‹ Histoires émouvantesChapitre 3 sur 4 · I.ES JL' ME Al' X · texte numérisé non relu

I.ES JL' ME Al' X

plus capable et plus digne de lui succéder. En présence de ces témoignages, le procureur général abandonna l’accusation. Le président fit un court résumé 1 , tout en faveur de Théodore. Le jury délibéra à peine. Il rentra au bout de quelques minutes avec un verdict d’acquittement rendu à Tunanimité. Mon frère, à l’égal d’un héros, fut entouré d’amis et comblé de félicitations. Le visage de son parrain respirait la joie et la fierté. Quant à moi, est-il besoin de le dire? les sanglots me montaient à la gorge, le bonheur m’inondait. Qu’il m’eût été doux de mourir en ce moment !

Je retournai au lieu d’où je venais et me livrai aux mains de Injustice. Mes aveux rendirent l’instruction facile. Je racontai ma querelle avec Feretti et comment je l’avais tué. Les témoins, qui nous avaient abandonnés au commencement de la lutte, ne purent donner aucun renseignement précis. Pour comble de malheur, on chercha vainement le couteau de Feretti, quand on trouva le mien dans la blessure dont ma victime était morte. Le substitut du procureur général avait d’amples matériaux pour un réquisitoire accablant. Fouillant dans mon dossier, il récapitula ma vie, et, preuves en main, démontra comment de délits eu délits j’étais enfin assis sur le banc des assassins. Mon avocat, quoique homme de talent, ne put rien contre les faits qui marquoient, pour ainsi parler, les étapes de ma vie criminelle. Je n’eus pas même le bénéfice des circonstances atténuantes. Déclaré coupable sur tous les chefs de

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l’accusation, je fus condamné à la peine de mort.

Je crois l’homme né pour souffrir, et il me semble que le bonheur n’existe qu’en vue de masquer les pièges de l’infortune; mais je doute que, parmi les malheureux, il y en ait beaucoup qui puissent aussi légitimement que moi trouver la vie une moquerie amère. Aussi n'en ai-je appelé qu’à contre-cœur et me suis-je buté opiniâtrement à ne pas signer de recours en grâce. Disputer pour le bagne les tristes jours qui me restent à vivre eut été ridicule autant que lâche.

Loin de là, je mourrai dans un état voisin de l’enthousiasme. On m’a remis une lettre de mon frère où il m’annonce son mariage et me supplie d’accourir prendre ma part de sou bonheur. 11 joint cinq cents francs à sa lettre. En la relisant, je me suis convaincu qu’au jour et à l’heure de mon supplice, Théodore conduira sa fiancée à l’autel. Pour avoir vécu dans un autre milieu, après avoir commis des fautes analogues aux miennes, il a pu se repentir et trouver son pardon où j’ai rencontré l’échafaud. Peu importe, mon frère est heureux, mon Dieu, je n’ai que des actions de grâce à vous rendre 1 Que ce que j’ai souffert injustement soit versé sur sa tète en félicité. A cette heure, sans forfanterie, je l’atteste, il me tarde de voir l’aube de ce jour où je ne serai plus, où je laverai mes souillures dans mon propre sang, où j’irai recommencer une existence nouvelle...

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« Un mois plus tard, on les mariait. Finis

coronat opus. La noce dura huit jours. Et en avant les violons 1 » s’écria Prosper tout essoufflé, en jetant son manuscrit sur la table.

Cette manière de terminer un conte fit sourire les uns, et scandalisa les autres. Anselme, dont le tour était venu d’amuser le cercle ou de l’ennuyer, comme on voudra, mit fin au scandale par ce début : a Ce qui peut arriver à tout le monde, je revenais de voyage. On m’accueillit avec une nouvelle qui me fit dresser l’oreille. Pendant mon absence, un locataire de la maison, un jeune homme, s’était pendu à sa fenêtre , et cela à cause d’une femme, presque ma voisine. J’eus quelque peine d’abord à me souvenir du jeune homme, de M. Paul, comme on disait, garçon joufflu, qu’un mot suffisait à rendre rouge. Quant à la femme, madame Clémence, ironie du hasard ! je me rappelai fort bien m’ètre croisé fréquem-

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meut avec elle dans l’escalier, et avoir même remarqué plus d’une fois son oeil vif, ses cheveux noirs, ses épaules, sa taille, sou air jeune et riant...

» Ce dénoùment, pas seulement tragique, mais encore singulier, eût rendu vive la curiosité la plus endormie... La maison, à l’angle d’une place et d’une rue, avait cinq étages. Le mur des deux derniers, légèrement oblique pour faciliter l’écoulement des eaux, était tapissé d’ardoises. De distance en distance, il s’en échappait un de ces crochets en fer qui servent à lixer l'écliafaud des couvreurs. C’était à l’un de ces crampons, scellé solidement dans la charpente, que le jeuuc homme s’était pendu, et cela pendant la nuit. De mon logement, sans une barre d’appui, et en allongeant le bras, j’eusse pu, de la main, toucher à ce crampon. 11 était à ma droite, un peu au-dessous de moi, entre l’une des fenêtres de madame Clémence et celle de la chambre qu’occupait le jeune Paul. La difficulté seule de s’y suspendre donnait le frisson. Il avait dù au préalable se passer la corde au cou, puis successivement escalader sa fenêtre, marcher dans une gouttière en plomb fort étroite, atteindre le crochet en se haussant sur la pointe des pieds, s’élever à la force des poignets jusqu’à une certaine hauteur, se maintenir d’une main dans cette position, et de l’autre fixer au fer recourbé le bout llottant de la corde, et enfin lâcher tout. N’était-ce pas fabuleux? Quel coup d’œil, quel sang-froid il avait fallu 1 Un homme un peu grand n’eût pas pu se pendre. La mort du malheureux

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n’avait tenu qu’à quelques pouces. .Qui sait? sans ce crochet, peut-être n’eût-il jamais sougé au suicide!... La trace de ses pieds se voyait encore sur le mur, et les brisures d’ardoises, qui témoignaient des efforts de son agonie, étaient restées dans la gouttière...

