‹ Histoires et contes de la grand'mèreChapitre 24 sur 25 · L'ÉPREUVE · texte numérisé non relu

L'ÉPREUVE

Le jour avait paru depuis longtemps, et Palissv était encore à la même place : debout, immobile, les bras croisés sur sa large poitrine, il regardait d’un œil fixe les cendres qu’avait vomies la gueule du fourneau éteint. Le ciel était gris au-dessus de sa tête; tout, autour de lui, était triste, froid, décoloré comme ses espérances. Hélas! il avait compté sur un autre réveil.

PERSÉVÉRANCE

Un coup frappé sur son épaule le lit tressaillir; il se retourna et vit à ses côtés son unique ami, celui qui l’avait assisté de sa bourse pour cette dernière épreuve, et qui arrivait joyeux pour assister à son triomphe. Cette vue lui causa un nouveau déchirement de cœur, et il détourna involontairement les yeux.

— Eh bien! l’ami Palissy, êtes-vous toujours d’humeur aussi rêveuse, et ne voulezvous accueillir Pierre Guoy, qui s’en vient tout exprès de sa métairie des champs pour admirer votre savoir-faire, et qui a pris soin d’en mener grand bruit par la ville? C’est plaisir de narguer tous ces envieux ! je n’aurai patience que je ne les voie confondus en leur malice; et pour ce faire j’ai cru loisible d’inviter bon nombre de bourgeois, et des mieux apparentés, en même temps que j’ai donné rendez-vous ici à maître Claude, à maître Nicaise et à cet autre imbécile, votre voisin, maître Nicolas, qui ne se lasse d’aller de porte en porte, accréditant toutes sortes de sots et méchants dires sur vous.

— Et ils doivent venir? demanda Palissy.

— Certes, et devraient déjà être ici. Je les ai convoqués en ma qualité d’échevin, et ne

PERSÉVÉRANCE

puis me défendre de rire par avance en songeant à la mine ébahie et piteuse qu’ils vont faire. Allons, déridez-vous donc, maître Palissy; ne sauriez-vous vous réjouir de la bonne idée que j’ai eue là?

— Je n’ai cause de me réjouir, dit Palissy, d’une voix grave et triste.

uju. Bah!... serait-il arrivé quelque chose?

Avant que Palissy eût pu répondre, la porte du jardin s’ouvrit, et une nombreuse compagnie entra. Maître Nicaise, maître Claude et sa femme, aiguillonnés par la curiosité, étaient au nombre des premiers arrivants.

— Votre serviteur, 'maître Guoy! nous voilà prêts à vous rendre nos devoirs, dit l’épicier.

— Et à savoir de vous quel sujet nous amène? ajouta l’épicière.

— C’est ce que vous ne tarderez pas à apprendre, dame Claude , reprit maître Guoy. Ayant à entretenir vous et votre mari, je n’ai cru pouvoir choisir lieu plus digne et plus agréable que le logis de mon savant ami, maître Palissy que voilà, que je tiens pour une des lumières et gloires de notre bonne ville de Saintes.

L’épicière se mordit les lèvres, et son mari ne dit mot.

PERSEVERANCE

— C’est vous, maître Nicaise ! approchez donc, poursuivit maître Guoy : il ne vous sied pas rester ainsi derrière , surtout quand il s’agit de science. Chacun sait que vous êtes grand maître en alchimie, et ne voudriez assurément être des derniers à saluer le mérite et les succès de maître Palissy, votre vieille connaissance.

L’apothicaire s’inclina en signe d’assentiment.

— Eh! je ne me trompe point! c’est bien maître Nicolas que j’avise là-bas sous les amandiers, s’entretenant et devisant avec maître Babaud l’avocat. Pour grands amateurs de merveilleux qu’ils soient, ils auront de quoi se réjouir aujourd’hui. L’ami Palissy m’a promis de mettre au jour quelques-unes de ces étonnantes sorcelleries dont il a été fait si grand bruit par la ville. Allons! placez-vous, mes maîtres! il n’est tel que d’être à son aise pour bien voir.

Et dans sa verve d’affection et de moquerie, Pierre Guoy s’affairait, serrant la main de l’un, saluant l’autre, souriant à chacun, et faisant à tous bon accueil. Cependant Palissy , assis sur un banc à l’écart, demeurait immobile, la tête cachée dans ses mains.

PERSÉVÉRANCE

— Allons, ne nous faites pas languir plus longtemps, dit maître Guoy. Voilà l’heure venue de montrer à tous votre savoir-faire , mon savant ami.

Palissy se leva : son visage, quoique pâle, était baigné de sueur. Il regarda d’un œil fixe les figures qui l’entouraient : il ouvrit la bouche ; ses lèvres remuèrent, mais il n’en sortit point de son.

