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CONCLUSION

Son sommeil avait été lourd, profond, troublé d’étranges images, et cependant il avait dormi plusieurs heures, et se sentait rafraîchi.

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Le soleil allait se coucher ; ses rayons bas et glissants prêtaient aux fleurs un éclat et une transparence extraordinaires; les oiseaux gazouillaient dans le feuillage, et en s’éveillant Palissy ne se rappelait plus rien de cette amère journée ; mais, au bout d’un moment, un fragment de poterie émaillée qui brillait au soleil comme un diamant, attira ses regards.

Tous ses douloureux souvenirs se ranimèrent : il revit les figures grimaçantes de la foule envieuse; il entendit les rires et les moqueries ; enfin, à travers ses paupières abaissées , il entrevit quelqu’un , et leva les veux, s’attendant à retrouver devant lui sa femme irritée, et ses pâles enfants mourant de faim : mais cette fois, c’était un ami; c’était Pierre Guoy qui épiait son réveil.

— Je ne vous viens reprocher la destruction de tant de beaux ouvrages, Palissy, dit-il, mais seulement vous prier me pardonner le mortel déplaisir où je vous ai jeté, pensant tout le temps vous faire honneur, comme bien vous savez.

— Je n’ai cause que de vous bénir, ami, répondit Palissy ; votre amitié ne me fut jamais plus secourable qu’en cette rude épreuve, car

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je fus sauvé de prendre les hommes en haine, vous voyant si contristé pour moi et si zélé en votre bon vouloir. Et quant aux ouvrages qu’il vous plaît appeler beaux , bien m’en a pris de les avoir défaits. J’aurais eu dégoût de ma pensée à la voir ainsi manquée et contrefaite, et n’aurais peut-être jamais retrouvé le courage de la mener à sa beauté et perfection. Ce que vous avez vu n’est pas ce que je vois là : — il posa son doigt sur son front; — et je n’aurai repos que je n’aie donné un corps et une forme aux images qui sont tracées en ma fantaisie.

— Soit, dit Pierre Guoy : je vous veux alors proposer un marché en place de celui que vous avez si brusquement rompu. Vendez-moi quarante écus d’or un des vases que vous voyez tracés en votre cerveau, et me tiendrai pour assuré d’avoir un jour de votre main œuvre parfaite et belle.

Les yeux de Palissy brillèrent d’un feu vif : puis se voilèrent presque aussitôt.

— Non, mon bon Pierre, je ne prétends abuser ainsi de votre généreux vouloir, dit-il en repoussant la bourse que son ami lui tendait. Ne vous dois-je pas déjà six-vingts livres, et

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sais-je quand je les pourrai payer? Non, non: je puis me tromper, je puis mourir!

— Ne parlez de mourir, mais bien de vivre longues années en honneur! reprit Pierre Guoy, et quant à l’argent, il n’est ni séant ni loyal de vous défendre de l’accepter, vu qu’il est votre dû, à l’heure qu’il est.'

— Je ne comprends ce propos, dit Palissy;

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mais y soupçonne quelque détour à bonne intention.

— Il ne me sera difficile de vous l’éclaircir en peu de mots, dit l’échevin. Vous saurez qu’estimant i’art de terre un des plus utiles et des plus ingénieux qu’il y ait, j’achetai autrefois d’un Juif un vase rouge, non poli, mais terne, et peint de figures noires fort curieuses.

« Ledit Juif l’avait eu d’un soldat qui s’en revenait d’Italie, après les guerres, et qui contait l’avoir déterré en une montagne peu distante de Rome. J’en donnai six deniers que m’en demandait le vendeur.

« A quelque temps de là, le seigneur sire Antoine de Pons, chevalier des ordres du roi, étant venu à passer par notre bonne ville de Saintes, pour se rendre à son château, ouït parler, je ne sais comment, de la rareté que j’avais en ma maison, et l’ayant vue, il s’en éprit si fort qu’il me fit demander si je la lui voulais vendre : comme il sut que j’avais à ce sujet quelque doute et hésitation, il m’en fit offrir sur l’heure soixante écus d’or; et le marché fut conclu entre nous. »

Ici Pierre Guoy fit une pause.