» Je ne cessais pas d’être importuné du désir de connaître l’histoire de cette catastrophe, quand, un matiu, je vis madame Clémence entrer chez moi. J’en fus d’autant plus surpris que celte dame, jusqu’alors, m’avait semblé peu soucieuse de faire ma connaissance. La veille, entre onze heures et minuit, je l’avais trouvée, en grande toilette, causant sur les premières marches de l’escalier avec un sergentmajor d’un régiment de ligne. Je ne saurais dire jusqu’à quel point j’avais été stupéfait. Elle s’était rangée pour m’ouvrir un passage, et m'avait rendu mon salut en étudiant sournoisement mon air...

» Sa présence me causa un grand trouble.

« Mon Dieu, monsieur, fit-elle d’un ton câlin, je » venais vous demander si vous seriez assez bon » pour me faire une lettre? » Je n’eus pas plutôt répondu affirmativement, qu’elle s’assit et ajouta, en tirant une lettre de sa poche : « Mais, d’abord, je » vous prierai de me relire cette lettre, car je ne sais » pas bien lire, et surtout l’écriture. » Seulement alors je m’aperçus de son accent traînant et commun. Sous l’extérieur élégant de cette femme je découvrais une paysanne normande.

» La lettre, de trois pages pleines, d’une écriture

moulée, d’un style grotesque, d’une orthographe boiteuse, et somme toute d’un intérêt médiocre, était du sergent-major dont, la veille, j’avais fort bien remarqué l’âge mûr, les énormes moustaches et le chevron. Je ne sais plus trop ce qu’elle contenait, sinou qu’il y était fait des charges à fond de train sur le bourgeois, que des protestations d’amour s’y heurtaient et y faisaient un bruit comparable à celui du choc de vingt sabres, et qu’au milieu une demande en mariage y résonnait comme un coup de canon.

» Je sais en outre qu’à cette proposition de mariage, madame Clémence, qui écoutait cela de l’air le plus sérieux, éclata de rire. Je lui demandai ce qu’elle désirait que je répondisse. « Tout ce que vous » voudrez, dit-elle, avec vivacité, pourvu que je ne » le revoie plus. Ce monsieur perd la tète. Me voyez- » vous vivandière ! C’est bien assez d’avoir été dîner » avec lui. Si Monsieur apprenait que j’ai eu affaire » à un soldat, il ne serait bien sûr pas content. »

» Nous causâmes et, à ma prière, elle m’expüqua comment elle avait connu ce sous-officier.

« J’ai une amie, me dit-elle, qui a son prétendu » au régiment. Ils m’ont invitée à dîner, et j’ai trouvé » avec eux ce sergent, qui, du reste, m’a paru » d’abord très-aimable. 11 m’a fait la cour et m’a re- » conduite le soir jusqu’à ma porte. Je ne savais » comment me défaire de lui. Il n’en finissait pas de » me conter des histoires et de jurer qu’il m’adorait.

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» Je m’ennuyais à mourir, je dormais debout, quand » vous nous avez vus ensemble. Voilà... »

» La réponse que je promis à madame Clémence me valut de la revoir le lendemain. Je n’eus besoin d’aucun prétexte pour la retenir; elle s’assit et me parla d’elle, sans que je l’en priasse, avec un entier abandon. Elle m’apprit que Monsieur était un grand et gros homme de trente-huit ans, qui, en sus d une fortune personnelle et de grandes espérances du côté de sa mère, touchait encore cinq ou six mille francs comme professeur dans une faculté. Il était fou d’elle, et lui donnait de tout à profusion. En vue dç la distraire et de lui apprendre le monde, ce qu’il avait à cœur, il l’avait conduite nombre de fois dans des maisons respectables. Mais elle s’y était montrée tellement gauclre et y avait commis tant de sottises, qu’il avait été contraint de renoncer à ce système d’éducation. Il avait exigé qu’elle prit des leçons de français, de danse, de musique, et lui avait même, à cet effet, acheté un piano. C’étaient autant de dépenses stériles : de son propre aveu, elle ne comprenait rien, elle était trop bête. La mère de Monsieur, très-ûère de son fils, songeait à le marier. Mais elle, Clémence, n’entendait pas de cette oreille-là. Au premier bruit d’un mariage, elle était décidée à faire tant de scandale que les conclusions en deviendraient impossibles.

» Tout eu l’écoutant, je me levai pour fermer la fenêtre, parce que le bruit des voitures m’empêchait parfois d’entendre. Elle m’arrêta. « Laissez-la ou-

» verte j me dit-elle. Si tout était fermé, votre voisine » entendrait ce que nous disons. » Encouragé par cette bienveillance, j’essayai de la mettre sur le chapitre de ses amours avec Paul. Sou obstination à ne .pas comprendre mes allusions à ce sujet finit par m’impatienter. Au risque de lui paraître brutal, je lui pris la main et voulus l’cntraincr vers la fenêtre dans le but de lui mettre le clou sous les yeux. Je ne sais pas comment cela se fit, mais elle devina mon intention. « Oh! fit-elle en reculant d’un air effrayé, » quelle horreur! » J’eus un accès de repentir. « Je » vois ce que c’est, ajouta-t-elle, ou vous aura conté » cette afireuse histoire. — Oui, dis-je, mais en cou- » rant. Je voudrais bien avoir plus de détails. — - » Lue autre fois, nous verrons, dit madame Clé—

» mcnce. Quant à présent, fermez cette fenêtre. » Elle était debout et résolue à sortir. « Vous ne vou- » liez pas tout à l’heure, lui fis-je observer. — Je » le veux maintenant, répliqua-t-elle en allant vers » la porte. — Qu’est-ce que cela peut vous faire? » dis-je encore. Elle s’anima extrêmement. « Corn- » ment! s'écria-t-elle... Mais vous ne savez donc » pas que j’ai fait condamner absolument ma feuè- » tre de ce côté ! Vous ne savez donc pas que je me » trouve mal et que j’ai des attaques de nerfs, rien » qu’en apercevant ce crochet !» Je fermai ma fenêtre.

