RUE AUBER
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à J.-L. Forain.
Un joli temps de chasse, celte claire matinée de novembre au soleil pâle. Très léger, frais à peine, un souffle du nord traversait, sans même Tagiler, le feuillage cuit des chênes.
Aussi Paul Darlon avait-il donné à son piqueux La Brisée Tordre de s'apprêter vivement et de coupler les chiens.
Puis, entrant dans la chambre de sa femme, étendue sur une chaise-longue, en l'affaissement d'une grossesse avancée:
— Tu ne te sens pas mal, n'est-ce pas?...
Je vais là tout près, dans la vallée des Charmois... le temps de prendre un lièvre...
Dans deux heures, trois au plus, je serai rentré... Du reste — et son accent s'aigrit — puisque maintenant ta mère est arrivée I...
— Je suis un peu lasse, mais ça ne fait rien... va, mon ami, va te distraire.
Suzanne Darlon avait répondu cela d'une voix détimbrée, languissante. Un baiser sur le front pâle, et le mari descendit déjeuner. Les mollettes de ses éperons tintaient allègrement sur les marches de pierre.
En sortant de la salle à manger, il s'arrêta un instant au haut du perron, sous la douce tiédeur des larges rais de soleil, alluma un cigare dont les spirales mobiles et bleues semblaient aller se fondre en la grande nappe du ciel. Avec cette sensation exquise du plaisir attendu, ce frémissement d'ivresse des galops violents, il examinait son cheval qu'un homme d'écurie promenait sur le gravier jaune — sous les sabots nerveux de la bêle jaillissaient de petites pierres qui sonnaient clair contre la vive étincelle des fers. Au fond, derrière les grilles de la cour du chenil, les chiens tu-
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multueux, avec de longs abois de joie, impatients, semblaient interroger de leur regard profond La Brisée qui, la trompe en sautoir, la bride de son cheval passée dans le bras, impassible, avec sa cape très enfoncée sur les yeux, les maintenait sous le fouet.
Paul se mit en selle.
Déjà il rendait la main, quand une grande femme mince, de silhouette élégante, portant avec superbe les restes d'une beauté ravagée, apparut au haut du perron.
C'était madame de Nocinges, la belle-mère.
— Paull clamait-elle d'une voix où toutes les indignations et tous les dégoûts se mêlaient à dose égale.
— Qu'il y a-t-il, madame?
— Paul! ma fille est prise des douleurs...
vous ne pouvez pas vous en aller... Il faut immédiatement envoyer chercher le docteur Penchinot... vitel vite!
— Mais ôtes-vous bien sûre?... depuis huit jours que vous êtes ici, voici la dixième alerte...
— Si j'en suis sûre I Vous me permettrez de croire que mon expérience... Votre hésita* tion est au moins singulière..* Pauvre petite!
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LE VIOLON DE L'aBBÉ 25
Il avait remarqué que, sans doute par une spéciale faveur de Dieu, ces joies que lui apportait la musique s'accentuaient quand son âme était déprimée, triste et sans courage, — et depuis ce printemps, elle l'avait été bien souvent I L'abbé Gervais était arrivé à cette année de l'éducation sacerdotale où, sous le voile d'un latin familier, les maîtres initient leurs élèves à toutes les ardeurs, à toutes les fièvres de l'inextinguible concupiscence humaine. — Ne faut-il pas préparer ces jeunes âmes, tenues jusqu'alors tellement à Tabri de toute image impure, au contact brusque de la confession.
Alors soudain, dans le demi-sommeil de pensée où il vivait, le souvenir était revenu au jeune homme de choses entendues, de choses vues au village... Combien son cœur se serrait en songeant à la fornication immense qui frémit et brame à la surface de cette terre sortie des mains de Dieu I Quelle horreur le vice lui inspirait I Quelle douleur I quelle agitation aussi I... Souvent, la nuit, il était réveillé par des cauchemars angoissants; et alors, tout moite d'une 1
était descendu de cheval, lui aussi, ny comprenant rien... Il avait vite compris :
elle était revenue de cette demi-syncope pour être prise de vomissements, et il avait bien fallu s'avouer ce dont elle-même doutait encore : Suzanne était enceinte.
