curieusement dans les pla-

cards. Cet examen lui arraelxa môme une assez vilaine grimace. « Y êtes-vous, monsieur? » cria-t-il tout à coup avec force. Puis, moins haut, selon mes instructions. « Hop! monsieur, entendez-vous quelque chose? » Enfin, d’un tou graduellement de plus en plus bas, il répéta sa phrase et termina par un gros soupir. Il va sans dire que, si je ne perdis aucun de ses gestes, je recueillis jusqu’aux plus légères inflexions de sa voix.

Avais-je raison de m’enorgueillir? A l’instar de l’araignée, j’ai tramé une si merveilleuse toile, que le plus imperceptible mouvement de l’ennemi ne saurait m’échapper. Pensez-vous qu’on ait jamais réalisé le moyen efficace d’entrer aussi avant dans une poitrine d’homme, dans sa cervelle, dans sa conscience? Je m’applaudis d’autant plus volontiers, que le sujet soumis à mon analyse, soupçonné, à bon droit, j’en ai la coufiction, de pensées ténébreuses et de. projets coupables , est insondable comme la mer, discret comme la tombe, et semble se plaire à dérouter les yeux qui l’étudient. Ab ! il peut à l’avenir jouer au fin, s’enfermer à triple serrure, refuser au papier même l'apparence d’un aveu, se délier de ses plus intimes amis, même de sa maîtresse, je le dis avec orgueil : Je le tiens! il est ma chose! et j’aurai son secret, le cachàt-il dans son talon !

N. -B. Pour tout cela, loyer, denier à Dieu, pourboires, mobilier, outils, etc., j’ai à peine dépensé, en dehors de mon salaire quotidien, la modique

somme de ceut cinquante francs. Aussi, monsieur, compté-je que vous ue me refuserez pas te à quoi je tiens le plus au monde, votre estinje et vos suffrages, et que vous daignerez me continuer votre bienveillance.

Paris, 15 novembre 1643.

En attendant, monsieur, que l’ennemi déchire le voile qui cache à n’en pas douter bien des scélératesses, je vous donnerai, vaille que vaille, un aperçu de l’intérieur du personnage et quelques détails sur sa manière de vivre. J’y joindrai la copie d’une lettre dont j’ai eu communication au Cabinet en me prévalant de votre signature. N’étaient vos ordres précis qui m’astreignent à noter religieusement les moindres faits et gestes du sieur Vannier, j’eusse passé tout cela sous silence. Au moins, si le présent rapport manque d’intérêt administratif, aurez-vous un spécimen de l' excellence de mon engin, et une idée approximative des services qu’on est en droit d’en attendre.

La chambre, à peu près carrée, est légèrement lambrissée du côté de la fenêtre. Une couchette en fer est placée le long de la muraille qui me fait face, de telle sorte que, de mon observatoire, je vois mon homme fermer las yeux et les ouvrir. A la tète du lit, la tète est à ma gauche et regar de la croisée, se

voit une caisse noire dont il fait une table de nuit au moyen d’une planche encombrée de papiers et de livres. De mon côté, dans un angle, gît un pot à beurre que je devine au son qu’il rend, quand on y puise de l’eau. Je compte en outre deux chaises et une table grande comme la main , sur laquelle est rangé tout ce qu’il faut pour écrire. Mon ouverture est si savamment pratiquée que j’aperçois même, en imprimant à mes yeux la direction la plus perpendiculaire possible, les cordes et le ventre rouge d’un gros violon, accroché au mur qui nous sépare. Enfin, au pied du lit s’ouvre un placard dont les rayons sont chargés d’un tas de bouquins, de journaux, de papiers noircis et d’un peu de linge. Je crois bien que c’est tout le mobilier.

Il est jour à peine que Vannier se lève. Il fait son lit et balaye sa chambre ni plus ni moins qu’une ménagère. Je balance à continuer, tant la chose est hétéroclite. Il vide à demi sa fontaine dans un seau en zinc et commence une cérémonie à stupéfier des canards. Je vous certifie qu’il n’y va pas de main morte et qu’il n’a nulle crainte de s’user la peau. C’est chose nouvelle, près de moi, qu’une pareille rage d’ablution. Je ne me lave guère que les jours de barbe ; voilà bien vingt ans que je ne suis entré dans une rivière ou dans une baignoire, et je ne m’en porte pas plus mal pour ça. Il ne manque jamais ensuite de passer l’éponge mouillée sur tous les carreaux du plancher et de les essuyer avec une loque. Après quoi il s’habille et s’agenouille près de

son lit, pour réciter à mi-voix, les mains jointes et le nez en l’air, avec une ferveur hypocrite, capable de tromper le diable :

« Notre Père qui êtes dans les deux, etc. »

Cela fait, il s’assied à sa table et se met à écrire avec une sorte de lièvre. Je jurerais que ce sont des écrits incendiaires. Il suffît, pour s’en convaincre, de voir son excessive contention d’esprit, les plis de son front, ses yeux hagards et méchants, les mouvements convulsifs de sa plume qui écorche le papier, et l’espèce de rage avec laquelle il rature parfois ce qu’il vient d’écrire. Dans .ces moments, les veines de son front se gonflent à faire croire qu’elles vont éclater.

Vers dix heures, il ouvre son placard et en tire un pain de soldat, soigneusement enveloppé dans un linge blanc. Il en coupe une tranche, puise un verre d’eau, et déjeune. Je l’ai vu cependant compter et recompter plusieurs pièces de cinq francs. Enfin !... à la suite de cet étrange repas, il prend un livre et reste penché dessus jusqu’à midi, heure à laquelle il a coutume de sortir. Ce qu’il va ourdir dans les quartiers les plus éloignés, chez nombre de journalistes à juste titre suspects, je l’ignore encore; mais au moins peut-on présumer que les choses ne marchent pas à sa guise, car je constate que sa figure s’assombrit chaque jour davantage. Parvînt-il, au reste, à se composer un extérieur moins lugubre, que les. airs qu’il joue sur son gros violon suffiraient à trahir le désespoir qui l’étreint. Je vous avoue,

monsieur, que je n’ai jamais entendu geindre d’une façon aussi lamentable; on en sangloterait volontiers. Je préférerais quelque chose de sautillant; mais d’une âme aussi funèbre ne peut probablement sortir une plus agréuble musique.

Chose à peine croyable, monsieur, il dine aussi maigrement qu’il a déjeuné, avec un morceau de pain noir et un verre d’eau. Enlin, à la nuit, à la suite d’une nouvelle promenade, et après avoir dit son oraison du matin avec la même onction ridicule, il se couche et s’endort.

Voilà une fois pour toutes, sauf de rares exceptions, comment se partagent les jours de cet individu bizarre. Dans ces habitudes en quelque sorte sauvages, vous verrez comme moi. je n’en doute pas, une sourde révolte contre les coutumes sociales. La vie de cet homme, sa solitude, sa mélancolie, son mutisme, ses yeux de chat-huant, cachent, j’en suis convaincu, les plus sinistres projets. Aussi, ne douté-je pas que n’aie avant peu, grâce à mon observatoire, à vous révéler bien des choses importantes.

Je transcrirai ici la lettre dont j’ai parlé, laquelle est à l’adresse d’un certain Eugène Vachelot, actuellement en résidence dans une petite ville du pays de Liège.

« J’aurai donc la douleur de n’avoir jamais rien » d’heureux à t’écrire. Depuis mon retour ici, en » dépit d’une dépense énorme de courage, aucun » changement n’est encore survenu dans ma posi- » tion. Je serais tenté de dire, comme le Spiegelberg

» de Schiller : « Le courage augmente avec le dan- » ger, la vigueur avec la contrainte. Le destin veut » sans doute faire de moi un grand homme, puis- >> qu’il me barre ainsi la route. » Mais je lutte vainc- » meut contre la puissance des pressentiments qui » s’obstinent à troubler mon âme. Il est dans la vie » des hommes de ces accidents mystérieux et eu ap- » parence fatidiques qui bouleverseraient la tète la » plus solide. Récemment, je traversais le boulevard, » abùné dans mes rêveries, interrogeant les ténè- » bres de l’avenir, quand, tout à coup, cette parole » me fut glissée dans l’oreille : « Destiné à toujours » vèyétei\ o Je levai les yeux et considérai avec stu- » peur un homme qui marchait d’un air pensif et ne » faisait nulle attention à moi. J’en fus .presque » épouvanté. On le serait à moins. N’est-il pas ex- » traordinaire que dans Paris, où s’agitent deux » millions d’hommes peut-être, je me croise avec » un inconnu juste à l’heure où glisse entre ses dents » une phrase dont l’à-propos fait si nettement un » oracle à mou adresse? Sans doute, lu raison me » crie: Hasard! préjugé! Mais mon sentiment in- » tirne, malgré ma force de volonté, s’acharne à en » faire contre moi des instruments de torture. Par- » Ions d’autre chose.

» Tu dois te le rappeler, tandis que, tout heu- » reux, nous suivions en causant les rives de la » Meuse, plusieurs fois, comme par hasard, un nom » m’est venu aux lèvres, celui de Louise. Je u'atten- » dais que la moindre marque d’une curiosité bien

» légitime poui’ te dire les détails d’ime histoire que » j’ai hâte d’accorder à ta discrétion. Aussi bien, à » ne point mentir, est-ce ma consolation de parler » d’une enfant que j’aime, et qu’à cause de cela » précisément je dois m’abstenir de revoir.

» Son père et sa mère occupent la loge d’une » maison dont ils auraient jadis pu être locataires. » Note bien cela. Aubin m’y conduisit un jour, sous » le prétexte de divers tableaux que ces bonnes gens » conservent à titre de souvenirs de leur ancienne » aisance. Un spectacle navrant y prit sur-le-champ » toute mon attention. Une pauvre fille, renversée » sur une chaise longue, et à demi cachée sous les » plis d’un vieux châle, paraissait en proie à une » lente agonie. Sauf des taches rouges de mauvais » augure, son visage était d’une lividité de morte. » Ses yeux caves, cerclés de noir, étincelaient, ou » plutôt, flambaient de fièvre. Elle toussait par ins- » tant à se déchirer la poitrine. Ces ravages étaient » le résultat de rigueurs qu’elle s’était subitement » imposées sans raison connue. Loin de prendre » sein d’elle, dès qu’elle se sentait mieux, elle re- » cherchait de préférence des travaux grossiers et » fatigants, et répugnait à se nourrir. L’hiver, par » les plus grands froids, on la surprenait dans sa » chambre sans feu, marchant pieds nus sur le car- » reau. Le père et la mère, dont elle est l’unique » enfant, vivaient dans le désespoir. Louise, muette » à leurs questions et à leurs caresses, sans tenir » compte ni de leurs pi’ièrcs ni de leurs larmes.

» s’obstinait dans un genre de vie qui la tuait sùre- » ment et rapidement.

» Attiré par un intérêt invincible, je retournai » dans cette maison et m’appliquai à recueillir les » caractères de la maladie qui dévorait cette pauvre » fille. Dans ma passion de connaître son secret, je » ne me lassai pas de l’étudier. Elle fut bientôt pour » moi d’une transparence de cristal. 11 me fallut des » épreuves réitérées pour ne pas croire à une erreur. » Un orgueil sans mesure avait surgi soudainement » dans l’âme de Louise pour y causer des désordres » analogues à ceux d’un poison. Pour tout dire en » une fois, elle rougissait comme d’un crime d’èlre » la fille de concierges, et la honte et le dégoût de » son état s’étaient développés en elle à ce point » qu’elle avait résolu de se laisser mourir pour » échapper au désespoir de vivre dans une loge de » portier. C’est notre mal endémique d’aujourd’hui.

» J’entrepris de la guérir, ou mieux, de la res- » susciter. Nous nous étions senti tout d’abord de » la sympathie l’un pour l’autre. Sans paraître me » douter des idées fausses qui la rongeaient, je con- » duisis nos entretiens sur le terrain même de ses » préoccupations incessantes. Je m’aperçus que la » plupart des lieux communs sur ce sujet étaient » nouveaux pour elle. J’y joignis tout ce que pou- » vait me suggérer ma propre conviction. Je réussis » à la convaincre que la dignité est de tous Iss états, » et qu’il est toujours possible, pour peu qu’on le » veuille, de forcer le respect d’autrui. Je lui fis

» inexorablement sentir le côté ridicule de son dé- » sespoir et l’énormité de ses torts envers son père » et sa mère...

» Du jour où je la décidai à m’obéir, je la regar- )> dai comme sauvée. En effet, sous l’influence d’un » régime, le calme d’esprit et surtout la volonté » aidant, les symptômes alarmants disparurent et » elle reprit sensiblement des forces. Aujourd’hui, » elle est méconnaissable. Je voudrais que tu la » visses. C’est une belle jeune fille, svelte et élé- » gante, douée d’une physionomie expressive oii » brille un doux oeil noir qui ruisselle pour moi de » chastes tendresses. Le timbre musical de sa voix » produit sur mon oreille l’effet d’une caresse et me » remue jusqu’au fond de l’àine. Je ne connais pas, » en somme, de charmes féminins qui lui man- » queut. Je ne parie pas de ce qu’elle sait, car à » côté de ce qui est inhérent à elle, je regarde ce » qu’elle a acquis comme fort peu de chose. L’en- » thousiasme avec lequel je t’en parle, te dis assez » combien je l’aime.

» Mais se livrer bénévolement à unie passion qui » n’offre, si bien qu’on; cherche, la perspective d’au- » cune issue heureuse, me semblerait l’acte d’un » fou ou d’un malhonnête homme. Cette pauvre » tille se fanerait et périrait dans un milieu misé- » raide. Je me reprocherais à l’égal d’une lâcheté » insigne de la prendre pour femme avec la certi- » tude d’en faire une malheureuse. J’ai doue pris » le parti de la fuir. Je prétends qu’elle cesse gra-

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» duellement de voir en moi un personnage néces- » saire à son existence, et qu’elle ne m’aime, pour » ainsi dire, que sous bénéfice d’inventaire. Si mou » horizon daignait se rasséréner un peu; si, par » impossible, je cessais de me briser la tête aux » obstacles qui poussent sous mes pas, comme par » enchantement; si je pouvais enfin toucher au but » de cette ambition, pourtant si raisonnable, de ga- » gner ma vie à la sueur de mon front, nous au- » rions tout le temps alors de songer à te donner » une sœur qui t’aime déjà presque autant que moi- » même.

» Par malheur, mon avenir se borne présente- » ment à trente jours de vie assurée, et l’heure est » proche où il faudra prendre un parti décisif. » Pourvu qu’on n’exige rien de honteux, car alors » plutôt mourir, je suis au moins décidé à faire » tout, voire à donner la moitié de mon sang » pour conjurer cette fatalité qui semble me suivre » des yeux comme font les corbeaux un convoi de » morts. »

Pendant que j’y suis, monsieur je n’omettrai pas que V annier vit en société d’un chat d’une beauté surprenante, je veux dire d’une chatte angora aussi blanche que la neige. Elle a de grands yeux rouges, un musean rose arrondi à la manière d’un museau de lion, des moustaches énormes, au total, uu air bon enfant. Ses mœurs sont presque aussi singulières que celles de son maître. Je ne me rappelle pas 1 avoir encore entendue miauler. Elle dort en

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rond et file tout son saoul tant que Vannier garde la chambre, et profite de son départ pour aller rôder dans la maison, par les corridors et sur les toits. Mais à peine l’entend-elle rentrer, qu’elle accourt gratter à la porte. C’est tout au plus si elle vient de temps à autre se frôler le long des jambes de son maître pour en avoir quelques caresses.

• Je ne dois pas non plus oublier que je donne fréquemment des pourboires au concierge, que je suis au mieux avec lui et qu’il est entièrement à ma discrétion. Voir la note ci-jointe.

Paris, 20 novembre 1845.

Dans l’anéantissement où me plonge le désespoir de vous avoir aliéné, je me jette à genoux, monsieur, et vous supplie de m’accorder une grâce, celle d’en appeler au tribunal de mon chef et de lui épargner peut-être la commission d’une injustice. Ah 1 tout fier de mon merveilleux observatoire, il se peut bien que j’aie été un moment infatué de mon mérite et que ma chaleur de tète m’ait empiégé comme un sot. Mais Dieu m’est témoin que, pas une seconde, je n’ai cessé d’avoir la passion de l’obéissance passive et d’être relativement à vous ce que la bougie est au .souffle qui l’éteint. J’ai tant de regret à vous avoir déplu, que j’arracherais volontiers un de mes yeux pour expier mou oubli cacodémonique. Un sourire

de vous est plus doux à mon ùme qu’un rayon de soleil par un jour de pluie, et la foudre m’est moins redoutable qu’un de vos regards de colère. Ne doutez donc pas que je ne m’abstienne dorénavant de toutes réflexions personnelles , que je ne veille scrupuleusement sur mes écarts d'orgueil , et qiie je ne parvienne à devenir un modèle d’humilité et d’abnégation. Je prends l’engagement solennel de ne plus penser à l’avenir que quand il vous plaira de me le permettre.

Je notais des exceptions dans le régime que suit le sieur Vannier ; en voici une que j’ai assez habilement exploitée, bien qu’elle n’ait pas produit tout ce que j’en attendais.

Une ou deux fois par semaine, mon homme va le soir prendre son repas dans un cabaret, situé sur les boulevards extérieurs, et bien connu sous le nom de Maison verte. D’habitude, il s’attable dans un cabinet qui voit sur la cour, au fond de l’établissement. Quelques jeunes gens, trop orgueilleux sans doute pour se commettre avec le commun des mortels qui boit dans la salle d’entrée, fréquentent en cet endroit. Ces habitués, pour la plupart employés ou artistes, professent des opinions à ce point subversives, que j’ai cru sage, à une époque bien antérieure, de glisser parmi eux uu sous-agent chargé de tenir un journal quotidien de leurs faits et de leurs dits. Mous Hégésippe, en conscience, ne pouvait donc pas mieux tomber. Le hasard encore ici me favorisait.

Je signifiai l’ordre à mon agent d’accorder une

attention spéciale au sieur Vannier, et de tâcher, comme on dit, à lui arracher les paroles du ventre. Le sous-agent en question, sauf votre respect, est un pauvre diable que je suis parvenu, non sans mal, à dégrossir un peu, si bien qu’il comprend aujourd’hui, tant bien que mal, mes instructions et les exécute même quelquefois avec succès. Une chose que vous savez mieux que moi, monsieur, c’est que, dans notre état si difficile et si pénible, les hommes même médiocres sont rares, à fortioi'i les sujets capables.

Mon agent, grand gaillard, robuste et sanguin, qui zézaye un peu et porte des lunettes vertes, a réellement un extérieur impayable. Par malheur, il n’a guère autre chose. Pourtant, il manœuvra d’abord assez bien sa barque. A l’aide de détours adroits, il amena naturellement la conversation sur la politique. A cause d’un penchant décidé pour les logomachies et notamment d’une certaine faciüté à parler de tout sans lien connaître et sans même se comprendre, il réussit auprès de bien des gens à passer pour un homme érudit et profond. De Campauella passant à Spinosa, de celui-ci à Malthus, de ce dornier à Saint-Simon, Pierre Leroux, Louis Blanc et Proudhon, il s’échaufia par degrés et s’éleva finalement avec violence contre le gouvernement. Ce Vannier, monsieur, se méfierait du bon Dieu. Malgré l’air candide et convaincu de mon agent, il faut croire qu’il eut des soupçons, car toutes ces provocations à la révolte le laissèrent de marbre, et

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l’hypocrite, sans défendre le pouvoir, trouva moyen de n’en dire ni bien ni mal. C’était à perdre patience. Mon agent était plus rouge qu’un homard cuit, à ce point que le sang lui sortait par les yeux ; il s’agitait comme un démoniaque et faisait du bruit en respirant autant qu’un soufflet de forge. A une nouvelle observation de Vannier, il feignit ne pouvoir se coûteuir davantage. Se tournant tout à coup vers ce Vannier, et frappant du poing sur la table : « Ta, ta ! » lui criart-il du ton de la fureur, « vous êtes un obscuraut ! ! ! » Le croirez-vous, monsieur ? à cet air de furie et à cette injure, atroce, au dire de mon agent, le reptile se borna à hausser les épaules et à garder un silence absolu. Peu d’instants après, il sortit d’un air fort calme eu saluant chacun avecpolitesse.

Jusque-là, c’était bien. Voici qui n’est pas mal encore.

Un des assistants, nouveau venu en cet endroit, demande ce qu’était ce Vannier. Mon agent, encore tout furieux, coupa la parole à celui qui répondait, et s’écria avec ce parfait naturel qu’il me doit : « Peuli ! m’est avis que ça pou mût bien être un mouchard. — Oh 1 oh 1 » hasardèrent timidement quel ques voix. « Et si vous m’en croyez, » continua mon agent sans prendre garde à ces oh! oh! «la prochaine fois, nous le recevrons à coups de bâtons ! (Ce dernier trait ne manque pas de mérite. ) — Je crois, monsieur, que vous vous trompez, '> répondit un jeune homme.

La scène ne devait pas en rester là. Mon agent imbécile semblait avoir hâte de démentir ces premiers instincts de talent et de combler la mesure de son crétinisme et de sa lâcheté.

Quelques jours plus tard, Vannier retourna en ce lieu à une heure où mon agent n’était pas encore, venu. 11 est présumable qu’on lui apprit l’hypothèse injurieuse élevée contre lui. Mon agent, qui arriva peu après, remarqua qu’on l’accueillait avec un froid glacial. Il accrocha son chapeau à une patère et vint hardiment s’asseoir à la table et vis-à-vis du sieur Hégésippe. Mais, au même instant, celui-ci bondit avec une vivacité de tigre, devint plus blanc qu’un linge, ferma les poings, et, fixant sur l’agent cet œil cruel que vous savez, s’écria d’une voix étouffée par la rage : « Mouchard !!!...»

Il faut renoncer à comprendre ce qui suivit. Cette simple démonstration suffit à effraver mon lâche agent, lequel me disait de son air le plus bôtc : <x Monsieur, je ne suis pas capon, non, certainement. Mais, voyez-vous, quand j’ai vu cet œil bleu devenir noir, cette pâleur qui tournait au vert, et puis je reviens là-dessus, cet œil qui m’entrait dans la chair comme une vrille, et me poussait vers le mur avec une puissance irrésistible, ma foi, je l’avoue, je n’ai pu m’en défendre, j’ai eu une peur de diable, j’ai pris mon chapeau et je me suis sauvé. »

Et la table les séparait 1 et cet agent d’ailleurs est d’une force d’Hercule! et d’un coup de poing il écrasait ce serpent! Non, monsieur, quand la nature

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n’y est point, l’éducation ne saurait y remédier. Ou ne tirera jamais rien de bon d’un homme qui s’amuse à trembler devant des yeux de chouette. Mon mécontentement est inexprimable. Par suite de sa couardise, cet homme s’est brûlé dans ce milieu où il ne peut plus décemment reparaître. Je perds ainsi une occasion superbe de soulever un des coins du linceul sous lequel Vannier enterre ses pensées coupables. Par bonheur, je possède en mon observatoire un télescope miraculeux bien plus sûr, pour fouiller dans les replis son àme, que la meilleure sonde et le plus solide harpon...

Je ne clorai pas ce rapport sans faire au moins mention d’un incident de la journée d’hier, dimanche. Vannier a reçu un billet avec lequel il est allé au concert. J’ai pris une stalle au contrôle, et me suis placé de manière, à ne pas perdre mon homme de vue. Ah ! monsieur, quelle sotte musique on fait en cet endroit ! On n’y a pas exécuté, que je sache, un seul quadrille, et je ne me souviens pas qu’on y ait chanté ce qu’on peut appeler une romance. J’y ai pourtant entendu un brouhaha de Derviches tourneurs, disait le programme, d’un M. Beethoven, qui a failü me faire tourner comme un toton ou, du moins, me donner des étourdissements. Je ne saurais attribuer à autre chose l’agitation extraordinaire dans laquelle Vannier est sorti de là.

Les liras croisés sur la poitrine, il arpentait sa chambre de long en large. Des sons inarticulés s’échappaient de sa gorge. 11 se cachait la figure dans

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ses mains, puis la relevait brusquement vers le plafond, de l’air d’un homme qui n’a plus sa tète à lui. J'enregistre ses phrases décousues sans y rien comprendre.

o Quel homme 1... quel génie ! » s’écriait-il. « Et quelle destinée h.. Dire que des douleurs atroces et implacables étaient la source de ses inspirations I que sans le long et indicible supplice de sa surdité, il manquait peut-être de cette mélancolie sublime et consolante qui coule à flots dans ses compositions impérissables 1... »

Tout à coup, il est tombé à geuoux eu sanglotant, et s’est écrié, les mains appuyées sur son front : « O mon Dieu ! au prix de ees douleurs et de mille fois plus cruelles encore, que ne puis-je laisser de ces œuvres qui ébranlent toutes les âmes et font couler les larmes des yeux î...» A la suite de quoi, le visage encore tout mouillé, il a saisi sou gros violon et s’est mis à jouer dessus des choses qui m’ont tout doucement assoupi.

Paris, 2o novembre 184.".

Pour si gêné que je sois par la résolution que j’ai prise de m’effacer absolument, encore faut-il vous apprendre que la sténographie est un art auquel je. ne suis point étranger. Jaloux d’étendre mes connaissances, mes rares loisirs ont été employés à la

création et ù l’exercice de tout un vocabulaire de signes et d’abréviations, et cela avec un tel succès, que je suis parvenu a écrire presque aussi vite que la parole. Ou peut dire de mes rapports qu’ils sont de vraies photographies à la plume.

Aujourd’hui, à l’heure où Vannier a coutume de __ prendre son gros violon entre ses jambes et de lui faire suer des larmes, on a frappé à la porte d’une façon évidemment convenue. Vannier a ouvert tout de suite. Un nommé Aubin est entré. Cet individu aurait déjà pu se trouver au bout de ma plume, car le sieur Hégésippe a passé avec lui la plus grande partie du jour de son arrivée, et en a reçu déjà une visite. Mais je n’ai rien appris de compromettant sur son compte. Il est petit et peut avoir deux fois l’âge de Vannier, qu’il traite, au reste, d’une manière toute paternelle. Je me suis laissé dire qu’il était peintre en portraits. Sans perdre une seconde, je saisis ma planchette, garnie d’un encrier, de papier et de plumes, et l’œil au trou, l’oreille à mon tuyau acoustique, je m’apprêtai à noter religieusement ce que j’allais voir et entendre.

« J’ai vu Louise, » a dit le peintre... « Tout le temps de ma visite, elle n’a pas discontinué de me questionner sur vous. Elle s’étonne et s’inquiète beaucoup de votre indifférence. Tout me fait présumer qu’elle viendra ici, si vous n’allez pas chez eux. » « Pauvre lîllel » a fait Vannier d’un ton rêveur.

11 rêverait sans doute encore sans le peintre qui poursuivit...

Mes notes présentent ici une lacune que mes souvenirs ne suffisent pas à combler. Je les reprends à l’endroit où ma manche a cessé de boire l’encre fraîche, et d’en faire un effroyable barbouillage. C’est Vannier qui parle :

« J’aime la vie avec passion, » disait-il ; « ce que j’ai fait et ce que je fais encore chaque jour en est la preuve irréfragable. Je ne suis point poitrinaire, j’ai de la santé et des forces, et, quoi qu’en puisse penser un croquemort de ma connaissance qui, me voyant gai, demandait si j’étais ivre, la tristesse ne fait pas partie intégrante de mon caractère. »

II reprit haleine, et ajouta :

« J’ai eu jadis de l’ambition. A cette heure, elle est à mes yeux moins que du fumier; je ne prétends pas un fétu sur cette fumée enivrante qu’on appelle gloire. Vivre, vivre, mon Dieu! je ne demande pas autre chose, serait-ce au prix des plus rudes fatigues, voire à celui des travaux manuels. »

Le sieur Aubin penchait la tète et paraissait horriblement triste.

Montre en main, ils sont bien restés un quart d’heure sans rien dire.

« Ah ! mou ami, » reprit enfin Vannier, « l'étrange métier que celui des lettres ! (Quelles lettres?) De mes seules tribulations, je tirerais aisément un gros livre tout aussi effrayant que celui des sept cercles infernaux du Dante. Je pourrais à la fois vous faire pleurer et vous faire rire...

» Hier encore, j’ai eu l’inappréciable bonheur de

voir le propriétaire d’uu journal qui jouit de dix mille abonnés. Je me suis trouvé vis-à-vis d’un monsieur qui a la mine d’un valet de chambre, et qui m’a toisé d’un air insultant.

» — Monsieur, ai-je dit avec politesse, je venais vous offrir un petit travail qui, je crois, ne jurerait pas trop avec la nuance habituelle de votre excellent journal.

» — Monsieur, j’ai ma rédaction, je n’ai pas besoin d’articles...

» — Je n’ai pas, monsieur, ai-je ajouté, l’insolente prétention de me faufiler subrepticement parmi vos rédacteurs ordinaires. Je suis un passant. 11 se peut que, par hasard, j’aie fait quelque chose que vous jugiez susceptible de plaire à vos nombreux abonnés... Daignez seulement prendre connaissance de mon manuscrit...

» — Ce serait inutile, monsieur.

» — Voyez le titre, monsieur ; le titre dit beaucoup.

» — Vous perdez votre temps, monsieur: je ne veux rien lire.

» — Mais enfin, monsieur, dis-je encore, il se pourrait que je vous apportasse une chose curieuse, intéressante...

» — Vous m’apporteriez un chef-d’œuvre, monsieur, un chef-d’œuvre incomparable, que je ne le lirais pas davantage.

» Je restai confondu. Se redressant, il ajouta d'un air souverainement hautain et dédaigneux :

» — D’ailleurs, monsieur, il me faut des noms...

* Je lui tournai le dos. Dans le bureau qui précédait son cabinet, acajou et velours, je feuilletai un numéro de son journal, en vue de savoir ce que cet homme important entendait par des noms, i' y trouvai des articles signés, et cela est de la plus rigoureuse exactitude, Caquerlet, Janicot. Destwisettes, etc., etc. Après cela, ce sont peut-être des académiciens... »

Les deux amis parlèrent ensuite d’nn personnage bien connu, à ce qu’il parait, daus le monde des arts, qui consacre sa vie. au dire du sieur Ilégésippe, à se préparer de belles funérailles.