» Cette maladresse n’empècha pas madame Clémence de me faire, à dater de ce jour, des visites en quelque sorte périodiques. Je n’en étais guère plus

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avancé. Elle éludait mes questions ou me répondait avec impatience que je savais tout, qu’elle n’avait rien à m’apprendre de neuf. Eu revanche, sur elle, sou passé, sa famille, elle ne tarissait pas. Elle venait de cette Normandie où il y a tant de femmes belle* et d’un sang magnifique. Elle était l’ainée des trois filles d’un brave homme qui faisait valoir, aux environs de Caen, une petite ferme qu’il avait à bail. Décriée dans son village à cause de plusieurs aventures, elle était venue chercher fortune à Paris. De temps en temps, elle envoyait, pour qu’on se souvînt d’elle, de l’argent à son père et des cadeaux à ses sœurs. Celles-ci, en outre, venaient la voir une fois chaque année. Durant quinze jours, elle les gorgeait déplaisirs, et les renvoyait ensuite chargées de tous les objets de toilette capables de flatter leur goût. Aussi, non contentes de lui expédier des paniers de grosses pommes rouges pour l’hiver, ses cadettes lui créaient-elles encore au pays une réputation de beauté surnaturelle, et il faut avouer qu’elle était pourvue, avec un luxe fabuleux, de tout ce qui pouvait excuser un pareil enthousiasme. Ses cheveux splendides eussent été un fardeau pour une femme frêle. Des sourcils épais dessinaient une ligue sombre et expressive au-dessus de ses yeux noirs. Sa pâleur ne l’empêchait pas d’être fraîche. Elle avait les plus belles dents du monde; le corps semblait d’une fermeté de marbre; le pied était bien fait et pas trop grand, chose notable chez une fille qui avait été élevée dans les champs. Par-dessus cela.

elle avait l’instinct des toilettes qui lui convenaient à peu près comme la poule a celui de couver.

b A force de regarder cette femme, j’en étais venu à beaucoup rêver d’elle. Je reconnaissais son pas à ^nes palpitations subites. Si elle passait un jour sans venir, j’éprouvais un profond ennui, et, chose curieuse, dès qu’elle était présente, je devenais préoccupé et triste. Elle me questionnait sur cette tristesse. Je répondais à tort et à travers. Je ne lui parlais plus du jeune Paul, d’abord par lassitude, ensuite à cause des sentiments personnels qui m’absorbaient... C’est dans un de ces moments que madame Clémence, à ma grande surprise, me conta tout au long une histoire que je lui avais tant de fois demandée inutilement. Ma curiosité lui enchaînait la langue; il semblait que mon indilïérence la lui déliât. »

Ici Prosper, qu’on croyait endormi, renouvela tout à coup, à mi-voix, l’exclamation inconvenante à l’aide de laquelle il avait clos son histoire. Tous les yeux se dirigèrent de son côté. Plusieurs personnes élevèrent en même temps la voix pour lui adresser des reproches. Anselme, cette fois encore, couvrit les rumeurs en reprenant ainsi sa lecture :

« En rapprochant de son récit ce que j’avais appris d’ailleurs, je comprenais le drame absolument comme s’il se fut passé sous mes yeux. J’étais parvenu à retrouver dans mon souvenir l’image exacte du jeune homme. Il était de taille médiocre et un peu replet. Vingt ans de vie n’avaient point encore tou-

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clié au rouge vif de ses joues. Des cheveux châtains, longs et négligés, se relevaient à sa nuque eu queue d’oiseau. Son œil gris bleu, enfoui sous une paupière toujours baissée, osait rarement regarder en face, et jusque dans son allure humble et la tristesse de ses habits éclataient ces empreintes indélébiles que grave sur tout individu la vie de séminaire. En vue d’utiliser le temps qui le séparait de l’ùge où il pourrait acheter une étude d’avoué, il était venu à Paris faire son droit. Sans amis et sans relations, répugnaut en outre à s’en créer par suite de taciturnité et de méfiance, il vivait dans un isolement complet et paraissait se douter à peine qu’il existât des femmes, des cafés, des bals, des théâtres. 11 n’aimait rien au monde d’un amour profond que sa mère, vieille veuve au cœur d’or, dont il caressait l’unique faible par des tours de force d’économie et des états mensuels de sa dépense. Sa voisine, qu’il rencontrait chaque jour, semblait ue pas exister pour lui. Il n’y prenait pas même garde.

»Cela ne faisait pas le compte de la femme, qu’impatientait l’indifférence d’un jeune homme, éblouissant de santé, qui édifiait et embaumait pour ainsi dire la maison entière par sa vie tranquille et ses habitudes laborieuses. Elle s’était mis dans la tète de forcer son attention. Elle n’y réussit que trop bien. Sa beauté, ses regards hardis et provoquants inondèrent de trouble la poitrine du jeune homme, où germa bientôt un amour profond et incurable.

» Mais Clémence avait à lutter contre des préjugés

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d’autant plus tenaces qu’ils poussaient des racines dans une nature neuve et robuste. La timidité et l’ignorance muraient l’esprit de l’étudiant mieux encore que les paupières ne voilaient ses yeux. Il se formait des femmes, qu’il jugeait d’après sa mère, une idée si noble et si haute qu’il n’y songeait pas sans rougir de son indignité. Sa voisine achevait de l’écraser sous le prestige d’une coquetterie impitoyable. 11 s’obstinait à la croire d’une nature bien supérieure à la sienne. S’il laissait pousser cet amour en lui et l'y faisait prospérer par ses rêves, c’était sans espérance. La passion, ce qui est presque une loi, décuplait sa pusillanimité et lui dictait des façons d agir qu’on eût dites inspirées par la haine. Clémence le coudoyait en passant, et il détournait la tète; elle le saluait à haute voix, et il faisait la sourde oreille; que, par hasard, elle l’aperçut dans la loge et y entrât, il prenait sou chapeau et s’échappait avec une brusquerie qui frisait l’impolitesse. L’extravagance de cette conduite, qu’elle s’expliquait mal eucore, l’eût infailliblement rebutée, ti’était qu’elle eût pressenti des plaisirs neufs et vifs dans l’éducation de ce jeune sauvage. Son opiniâtreté croissait en raison même de l’eutètemcnt de son voisin. Hardie de toute sa faiblesse, elle frappait à sa porte et sollicitait des services insignifiants. Sous prétexte de le remercier, elle entrait dans sa chambre et s’y accrochait à l’aide d’une conversation dont elle faisait les frais. D’autres fois, elle l’attirait chez elle, où elle le retenait prisonnier des heures en-