— Bernard! dit-il enfin d’une voix faible.

— Bernard n’est pas ici, répondit sa lemme. 11 dort.

Palissy fit une nouvelle tentative pour parler; mais à ce moment son regard tomba sur la figure épanouie et joyeuse de son ami Pierre Guoy; il pensa au coup qu’il allait lui porter; ses yeux s’obscurcirent et les paroles s’arrêtèrent encore une fois dans sa gorge.

— Ahçà! ne nous a-t~on fait venir ici que pour se moquer de nous, dit l’épicier d’un ton criard, et pour servir de passe-temps à maître Palissy, qui est coutumier du fait, comme je sais? Me semble qu’il abuse étrangement de la patience de tous.

— S’il a quelque chose à dire, qu’on l’entende au moins, reprit maître Nicolas.

— Ce n’est que justice, nous ayant assemblés ici tout exprès, comme je vois, ajouta le doucereux Nicaise.

— Il va nous faire quelque prêche, dit l’avocat. N’est-il pas de la religion réformée?

— La farce sera-t-elle bientôt jouée? En finirat-il? dit avec impatience un homme en veste blanche, qui venait de se mêler à la foule.

— Oui, mes maîtres, j’en finirai, s’écria Pa~ lissy, d’une voix forte. Je vous montrerai ce que peut-être aucun de vous n’a encore vu : un homme que la fortune a vingt fois pris aux cheveux et couché par terre, et qui est encore debout ; un homme tari et desséché à force de fatigues et de labeurs, mais qui porte en son intelligence une source de fraîcheur et de vie ; un homme endetté, conspué, moqué de tous, et qui a pu vivre seul des années, face à face avec une espérance ; un homme qui a connu la faim, la soif, et la misère mille fois plus grande de déchoir en un cœur aimé ; un homme enfin qui, défaillant, prêt à rendre l’esprit, a rallié son courage, et a commandé à son àme de demeurer active et vivante en sa prison de chair. Et cet homme, mes maîtres, c’est moi, Bernard Palissy !

PERSEVERANCE

Comme il laissait retomber son bras qu’il avait élevé en parlant, il sentit des lèvres s’appliquer sur sa main : on la baisait avec ferveur en la mouillant de larmes. Il regarda : c’était son fils.

— Bernard, dit-il, tu peux maintenant ouvrir le fourneau, et leur montrer ce qu’ils ont tant d’impatience de voir, l’œuvre manquée d’un homme qui les vaut tous.

Et comme Bernard semblait hésiter :

— Fais ce que j’ordonne, enfant, ajouta-t-il d’une voix ferme.

Le jeune garçon se mit sur-le-champ en devoir d’obéir ; il ouvrit le fourneau, en tira les vases un à un, et les déposa soigneusement à terre. Il y en avait de brisés en éclats, mais d’autres étaient demeurés entiers, et on pouvait encore juger de l’élégance des formes, et de l’éclat des émaux qui apparaissaient par taches brillantes et polies sur tous les endroits qui n’étaient pas semés de cendres, ou hérissés de petits morceaux de cailloux durs et tranchants. Le mortier avec lequel Palissy avait maçonné son four s’était trouvé rempli de ces petites pierres, et venant à s’échauffer par la véhémence du feuj elles avaient éclaté avec bruit,

PERSÉVÉRANCE

sautant contre les terres, au moment même où les émaux commençaient à se fondre et à devenir liquides, et s’y engluant si ferme qu’il n’était force qui les en pût détacher.

— Rare besogne ! marmotta l’épicier ; belle fournée de fou !

— Tant de bonnes et chères drogues perdues que c’est une pitié! dit maître Nicaise.

— C’est donc pour en venir là qu’il passait les nuits et séchait sur pied! reprit l’épicière. Beau métier de dupe, ma foi !

— Qui sait? il s’imagine peut-être trouver des acheteursde ces poteries cornues, dit un homme.

Pierre Guoy leur lança à tous un regard de mépris, et faisant quelques pas en avant :

— - Je tiens que ce sont là choses rares et belles, dit-il haut; que, bien que fautives en quelques points, ces terres et poteries surpassent tout ce qui s’est jamais fait. Je tiens que Bernard Palissv, ici présent, est inventeur d’un art nouveau qu’il ne tardera pas à mener à bien; et pour preuve de l’esiime que je fais de son œuvre, je le conjure de me vendre un de ces vases pour la somme de vingt écus d’or, et me considérerai de beaucoup le gagnant à ce marché.

PERSÉVÉRANCE

Jusque-là Palissy s’était tenu debout, les bras croisés, regardant d’un œil fixe les poteries éparses à ses pieds, sans qu’un geste, un frémissement des muscles de son visage, trahît la moindre émotion. Mais cette fois ses lèvres tremblèrent; il prit la main de son ami et la serra fortement.