« Savez-vous, » disait celui-ci, « le tour étrange que m’a joué ce vieillard? On m’engageait récemment à l’aller voir, me disant qu’il était de facile abord, d’une bonté inépuisable et méritait vraiment par là le surnom de père des artistes. Sur les vives instances d’un tiers, j’avais déjà reçu de lui, indirectement, un service tout a fait iueflicace, purement négatif. Je choisis de lui rendre visite sous le prétexte de le saluer et le lui marquer ma reconnaissance.

» — Bien, bien, me dit-il en me coupant la parole, j’aime à vous voir dans ces bons sentiments. Confiez -moi tous vos chagrins. J’ai des oreilles pour les entendre et un cœur pour y compatir.

» Innocent j’ai été, je suis, je serai. Ému jusqu’au fond de l’àme :

» — Je suis fermement résolu, lui répondis-je, à

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ne reculer devant aucun travail , quelque pénible qu’il soit, et je meurs littéralement de faim.

» — Pauvre garçon 1 dit-il d’uu air de pitié profonde. Vous m’ intéressez. Je veux faire quelque chose poui‘ vous.

» — Que je sois toute ma vie misérable, m’écriaije avec une émotion croissante, si je l’oublie jamais!

» — Bien, bien, dit-il encore, moi aussi je suis ému. Tenez, asseyez-vous là. Voici du papier, des plumes, de l’encre. Pendant que je vais réfléchir, mettez là-dessus, avec votre cœur, l’expression de cette reconnaissance.

» Je le regardai avec stupétactiou.

» — Qui, oui, ajouta-t-il, tout ce que vous voudrez, curmite cuLmo... Et il passa dans une autre pièce.

« A votre place, » fit observer le peintre, « je n’auraife rien- écrit. >*

d J’étais pris à l’impeoviste, » répliqua Vannier. « D’ailleurs,, ce qu’il est bien de dire ou. de faire, ne me vient à l’idée que quand il n’est plus temps. J’écrivis maclûnalement ee qui me passa par la tète , une série de banalités.

» Mou protecteur rentra. Je lui présentai mon griffonnage. Il le prit, lu poudra de sablon, le plia soigneusement en quatre sans le lire et le serra non moins précieusement dans un carton. Puis, se tournant vers moi :

» — J’ai votre affaire, dit-il. Je vais vous remettre

une lettre. Je ne doute pas qu’on ne vous procure, à ma prière, un travail quelconque.

» Je fus anéanti. Le cas était tellement extraordinaire que je ne sus ni que penser, ni que dire. Je pris la lettre qu’il m’offrait, et me retirai la mort dans l’àme. Je n’ai pas encore pu m’expliquer cette précaution injurieuse. Jamais il ne m’est venu à l’idée de dire du mal de ce monsieur. S’il.m’eùt simplement répondu : Je ne puis rien, je n’eusse certes pas songé à me plaindre. A-t-il peur que je vienne un jour m’écrier sur sa tombe : — Il na rien fait pour moi!!!

« Et la lettre? » demanda Aubin.

« J’en ferai l’épreuve daus quelques jours, » répondit Vannier. « Si j’obtiens quelque chose par elle, eh bien 1 je me bornerai à dire que mon protecteur voulait prendre des arrhes sur ma reconnaissance. »

A vous parler franchement, monsieur, je crains bien que cet homme n'ait le cerveau quelque peu dérangé. Je ne l’en crois que plus dangereux. Des feuillets que je retrouve pour avoir oublié, je ne sais comment, de les joindre à mon dernier rapport, me confirment de plus en plus dans cette opinion. Bien que Vannier ait des pipes, il ne fume pas, ou du moins ne fume plus. Au peintre qui lui en demandait la raison, il a répondu par des divagations qui m’ont causé un étonnement dont je ne suis pas revenu à l’heure que je vous écris.

« Non, » a-t-il dit, « je ne fume pas et ne veux

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plus fumer, parce que je suis fondé à croire la pipe une habitude immorale.

« Ah! ah! » s’est écrié le peintre.

« On devrait, à mon sens, » a continué Vannier, « rougir de fumer, comme on rougit d’une action honteuse. »

« Vous allez trop loin, » dit Aubin en aspirant et en rejetant la fumée d’un cigare.

« Ècoutez-moi, » a repris Hégésippe. a Laissons de côté l’action physique du tabac sur le corps. Que, selon quelques physiologistes, il gâte les dents, affaiblisse les yeux et la mémoire, attire le sang à la tête et aux poumons, et dispose par conséquent aux maux de tête et aux affections de poitrine, et puisse occasionner des crachements de sang et la phthisie chez les personnes qui ont des prédispositions à ces maladies, peu importe. Je n’en veux parler qu’au point de vue des habitudes et des idées... Or, ma conviction, comiction imperturbable, est que la fumée du tabac agit d’une manière funeste sur le cerveau, qu’elle use et détruit à la longue toutes les facultés, même le sentiment...

» Vous ne connaissez qu’une partie de mes misères; il est en moi des plaies incurables... J’aimais ma mère de toutes les forces de mon flme. Cinquante années de douleurs inénarrables comblèrent sa vie. J’aspirais passionnément à vivre pour elle, à lui créer des jours supportables, un peu de bonheur pour tant de chagrins... Elle est morte, morte, sans même se douter combien je l’aimais !... Je sais un vieillard,

le dévouement incarné. Je voudrais lui rendre un peu de l’amour dont il a enveloppé ma jeunesse. Il a aimé, il aime ma mère ; son unique promenade est d’aller visiter son tombeau. Ce vieillard soutire. Eh bien, il mourra peut-être, lui aussi, sans connaître mon âme, mou amour. Sont.-ce des douleurs ! J’en passe... Une pipe ! et de ces sources de tortures vont jaillir des rêves consolants, et mon âme malade va flotter dans une sorte de clair-obscur poétique, et ma solitude va se transformer en paradis, et mon avenir incertain et sombre, en riante perspective... Non, je ne fumerai pasl cette satisfaction serait infâme. Ce serait avouer que ceux que j’aime, je les aime d’un amour stérile, d’un amour égoïste qui s’épanche en paroles et en projets...

» L’évidence nous crève les yeux, la pipe tend de plus en plus à isoler les hommes, à les rendre mous, âches, indiiférents, à amoindrir les facultés de leur âme, et, par tout cela, à détendre, à briser les intérêts qui nous lient, à dissoudre la société enière.

» Je me résume ainsi : Si le tabac avait des effets prompts, s’il attaquait ostensiblement l’organisme et le cerveau, on s’en défierait. Il ne procède point de la sorte. Longtemps même, ni le corps ni l’esprit ne paraissent en souffrir; on dirait môme par instants qu’il aide à l’élucubration des idées. Ce n’est que par des gradations si bien ménagées, qu’elles échappent à l’observation la plus pénétrante, qu’il énerve, use, flétrit, démoralise le corps et l’âme, c’est-à-dire,

tout l’homme, et le réduit fatalement, dans un temps plus ou moins long, à un état d’insensibilité complète... »

Que dites-vous, monsieur, de ce tissu d’extravagances? Si ce n’était qu’extravagant ,. passe encore ; mais je vous ferai observer que du train dont il y va, il arriverait promptement, si on le laissait faire, à la ruine du plus solide des gouvernements.

Avais-je tort ou raison de l’appeler un fou dangereux ?

Paris, 5 décembre 1843.

Mes rapports se succèdent, monsieur, et je ne reçois toujours pas de nouveaux ordres. On m’assure que l’encombrement de divers services entrave pour un moment celui dont je fais partie. Je compte au moins que je ne serai pas tancé plus tard pour avoir omis de déclarer combien l’urgence de mon travail me parait décidément contestable. Si mince que soit mon mérite, je me crois digne d’une tâche supérieure à celle d’observer une sorte de fesse-mathieu qui ravaude ses chaussettes, et fera quelque jour la lessive. Sentinelle perdue, pour ainsi dire, esclave de mon devoir, je n’en resterai pas moins à mon peste jusqu’à l’heure où l’on jugera à propos de venir me relever...

Vers le milieu de la semaine dernière, le sieur Vannier a reçu la visite de la Louise dont il a été

question. C’est, ma foi, une fille très-appétissante qui, avec une peau d’un blanc de muguet, a des joues de roses et des yeux pétillants à la perdition de son âme. Elle releva, eu entrant, la voilette noire qui cachait en partie son visage. Dans l’air de surprise d’Hégésippe, elle déchiffra apparemment un blâme.

« Puisque vous ne venez pas nous voir, » dit-elle résolûment, « il faut bien que je vienne chez vous. »

Je m’aperçus que le sieur Vannier fermait sa porte dont la clef était en dedans , et je fus un peu alarmé. Je suis marié et père de famille, et puis bien dire le modèle des pères, car, encore que mon petit soit estropié et innocent, je l’aime autant que s’il était gentil et malin. J’ai été toujours considéré à cause de mes moeurs irréprochables... Hélas! à quoi ne sommes-nous pas exposés? Par bonheur, les choses se sont passées avec plus de décence que je n’espérais.

Assis vis-à-vis l’un de l’autre, ils se sont regardés longtemps comme des chiens de faïence, sauf ceci, qu’ils semblaient se dire un tas de choses avec les yeux.

« Voulez-vous savoir, » a fait tout à coup Vannier, « l’idée que vous éveillez en moi, avec votre robe noire et votre figure mélancolique ?

» — Voyons, dites...

» — Il me semble voir une gentillle veuve venant pleurer au cimetière sur une tombe.

» — Quelle pensée funèbre!

» — De l’abondance du cœur, la bouche parle.

» — N'avez-vous pas quelque espérance?

» — On m’eût jadis écrasé sous un pressoir, que les espérances eussent ruisselé à remplir des tonnes. . . Mon amie, la précieuse nourriture et les chauds vêtements pour une femme, que les espérances ! La douce consolation pour un homme d’âme, de répondre à sa famille qui crie la faim et le froid : « Mes bien-aimés, le sang de ma chair, la moelle de mes os, tenez, rassasiez-vous, voici des espérances!... » Croyez-moi, Louise, ne prononcez jamais ce mot. C’est un pain qui trompe l’àme sans nourrir le corps. Il n’a été pour moi qu’une excitation perpétuelle à un travail d’écureuil. Si j’avais encore la folie d’en tenir compte, et, sous son influence, de m’acharner à la poursuite d’un rêve jadis caressé avec passion, à mes souffrances personnelles je joindrais celle, tortures bien autrement atroces, d’ètrë supplicié dans ma femme et dans mes enfants.

» — Est-ce donc moi qui vous inspire cela? dit Louise d’une voix attendrie.

» — Et l’étendue de mon désespoir te donne la mesure de ma tendresse... A mon ambition de vivre pour ma mère, avait succédé celle de vivre pour toi, en toi. J’oublierais tous mes mauvais jours si Dieu m’accordait le bonheur suprême de t’appeler ma femme et de descendre à tes côtés la vie, quand même si pénible.

» — Pourquoi pas? dit Louise les larmes aux yeux.

» — Dans mon impuissance à te créer un milieu convenable, que signifie le mot aimer entre nous ? Où il fait froid et faim, l’amour est une misère de plus, et un ridicule par-dessus le marché. Un Werther en haillons soulèverait le cœur. L’amour est une des mille manifestations de l’àme. La première condition, la condition essentielle, pour que cette àme existe et se manifeste sous toutes ses formes, il faut que le corps vive. Un homme misérable n’est qu’une portion d’homme. Dans un corps affamé et mal vêtu, l’àme devient une superfluité gênante... Il faut attendre, subordonner inflexiblement nos sentiments à la nécessité, sons peine de les voir tourner à l’aigreur, peut-être à la haine, et peut-être encore, pensée horrible! à l'indifférence... Puis, la misère isolée peut encore être digne. Au sein de la famille, elle est ignoble, elle pousse à toutes les indignités, à toutes les bassesses, elle avilit, dégrade l’homme sous une avalanche de pitié stérile...

» — Venez au moins nous voir de temps à autre, dit la jeune fille; je vous jure que je ne me lasserai jamais d’attendre.

i> — Chère enfant, a répondu Vannier, d’iei à quelques jours, j’aurai mis un terme à toutes tes incertitudes. D’une façon ou d’une autre, mon avenir sera décidé... S’il est vrai, comme d’aucuns le prétendent, que la logique gouverne le monde, que nos actions s’engrènent fatalement et nous conduisent à un résultat fatal, que nous ne puissions rien sur les événements, pas plus que nous ne pouvons em-

pécher uu fleuve de couler, au moins sommes-nous maitres d’une chose, d’être des hommes ou des guenilles, de nous ennoblir ou de nous avilir, de nous développer en Dieu ou de descendre vers les animaux. Je serai digne quand même, aucune puissance humaine ne sera capable de faire que je m’avilisse, la faim même, je la dompterai !... Encore un peu de patience. »

Louise profita d’un moment où Vannier détournait la tète pour glisser sur la table, parmi des livres, un porte-monnaie qu’elle tenait caché dans sa main.

« Il ne faut plus revenir , » reprit bientôt Hégésippe. « J’ai besoin de tout mou courage. Les larmes énervent... Je vous écrirai... »

La jeune fille ne fut pas plutôt sortie que Vannier découvrit le porte-monnaie. D’un bond, il alla entr’ouvrir la porte, et, d’un accent fébrile, rappela Louise qui descendait l’escalier. Celle-ci remonta toute tremblante. Hégésippe, s’enfermant de nouveau avec elle, l’obliga de s’asseoir et s’agenouilla à ses pieds. Vous eussiez dit un saint transporté au septième ciel.

« Ah ! mon amie, » dit tendrement Vannier, « quoi qu’on en puisse dire, nous nous aimons bien autant que s’aimaient Roméo et Juliette. Notre amour ue participe d’aucuue vanité ; c’est une sympathie à un degré d’intensité extrême. Je le comparerais volontiers à l’adhérence irrésistible de deux aimants. Tout est si bien commun entre nous, pensées, rêves,

âmes, que je ne saurais concevoir une chose à toi qui ne soit pas à moi aussi... Mais, chère bien-aimée, je tiens pour absurdes les sacrifices inutiles... » Il fit voir le porte-monnaie et ajouta : « Si cet argent m’était nécessaire, je le garderais comme mon bien. Il ne peut me servir, autant vaudrait l’enfouir dans un puits : reprends-le... »

Louise, toute rouge, disait :

« Je n’ai que faire de cela, et vous pouvez en tirer parti. » Devant un refus plus ferme de Vannier, elle continua d’une voix éteinte par l’émotion : « Hégésippe, accepte cela pour l’amour de moi ! »

Vannier tint bon. La jeune fille se fâcha.

« Vous ne m’empêcherez pas de voir là, » dit-elle avec une vivacité qui la faisait ravissante, « une défiance blessante pour moi, et de votre part un orgueil déplacé. »

Hégésippe la saisit par le milieu du corps.

« Si j’ai encore quelque orgueil, » lui dit-il avec passion, en imprimant un long baiser sur ses lèvres, « c’est d’être aimé de toil »

Louise s’échappa toute bouleversée des bras d’Hégésippe. Peu après, elle s’en alla. Alors, le front dans ses mains, la tête renversée en arrière, Vannier s’écria :

« Mon Dieu, pitié pour cette enfant! Mon Dieu, je vous en conjure, donnez-moi mon pain de chaque jour! Amoncelez les chagrins en mon âme, que des douleurs d’une violence inconnue la déchirent; mais, ô mon Dieu, faites que je vive! »

Paris, 10 décembre 1843.

Monsieur, j’apprends à la fois et que des mutations ont eu lieu dans le personnel des bureaux dont je relève, et que je suis sous un nouveau chef, et que la plupart de mes précédents rapports n’ont point encore été dépouillés. Dans l’espérance que vous lirez celui-ci prochainement, j’oserai me féliciter d’ètre sous les ordres d’un homme auprès de qui Rabelais n’eùt fait œuvre, et qui passe, à bon droit, pour n’avoir pas moins d’esprit que n’en avait M. de Voltaire.

Votre prédécesseur, à la veille de prendre sa retraite, vous aura laissé bien de la besogne sur les bras. En vue d’économiser votre temps, je pourrais, sur le brouillon que je possède, faire un résumé succinct de mon travail. Après cela, il vous suffira peut-être de savoir qu’il s’agit d’un coquin original qui a la manie des ablutions, des prières, du pain noir trempé d’eau, des courses, des visites, et la rage de salir du papier ou de geindre sur un gros violon. Hors de cela, je le surprends des heures entières immobile comme un bloc de marbre. Le diable connaît seul ce qui se passe alors dans cette tète résolue et sinistre. S’il remue les lèvres, il parle toujours comme s’il pensait que je suis labour l’entendre. Depuis quelques jours seulement, un travail

nouveau l’occupe. Il passe en revue, avec un soin minutieux, tous les objets qui encombrent sa chambre, livres, papiers, lettres, etc. Il range ces choses dans un certain ordre et en fait des lots.

Il a pour ami un peintre avec lequel il .s’entend à merveille pour faire mentir toutes mes prévisions. Cet ami est venu hier au moment où le sieur Hégésippe achevait de se toiletter.

« Louise est venue, » a dit ce dernier. (Voir mon précédent rapport.)

« Je le sais, » a dit l’autre. « Elle m’a tout conté. Prenez-vous donc plaisir à briser le cœur de cette pauvre lille?'

» Mieux vaudrait sans doute, n’est-ee pas? creuser dans son cœur un vide que je ne comblerai jamais, nourrir en elle l’espérance d’un bonheur dont la réalisation semble s’éloigner chaque jour davantage... »

Je passe ici une série de lamentations incompréhensibles qui témoignent que ce Vannier a le cerveau bien malade. Je dois cependant, quelque dégoût que j’éprouve, ne pas omettre les détails et les résultats d'une visite que mon homme annonçait depuis plusieurs joins. Sa volubilité de langue me contraint, au. reste, de ne vous offrir qu’un résumé do sa conversation avec le sieur Aubin.

« Je suis donc allé chez ce personnage, » disait-il; « ear c’en est un par sa position, son influence, sa fortune... Je lui dois la justice de dire qu’il m’a reçu d’une manière aimable. Il m’a fait asseoir... Après

une lecture attentive de la lettre et un examen spécial de la signature, il m’a dit d’un air de surprise :

« Que fait ce monsieur? Je connais plusieurs personnes de ce nom... N’est-il pas?... Ali! oui, j’y suis; je me rappelle l’avoir vu une fois... Enfin, peu importe! Que me voulez-vous, monsieur? »

» Accablé de confusion d’abord, je repris courage

l’air bienveillant de mon interlocuteur. Je lui exposai en peu de mots que je travaillais depuis dix années, que, sans me croire un aigle, je pensais avoir quelque talent; que, du reste, il m’apprécierait mieux que je ne faisais moi-même, s’il daignait me confier un travail. J’ajoutai tout ce que jugeai capable de lui donner une bonne opinion de moi et de le toucher...

» 11 m’interrompit pour me demander si j’étais marié et si j’avais des enfants. Il semblait penser :

« A moins que de cela, comment m’intéresserais-je à vous? » Ainsi, pour avoir manqué du triste courage de lier le sort d’une femme à mon horrible sort, et de voir à ma suite une demi-douzaine de misérables * affamés, ma misère ne mérite aucun intérêt ! Diderot était plus juste : Ou n'ayez pas de famille, ou ayez du talent. Du reste, je me fais un plaisir de le répéter, il a été envers moi d’une politesse excessive. Uue heure durant, il n’a pas discontinué de me tenir sous le charme de sou éloquence. Les oreilles m’eu tintent encore. Il pesait ses paroles et s’écoutait parler, comme il arrive aux hommes dont la pensée est le reflet de celle des autres* La littérature, à laquelle

pourtant il doit d’être ce qu’il est, et qui est pour les rhéteurs de sa force un excellent véhicule au pays de Cocagne, était la cible qu’il trouait pédamment de lieux communs à jeter hors dés gonds l’être le plus pacifique. Cette phrase : C’est un état qui ne peut nourrir son homme , était comme le tutti obligé de ses tirades plus longues que des fusées, mais, à coup sûr, moins brillantes. Enfin, après s’être épuisé en variations sur ce thème, il s’est recueilli dans une pause analogue à celle qui, dans un feu d’artifice, sépare le bouquet des autres pièces, et m’a dit de cet air et de ce ton qui présagent une chose sublime : « Tenez, récemment, notre grand poète national disait devant moi à une personne de marque : La littérature ne saurait être tout au plus quune badine , mais jamais une canne pour s'appuyer. »

» Je n’avais qu’à courber la tète devant des autorités aussi graves. « D’ailleurs , ajouta-t-il, quand on veut tenir une plume il faut avoir quelque chose à dire. » D’accord. Mais que sait-il de moi? Est-il dis- ' ciple de Gall ou de Lavater? J’avoue que, dans la bouche d’un homme aussi bien élevé, une pareille phrase m’étonne. A moins qu’il n’ait tenu à me prouver qu'il empruntait bien plus à sa mémoire qu’à son intelligence.

» J'ai entamé le chapitre des places. La bureaucratie Ta fait parler d’or. L’expression bureau tenant lieu du mot lettres , il a renouvelé une argumentation identique à celle dont il venait de me combler. J’ai vu l’instant où il allait me dire : « Tenez, tel disait

devant moi à tel : Le bureau ne saurait être tout au plus qu’un croquet pour tromper l’appétit , mais jamais me brioche pour le russassier. » Finalement, il a bien voulu me donner le judicieux conseil de planter là le métier des lettres, de ne plus songer aux bureaux, et de tâcher à gagner ma vie avec autre chose. Avec quoi?...

» Ainsi, vous le voyez, avec le parti pris spontané de ne rien faire pour moi, il tenait encore à me prouver et à se prouver à lui-même qu’il était le meilleur des hommes et à acquérir des droits à ma reconnaissance...

» Je manquai à lui répondre bien des choses, il ne m’eût même pas écouté. 11 m’eût reproché amèrement mon endurcissement, sinon mon ingratitude, et m’eût jeté à la porte. Et j’eusse été privé du bonheur de toucher la main de cet honnête homme et du plaisir de l’entendre faire des vœux pour ma prospérité, ce qui certes ne m’a pas fait de mal. »

Vannier a ensuite parlé d’un voyage qu’il allait entreprendre. L’air singulier dont il a dit cela me porte à croire qu’il va entin exécuter le mauvais coup qu’il prémédite depuis tant de jours. Je veille !

Paris, 20 décembre 1843.

Monsieur, je vous écris sous l’influence d’une impression affreuse. Quand je considère la simplicité

de la cause, je ne comprends pas d’où vient qu’elle a produit des effets si surprenants.

Je ne dors jamais que d’une oreille, l’autre fait toujours le guet. Je ne m’étonne donc, point d’avoir été réveillé par un bruit aussi doux que le souffle d’une brise. Mais, en levant les paupières, mes yeux furent attirés vers le milieu de ma chambre, à la hauteur de ma tête, par deux regards rouges qui rayonnaient dons l’obscurité comme deux bougies au fond d’une lanterne. Donner une idée de la secousse que je ressentis est la chose du monde la plus impossible. Ces deux prunelles de démon, ardentes, immobiles, fixées sur moi, accrochaient ma chair comme deux crocs rouges du feu de la forge. Le ressentiment d’une douleur atroce qui courait jusqu’au fond de mes os, faisait de mon corps un mur de cave humide, glaçait mon sang, me médusait. Mon cerveau même semblait de pierre. Si j’étais incapable d’action, je ne l’étais pas moins de penser et de vouloir.

J’obéissais, sans même chercher à m’en défendre, au mouvement circulaire, douloureux à l’excès à force de lenteur, de ces petits globes enflammés qui fouillaient obstinément dans ma poitrine et mes entrailles. Je ne saurais calculer combien de temps je restai en proie à cette folle terreur. J’ai été soumis à bien des épreuves : j’ai eu la jambe cassée d’un coup de pied de cheval; j’ai dû me faire couper un doigt brisé d’un coup de bâton; mais de ma vie, de mes jours, je n’ai aussi cruellement souffert que

durant cette heure qui m’a semblé plus longue qu’un siècle. Un moment de plus, et je m’évanouissais.

Par bonheur, un léger miaulement m’a débarrassé tout à coup de cet horrible cauchemar. J’ai compris que j’avais affaire à un chat, et ma satisfaction a été si profonde que je n’ai même pas songé à me mettre en colère. D’ailleurs, j’eusse craint d’appeler l’attention de mon voisin qui précisément, comme je le vis en appliquant mon œil au trou, ne dormait pas et travaillait toujours. J’ai entr’ouvert ma porte avec précaution, et le chat s’est empressé de sortir pour aller gratter à la porte d’Hégésippe. J’ignore encore comment cette bète est entrée chez moi. Qu’elle ne tombe jamais sous ma main, dans un endroit sûr !

Au jour. Vannier était encore couché sur sa table, la plume à la main. Il était fort pâle et avait le tour des yeux tout violet. S’il fallait un exemple de ce que peuvent sur l’homme les passions détestables et la fainéantise, jusqu’à quel point elles sont capables de le changer et de le défigurer, il suffirait de montrer le sieur Hégésippe. Je l’ai vu, eet homme, le cœur gonflé d’envie et de rage, chaque jour maigrir et se courber. Actuellement, son visage n’a plus de chair, les lueurs sinistres de son œil brillent au fond de cavités profondes, le poids de sa tète fait ployer son corps décharné. Ceux qui l’ont rencontré il y a un mois, ne le reconnaîtraient certainement plus à cette heure. Les bras croisés sur la poitrine et le front

penché, il tourne parfois dans sa chambre comme une bête fauve dans sa cage. D’autres fois, il joint les mains et lève les yeux au ciel, l’hypocrite 1 c’est le désespoir vivant.

11 avait prié le sieur Aubin de repasser dans quelques jours. Le peintre a été longtemps sans pouvoir obtenir une parole de lui.

« Je vais enfin quitter cette chambre, » a-t-il dit soudainement d’un air lugubre ; « et je n’eu suis point fàclié. Tout ici m’inquiète et me fait mal. Il faut sans doute que le chagrin réagisse sur mon esprit et le trouble, car je suis aux prises avec les plus étranges visions. 11 me semble qu’on m’espionne. Je suis obsédé par un individu que je trouve sur mon passage n’importe où que j’aille. J’ignore quel est cet homme à face plate, à l’air abruti, au teint livide, et en quelque sorte venimeux, sur lequel les yeux semblent jetés comme deux éclaboussures. Sa barbe est étiolée comme une toison galeuse. Je le sens à toute heure sur ma tète, mes reins, ma poitrine. Ici même, je ne puis me soustraire au poids de son œil qui paraît me tenir en laisse. C’est la fascination de la torpille. Sans doute, l’imagination entre pour beaucoup dans cette impression. Toujours est-il que cette impression m’accable et m’engourdit... »

Tandis qu’il disait cela, il regardait précisément de mon côte. J’ai ôté involontairement mon œil du trou. On eût dit que son regard infernal passait à travers le mur et me dévisageait. Je ne pense pas

cependant qu’il voulût parler de moi. Le miroir que je consulte me renvoie une image qui ne ressemble nullement au portrait...

Le peintre lui a demandé où il allait et quand il partait.

«Je vous écrirai, » a répondu Hégésippe. 11 a ajouté, après un long silence, au moment où son ami se disposait à sortir : « J’attends de vous un service qui exige une grande ponctualité. Je vais devoir ici un terme. Je n’ai point d’argent, et je ne veux point avoir de discussion avec le propriétaire. Je lui abandonne ce qu’il y a ici. Je me suis arrêté à lui apprendre mon départ au moyen d’une lettre. » Puis, retirant de son pupitre une lettre écrite et cachetée depuis hier, et la remettant au peintre : « Voici cette lettre, » a-t-il dit ; « gardez-la jusqu’au 25. Ce jour-lù, ni plus tut ni plus tard, veuillez la remettre vous-mèine au concierge de la maison. » Il a beaucoup insisté sur ces détails et a fait promettre dix fois au peintre de s’y conformer rigoureusement.

Il a encore retenu son ami pour lui parler longuement de Louise. « Allez la voir souvent, » a-t-il dit, « et faites lui comprendre que le désespoir est une faiblesse stérile. Je ne suis pas plus maitre de moi qu’un homme entre quatre gendarmes. Je pars, parce qu’il faut que je parte. Je me sépare d’elle avec la conviction de la revoir un jour. »

Aubin s’est levé de nouveau. Vannier est devenu plus somlîre.

ÜISTOIKES ÉMOUVANTES

« Peut-être ne nous reverrons-nous jamais, » a-t-il balbutié d’une voix altérée. « Le voyage que j’entreprends est long et périlleux... Mon vieil ami, vous m’avez vu bien jeune. Vous connaissez la maison où ma mère m’a mis au monde, la cour où j’ai joué, les champs, les vignes, la rivière dont le souvenir m’est si doux, le cimetière où je voudrais avoir une petite place à côté de cette mère que j’ai aimée, que j’aime éternellement... Vous avez été témoin de mes efforts; mieux qu’un autre vous savez ma vie et mes douleurs... Avant de nous séparer, mon ami, que je vous serre la main et que je vous embrasse... »

Les larmes coulaient de ses yeux. Je vis l’instant où le peintre allait pleurer aussi. Il se hâta de parlir.

« Mon Dieu, » s’est écrié Vannier d’un air abattu et profondément mélancolique, « détournez de moi ce calice ! » Puis, des sanglots dans la gorge : « Mon Dieu » a-t-il repris, « que votre volonté s'accomplisse jusqu’au bout !... »

Le lendemain, à la suite d’une courte absence, Hégésippe est rentré avec un objet assez volumineux, enveloppé dans un papier épais. C’était un fourneau en terre cuite. — Voilà, pensai- je, un singulier ustensile pour voyager. Je supposai que mon homme, las de pain sec, allait cuisiner un pou pour se donner des forces. A ma grande surprise, dans la même journée, il est sorti trois fois et rentré, rapportant chaque fois, avec les mêmes précautions, un instrument semblable. Je me suis inutilement creusé la tète en vue de découvrir l’usage auquel iî*réserve ces

RAPPORTS b’üN AGENT DE POLICE 135

trois fourneaux qu’il a soigneusement cachés dans son placard. Sa tristesse croissait de plus en plus. Il a employé une partie de la soirée à mettre le feu à des papiers et à des lettres, répétant sans cesse :

« Mon Dieu, que votre volonté s’accomplisse!... »

Le 18, il a procédé à une acquisition notable de charbon. 11 eu a rempli ses trois fourneaux jusqu’aux bords. Moins que jamais, je comprends le but de ces préparatifs. Trois fourneaux pour un homme qui ne fait pas habituellement la cuisine et qui est à la veille de son départ, j’avoue que cela me parait bien surprenant. J’ai vainement attendu l’arrivée des comestibles. Hégésippe continuait de manger son pain sec et de boire son verre d’eau. La chose de brider ses papiers semblait le contrarier beaucoup ; son visage avait parfois la pâleur d’un mort. Je frémissais de rage, moi, car ces papiers noircis contenaient sans doute bien des secrets. Et toujours il levait les yeux au ciel et suppliait Dieu d’avoir compassion de lui. S’il est un Dieu, s'occupe-t-il d’un tartufe pareil ?