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tières. L’étudiant avait la tête basse et l’œil en dessous d’un loup pris dans une fosse. Clémence le taquinait sur ses allures de petite fille, lui reprochait de vivre en ours, de haïr les femmes, avec qui elle prétendait le réconcilier. Tout cela bouleversait la tète du jeune homme. Il lui arrivait d’ouvrir des yeux grands comme des portes et de s’eu aller pensif. Le sens de ces provocations commençait à pénétrer dans son esprit. Ce n’était qu’une lueur imperceptible; mais cette lueur, comme la goutte d’huile sur une étoffe, s’étendait si rapidement qu’elle allait envahir tout son corps. Être aimé d'elle , lui I II en eut des transports au cerveau et faillit en devenir fou. L’ébranlement qu’il en ressentit se conçoit d’autant mieux que le sang brûlait ses veines, que son air calme cachait une àme passionnée et qu’il en était à son premier amour. Clémence, à cette heure, lisait dans sa poitrine mieux que dans un livre. Fatiguée d’une comédie de trois mois et résolue d’en finir, elle lui arracha enfin de l’àme le secret de sa passion et le railla ensuite de ce qu’il n’avait pas deviné plus tôt qu’elle l’aiinait, elle aussi...

» Un bonheur exprimable, douloureux à force d’ètre intense, combla les jours de l’étudiant. Sa physionomie en emprunta une expression toute nouvelle. Il était incessamment pénétré d’une telle joie, que tout sou corps en rayonnait. La 1 eauté de sa maitrosse entretenait en lui un foyer perpétuel d’enthousiasme. 11 avait des élans de passion d’une im-

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pétuosité étourdissante. Il venait sur ses lèvres, électrisées par le feu des embrassements, d'intarissables folies dont Clémence ne se sentait pas d’aise. Le malheureux lui avait aliéné, exclusivement et sans retour, tous les trésors de son àme. Plus que jamais taciturne avec les étrangers, son amour de fils même était descendu rapidement au niveau d’un respect banal. Les lettres de sa mère l’importunaient; il n’avait plus le temps de les lire; il n’y répondait pas. Il avait perdu jusqu’au souvenir des faiblesses de la bonne femme, ou du moins ces faiblesses ne lui paraissaient plus mériter que du dédain; car, à cette heure, il dépensait plus d’argent en un mois que jadis eu une minée.

» Cette analyse rapide, je dois en prévenir, n’existe qu’en vue d’un dénomment qui, dans celte tant vieille et toujours nouvelle histoire de l’affinité des hommes d’àme pour les statues en chair vive, ofire seul des particularités curieuses. L’amour de l’étudiant devait suivre la pente irrésistible de ccs passions anormales. Déjà cet amour, qui desséchait en lui la racine des plus vieilles affections, n’avait plus la sécurité des premiers jours. Jaloux et ombrageux, il s’alarmait d’un rien, et Clémence ne se donnait pas toujours la peine de le rassurer. Aussi, par peur de la perdre, ou seulement de la voir se refroidir, épuisait-il toutes les ressouces qu’il jugeait capables de l’attacher à lui. Une nouvelle excentricité, d’intention ou de fait, marquait chacun de ses jours. Il voulait, par exemple, réaliser sa fortune, et s’en

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aller vivre avec sa chère maîtresse dans un coin de terre oublié. Clémence souriait. Une antre fois, au paroxisme de l’exaltation, il lui proposait résolument de mourir dans les bras l’un de l’autre. La femme fronçait les sourcils, et devenait de glace. Paul, au désespoir de l’avoir attristée, s’accusait de n’avoir point d’âme, et n’offrait rien moins que de sauter par la fenêtre pour la délivrer de lui. Elle ne parvenait à le calmer qu’en se composant un visage riant. Pour combler la mesure, il faillit un jour se tuer devant elle. Ils déjeunaient ensemble. Le jeune homme, jouant avec son couteau, affirma qu’il se blesserait pour peu qu’elle exigeât cette preuve d’amour. Elle le défia par plaisanterie, et il se frappa en pleine poitrine. Clémence, épouvantée à la vue du sang qui ruisselait de la blessure, manqua de tomber à la renverse. Elle courut chercher son médecin qui, à l’inspection de la plaie, déclara qu’une côte avait, fort heureusement, fait dévier la lame...

» De telles scènes allaient en droite bgne contre le but de l’étudiant. Clémence, tout aise, dans le principe, d’inspirer une passion si exclusive, ne devait pas tarder à en être lasse comme d’un joug. Il lui prenait déjà des accès d’ennui qu’elle était impuissante à surmonter. Paul les lui reprochait à l’égal d’un crime. C’était le point de dépavt de querelles sans fin, qui exaspéraient la femme et accroissaient ses dégoûts. Elle ne manquait pas, dans ces occasions, d’outrer l’expression de sa répugnance. L’emportement du jeune homme fléchissait bientôt sous

histoires émouvaxti-s

cette implacabilité. Il se traînait sur ses genoux et demandait grâce. Sa p filou r, ses yeux pleins de larmes, l’éloquence irrésistible que lui soufflait la passion triomphaient encore des rigueurs de sa maitresse. C'est à la suite d’une de ces réconciliations qu’il la menaça d’une horrible vengeance. L’un près de l’autre à la fenêtre, ils regardaient vaguement dans la rue. Paul, levant les yeux, aperçut tout à coup lq crampon en fer qui saillait entre la fenêtre de Clémence et la sienne. Il l’indiqua du doigt à sa maîtresse, et lui dit d’un ton énergique : « Tu vois bien » ce clou... eh bien ! s’il t’arrive de ne. plus m’aimer, » je te jure de me pendre là, afin que le matin, en » ouvrant ta fenêtre, tu me trouves mort !... »

