Histoires et contes de la grand'mère
Les pensionnaires étaient dispersées sous les arbres, dans les allées du jardin, et on entendait flotter de toutes parts un bourdonnement confus, pareil à celui d’un essaim d'abeilles qui vont à la picorée. Tout à coup une voix domina toutes les autres, les groupes se rappro-
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chèrent, les têtes s’avancèrent, et il y eut un mouvement de curiosité générale.
— Je vous donne la chose pour sûre, mesdemoiselles, disait une dernière venue; nous avons deux nouvelles compagnes, et vous les verrez pas plus tard qu’aujourd’hui ; on doit nous les présenter à la rentrée en classe.
— Les avez-vous vues? — Les as-tu vues?
demandèrent à la fois plusieurs voix.
— Non, mais je n’en sais pas moins qui elles sont, comment elles sont.
— Elle sait toujours tout avant les autres, cette Amélie, dit une des petites.
— Puisque tu es si bien au fait, reprit une des pensionnaires, fais-nous leur portrait. Nous verrons bien si tu as dit juste.
— D’abord il y en a une grande et une petite, une instruite et une ignorante, une pédante et une bonne enfant.
— Une jolie et une laide, une blonde et une brune, n’est-ce pas, Amélie? Voilà comme tu t’en tires toujours, par des contrastes, quitte à disputer après sur la différence des goûts pour justilier tes dires.
— Du tout, du tout. Ce que je vous dis là est très-certain. La plus grande doit être très--
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instruite, puisqu’elle a été deux ans dans une des premières pensions de Paris ; elle parle l’anglais, l’italien, dessine, joue du piano, de la harpe, et danse comme un ange.
— Que de talents ! Et c’est sans doute pourquoi tu te figures qu’elle est pédante?
— Voilà encore ta pénétration en défaut, ma chère Adèle. Ce n’est justement pas celle-là qui est pédante; c’est la petite. Une éducation de famille qui fait que l’on se ligure être un petit phénix parce qu’on ne s’est jamais comparé à personne, qu’on a des idées à soi et un grand fonds de dédain pour celles des autres i
— Est-ce qu’elle a été élevée par sa mère? demanda une orpheline.
■ — Oui, et la pauvre enfant l’a perdue. On dit, du reste, qu’elle est douce comme un mouton, qu’elle n’a pas une volonté à elle. Madame Dupré a déjà étourdi mademoiselle Justine de son éloge; à l’entendre, c’est un vrai prodige !
A ce moment une porte s’ouvrit au fond du jardin, et la troupe se dispersa comme une volée de perdrix qu’un coup de fusil vient d’effaroucher,
— Eh bien ! mesdemoiselles, où courez -vous
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donc si vite? Je ne suis pas un cerbère pour vous faire fuir ainsi !
— Oh! c’est notre bonne amie, celte chère mademoiselle Justine, dirent plusieurs jeunes tilles en se rapprochant. Figurez-vous que nous avions cru que c’était madame Dupré en personne !
— Et quand c’eût été elle? que faisiez-vous donc de mal?
— Pour rien au monde je n’aurais voulu qu’elle nous surprit à commérer de la sorte.
— Bon Dieu ! je ne vois pas qu’il y ait grand mal à causer un peu entre vous, surtout pendant la récréation.
— C’est que vous êtes toujours indulgente, vous, ma bonne amie; mais vous savez que madame Dupré ne peut pas souffrir les commérages, et c’est cette Améiie qui nous met toutes en train.
— Ah! petite bavarde ! je vois ce que c’est, vous avez jasé, dit mademoiselle Justine en minaudant et en appuyant l’index de sa main droite contre son nez. Désormais je ne vous dirai plus rien.
— Ne la grondez pas, ma bonne amie, nous avions tant d’envie de le savoir !
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— Après tout, reprit mademoiselle Justine, ce n’est pas la peine d’en faire un mystère, puisqu’on va vous les présenter dans cinq mi nutes; mais madame Dupré est comme cela : elle aime à mettre de l’importance aux petites choses. Elle m’avait recommandé le secret ; ainsi, n’en parlez pas.
— Soyez tranquille, dirent tout d’une voix cinq ou six étourdies.
— Ali çà ! continua l’une d’elles, n'allez pas aimer ces nouvelles venues mieux que nous, au moins!
Mademoiselle Justine sourit. — Pour vous ôter là-dessus toute inquiétude, dit-elle, je vous déclare : primo , que j’ai en horreur les pédantes et les beaux esprits; secundo, que je n’ai aucune raison, moi, de m’intéresser à ces arrivantes, qu’on n’a pas même daigné me recommander, et qui doivent être bouffies de vanité, quoi qu’on en puisse dire. Je prétends être très-sévère avec elles. J’ai fait de vous mes enfants gâtées ; elles serviront à me remettre en faveur auprès de cette chère madame Dupré, qui m’a si souvent reproché mon trop d’indulgence.