A l’heure que je vous écris, sa cheminée esta demi pleine de cendre noire, et sa fureur de brûler n’est pas encore affaiblie. Je saurai sans doute bientôt à quoi tendent toutes ces manigances. 11 est présumable que mou prochain rapport satisfera pleinement votre curiosité à ce sujet. Je ne perds pas mon homme de vue. Je suis horriblement fatigué. J’ai dans la tète des douleurs névralgiques intolérables. Je ne serais nullement étonné, s’il m'arrivait de faire une maladie.

Paris, 23 décembre 1843.

Monsieur, je vous envoie mon dernier rapport sur le sieur Hégésippe Vannier. Une lettre, à la même adresse que la première, et que j’ai surprise de la manière que vous saurez plus loin, va vous apprendre comment j’ai décidément terminé ma tâche. Voici cette lettre :

« A l’heure où tu liras cette lettre, j’ai pris mes » mesures, tout sera irrévocablement fini. On dira » que, devenu fou d’impuissance , j’ai recouru au » suicide. On dira peut-être la vérité, car je crois » qu’un homme ne peut mourir qu’il n’ait produit » tout ce qu’il avait à produire, qu’il ne soit plus, » pour ainsi parler, qu’un sac vide. Cependant, ja- » mais je n’eus plus de santé et d’énergie, jamais » des facultés plus saines, jamais je ne me sentis » plus voisin du but, qu’à cette heure où je m’en » vais. Ce serait le cas de s’écrier : Fatalité ! J’aurais » mauvaise grâce, je ne commettrai point cette » sottise. Enrayé par le besoin, provenu en partie » d’une maturité trop tardive, j’ai échoué. Je pou- » vais tout aussi bien me trouver mùr juste au jour » où la misère est venue s’asseoir à ma porte, et » réussir, et la fatalité devenait destinée. D’où, avec » l'aison : Destinée , conscience, a dit un Allemand,

» deux mots pour une même idée. Fatalité! préjugé » funeste contre lequel l’homme doit faire rage.

» L’être assez malheureux pour y croire ne tarde » pas à être frappé de vertige ; il se tord lui-même » les entrailles, quand il est convaincu de succom- » ber sous la puissance d’un destin inexorable.

» D’ailleurs, je ne suis pas libre de reproches. Il » fallait, moins absorbé dans mou travail, moins » àprement préoccupé du but, consacrer un temps » à l’étude de la vie. Solitaire, je me suis fait le » centre d’un cercle d’idées absolues, quand il n est » de possible en pratique que les idées relatives.

» L’homme assuré contre la faim peut seul, et en- » tore? suivre inflexiblement la ligne droite, se » dispenser de mensonges, n obéir, dans 1 exprès- » sion de ce qu’il sent et pense, qu à 1 influence de » sa conviction. Au nécessiteux, le machiavéüsme » n’est pas moins nécessaire que le talent. Pour s é- » iablir en ce inonde, il faut y paraître établi. On ne » tombe pas sous le coup d’un article du Code pour » un peu intriguer, un peu mentir, un peu mendier, » voire un peu voler. Faute de souplesse, je me » brise. Je ne profère d'imprécations contre per- » sonne. J’ai rencontré nombre d’hommes de cœur. » J’en connais un, entre autres, d un caractère , ferme et loyal, d’un esprit élevé, d’un grand ta- » lent, d’un jugement rare, à qui j’eusse de bon » cœur ouvert mon ùme. Mais précisément parce » qu’il est ainsi, pour en avoir été bien traité, pour

» l’estimer profondément, à ses yeux moins qu’à

» ceux de tout autre, jamais je n’eusse consenti à » manquer de dignité, à me faire mendiant...

» Dieu connaît seul quelle était ma profonde pas- » sion de vivre. Que je ne regrette pas amèrement »la vie, cela est impossible. N’y aurait-il que* toi «avec qui je comptais vivre un jour, et Louise, pau- «vre fille qui nous eût créé un intérieur si plein de » charmes; ne songerais-je qu’à ces peintures éblouis- » santés qui m’enivraient, à ces symphonies sublimes «qui me causaient des joies ineffables, comment ne » serais-je pas abîmé dans l’affliction?

» Si seulement il m’eùt été possible de me ca- » cher en ce monde, de m’enfouir dans quelque lieu «comme dans un tombeau 1 J’eusse été, simple » machine aimante, en quelque ferme ou à quelque «coin de rue offrir le service de mes bras. Cela ne » peut être. Suppose-moi au fond de la Sibérie, ou » en Chine, ou en Amérique, chez les sauvages, eli » bien 1 je ne sais par quel hasard, à une heure don- » née, il passera un homme qui m’a connu et s’en «ira dire où et comment je vis. Et de cela, je ne pus «jamais supporter l’idée. S’il n’est pas vrai toujours » de dire que passé oblige , au moins est- il sur que « celui qui a vécu dans un milieu intellectuel, qui a «laissé s’accréditer sur son compte certaines idées, » ne peut pas dans ce même milieu, ou dans tout » autre où on pourrait le découvrir, consenlir à des- » cendre au niveau de l’idiot ou du cheval borgne.

» Je ne prétends point donner ma mort en exem- »ple. Je ne songe pas davantage à la justifier. Mais

«je voudrais que l’analyse de ma vie, la note de mes. » travaux incalculables, le récit des douleurs atroces «qui m’ont conduit à me détruire, parvinssent par- » tout où il y a des hommes vraiment pères. Si l’on «pouvait connaître uue fois pour toutes ce que vaut «cette vie isolée, privée des joies de la famille, murée » par la haine ou l’indifférence, grosse de terreurs »et de doutes, et qui, la plupart du temps, n’aboutit » qu’à la misère et au désespoir ! Si l’on pouvait » enfin se convaincre combien celle du paysan ou de « l’ouvrier est belle à côté, combien, après tout, il » est préférable de respirer l’air à pleins poumons » dans les champs ou même de s’étioler dans un » étroit espace, de conduire uue charrue ou de ina- «nier le rabot ou la lime !... Mais je ne dois laisser » aucune trace. Je suis comme un fruit vert qu’un «coup de vent arrache de l’arbre. Je n’ai pas écrit «cent lignes josqu’à ce jour que j’eusse volontiers « signées de mon nom. J’ai brûlé tous mes papiers : » projets, ébauches, manuscrits informes, idées dé- » cousues. Je ne laisse rien, et probablement il ne «sera plus question de moi dans huit jours.

» Du moins, on laissera mes cendres en paix, et «mon ombre ne sera pas troublée par quelqu’un de « ces généreux personnages qui prennent le tombeau » des morts pour piédestal de leur colossale et indé- » cente vanité.

«Adieu, ami bien-aimé, ou plutôt, au revoir ! Je «m’en vais dans la mélancolie, mais aussi dans la «résignation et l’espérance. Quand, après nne jen-

» nesse privée de ses joies, arrive l’ùge mûr sans «sécurité et sans considération, que reste-t-il en » perspective, sinon une vieillesse isolée, misérable, » maudite? Je ne perds donc pas grand chose, je ne » fais que devancer une heure qui tôt ou tard sonne «pour chacun. L’homme ale tort de vouloir oublier »un fait inévitable qui console et moralise. La mort, » somme toute, n’est qu’une fontaine de Jouvence, » et, à ce point de vue, n’a rien d’effrayant. Peut- » être, qui sait? me reverras-tu encore sous les » traits d’un petit enfant, avec des bras pôur te ea- « resser et un cœur pour te chérir,»

Actuellement, monsieur, je reprends mon récit à l’endroit où je l’ai laissé. Le sieur Hégésippe n’a pas quitté sa chambre le 22. Je ne sache pas qu’il ait mangé en ce jour qu’il a employé, comme les précédents, à hrùler des lettres, à ranger tout chez lui et à faire des paquets. Cette besogne la occupé jusqu’au soir. Sa chambre, dont le contenu, mis en lots étiquetés, était symétriquement entassé le long des murs, ressemblait en petit à la salle d’un commisaire-priseur. La nuit venue, je pensais qu’il allait dormir. A l’encontre de cette attente, il commença à écrire des lettres et me parut décidé à veiller fort tard. Je me couchai.

Au jour, je m’aperçus qu’il avait passé la nuit, sur sa chaise et la plume à la main. L’excès de sa fatigue se trahissait par une excessive pâleur et un grand désordre dans ses traits. On voyait aussi qu’il

avait pleuré. Il plia et cacheta trois lettres, y mit l’adresse, et dormit envirou deux heures, le front dans ses mains et les coudes sur la table. De temps en temps, il rêvait tout haut et proférait des phrases entrecoupées. Un fois même, il s’est réveillé en faisant un bond. Son visage exprimait une profonde terreur. Il a rappelé ses souvenirs et a souri mélancoliquement...

En le voyant prendre une des lettres et se disposer à sortir sans chapeau, j’eus le pressentiment de ce qu’il allait faire. Je le devançai chez le concierge où je m’assis dans le coin le plus sombre. Vannier y entra en effet bientôt. «Veuillez, » dit-il, «jeter cette lettre à la poste. Je n’ai pas le temps de sortir, j’ai beaucoup à faire chez moi. » Il déposa la lettre et une pièce de deux francs sur la table et sortit. Je dis alors au concierge du ton le plus naturel: «Je vais précisément à la poste. Si vous 11e voulez pas vous déranger, je ferai de bon cœur votre commission. » Cet homme ne demandait pas mieux. Je courus à mon autre domicile, je décachetai la lettre avec précaution et la copiai eu toute hâte. Je fus promptement de retour à mon poste.

Voici maintenant minute par minute les dernières heures du sieur Hégésippe.

Je fus bien surpris, me doutant du dénoùement, de voir ce Vannier prendre encore la peine de laver soigneusement le carreau de sa chambre, de défaire son lit, de retourner son matelas, de plier sa couverture en quatre, et enfin de mettre des draps

blancs. Non content de cela, ce qui est encore plus incompréhensible, il s’est aspergé d’eau fraîche selon sa coutume, s’est parfumé la tète et la barbe et a passé sa meilleure chemise. Je l’ai vu ensuite tourner deux fois la clef dans sa serrure, boucher hermétiquement l’ouverture de sa cheminée, et introduire des chiffons dans les interstices de sa fenêtre. Après quoi il a tiré successivement les trois fourneaux du placard et s’est appliqué à mettre le feu au charbon.

Sa pâleur était livide ; ses mains tremblaient; de ses lèvres frémissantes s’échappait à tout instant ce cri : «Mon Dieu 1 mon Dieu ! » Sa passion d’ordre 11 e lui a pas laissé de repos qu’il n’ait eu plié proprement ses habits et noué son linge sale dans une serviette. Pendant ce temps-là, les fourneaux s’allumaient et la vapeur de charbon remplissait la chambre. Le chat dormait eu rond sur l’une des chaises. "Vannier s’est mis alors à genoux et a prié mentalement avec une ferveur extraordinaire.

Ah ! monsieur, mon état m’a souvent appelé dans les églises, mais j’avoue n’y avoir jamais vu une pantomime aussi merveilleuse. Bien des dévots eussent pu venir à mon observatoire prendre des leçons.

Le sieur Hégésippe a mis fin à sa prière en ces termes : « Mon Dieu ! je remets mon âme entre vos mains ! Mon Dieu 1 Seigneur de toutes choses, mieux que moi-mème, vous connaissez cette àme I

Pardonnez-moi, ô mon Dieu ! je pars pour rester digne de vous !... »

J’étais haletant, monsieur, et vous le comprendrez. L’attention m’arrachait les yeux. Il s’est enveloppé dans ses draps comme dans un suaire. Les fourneaux étaient déjà presque ardents. Des flammes blanches et bleuâtres se promenaient sur les charbons rouges. Ces charbons pétillaient à la manière des gens qui jouent des coudes pour avoir de la place, et lançaient dos étincelles, vraies paillettes d’or enflammées. C’était fort réjouissant à voir. Malgré moi, je songeais aux flammes si jolies du punch. Vannier passait du rouge au blanc et vice versd ; ses yeux roulaient machinalement dans leurs orbites...

Le chat s’est tout à coup réveillé. 11 a ouvert un grand œil plein de frayeur. Il a fait le tour de la chambre en vue évidemment de trouver une issue. Il s’est mis à hérisser scs poils et à faire des bonds. A ses miaulements plaintifs, ’Hégésippe s’est ranimé. «Pauvre bète, » a-t-il dit, «je t’oubliais.» Il s’est levé, non sans faire d’efforts, et, chancelant comme un homme ivre, est allé entr’ouvrir la porte. Le chat s’est échappé comme uue flèche. Il poussait des cris déchirants à laire croire qu’il appelait au secours, ou voulait donner l’éveil. Il a parcouru ainsi toute la maison. Sa voix lamentable s’est graduellement perdue dans le lointain. On ne l’a revu depuis.

Les fourneaux étaient rouges. Un brouillard épais

obscurcissait l’air. Vannier toussait fréquemment. Sa respiration devenait courte. Il étouffait. Sa peau ne discontinuait pas de changer de couleur et de prendre tour à tour des teintes rouges, noires, blanches, violettes...

A ce moment, on a frappé légèrement à la porte. Vannier entendit sans doute, car il fît un mouvement. Le heurt se renouvela et une voix se lit entendre, voix aussi douce qu’une musique : « Hégésippel Hégésippe! » C’était Louise.

Vannier a un peu soulevé la tète et a dirigé ses yeux vers la porte. Un regret a horriblement contracté son visage. Il a ouvert la bouche et essayé de parler, et la voix a expiré sur les lèvres entr’ouvertes; il a réuni toutes scs forces pour se lever, et ses membres déjà roides ont refusé d’obéir. C’était tellement horrible que, moi, qu’on ne taxera pas de sensiblerie, je faillis m’attendrir. La tète est retombée lourdement sur l’oreiller. Il était en proie à l’agonie. Comme des ombres funèbres, des nuages de sang noir passaient et repassaient sur son front; on ne voyait déjà plus que le blanc des yeux, dont la prunelle discontinuait de s’agiter follement pour disparaître sous la paupière supérieure. Son râle battait une mesure de plus en plus précipitée ; il ouvrait la bouche grande, une mousse rose venait à ses lèvres et sortait de ses narines par petits flocons. Puis, tous ces symptômes de convulsions internes s’effacèrent graduellement, et les muscles contractés du visage reprirent peu à peu l’expression du calme. Enfin

RAPPORTS D’üN AGENT DE POUCE , 145

quelques soupirs analogues à ceux d’un soufflet sans âme, et je ne vis plus rien remuer...

J’entendis les pas de la jeune fille qui s’éloignait. Je ne pouvais pas me compromettre en la rappelant. D’ailleurs, à mon sens, la mort de ce Vannier était un bien et non un mal. C’était le cas ou jamais d’agir comme à l’égard des repris de justice. A quoi bon intervenir, s’ils s’entr’égSrgent ! c’est autant de besogne de moins pour nous, pour les juges et pour le jury. Je n’ai pas pensé qu’un homme de cette sorte méritât de la pitié, il s’est fait justice lui -me me. J’ajouterai que mes instructions me faisaient simplement le devoir de le surveiller, et non celui de lui sauver la vie.

Au moment de fermer ce rapport, je reçois l’ordre formel de quitter mon poste et de me tenir prêt à une nouvelle mission. Il me reste, monsieur, à me recommander à vous. On aura égard, je l’espère, à l’intelligence que j’ai déployée dans ce beau travail. Ce qu’il m’a fallu de patience, et ce que j’ai enduré de fatigues est inappréciable. Sans compter des courses interminables à travers Paris, et cela durant des jours entiers, j’ai dù quelquefois rester des vingt quatre heures sur ma chaise, sans bouger plus qu’un terme, l’œil au trou, la plume à la main, et n’ayant, pour me soutenir, d’autre nourriture qu’un peu de tabac dans ma bouche. Ma vue s’en est affaiblie et mon estomac en est tout dérangé. Je suis bien en outre l’Hercule de l’économie. Je gage que, depuis les sept semaines environ que cela dure, je n’ai pas

dépensé sept cent francs, tout compris. On pèsera toutes ces considérations, et l’on trouvera légitime, j’en ai la confiance, le désir d’avancement que j’ose manifester. Je compte d’honorables services, et je doute qu'on découvre au monde un homme plus amoureux que moi de son état, et qui l’exerce avec nue aussi profonde conscience. Enfin, je n’ai jamais failli à l’honneur, et je compte bien vivre perpétuellement dans ces bons sentiments.

« Je me trouvais avec deux de mes amis, commença Philippe, à la fête de Vincennes... »

Philippe, peut-être importe-t-il ici de connaître celui qui parle, était un étudiant en médecine de troisième année, ce qui indique à peu près son âge. Il se promenait dans les environs, par un temps magnifique, avec un de ses amis, lequel s’appelait Jean, peut-être, et exerçait apparemment le métier de conteur. Philippe prétendait avoir vingt sujets de romans dans la tète, et Jean était tout oreilles. Philippe disait donc :

« Je me trouvais avec deux de mes amis à la fête de Yincennes. C’était l’année derrière, précisément à pareille époque. Nous étions entrés dans vingt endroits sans obtenir qu’on nous servit à manger, tant l’affluence des consommateurs était grande. En revanche, nous nous étions désaltérés plus que de

I'l8 HISTOIRES ÉMOUVANTES

raison. Tout mauvais* qu’il fût, le vin m’inspirait de la gaieté, de l’audace et cetle brutale conviction qu’il me suffisait d’adiosscr la parole à une femme pour en faire sur-le-champ uue victime. Aussi regardais-je les jeunes filles avec lesquelles nous nous croisions d’un air passablement insolent. J’avais failli plusieurs fois déjà me prendre de querelle avec des maraîchers du pays, que mes airs de don Juan taquinaient et irritaient au plus haut point.

» Dans ces dispositions, je rencontrai, suspendue amoureusement au bras d’un ouvrier endimanché, une jeune femme que j’avais jadis connue, je vous dirai tout à l’heure en quelles circonstances. Ma fatuité ne sut pas su taire à la vue de cette femme qui 11e pouvait cependant me rappeler que de doux et honnêtes souvenirs. Je me comportai vis-à-vis d’elle en conquérant mal-appris, et la traitai avec une familiarité hautaine qui ne me seyait nullement. « Tiens, te voilà, ma petite Louise 1 » m’écriai-je sans faire attention à l’homme dont elle teuait le bras. « Qu’est-ce que tu deviens? Où demeures-tu? Es-tu » toujours à Paris ? » Je pris la rougeur qui lui monta au visage pour l'effet de l’impression profonde que je faisais sur elle. « Oui, » balbutia-t-elle d’un air interdit. « Je vous présente mon mari, mon- » sieur Philippe. » Je me crus décidément un personnage. « Ah! ah! » lis-je en toisant dédaigneusement l’ouvrier. « C’est vrai, je ne me souvenais » plus... Vous avez là, mon brave, » continuai-je en m’adressant au mari, dont les yeux sortaient de la

tète à force de colère, « une bien gentille petite femme. » Puis, me tournant vers Louise : « Es-tu » heureuse, au moins? » lui demandai-je d’un ton protecteur. « Oh! oui, » réplicpia la pauvre enfaut en se serrant contre son mari avec tendresse, a Allons, tant mieux, tant mieux, » dis je toujours du même ton. « Au surplus, » ajoutai-je, a si jamais tu avais besoin de moi, tu connais mon adresse... # Et, lui faisant un petit signe de la main, je m’éloignai tout fier de mon importance. En manières et en paroles, j’avais été d’une telle indiscrétion, que mes deux amis ne doutèrent pas un moment que cette jeune femme n’eùt été ma maîtresse* et, bien que cela ne fût pas, j’eus la lâcheté de le leur laisser croire. Je dormis paisiblement sur l’une et l’autre oreille, sans même soupçonner que j’avais terni ma journée par une faute énorme, comme je devais l’apprendre bien des mois après, d’une façon vraiment surprenante...

» Vous savez que mon père, avant de venir ici, était marchand de vin en gros à Auxerre. Nous habitions hors de la ville, dans un faubourg. La mère de cette Louise, qu’on appelait communément mère Leclère , demeurait dans le voisinage. Elle venait journellement à la maison, où une seule bonne ne suffisait pas toujours à la besogne. Son souvenir me réjouit encore, tant elle était propre, avenante, joyeuse; il n’est pas possible que j’oublie jamais sa cotte bleue, rayée de noir, son corsage rouge, dont les manches courtes laissaient à nu de robustes bras.

hâlès par le soleil, son ficliu blanc à fleurs en quinconce, son petit bonnet blanc de paysanne, sous lequel s’épanouissait son honnête face rougeaude. Elle était notamment chargée de veiller sur moi et de me mener à la promenade. Louise avait mon âge ; ne quittant jamais sa mère, elle était naturellement la compagne inséparable de tous mes amusements. Nous ne nous quittions guère que pour dormir. Je ne suis pas romanesque, il s’en faut de beaucoup, et la réalité a eu peu à faire pour étouffer le grain de poésie qui a pu s’égarer dans mon cerveau. Cependant, je ne puis pas vous dire combien profondément cette époque de ma vie est gravée en moi, et avec quel bonheur je m’en rappelle chaque incident. Je pourrais vous décrire jusqu’au plus petit des sentiers où nous avons couru, et compter le nombre des arbres à l’ombre desquels nous nous sommes reposés. Je vois d’ici l’endroit favori de nos récréations, un chemin à ornières profondes, qu’on appelait la rue Verte , à cause d’un peu de gazon épargné par le pied des chevaux et les roues des voitures. Elle était bordée de fossés, où coassaient des grenouilles, et- d’exubérantes haies d’églantiers, de prunelliers et de mûriers sauvages, où les oiseaux, au printemps, faisaient leurs nids. Tout entier au plaisir de nous remuer, nous ne songions guère à nous plaindre de la chaleur du soleil qui rayonnait sur nos tètes, et encore moins à jouir du silence délicieux dans lequel se fondait si harmonieusement le bourdonnement des mouches ou le petit cri d’un

insecte sous l’herbe. Fouillant les haies avec une implacable curiosité, sans crainte d’égratigner nos doigts ou de déchirer nos vêtements aux épines, si nous trouvions un nid, ou pensions seulement en aX-oir découvert un, quelle joie! J’en suffoquais. « Maman Leclère, un nid! venez vite! » avais-je coutume de crier d’une voix étouffée par l’émotion. Hélas I la plupart du temps, ce n’était qu’une motte de terre arrêtée par la bifurcation de deux ou trois branches. D’autres fois, las de ne rien dénicher, je me bornais à cueillir des mûres ou des prunelles, dont j’offrais une part à ma petite amie pour, un moment après, mauvais enfant que j’étais, la taquiner et la faire pleurer. « Maman, » s'écriait-elle alors, « Philippe me fait endèver! » Et la bonne femme, s’efforçant de se faire la voix rude sans y réussir, ne tardait pas à répliquer : « Attends, attends, Philippe, je vais à toi ! » J’ajouterai qu’à tout ecla se mêlent parfois, je ne sais comment, dans ma pensée, le son des cloches, la vue des reposoirs de la Fête- Dieu, des maisons pavoisées de tapisseries, de rideaux ou de loques multicolores, des rues jonchées de verdure, de coquelicots, de bluets, et par-dessus cela, les odeurs enivrantes des feuilles et de la terre après une légère pluie.

» C’est encore dans cette rue Verte que, plus tard, je devais faire clandestinement mon apprentissage de fumeur. La tète me tourne rien que d’y penser. Ah ! soit dit en passant, qu’on affronte de supplices, et qu’on dépense de courage pour contracter une ha-

bitude funeste qui doit causer un jour, aux gens sensés, de si cuisants repentirs I » Tandis qu’on m’envoyait au collège, on plaçait Louise dans un atelier. Pendant des années, je ne la vis plus qu’à de rares intervalles. Sa mère mourut. J’y pris à peine garde, non, je crois, par insensibilité, mais faute de comprendre la mort. En souvenir de la défunte, et aussi par inclination, ma mère se chargea volontiers de Louise. L’orpheline ne tarda pas à faire partie intégrante de la maison, oii son intelligence, son activité, sa perpétuelle bonne humeur, la rendirent bientôt indispensable. Elle pouvait avoir quinze ans ; si elle était laide ou jolie, je ne l’avais pas encore remarqué. La vie de collège avait déjà singulièrement entamé mon bon naturel; un petit monstre d’orgueil gonflait mon habit de collégien. Je savais parfaitement mesurer la distance qui me séparait de la jeune fille, et je commençais à trouver ses tutoiements à mon endroit d’une intolérable impertinence. Je m’appliquai à le lui faire sentir. Je m’efi'orçai de me donner en sa présence un air froid et hautain, j’afièctai de lui dire vous et de l’appeler mademoiselle. Elle n’eut pas l’air de s’en apercevoir. Loin de là, plus le tu me blessait, plus la maudite particule semblait sortir aisément de ses lèvres. J’en fus longtemps désolé et presque malade. Condamné à me rencontrer avec elle chaque dimanche, j’allai jusqu’à me faire priver de sortie pour la voir moins souvent. Je me flattais de l’intimider à la longue, et de l’amener insensiblement à me res-

pecter davantage. A mon grand chagrin Je fus trompé dans mon espoir. La patience m’échappa, je me fâchai. « Pourquoi me tutoyez-vous? » lui dis-je un jour brutalement. Elle me regarda avec stupeur. « Oh! monsieur l’orgueilleux! » fit-elle. Et elle me tutoya plus que jamais. Chose à peine croyable, je me creusais la tête, je me mettais l’esprit à l’envers, je ne cessais de combiner des stratagèmes, uniquement en vue de me soustraire à cette insolente familiarité. Rien n’y fit. L’orgueil l’emporta à la fin sur tout autre sentiment, même sur une vague crainte d’être ridicule. J’allai trouver ma mère et lui dis tout d’une haleine :

« Je ne sais pas pourquoi mademoiselle Louise se » permet de me tutoyer. Je ne suis plus un en- » faut. Si on savait cela au collège, qu’est-ce qu’on » dirait? »

» Ma mère partit d’un grand éclat de rire, et je fus la fable de toute la maison. J’eusse voulu être un géant à mille bras pour anéantir le monde entier et moi avec. Les vacances arrivèrent.

» J’avais pour camarade et confident un mien cousin dont on avait changé le' nom de baptême de Jacques en celui de Jacquot. Précisément, à l’instar des perroquets, il avait quelque mémoire et manquait entièrement de jugement. Sa tète, d’ailleurs, n’était pas sans analogie avec celle de cet oiseau désagréable. Au fond, il avaitle génie de la patience: c’était un homme à scier les grilles avec un ressort de montre, et à percer un mur de vingt pieds d épais-

HISTOIRES ÉMOU VANTES

seur avec uu cure-dents. 11 était envieux comme tout pareut pauvre. Quand je voyais les fraîches couleurs de ce garçon joufflu, et son gros œil d’émail, je ne me doutais guère qu’il fût sournois et perfide plus que le traître Sinon, insinuant, flatteur, doué, en outre, d’un air excessivement bète, il était beaucoup aimé de ma mère, et possédait toute ma confiance. Ou le destinait au commerce.

» Jacques, ou Jacquot, comme je l'appelais de préférence, applaudissait à mou orgueil et trouvait que j’avais admirablement raison de ne pas vouloir être tutoyé, moi, collégien , par une petite fille qui, somme toute, selon lui, n’était que notre domestique. « A ta place, » me disait-il une fois entre au- » très, « je sais bien ce que je ferais. — Que ferais- » tu? » m’écriai-je. — D’abord, je n’y ferais pas plus » attention que si elle n’existait pas, et quand elle » me parlerait, je lui tournerais le dos. — Hélas ! » mon ami, j’ai usé de ce inoyon et de bien d’autres, » et j’ai échoué. — Eh bien, je m’enfermerais dans » ma chambre, et je mourrais de faim plutôt que » de descendre m’asseoir à table à côté d’elle. » Le » conseil, dans l’espèce de désespoir où j’étais, ne me déplut pas. J’y réfléchis mûrement, et, le croirat-on? je me résolus à le suivre. Une découverte inopinée occasionna une totale révolution dans mes sentiments.

» J’errais de chambre eu chambre, à la recherche de mon cousin, lequel me croyait à la ville. Au droit d’une porte derrière laquelle travaillait Louise, des

UNE CHANTEUSE DES RUES li>5

éclats de rire me firent dresser l’oreille. Retenant mou souffle, je m’approchai. Ce que j'entendis figea le sang dans mes veines. Jacquot était lù. Il faisait l’aimable auprès de Louise, et, en ricanant, lui racontait, d’une voix de clarinette fausse, mes . tourments, mon désespoir, sans oublier ma résolution de 11e plus manger pour ëehapper à la boute de m’asseoir à côté d’elle. Imaginez-vous ma stupéfaction ! Quel coup de massue que cette brusque certitude d’ètre le jouet et la dupe d’un coquin que je tenais pour un franc imbécile ! En un cbn d’œil, je fus plus vieux d’une année au moins. J’eus la force de me contenir et de résister ù l’envie de faire un éclat. Je me retirai à pas de loup, comme je m’étais approché. La conduite du cousin me donna beaucoup à réfléchir. Évidemment, il avait des vues sur Louise, et projetait de me tenir incessamment à l’écart, par peur sans doute de trouver en moi un rival. Il en résulta que pour la première fois, depuis bien des années, je songeai à regarder Louise. Que ne suis->je peintre ou poète ! De ma vie, je n’avais vu une fille si fraîche, si jolie, si bien faite, si gracieuse, si coquettement habillée, en un mot, si essentiellement attrayante. Où avais-je donc les yeux? Quelle fobe était la mienne? D’orgueil, comme vous le pensez bien, il n’en fut plus question. Au contraire, je fus tout à coup assailli par la crainte de ne pas être préféré à Jacquot. Il me semblait actuellement que j’eusse un droit antérieur à celui de tout autre à l’affection de la jeune fille, et qu’on me volât mon

bien en touchant à ce droit. Je ne fis pas néanmoins amende honorable sur-le-champ. En cela, je pensais bien moins à ménager mon amour-propre qu’à donner le change au cousin, que maintenant j’avais en aversion. Je persistai à bouder Louise ostensiblement, pendant que, dans le particulier, tout en faisant parade d’un peu de mauvaise humeur, je lui montrai graduellement un meilleur visage. Je réussis en effet à tromper tout le monde, excepté elle.