— Eh bien? dit Palissy.

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— Eh bien, c’était un argent sur lequel je n’avais compté, et que je résolus dès lors de laisser par legs en mon testament à celui qui élèverait l’art de poterie en France, et ferait d’une terre brute et sans valeur un objet de prix, estimant que la fortune des nations gît aux mains de tels hommes qui, venant à orner une matière vile des trésors de leur intelligence, dotent le pays d’une richesse nouvelle. Vous voyez bien, Palissy, que l’argent est à vous, et penserai que vous me voulez dérober ma part de gloire, si vous ne le recevez aujourd’hui même de mes mains.

— Qu’il soit fait comme vous le voulez, ami! dit Palissy; Dieu aidant, vous n’aurez sujet de vous repentir d’avoir encore une fois tendu la main vers moi. Mes nécessités sont grandes, et mes labeurs aussi, mais je me fie que mon courage est plus grand encore.

Les deux amis, se séparèrent, et Palissy, aidé de Bernard, se mit résolûment à démolir le fourneau qui avait causé tous les désastres de la dernière fournée. Le feu avait duré l’espace de six jours et six nuits ; le mortier et les cailloux s’étaient liquéfiés et vitrifiés de telle sorte qu’il y avait à la voûte des gouttes pendantes comme

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les glaçons qui demeurent suspendus aux gouttières des maisons durant la gelée ; et ces gouttes solides, se brisant sous l’effort des travailleurs, coupaient et incisaient leurs doigts et rougissaient leurs mains de sang; mais leur travail ne s’en ralentissait pas.

Seulement Bernard adressait de temps en temps à son père une question sur les causes qui avaient amené le caillou à devenir tranchant et poli, et Palissy lui expliquait comment une portion de la pierre se fondait sous l’action d’un feu très-violent, et comment une autre portion blanche, brillante et lamelleuse, se vitrifiait d’elle-même, sans aucun mélange, et devenait une sorte de vernis naturel : il prévoyait et prédisait ainsi par avance la découverte et la composition de la porcelaine.

Quand la démolition fut achevée, il fallut ériger un autre fourneau, ce qui ne se put faire sans de grandes dépenses et fatigues; enfin, après des préparatifs sans nombre, Palissy put commencer son oeuvre d’artiste.

Il s’était assuré quelques mois de repos en abandonnant à sa femme presque toute la somme prêtée par Pierre Guoy. Son fils s’essayait sous ses yeux à modeler d’après ses

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dessins : lui-même façonnait, dans toute la liberté de sa pensée, ces formes élégantes dont l’image l’obsédait. Ce fut vers ce temps qu’il fit d’admirables imitations de jaspe, et qu’il entreprit, pour la première fois, de composer ses pièces rustiques, qui devaient lui attirer plus tard un si grand renom.

C’était un mélange de figures diverses couchées en relief sur les bords des plats et bassins qui servaient à contenir les poissons, le laitage et les fruits.

Il y avait des lézards d’un vert d’émeraude, de glissantes anguilles, des serpents à la peau bigarrée et guillochée d’or, des écrevisses, des tortues, et aussi des guirlandes de feuilles et de fleurs si artistement faites qu’à la première vue l’œil s’y pouvait tromper.

Bien que Palissy travaillât nuit et jour à ces compositions, il ne se sentait pas épuisé et malheureux comme avant. Au contraire, il avait des moments de bonheur, des heures de joie où tout ennui était suspendu.

Quand il avait modelé une feuille de vigne ou une fleur, avec toutes ses découpures, tous ses accidents, qu’il en avait rendu la souplesse, indiqué les nervures, nuancé les teintes, il se

complaisait devant cette imitation naïve d’une création de Dieu. Lui aussi il avait accompli quelque chose. Il lui arrivait bien parfois de ne pas réussir du premier coup, ni même du second; mais il recommençait sans jamais perdre courage. Souvent la pluie ou la grêle gâtaient en une nuit tout l’ouvrage de la veille, car il travaillait en plein air, dans le jardin, exposé à tous les vents ; alors, au lieu de s’irriter, il bâtissait tant bien que mal une petite tonnelle, qu’il couvrait de lierres et de branchages pour y abriter ses poteries.

