HENRI
a P,'S. — Dans mon enthousiasme, j'oubliais de vous donner l'adresse : c'est rue d'Athènes, 43. »
Rue d'Athènes! Où cela pouvait-il être?
se demanda Leone. Une nouvelle rue sans doute, dans quelque quartier à peintre, tivs loin de chez elle probablement. Elle demanda la voiture pour deux heures et demie.
Dîins son coupé, qui filait rapidement, madame de Berthilly, songeuse, laissait ses yeux frôler les choses sans les voir. Pourtant un certain coin de rue — où l'échoppe d'un sîtvelier, toute maculée de boue, s'inclinait, piteuse, — ramena sa pensée si brusquement qu'elle en tressaillit : jadis, elle jxissiiît chaque jour devant cette pauvre tVhopiH*. El, intéressés maintenant, ses yeux avides s'attachaient à chaque détail ; elle n'avait |)iis eu l'occasion de revenir dans ce quartier depuis si longtemps!... La voiture tournait et allait enti^er dans une rue, — la jH^tite et jKiisible rue de Tivoli, où Leone était nét\ Elle se j>encha instinctivement et lut les letti^es, d'un blanc net et propre, sur le bleu de la plaque, fraîchement placée :
Jiite d'Athèneii. C'était celle-là, cette rue qu'elle croyait ne pas connaître, où Henri voulait vivre. Et, tout à coup, le numéro de
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l'hôtel qu'elle allait visiter revint à sa pensée : le 43 ! En ce moment, le coupé s'arrêtait. Le 43, c'était l'ancien hôtel de ses parents, la maison où elle avait passé dixsept ans de sa vie I
Elle descendit, les yeux fixés sur la haute porte de chêne délicatement sculpté, au marteau de bronze, où le frottement avait poli une grappe de femmes nues et d'amours, contournée dans le goût du siècle passé. La dernière fois qu'elle avait vu cette porte, elle était béanle sur la voûte tendue de noir, et des cierges entouraient de leur jaune et trembhute lueur un cercueil, couvert de fleurs... Puis on l'avait emmenée, et quand, trois mois plus tard, elle était revenue à Paris, la maison était vendue.
La porte de l'hôtel s'était ouverte. Une vieille femme à figure cireuse avec des gestes rares et des yeux luisants, introduisit la jeune femme. Leone regarda sa montre ; il étaii trois heures moins le quart. Elle avait quelques minutes de liberté.
— Je voudrais visiter...
— Parfaitement, madame. Je vais montrer l'hôtel à madame... Il est très bien décoré, toutes les peintures neuves... Le monsieur qui l'habitait en dernier... c'était un Américain qui avait des millions, à ce qu'on disait... il y a fait des choses magnifiques. Pourtant il est reparti, pour des affaires, dans son pays...
Leone n'écoutait pas. Arrêtée devant la loge, elle fixait un œil vague : absente d'elle-même, redevenant la jeune fille et l'enfant d'autrefois. Entre les courbes de l'escalier à double évolution, sous la voûte haute, elle se voyait partant pour quelque cours, grisée d'un désir de savoir beaucoup et de comprendre tout... Quel vain appui ses goûts intellectuels avaient été aux heures douloureuses I Les poèmes, les symphonies et les autres choses qui bercent l'esprit, songea- t-elle, peuvent compléter le charme des vies heureuses, — mais jamais elles ne suffisent à remplir ni à consoler l'àme, lorsqu'elle est vide et meurtrie.
— Voici le grand salon, il donne sur une galerie...
C'était son premier bal qui s'animait maintenant devant son souvenir, bal blanc donné pour ses débuts dans le monde...
Elle se souvenait qu'à cette occasion son père avait bien voulu rester chez lui — circonstance peu commune. Elle le revoyait :
aimable, d'une grâce infinie, avec ses yeux trop près du nez, qui lui faisaient par moments un inquiétant aspect d'oiseau de proie... Quelle joie elle s'était promise de ce bal I Quelle déception quand, prise d'une affreuse migraine, elle avait dû aller se coucher à une heure du matin!... Elle soupira.