« Cette menace me lit beaucoup rire, ajouta mad dame Clémence. Cependant, j’étais payée, pour le » connaître »

» Leurs sentiments, à l’égard l’un de l’autre, n’avaient pas cessé de se modifier en sens inverse, si bien qu’on pourrait dire que le cœur de la femme descendait à zéro, tandis que celui de l'étudiant montait à l’eau bouillante. Il en résultait que Paul, sans être plus exigeant que dans le début, paraissait encore d’une exigence outrée. Vingt fois elle l’avait prévenu, en refusant d’elle-même la porte à Monsieur. Actuellement, elle ne tenait aucun compte d’une prétention qu’elle ne concevait même pas. 11 en était de même de la jalousie du jeune homme qui l’amusait jadis, et dont, à cette heure, elle ne pouvait pas même supporter l’apparence.

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» Elle me disait avec un cynisme naïf qui me glaçait jusqu’aux os : «Ah! Dieu du ciel! je n'ai » pas de reproches à me faire ! Je l’ai aimé trois » mois autant que cela se peut. A force de ne pas b plus me quitter que mou ombre, il a fini par se b faire prendre en horreur. Je m’ennuyais, j’avais des » envies de bâiller, à en être malade. Si j’essayais l de lui parler raison, c’étaient des cris, des larmes, » des crispations nerveuses, absolument comme un » chat qui a mangé des boulettes d’arsenic. J’étais » aux cent coups ! J’en avais mille pieds par-dessus » la tête, de toutes ces sottises-là ! Qu’est-ce que » cela veutdire, je vous le demande un peu? A quoi » sert-il de se faire du mal ? Parce, qu’une femme ne b vous aime plus !... Il en est de l’amour comme des b clous, l’un chasse l’autre. Puis je ne sais combien b de fois j’ai peiné Monsieur , qui finissait par avoir b des doutes sur ma parenté avec Paul. Jugez, mon- » sieur, si j’avais perdu mon état ! Je ne pouvais b pourtant pas être malheureuse pour lui !... » b Depuis longtemps déjà, madame Clémence méditait sournoisement d’introduire un nouvel acteur sur la scène. Elle préludait à ce coup d’Etat en fermant de temps à antre sa porte à l’étudiant. Dans l’impuissance de ravoir la double clef qu’elle avait confiée à celui-ci, elle tirait les verroux, et Paul, malgré le scandale dont il emplissait la m.ison, malgré des lettres passionnées, éloquentes rien que par les larmes dont elles étaient couvertes, ne parvenait pas toujours à se faire ouvrir. De son alcôve, elle l’en-

tendait sangloter ou se tordre dans des convulsions ou proférer contre lui des menaces de mort. Il ne lui suffisait plus de l’avoir en aversion, elle en avait peur à présent, et elle songeait sérieusement à s’assurer d’un bras solide, en vue des violences qu’elle pensait avoir à craindre. Bien avant de connaître Paul, à ce qu’elle m’assura, elle n’avait pas cessé d’avoir du penchant pour l’artiste qui jouissait du privilège exclusif de la coiffer. Depuis peu, elle allait chez lui plus fréquemment que de coutume. C’était un garçon de ving-huit ans, grand et robuste, d’un visage frais et joli, toujours bien frisé et parfumé d’essence. Il s’appelait Achille. On lisait sur son enseigne la traduction grecque de son nom et de sa profession : Awtteuç Ko^nn;, parce que quelques Hellènes se faisaient raser chez lui. Il était d’une gaieté implacable. Ses saillies et ses calembours faisaient pouffer de rire madame Clémence. Le goût qu’elle se sentait pour ce garçon se développa rapidement sous l’influence de l’ennui et de l’effroi que Paul lui causait. Il lui tardait d avoir sous la main quelque chose d’analogue à ces épouvantails dont on se sert pour effrayer les oiseaux. Le dévouement du coiffeur n’était pas à mettre en doute. Cependant, ce qui, en cette aventure, le charma plus que tout le reste, ce fut d’avoir l’occasion, sachant le latin aussi bien qua le grec, de parodier le mot de César : Vent, vidi, vici. Clémence, dès lors, rompit tout à fait avec l’étudiant et refusa obstinément de le recevoir. Il eut beau supplier, passer les nuits à sa porte, lui écrire

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îles lettres ardentes, elle resta inflexible. Paul se noyait dans les larmes ; il était décharné comme un vieillard; ses yeux caves avaient une fixité et par instants des éclairs qui présageaient quelque chose de terrible... »

En cet endroit, l’incorrigible Prosper mit le comble à son impertinence par une observation ambiguë qui révolta les gens du caractère le plus modéré. Un homme grave lui dit vertement que personne ne le forçait à entendre cette lecture. Ce qui revenait à lui signifier net qu’il eût à s’en aller ou à se tenir tranquille. Sensible à la mercuriale, Prosper ne dit plus le mot, et Anselme acheva son histoire au milieu du plus grand calme.

« L’étudiant se trouvait incessamment sur le passage de sa maîtresse. Clémence, n’osant plus rentrer seule, se faisait escorter de M. Achille, qui, d’un air de souverain mépris, se bornait à écarter son rival de la main. Un soir, Paul changea d’idée. En l’absence de sa maîtresse, au lieu de l’attendre sur le paiier, il pénétra chez elle à l’aide de la clef qu’il s’obstinait à détenir, et se cacha dans un cabinet voisin de l’alcôve. 11 serait difficile de préciser son but, à moins qu’il n’espérât se trouver seul avec Clémence, et, dans ce cas, parvenir à en arracher un peu de pitié. Au préalable, il était descendu remettre à la concierge une lettre pour madame Clémence.