Paul Darlon était un excellent garçon; mais il s'était toujours bien porlé, et la maladie lui inspirait une horreur intellectuelle et un dégoût physique. Entre toutes les maladies, la grossesse lui était une abomination. Le souvenir de l'élégante Suzanne vomissant au bord d'un chemin ne devait plus le quitter — et cela d'autant plus que les circonstances furent cruelles. La jeune femme devint difforme, son fin visage aux petits traits droits et précis s'enfla, son teint délicat de bébé anglais se marqueta de taches rouges et de plaques brunes. Et en même temps se détraqua ce caractère si charmant de femme sans nerfs, toujours en train, équilibré par l'exercice violent. Et madame de Nocinges fut frappée de celte idée que son gendre était un être infâme, dénué de toutes les délicatesses, quand, en réalité, il n'était qu'un monsieur bien ennuyé.
Et puis cet homme n'aimait pas les enfants.
Tandis que, dans le dogcart précipitamment attelé, le cocher allait chercher à la ville voisine le vieux praticien qui avait la confiance de la famille, il monta auprès de sa femme.
— Surtout, ne restez pas longtemps auprès de Suzanne! avait enjoint l'impérieuse belle-mère.
Et quand le médecin fut arrivé et eut déclaré que <f le moment était venu », elle renvoya Paul de la chambre. Il ne se fit pas prier pour obéir.
Maintenant, il était dans son cabinet, arpentant de long en large. Il entendait des allées et venues rapides, les portes, fermées avec précipitation, qui vibraient.
Longtemps, très longtemps il attendit. Le front collé aux carreaux, il regardait d'un œil vague la campagne automnale, s'abêlissant à compter, en face sur les coteaux, les sillons de labours bruns, puis, dans les prés du vallon, les hauts peupliers pointant leurs branches défeui liées.
A un moment sa belle-mère traversa la pièce.
— Comment va-t-elle? interrogea-Wl.
— Elle souffre horriblement, fut la réponse très sèche qu'il oblint.
Et il se retrouva seul, avec une angoisse, un sentiment de responsabilité qui le rendit très nerveux. Puis il fut rempli d'amer* tume par la conscience de son inutilité.
N'y tenant plus, il sortit, descendit dans la cour. Il ne rencontra personne. Les chiens sautaient le long des grillages avec des abois éperdus : évidemment ils ne comprenaient pas pourquoi on les confinait au chenil.
Paul était revenu dans son cabinet. Le jour tombait rapidement. Depuis sept heures, Suzanne était dans les douleurs. Une indignation profonde était décidément venue à Paul du ridicule et de la sauvagerie de cette façon de perpétuer la vie. Et comme il s'ennuyait à hurler et qu'il avait envie de pleurer, il prit dans la bibliothèque un volume parmi sa collection formidable d'ouvrages de vénerie reliés en vélin blanc.
Il se mit â lire les Déduits de la chasse du chevreuil. Au bout d'un quart d'heure, il avait un peu oublié ses inquiétudes ; ayant
trouvé une citation qui lui parut douteuse de l'un des auteurs qu'il jugeait impeccable en la matière, il s'en fut vérifier la phrase dans un second volume qui ne. tarda pas à en susciter un troisième. Si bien qu'une heure plus tard, Paul, absorbé dans des parallèles spécieux entre les Siag-hounds et les FoX'hounds, était entraîné par ces préoccupations excitantes infiniment loin de l'accouchement de Suzanne.
Tout à coup la porte s'ouvrit. Deux femmes entrèrent ; chacune portait quelque chose d'indéfinissable, grouillant dans des linges blancs aux plis nombreux.
— Deux jumeaux, monsieur! fît avec un accent triomphal la sage-femme qui marchait en tête.
— Un garçon et une fille I ajouta la nourrice. Et r'gardez-les, les chers amours... C'est-y beau et solide I
Debout sur le seuil, la belle-mère, nerveuse et féroce, eut un haussement d'épaule en marmottant :
— Qu'est-c« que ça peut lui faire?
Paul avait levé la tête, ahuri, comprenant à peine. On lui poussait sous le nez
les deux petites choses glapissantes et horribles. Il murmura :
— Hein? Quoi? Deux?... Il y en a deux?
— Bien sûr, répéta la nourrice, un garçon et une fille... Voyez comme elle rit, la mignonne I
Hagard, Paul examina en se reculant un peu. Puis, d'une voix vague, il articula en désignant du doigt une des choses glapissantes :
— Eh bien !... il faudra garder le petit mâle.