Depuis quelques instants elle éprouvait cette impression pénible que l'on a, après une longue absence, en retrouvant méconnaissable le visage d'un être cher. Tout était différent dans cette maison qu'elle avait connue si familiale, avec ses sobres boiseries, ses portraits qui se ressemblaient, ses meubles où s'était accoté la vie d'autres êtres dont le sang palpitait en elle. L'Américain avait modifié toutes les choses. Il y avait des tentures sur les fins panneaux sculptés; des tapis cachaient les parquets
luisants où elle avait tant couru... Tout changée. Et si vite I
— Voici la salle de bain de madame...
avec les inventions nouvelles pour l'eau froide. On a un bain tout prêt en six minutes.
Madame de Berthilly s'approcha vivement de la fenêtre, où des vitraux laiteux interceptaient la lumière. Elle ouvrit d'un geste brusque, et, s'accoudant, regarda dans le jardin.
Sous les rais d'un soleil pâle, les feuilles — ces feuilles hâtives et frêles de Paris — commençaient à jaunir... On avait coupé quelques arbres : Leone reconnut leurs places vides. Puis un tournant d'allée lui donna la sensation d'un souvenir particulier, enfoui en quelque recoin de son cœur... Elle avait six ans alors ; là, elle s'était mise à genoux, un jour de grand désespoir, et elle avait prié Dieu de la faire mourir. Elle percevait nettement son attitude fervente, se revoyait les yeux levés au ciel, et croyait sentir encore sous son doigt les étoiles d'une bague-rosaire qu'elle faisait tourner en égrenant des Ave Maria... Dans son cœur de
femme, elle retrouvait un tout petit coin douloureux, comme la place encore sensible de la meurtrissure qui l'avait faite si malheureuse... quand elle avait six ans. Mais d'où venait ce gros chagrin qui déjà lui inspirait le désir de la mort?... Elle ne savait plus... Seul demeurait le souvenir d'avoir souffert.
Et, ainsi que tout à l'heure elle avait songé comme tout change, elle songea :
comme tout s'oublie I
— Là, il y a un autre salon, il communique avec la chamljre à côté, c'est très commode... Madame ne veut pas voir?
... Si, elle voulait voir, et tout voir. Une curiosité pénible la poussait ; tout ce passé qui s'élançait vers elle, pour la reconquérir, lui donnait une sorte de griserie douloureuse.
Ce salon où les meubles, les tentures, tout était en peluche rose, la déconcerta un moment. — Ses yeux rencontrèrent une brisure légère dans la guirlande sculptée et dorée d'une haute glace ancienne et elle tressaillit... Que de rêves elle avait fait en regardant la cassure de ce cadre!... La pe-
luche rose avait disparu ; elle revoyait telle qu'autrefois la petite pièce, d'un pur style régence, et son cœur eut un battement plus profond. Et, avec toule la netteté d'une hallucination, une scène du passé se dressa devant elle... Sa mère là, dans cet angle, causait avec un jeune homme... ce jeune homme, c'était le premier rêve de l'âme neuve de Leone, elle lui avait donné tous les prestiges, toutes les grandeurs ; combien elle l'aimait dans le silence de son cœurl... Elle avait ce soir-là — elle s'en souvenait si précisément — une robe faite d'une étoffe japonaise, d'un vart éteint, toute brodée de fleurs de pommiers qui semblaient avoir plu sur elle... Assise au piano, elle jouait très doucement une mazurka de Chopin. Et le rythme rompu, fiévreux et doux, accompagnait adorablement ses pensées, tandis que, sous la lueur de la lampe, elle regardait cet être chéri si profondément, et qui toujours devait l'ignorer... Tout à coup, elle l'avait entendu dire : « Je suis venu ce soir, madame, pour vous annoncer mon mariage.
Vous me permettrez, je l'espère, de vous présenter ma femme... » Elle avait cru
qu'elle allait mourir de douleur, la pauvre Leone... Elle n'était pas morte cependant I...