Vers onze heures, de l’endroit où il était, le jeune homme dut entendre les pas de sa maîtresse. Malheureusement, comme de coutume, elle rentra chez

elle, accompagnée du coiffeur. Elle tenait la lettre de Paul à la main. Tout heureuse de n’avoir pas rencontré l’étudiant à sa porte, elle dit à M. Achille : « C’est encore une lettre du fou; tu vas me la lire. » Nous allons bien nous amuser... » Elle se coucha. M. Achille s’assit auprès de son lit, et décacheta la » lettre. « De ma vie, me dit Clémence, je n’avais » rien entendu d’aussi extra vaguant... Je ne le sa- » vais pas là, moi... Je riais comme une folle, sur- » tout à cause des remarques comiques d’Achille. Je » suis sûre, monsieur, que vous auriez fait tout de » même. »

» Je demandai brusquement à madame Clémence si, par hasard, elle aurait encore cette lettre.

« Je crois que oui, me répondit-elle. Est-ce que » vous seriez curieux da la voir? — Très-curieux, » je vous jure! lui dis-je. — Attendez, reprit-elle, » je vais descendre vous la chercher. »

» Elle remonta bientôt et me dit : « Tenez, lisez, » vous-même et voyez si je n’ai pas raison... »

» Avec beaucoup de lenteur, car, eu nombre d’en- » droits, les larmes avaient détrempé l’encre, je dé- » chiffrerai cette lettre :

« J’ai le corps plein de larmes. Les sanglots m’è- » touffent. Ces larmes chaudes et âcres qui tombent » en grosses gouttes sur mes doigts caveraient la » pierre et 11e peuvent rien sur ton cœur. Tu ne » veux plus ni me voir ni me parler, tu me hais, je » puis mourir sans t’arracher une larme, peut-être » ma mort te ferait-elle plaisir. Mais est-ce donc moi

VI EM. LE HISTOIRE

» qui t’ai cherché#,? Que ue me laissais-tu à ma » mère, à mes livres? Qui m’a heurté du coude? Qui » m’a dit : Itegarde-moi ? Qui m’a dit : Aime-moi, » je t’aime? Qui a allumé l'enfer dans ma poitrine? » qui a versé le poison dans mes veines ? qui u étouffé » mes sentiments de fils? Qui m’a rivé à une femme, » et si bien (pie je ue peux plus penser à autre chose? » Qui m’a absorbé, dévoré, anéanti? Je te trouve » étrange, tu serres comme dans un étau mes mem- » bres, mon esprit, ma volonté, mon âme, et tu » dis : Làche-moi. Tu m’as couvert d’une lèpre in- » curable et tu dis : Débarrasse-t’en. T’imagines-tu » que je me sois croisé les bras, que je ne me sois » pas roidi contre l’envahissement du mal? Crois-tu » donc qu’il soit si doux de t’aimer? Il faudrait te » couuaitre moins. Je n’ai remué que de la fange » dans tou âme, je ne t’ai déplu qu’en contrariant » tes habitudes crapuleuses ; tu tiens moralement du » monstre plus que de la femme. On me méprise à » cause de cet amour, et l’on a raison, et, s’il m’ar- » rive malheur, ou dira : C’est bien fait ; pourquoi » aimait-il une créature pareille? que ne rejetait-il » cet amour infâme? Ils eu parlent bien à leur aise. » Ils rougissent pour moi, et ils ne savent pas que » je rougis encore plus de moi-mème, que le mépris » en lequel je me tiens n’a d’égal en profondeur et » en étendue que ma monstrueuse passion. L’amour » n’est pas un habit qu’on prend ou qu’on quitte à » volonté. Je l’aurais bientôt arraché et foulé à mes » pieds. C’est un habit de flamme collé à ma peau;

» les lambeaux que j’en déchire sont pleins de ma » chair et de mon sang, et mon corps n'est plus » qu’une plaie... J’avais au moins droità de la pitié.

» Je n'avais pas grand’chose, mais je t’ai tout donné.

» Qu’ai-je recueilli de tout cela? Des tortures sans » terme. Plus je vais, plus je souffre. Il semble » qu'il soit pour moi, ce mot : Ou souffrir ou mou- » rir. Je passe les nuits à ta porte ; je suis sur le » carreau, l’oreille au mur, tandis que tu es dans » les bras d’un autre, et je t’entends lui dire ce que » tu me disais à moi, et l’embrasser comme tu m’em- » brassais. J'ai des charbons rouges dans les entrail- » les. Ces caresses , que tu prodigues au premier » venu qui n’en a que faire, tu me les refuses à moi » dont elles sont la vie. Enfin, pour t’avoir trop aimée, » ma vie ne tient plus qu’à un fil, et j’espère qu'il se » brisera bientôt. Oh ! non, ce n’est pas pour une » vaine ostentation que j’ai laissé amonceler en moi » ces horribles douleurs qui me brûlent et me tuent. » J’effraie ceux qui me voient. Les voisins ne me » reconnaissent plus. La femme d’en dessous disait. » à une autre : Qu’à donc ce garçon? Je l’ai vu jouf- » flu comme un chérubin. A présent, on verrait le » jour à travers son corps. Mes jambes ne peuvent » plus me soutenir. On dirait que je vais me fondre » en eau. Et ne crains pas que ta vue me rende à la ï> vie. Ton amour était mon souffle, et tu sais s’il » reviendra jamais. Je ne demande qu’à te voir. Si » tu as au monde quelque chose de cher, par toi- » même, je t'en conjure, laisse-moi te voir une der-

VIEILLE HISTOIRE

» uière fois! Aux condamnés à mort, on ne refuse » rien. Serais-tu plus impitoyable qu'un bourreau? »

» Les bouffonneries de M. Achille et les éclats de rire de Clémence furent tout à coup interrompus par l’affaissement d’un corps qui fit craquer la cloison. La femme tressaillit et jeta un cri simultanément. Le coiffeur, qui n’avait rien entendu, lui demanda avec surprise si elle était folle, a Non, dit Clémence pâle de terreur, je suis sûre qu’il y a quelqu’un caché là ! » Elle indiqua la cloison qui séparait le cabinet de l’alcôve. Étourdi d’une assertion aussi énergique, M. Achille prit la lumière et entra dans le cabinet. Il fut frappé de stupeur en y apercevant son rival qui, affaissé sur lui-même, le long du mur, semblait privé de vie. Quelques instants après, il lui cria brutalement : « Quefaites-vous-là? » et Paul ne remua non plus qu’un mort. Clémence avait de la glace dans les veines.