» Mon premier aveu m’échappa en quelque sorte par inadvertance. Uu dimanche soir, mon père et ma mère jouaient aux cartes; j’étais assis à côté de mon père ; Louise me faisait vis-à-vis; Jacquot feuilletait un volume tout près de nous. D’aventure, le petit pied de Louise heurta le mien sous la table. Je ressentis une commotion qui me causa tant d’aise que je voulus la renouveler à l’instant même. Affectant de m’intéresser vivement au jeu de mon père, et respirant à peine, je marchai, dans l’ombre, avec une lenteur de tortue, à la rencontre du plus mignon pied qui fût au monde. A mon contact, il se replia sur lui même comme l’escargot, au toucher, fait <le ses cornes. Je ne me décourageai pas. Après quelques minutes de ce colin-maillard, je saisis enfin la sensitive pantoufle et la tins longtemps embrassée avec passion. Une sorte de magnétisme envahit tout mon être et me combla d’un bonheur indicible. Durant ce temps, la jeune fille et moi évitions avec , grand soin de nous regarder et paraissions totalement étrangers l’un à l’autre. Que cette soirée, où je

fus loué de ma sagesse, me parut courte, et que j’eus de mal à m’endormir ! Toute la nuit je rêvai de Louise, et, en m’éveillant, ma première pensée fut pour elle. Actuellement, le tu dans sa bouclie produisait sur moi l’effet d’une ineffable caresse. J’eus bientôt, de mon côté, ressaisi le privilège d’user, en lui parlant, de la magique syllabe. Je ne sais pas ce que je n’eusse pas fait pour étouffer en elle le souvenir de ma ridicule fierté. Je ne pouvais plus me rassasier de la voir et de l’entendre; j’épiais, avec une ruse de sauvage, les occasions de me trouver seul avec elle.

» Mais je dois me hâter de dire que sa conduite fut précisément l’inverse de la mienne. A mon cruel désappointement, elle devint chaque jour plus réservée, et discontinua peu à peu de me dire tu. J’en fus horriblement affligé. En fait de badinage entre nous, elle était d’une intolérance outrée. A peine faisais-je mine de la provoquer et de la lutiner, qu’elle me signifiait d’un petit air fâché d’aller jouer avec mes égaux. Je ne puis pas vous dire combien je souffrais. Mon imagination, en grossissant mes torts, ajoutait à mon supplice. J’eusse donné la moitié de ma vie pour reconquérir ses bonnes grâces. Cependant, sa froideur augmentait; elle usait maintenant du vous respectueux avec une impitoyable fermeté. Les assiduités mieux accueillies de mon cousin achevaient de m’exaspérer. Ou eût dit qu’elle prit plaisir à irriter ma jalousie, et voulût m’infliger la peine du talion. Elle causait volontiers avec

KISTOIUES ÉMOUVANTES

Jacques, et affectait au coutraire de m’éviter comme je faisais jadis avec elle. Je ne pouvais plus vivre ainsi.

» Je réussis à la surprendre seule, un matin, à la cuisine. Elle avait les cheveux en désordre, le bonnet et le fichu de travers, la jupe retroussée par un coin; ses pieds se perdaient dans des sabots grands à la contenir tout entière : les cordons d’un tablier bleu ceignaient sa taille; ses bras étaient nus jusqu’aux coudes. Accoutrée ainsi, elle se tenait près de l’évier et savonnait des dentelles. Je m’approchai sur la pointe du pied ; je passai doucement la tète par-dessus son épaule; puis, je balbutiai d’une voix à peine intelligible, tant le cœur me battait fort : « Louise! » Sans étonnement, comme si elle m’eût senti venir, mais aussi sans me regarder : « Qu’est- » ce que vous me voulez? » me dit-elle d’une voix noumoins mal assurée. « Pourquoi ne me tutoies-tu » plus? continuai-je. — Parce que qa -vous fait de » la peine, répliqua-t-elle. — A cette heure, repris-je, » je veux que tu me tutoies. — Et moi, je. ne veux

» pas, dit-elle. — Pourquoi? — Parce que — Tu

» 11e m’aimes donc pas? — Non.» Quel non! Je m’euhardis jusqu’à poser mes lèvres sur son cou; puis, je me sauvai.

» A ne point mentir, je ne sais pas si mon inclination eût longtemps encore conservé ce caractère d’innocence. Vu à travers cette aventure, l’avenir n’offrait d’ailleurs que des perspectives fâcheuses. Quoi qu'il arrivât, je ne pouvais que troubler pro-

fondement l'existence de Louise, en supposant même que, chez la pauvre fille, la raison restât maîtresse du sentiment. Mais mon honorée mère était une femme d’une perspicacité notable. Je crois bien, au reste, que.Jaequot lui avait déjà donné l’éveil. Toujours est-il qu’elle s’ a perçut du danger que courait sa pupille et qu’elle y mit ordre sur-le-champ. Avant que j’eusse eu le temps de me reconnaître, dans les quarantediuit heures, j’étais intemé dans un collège de Paris »

Philippe et son ami marchaient depuis une heure sans songer à la fatigue. En ce moment le soleil les éclairait d’aplomb et chauffait l’atmosphère au degré de l’étuve. A un détour du chemin une jolie guinguette offrit tout à coup à leurs yeux l’abri de ses tonnelles en houblon. Ils s’assirent sous la plus ombreuse devant un pot et des verres. Philippe bourra sa pipe en bois et en approcha la flamme.

« Cinq ou six ans plus tard, reprit-il après s’ètre désaltère, nïon père se retira du commerce et vint, avec ma mère, s’établir ici près de moi. Louise fit naturellement partie de l’émigration. N’ayons garde d’omettre que mon cousin les y avait devancés pour entrer chez un droguiste. Il en résultait que fréquemment nous nous retrouvions tous autour d’une même table comme autrefois en province. Mais combien, les uns et les autres, le temps nous avait modi-

ICO

fiés ! Les grâces, chez Louise, lesquelles n’étaient jadis pour ainsi dire qu’en bourgeons, s’épanouissaient actuellement en belles fleurs qui l’enveloppaient de charmes irrésistibles. Pendant que Jacques, devenu un grand et robuste garçon, aspirait, du consentement maternel, ouvertement à l’épouser, je sentais renaître en moi mes vieilles prétentions sur elle, avec l’émotion juvénile en moins. Je l’avoue à ma honte, une pensée de séduction vulgaire m'animait; je ne méditais rien moins que de l’emmener vivre avec moi au quartier latin. A l’exemple de beaucoup d’hommes, plus vicieux par fanfaronnade que foncièrement vicieux, j’eusse été heureux de faire pièce à mon cousin en lui enlevant une femme qui pouvait devenir sienne, et fier de montrer à mes amis une maîtresse si belle et si décente. En attendant, parce que je craignais que la perspective d’un mariage ne fit pencher, dans l’âme de Louise, la balance en faveur de Jacques, je ne me faisais pas faute de le mortifier et de le ridiculiser devant elle toutes les fois que l’occasion s’en présentait. Dans le nombre des plaisanteries que je renouvelais sans cesse, il en était une qui manquait rarement son effet. Du ton le plus sérieux : « Bonjour, Jacquot, » lui disai-je chaque dimanche matin en l'apercevant,* « as-tu déjeuné? » Dans leur argot, les rapins appellent cela une scie. Jacques ne pouvait s’y habituer. Il se tenait à quatre pour ne pas se fâcher; sur son visage assez pâle, le sang se portait de préférence à son nez en bec d’oiseau comme à la crête d’un

dindon en colère, et lui donnait un air vingt fois plus grotesque. Avec un peu plus de pénétration, je me serais épargné le souci d’en avoir peur. Louise ne l’avait jamais aimé; mais depuis qu’il l’entretenait de mariage, qu’il lui parlait de ses travaux, qu’il lui confiait ses espérances, elle en était venue presque à le haïr.

» Au reste, je n’en étais guère plus avancé. L’intelligence et le caractère de Louise s’étaient singulièrement développés depuis nos premières et innocentes amours. La pauvre fille, qui était l’honnêteté même et qui savait parfaitement que je ne voulais pas être son mari, ne parvenait qu’à force d’indulgence à ne pas voir dans mes propositions autant d’injures. Elle se bornait à prendre des précautions pour ne pas se trouver seule avec moi. Si le hasard me ménageait, quoi qu’elle en eût, un tête-à-tète avec elle, je me trouvais en face d’un petit dragon qui me tenait tète et me raisonnait au point de me dérouter et de me réduire au silence. J’étais froissé, irrité, exaspéré, je n’oserais dire malheureux; car, en toute cette aventure, j’étais le jouet bien moins de la passion que de ma vanité.

d Entre ma mère, d’une part, qui, de plus en plus sensible à l’hypocrisie de Jacques, avait décidé qu’il épouserait Louise; de l’autre, entre mon cousin et moi qui la courtisions dans des vues essentiellement différentes, la position de la jeune fille était intolérable. Parce qu’il ne lui convenait ni d’épouser Jacques ni d’ètre ma maîtresse, la maison devenait

pour elle une sorte de purgatoire où elle expiait les prétentions et les sottises d’autrui. En dessous, et c’était son droit, elle songeait à s’en échapper au moyen d’un coup de tête qui s’accordait avec les élans de sa nature aimante. Tandis que nous nous disputions ses faveurs, mon cousin et moi, un troisième amoureux, dans la coulisse, nous faisait jouer, sans le savoir, le rôle ridicule des deux voleurs de la fable. Vous devez présumer quelle fut notre stupéfaction à nous tous le jour où Louise, prenant ma mère en particulier, lui avoua en rougissant qu’elle aimait quelqu'un et qu’elle désirait avoir son consentement pour se marier.

» Je renonce à vous peindre l’état de ma mère à cette nouvelle. Ce fut plus que du désappointement, presque du désespoir. Louise, à la longue, lui était devenue nécessaire; à moins de sa pupille, elle se sentait tout aussi gênée qu’un premier rôle de tragédie sans confident. Outre cela, la jeune fille, qui était gaie, qui avait une mémoire heureuse, une voix juste et d’un timbre agréable, chantait, tout en travaillant, ou des noëls ou de vieilles chansons, et rendait par là L’intérieur de la maison moins monotone et moins triste. Une considération personnelle, mais, je crois, purement instinctive, plaidait chez ma mere en faveur de Jacques, bien plus que celle des perfections de ce Jacques. Le mariage de ce dernier était naturellement subordonné à sa position ; or, sa position était loin d’ètre assez solide pour le poids d’un ménage : il y avait donc tout lieu de

croire que Louise resterait encore île longues années à la maison. Au total, ma mère, excellente femme du reste, comme vous le verrez plus tard, avait néanmoins ses petits défauts; elle était d un caractère entier et opiniâtre. Sans parler des droits qu’elle se croyait à la reconnaissance de Louise, elle la considérait un peu comme sa iille, et, à ce titre comme un üef, une propriété, un nègre en servage dont elle se battait* de pouvoir disposer à sa fantaisie. A part mou cousin et le reste, rien ne pouvait la froisser plus cruellement que de voir la jeune iille se choisir un mari sans la consulter.

» Dans la maison dont nous occupions un étage, rue des Marais, habitait, depuis près de six ans, un jeune ouvrier facteur de pianos, Allemand de Vienne, qui s’appelait Georges Moser. Représentezvous un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, de moyenne taille, avec des cheveux blonds, des yeux bleus, un nez aquiliu, un teint blanc et rose, et une petite touffe de favoris laineux d’une nuance excessivement claire de chaque côté des joues. Tout en son visage, plus qu’en celui d’aucun autre, respirait l’honnêteté, la candeur, la sérénité. Il travaillait dans les ateliers d’Érard, cour de Bretugne, au faubourg du Temple. Chose à noter, peut-être, sans ma mère n’eùtril jamais même soupçonné l’existence de Louise. Ma mère s’ennuyait et voulait se remettre au piano. Son instrument, pour n’avoir pas été uccordé depuis quinze ans au moins, avait besoin d’une réparation considérable. Il était naturel qu’elle pensât

à Moser, dont on lui avait parlé comme d’un trèshabile ouvrier. Le jeune Allemand s’éprit de Louise première vue, et Louise devina sur-le-cliamp sans déplaisir le sentiment qu’elle lui inspirait. Il était jeune, doué d’une figure charmante, gagnait bien sa vie, passait pour un garçon rangé, avait, en un mot, tout ce qu’il fallait pour plaire à une fille raisonnable. Louise l’encouragea d’abord des yeux. Ils se rencontrèrent dès lors fréquemment dans les escaliers ou à la promenade. Ils avaient eu insensiblement des entretiens furtifs; finalement ils étaient convenus de se marier.

» Ma mère se flatta tout d’abord de découvrir dans une enquête sur la vie de Moser des prétextes de s’opposer raisonnablement au mariage , mais à la suite de renseignements puisés à des sources authentiques, elle fut contrainte de s’avouer à elle-même que le choix de la jeune fille était excellent. Ses objections contre ce mariage ne pouvaient donc plus être prises que dans le sentiment. « Je n’ai pas cessé » d’avoir pour toi la tendresse d'une mère et, à ce » titre, j’ai bien quelques droits à ton obéissance. Je » me suis flattée que tu ne sortirais pas de la famille » et que tu épouserais Jacques. C’est un brave gar- » çon qui t’aime et qui te rendra heureuse. Tu me » blesserais mortellement en trompant mon espoir. » Réfléchis. » Quelle impression cela pouvait-il faire sur le cœur d’une fille amoureuse? Louise se borna à répliquer qu’elle aimait Moser et qu’elle n’aimerait jamais mou cousin, ce qui était décisif. Ma mère

n’en persista pas moins opiniâtrement à vouloir la faire changer d’avis. Notre maison se partagea en deux camps. Si mon père et moi nous déclarâmes en faveur de la jeune fille, il n’est pas besoin de dire à quel parti Jacquot se rangea. D’ailleurs, la fermeté virile que Louise puisait dans l’amour la rendait capable de tenir tète à toute la maison. Sa résistance inflexible occasionna chez ma mère une irritation profonde. Quelques jours avant le mariage, dans une dernière scène , sous l’empire du ressentiment, elle lui dit : « Je te déclare, Louise, que, si tu passes » le seuil de cette maison pour te marier avec Moser,

» je ne te reverrai jamais, que tu seras pour moi » comme si tu étais morte. — Vous me mettez au » désespoir, madame, répondit la pauvre fille les » larmes aux yeux. Si je vous obéis, je suis malheu- » reuse ; si je vous résiste, vous me retirez votre ten- » dresse. Vous ne pouvez pas douter de mon respect » et de mon dévouement. Mais je vous dirai avec » douleur que j’ai engagé ma parole et que je ne » puis pas y manquer. J’espère encore, madame, » que vous finirez parme rendre justice et que votre » colère contre moi ne durera pas toujours. » Elle se maria et je ne la revis plus.

» Notre] intimité , je l’affirme, ne passa point les bornes que j’ai indiquées. Peut-être trouverez-vous que je me suis trop appesanti sur ces détails; toutefois, je ne l’aurai pas fait inutilement , si vous êtes actuellement convaincu qu’il n’exista jamais de fille plus honnête et plus imperturbable dans sa droitu»e.

IGG

Après cela, il vous est permis d’apprécier si j’avais le droit de la traiter comme je le fis à Vincennes et jusqu'à quel point, en cette rencontre, ma conduite fut gratuitement brutale. J’appartenais alors à la catégorie de ces jeunes gens qui s’imaginent que l’argent supplée toutes choses. Je fus littéralement un autre homme du jour que je pus mesurer l’étendue du mal qui était résulté de ma sotte outrecuidance... »

A ce point du récit, Philippe , qui se sentait les paupières lourdes* s’avisa que Jean faisait des effort? héroïques pour ne pas dormir. Sous l’influence de la fraîcheur tlu berceau, les deux amis se livrèrent insensiblement ou sommeil. Après une heure environ de cette méridienne, ils se réveillèrent pour se regarder en riant. Puis, tout à fait reposés et rafraîchis, ils quittèrent la guinguette et poursuivirent leur promenade. Le soleil s’inclinait déjà sensiblement vers l’ouest; les ormes de la route projetaient de grandes ombres obliques ; un vent léger se levait du nord et caressait agréablement le visage. A la prière de Jean, Philippe reprit :

« Pour renouer la fête de Vincennes au jour où je revis Louise, il faut faire ici uno enjambée de sept à huit mois au moins. J’allais chaque matin à la Charité, comme j’y vais encore aujourd’hui , où j’ai, sous le docteur Maison, un service actif dans deux

salles: l'une de femmes, la salle Sainte-Aune, à titre d’aide clinique ; l’autre d’hommes, la salle Saint- Charles, à titre d’externe des hôpitaux.

» Avec cette indifférence stoïque, que donne bientôt le spectacle des souffrances les plus aiguës, j’entrai un jour de meilleure heure que de coutume dans la salle Sainte-Aune, où j’avais divers pansements à faire. C’était un peu avant la visite du chef de clinique et la leçon du professeur. Tout en accrochant mon chapeau à un lit et liant un tablier autour de moi, je dis à la fille de service : « Eh bien, madame » Élisabeth, qu’y a-t-il de nouveau ce matin? — Il » y a quelqu’un au n° 22, me répondit-elle. — » Qu’est-ce que c’est? ajoutai-je. — Je ne sais pas, » repartit madame Élisabeth; elle me fait l’effet » d’être bien mal. Depuis hier soir qu’elle est ici, le » délire ne l’a pas quittée. Les numéros d’à côté se » plaignent de n’avoir pas pu dormir à cause du ta- » page qu’elle a fait cette nuit. » Ces détails étaient pour moi d’une banalité peu capable de frapper mon attention. Je n’en préparais pas mes emplâtres avec moins de flegme.

Toutefois, au droit du n° 22, dominé par une curiosité purement machinale, je tournai la tète vers la nouvelle malade. Quelle secousse ! Je ue sache pas qu’on puisse être, àl’impreviste, i'emué par une commotion plus forte et plus douloureuse. Appréciez-en la cause. Dans le visage pâle et bouleversé de la malade, je retrouvais tous les traits de Louise!... Après cela, peut-être me trompais-je. Je m’approchai.

Pour mon supplice, il n’était pas d’erreur possible. La physionomie que j’avais sous les yeux, bien que ravagée par la maladie, était gravée dans mon souvenir en caractères si nets et si profonds que je ne pouvais pas me méprendre. Louise!... La stupeur me clouait sur place, tandis que des angoisses déchiraient ma poitrine. Que d’imaginations douloureuses affluèrent en môme temps à mon esprit! Elle, que j’avais quittée si heureuse, quelle série de malheurs l’avait donc jetée sur un lit d’hôpital? Sa présence ici pouvait -elle recouvrir moins qu’un drame horrible? Quel était ce drame? Je lui pris la main, je la questionnai, je l’appelai par son nom. Elle ne me vit ni ne m’entendit. Sa peau était moite et brillante ; sa respiration embarrassée , pénible ; ses yeux hagards roulaient follement dans les orbites .

» Si je fis ma besogne à la hâte, si les malades eurent à se plaindre de ma brusquerie et de mon inattention, c’est ce dont je ne me préoccupai guère. J’étais aux prises avec les plus vives anxiétés, j’attendais dans une mortelle impatience l’arrivée du chef de clinique. A peine, dans sa tournée, approcha-t-il du n° 22 , que j’accourus. La situation morale de Louise rendait extrêmement difficile, sinon impossible, l’appréciation exacte de son état physique; il fallait, au préalable, s'efforcer d’éteindre la fièvre intense à laquelle elle était en proie. Le chef de clinique qui, à ma prière, se livra à un long examen, ne sut en définitive que prescrire une portion cal-

mante. Je la fis prendre moi-même à la pauvre femme. Je ne m’éloignai de son lit qu’à regret; j’étais pitoyablement affecté. Avant de partir, je la recommandai chaudement à madame Élisabeth ; non content de cela, je vins demander de ses nouvelles dans la soirée. J’eusse de bon cœur veillé toute la nuit auprès d’elle. Pour la première fois, depuis bien longtemps, mon sommeil fut plein de trouble. Toute cette agitation, peu eh harmonie avec l’insouciance que vous me connaissez, pourra vous surprendre, et, de fait, j’ai assisté à bien d’autres misères sans m’émouvoir. Mais, vous le concevrez aussi sans beaucoup de peine, Louise était pour moi un être à part; elle me rappelait mille doux souvenirs: mon pays, mon enfance, mes promenades, la mère Leclère qui tant de fois m’avait porté dans ses bras, enfin, les premières et indicibles sensations de l’amour, et, ma foi, j’avais beau me tenir à quatre, tout cela échauffait mon sang et élevait la froide température de mon àme...

» Le lendemain , à mon entrée dans la salle Sainte-Anne, je fus accueilli avec les paroles les plus rassurantes. Louise avait passé une nuit calme, et la raison lui était entièrement revenue. Dans la crainte que ma présence inopinée ne lui causât une trop vive émotion, je n’allai pas tout de suite à elle, quelque envie que j’en eusse ; je chargeai madame Élisabeth d’aller la prévenir qu’il y avait là une personne qui demandait à la voir, un ami, Philippe, étudiant en médecine, de service dans la salle même. Madame

Élisabeth vint bientôt me dire que la malade m’attendait.

» Dès qu’elle m’aperçut, Louise essaya de se lever; je lui fis signe de n’en rien faire. J’avais des battements de cœur à étouffer, et je me rappelle même qne mes jambes n’étaient point trop solides. D’une voix éteinte par l’émotion : * Toi ici, ma pau- » vre Louise 1 dis-je en lui prenant la main, qu’est-ce y> que ça veut dire? que t’est-il arrivé? » Elle attacha sur moi des regards pleins de mélancolie où je lus à la fois que je méritais des reproches et qu’elle me pardonnait. « Ah! sans le vouloir, dit-elle, vous » m’avez fait bien du mal, monsieur Philippe. » Je reculai d’un pas et la regardai avec stupeur. « Moi 1 » f] s -j e . — J’ai dit sans le vouloir, reprit-elle ; car je » vous sais incapable d’avoir eu jamais l’intention; » de me rendre malheureuse. » Mon intérêt était excité au plus haut point. Je me rapprochai. « Je ne te » comprends pas, ma bonne Louise, dis-je à mi- » voix ; à part une pensée mauvaise que j’ai nourrie » contre ton honnêteté, pensée que tu as déjouée » par ta conduite, je ne sache pas que j’aie d’autre » faute à. me reprocher dans mes relations avec toi.

» Avez-vous donc oublié notre rencontre de Vin-

» cennes? me demanda-t-elle. — Non, certes, ré- » pondis-je ; je me souviens même de m’y être con- » duit assez grossièrement. Mais je dois dire, pour » ma défense, que je n’avais pas. la tète bien libre. » — Je ne vous en veux pas, me dit Louise. Cepen- » dant, apprenez que de cette rencontre ont découlé

» tous le maux qui fout que vous me voyez ici. j> J’étais confondu.

» En effet, j’avoue que, pour moi, jamais plus impénétrable problème n’avait été proposé à la sagacité d’une intelligence humaine. Je renonçai sur-lechamp à l’honneur d’en découvrir la solution, et suppliai Louise de m’épargner, par une explication rapide, la peine de la chercher. Fragment par fragment, en partie avant la visite, en partie après, elle m’apprit tant bien que mal ce que j’avais hâte de savoir. Avec votre imagination, vous comblerez è loisir les lacunes d’un récit nécessairement fort incomplet. Je suis certain, en outre, que les ressources d’une psychologie ingénieuse ne vous manqueront pas pour expliquer et souder des faits dont je ne puis que vous garantir la parfaite exactitude... »

Philippe se reposa un moment et poursuivit :

« Vous connaissez Louise, et j’ai peu de chose à modifier dans le portrait que je vous ai fait de Moser. Il eût été difficile de rencontrer deux natures mieux assorties, c’est le mot ; car, sans se ressembler, elles se complétaient l’une l’autre. Au rebours de ce qui devrait toujours être dans les ménages, la femme, en celui dont je parle, y représentait la raison, et l’homme, le sentiment. Moser n’avait pas tardé à reconnaître la supériorité de sa femme en

matière d’intérêt, et s’en était bientôt exclusivement reposé sur elle pour tout ce qui est relatif à l’économie domestique. Il se bornait à tâcher d’atteindre chaque jour le maximum d’un salaire dont il apportait, tous les samedis, la somme intégrale. 11 avait, en échange, un intérieur propre et joyeux, une nourriture variée et solide, du linge toujours blanc, des vêtements toujours en état et bien brossés. Leur vie, si elle était privée de grandes joies, était exempte aussi de grandes peines. De temps à autre, le soleil et la solitude de leur quartier les attiraient dehors : ils passaient la barrière, erraient à travers la campagne, et dînaient à l’ombre des arbres, au bruit des quadrilles d’un cabaret. Et quand l’uniformité de cette vie menaçait de la leur rendre à charge, il leur naissait un enfant, lequel, en réalisant leurs plus obères espérances, rajeunissait en quelque sorte les charmes de leur association. Tout, en un mot, leur souriait. Les couches de Louise s’accomplissaient sans l’apparence même d’un accident; elle se trouvait bientôt sur pied, aussi fraîche, aussi gaie, plus belle qu’auparavant. Six mois après environ, ils inauguraient la reprise de leurs tranquilles promenades. Confiant le sommeil de leur gros garçon aux soins d’une vieille voisine, ils mettaient un beau jour à profit et partaient pour Vincennes, où ma mauvaise étoile, comme je vous l’ai conté, me jetait sur leur passage.

» Ne prévoyez-vous pas déjà les conséquences de cette funeste rencontre? Était-il possible que ce qui

parut clair jusqu’à l’évidence à mes indifférents amis, ne parût point tel à un mari d’un caractère ombrageux et du jugement le plus borné? Ajoutez que Moser, depuis son mariage, n’avait pas discontinué de vivre comme un coq en pâte, c’est-à-dire dans l’aisance, sans trouble, sans chagrins, et qu’il avait en quelque sorte à expier cette longue sérénité dont il était encore à connaître le prix. A l’avidité, ou peut dire, avec laquelle il se saisit du soupçon et l’implanta en lui, on eût juré qu’il fût las des bienfaits d’une paix profonde et aspirât à subir des épreuves. Louise épuisa en vain des trésors de persuasion et de tendresse : elle lui expliqua qui j’étais et entra dans tous les détails capables de justifier, jusqu’à un certain point, la familiarité de mes manières et de mon langage. Il n’eut pas même l’air de l’entendre. Il l’entendit toutefois, mais pour trouver dans chacune de ses paroles, autant de témoignages d’une liaison qui devait prendre, à ses yeux, des caractères de plus en plus crimiuels. Un soupçon inique le gagna de proche en proche et l’envahit comme une gangrène. Son sommeil, d’ordinaire si paisible, fit place à des insomnies douloureuses. Il eut le front perpétuellement chargé de nuages, il ne parla plus que par monosyllabes, il repoussa avec rudesse les caresses de sa femme et affecta même de n’avoir plus aucun souci de son enfant. Son intérieur lui devint odieux, il se déshabitua peu à peu de prendre ses repas chez lui, se leva le matin de plus en plus tôt et rentra chaque soir toujours plus tard. Louise

Digiti;

ne pouvait lui adresser la parole sans qu’il s’irritât plus encore; elle se taisait donc et contenait ses larmes dans l’espérance que le temps, mieux qu’elle, aurait raison d’un désespoir fondé sur des chimères. Mais loin de là, le temps, au lieu d’atténuer l’énergie du poison que j’avais versé à ce malheureux, semblait en accroître la violence. Il en vint à souffrir au point qu’il chercha dans la débauche un allégement à son supplice.

» Pour comble de malheur, il n’échappa point à ce besoin de communication que nous éprouvons tous dans la tristesse, comme dans la joie., Je dis pour comble de malheur, puisque aussi bien il choisit, d’après l’extérieur, celui de ses camarades qui était le moins apte à ce rôle, un Parisien joyeux et sceptique, lequel, sous des airs de franchise et de bonhomie, cachait un railleur à outrance. Il n’appelait Moser que Ckoucroule-mann et ne l’aimait point, d’abord parce qu’il n’était point de Paris, ensuite parce qu’il était marié, laborieux, économe. Si, après les avoir provoquées, il écouta volontiers ses confidences et parut prendre la plus vive part à son chagrin, ce fut pour l’encourager dans sa jalousie*, s’en faire un jouet et le tourner en ridicule. Parmi les ouvriers de l’atelier, tous bientôt instruits comme d’une chose avérée de la mésaventure de Moser et au fait de ses tortures, quelques-uns trouvèrent plaisant de lui serrer la main à tour de rôle et de lui apporter leurs condoléances railleuses. Sans parler de cela, il n’était pas de jour où le Parisien ne l’en-

traînât à la barrière et ne lui fît faire nombre de stations chez les marchands de vins. Entre deux bouteilles, remarquant sa mélancolie incurable, il lui disait : « Tu es encore pas mal bète de t’affliger » pour si peu. S’il n’arrivait jamais de plus grand » malheur! Sache donc, mon vieux Choucroute-mam, » pour ta gouverne, que nous le sommes tous, avant » ou après. Allons, vide ton verre, nous irons boire » un litre plus loin. » Moser buvait, mais au milieu même de son ivresse, le souvenir de Louise, traversant tout à coup son esprit, remplissait ses yeux de larmes et sa gorge de sanglots.