Les favorites de mademoiselle Justine ap-
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plaudirent à cette belle résolution et redoublèrent de cajoleries et d’amitié pour la remercier de les avoir « si bien gâtées, » comme elle le disait elle-même avec une vérité dont elle
ne comprenait ni la portée ni l’amère ironie. La cloche sonna, et mademoiselle Justine,
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changeant de visage, se tourna vers un groupe d’élèves qui s’étaient tenues à l’écart, et leur dit sèchement :
— En classe, mesdemoiselles ; il est temps d’en finir avec vos a parte. Et elle passa devant, suivie de son cortège.
— Nos a parte, murmura une des jeunes filles, sont plus innocents que les siens ; nous ne passons pas le temps à médire d’autrui. Voyez comme on l’adule ! Elle a une véritable cour !
— Contentons-nous de n’en pas faire partie, reprit une des pensionnaires, et ne blâmons pas si sévèrement celles qui l'aiment et qui s’imaginent en être aimées.
— Oui, qui se l’imaginent, dit à demi-voix la première.
On entra dans les classes, et bientôt toutes ces physionomies diverses, les unes riantes, épanouies, les autres moroses, sournoises, gaies, tristes, n’eurent plus qu’une même expression, celle d’une attention soutenue ; car le pensionnat de madame Dupré était à bon droit renommé pour les excellentes études qu’on y faisait.
Le goûter ramena les pensionnaires au jar-
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din, et les conversations y devinrent plus bruyantes et plus animées que jamais.
— Eh bien ! mesdemoiselles, n’avais-je pas raison, disait Amélie, la plus grande n’est-elle pas la plus jolie, la plus aimable, la plus instruite?
— En vérité, je n’en sais rien, dit une des jeunes lilles à qui elle en appelait.
— Je crois que j’aime mieux la petite, reprit une autre.
— Pur esprit de contradiction! s’écria la nouvelliste. Vous n’avez donc pas vu son air renfrogné pendant la classe? Elle ne me paraît pas non plus fort habile; elle est restée toute interdite quand mademoiselle Justine l’a interrogée sur la géographie.
— Oui , mais en revanche elle a fort bien répondu aux questions de madame Dupré sur la grammaire et sur l’histoire.
— Vous conviendrez du moins qu’elle n’a pas de grâce, tandis que l’autre en est pétrie.
Toutes partirent d’un éclat de rir.e.
— Comment as-tu dit, Amélie ?
— J’ai dit pétrie de grâce. Que trouvezvous là de risible? C’est une très-bonne expression , une manière de parler fort élé-
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gante. Dès que mademoiselle Justine viendra, je le lui demanderai devant, vous.
— Bah ! mademoiselle Justine dirai! toujours oui, quand même elle penserait non. Moi qui suis plus franche qu’elle, Amélie, je t’avertis que lu te manières horriblement. Tu n’es plus bonne et simple comme autrefois, et c’est vraiment dommage.
Amélie garda le silence un moment, puis se mordit les lèvres, lit une pirouette et alla rejoindre ses autres compagnes.
Les nouvelles venues étaient partout et toujours sur le tapis : — D’où viennent-elles ? Quel âge ont-elles? Amélie n’était pas précisément au fait de leur pays; mais, ce qu’elle pouvait dire positivement c’est que l’une avait treize ans et l’autre quatorze.
— Sais-tu leur nom ?
A ces questions réitérées la jeune fdle retrouva tout son aplomb et dit d’un air d’importance : — La plus grande se nomme Juliette, et l’autre... Je vous donne en mille à deviner comment on l’appelle?
— Quelque nom maussade comme elle, je parie.
— Un nom latin ou grec, peut-être.
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— Vous n’y ôtes pas. Et Amélie ajouta d’un ton moqueur : C’est tout bonnement Marguerite, la plus humble des fleurs des champs, la simple Marguerite !
— Comment peut-on s’appeler Marguerite !
dit, en relevant la tête d’un air dédaigneux, Zénaïde du Thym de Terre-Neuve. C’est un nom odieux ! autant vaudrait s’appeler Gothon. Pour moi, j’avoue que j’aime les noms distingués. C’est un préjugé si l’on veut, mais c’est un préjugé auquel je tiens.
— Et pour cause ! murmura à demi-voix Estelle, l’espiègle de la pension, qui ne savait jamais s’abstenir d’un bon mot aux dépens de qui que ce fût. Or, le bruit avait couru que le beau nom de mademoiselle Zénaïde du Thym de Terre-Neuve avait une origine parfaitement ridicule. On racontait que son grand-père, usurier enrichi, avait imaginé de se constituer un fief en achetant au quai aux Fleurs un pot de thym planté en terre neuve
Et de monsieur du Thym en prit le nom pompeux.
En pension où l’esprit, qui devrait être un lien, un moyen d’échange et de rapprochement,
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devient trop souvent une arme aiguisée par la vanité et l’amour du succès, on laisse rarement tomber une malice. Aussi tenait-on cette histoire en réserve pour la jeter au nez de Zénaïde toutes les fois qu’elle prenait ses airs de grandeur. Elle était habituellement sur ses gardes; mais ce jour-là l’occasion était trop tentante. Cependant, grâce à la préoccupation générale, elle échappa aux sarcasmes. On en revint au
sujet important, à la grande affaire du jour. — Avez-vous remarqué comme la petite a
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l’air sérieux? — C’est qu’elle est triste. — Triste ! Dites plutôt boudeuse. — Décidément, je préfère la grande. Juliette ! comme ce nom lui va bien ! — Elle est si jolie ! — Avec quelle grâce elle fait la révérence ! — Elle a l’air tout à fait distingué ! — Peut-être que la petite a peur, dit timidement une des bleues, qui n'avait pas plus de dix ans.