« Qui est-ce? » demanda-t-elle d’une voix éteinte. Le coiffeur saisit Paul par le bras et le traina ainsi jusque dans la chambre. Un peu de compassion mitigea l’effroi de la femme, car, à son dire, l’étudiant faisait mal à voir. Son visage avait des trous à y loger les poings. Ses membres chétifs, qui avaient la mobilité machinale d’un jouet d’enfunt, flottaient comme dans un sac sous ses habits trop larges. On ne saurait dire où, en ce moment, la douleur entraînait son âme...

» La voix de sa maîtresse le tira soudainement de sa léthargie. Levant sur elle des regards d’où coulait à flots la mélancolie et lui tendant des bras sup-

pliants, il dit, des sanglots dans la gorge, et son âme sur les lèvres : « Ne veux-tu pas que je te parle? » M. Achille s’interposa. Il se sentait brave. Outre que Paul était de petite taille, il était encore à ce point maigre et affaibli, qu’un souffle, en apparence, eût suffi à le renverser. Au moment où il faisait un pas vers Clémence, le coiffeur l’empoigna par le collet de son habit, et le poussa avec tant de force que le pauvre amoureux tomba à terre contre un meuble. La femme eut un geste de pitié. Paul s’agenouilla et dit d’une voix pleine de larmes, à remuer des entrailles de hyène : « Tu le vois, je suis doux, je me laisse battre... » 11 ajouta avec animation : « Ce n’est pas que je sois lâche, au moins. Une parole, un geste, oh! et tu verras ma puissance! » M. Achille, outré.de la menace, ferma les poings et courut vers Paul... Celui-ci, par un bond de bête fauve, fut en un clin d’œil sur ses jambes. Jetant les poings en arrière comme deux frondes menaçantes, il cloua le coiffeur sur place avec des regards magnétiques comparables à des pointes d’épée rougies au leu... Mais cette tension surhumaine de ses muscles dura à peine quelques secondes. Les flammes qu il avait dans les yeux s’éteignirentpresque aussitôt étouffées sous l’indifférence de sa maîtresse. « Voyons, dit celle-ci, soyez « raisonnable monsieur Paul , allez-vous-en. » Alors eut lieu une scène d’un pathétique ignoble. M. Achille, honteux d’avoir eu peur, prit l’étudiant à bras-le-corps et essaya de le jeter à la porte. La résistance que lui opposa l'amoureux, en s’accrochant

VIEILLE HISTOIRE

aux meubles, le rendit furieux, et Clémence acheva de l’exaspérer eu adressant à Paul deux ou trois mots de tendresse. Il frappa indignement son frêle adversaire. Au bout d’un quart d’heure de cette lutte révoltante, si on peut appeler cela une lutte, il réussit enfin à pousser dehors, comme une masse inerte, l’étudiant meurtri de coups...

« Rien ne remuait plus, ajouta madame Clémence. » Je croyais déjà Paul évanoui ou mort, quand je 1 ai » eutendu rentrer dans sa chambre et tourner sa clef « dans la serrure. Je comptais enfin dormir tran- » quille. Le sommeil me gagnait déjà... Tout à coup, » Paul a ouvert sa fenêtre, celle à côté de la chambre » où nous étions. J’ai poussé Achille, qui dormait, » et je lui ai dit : « Écoute ! » Au bruit, il était sûr » que Paul montait sur sa fenêtre et marcliait dans » la gouttière. J’avais une peur! Je m’imaginais » qu’il m’avait entendue barricader ma porte et qu’il » revenait par la fenêtre. Je craignais aussi qu’il ne » tombât dans la rue. J’ai eu toutes les peines du » monde à retenir Achille qui voulait se lever. Que » voulez-vous? j’étais à mille lieues de la chose... « Mais ou n’eu tcudait plus rien. C’était un silence à » faire frémir. Le sang se glaçait dans mes veines. » Nous écoutions toujours... Alors, il s’est passé » quelque chose d'extraordinaire, d’épouvantable!... » Je ne peux pas y songer sans que mes cheveux re- » muent et que le cœur me tourne. 11 me semble tou- » jours que c'était hier. D’abord, on aurait juré que » Paul grimpait le long des ardoises. Ensuite, pen -

» dant peut-être deux minutes, il n’a plus bougé du » tout. Enfin, il est retombé comme une pierre et s’est » mis à gigotter si fort qu’on aurait dit qu’il voulait » démolir le mur. C’était un roulement qui ne finis- » sait plus. Mes vitres tremblaient et les ardoises vo- » laient à droite et à gauche comme par un grand » vent. Je vous laisse à penser dans quel état j’étais. » J’étendais le cou, j’ouvrais des yeux! Sans compter » que j’étouffais et que la sueur coulait comme de » l’eau sur mu figure. On m’aurait donné des coups » dans la poitrine que je n’aurais pas tant souffert. » J’étais plus d’à moitié morte. Le bras d’Achille a » gardé longtemps la marque de mes ongles...

» — Et vous ne vous doutiez pas, après sa menace?... » m’écriai-je soudainement.