» fie n’est pas tout. Si le pauvre diable n’était pas l’objet d’une vive sympathie, sa femme était détestée de ti-ois ou quatre commères qui n’admettaient pas qu’on s’occupât exclusivement de son ménage et qu’on refusât de frayer avec elles. Il ne faut pas demander si elles saisirent cette occasion d’assouvir leur rancune. D’accord avec des maris trop complaisants, elles attirèrent Moser .dans leur société et s’appliquèrent âenvenimer ses blessures sous le prétexte de les panser. L’une lui disait : « Toutes ees pi m- » bêches se ressemblent. Avec leurs airs de sainte » nitouche, elles sont pires que les autres. Ça serait » à n’y pas croire, si ou ne savait où mène l’hypo- » crisie. » Une autre reprenait : « Dieu, que vous » êtes bon! Ah! moi, à votre place, je ne m’amuse- » rais pas à fondre en eau. Je ferais comme elle, » nous serions quitte à quitte. » Il ne pouvait se retourner qu’il ne sentit la pointe acérée de quelque

propos semblable. On eût dit d’un malheureux couvert de plaies qu’on plongerait dans un bain d’acide. A force de ne plus voir que des gens si bien convaincus de son malheur, il finissait par en avoir la certitude. En proie à des douleurs dont le sujet était perpétuellement remis sous ses yeux, il n’allait plus qu’avec dégoût à son atelier et ne rentrait plus chez lui qu’avec une sorte d’horreur. Aussi acceptait-il de plus en plus fréquemment la moitié du lit que lui oll'rait le Parisien. Sous la conduite de ce digne ami, il ne travailla bientôt plus qu’à de rares intervalles et prit tout doucement racine dans les guinguettes et les estaminets. Pour suffire aux exigences de ces désordres, il retira peu à peu ses économies de la caisse d’épargne. Depuis longtemps déjà, il ne remettait plus à sa femme le salaire de la semaine. 11 lui imposa graduellement de plus dures privations, et ainsi jusqu’au jour où il dut se faire violence pour lui apporter à peine le nécessaire.

» Je m’étonne pourtant moins que vous ne pourriez le croire de l’imbécillité de ce Moser. Tout d’abord, sans doute, en admettant même que sa conviction fût fondée, il ne peut manquer de paraître inexcusable. Il devait tant de bonheur à Louise, qu’une amnistie du passé eût été moins de la générosité que de la justice et de la prudence. Mais Moser ne participait ni de notre éducation ni de nos idées. L’occasion, depuis, m’a été souvent donnée de le voir et de l’étudier. Je me suis trouvé vis-à-vis d’un homme tendre, passionné, de l’esprit le plus

étroit, complètement soumis aux contractions de son diaphragme, et aussi bien capable d’une confiance absolue que d’une méfiance outrée. A la faveur des brouillards qui troublaient sa tète allemande, il s’était forgé un idéal qu’il avait cru trouver dans sa femme. J’avais tout à coup ruiné son illusion. Louise n’avait bientôt plus été que la réalisation souillée du rêve de sa Tic. Il s’était imaginé que cette femme, dont il était fier et pour laquelle il avait un amour mêlé de vénération, loin de mériter ce culte, n’etait plus digne que de mépris. Sous le voile de l’aversion, une atroce jalousie rétrospective l’avait envahi et avait étouffé en lui jusqu’aux apparences du libre arbitre. De bonnes paroles, de sages conseils l’eussent infailliblement ramené à des sentiments plus humains. Ses brutalités n’étaient que la conséquence du mal d’amour qui le dévorait, et il ne devait pas être malaisé d’inspirer au moins le pardon à une âme si faible et si fortement éprise. Mais ses prétendus médecins n’étaient que des bourreaux qui retournaient le poignard dans ses blessures et y versaient du vinaigre an lieu de baume. Ses souffrances ne lui laissaient pas un instant de relâche et le maintenaient perpétuellement dans un égarement tout proche de la frénésie.

» Cependant la situation de Louise devenait de jour en jour plus précaire. A cause des soins que réclamait son enfant, il lui était interdit d’entreprendre un travail suivi. Sans compter les besoins auxquels elle se trouvait en proie, elle était encore journellc-

ment harcelle par des créanciers à bout de patience. Jusqu'alors elle avait tout enduré sans se plaindre. Après avoir essayé de la persuasion et de la tendresse, elle avait embrassé l'unique parti qui lui restait, celui de se taire et d’attendre : mais son dénùmeut était parvenu à un degré qui ne souffrait plus de délai. Elle s’arma de résolution et uttendit son mari. Des larmes dans la voix, elle lui exposa énergiquement l’extrémité à laquelle elle était réduite, et l’impossiblité où elle se trouvait de vivre plus longtemps ainsi. Le pauvre insensé était ivre : il l’écouta d’un air méprisant. Dès qu’elle eut fini, il éclata en injures ignobles et s’oublia, jusqu’à porter la main sur elle. Toutefois, il s'arrêta brusquement et' s’enfuit, comme honteux de sa propre fureur...

» Comptant les heures, les minutes, les secondes, Louise attendit un jour, deux jours, une semaine; son mari ne reparut pas. Ceux à qui elle en demanda des nouvelles lui répondirent qu’il ne travaillait plus cour de Bretagne, et qu’il avait changé de quartier. Présentement, elle ne devait donc plus rien espérer de lui. Pour lutter contre une misère incommensurable, ses forces seules lui restaient. Elle se replia sur elle-même et mesura hardiment les profondeurs de l’abîme. Sans crédit, avec des dettes de la pire espèce, elle avait encore engagé ou vendu tout ee qui chez elle avait une valeur quelconque. Elle sentait positivement les premières atteintes de la faim. 11 n’était pas au monde une famille, un parent, un ami à qui elle pût légitime-

meut s’adresser. Les dernières paroles de ma mère retentissaient encore à ses orilles comme une malédiction : « Que je ne te revoie jamais! A dater de ce «jour, tu es morte pour moi. » Ce n’est pas qu!elle manquât du courage d’implorer sa pitié ou qa’elle désespérât de l’attendrir : elle eût de grand cœur, pour son enfant, foulé l’orgueil à ses pieds ; mais il fallait laisser entrevoir aussi l’inqualifiable conduite de Moser, avouer au moins tacitement qu’elle avait eu tort de l’épouser, et toutes ses forces s’évanouissaient à la seule idée d’accuser son mari. Si elle songea à moi, ce fut pour renoncer sur-le-champ à une démarche qui pourrait donner une apparence de justice aux soupçons injurieux dont eUe était victime. Elle n’échappait à aucun des affronta-de la misère. Dans sa détresse, deux fantômes ne cessaient de passer et de repasser devant elle : la mort et la mendicité. Défaillant de terreur, elle serrait convulsivement son enfant dans ses bras et suppliait le ciel de lui envoyer une inspiration.

» En ce moment sa porte était entr’ouverte. Quelqu’un descendait l’escalier. L’apparition d'une petite fille qui, dans la maison, occupait un des coins du grenier, fit jaillir en l’àmo de Louise l’éclair qu’elle attendait. Cette petite fille n’était rien moins qu’une de ces fauvettes souffreteuses qui, pour vivre, ràclent les cordes d’une guitare et arrachent de leur gosier quelques notes aigres et fausses. A cause de sa peau bistrée, des flammes de son grand œil noir, de son air sauvage, vous l’eussiez prise pour, une

autre Mignon regrettant le pays où mûrissent les pommes d’or.

» Louise appela l’enfant et l’accabla de questions.

» Les renseignements qu’elle en obtint la déterminèrent à une résolution qu’on peut qualifier hautement d’admirable, voire d’héroïque. A force de prières et de larmes, elle parvint à émouvoir deux de ses' plus féroces créanciers et à s’en faire des protecteurs bienveillants. Ils consentirent à l’accompagner chez le commissaire de police, où ils attestèrent volontiers la vérité de l’histoire qu’elle y raconta. Le visage coloré par la honte de mentir, et d’une voix qu’elle essayait vainement de rendre ferme, elle dit que Moser, son mari, était allé en Autriche pour voir ses parents, et que, depuis son départ, qui remontait à plus de trois mois, elle n’a vait pas eu de ses nouvelles. Elle ajouta qu’elle ne pouvait attribuer son silence qu’à une maladie, et que certainement, un jour ou l’autre, s’il n’arrivait pas, il écrirait. En attendant, elle avait épuisé ses ressources et se trouvait sans moyens d’existence. Résolue à profiter des chansons qu’elle savait pour vivre, elle venait prier M. le commissaire de lui donner les certificats nécessaires. Sur le témoignage des témoins patentés, l’officier public délivra à Louise le papier dont elle avait besoin. En possession de ce papier, sur lequel il était déclaré « qu’on »ne voyait pas d’inconvénient à ce que la permission » de chanter fût accordée à ladite femme Moser, » Louise courut à la préfecture de police, où elle con-

quit, sans de grands efforts, le droit d’exercer sa nouvelle profession dans les estaminets et les cours de certains quartiers...»

A mesure que Philippe entrait dans ces détails, Jean redoublait d’attention, ce qu’il manifestait en ouvrant de grands yeux et en élargissant pour ainsi dire les oreilles. Il rappelait, par son attitude et son air, l’homme chez lequel se réveillent des souvenirs endormis, ou encore celui que deux ou trois notes mettent sur la trace d’une réminiscence musicale.

Quand Philippe lui peignit la nouvelle existence de Louise et lui représenta celle-ci errant, ou plutôt se traînant avec son enfant de cour en cour, de café en café, incessamment aux prises avec la crainte d’encourir le mépris, et, ce qui était mille fois plus douloureux, avec celle d’être reconnue par quelqu’une de ses anciennes connaissances, il ne put retenir un cri de surprise.

En même temps, il tournait brusquement la tète vers son ami et le regardait avec une sorte de stupeur.

« Qu’avez-vous ? « demanda Philippe.

— Vous le demandez I s’écria Jean. Mais je crois connaître votre histoire.

— J’en serais surpris.

— Qu*ud je dis votre histoire, je veux dire un épisode qui certainement s’y rapporte.

— Vous me rendez curieux, s

Jean se recueillit et parut rappeler ses souvenirs.

«Je persiste, fit-il tout à coup avec des gestes multipliés; il ne peut s’agir évidemment que de votre Louise.

— Allez, je vous écoute, » répliqua Philippe.

A la suite d’une pause :

« C’est rue Saint- Antoine, si j’ai bonne mémoire, continua Jean d’une voix d’abord lente, bientôt de plus eu plus rapide, daus un estaminet quelconque, une après-midi, que la &cèue a dû se passer. Attendez. Je n’ai encore souvenir que de l’impression, mais les détails vont me revenir... J’y suis... Une jeune femme, qui tient dans ses bras un enfant endormi, se glisse jusqu’au cumptoir de rétablissement et sollicite de la demoiselle qui y est assise l' autorisation de chanter. Sou joli visage et son air d’honnêteté disposent de suite en sa faveur, en même temps que ses yeux rouges de larmes et ses trai! s amaigris attestent de vifs chagrins et de grandes privations. Sa mise, bien que fort propre, est misérable.

» Je tâche de ne rien oublier d’essentiel.

» Debout au milieu des tables, les paupières obstinément baissées, elle essaye de faire entendre les accents d’une voix que IV motion étouffe dans sa gorge. On comprend malaisément ce qu’elle chante : vous diriez d’un piano usé dont la moitié des tou-

cbes ne parlent plus. L’attention bienveillante qu’on lui prête décuple son embarras, et sa voix faiblit en raison du silence qui se fait autour d’elle, quand tout à coup une exclamation déchirante fait tourner les tètes vers l’angle le plus obscur de l’estaminet.

«Un tableau étrange flottait, pour ainsi parler, dans la pénombre.

» Trois jeunes gens, attablés devant des bouteilles et des verres, y jouaient bruyamment aux cartes. Au milieu du silence croissant, la voix de la chanteuse parvenait bientôt jusqu’à leurs oreilles. A cette voix, l’un d’eux tressaillait comme si une balle l’eût touché au cœur. Presque simullauuémeut, il levait la tète, poussait un eri, lâchait ses cartes, se dressait d’un seul bond, renversant verres et bouteilles, portait la main à ses yeux, donnait enfin des marques du plus violent désespoir.

«Cependant, de ce jeune homme, dont la pantomime excite la surprise, les yeux des spectateurs sont bientôt ramenés vers la chanteuse qui, de son côté, se taisant et examinant avec stupéfaction celui que tout le monde regarde, jette un cri sourd et tombe en faiblesse. On se lève, on fait cercle autour d’elle, ou s’empresse de lui porter secours. Elle ne sort de son évanouissement que pour chercher l’inconnu des yeux.

«Mais celui-ci avait profité du désordre pour s’échapper de l’estaminet. Ses traits, assurait-on, étaient bouleversés, ses yeux hagards ; il semblait dans un état voisin de l’égarement. Ses deux amis,

stupéfaits, cloués à leurs places, n’avaient pas même essayé de le retenir.

« Comprenez-vous actuellement ma stupéfaction?» demanda Jean à son ami.

Et sans attendre il ajouta :

« Serait-il possible que ce jeune homme ne fut pas Moser ? Et cette jeune femme qui, pressée de questions, ne fait que des réponses évasives et ne songe qu’à se soustraire à la sollicitude dont elle est l’objet, se pourrait-il qu’elle ne fît pas une seule et même personne avec Louise ? »

Philippe n’avait pas cessé de balancer la tête en signe d’approbation.

«11 est hors de doute, «fit-il,» que vos personnages sont les miens. J’ajouterai que la scène s’est passée effectivement ainsi. De qui tenez-vous cela ? Peutêtre l’aurez- vous lu dans les Faits divers d’un journal. Après tout, il n’y a pas de' quoi crier au miracle. Quelque coureur de nouvelles pouvait bien se trouver parmi les témoins oculaires de cette scène... Mais ce que votre nouvelliste n’a pas seulement pressenti, ce que nul ne pouvait savoir, à l’exception de Louise, est ce que la pauvre femme avait souffert dans son nouvel état, avant et jusqu’à cette dernière crise. J’étais ému à pleurer comme une femme, moi, quand elle me comptait les luttes cruelles qu’elle avait soutenues avant de se décider à implorer la pitié des hommes et à leur tendre la main. Durant les quelques jours qu’elle exerça cet horrible métier, le supplice atroce qui la martyrisait fut de toutes

les heures. Elle passait et repassait vingt fois devant un lieu public avant d’y entrer. A peine y était-elle qu’elle avait besoin d’efforts surhumains pour ouvrir la bouche. Soir front rougissait de honte, ses jambes tremblaient sous elle et son cœur battait à lui rompre la poitrine. La plupart du temps, à bout de courage, elle s’en allait sans même oser faire de collecte. Déjà affaiblie par des mois d’anxiété, d’insomnies, de privations, ses forces l’abandonnèrent absolument lejour où, étantentrée dans un estaminet, elle reconnut son propre mari parmi ceux dont elle venait solliciter la compassion et l’aumône. A la suite de son évanouissement elle grelottait de fièvre. Elle sortit de l’établissement aux prises avec une douleur incommensurable et fléchissant sous le poids de son enfant. Toujours plus incapable de se soutenir, marchant devant elle au hasard, elle se trouva sans savoir comment au cœur d’un quartier qui lui était inconnu. Il pouvait être quatre heures du soir. Sa démarche incertaine commençait à éveiller la curiosité des passants. Elle sentait sa raison se troubler et voyait les objets danser autour d’elle. Le cœur lui manqua enfin. Sans cesser de serrer son enfant dans ses bras, elle s’affaisa le long d’un mur et perdit connaissance. A partir de ce moment, elle n’avait plus de souvenirs. Il lui était impossible de se rappeler ce qui avait eu lieu depuis sa chute jusqu’à l’heure où elle s’était éveillée dans la salle de l’hospice... »

1 su

La promenade des deux amis approchait de son erme. Outre qu’ils avaient fait de| nombreuses stations, ils n’avaient que lentement mesuré le chemin, et n’avaient pas songé à compter les heures. La journée, pour eux, avait filé avec la rapidité d’une flèche. Philippe, bien que fatigué par un si long récit, se donna à peine le temps de reprendre haleine.

(( En me contant ses infortunes, dit-il, Louise, s’oubliant elle-même, s’était interrompue -vingt fois pour me demander ce qu’était devenu son enfant, s’il serait bien soigné, puis pour s’inquiéter de son Moser et s’attendrir sur lai. Quant au premier, j’étais en mesure de la satisfaire sur-le-champ. Selon ce qui a lieu en pareil cas, tandis qn’on transportait la mère à l’hospice, l’enfant était envoyé an dépôt des hôpitaux. Il serait rendu aux caresses de Louise dès qu’elle serait rétablie. Pour Moser, je ne pouvais que promettre de m’en occuper sans retard, avec ardeur. 11 s’agissait avant tout de savoir }>ositivement à quoi s’en tenir sur la maladie de Louise. Ne me fiant pas à mes seules connaissances, je priai notre professeur de vouloir bien, par exception, examiner une malade à laquelle je portais un intérêt tout particulier. Le docteur Maison, homme excellent, accéda volontiers à ma prière. Il fut d’un avis diamétralement opposé à celui de son chef de

clinique et désapprouva toutes ses prescription». Au fond, il conclut de même. Les douleurs morales pins encore que les privations avaient déterminé chez Louise un commencement de paeuiaophémie, pardon du mot; les suites n’en étaient déjà plus à craindre; tous les symptômes permettaient même d’assurer qu’elle ne tarderait pas à entrer en convalescence.

» Tranquille de ce côté, je résolus sérieusement de me mettre à la recherche de Moser. J’eus bientôt dressé mon plan. J’allai directement à l’atelier du faubourg du Temple. Moser n’y avait pas été vu depuis environ trois mois, et aucun de ses camaarades ne savait ce qu’il était devenu. Je pris alors un almanach du commerce et notai sernpiiJeaseiûeat l’adresse de tous les facteurs de Paris. Consacrant chaque jour quelques heures à des démarches, en moins d’une semaine j’eus visité la plupart de ces ateliers. A mon grand chagrin, je perdis mon temps et mes pas. La pauvre Louise, qui était au fait dé mes courses, m’attendait, le matin, dans la plus vive anxiété, et, dès que j’apparaissais, me dévorait des yeux. Elle devinait promptement à mon air qne je n’avais rien d’heureux à lui apprendre. Malgré les torts de son mari, elle l’aimait toujours aussi profondément ; elle savait bien qu’il n’était coupable que par excès de sensibilité et d’amour. Ses inquiétudes croissaient d’heure en heure, et, en la privant du calme dont elle avait besoin, ralentissaient d’autant les progrès de sa guérison. Je m’efforcais de lui don-

ner de l’espoir, quand, au fond, j’étais découragé. Une dernière ressource me restait, celle d’aller à la préfecture de police, au bureau des garnis. Pourvu toutefois que Moser n’eùt pas quitté Paris, je réussirais peut-être là, sous un prétexte honnête, à obtenir l’indication de son domicile. J’avoue, par exemple, que cette démarche me causait la plus profonde répugnance. Je reculais devant la nécessité de la faire, et la renvoyais tous les jours au lendemain.

«L’ennui dans lequel je vivais ne peut pas se mesurer. Mes malades ne laissèrent pas que de s’en ressentir. 11 est certain que le moment eût été mal choisi pour mettre ma patience à l’épreuve. Cependant, toutes les fois que je pénétrais dans la salle Saint- Charles, la salle des hommes, je crois vous l’avoir dit, un fait singulier ne manquait pas de se produire. Un malade, lequel était entré à l’hospice offrant les symptômes d’une espèce de gastro-entérite, autre gros mot qu’il faut me pardonner, se livrait, dès que je passais au droit de son lit, à une pantomime qui commençait à m’intriguer et à m’irriter. Ce malade était jeune. Des cheveux blonds frisés, une barbe claire, plus blonde encore, et aussi un teint d’une blancheur de lait, donnaient un peu à sa tète les apparences de celle d'un mouton. 11 se mettait sur son séant à mon approche, et me dévisageait avec des yeux bleus qui éclataient de fureur. Au fond de mon souvenir gisait une image analogue à cette figure, mais une image si confuse et si effacée, que j’étais impuissant à m’en rappeler l’origine.

» Je ne remarquai pas tout de suite le manège du malade. Quand je m’en aperçus, je ne m’en inquiétai pas d’abord. J’y pris insensiblement attention, et je jugeai la chose de plus en plus étrange. Enfin, le malade me parut impertinent, et occasionna en moi des impatiences fébriles que j’eus toujours plus de peine à réprimer. Il en résulta qu’un jour où j’étais dans une disposition d’esprit plus fâcheuse encore que de coutume, je me sentis vivement blessé des regards du jeune homme. Je m’approchai brusquement de lui.

« Est-ce à moi que vous en avez? » lui demandaije d’un ton de colère.

» Les narines ouvertes, les dents serrées, il plongea ses yeux dans les miens avec une expression de haine effrayante.

« Est-ce que vous me connaissez? » ajoutai-je, de plus en plus surpris.

» 11 agita la tète affirmativement, et continua de fixer sur moi scs yeux d’où jaillissaient des flammes.

« Vous vous trompez sans doute, » dis-je, après un instant de réflexion; « moi, je ne vous connais pas. »

» Il essaya de parler, mais l’émotion étouffa la voix dans sa gorge.

» J’étais confondu.

» Aujourd’hui, je ne puis assez m’étonner de n’avoir pas deviné sur-le-champ à qui j’avais affaire.

Cette rencontre , à dire vrai , était si loin de ma pensée !

« Comment vo-ns appelez-vous ? où m’avez-vous » vu? » dis-je encore.

» La fureur paralysait sa langue; le» muscles de son visage s’agitaient sous la peau comme des reptiles sous un linge; ses poings se crispaient de rage.

» Les menaces de ce chétif garçon étaient à mes yeux plus ridicules que redoutables. D’ailleurs, je n’y comprenais rien. L’idée que j’étais peut-être l’objet d’une méprise, ou que je me trouvais en présence d’un fou, traversa mon esprit et me rappela à moi-même. Je tournai le dos et passai outre, prenant à part moi la résolution de ne plus m’occuper de ce pauvre diable.

» L’instinct fut plus fort que ma volonté : mon trouble persista. Une curiosité ardente m’envahit graduellement, et m’arrêta au moment où j’allais sortir de la salle. Peut-être, après tout, s’agissait-il d’une aventure sortie de ma mémoire. A tout hasard, je voulus connaître le nom de cet homme. Rien ne m’était plus facile. Je revins sur mes pas avec une certaine précipitation.

» Aidé des images les plus énergiques, je ne parviendrais pas à vous peindre l’épouvante dont je fus frappé, quand je lus sur la pancarte accrochée au pied de son lit : Georges Moser, facteur de /rianos.

» Quelle rencontre ! en pouvais-je faire une pins stupéfiante ?

» Le mari de Ionise, que j’avais inutilement cherché dans tout Paris, était devant moi, sur uu lit de l’hospiee, d;ins nne salle située précisément audessons de celle où gisait sa ienmie. Je reçus une telle secousse que j’en fus hébété j on mieux, pétriüé. Longtemps je ne pus détourner mes yeux de Moseï . Outre la stupeur que me causait cette renconntre, je sentais en moi des mouvements comparables à ceux du désespoir. Voilà donc quel était mou ouvrage! Pour avoir obéi en esclave" à un accès de vanité, j avais désuni deux êtres excellents et tailleur malheur. Gomment serais-je resté indiüérent en présence même des conséquences de ma faute ! Comment n’aurais-je pas été remué jusqu au fond des entrailles? Je ne manquais pas de MK 4 ce point 1 Les tourments de ma conscience me pousseront jusqu aux dernières limites du repentir. Je jurai mentalement de ne prendre aucun repo9 que je n’eusse rétabli en son premier état nn manège où j’avais si maladroitement semé la discorde et le chagrin..^ »

Jean semblait ravi. Il profita d nne pause de son ami pour s’empresser de dire son opinion sur ce nouvel incident.

« J’en snis émerveillé, « fit-il. » Pourtant, je m’y attendais. Je dois même avouer nne pensée coupable qui m’est venue. A l’instant même, tout en vous écoutant, je me disais in petto que si Moser ne se trouvait pas à l’hospice, je me permettrais de l’y mettre. L’événement me donne raison et j’en snis bien aise. Une fois de plus j’acquiers la preuve que la

réalité peut quelquefois être d’accord avec les désirs de l’imagination. Quant au dénoùment, il m'en coûte de le pressentir. Je le voudrais heureux; mais, en vérité, je ne vois pas comment il vous sera possible d’agir efficacement sur l’esprit de ce malheureux et d’entamer une conviction qui y paraît si fortement enracinée.

» — Je partageais vos craintes tout d’abord, repartit Philippe. En songeant au caractère ombrageux de l’homme, à la nature de ses préventions, à la ténacité de sa rancune, je m’attendais, en effet, à assiéger une place imprenable. Eh bien, il en fut tout autrement. En dépit de la haine que je lui inspirais, je sus prendre assez d’empire sur lui pour m’en faire écouter. Si je me heurtai au début contre une sorte de rocher, on eût dit vraiment que ce rocher fût de neige, tant finalement il fondit vite sous la chaleur de mes protestations. Ce .garçon était las de haïr, il était à bout de forces et de douleurs : sa passion, d’ailleurs, décuplée par une séparation d’environ cinq mois, le possédait avec plus de violence que jamais. Et n’allez pas croire que j’usai de ménagements envers lui. Au contraire, intentionnellement, je lui parlai avec une hauteur dédaigneuse ; j’abusai sans réserve de tous les avantages que me donnaient sur lui l’éducation et la fortune.

» Je lui rappelai que sa femme était une orpheline recueillie par ma mère, et qu’elle n’avait jamais été chez nous que dans une condition tout à fait subalterne. Sans compter que j’étais trop fier pour me

lier avec une fille qui, tout honnête qu’elle fût, n’en devait pas moins être rangée dans la classe des domestiques, on faisait injure à ma mère, en supposant, même un instant, que, dans sa maison, sous ses yeux, il ait pu exister entre Louise et moi des relations coupables. J’avais eu tort, sans doute, de la traiter comme une servante, alors qu’elle était mariée et au bras de son mari ; toujours est-il qu’il n’était pas moins ridicule de lui faire un crime de ma familiarité que de la rendre responsable de mon orgueil et de ma suffisance. J’ajoutai que, pour ma part, je ne savais pas au monde de femme plus pure que ne l’était Louise, et que si jamais elle avait commis une faute, c’était celle d’épouser, contre l’avis de ma mère, un homme qui ne la valait pas.

» Insensiblement le pauvre garçon ouvrit les yeux à la lumière. Je ne saurais vous exprimer l’énergie de ses regrets et de son chagrin. C’était un spectacle navrant que celui de le voir se noyer dans les larmes et s’agiter dans son lit sous l’effort d’intolérables douleurs. D’autres fois, il restait plongé dans une prostration profonde dont rien ne pouvait le tirer. Il essaya d’atténuer à mes yeux la brutalité de sa conduite, en m'avouant qu’un moment il avait cessé d’ètre maître de lui. La jalousie lui avait infligé des tortures atroces, un supplice incessant, sous l’empire duquel, frappé d’une sorte de démence, il avait abandonné sa femme et son enfant. De perfides conseils avaient achevé de le désespérer et de le perdre. Incapable bientôt de lutter contre ses souffrances, il avait

cherché l’oubli dans des désordres qui graduellement avaient altéré sa 9anté et Taraient conduit demhmort sur le lit d’un hôpital.

» Je fus bien des jours impuissant à le consoler. 11 ne pensait pas pouvoir jamais expier un passé dont il nvîrit horreur, et ne parvenait qu’impartaitement, malgré mon langage affirmatif, à croire au pardon de Louise et à espérer des jours plus heureux. 11 me donna beaucoup plus de tracas que sa femme, qui, dans mes assertions réitérées, puisant une confiance de plus en plus ferme, était actuellement en pleine convalescence. »

Philippe et son ami n’avaient plus que très-peu d’instants à rester ensemble. R se faisait tard. A Test, l’ombre envahissait graduellement le ciel, tandis qu’à l’horizon opposé, des gros images se teignaient des couleurs éclatantes du couchant. C’était quelque chose de merveilleux à voir que ces longues zones horizontales qui, du bleu pâle , passaient an vert tendre, puis an violet, puis au rouge sanglant, puis à l’or en fusion. Vous eussiez dit une splendide écharpe indienne bordée d’une frange d’or. C’était l’heure on le pierrot paresseux, sur le boni de son trou, piaille comme un enfant qui a sommeil ; où la chauve-souris entr’ ouvre son œil clignotant et étire ses bras palmés ; où les hirondelles, jalouses de présager, par leur vol à perte de vue, un beau lende-

main, se croisent dans l’air et y dessinent de grandes courbes analogues à celles d’un patineur sur la glace. En même temps que PaUamenr de candélabres, armédesa lampe, pins longue que la lance d’un Cosaque, enflammait successivement le gaz des lanternes, quelque» étoiles, comparables, sur le crépuscule, à des pointes de fer rougies à blanc, émergeaient çà et là dans l’espaoe.

Jean, qui ne voulait pas attendre jusqu’au lendemain la fin de l'histoire, pressa son ami de lui en dire rapidement le dcnoùment.

« Je n’ai plus, au reste, que deux ou trois faits à mentionner, a jouta Philippe. Comme vous le devinez sans donte, je me gardai bien d’instruire le mari et la femme de lenr sort respectif. J’éprouvais la plus profonde répugnance à les voir se réunir et se réconcilier dans la salle meme de l’hospice. Je me bornai à leur affirmer que tout irait bien et à exiger d’eux un peu. de patience. Intérieurement, je méditais les moyens de faire couler de leurs yeux autant de larmes de joie que j’en avais fait couler de chagrin, et à acquitter avec usure ce que je considérais comme une dette envers eux.

» Je choisis un jour où précisément mon cousin dinait à la maison. Mon silence et ma tristesse, depuis quelque temps, ne laissaient pas que de surprendre mon père et ma mère. Ju3qu’ alors, dans ma famille, on ne m’avait pas fait l’honneur de m’attribuer des sentiments sérieux, et j’y passais, avec assez de raison, pour plus enclin au plaisir qu’au

travail. J’avais même bien des fois essuyé à ce sujet des reproches mérités. Un accident m’avait tout à coup mûri et fait homme. Je ne pensais plus qu’il fût honteux d’avoir de la sensibilité et de la laisser voir.