Un jour, il terminait sa principale pièce, le vase destiné à Pierre Guoy, l’œuvre qui devait témoigner de sa reconnaissance et de son affection : il était tout absorbé dans son travail.

Un homme entra : c’était le potier auquel il avait commandé des lanternes ou étuis en terre commune pour y enfermer ses vases et les préserver de tout accident pendant la cuisson. Palissy ne leva pas les yeux, et fit signe de déposer les étuis à terre. L’homme obéit, mais ne s’en alla pas : il semblait attendre quelque chose.

— Ne comptez-vous me bailler de l’argent? dit il ; j’ai acheté la terre, et dépensé mon temps,

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et je n’ai moyen, comme vous, de travailler pour mon plaisir.

Palissy sourit, mit la main dans une de ses poches, puis dans l’autre, et n’y trouva rien. Il se rappela alors qu'après avoir acheté les drogues nécessaires à la composition des émaux, et le bois pour la cuisson, il avait remis à sa femme tout l’argent qui restait. Il ôta son pourpoint, sa veste, et en fit un paquet :

— Tenez, dit-il au potier, prenez ceci, et vendez-le, car je n’ai ni sou, ni denier pour vous payer votre salaire.

L’homme hésitait.

— Prenez, dit Palissy : il est juste que le travail du jour apporte le pain du lendemain.

Ses vases terminés, force lui fut de se préoccuper de nouveau de mille soins matériels, toujours accompagnés de cuisants soucis. Il employa plusieurs jours à piler et broyer les couleurs de ses émaux, se servant pour cela d’un moulin à bras, que deux hommes forts avaient d’ordinaire grand’peine à faire mouvoir. Sa constance et la force de son désir lui faisaient entreprendre et exécuter des choses que tout autre eût jugée impossible. Un soir, il dit à Bernard :

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— Demain, au point du jour, je mettrai et arrangerai les pièces dans le fourneau, et toi, mon fds, tu allumeras le feu.

« Voici l’heure où il nous faut être actifs et vigilants à l’envi l’un de l’autre. Demandons à Dieu qu’il nous soit en aide, et qu’il bénisse nos labeurs. »

Le père et le fils prièrent ensemble, et allèrent se coucher pour réparer leurs forces; mais Bernard ne put dormir. S’il s’assoupissait un moment, il se réveillait en sursaut, criant que le feu était trop fort et que les terres brûlaient. Une fois il crut le jour venu, et se leva en toute hâte, malgré les prières de sa mère, qui se lamentait, en disant :

— L’avais-je pas bien prévu, qu’il rendrait mon pauvre garçon aussi fou que lui !

Enfin, le jour vint, au grand soulagement de Bernard : il descendit, et alla se poster près du fourneau, décidé à ne pas désemparer, dût-il tomber de fatigue. Son père le rejoignit : ils veillèrent ensemble avec un égal courage, plusieurs jours et plusieurs nuits de suite. Cependant, malgré la véhémence du feu, les émaux ne fondaient pas. Palissy s’était remis à broyer et à piler de nouvelles matières propres à

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rendre les autres plus fusibles ; mais tous ses efforts étaient vains.

Son angoisse allait croissant.

C’était par une nuit d’automne pluvieuse et froide : l’eau tombait à flots; le vent soufflait par bouffées et s’engouffrait sous le fourneau, enlevant et dispersant les cendres rouges. Bernard et son père ne disaient rien ; leurs corps étaient abattus et leurs cœurs profondément tristes.

Durant les intervalles de la tempête, on entendait au loin les hurlements des chiens errants, ou le cri sifflant de la chouette. Tout à coup Palissy s’aperçut que le feu baissait : il se leva précipitamment pour alimenter la fournaise. Hélas! il n’y avait plus de bois.