« Oui, interrompit elle, vous vous étonnez aujour- » d’hui, parce que vous savez qu’il est mort. Mais, » moi, sa menace, je ne m’en souvenais plus. Je n’y » ai pensé qu’après, J’étais même alors si loin de la » vérité, que je réunissais toutes mes forces pour em- » pêcher Achille d’aller voir ce que cela voulait dire. » Je lui serrais si fort le cou, avec mes bras, que je » l’étranglais... Nous avons entendu un homme qui » s’est mis à la fenêtre et qui a dit : « Est-ce qu’ils » n’auront pas bientôt fini de cogner, ceux-là? » » Par malheur, le ciel était si couvert qu’il n’a rien » vu. 11 est rentré chez lui presque aussitôt. Du » reste, le bruit a cessé brusquement. On n’entendait » plus les coups qu’à des intervalles de plus en plus » longs.,, Mais tout était fini depuis au moins une

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» demi-heure, que nous étions encore là, pareils à » des statues, écoutant toujours. Achille s’est pour- » tant rendormi. Quant à moi, il m’était impossible » de fermer l’œil. Je ne me doutais de rien, je vous » jure!... Seulement, sans savoir pourquoi, j'étais » dévorée d’inquiétudes, je sentais à ma poitrine » comme deux mains en plomb qui pesaient dessus » et m’étouffaient. Ce n'est qu’au jour que j’ai, non » pas dormi, mais, pour ainsi dire, nagé entre deux » sommeils. Achille, en se levant, n’a pas tardé à » me taire rouvrir les yeux. Il n’a pas été plus tôt » parti, qu une crainte horrible s’est emparée de » moi. J ai fait des efforts inouïs pour chasser cela..

» J aurais voulu avoir du laudanum pour en boire. » Je me remuais dans mon lit comme dans un sac » plein d épines. N’en pouvant plus, je me suis levée. » Une force invincible me poussait vers la fenêtre. » Je 1 ai ouverte... Ah! ce que j’ai vu, non, jamais » je ne 1 oublierai ! J'ai poussé un cri qu’on a dù en- » tendre à une lieue, et je suis tombée à la ren- » verse... »

» Madame Clémence reprit haleine, et termina ainsi : « Oh ! ce Paul savait bien ce qu’il faisait... Je » ne peux pas compter les nuits que j’ai passées sans » dormir, et les mauvais rêves que j’ai eus. Dans les » premiers temps, je ne pouvais pas rester seule une » minute. Encore à présent, j’ai eu beau m’arranger » de manière à ne jamais voir l’affreux clou, la nuit,

» il arrive qu’il m’entre dans les yeux, et m’éveille.

» Je revois Paul comme je l’ai vu en ouvrant ma

IMS TOME S ÉMOUVANTES

» fenêtre, pendu et le visage collé au mur! Je n’es- » père avoir du repos que quand j’aurai quitté cette » maison... Et tous les cancans des voisins! et les » scènes que j’ai eues avec Monsieur l Ne trouvez-vous » pas cela abominable? Oui, voilà ce que j’ai re- » cueilli de ma trop grande bouté. Mais que voulez- » vous? je suis ainsi faite, je ne me corrigerai » jamais, je serai toujours la même bète au bon » Dieu, etc., etc »

» On sait avec quelle âpreté nous revendiquons d’ordinaire les facultés qui nous manquent. D’après sa péroraison, il ne faut pas douter que madame Clémence ne se fût appliqué le sens de cette pensée, si elle l’eût connue : « Les gens sensibles sont fatalement malheureux ; ils ont le cœur trop volumineux j our l’espace où il bat. On les heurte, on les meurtrit, on les blesse, sans y prendre garde, comme eu passant auprès d’une voiture de fourrage, on en arrache nu brin de paille. Et s’ils se plaignent, s’ils crient, on se retourne avec surprise : « Qu’ont-ils donc à crier ainsi? »

* Eu proie à une sourde irritation, je fis un jour querelle à madame Clémence, je ne sais à quel sujet, bille me quitta en me lançant au visage l’épiütète d'original, et ne revint plus...

» Trois ans plus tard, de Saint-Germain où le hasard m’avait mené, j’allai à Poissy par la forêt voir «ne personne de ma connaissance. J’étais assis devant la gare du chemin de fer au moment où vint à passer un train de voyageurs montant de Paris

VIEILLE HISTOIRE

à Rouen. Le bruit de la machine, qui faisait de l'eau, ne m’empèolia pas d’entendre qu’on appelait quelqu’un. Je levai la tète, et j’aperçus, dans le cadre d’une portière, le visage souriant de madame Clémence. Je m’approchai. Sa santé était plus florissante que jamais. Elle avait pris de l’embonpoint. Avec sa blancheur de lait, sa gorge rebondie, sa toilette, la finesse de son linge, le collier en cheveux qu’elle avait au cou, noué par un portrait d’homme en miniature, elle avait l’air d’une riche bourgeoise, ou mieux encore, d’une belle et bonne mère de. famille. Elle sembla charmée de me revoir. Le con voi allait repartir, nous n’avions guère le temps de causer, elle me mit en quelques mots au courant de ses affaires.

« Monsieur s’est établi, dit-elle, il m’a donné » 30, 000 francs. Je me suis mariée dans mon pays » avec un brave homme qui m’adore. Nous avons » acheté une jolie maison où nous vivons de nos » rentes. Vous voyez que je me porte comme un » charme. J'ai un enfant magnifique. Je suis heu- » reuse!... »

« Je suis heureuse! Qu’y avait-il donc de si étrange dans ces quelques syllabes, qu’elles résonnèrent à mon oreille comme un coup de tamtam imprévu, et me jetèrent dans un tourbillon d’idées tristes? Je suis heureuse !... Après tout, pourquoi pas?... Où il n’y a ni connaissance, ni intention, il ne saurait y avoir crime. Celui qui, à part soi, médite un meurtre, n’en est pas moins coupable, encore que, son-

géant au talion, il ne joigne pas le fait à la pensée. Mais criera-t-on à l’assassin au couvreur qui tombe d’un toit, et conserve sa vie aux dépens du passant qu’il écrase? Une fois pour toutes, c’est à ceux dont l’âme jalouse le privilège des affections durables et des dévouements exclusifs, à se garer de ces poupées mécaniques, pleines de séductions, mais froides, traîtresses et cruelles, qui, à la manière d’un engrenage de moulin, accrochent le pan de votre habit, puis, stupidement, fatalement, vous broient les jambes, les bras, le corps, la tète. »

L’auditoire se récria un peu contre le goût et l’ambition de cette dernière image. Toutefois ou convint unanimement qu’à tout preudre, elle n’était pas plus mauvaise que la phrase conclusive du turbulent Prosper. Après quoi, vu l’heure avancée, on ajourna les autres conteurs à une prochaine séance.

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