» Le soir venu, contrairement à mon habitude, je ne sortis pas. Interrogé des yeux par ma mère et verbalement par mon père, je les terrassai brusquement l’un et l’autre par cet aveu énigmatique :

« En effet, dis-je d’un ton d’humeur, tel que vous » me voyez, je suis très-malheureux. Sans y penser, » sottement, avec une légèreté inexcusable, j’ai » causé le malheur des deux meilleurs êtres du » monde. Je ne vous cacherai pas que je prétends à » n’importe quel prix réparer ma sottise et que j’ai » besoin pour cela de votre concours. »

» A cette déclaration, mon père, ma mère, mon cousin s’entre-regardèrent avec la plus profonde surprise. Je présume qu’ils craignirent un instant que je ne fusse devenu fou. Je les tirai au reste bien vite d’erreur.

» Reprenant aussitôt la parole, je racontai ma rencontre à Vincennes avec Louise et toutes les misères qui en étaient résultées pour elle. Si je glissai assez volontiers sur le mobile déplorable qui m’avait inspiré en cette occasion, je m’appesantis du moins sur les conséquences qu’avait eues ma faute. Je fis minutieusement l’historique des infortunes de Louise et les présentai sous le jour le plus touchant. J’eus vraiment de l’éloquence. Mon récit n’arracha d’abord

t'NE CliANTEUSE DES HUES

que des syllabes de stupéfaction. A la scène du café, je vis les yeux de ma mère se remplir de larmes. Elle ne put décidément retenir ses sanglots, quand je lui peignis Louise, à la suite de cette scène, errant comme une folle à travers les rues, succombant sous le poids de son enfant, et enfin s’évanouissant pour être ramassée et transportée à l’hospice. Mon père, lui aussi, était ému jusqu’aux larmes; il ne cessait de répéter : « Oh ! la pauvre enfant 1 la pauvre enfant ! » Le cousin seul, dans le coin de son œil, 11e trouvait pas une larme, au fond de son cœur, pas un mot de compassion. Sous sou air contrit, je reconnus même les indices d’une joie maligne. La rancune prospérait au fond de sa mauvaise nature ; le souvenir des dédains de Louise y était aussi vif qu’au premier jour; je ne pouvais pas douter qu’il 11e se réjouit de la voir malheureuse. Aussi sentis-je au dedans de moi s’amasser et gronder une sourde colère contre lui.

» Ma mère, dans son émotion, ne puisait pas encore les sentiments que j’attendais d’elle. En son âme, le malheur de Louise n’étouffait qu’à demi un vieux levain de ressentiment. A peine eus-je laissé entrevoir ce que je comptais faire, qu’elle gâta son attendrissement par cette réflexion cruelle :

« Elle est à plaindre, beaucoup à plaindre sans » doute : mais c’est bien aussi un peu sa faute : » pourquoi m’a-t-elle quittée ? »

» Cela me parut barbare. Jacques, qui n’avait, pas encore soufflé mot, s’enhardit jusqu’à ajouter :

a Ma tante a raison. »

u Je ne fus plus maître de moi. Les sortrerls froncés, l’œil étincelant, les narines ouvertes, respirant à peine, je me tournai vers lui d’rni bond et lui lançai cette apostrophe comme une flèche empoisonnée :

« De quoi se mêle monsieur Jacques ? Qui est-ce » qui lui demande son avis ? Les gens de cœur et » lui n’out rien à démêler ensemble 1 »

» A la suite de cette sortie qui le rendit muet comme un poisson et le fit en quelque sorte rentrer sons terre, je fis face à ma mère et m’adressai à elle.

» Sans me départir du respect que je lui devais, je lui fis remarquer avec force qu’elle ne pouvait, à moins de la plus criante injustice, blâmer la conduite de Louise et l’accuser d'ingratitude.

« Je soutiens, continuai-je, que par son travail, » ses soins, sa patience, son dévouement, elle vous » a rendu, et au delà, les bienfaits dont vous pré- » tendez l’avoir comblée, et qu’au contraire, vis-à- » vis d’elle, vous pouvez bieu avoir mi instant » oublié d’être bonne et généreuse.

» — Elle a bravé mon autorité, dit ma mère: elle » a méconnu tous ses devoirs envers moi.

» — En quoi? répliquai-je . Pour avoir refusé de lier » son sort à un homme ridicule qui ne lui inspirait » que de l’aversion, et avoir obéi à son penchant, » elle n’est pas après tout si criminelle.

» — D’ailleurs, reprit ma mère, nous ne lui de- )> vous rien.

» - — Mais moi, m’écriai-je, je lui ai causé un pré- > judice presque irréparable. Sous peine d’être un » malhonnête homme, sous peine de commettre une » làeketé qui empoisonnera ma vie entière, il m’est >■> interdit de m'envelopper dans mon égoïsme et » d’assister les bras croisés à un malheur dont Je » suis l’unique source,

» Ma mère, par son hochement de tète et par son air, m’indiquait qu’elle trouvait mon opinion exagérée.

»* Oui, poursuivis- je avec une chaleur croissante, » dans ma conviction, pour que mon honneur soit » sauf, pour que ma conscience soit tranquille, pour » que tout mon avenir ne soit pas entaché, il faut » une réparation, une réparation éclatante qui dé- » passe, si c’est possible, l'importance de mon » tort.

» Je suivais sur le visage de ma mère les oscillations de sa volonté ébranlée. Je touchais an but. Je m’empressai d’ajouter :

» Avez-vous donc perdu la mémoire ? Mais cette » enfant, vous l’avez vue naître, elle s’est déve- » loppée sous vos yeux, elle a été la compagne de » mou enfance : son gracieux visage, sa jolie voix, » son attachement tont filial pour vous n’ont cessé » de charmer vos yeux, vos oreilles, votre cœur. » Faut-il que je vous rappelle encore sa mère, cette » brave femme qui a été la providence de mes » jeunes années, dont les soins et les veilles m'ont » sauvé la vie ? Et vous hésitez ! Et votre cœur ne se

HISTOIRES ÉMOUVANRE»

» feiid pas en songeant que cette Louise, presque » votre fille, en a été réduite à errer par les rues » comme une mendiante, à chanter dans les cafés, » à tendre la main ! Et vous n’avez que des larmes » stériles, quand vous savez qu’elle gît sur le lit » d’un hospice, qu’elle est à la veille d’être mise » dehors, sans ressources, avec son enfant, et tout » cela par ma faute, par la faute de votre fils !

» Ma mèfe sanglotait de nouveau et semblait me demander grâce. J’étais dur sans doute, mais il le fallait. A moins de cela, je n’eusse peut-être pas réussi à vaincre son ressentiment. Je terminai en regardant mon père. Je le savais le meilleur homme du monde, mais en même temps un peu trop économe, sinon parcimonieux.

» Finalement, dis-je avec une fermete qui dut le » faire frémir, je vous préviens que je suis prêt à » sacrifier une partie de la dot que vous me des- » tinez, à engager ma signature, à grever mon hé- » litage, à me ruiner pour avoir l’argent dont j’ai » besoin. »

» Je veux bien croire que ma mère ne fut point fâchée de m’entendre parler avec cette chaleur. Le fait est que je réussis à lui faire partager toutes mes intentions. En réalité, sa tendresse pour Louise n’était qu’endormie; elle se réveilla, en son cœur, avec une nouvelle intensité. Mon père, de son côté, aida à cette heureuse révolution en convenant qu’il fallait s’occuper de Louise et la rétablir dans la situation où elle était avant l’accident. Je vis ma bonne mère

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aussi ardente bientôt que d’abord elle été avait tiède, et l’entendis avec bonheur déclarer qu’elle prétendait se charger de tout. Je lui donnai de grand cœur carte blanche, sachant qu’elle était libérale et plus capable que personne de bien faire les choses. Quant à Jacques, il ne savait plus décidément quelle contenance garder. Dans la petite guerre qui venait d’avoir heu, il avait embrassé maladroitement le parti de l’injustice. Il se trouvait vis-à-vis de nous tous dans la position la plus fausse. C’est ce qu’il comprit parfaitement. Son nez s’eu allongea et devint rouge, selon ce qui arrivait toujours dès qu’il était en proie à une émotion quelconque. »

Philippe qui, sans y songer, avait continué de se complaire en son récit, parut décidément jaloux d’ètre bref. Il reprit avec précipitation :

« Le jour arriva enfin où fut signé Vexeat de Louise. Je lui avais prodigué les espérances, mais je ne lui avais fait aucune promesse formelle. Le matin, au moment de s’habiller, elle trouva près d’elle, sur une chaise, l’une des robes que la misère l’avait obligée de mettre en gage. Vers onze heures, je vins la chercher et la conduisis moi-raème au parloir. Ma mère en personne l’y attendait; elle tenait lepetit Moser sur ses genoux. A cette vue, Louise fut saisie d’une émotion qui faillit l'étouffer. Je sentis tout son corps trembler et vis l’heure où elle allait

perdre connaissance, ce qui me lit regretter un instant de ne pas l’avoir prévenue. Mais le bonheur de voir et d’embrasser son enfant lui donna la force de surmonter cette faiblesse. File me quitta brusquement et courut d’une haleine à son petit garçon qu’elle souleva dans ses bras et dévora de caresses. Elle prit ensuite l’une des mains de ma mère et l’inonda de larmes. Ma bonne mère, elle aussi, pleurait, et embrassait sa pupille avec effusion. J’étais , troublé dans la satisfaction que me causait cette scèuc pathétique par la présence de deux ou trois témoins étrangers. Le plaisir que je ressentais ne m’absorbait pas, comme Louise, au point de me rendre indifférent à ce qui se passait autour de moi.

Je pressai ma mère de partir. Nous montâmes en voiture et primes le chemin de la rue des Marais.

Eu route, Louise, incapable de tenir en place, se remuait comme une folle; elle ne pouvait se rassasier de contempler son enfant, de le baiser, de le serrer contre elle; sa reconnaissance pour nous éclatait dans ses yeux et dans des exclamations de joie. Elle s’interrompit tout à coup au milieu de ces élans pour m’interroger du regard avec tristesse. Je n’eus pas de mal à la comprendre.

» La tournure de mon esprit est loin d’être romanesque, et, au rebours de ma mère, je n’aime que médiocrement les surprises. Je jugeai donc à propos de préparer Louise au surcroit de bonheur qui l’attendait. Je lui dis que j’avais enfin des nouvelles de Moser.

« L’avez-vous vu? s’écria-t-elle. — Oui. » Elle m'envisagea avec anxiété. « Eli bien? fk-elle. — Il a » été malade aussi, répoàdis-je laconiquement; je » suis parvenu à lui Caire entendre raison : vous le » verrez sans doute bientôt, pénétré de repentir et » plus épris de vous que jamais. »

« En signe de remerciaient, Louise s’empara de ma main et la pressa snr son cœur ; de nouvelles larmes affluèrent à ses yeux et mouillèrent ses joues pâles. Nous arrivâmes.

» Mon père accueillit la pauvre fille avec une bonté toute paternelle et lui dit obligeamment qu’elle avait passé le temps des épreuves, qu’elle n’avait plus que d’heureux jours à espérer. Elle fut fêtée, choyée, caressée autant qu’un malade chéri qui, contre toute espérance, réparait plein de santé. Des personnes qui l'avaient jadis connue voulurent la voir, l’embrasser, La complimenter. Bien que profondément touchée de ces marques d’affection, un souvenir pénible allait et venait dans son cœur et y modérait le ravissement. L’exeat de Moser avait été signé en même temps que celui de sa femme. Je lui avais donné rendez-vous à la maison, et je m’impatientais déjà de ne pas le voir arriver. Sur ces entrefaites, ma mère dit à Louise ;

« Maintenant, ma tille, montons ehez toi. »

« Louise, et moi tout le premier, la regardâmes d’un air profondément surpris. Tout en m’arrachant mes intentions à l’égard du mari et de la femme, ma mère avait constamment refusé de me dire les

siennes. Parvenus au troisième, nous nous arrêtâmes en face d’une porte dont la clef était à la serrure. Ma mère, pour ménager les forces de Louise, avait pris le petit Moser dans ses bras.

« Sonne, ma fille, » lui dit-elle.

» Des pas se firent entendre : Louise les reconnut ; sans plus attendre, elle tourna la clef, poussa la porte et tomba évanouie dans les bras de Moser.

» Je renonce, faute de temps, à décrire cette scène : je vous abandonne volontiers ce soin. Avec mon secours, Moser transporta sa femme dans un fauteuil et s’agenouilla devant elle. Il pleurait, embrassait ses mains et la surveillait avec tendresse en attendant qu’elle revînt à elle. A peine rouvrit-elle les yeux, qu’elle se pencha passionnément sur lui et mêla ses larmes aux siennes. Longtemps les sanglots étouffèrent les paroles dans leur gorge. Ma mère et moi regardions ce spectacle en silence, transportés l’un et l’autre d’un contentement sans bornes. Pomma part, je crois bien avoir éprouvé, dans cette occasion, la plus pure et la plus vive jouissance que j’aie ressentie et ressentirai sans doute en toute ma vie. Je ne saurais vous dire combien j’étais heureux d’avoir contribué à une scène qui, dans l’espèce , comme dirait un homme de loi, est bien l’une des plus touchantes qu’on puisse imaginer.

» Toutefois, les transports de leur ravissement se calmèrent par degrés, un peu d’ordre s’introduisit dans le chaos de leurs sensations, ils retrouvèrent enfin la voix et la parole pour s’accabler de questions

réciproques. Au milieu de leurs récits entre-croisés, ils ne cessaient de s’interrompre pour caresser leur enfant et tourner vers nous leurs yeux pleins de larmes. On eût dit qu’ils se réveillaient d’un long rêve et jouissaient d’une nouvelle union dans un monde meilleur que le nôtre.

» La pièce où nous nous trouvions était la principale d’un petit logement d’une propreté exquise et de l’apparence la plus gaie. Sans me prévenir, ma mère l’avait arrêté et l’avait fait meubler d’une manière tout à fait confortable. Des rideaux en perse joyeuse garnissaient les fenêtres ; une glace et une pendule en albâtre ornaient la cheminée ; les tiroirs d’une commode et les rayons d’une grande armoire avaient été comblés de linge et d’objets de toilette; une étincelante gamme de casseroles en cuivre, une collection de plats et de pots en faïence illustraient les murs et le dressoir d’une petite cuisine bien propre et bien claire. Dans sa prévoyance généreuse, ma mère avait été jusqu’à égayer le logement d’une série de jolies estampes coloriées, et la margelle des fenêtres des plus belles fleurs de la saison. C’était bien plutôt l’intérieur d’une petite rentière que celui d’ouvriers pauvres.

» Ma mère le parcourut avec le mari et la femme et leur en fit apprécier tous les agréments. Bien que l’esprit de prévoyance d’une ménagère fût visible jusque dans les moindres détails, ma mère dit à Louise :

« Vois si tu as ce qu’il te faut : je pourrais avoir

» oublié bien des choses. Au surplus, je crois avoir » mis dans le tiroir du milieu de ta commode un peu » d’argent pour pourvoir au plus pressé. D’ailleurs, » d’ici à ce que ton mari ait trouvé de l’ouvrage, il » y a en bas un petit fonds de réserve à votre dispo- » sition. »

» Tant de libéralités, tant d’attentions délicates, remplissaient Louise et son mari de reconnaissance ; ils cherchaient au fond de leur cœur, pour l’exprimer, des mots qui ne venaient point à leurs lèvres. J’avoue que je n’étais pas moins content qu’eux.

» Que vous dirai-je de plus? Moser est redevenu, comme devant, le plus laborieux et le plus économe des ouvriers, en même temps que le plus tendre des maris et le meilleur des pères. IL a rendu à sa femme une confiance exclusive que les apparences même les plus compromettantes ne seraient pas capables d’altérer. Sou amitié pour moi rend Louise presque jalouse. Je les vois au moins uue fois chaque semaine à la maison, où ils dincnt avec nous en famille. Us ont, à l’heure où je vous parle, deux enfants qu'ils élèvent fort bien et au sujet desquels ils fout les plus beaux rêves. Vous ne serez peut-être pas fâché non plus d’apprendre que leur présence a décidément mis en fuite mon cousin Jacques. Ou ne le voit plus. Je suis privé du plaisir de contempler sa face sournoise et de l’entendre me rappeler le canard de Vaucanson. Voilà mon histoire, faites-en ce que vous voudrez. C’est au moins un canevas facile à étendre, à broder, à embellir.

— Dieu m’en garde! s'écria Jean en serrant la main de son ami Philippe. La chose est complète ainsi. J’ajouterai même que, sans vous en douter, vous m’avez conté une histoire qui est l’image des trois phases ordinaires de la vie : au début, l’amour; au milieu, la lutte ; au déclin, le repos. Je me bornerai à reproduire votre récit aussi fidèlement que possible, et je m’estimerai heureux si je parviens à causer à autrui le plaisir que j’ai éprouvé en vous écoutant. »

héloise

Ceux qui restent font l’histoire de ceux qui s’en vont : c’est dans l’ordre. Ils ont la mémoire pour perpétuer les souvenirs funèbres, des yeux pour traduire en larmes les douleurs des existences éteintes. Vainement ils essayent d’éloigner d’eux la tristesse de cette tâche : la pensée les y ramène par un chemin que jalonnent des tombes. La part des absents n’est-elle pas préférable? Est-il donc si doux de voir agoniser ceux qu’on aime et le vide se faire autour de soi?...

Je trouve sur un cahier de notes, tout jaune à force d’ètre vieux, cette pensée que j’ai recueillie, à cause de l’approbation que j’y donnais il y a déjà bien du temps : « Pour moi, j’en fais le serment, Dieu me donnerait le pouvoir de retourner dans le sein de ma mère et de revenir sur cette terre pour y jouir de ce qu’on appelle un sort heureux, que je ne le voudrais pas. »

L’épitaphe de Yoriek me conviendrait assez; vous vous en souvenez : Hélas! pauvre Yoriek!

J’ai été souvent taxé de dureté faute d’un peu d’hypocrisie. Je n’ai jamais su m’apitoyer sur des douleurs imaginaires ou factices. En tout, mais notamment en fait de sentiment, le conventionnel et le faux m’ont toujours été odieux. Qu’un homme gesticule, jette les hauts cris, se proclame le plus malheureux d’entre ceux qui souffrent, s’il arrive que la blanchisseuse oublie de lui apporter un faux col ou que le fer trop chaud imprime un mauvais pli à son gilet, j’avoue que cela ne m’émeut guère, sinon de pitié. Je sais que cet homme tne trouvera sans entrailles...

Eu butte aux caprices du hasard, contre lequel échouent si fréquemment même les efforts d’une volonté puissante, j’avais dû quitter Paris pour séjourner provisoirement ailleurs. L’incident est vulgaire. Je n’en parlerais pas, ù peine m’en souviendrais-je, sans un épisode touchant dont l’impression a laissé eu moi un durable souvenir.

De mon logement, à travers les géraniums et les longs cinéraires qui masquaient en partie ma fenêtre, j’apercevais, se développant sur un plan oblique, les façades pauvres et irrégulières de tout un côté de rue. J’avais un épicier pour vis-à-vis, à l’angle d’une rue latérale. On voit d’ici la décoration de sa devanture couleur chocolat. Ce n’était que girandoles d’éponges, de .bottes de ficelles, que grappes de plumeaux, de brosses en chiendent, de

HELOÏSE

raquettes, de volants, que faisceaux de balais en jonc, que paniers pleins de liège, que barils comblés de pruneaux ou de colle de pâte, véritables water closels des chiens du quartier. Derrière les vitres, sur des rayons en verre, étaient entassées des marchandises dont les enveloppes aux couleurs crues semblaient découpées dans un habit d’arlequin. Dès le mutin, devant la porte, un garçon, mai éveillé encore, brûlait la graine de café dans le eylindre noirci qu’il faisait tourner indolemment sur la flamme des copeaux. Les environs s’emplissaient d’une fumée odorante dont personne ne songeait à se plaindre.

A côté, il y avait une mercière. Le eolombage zébrait la façade étroite de la maison. An rez-dechaussée, à la montre de la boutique verte, se voyaient de la menue mercerie et des bonnets en tulle, dont les rubans roses ou bleus attiraient l’œil des jeunes filles en passant.

Venait ensuite un doreur avec son attirail de chandeliers et d’encensoirs en enivre suant le vert-degris ; puis un serrurier, dont l’intérieur, le soir, retentissait des bruits rhythmiques de l’enclume et resplendissait des éclairs de la forge ; puis un boucher, puis un chocolatier, puis un brocanteur, marchand de vieux meubles. J’avouerai combien l’étal du boucher m’était agréable à voir. Les files de gigots, de quartiers de moutons suspendus et alignés à la façon des soldats, les veaux é ventres avec leur tablier de graisse, les culottes et autres pièces

de bœufs parées comme pour un sacrifice, toutes ces nuances de rose et de rouge si fraîches et si vives ne réjouissaient pas moins mon œil que les grosses joues de la bouchère, qui à peine trouvait de la place dans son comptoir pour ses formes exubérantes, et semblait, avec l’odeur des viandes, respirer la santé.

De l’endroit où j’étais accoutumé de m’asseoir, je n’en voyais pas plus.

Il y avait un marché au bout de la rue, et, par suite, dans la matinée, il s’y faisait une procession de ménagères qui passaient à vide et s’en revenaient le corps plié en deux pour faire équilibre à leurs paniers pleins jusque par-dessus les bords de légumes, de fruits, de beurre, de fromage, d’œufs, de viande ou de poisson.

Aux nombreuses fenêtres du pan de rue qui faisait ma perspective, je voyais en outre bien souvent des tètes de femmes et de jeunes filles.

Toqt cela était très-vivant et très-gai.

Un dimanche de février, en ouvrant ma fenêtre pour me chauffer au soleil, j’aperçus, au second de la maison occupée par la mercière, une jeune fille, ou plutôt une jeune femme, car j’ignorais alors si elle était mariée ou non, et de ma place je jugeais seulement qu’elle avait une jolie expression de tète. Je vis des cheveux bruns, un œil très-doux, un visage pâle et un peu allongé, un ensemble mélancolique. Elle me parut assez grande et bien faite. Elle regardait à droite et à gauche, et semblait se reposer des fatigues de la semaine.

héloise

Je m’y intéressai tout de suite. Si je ne sais pas précisément pourquoi, je sais au moins que ce n’était par aucun sentiment de convoitise. Tous les cœurs ne prennent pas feu comme la poudre sous le simple regard d’une femme. Motr isolement, après cela, entrait peut-être pour beaucoup dans l’intérêt que me causait cette jeune fille. Je présumai qu’elle tenait le magasin du bas. J’aurais bien voulu savoir si elle était mariée...

Je voyais souvent aller et venir une vieille petite femme, toute contrefaite, dans laquelle je reconnus bientôt la mère. Ses façons d’agir, une vague ressemblance, ce qu’on appelle l’air de famille, ne me laissèrent aucun doute là-dessus. Des observations analogues me firent deviner, le père dans un homme en blouse bleue d’une cinquantaine d’années. Il fumait sa pipe avec un grand flegme et avait l’air d’un homme qui s’ennuie de ne rien faire, et qui cependant n’a pas bâte de se procurer du travail. Des jeunes gens, qui, je pense, étaient ouvriers, fréquentaient dans la maison. 11 y en avait un parmi eux qui venait plus régulièrement et qui passait des heures entières à la fenêtre où j’avais vu la jeune femme pour la première fois. Je ne doutai pas d’abord que ce ne fût son mari.

Après des observations moins superficielles, je n’en fus rien moins que certain. Les manières du jeune homme étaient réservées, même un peu froides. J’expliquai cela en supposant qu’ils n’étaient pas mariés, mais qu’ils le seraient un jour, quoi-

il 1 STO I B ES ÉMOU VAXT1S

qu’ils ne s'aimassent que. modèle mont. Je laissai bientôt cette opinion pour revenir à la première* puis celle-ci pour revenir à la seconde, et passai ai ns 1 quelque temps de l’une à l’autre sans réussir à garder vingt-quatre heures la meme. Il est malaisé de comprendre comment je souffris d’ètie balloté des semaines entière entre ces deux alternatives, quand il m'eût été si facile de sortir d’incertitude.

J’avais pour hôtelière la plus excellente femme du monde, pas trop intéressée, ce qui est rare, et qui avait pour moi des attentions maternelles. Elle avait toujours un prétexte pour venir dans ma chambre quand j’y étais. Elle ne demandait qu’à causer. Par malheur, je n’osais l’interroger sur le sujet en question, et je manquais du talent de l’amener à en palier d’elle-mème. C’est ici qu’il faudrait m’analyser, si je u’étais pour moi-même une énigme. Je lisais l’autre jour dans un écrivain très-sérieux : «Qu’une personne soit bien connue pour être timide, ou jieut dire qu’elle a une inclination naturelle à l’avarice, àla mesquinerie; qu’elle est artificieuse, dissimulée; que la crainte la fait parler avec douceur et soumission; qu’elle est soupçonneuse, défiante, incrédule, mauvaise amie, etc., parce que tous ces vices 1 sont des efi’ets de la timidité, qui est elle-même un effet iHj la faiblesse. » Il y a bien un peu de mon fait là

1. C'est bien ma) s’exprimer. Je ne sais jusqu’à quel point ta défiance, l’incrédulité sont des vices. Bentham a dit déjà que l’envie et la jalousie ne sont pas des vices, mais des peines.

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dedans. Je dis un peu, car ceux qui ont rajeuni cette opinion, aussi vieille que la première observation physiognomonique, ne se sont pas aperçus qu’il y a deux sortes de timidités, l’une innée, invincible, d’oû résulte bien ce qui est précité plus haut, l’aujlre accidentelle, qui tient uniquement à l’éducation et qui n’occasionne qu’une profonde défiance de soimême. Ayez le malheur d’avoir un père despote et brutal, qui ne souffre pas que vous ouvriez la bouche devant lui, qui ne cesse de vous traiter en idiot et vous incruste dans l’esprit, par l’autorité, ses opinions, vraies ou fausses, et vous finirez par avoir peur du son de votre voix, par vous faire une idée prodigieuse des autres hommes, et vous serez humble et timide devant eux, et vous aurez du bonheur si, plus tard, l’expérience et l’observation vous aidant à les apprécier ce qu’ils valent, vous parvenez à vaincre cette infirmité d’esprit et à retrouver votre aplomb. J’avoue que de ce côté, quoi que j’aie pu faire, je n’ai jamais obtenu une guérison radicale. J'ajouterai qu’en ce qui concerne les femmes et les sentiments qu’elles causent, j’étais, par le fait de mon humeur, d’une réserve qui, bien sûr, eût fait sourire la pins gauche pensionnaire. C’eût été une chose bien simple de questionner ma maitresse d’hûtel : «Quelle est celte jeune femme? est-elle mariée ? » Ou bien : « Le jeuue homme que je vois entrer dans la maison doit-il être son mari? «te. » Mais, bon Dieu, comment eût-elle traduit ma curiosité ? « Ah 1 il s’y intéresse donc. Ah ! elle lui

plaît sans doute. Il en veut peut-être faire sa maîtresse. Vraiment, ce monsieur n’est pas gêné... » Et l’idée seule de ces hypothèses effarouchait mon esprit et y étouffait toute velléité d’épanchement. Qu’elle eût seulement soupçonné mes préoccupations, et je n’eusse plus osé la regarder en face.

Je n’étais pas dans ma nouvelle position depuis trois semaines que je m’eu plaignais déjà vivement. Mon histoire est celle de bien d’autres. Une moitié du jour et une partie des nuits, j’était rivé à un travail qui ne me convenait point. Toutes mes pensées tournaient à l’amertume ; l’hypocondrie m’envahissait comme une gangrène. Je ne savais plus ce qu’était une nuit calme, sans cauchemar. Je me réveillais en sursaut, le cœur gonflé, les pleurs aux yeux, étouffant. Mon esprit avait, dans ces moments, une lucidité merveilleuse. Je n’entrevoyais dans l’avenir que des choses navrantes. Le matin, quand j’ouvrais les yeux, il était bien rare que cette boutade, moitié comique, moitié funèbre, ne me vint pas à l’esprit : « Lève-toi, misérable, et rabote une planche de ton cercueil... »

Dans cette situation d’esprit, il n’était pas étonnant que je m’occupasse tant de ma voisine. L’épier, l’apercevoir, étudier son entourage et, au moyen de cela, savoir sa vie et surprendre des détails que je n’osais demander, était toute ma joie. Sans le secours de personne, j’étais devenu certain que le jeune homme qui m’avait tant inquiété était son frère. Cette certitude m’avait causé un grand bon-

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henr, bien que je n’aimasse pas cette jeune fille, et que je n’eusse aucun projet sur elle. A dater de ce jour, l’intérêt que je lui portais avait gagné sensiblement en vivacité et en profondeur. La vie qu’elle menait, dans l’ensemble, ressemblait beaucoup à la mienne. Elle ne bougeait pas de son comptoir du jour entier, et y passait en outre très -souvent une partie des nuits. Je ne rentrais jamais avant trois ou quatre heures du matin, et il était bien rare que je n’aperçusse pas de la lumière au travers des croissants découpés dans les volets du magasin. Elle ne se reposait guère que le dimanche, dans l’aprèsmidi. Si elle se promenait, c’était un hasard : elle le devait à un sacrifice de son frère. La plupart du temps, elle s’accoudait sur sa fenêtre ou causait sur le pas de porte avec les gens du voisinage qui semblaient l'aimer beaucoup et avoir pour elle une considération particulière.

Ce que j’aurais souhaité, c’eût été chez elle moins d’indifiérence ; à mon gré, elle ne regardait dans ma direction que d’une manière trop vague et trop distraite. On ne désire pas toujours d’ètre aimé d’une femme, mais ce qu’on ne supporte pas volontiers, ce qui chagrine toujours, c’est son indifférence. A vrai dire, l’indiflférence a des degrés. Entre regarder une personne même machinalement et n’en tenir pas plus compte que si elle n’existait pas il y a des nuances à l’infini. J’en étais réduit à peser ces délicatesses. Ses yeux me mesuraient la joie ou la peine

218 H 1 ST 0 III ES ÉMOr v ANTES

selon qu’ils étaient ou non chargés d’un peu de sympathie.