Il regarda autour de lui : il montra du doigt à Bernard les pieux qui soutenaient la tonnelle; le jeune garçon comprit, et tandis qu’il les arrachait de terre, son père brisa d’un coup de pied le banc sur lequel il était assis, et, en rassemblant les morceaux, il les jeta dans le foyer; puis, prenant une hache, il courut vers la maison. Au bout d’un moment, il revint, pliant sous le faix. Il apportait des débris de tables , des chaises, et jusqu’à des portions de

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plancher. Sa femme le suivait, poussant force cris et clameurs, mais il n’en paraissait pas

ému. 11 semblait n’avoir d’yeux et d’oreilles que pour mener à fin sa terrible tâche. Bernard le secondait de toute sa puissance. Les meubles furent jetés un à un dans la fournaise. Le feu so ranima, les étincelles jaillirent, et les émaux commencèrent à fondre.

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Vers le matin, la cuisson était achevée ; mais à quel prix? Quel était le résultat de tant de sacrifices? Il n’y avait moyen de le savoir qu’au bout de plusieurs heures, car le brusque passage de la chaleur à l’humidité eût fait éclater les pièces s’il eût ouvert le fourneau avant de l’avoir laissé refroidir.

Ce furent de longues heures ! et cependant, quand le moment décisif arriva, Palissy voulut attendre encore : cet homme si intrépide, si persévérant, ne se sentait plus de force à supporter la bonne ou la mauvaise fortune.

— Bernard, dit-il, regarde le premier.

Le jeune garçon ouvrit le fourneau, poussa un cri de joie, atteignit un des vases qui était à l’entrée, et le déposa aux pieds de son père. Palissy pâlit, son cœur se serra, ses jambes fléchirent, et il fût infailliblement tombé, si Bernard ne l’eût soutenu. La joie avait vaincu cet âpre courage que l’adversité n’avait pu ébranler.

— Père, dit Bernard, ranime-toi! tous nos malheurs sont finis. Vois donc ce que tu as fait, père !

Palissy leva au ciel ses yeux pleins de larmes, puis les abaissa sur son œuvre, et se prit à pleurer comme un enfant.

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— Mère! mère! venez! s’écria Bernard, en courant vers la maison. Jacques, Marie, Robert, François, venez, petits! venez tous!

Les petits ne se firent pas attendre . ils arrivèrent en toute hâte à la voix du grand frère, qui, d’ordinaire, ne les appelait que pour quelque bonne aubaine. Et, en voyant les belles aiguières, les salières, les beaux bassins et les vases, ils se mirent à sauter et gambader tout autour, comprenant qu’il y avait joie, et qu’ils étaient là pour en prendre leur part. La mère vint aussi. Pierre Guoy la suivait.

— Ayez bon espoir, ma chère dame, disaitil ; ou je me trompe fort, ou la voix de Bernard annonce quelque heureuse nouvelle : de longtemps je ne l’entendis résonner si haute et si joyeuse.

Palissy se jeta dans les bras de son ami, et lui montra de la main les poteries éparses à terre, au milieu desquelles dominait le vase qui lui était destiné, et qui portait leurs chiffres réunis.

La renommée des merveilleux ouvrages de Bernard Palissy se répandit bientôt parla ville ; la foule des curieux accourut. Il y avait encore des envieux, mais ils se taisaient ; et, aux ques-

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tions des gens de bonne foi, Palissy répondait :

— J’ai fait quelque chose, mais il reste bien plus à faire. Il n’y a nulle perfection sur terre, Dieu en a tiré l’échelle à lui. Et pourtant il est donné à l’homme d’aspirer au beau dont il porte l’image empreinte en son âme. J’ai commencé, que ceux qui viendront après moi achèvent.

Un an s’était à peine écoulé que le connétable de Montmorency priait Palissy de se charger de décorer son château d’Écouen : les plus grands seigneurs du temps lui demandaient des vases et des figures pour l’ornement de leurs tables et de leurs jardins. Appelé à Paris, il fut logé aux Tuileries, avec le titre d’inventeur des rustiques figulines ' du roi. Il ouvrit des conférences où tout ce qu’il y avait d’hommes éclairés s’empressa de se rendre. Il y exposa naïvement ce que sa profonde observation lui avait appris les terres, sur les fontaines, les pierres et les métaux: et la science moderne a confirmé et sanctionné presque tous ses aperçus. Qui ne croirait, en lisant ces pages de son histoire, qu’à dater du jour de la réussite, sa vie a été

1 Du mot latin tigalina , qui signifie toutes sortes d’ouvrages de poteries.

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un triomphe continuel? Il n’en fut pas ainsi cependant. Palissy eut d’amers mécomptes : il fut calomnié, envié, persécuté ; mais il eut dans sa force d’âme un appui que ses ennemis ne purent vaincre, et dans sa haute intelligence une inépuisable source de jouissances faciles et vraies.