— Mais où sont-elles donc? pourquoi ne viennent-elles pas? reprirent-elles toutes à la fois.
Comme si elles n’avaient eu qu’à former ce souhait pour le voir s’accomplir, la porte de la classe se rouvrit, et madame Dupré en sortit, tenant par la main les deux pensionnaires.
— A présent que je vous ai mises au fait de l’ordre de la maison , dit-elle , et des petits arrangements nécessaires après le travail, je vous confie à vos compagnes et leur laisse le plaisir de vous faire les honneurs du jardin et de la récréation. Vous trouverez, j’espère, parmi elles de bons cœurs et de vraies amies, et je sais qu’elles auront en vous des exemples à suivre et des modèles à imiter.
Cette assertion éveilla dans quelques esprits ombrageux un mouvement de dépit et de doute,
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et aiguillonna encore la curiosité déjà si vivement excitée.
Cependant les étrangères demeuraient interdites, isolées au milieu du cercle qui s’était formé autour d’elles. Il y a, dans une première introduction à de nouveaux visages, qu’ils soient jeunes ou vieux, gracieux ou sévères, quelque chose de pénible. On se sent en butte aux regards, aux conjectures ; on ne sait si l’on sera bien ou mal accueilli, et, de peur d’avoir l’air suppliant, on prend quelquefois l’air hostile. C’est ce qui arriva à Marguerite. Intimidée, blessée par ce long examen, elle leva ses grands yeux noirs qu’elle avait tenus baissés jusqu’alors, et regarda à son tour les pensionnaires avec une dignité tranquille qu’elles prirent pour du dédain. L’impression ne fut pas eu faveur de la nouvelle venue. Celles qui hésitaient entre elle et sa cousine ne balancèrent plus. Juliette avait déjà fait une foule de conquêtes et avait été menée en triomphe de plate-bande en platebande, d’allée en allée, que Marguerite était encore à la même place, seule, examinée curieusement de la tête aux pieds, sans qu’une bouche lui sourît, sans qu’une main s’avançât pour prendre la sienne. Son cœur se gonfla,
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mais son visage resta calme. Enfin une toute petite fille rompit le charme. Elle se glissa derrière elle, et, la tirant doucement par sa robe: — Ne voulez-vous pas venir voir mon jardin? dit-elle. Marguerite se retourna, prit vivement la main de l’enfant, et se mit à courir avec elle vers le coin de terre où étaient plantés dans une étrange confusion une touffe d’oseille, des pois de senteur, deux haricots et une pomme de terre. Marguerite se baissa sur les plantes comme si elle en eût étudié feuille à feuille les rares beautés. La petite fdle, ravie de voir une grande si attentive à son parterre, se mit à relever les tiges pendantes de ses pois et h enlacer leurs délicates vrilles autour des baguettes destinées à leur servir d’appui. Elle était tout absorbée dans sa besogne, lorsqu’elle sentit deux gouttes chaudes tomber sur ses mains : elle releva la tête, Marguerite pleurait. Avec cet instinct de pudeur discrète et cette intelligence rapide qui se rencontrent fréquemment chez les enfants d’un bon naturel, la petite Lucette se haussa sur la pointe dn pied et tendit son visage rose à Marguerite sans lui faire une question. Celle-ci lui rendait ses caresses avec effusion, lorsque Juliette, qui achevait de
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faire le tour du jardin, l’aperçut au détour d’une allée et accourut vers elle en s’écriant : — Viens donc, Marguerite, que fais-tu là toute seule?
— Je ne suis pas seule, dit Marguerite en montrant la petite Lucette.
— Mais pourquoi n’es-tu pas venue avec nous? Tu n’imagines pas quelles belles fleurs ces demoiselles cultivent, des pétunias magnifiques, des lis de Chine, des... Qu’as-tu donc? ajouta-t-elle en s’interrompant, quand, arrivée plus près, elle put voir ses yeux humides et gonflés.
— Rien, répondit Marguerite, c’est passé, et elle sourit affectueusement à sa cousine.
Malgré sa légèreté et son étourderie, Juliette ne manquait pas précisément de cœur ; elle en avait tout juste assez pour se faire illusion sur ses accès d’égoïsme. Elle comprit que Marguerite avait eu du chagrin, et, sans trop s’inquiéter de la cause, elle passa son bras sous le sien et l’entraîna, bon gré mal gré, vers le groupe de ses nouvelles amies. Mieux eût valu rester près d’elle pour la consoler et s’informer de ce qui l’avait affligée, mais comment trouver le courage de lui sacrifier le plaisir de vingt personnes qui attendaient impatiemment Ju-
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