Le bonheur se manifeste en moi par des envies étranges. J’aspire à me plonger dans la musique et les couleurs, c’est-à-dire à rassasier de leur nourriture passionnément aimée mes oreilles et mes yeux. Soit abus de ces deux organes, soit organisation vicieuse, une chose bizarre, c’est que mon oreille perçoit des couleurs et quo mon œil entend des sons. Telles symphonies sont pour moi des peintures éblouissantes et tels tableaux d’admirables symphonies. Jusque dans les lignes d’une statue et d’une église je vois de la musique, et je me suis persuadé parfois que certaine cathédrale est l’hymne figée d’un graud orgue souterrain. Je ne peux pas m’en guérir. Tout chante pour moi, et le bleu de l’air, et le vert des arbres, et les reflets changeants de l’eau, et les fleurs, et les contours d’une femme.*.

En revanche, quelles pensées sépulcrales, quel goût pour le cercueil, quand je ne surprenais dans ses yeux que le vague du désœuvrement sans la plus légère teinte d’intérêt 1

J’eus un beau jour. Il existe, non loin de la ville, une petite rivière, d’un cours très-limité, qui donne sou nom au département. Les bords, sans être pittoresques, sont jolis et gais. Dans les eaux profondes, bleues comme le cieL, se reflètent les grands arbres, les sepées, les massifs, les jardins et les constructions de toutes sortes, plus ou moins bourgeoises, qui sont sur la pente des rives. En été, le

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dimanche surtout, l’eau est labourée par une multitude de barques qui vont, viennent et se croisent, jasant, riant ou chantant.

Un dimanche matin, on vint me chercher pour aller me promener en cet endroit. Le ciel était d’une pureté parfaite ; l’air très-vif était adouci par le soleil déjà chaud ; tout présageait une belle journée, rare surtout dans le mois où l’on était. Cette invitation contre-carrait mes arrangements. Je fus quelques instants indécis. Je craignais d’échanger le plaisir de voir ma voisine contre une promenade ennuyeuse. Toutefois, l’idée d’échapper à l’étreinte énervante des murs d’une ville, de respirer le grand air, de voir des horizons, et puis je ne sais quelle annihilation de ma volonté devant l’insistance sincère de mon ami, me décidèrent à accepter.

Contre mes prévisions, je trouvai à la campagne le bonheur que j’eusse vainement attendu en restant chez moi. Je fus à peine dans les champs, que je ^ ressentis un bien-être inexprimable. Quand je glissai sur l’eau, ce bien-être ne fit que s'accroître. Le paysage avait un charme tout particulier. Les arbres, bien que sans feuilles encore, n’étaient déjà plus tristes comme en hiver ; les troncs noirs prenaient par endroit des teintes vertes. Une multitude de bourgeons, dégouttants de sève, déjà énormes, prêts à crever sous le développemment des nouvelles feuilles, brillaient au soleil. Les haies d’épines verdissaient à certaines places à cause des arbustes précoces qui y étaient mêlés. Les prés, d’un vert

pâle, trempés par un brouillard que le soleil avait bu en se levant, développaient à droite et à gauche des perspectives éblouissantes de fraîcheur et de lumière. La végétation était déjà à ce point active qu’on pouvait, pour ainsi parler, suivre des yeux le travail qui s’y fait au printemps. Par-dessus cela, un ciel tout bleu, un air à la fois vif et doux, un calme pénétrant, ce calme qui est des choses qu’on sent, mais qu’on n’exprime pas. Enfin, j’avais pour guide un homme silencieux, qui ramait doucement et semblait sous l’influence des mêmes impressions.

Une partie de notre journée se passa sur la rivière. Nous allions au hasard, ramant à tour de rôle, parlant peu, mais en revanche rêvant tout notre saoul. Nous nous étions éloignés le plus possible, afin d’éviter les barques bruyantes qui affluaient toujours quand il faisait soleil. Eu effet, à notre retour, au fur et à mesure que nous approchions du point de départ, nous étions croisés par des barques dont le nombre augmentait à chaque coup de rames. Presque toutes prenaient pied à un cabaret qu’un pêcheur tient sur le bord. La terrasse de cette guinguette, qui baigne d’un côté dans la rivière, et s’appuie de l’autre sur la colline, était côuverte de promeneurs, les uns assis et buvant, les autres debout et regardant le mouvement qui se faisait sur l’eau. Nous passions au pied de cette terrasse sans prendre garde aux gens qui s’y pressaient, quand je m’entendis appeler.

J’aperçus dans la foule mon hôtelière, en société

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«le son mari, «le son petit enfant et de sa voisine.

Ma stupéfaction occasionna une assez longue pause.

« Je ue m’attendais pas, dis-je, à vous rencontrer ici, madame.

» — Ma foi, ce matin, me répondit l’excellente femme, nous ne pensions guère non plus à venir.

» — Le soleil vous aura sans doute décidée.

» — Et puis, il y a longtemps que nous ne sommes sortis 1

» — Cette promenade vous fera du bien. Quant à moi,jeneme sens pas d’aise.

» — Vous vivez si renfermé... »

Nous ne pouvions causer plus longtemps. Bien que le mouvement de la barque eût été ralenti!, les rames n’avaient cependant pas cessé de marcher. Nous étions déjà assez loin de la terrasse. J’envoyai à mon hôtelière un adieu qui s’adressait également à la jeune tille. Mon contentement était profond. 11 laudrait soi-même avoir de ces mélancolies funèbres qui coulent dans la chair comme le sang, et enveloppent les idées d’un crêpe, pour apprécier mon bonheur. Persuadé que je ne verrais pas ma jeune voisine, je l’avais aperçue au moment même où j’étais le plus attristé par cette certitude. J’en tirai le meilleur augure. Pour comble de joie, j’avais cru lire dans ses yeux moins d’idifFérence que je ne lui en supposais. Elle m’avait regardé aussi curieusement que moi-mème je l’avais examinée. J’avais eu

le temps nécessaire pour bien étudier son extérieur. Elle était jolie ; ses traits gagnaient à être vus de près. Je doute qu’un visage régulier ait jamais eu plus de physionomie. Ses yeux noirs, voiléB à demi par de longs cils, ses joues pâles, ses lèvres qui souriaient tristement, n’indiquaient pas seulement de la fatigue, mais encore une habitude souffrante.

Elle était bien faite, quoique légèrement courbée. Elle était vêtue d’une robe de mérinos brun, d’un châle vert, et coiffée d’un bonnet à rubans violets. Ces couleurs lui allaient à merveille. On ne voyait pas en elle la trace d’une recherche. Ce qu’on appelle coquetterie chez les femmes, ne doit pas plus s’apercevoir que l’art dans un livre bien fait.

Sa pensée, à dater de cette rencontre, devait me laisser moins tranquille que jamais.

Je souhaitais vivement de connaître la cause de ses douleurs, et cependant, toujours le même avec ma maitresse d’hôtel, je me contentais d’interroger mes seules observations. Dans les dehors de la mère, je finis par démêler l’absence de cœur et l’avarice ; dans les traits ennuyés du père, une apathie incurable; dans les habitudes du frère, cette amitié banale qui s’arrête juste en deçà du sacrifice. Je fus certain que la pauvre fille qui versait des flots de tendresse par les yeux, étouffait entre cette trrnité d’égoïstes, et se laissait gagner par cette tristesse maladive que cause le manque d’affection. Et je me di-

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sais : « Qu’a-t-elle fait pour être “cloîtrée dans ce milieu mortel? A quoi bon lui avoir donné une sensibilité qui, faute d’avoir sur quoi se répandre, se concentre en elle et lu tue ?» Bt je sentais chaque jour ma sympathie s’accroître pour elle; et je lui reconnaissais insensiblement tant de charmes, tant de qualités, que j’estimais fort heureux celui qui l’aurait pour femme. Je me faisais d’ailleurs à part moi une théorie particulière sur le mariage. Je pensais qu'il n’était pas mal que la passion en lut exclue ; que la soumission d’un côté, la justice de l’autre, une certaine conformité dans les goûts, suffisaient à taire un ménage heureux. C’est ainsi que, sans ressentir d’amour pour ma voisine, je venuis à rêver complaisamment au mariage, quand jusqu’alors je n’y avais jamais sougé qu’avec répugnance. Mais je me berrnais à la spéculation. Mon peu d’audace, ma défiance de moi-même, m’interdisaient de faire un pas, ou de prononcer une parole pour amener un dénouaient qui, dans ma conviction, eût fait mon bonheur.

J’étais fort satisfait de ne lui voir, dans son infortune, ni chien ni moineau. Je ne vois rien que de naturel dans rattachement qu’on peut avoir pour un chat ou un perroquet. Mais que oet attachement prenne les proportions d’une passion véritable, mais qu’on y trouve des consolations à une grande douleur, c’est ce que je ne m'explique pins.

Le sentiment est une chose trop précieuse pour

l’éparpiller sur des ctres incapables d’en sentir le prix.

Mes heures de liberté étaient tout entières à ma voisine, et cela, je le répète, sans que j’eusse ce qu’on appelle de l’amour. Je saisissais de sa vie ce qu’il m’était possible d’en saisir. Depuis quelque temps, je la voyais beaucoup moins. Il se faisait cha. que jour quelque changement dans ses habitudes. Elle ne veillait plus guère qu’une nuit par semaine, celle du samedi au dimanche. Une veilleuse ne discontinuait pas de brûler la nuit, derrière le rideau de la fenêtre du second. Puis une autre jeune fille, que je n’avais pas encore vue, venait dès le matin dans la maison et ne s’en allait que le soir fort tard. La jeune mercière me sembla ne plus quitter sa chambre que rarement. Je la surpris deux ou trois fois, vers le milieu de la journée, accoudée sur la margelle de sa fenêtre. Elle était entortillée dans un grand châle. Ses joues me parurent avoir beaucoup pâli et ses yeux être devenus plus brillants. Je notais ces détails avec un soin scrupuleux. Un autre s’en fût alarmé. Malgré ma défiance, je recueillais tranquillement ces symtômes. Je pensais: « Elle est momentanément indisposée. Le travail des nuits l’épuise. L’ennui y est peut-être aussi pour quelque chose. Il n’est pas rare non plus d’être malade au printemps. 11 est probable qu’avant peu elle sera rétablie. » Et l’idée d’un mariage me trottait de nouveau, mais plus sérieusement, dans la cervelle. J’étais convaincu de ne pouvoir trouver une meilleure

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femme. Je m’inquiétais des voies à suivre ; j’allais jusqu’à préciser l’époque. Ma timidité habituelle faisait place à une hardiesse peu ordinaire ; je ne me reconnaissais plus. Mais, hélas ! ce n’était toujours qu’une pure fiction que je laissais se développer dans mon esprit et dont je me faisais volontiers la dupe, parce que j’y trouvais un vif plaisir.

Ce n’était rien encore. Je ne vis plus ma voisine. Les médecins ne cessèrent plus d’aller et de venir dans la maison. Il se fit dans cette maison un mouvement inusité de voisines qui entraient et sortaient d’un air soucieux. 11 était impossible aux faits de parler uu langage plus clair. Cependant, je ne m’alarmais pas; j’étais persuadé que je reverrais prochainement la jeune mercière mieux portante et plus belle que jamais. J’attendais ce jour avec impatience, mais sans inquiétude. Je m’étais si bellement épris de mon rêve, je l’avais si bien logé dans tous les coins de mon esprit, je me voyais si complètement privé d’autre joie, que je ne doutais pas même un instant que la réalité, pour ainsi dire, ne se moulât exactement dessus.

Et vraiment j’eusse eu tort de me désespérer. Un jour ma voisine, que je n’avais pas vue depuis trois semaines au moins, reparut dans le cadre de sa fenêtre. La résurrection d’un absent adoré ne m’eût pas causé un saisissement de joie aussi énergique. « Je savais bien qu’elle reviendrait à la santé ! Une fille chaste, qui a cet œil limpide, ces épaules larges, cette apparence de force, ne languit pas dans les

maladies longues. La jeunesse, remplie de sève, a aisément raison, même d’un mal cruel. Les souffrances sans doute avaient dû être vives, car elles avaient laissé des traces profondes sur le visage et le corps de cette belle enfant, que j’avais peine à reconnaître, tant elle avait pâli encore et était devenue maigre. Mais enfin elle allait mieux, puisqu’elle se levait; elle entrait évidemment en convalescence. Les beaux jours aideraient encore à sa guérison. Comme il arrive à cet Age, où les maladies né sont souvent que des transformations, elle allait revivre plus jolie, plus séduisante qu’elle ne l’avait jamais été. »

Ce procès-verbal de mon âme, exact comme un calque, je l’écris sous l'influence des plus vivants souvenirs. A cette heure, je me demande comment j'ai pu à ce point manquer de sagacité. J’avais donc bien besoin de me mentir A moi-même ! Il a fallu que le fait brutal s’en vienne me lever la paupière et se fourrer de force dans ma tète. Mes observations contenaient des avertissements qui ne réussissaient même pas à entamer ma confiance. On ne voyait plus la jeune fille qui semblait à jamais clouée dans son lit, et je me disais qu’une convalescence a besoin de ménagements excessifs, et qu’une rechute est plus dangereuse qu’une maladie. Mon hôtelière passait les nuits auprès d’elle, et c’était à mes yeux uniquement pour lui faire paraître le rétablissement moins long. Si le médecin ne revenait plus qu’à de rares intervalles, je ne voyais rien là que de rassurant : sa

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présence devenait de moins en moins nécessaire. Et, chose étrange, cette idée de mariage que je caressais chaque jour avec plus de passion ! Je cherchais déjà des yeux l’ami qui recevrait mes confidences et m’épar guerait l'ennui des préliminaires. Mon coeur se serrait aussi ^parfois, car je songeais à la possibilité d’un refus. Je me demandais ce que je ferais une fois marié. Je laisserais là tout le clinquant des rêves de jeunesse pour vivre enfin de la vie positive. À l’existence en quelque sorte arithmétique que je m’arrangeais, je ne pouvais m’empèchar de dire : « On prétend que le mariage met du plomb dans la tête. 11 me semble que, plus vraiment, il on met dans les pieds. »

Sous l’influence de ces idées, qui, malgré la précision avec laquelle je les ajustais, n’étaient que de pures rêveries, je lisais les Lieds de Volfgang Goethe, le colosse allemand, qui toujours conservait un œil libre pour s’observer jusque dans les acoès frénétiques de la passion. Je me rappelle, — et c’est ce qui prouve combien mon positivisme était peu solide, — jusqu’à quel point j’étais choqué de ce passage : «'Je ne puis l’oublier, et pourtant je puis diner tranquillement. » En revanche, je n’en admirais que plus la chute de la dernière strophe : » Libre de toute crainte, trop grand pour être jaloux, je l’aime et je l’aime éternellement. »

Il résulte de la sympathie un fluide dont les effets miraculeux ont été bien des lois constatés. Deux personnes s’aimant, qui habitent à cent

lieues on plus l’une île l’autre, seront affectées, au même moment, de la même douleur ou de la même joie,

Un étranger atteint de nostalgie me contait :

« J’ai un frère loin duquel je suis contraint de vivre. Notre amitié mutuelle ne s’est jamais démentie. Des étouffements me tirèrent une fois brusquement du sommeil. J’étais en larmes. Je m’aperçus avec stupeur que ce qui les faisait couler était précisément le souvenir de ce frère. Inquiet, je lui écrivis sur-le-champ ce qui m’était arrivé. Je lui marquai la nuit, l’heure et les autres détails. 11 me répondit 1 « Dans la même nuit, à la même heure, dans les » mêmes circonstances, j’ai éprouvé exactement les » mêmes impressions. »

Or, la nuit du jour où je lisais les Lieds de Goethe, mon sommeil fut troublé par de douloureux pressentiments. Je me réveillai plusieurs fois en pleurs. Dès que j’ouvrais les yeux, le souvenir de ce qui m’avait effrayé s’en allait, mais non pas l’effroi. Je me rappelle confusément que j’entendis des cris, des déchirements, des sanglots. Au jour, je me rendormis de lassitude, et je ne me réveillai plus qu’à dix heures du matin.

De retour vers quatre heures du soir, je vis entrer chez la mercière le médecin commis parla municipalité au soin de constater le décès des pauvres. Ne semble-t-il pas que l’odeur répandue autour de ce personnage mortuaire eût dû dissoudre l’écaille de mes yeux et la réalité m’étreindre de ses tenailles

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cruelles? Il n’en fut rien. Un conte ridicule me poussa dans l’esprit avec la rapidité de l’étincelle électrique. Sans éléments probables, je me persuadai qu’une vieille femme — je ne l’avais jamais vue — qui habitait le premier — ce premier paraissait vacant — s’était éteinte la nuit dernière, et que le médecin qui s’en allait était venu constater sa mort. Je n’avancerais pas un fait pareil, si d’ailleurs, il n’avait sa source dans un sentiment très-commun. Bien des hommes se ressemblent quant à ceci. Ils s’accrochent à des rêves avec un désespoir de noyé et arrivent si bien à se convaincre de leur réalisation prochaine, que leurs facultés et leurs sens en sont troublés accidentellement, et qu’ils n’ont pas dans l’imagination d’hypothèses assez folles pour arrondir cette conviction qu’ils poussent parfois bien au delà de l’absurde, et qu’ils jouent le rôle que je joue ici bien plus souvent qu’ils ne le pensent.

Le lendemain, je commençai à m’émouvoir. Il se passait à la fenêtre de la jeune mercière une chose très-simple et aussi très-sinistre. A cette fenêtre, une femme, dont je ne voyais que les bras nus, étendait au soleil des matelas, des draps, des couvertures, enfin tout un lit. Je regardai cela avec stupéfaction. Cette fois, je me prêtai aux hypothèses les plus cruelles. * Serait-ce possible? J’aurais été dupe au point... Non, non 1 Cependant... Ah! j’y suis... on profite de son absence pour mettre ses matelas à l’air. » Je cherchais encore à me mentir ! Mais je ne

parv ins pas à me rassurer ; un levain d’inquiétude gonflait, gonflait dans mon esprit. J’eus un sommeil pénible, durant lequel je fus poursuivi de craintes analogues à celles qui me tourmentaient éveillé. Je me levai bien avant l’heure habituelle, tant j’étais impatient...

•Je n’y pouvais plus tenir. Des pressentiments funèbres rongeaient en moi les espérances au fur et à mesure que ma volonté les y faisait naitre. Je commençais à entrevoir comme possible oe que jusqu’à présent j’avais relégué dans les conjectures les plus invraisemblables et les plus ridicules. Mon imagination, épuisée de mensonges, me livrait pieds et poings liés à d’atrooes inquiétudes, il me fallait sortir de cette anxiété et connaître la vérité entière. Je savais l’heure à laquelle ma maîtresse d’hôtel montait dans ma chambre. Je l’ attendis. Dès qu’elle parut :

« MaJamc, disjc en m’efforçant d'ètre calme, et je lui désignais la boutique de la mercière, pourriezvous me dire ce qui se passe là? Cette jeune fille?

» — Ah ! monsieur, ht la bonne femme en levant les yeux au ciel, elle est mortel...

» Morte ! ! !» et je baissai la tète, et j’ouvris les yeux démesurément, et je cherchai ce que ce mot voulait dire.

Une personne, même une personne qui nous est indifférente, ne passe pas subitement de vie à trépas sans que nous soyons remués au moins par un étonnement profond. Pour que la mort ne smprenne pas, il faut en quelque sorte suivie les progrès du

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mal, assister au dépérissement du malade et à son agonie.

« Morte ! ! ! » dis-je encore, et je sentis comme une main qui se faufilait vers mon cœur et le broyait dans une crispation tonte-puissante, et ce qui centupla ma torture, ce fut l’effort que je fis pour ne pas la laisser voir. Une pudeur farouche empêchait les larmes de me monter aux yeux.

« Gui, monsieur, morte, » dit mon hôtelière, qui essuya une larme.

Il y eut une pause assez longue. Elle ajouta :

« On l’a enterrée hier matin. Il est probable que vous dormiez encore.

» — Mais, repris-je, apres une nouvelle pause, il n’y a pas trois jours que je l’ai vue 1

» — Ah ! monsieur, elle s’est débattue assez longtemps; ce n’est pas faute d’avoir eu envie de vivre.

» — Morte ! 1 ! disais-je toujours, tant il m’était difficile de me faire à cette idée. Mais comment ? de quoi?

» — Est-ce qu’on sait, monsieur?

» — On ne meurt pourtant pas dexien...

» — Oh! fit la bonne, femme en secouant la tète, on ne m’ôtera pas de l’esprit qu’avec' des soins et de l’affection on l’aurait sauvée.

» — Et sa mère ?

b — Peuh.l je ne connais pas de femme plus avaricieuse. Il fallait que sa fille lui rapportât...

» — Son père?

» — Il ne lui disait jamais un mot. 11 fume sa pipe toute la sainte journée.

» — Mais son frère, enfin...

» — Daine! c’est un bon garçon. Mais vous savez, un frère, ça aime mieux être avec ses amis qu’avec sa sœur.

» — Ainsi, elle était malheureuse...

» — Oh! c’est comme je vous le dis, monsieur. Cette fille-là se faisait un tel chagrin qu’il l’à tuée. Si c’avait été ma fille, je vous jure qu’elle ne serait pas morte »

Nous gardâmes quelque temps le silence. Mon hôtelière, supposant que cette conversation m’intéressait peu, se disposa à faire mon lit.

« Pauvre enfant ! » fis-je à mi-voix.

L’excellente femme s’arrêta.

« Oui, monsieur, vous avez raison, dit-elle, pauvre enfant ! » Elle écarta les rideaux, embrassa les matelas; puis, tournant la tète de mon côté : « Eh bien ! je vous assure, dit-elle, que je ne sais pas s’il ne vaut pas mieux qu’elle soit morte »

Je regardai la bonne femme d’un œil qui lui demandait l’explication de sa pensée. Elle se redressa et s’accouda sur le bois de lit. De mon côté, je m’appuyai les reins contre un meuble. Elle parla je ne sais plus combien de temps. Si je ne me rappelle pas exactement toutes ses expressions, au moins ai-je conservé la mémoire du sentiment qu’elle y mettait. Il me semble encore assister à sa douleur sincère et entendre sa voix pleine de larmes.

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« Elle abattait, disait-elle, de l’ouvrage comme deux ouvrières. A la voit, vous auriez dit que ses minutes lui étaient comptées; çà l’abimait; elle changeait à vue d’œil, et sa mère, qui le voyait bien, n’avait pas le cœur d’empêcher qu’elle ne passât les nuits. « Vous avez tort, madame, lui ai-je « dit vingt fois, de laisser votre iille travailler au- « tant; vous verrez qu’il lui arrivera malheur. » Ah bien î oui; elle grognait et me tournait le dos d’un air qui voulait dire que ça ne me regardait pas. Nous allons voir maintenant ce qu’elle va faire sans sa fille; elle n’y pense seulement pas à cette heure... »'

Mon hôtelière consulta mon visage pour voir si je l’écoutais; elle rencontra mes yeux qui la suppliaient de continuer.

« Moi je faisais ce que je pouvais pour distraire cette chère enfant; mais je ne pouvais pas être toujours là; j’ai ma maison... L’été, nous l’emmenions le dimanche à la campagne. Oh ! monsieur, quelle bonne fille 1 comme elle était gaie ! et aimante donc ! Je puis vous dire ça, moi, qui l’ai connue toute petite, et qui ne l’ai pas perdue des yeux seulement une heure. Il est vrai aussi qu’elle m’aimait plus que sa mère... Jamais une plainte. Que de peine pour lui faire avouer les chagrins qui la minaient ! Voyezvous, ce qui la tracassait le plus, c’était de gagner de l’âge et de ne pas se marier. J’avais beau lui dire : « Mais, ma chère fille, vous n’y pensez pas : » vous n’avez pas encore vingt ans. Quand -on a

2i\ HISTOIRES ÉMOUVANTES

» votre itge et votre tournure, on n’a que l’embarras » du choix. » Rien n’y faisait; elle était persuadée qu’un homme ne voudrait pas d’elle, parce quelle n’avait rien. Ah! monsieur, c'est celle-là qui aurait rendu un homme heureux! Dieu! que les hommes sont bêtes I sans vous compter, monsieur. En place de prendre des, des... »

Je lis un hélas ! qui interrompit quelques instants la bonne femme.

« Ce qu’il y a de sûr, continua-t-elle, c’est que c’est cette maladie-là qui l’a emportée. Ç’a la préoccupait toujours, quoiqu’elle n’en parlât jamais. Et je m’en suis encore aperçue le jour où vous nous avez rencontrés. La joie des autres, en lui rappelant sa triste vie, ajoutait à son mal. Et puis, comme je vous le disais, elle passait trop de nuits. Une fille même plus forte n’y auxait pas résisté. Croyez-vous qu’il n’y a pas encore quinze jours, bien qu’elle ne pût déjà presque plus se soutenu-, elle a voulu passer la nuit du samedi pour que ses pratiques ne crient pas après elle? Et dire que sa mère ne s’y est pas opposée ! Oh!... Mais qu’est-ce que c’est que le courage, quand il n’y a plus de forces? Elle dépérissait à vue d’œil et devenait maigre à faire peur. Quand je la changeais, elle me montrait ses côtes qui allaient percer la peau. Ses reins n’étaient plus qu’une plaie à force de rester couchée. Je ne savais que lui dire. J’avais bien de la peine à ne pas pleurer...

» Dans ces derniers temps, je n’ai pas cessé de

- ■- — ûifutized-by

HÉLOÏSE

veiller près d’elle, car je savais que ça lui faisait plaisir. Elle n’a pas perdu un instant la tète. Nous causions, ou plutôt je parlais et elle m’écoutait. Comme elle ne pensait pas du tout à la mort, et qu’elle avait toujours le mariage en tète, je faisais mon possible pour la bercer dans ces idées-là et lui éviter de se voir mourir. Je lui disais : * Un peu de » patience, ma chère Héloïse, les beaux jours vien- » nent, vous allez reprendre vos forces et nous irons » à la campagne. Et puis, je ne sais ce qui me dit » que vous trouverez un brave ouvrier qui vous » épousera et vous aimera bien. Allez, croyez-moi, » ne vous désespérez pas. » Elle hochait la tète, c Ça n’est pas bien sûr, allez, » répondait -elle. « Vous savez, je n’ai rien. Ah ! tout de même, comme » je l’aimerai U. . »

» Il y avait tant de passion dans sa voix que ça me faisait un mal horrible. Mais elle s’endormait làdessus et mourait sans trop souffrir. Je pleurais pendant ce temps-là...

» Mercredi dernier, le médecin m’a prise à part et m’a dit qu’il n’était pas nécessaire qu’il revînt, attendu qu’olle ne passerait pas la nuit. Ah! monsieur, je savais bien qu’elle n’en reviendrait pas, et

pourtant! J’ai voulu la veiller jusqu’au bout. Un

prêtre est venu le soir. Elle ne savait déjà plus où elle était. Elle n’a rien vu ni Tien entendu. Elle se remuait à faire croire que l’agonie commençait déjà. Au matin, elle redevint tout à fait calme. Elle m’appela pour m’embrasser. Elle parut ensuite vouloir

dormir. Moi, de mon côté, je tombais de fatigue et de sommeil. Je m’assis dans un fauteuil. Au même instant, j’entendis un glou-glon-glou , je tournai la tète, je m’approchai, elle était mortel »

La bonne femme suffoquait. Elle se reposa un moment , après quoi elle termina ainsi l’histoire de la jeune fille :

« Ah ! monsieur, il faut bien qu’il y ait un paradis. Où donc cette chère enfant serait-elle payée de ses peines? »

Cette croyance naïve qui ne permet pas de concevoir un .crime sans châtiment et une douleur imméritée sans rémunération, n’était pas pour moi, comme elle semblait l’être pour la bonne femme, une source de consolations efficaces.

Je sanglotais en dedans. Tout mon corps pleurait. Mon sang devenu goutte d’eau, ainsi me semblait-il, s’acheminait vers mon cœur trop petit pour contenir tant de larmes. Ce que je souffrais, je ne puis le dire. Eh bien ; je me reprochais encore de n’avoir pas une assez large capacité pour la souffrance, et j’aurais voulu agrandir mon individu pour souffrir davantage. Je ne pensais pas pouvoir jamais expier assez cruellement le crime d’avoir joué avec cette jeune fille et d’en avoir fait l’héroïne d’une fantaisie que je n’eusse sans doute jamais osé réaliser. J’aurais dù percer ces murs, deviner le drame qui se passait dans cette chambre et sauver cette enfant de la mort. Ne le venais-je pas d’entendre? « Avec des soins et de l’affection, on l’aurait sauvée. » J’avais

H ÉLOISE

préféré m’endormir dans une nonclialance égoïste, me perdre dans les détours d’un rêve où je cherchais bien plus mon bonheur que le sien. Et peut-être, à cette heure, pleuré-je plutôt ma jouissance évanouie que sa mort, et trouvé-je en outre un amer plaisir à raconter mes tortures. Oh ! que du moins je ne profane pas sa tombe de mes déclamations. Je l’ai à peine entrevue. Je ne l’ai jamais aimée d’amour. J’ignore même jusqu’à quel point j’ai jamais éveillé sa sympathie. Cependant, que cette enfant abîmée sous le poids de douleurs dont le sens échappe, prenne place dans mon. souvenir à côté de ceux que j’aime et respecte le plus. Jusqu’à l’heure où je ne respirerai plus à mon tour, mes regrets les plus tendres ne cesseront pas de faire cortège autour de son ombre.

La nuit était fort avancée, plus de voitures et plus de passants, tout dormait. Je montais lentement mon quartier, abimé dans les réflexions les plus tristes. J’étais à bout de ressources, j’avais lassé la bonne volonté de mes amis, j’en étais à ce degré de misère qu’on cache comme une honte ou qu’on n’avoue qu’à force d’iuuniiité, à moins que ce ne soit à force d’orgueil, et je rentrais désespéré après une journée de marches vaines. Je n’espérais plus qu’en un miracle. J’avais la tète penchée, mes yeux ne se fixaient sur rien... Ms furent attirés dans renfoncement de deux devantures par un petit objet noir. Je me baissai. C’était un portefeuille , à peu près de la grandeur d’un porte-monnaie. 11 n'y a qu’un instant, je m’étais dit : « Si je pouvais trouver un billet de banque 1 » et j’avais r pendant quelques minutes, cherché minutieusement sur le trottoir, ramassant tous les. chiffons de papier que j.’ apercevais. J’avais

bientôt rougi de ma sottise et délaissé cette besogne pour revenir à des idées qui cadrassent mieux avec le sens commun. Or, c’était précisément à l’instant où je songeais d’autant moins à trouver quelque chose que tout à l’heure l’idée m’en avait paru plus absurde, que je touchais un portefeuille de la main. Ce que j’éprouvai est impossible à dire.

