‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 2 sur 25 · IC · texte numérisé non relu

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liette et assuraient qu’elles ne pouvaient déjà plus vivre sans elle ! Placée sous une si puissante protection, Marguerite fut tolérée, sinon bien accueillie; on alla même jusqu’à lui faire quelques avances; Amélie lui demanda si elle avait été contente de venir en pension? Ce à quoi elle répondit par un non, si ferme et si droit, que les pensionnaires s’entre-regardèrent avec surprise et éclatèrent de rire.

— L’aveu est naïf, du moins, s’il n’est pas poli, reprit Amélie.

— Je n’ai pas voulu être malhonnête, dit Marguerite en hésitant un peu, mais je n’aurais pu répondre autrement sans mentir. D’ailleurs, comment aurais-je aimé d’avance une pension oii je ne connaissais personne?

— Elle a raison, dirent quelques voix.

— Et quand vous nous connaîtrez mieux, croyez-vous que vous changerez d’avis?

— Je n’en sais rien.

— A merveille ! de mieux en mieux ! chuchota la moqueuse de la troupe, c’est saint Jean bouche d’or! et elle ajouta tout haut : Trêve aux questions, mesdemoiselles; sinon gare à vous! Nous sommes dans le palais de la vérité, et si vous faites des demandes indiscrètes, vous

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pourriez bien recevoir en réponse quelque bon camouflet.

— Oh ! vous vous trompez. Je vous assure que ma cousine est très-bonne, affirma Juliette qui, comme tous le esprits légers, ne comprenait qu’à demi, et, se penchant à l’oreille d’une de ses amies intimes : Que voulez-vous? ditelle, c’est la faute de sa mère qui l’a élevée à ne dire jamais que ce qu’elle pense. C’était une personne fort bizarre, tout à fait originale; je vous conterai cela.

A la grande satisfaction de Marguerite , l’heure de rentrer sonna enfin. Elle était lasse comme si elle eût fait deux lieues. Elle aspirait au repos, à se retrouver seule. Il y avait dans ses idées, dans sa tête un chaos où elle ne démêlait rien. Fille chérie d’une mère pieuse, qui l’avait nourrie de son lait, qui l’avait élevée avec toute la tendresse de son cœur et toute la sagesse de son expérience, non-seulement en vue de cette vie, mais aussi en vue de l’autre, de la vie immortelle dont elle se sentait proche, Marguerite, quoique bien jeune encore, avait une grande droiture d’âme, une force de conscience et de principes qu’elle ignorait ellemême, car elle avait eu peu d’occasions de

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l’exercer. Sa cousine Juliette, qui venait la voir de temps à autre, était la seule enfant qu’elle

eût connue : aussi l’aimait-elle beaucoup, malgré l’extrême différence de caractère. Lancée pour la première fois dans un monde tout nouveau, au milieu de jeunes fdles auxquelles son éducation et ses habitudes la rendaient doublement étrangère, elle éprouvait un profond malaise, un douloureux sentiment d’humiliation et d’isolement. Elle voyait qu’elle n’était pas comme les autres, et elle hésitait à croire qu’elle eût raison toute seule. Juliette avait l’air si

content, si heureux! Pourquoi n’était-elle pas heureuse aussi ? Elle avait donc un mauvais caractère. Elle n’eût pas mieux demandé que de rencontrer des amies de son âge, qui vinssent à elle les mains ouvertes et le visage riant, pour lui rendre un peu de ce bonheur d’affection dont elle était privée depuis quelle avait perdu sa mère. Son esprit avait contracté dans la solitude des allures graves et lentes ; les allusions, les saillies lui échappaient. Pour comprendre un bon mot, il lui fallait y réfléchir comme à une énigme; et quand elle en avait trouvé la clef, elle avait presque regret à la peine qu’elle s’était donnée. Ce manque est grand pour la vie de société et de pension, où tant de choses se comprennent et s’entendent à demi-mot. De toutes les dispositions, c’est celle qui peut le plus donner prise au ridicule et aux piquantes railleries des esprits lâches et taquins qui se font forts de la faiblesse ou de la patience d’autrui. L’instruction de Marguerite avait les mêmes tendances utiles et cachées. Le peu qu’elle savait, elle le savait bien; elle possédait en réalité ce dont les autres n’avaient que le semblant; mais s’agissait-il de mettre son instruction en dehors, elle se trou-

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Liait et ne trouvait plus rien à dire. Elle avait appris les mêmes choses autrement, plus à fond, de manière à en tirer plaisir et profit, non pour briller. En public, son excessive réserve faisait tourner toutes les chances contre elle; timide et courageuse à la fois, elle faisait bon marché d’un succès et ne cédait jamais sur un principe. La pauvre enfant était loin de se rendre compte des obstacles que devaient lui susciter ses qualités et ses défauts, mais elle entrevoyait confusément que la pension était un petit monde où l’on faisait l’apprentissage du grand, une réunion où l’on rencontrait des caractères divers, avec lesquels il fallait apprendre à vivre, tout en sachant démêler le bien du mal, le vrai du faux. Après avoir prié Dieu de toute son âme et s’être recommandée à sa bonne mère qui la protégeait d’en haut, Marguerite s’endormit d’un profond sommeil.

M ABU L'EIU T B

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