NOTE

Je crois que mes jeunes lecteurs n’apprendront pas sans plaisir que tous les faits contenus dans ce récit sont vrais. J’en ai emprunté les principales circonstances aux écrits de Palissy lui-même, et plusieurs des discours qu’il tient, notamment dans les chapitres i et v, sont tirés de ses Œuvres. J’ai cru utile et salutaire de montrer ce bel exemple de persévérance et de force d’âme, dans l’espoir que de jeunes courages s’essayeraient à l’égaler. Je crois aussi qu’il reste beaucoup à faire dans l’industrie créée par Bernard Palissy. Le premier, il a mis en honneur l’art de la poterie en France ; il a laissé le modèle des fours à quatre bouches à feu, dont on se sert encore aujourd’hui ; il a inventé les lanternes de terre ou gazettes , qui préservent les poteries fines des cendres et de la flamme pendant la cuisson. Les émaux, les vernis, toutes les couleurs de nos faïences ont été composés par lui : il a donné les doses des diverses matières fusibles aux mômes degrés. Mais ces matières sont presque toutes métalliques. C’est pour le blanc, dont l’usage est si général, l’oxyde de plomb et d’étain; pour l’émail jaune, l’oxyde de plomb, d’antimoine ou d’argent; pour l’émail vert, l’oxyde de cuivre, etc. Et, comme chacun sait, ces diverses substances sont plus ou moins

NOTE

nuisibles à la santé, surtout si on laisse séjourner des acides dans des poteries vernissées par les procédés ordinaires. Les vernis communs se rayent aussi sous le couteau, et se fendent au feu. A la vérité, la porcelaine, inventée depuis Palissy, ne présente aucun de ces inconvénients, puisque le caillou ou kaolin, qui sert à la faire, a la propriété de se fondre à un feu ardent et de produire de lui-même un beau vernis transparent et naturel : mais la porcelaine n’est pas à la portée de toutes les fortunes. Ne serait-ce pas une œuvre bonne et belle que de perfectionner ou d’inventer une poterie saine et peu coûteuse, à l’usage de tous ?

En Angleterre, les terres de Wedgewood (cet autre Palissy anglais)*, et les grès sans vernis sont, comme forme et comme qualité, bien supérieurs à nos faïences communes. Il y a (les fabricants eux-mêmes en conviennent) inertie et lacune dans cette branche de notre industrie. Pourquoi donc ne pas la raviver? que manquet-il pour cela? de la persévérance encore plus que du génie. Que ceux qui se sentiront au niveau d’une grande tâche, qui auront envie d'achever l’œuvre de Palissy, étudient les qualités de nos argiles françaises, de nos terres à porcelaine qu’on n’exploite guère qu’à Saint- Yriex près de Limoges, mais dont il existe en France plusieurs carrières fort belles, à Alençon, à Bayonne, aux Pieux près de Cherbourg, sans compter celles qu’on ne connaît pas encore ; qu’ils étudient les divers degrés de chaleur auxquels ces terres peuvent se fondre ;

* Voyez, sur l'origine des poteries du Staffordshire et la part qu’y eut Wedgewood, les Jeunes Industriels, ou Henri et Lucie, par Marie Edgeworth, traduit par Louise Sw.-Belloc, tome II, page 1.

NOTE

qu’enfm ils aillent au Musée des antiquités grecques et romaines, revoir, dans le premier salon, la grande armoire qu’on dit à tort renfermer la vaisselle de François Ier, et qui contient des plats, des salières, des soupières, presque toutes façonnées par Bernard Palissy ou d’après ses dessins : ils trouveront là de quoi s’inspirer pour l’élégance et la noblesse des formes.

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