Bien des fois j’avais réfléchi à une situation analogue, mais je ne m’étais fait qu’une idée très-incomplète de l’émotion que je ressentais alors. J’eus une faiblesse qui se traduisit en froid dans la moelle, en sueur sur le front, en tremblement nerveux, en tourbillons dans la tète et en battements de cœur à m’étouffer.

La réflexion me rendit subitement calme. J’avais si peu foi en un hasard heureux, que je fus convaincu de ne trouver que des papiers insignifiants dans le portefeuille. Je le mis dans ma poche et continuai mon chemin, fort préoccupé du reste.

Je n’eus pas fait quelques pas, que je vis au loin, à la lumière du gaz, un homme venir de mon côté. L’agitation me troublait les yeux. Il me sembla que cet homme se baissait et cherchait quelque chose. Je suis persuadé actuellement que cela n’était pas. Mais alors l’illusion fut telle que j’en eus une peur excessive. Je m’imaginai tout d’un coup et que j’avais affaire au maître du portefeuille, et que ce portefeuille contenait des valeurs importantes. Je veux être sincère : un sentiment très - malhonnête me poussa spontanément dans l’esprit. Je fis volte-face et

me mis à courir de toutes mes jambes sans savoir où j'allais. Dans mon vertige, les oreilles me tintaient, ma respiration faisait un bruit analogue à celui d'un soufflet de forge, ce qui me fit penser un moment qu’on me poursuivait, et je faillis me trouver mal. Ces cauchemars où l’on essaye de se sauver malgré l’inertie des membres, ne font certes pas tant souffrir. Après une course folle à travers vingt rues, j’arrivai enfin à ma maison, dont j’arrachai la sonnette. Je me jetai dans la porte et la fermai derrière moi avec une violence fébrile; là, je m’arrêtai un peu pour respirer.

Mes jambes pliaient sous moi. Je m’accrochai à la rampe et montai les marches une à une. Le sang de mon cœur sautait comme une chèvre et semblait me faire sur la poitrine de grosses cloques, analogues à celle d’une pâte qui bout. La même réflexion qui m’avait déjà calmé me calma une seconde fois. « Je suis fou, il n’y a rien dedans, » me dis-je. J’entrai chez moi plus tranquille. Je m’assis devant une table et tirai le portefeuille de ma poche. Je remarquai que, quoi que j’en eusse, mes mains tremblaient comme attaquées subitement de paralysie. ..

C’était un petit portefeuille en peau chagrinée, couleur vert de bouteille, sans ferrure. Jamais lecture du meilleur roman ne me causa un intérêt plus vif. Il y avait quatre poches, dont une fermée par une languette. Je ne respirais qu’avec peine. Je vidai les trois poches ouvertes, qui contenaient simplement: 1° une quittance de loyer; 2° deux lettres;

242 HISTOIKES ÉMOUVANTES

3° la reconnaissance d’une somme de trois cents francs prêtée; 4° un bout de taffetas pour les coupures; 5° un doigt de très-vieille dentelle ; 6° la recette d’une tisane rafraîchissante; 7<> le mémoire d’un artiste en cheveux. Restait la poche fermée. Je l’ouvris, singulièrement refroidi par la trouvaille des pièces ci-jointes. J’avais tort, car j’en tirai, et une émotion puissante traversa ma chair comme un courant d’électricité, un billet de mille francs plié en quatre.

Oh ! quelle sensation ! Je ne sais plus combien de temps je restai en extase devant ce petit papier soyeux, veiné, satiné, dont les lettres M,I,L,L,E, F,R,A,N,C,S, m’entraient par les yeux comme des lames de rasoir. Une joie immense m’envahit. C’est à peine si d’abord il me vint à l’esprit que ce billet pùt ne pas m’appartenir. Je délirai. « Mille francs 1 mais c’est la fortune! O Providence! o’est incroyable! mille francs ! Comment, j’ai mille francs! Oh! la, la. » Ces élans surprennent. Mais sait-on ce que la possession imprévue d’une somme d’argent peut souiller de plat et de dégoûtant à un malheureux dont, la misère a rétréci la cerveau et gâté le moral? Je ne puis me rappeler tous les calculs, toutes les combinaisons auxquelles je me livrai, tous les rêves et les vingt romans que je fis alors d’une traite. Ce dont je me souviens bien, c’est que ma joie, si vive que j’en avais la fièvre, ne tarda pas à être traversée par des sensations atroces. Un homme aime une femme à la folie. Qu’il la tienne dans ses bras, qu’il soit certain d’en être aimé, et il meurt de bonheur ; mais qu’iL

doute d’elle, qu’il la suppose sur le cœur d’un autre, et aucun supplice n’est comparable à sa torture. J’étais en butte aux mêmes épreuves. « Gela m’appartient! » me disais-je, et c’étaient des émotions d’un charme indicible. L’instant d’après, je doutais de la légitimité de mon droit, et souffrais plus qu’un damné. Quelle veille ! Il n’en faudrait pas beaucoup de semblables pour tuer un homme. Je ne dormis qu’au jour, à la force du besoin.

Au réveil, j’avais l’esprit plus lucide ; j’envisageai la chose d’un point de vue qui diminua de beaucoup mon contentement. Je n’étais pas mort à toute honnêteté et, en dépit de moi-même, il fallait écouter ce que me disait la conscience. Parmi les pauvres d’argent, il en est bien peu qui n’aient songé à trouver quelque chose et qui ne se soient dit également le soir, en rentrant chez eux, fatigués et désespérés : — Si je pouvais trouver un billet de banque ! Rien de commun comme les discussions sur ce sujet. Les gens qui n’ont pas une probité primesautière, spontanée, mais qui n’ont au contraire qu’une probité relative, calculée, de circonstance, raisonnent tous à peu près de la même manière. On a vingt fois entendu dire , aux termes près : « Si je trouvais un billet de banque, que ferais-je? Je le mettrais en sûreté, puis j’attendrais. Je prendrais des renseignements exacts sur la personne qui l’a perdu et la position sociale de cette personne. Si j’avais affaire à un pauvre diable, à un homme comme moi, à un commis ou à un garçon de recettes qui devraient en

supporter la perte, à un petit commerçant que cette perte ruinerait, à un rentier ou à une rentière dont cette somme représente l’existence, etc., je le rendrais ; mais s’il s’agissait d’un banquier, d’un Rothschild, d’un de ces hommes qui allument leurs cigares avec des bank-notes, c’est une manière de parler, — qui gagnent d’un coup de filet des deux et trois cent mille francs, oh! alors, je le garderais. Plutôt que de le rendre à un tel personnage, je préférerais le brûler. En le gardant, quel tort lui ferais-je? en serait-il plus ou moins riche? ses affaires en iraientelles moins bien ? l’économie de sa vie en serait-elle dérangée seulement d’un fétu? Oui, certes, je le garderais. »

Je n’apprécie pas la moralité de ce raisonnement. Ce que je constate, c’est que sur cent personnes qui s’abandonnent à ces rêves, quatre-vingt-dix-neuf au moins professent cette théorie ; car ce n’est pas précisément pour rendre qu’on souhaite de trouver quelque chose. Par la force d’une impulsion irrésistible, je pouvais être au moins classé dans cette catégorie de trouveurs. J’avais donc à m’enquérir delà personne qui avait perdu le portefeuille, et cette obligation m’affligeait fort. Je craignais que mes recherches n’aboutissent qu’à me découvrir quelque malheureux ruiné et peut-être déshonoré par cette perte.

Je pensai, avec un intérêt entremêlé de beaucoup d’inquiétudes, aux moyens que j’avais d’arriver sûrement à la vérité. Je voulais la tenir le plus promp-

tement possible et savoir tout de suite si j’avais lieu de me réjouir ou de maudire le hasard, en d’autres termes, si ce hasard ne m’avait souri qu’à seule lin de me rappeler au sentiment de ma condition, et d’ajouter à l'impatience que me causait mon dénûment.

Les papiers qui étaient dans le portefeuille, et que j’avais à peine regardés, me mettraient sans doute sur les traces du propriétaire. Je pris donc le portefeuille et üs de nouveau l’inventaire du contenu. La première chose qui me tomba sous la main fut l’une des lettres. Elle portait le timbre de Rouen et était adressée à mademoiselle Turpin, passage Verdeau , u° 4. L’écriture eu était mal formée et l’orthographe étrange. Je la donne telle quelle :

« Ma bonne turpin

» comme je suis tourmenté de ne pas resevoir de » tes nouvelle je te prie si tu nest pas malade de » mecrire de suite jai tent de chose a te conté mon » povre cœur est si plins quil débordé si tu voigues » comme je suis clienge tu ne poures plus reconaitre » la louise d’autre foi.

» adieu bonne turpin je tent brasse de tous mon cœur ta vieille amie

» Louise. »

« madame Louise ehe monsieur Dubois depoteie » prc ie cour la rene Rouen.

HISTOIHES ÉMOUVANTES

» je te donne mon adres je cren que tn est perdu » lautre »

C’était vraiment trop surprenant,. Jugez de ma stupéfaction ! Je connaissais cette Louise pour l’avoir vue à ltouen et lui avoir parlé précisément chez ce dépoteyer où j’avais été manger quelquefois. Elle approchait de la cinquantaine. Son mari, colporteur et ivrogne, qu’elle avait épousé jadis malgré sa famille, la laissait des semaines entières saus un sou et la battait quand il revenait de tournée. Elle logeait dans un galetas de la maison du dépoteyer et faisait des ménages pour vivre. Je devais à sa confiance en moi de connaître sa misère et l’abandon où la laissaient des parents pour la plupart riches ou du moins dans l’aisance. Son fils lui-mème, quoique bien établi et gagnant beaucoup d’argent, n’était pas celui qui peut-être se montrât le moins dur envers elle. La pauvre femme ne parlait pas de sa situation misérable, où elle jurait n’etre tombée que par son trop grand dévouement, sans avoir lès larmes aux yeux. Cette rencontre n’était-elle pas extraordinaire? Je trouve un portefeuille et dedans une lettre de cette Louise! Le hasard est coutumier de faits analogues, et cependant je ne puis jamais assez m’étonner de ces conjonctures bizarres.

Mais quelle était cette Turpin à qui la bonne femme écrivait une lettre si tendre et si pressante? Je repris le portefeuille et en tirai une autre pièce. C’était la quittance de loyer.

« Je soussigné, propriétaire d’une maison sise à Paris, passage Verdeau, n° 4, reconnais avoir reçu de mademoiselle Turpin la somme de cent cinquante francs pour un terme de loyer des lieux qu’elle occupe dans ladite maison, échu le premier avril mil huit cent cinquante.

» Dont quittance, sans préjudice du terme courant, et sous réserve de tous mes droits.

• Paris, ce 8 avril 1850.

» E. ltENAL'DOT. »

Cette quittance me mit un peu de baume dans les veines. Le portefeuille appartenait bien évidemment à mademoiselle Turpin. Cette demoiselle occupait un appartement de six cents francs. J’en conclus qu’elle était dans l’aisance, peut-être riche, que ce billet de banque ne lui était pas indispensable, qu’en me l’appropriant, je ne lui causerais qu’un tort médiocre. Je regardai de nouveau le billet avec amour, et recommençai à énumérer tous les bonheurs attachés à sa possession. L’examen des autres papiers me prouva que mes présomptions sur la fortune de mademoiselle Turpin étaient justes. La teneur de la reconnaissance et de la seconde lettre attestait que cette demoiselle était même dans une situation à prêter de l’argent aux gens dont elle avait été jadis la servante.

» Je reconnais avoir reçu de mademoiselle Turpin

la somme de trois cents francs que je m'engage à lui rendre le cinq avril mil huit cent cinquante.

» Laure de G

• Paris, 4 janvier 1850. »

La lettre, signée du même nom et relative à ce billet, témoignait d’un fait grave et tout à fait décisif. A ce qu’il semble, mademoiselle Turpin pratiquait le chantage et l’usure dans des proportions peu communes. Ainsi du moins le pensait madame Laure de G , puisqu’elle n’usait môme pas d’un sem-

blant de détour pour lui écrire :

« Vos menaces de parler à mon mari m’affligent » beaucoup, ma chère Turpin, et me sont ineom- » préhensibles de votre part. Vous avez trop de bon » sens pour ne pas comprendre que vous me feriez » un tort irréparable et cela sans profit pour vous. » Rapportez-moi mon billet, je vous en donnerai un » autre de 350 payable le 8 du mois prochain. Je ne » puis pas mieux parler. Au cas oh cela ne vous » suffirait pas, je vous nantirai d’assez de bijoux » pour couvrir deux fois la somme. Mais, pour l’a- » inour de Dieu, ne prenez plus ces airs de eroque- » mitaine et ne me menacez pas pour de pareilles » misères. Vous n’avez pas oublié combien je vous » affectionnais au temps où vous étiez femme de » charge dans ma famille. Soyez sûre que je vous » aime encore beaucoup.

» Laure de G

• iO avril 1850. •

Qu’avais-je besoin de savoir autre chose ? D’après mon système, je devais me croire bien et dûment propriétaire du billet. Et pourtant la conviction n’emplissait pas mon esprit au point de n’y plus laisser de place pour le doute. C’était une lutte et des tiraillements qui me causaient par éclairs des serrements de cœur très-pénibles. L’instant d’après, c’était une joie extravagante, ineffable, qui ne sera bien comprise que de celui qui n’a rien et qui connaît le prix de l’argent. Mille francs ! pour l’ouvrier qui a une famille et qui chôme un quart de l’année; mille francs ! pour le rêveur qui se contente de pain et d’eau et qui en est arrivé à son dernier sou; mille francs! pour le bohème à bout d’amis et d’expédients; mille francs, quelle fortune ! Mille francs, cela veut dire : plus de froid, plus de faim, plus de honte ; mais, au contraire, aisance, bien-aise, travail, dignité, dessouci de l’avenir. Mille francs ! c’est à en perdre la tète. Avec qu’elle passion je partageais cette somme, comme j’en distribuais savamment l’emploi ! « Je payerai ici, je payerai là, j’achèterai ceci et cela, ce meuble, ces livres dont j’ai tant besoin, etc. Comme je vais être tranquille, comme je vais travailler ! Ah ! c’est trop de bonheur en une fois. » Cela est assurément fort misérable; mais je répète* qu’on ne sait pas assez combien la gène perpétuelle, la misère et même souvent l’éducation, rapetissent l’esprit et dérangent le moral d’un individu.

Pour jouir en paix de ma fortune, j’avais à com-

biner l’intrigue de toute une longue comédie. Je pouvais éveiller des soupçons par un surcroît de dépenses, puisqu’on me savait pauvre. Il fallait qu’aux yeux de mes amis je vécusse comme par le passé avec les apparences de la misère.

Le change du billet n'était pas ce qui m’embarrassait le moins. 11 était possible que la Turpin eût été faire sa déclaration à la préfecture de police, et que de là lut parti un avertissemsnt à tous les changeurs. Mon extérieur était loin d’aimoncer la richesse. Celui auquel j’offrirais de changer mon billet ne me demanderait-il pas mon nom ? ne me ferait-il pas suivre? ne donnerait-il pas l’éveil sur moi? Je n’étais qu’un piètre légiste, mais je me doutais bien que le Code avait prévu les délits de ce genre. Comment donc faire ? Je résolus de cacher le billet pendant quelque temps et d’agir avec une discrétion et une prudence consommées.

Je fréquentais depuis peu chez des commerçants qui demeuraient dans une des rues latérales de la rue Saint-Denis. Le hasard avait amené parmi ces gens, qui tenaient tous de près ou de loin au commerce, quelques artistes et gens de lettres, si bien que, sous le rapport des professions, se trouvait là une société fort mêlée. Je voulus y aller le soir même, en vue de m’y procurer quelques détails sur la manière de changer un billet.

11 était encore jour. Je m’étais promis de ne pas m’arrêter aux affiches. J’eus beau faire, un papier jaune m’entra obliquement dans l’œil et me fit tour-

lier la tète. Il a été perdu... Je frémis de la tète aux pieds et je lus l'affiche avec fièvre. Il ne s’agissait que d’uue perruche en échange de laquelle on offrait quinze francs de récompense. Plus loin, cette locution funeste il a été perdu... m’accrocha encore les yeux. Cette fois, il était question d’une levrette. L’émotion n’eu avait pas été moins désagréable. Je jurai de ne plus tourner la tête pour quoi que ce fût.

Mais voici qu’une voix que je ne pus faire taire fit dans mon cerveau un bruit de tous les diables, absolument comme si j’eusse été céphaliloque, — le dictionnaire me pardonne cet enfant hybride, — et dit :

« Quelle différence y a-t-il entre ce que tu médites et un vol ? En style algébrique, trouver et ne pas rendre est égal à voler. Le trouver ne constitue pas plus un droit que le prendre. Si j’avais une distinction à établir entre toi et le voleur, elle ne serait certes pas à ton avantage. Le voleur use, à l’occasion, de ruse, d’adresse, d’audace Usait qu’il joue sa liberté, quelquefois sa vie; mais toi, tu t’appropries le bien des autres bassement, sans risque et sans péril, n’ayant pas même à craindre l’injure d’un soupçon. Cela est à ce point vrai, que, si tin n’étais sùr de l’impunité, si tu ne comptais par centaines les moyens d’échapper à la Cour d’assises, situ pensais qu’un seul instant le regard d’un juge dût fouiller dans tes yeux et te faire trembler, tu ne balancerais pas un moment à restituer le billet. Or, vu que le crime est crime indépendamment de la peine, pour te soustraire au châtiment, tu n’en es pas moins un vrai criminel, a

Je répoudais timidement : « Cette vielle fille est riche et avare, elle a dix fois plus qu’il ne lui en faut pour vivre. Tout me porte à croire qu’elle a mal gagné cet argent, qu’elle en a volé une partie. Ne serait-ce pas le comble de l’absurde que de me parer d’un désintéressement si inutile à elle, si préjudiciable à moi, malheureux, qui ne sais pas même quel sera mon lendemain ? — Pitoyables raisons ! le vol est vol, qu’il soit fait à un pauvre où à un riche. Puis, le mal n’excuse pas le mal. Que cette fille soit une voleuse, ce n’est pas un motif pour que tu sois voleur. Puis, en face des juges, il peut y avoir des degrés dans le crime, la misère peut atténuer à leurs yeux bien des fautes; mais, devant la conscience, ces distinctions s’évanouissent : on est voleur, qu’on prenne une épingle ou un billet de mille francs. Tu rendras le billet, ou tu seras toute ta vie un misérable vis-à-vis de toi-mème, et tu ne te relèveras jamais de ton propre mépris, plus à craindre mille fois que celui des autres. »

J’arrivai à temps où j’allais, car je souffrais beaucoup. Je parlais tout à l’heure des rencontres du hasard et de la stupéfaction où elles me plongent toujours. J’allais en constater une nouvelle qui me sembla miraculeuse. Je venais avec l’intention de mettre sur le tapis la question du change des billets. Il y avait là un monsieur, cousin de la femme du maître de la maison, qu’on appelait Ernest tout court. J’y avais à peine pris garde jusqu’alors. Tout à coup son nom, rapproché d’une observation qu’il

l.E BILLET DE. MILLE FRANCS 253

lit sur la coiffure de sa cousine, me causa une sensation étrange. Voici pourquoi. Dans le portefeuille, on se le rappelle, se trouvait entre autres choses un mémoire de coiffeur; je l’avais parcouru à la hâte. C’était la* facture acquittée d’un tour de cheveux du prix de quinze francs, fourni par un monsieur Ernest, artiste en cheveux, rue Saint-Denis, je ne sais plus quel numéro. La figure, les cheveux, les manières, le langage de l’Ernest présent, me convainquirent sur-le-champ que c’était un coiffeur, fl devait demeurer non loin de là. Évidemment, j’étais dans la société du fournisseur de mademoiselle Turpin et du signataire de la facture. Cette découverte me donna une secousse profonde ; j’en fus quelques instants complètement hébété. Je songeai combien j’étais heureux de n’avoir pas encore parlé billet de banque, car on ne sait pas quelle conséquence cela aurait pu avoir. Avec toute la circonspection possible et un calme de glace, je dis à M. Ernest : « Est-ce que vous ne connaîtriez pas une demoiselle Turpin ? — Si fait, me dit-il; c’est moi qui lui fournis ses cheveux. — Qu’est-ce que c’est que cette demoiselle ? — En apparence, c’est une sorte de revendeuse à la toilette qui spécule sur les vieilles dentelles; mais en réalité c’est une usurière qui prèle, à la petite semaiue. Sa femme de ménage, car elle n’a pas de domestique, m’a conté sur son avarice des choses vraiment fabuleuses. Elle ne mange pas certainement le vingtième de son revenu. On ne sait ce qu’elle fait de son argent... »

HISTOIRES ÉMOIYANTES

Dans ma conversation avecM. Ernest, je lis ample provision d'arguments propres à me résoudre de garder le billet, et j’en avais besoin, car la voix dont j’ai parlé n’avait pas laissé que de faire impression sur mon esprit. « Cette vieille misérable, me disais-je en revenant, a au moins vingt mille francs de rente qu’elle a gagnés par des moyens illicites. Elle en dépense à peine deux mille chaque année. Couchée sur un tas d’or stérile, elle laisse dans une horrible misère sa vieille parente Louise, et poursuit de menaces humiliantes une femme peut-être jeune, belle et bonne, dont elle a autrefois lavé les langes. Et je ferai la sottise de lui rendre un billet qu’elle cachera stupidement avec d’autres, dans quelque coin, quand moi je puis tirer un si grand parti de cette somme! Allons donc ! » Mais la voix recommença son vacarme dans ma tête : « Autant de raisons subtiles et insidieuses, s’écria-t-elle avec véhémence. Prends garde à ce que tu vas faire. Tu os en train de creuser une fosse où tu t’enseveliras vivant. Le crime appelle le crime. Tu ne songes à rien moins qu’à exterminer ta conscience, à commettre un suicide moral. C’est la mort de ta liberté que tu conjures. Tu vas te marier à la fatalité qui te jettera d’échelon en échelon jusqu’au dernier degré de la honte. Il n’est que juste temps de te repentir. » J’étais importuné et ébranlé. J’essayai de me roidir. Je jurai que je m’eu tiendrais à cette faute, que je vivrais à l’avenir en honnête homme. La voix était inexorable : « Je suppose que tu aies assez d’énergie ou de bonheur pour te borner

à ce crime. Je le veux, tu calqueras ta vie sur le puritanisme le plus rigide, tu deviendras un modèle de probité. Mais le souvenir de ton crime unique empoisonnera ta vie entière. Plus tu seras pur, plus tu seras saint, plus ta mauvaise action te sera odieuse, haïssable, et te fera souffrir. Une bonne vie a des e^jgences aussi impérieuses qu’une vie criminelle. »

Ce que je souffrais, je ne connais aucune image qui puisse en donner une idée. J’aurais préféré n’avoir jamais trouvé de billet. Depuis qu’il était en mes mains, par combien de doutes, de transes, d’inquiétudes , de sensations cruelles , n’avais-je pas passé ! Avant, j’étais en quelque sorte résigné à ma misère. C’était sans doute pour que je la comprisse et sentisse mieux que je ressuscitais un moment à la joie, que je me reprenais d’une belle passion pour la vie. J’étais abîmé daps la douleur; que faire? Ma conscience troublée me suggéra une foule de tempéraments. Je m’attachai particulièrement à celui de garder le billet avec l’intention formelle de rendre plus tard à qui de droit capital et intérêts. Des objections tyranniques se jouèrent impitoyablement de la subtilité du piège. Que savais-je de l’avenir? Ne pouvais pas rester perpétuellement hors d’état de restituer cette somme? Je livrais donc le soin de mon honneur aux chances du hasard. En réalité, était-il possible de commettre une action plus malhonnête ? D’ailleurs, sur ces entrefaites, la vieille pouvait mourir. Il faudrait donc me mettre en quête du nom et

de la demeure de ses héritiers. Or, me charger d’une telle responsabilité, me vouer à de telles inquiétudes, compromettre mon repos pour si peu, n’était-ce pas de la folie?

J’eus encore la pensée d’envoyer les mille francs à la vieille Louise, d’adresser la reconnaissance de ces trois cents francs à madame Laure de G... et dg brûler le reste. Mais en avais-je le droit? Je n’avais pas mission pour faire de la justice distributive. Savaisje seulement si le résultat répondrait à meê prévisions? Puis celle-là seule à qui appartenait le billet pouvait en disposer. De quoi me môlais-jc? J’imagine un homme qui prendrait des billets de banque dans la caisse d’un banquier pour les distribuer aux pauvres...

Je passai une horrible nuit. Je ne sais que la jalousie qui puisse en occasionner une pareille. J’étais, en me levant, d’une humeur affreuse, et j’avais l’esprit plein d’indécision. Je regardais d’un air triste du côté où gisait le portefeuille. J’allais, je venais, je ne savais quel parti prendre. Oh! que cette seule hésitation dont je rougis actuellement était coupable ! Par quelles tortures ne l’ai-je pas expiée! J’étais convaincu à cette heure qu’à moins de compromettre ma tranquillité pour toujours je ne pouvais pas garder le billet, mais je ne me sentais pas encore la force de m’en déposséder. Je voulais essayer de la temporisation et voir si mes scrupules n’étaient pas chimériques. Pour soustraire mon cerveau aux idées turbulentes qui le fatiguaient depuis deux jours, je

m’en allai parcourir les journaux. Je pensais ainsi me procurer quelque distraction. Le premier article que le hasard amena sous mes yeux fut celui-ci :

« Hier, dans l’après-midi, le nommé François, co- » cher de fiacre, a trouvé dans sa voiture un porte- » feuille contenant des valeurs assez importantes. Il » s’est empressé de le porter à la préfecture de po- » lice. »

Quelle leçon ! Je jetai le journal avec colère; j’en pris un autre. Mais j’avais vraiment la main malheureuse. Le hasard y mettait de la persécution. Je fis tout ce que je pus pour ne pas lire cet autre article ; mais vainement : les caractères me tiraient les yeux à me les arracher :

« Un brave ouvrier, dont nous nous empressons »de publier le nom, Joseph Pkloux, demeurant rue « Bourg-l’Abbé, n° 6, a trouvé mercredi soir, en «rentrant chez lui, un portefeuille qui, outre des «papiers insignifiants, renfermait deux billets de «banque, un de cent et l’autre de deux cents francs. «Pidoux l’a été reporter le lendemaiu matin à la «personne qui l’avait perdue. Cette action est d’au- » tant plus louable que Pidoux a une nombreuse «famille et qu’il manque d’ouvrage en ce moment. » Des faits de ce genre ne sont pas si rares qu’il y ait » lieu de s’en étonner. Mais on est bien aise d’avoir «à les enregistrer, ne serait-ce que pour répondre «aux calomnies qu’on ne manque pas de lancer «contre notre honnête et laborieuse population «ouvrière. »

« Mais j’ai lu cent fois des récits analogues dans les journaux 1 » me dis-je. Et je me ressouvins d’un autre fait qu’on m’avait raconté il n’y avait pas une semaine, concernant une pauvre fille qui, comme moi, à minuit, non loin de sa maison, avait trouvé sur la chaussée un portefeuille où il y avait mille francs et qui l’avait rendu sans hésitation à celui auquel il appartenait, refusant même la récompense qui lui était offerte. Tous ces exemples fermentaient dans ma tète et me donnaient un profond mépris de moi-même. Je n’aurais pas dû attendre une seconde de plus, j’aurais dû me lever, prendre le portefeuille, et courir le restituer. Je résolus d’attendre encore jusqu’au lendemain. Décidément, oui, j’étais un misérable.

Je payai par de cruelles insomnies ce dernier effort de mon côté vicieux. Mais il fallait en finir, j’en avais assez. Je mis le portefeuille dans ma poche, après avoir pris note des papiers qu’il contenait et copié les deux lettres, car je voulais pour me châtier en dire un jour publiquement ma coulpe, et j’allai passage Verdeau où je trouvai facilement mademoiselle Turpiu. Cette vieille fille m’examina avec défiance. Je lui dis pourquoi je venais. Elle sauta sur le portefeuille et l’ouvrit avec une vivacité fébrile. Une fois certaine que rien n’en avait été distrait, elle me regarda insolemment et me dit : « Vous avez mis bien du temps à me Je rapporter. » Le reproche tombait tellement d’aplomb que j’en rougis jusque dans le blanc di s yeux. Ma confusion et ma

contenance embarrassée lui firent croire que j’attendais la récompense qu’elle avait promise par affiches. « Hein ! grogna-t-elle, cinquante francs pour la peine de se baisser. » Je revins sur-le-champ. J’écrasai de mon mépris cette vieille coquine, et je lui tournai le dos, et je sortis sans même la saluer. Je suis persuadé au fond qu’elle ne m’en voulut pas de mon manque d’usage.

Qu’on me pardonne la vulgarité du rapprochement. On recule devant un acte de probité, par peur de la souffrance, à peu près comme on hésite à se faire extraire une dent; mais, dans l’un et dans l’autre cas, dès que la chose est faite, on ressent un contentement profond, ineffable. J’en étais là. En sortant, malgré un reste de tristesse amère, je ne me sentais pas d’aise et je me louais fort de mon action. Je n’ose affirmer, par exemple, qu’il y eût réellement de quoi. Effectivement, en tout cela, à quoi donc m’avaient servi ma raison, mon intelligence, l’éducation qu’on m’avait donnée, les livres dont je m’étais nourri ? Le résultat le plus clair de ce développement intellectuel était de m’avoir réduit à une honnêteté problématique, bien au-dessous incontestablement de celle d’un cocher de fiacre et d’une tille entretenue.

Au moins dois-je me féliciter de cette aventure, 'puisque aussi bien, à dater de ce jour, je fus radicalement guéri de cette affection déplorable, commune à beaucoup de malheureux, qui consiste à

souhaiter passionnément de trouver quelque chose. Ce que j’ai enduré, pendant les trois jours de possession, si je pouvais en donner le sens cruel, suffirait et au delà à cautionner ma vertu à venir.

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