— M’est avis aussi que les poteries, toutes manquées qu’elles sont, peuvent cependant valoir quelque chose, dit d’un ton pompeux maître Babaud l’avocat. N’étant aussi riche que maître Guoy, il ne m’est donné de me montrer aussi généreux; mais comme je suis curieux de raretés, j'achèterai volontiers de maître Palissy quelques pièces à mon choix, en échange de cinq livres tournois que voici.

— Je n’y mettrai l’enchère, marmotta maître Claude ; je n’ai fantaisie d’avoir vaisselle propre à me couper les doigts, comme font ces cailloux, qui sont plus âpres et plus effilés que rasoirs.

— Et moi, je dis qu’un de ces plats carrés, ou une de ces drôles de bouteilles à long cou, feraient bien, comme amusette, en notre boutique, et y attireraient cbalands, reprit l’épicière à demi-voix ; et elle ajouta haut :

PERSÉVÉRANCE

— Comme il se faut aider entre voisins et bourgeois de la même cité, je prendrai pour deux deniers d’argent fin de poteries, si le marche convient à maître Bernard.

— Il aimera mieux s’arranger avec moi, dit l’apothicaire Nicaise, se poussant doucement en avant, car j’ai meilleure proposition à lui faire, j’achèterai un ou deux vases, à compte

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des drogues que je lui fournirai plus tard.

— Eh bien, que décidez-vous? demanda maître Babaud.

— Oui, dépêchez; prenez-nous vite au mot, dit dame Claude.

Palissy ne répondit pas. Il s’avança vers le fourneau, saisit la fourche en fer qui servait à attiser le feu, l’éleva au-dessus de sa tête, et la laissa retomber pesamment : les vases se brisèrent avec fracas.

— Eh ! que faites-vous? s’écria maître Guoy.

— Je me sauve du mépris et descriement de mon honneur ! dit Palissy avec calme ; et il continua à briser les poteries, broyant et pulvérisant jusqu’au moindre fragment.

Quand il eut terminé sa pénible tâche de destruction, il s’assit, épuisé de fatigue. Personne n’osait plus lui adresser la parole, pas même son ami, Pierre Guoy. La foule se dispersa en silence ; seulement, maître Nicolas murmura à l’oreille de l’apothicaire Nicaise :

— L’avais-je pas toujours dit qu’il était possédé !

Gomme l’épicière s’apprêtait à sortir, elle aperçut la femme de Palissy :

— Ce n’est pas que je ne vous plaigne, ma

PERSÉVÉRANCE

pauvre chère dame, d'avoir un pareil mari! dit-elle en levant les yeux au ciel ; mais, comme dit le proverbe, où la chèvre est attachée, faut qu’elle broute.

— Oui, quand elle a de quoi brouter, dit le facétieux épicier ; et le digne couple reprit le chemin de son comptoir, s’émerveillant ensemble de l’imbécillité de ce niais, qui avait détruit d’un coup ce qui pouvait lui rapporter net vingt écus d’or, sans compter les cinq livres tournois de maître Babaud, — et mes deux deniers d’argent fin, ajouta dame Claude.

Cependant le jardin s’était peu à peu vidé. Palissy se crut seul ; il respira fortement, et releva la tête, qu’il avait tenue penchée sur sa poitrine. Sa femme était en face de lui, debout sur les débris des poteries écrasées, tenant par la main deux de ses enfants, pâles et mal vêtus. Il ferma les yeux pour échapper à cette cruelle vision.

— Demandez à votre père de quoi vous vivrez demain, dit une voix aigre et perçante. Demandez-lui votre pain d’aujourd’hui, car je n’en ai pas à vous donner!

— Femme, la force humaine a des bornes, dit Palissy, et il est dit quelque part dans

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l’Écriture : « Ne frappe point celui qui est à terre. »

— Et ma patience, à moi, n’a-t-elle pas des bornes?

Bernard arriva en courant.

— Mère, mère, s’écria-t-il, hâte-toi de ren-

PERSÉVÉRANCE

trer ! Les enfans t’attendent pour partager les provisions que je viens d’apporter au logis.

Puis, comme il vit qu’elle se disposait à adresser encore quelque amer reproche à Palissy :

— C’est ma faute à moi, dit-il : c’est ma négligence qui a tout perdu. Viens, mère, je te dirai comme mon père a été bon, tendre, indulgent pour moi. Viens!

Et, passant son bras sous celui de sa mère, il l’entraîna doucement vers la maison, où les deux petits, alléchés par l’espoir d’un bon repas, les avaient déjà précédés.

Palissy les suivit des yeux, et lorsqu’il ne les vit plus, il se coucha sur le banc, et s’endormit de lassitude et de tristesse.

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