Et elle sourit amèrement en songeant que la semaine précédente elle avait dîné dans la même maison que l'homme qui avait ainsi remué sa vie. Il était devenu un banal et vulgaire politicien, ambitieux platement... ah I combien indigne de la robe verte aux fleurs de pommier, de la suave mazurka, et de son âme à elle I...
L'amour aussi s'en allait, avec le vent qui passe... « Rien ne demeure, » se dit Leone en quittant, d'un pas lassé, le petit salon en peluche rose.
Les phrases de la femme au visage de cire continuaient sans que Leone y prît garde. Maintenant, elle avait gravi un étage; partout, comme un vol d'oiseaux sombres, les souvenirs se levaient. Soudain, dans un corridor un peu obscur, une porte ouverte jeta une lueur vive sur la glace qui revêtait
un panneau. Et, devant elle, Leone vit son image, et elle s'arrêta avec un étonnenient J inquiet. Depuis le moment où elle avait .
passé la porte de cette maison, son être , < actuel avait disparu, cédant la place à l'ùlre d'autrefois. Elle ne se reconnaissait plus à ? \ présent — et la compréhension de ce travail minutieux et précis par lequel le temps fait d'un enfant un vieillard pénétra en elle pour la première fois..i
— Voici la plus belle chambre de la ■ maison... Au midi, avec vue de la rue.
Leone s'arrêta sur le seuil. Dans cette chambre, sa mère était morte. Un ra^^on de soleil se posait à un angle de la pièce — là justement où un rayon semblable était \ venu glacer de rose les cheveux blancs entourant le blanc visage de la moribonde...
Oh I ce visage, ce pitoyable visage d'être usé, détruit, qui s'en va... Pauvre femme, elle avait tant souffert! Leone savait ces choses : l'agonisanle lui avait tout dit de sa vie lamentable d'épouse délaissée. Et voici que dans la vaste pièce passait encore, lui semblait-il, cette voix faible comme un souffle et que brisait un halètement convul-
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sif. « Être malheureuse, c'est la loi. Il faut tout endurer, la mort vient si vite... Et vois-tu, la seule chose... qui donne un peu de force dans ce moment-là... c'est de songer... que malgré tout... on a marché son chemin tout droit... jusqu'au bout ..
En cette vie, mon enfant, tout nous trahit... tout... nous abandonne... » A partir de ce moment, elle avait déliré.
Leone pleurait. Tout à coup elle sentit l'attention curieuse de la concierge et, baissant son voile, redescendit hâtivement l'escalier, se jeta dans sa voiture.
Henri Marnet, surpris de ne l'avoir point trouvée rue d'Athènes, inquiet des indications qu'il avait recueillies auprès de la vieille gardienne, se présenta chez madame de Berthilly dans la soirée, à l'heure habituelle.
— Madame est partie en voyage. Elle a laissé cette lettre pour monsieur, fit le valet de pied.
Et, sous une haute torchère, ayant dé-
cacheté le papier gris au parfum pénétrant, Henri lut ce mot :
« Pardonnez-moi, mon ami. Je sens que je vais vous faire de la peine. Mais tout ne passe-t-il pas I Je pouvais être votre amie, rien d'autre. Ce n'est plus assez pour vous ; il faut nous séparer. Nous nous reverrons quelque jour, plus tard, et ce sera mieux ainsi. »
— Où madame est-elle allée? ne put-il s'empêcher de demander.
— A Cannes, auprès de monsieur le baron.
La semaine dernière, la voiture où Marnet causait assez gaiement avec la jeune Américaine, très millionnaire, qu'il vient d'épouser, croisait le coupé de madame de Berthilly, en grand deuil. Les yeux de Leone et ceux d'Henri se lièrent une seconde, comme deux épécs. Les voitures passèrent très vile.
— Qui donc vous a fabriqué ce chapeau?
demanda Marnet à sa femme d'un ton su-
bitement aigri. Il faut prendre garde, ma chère, il y a parfois dans vos arrangements un peu trop d'exotisme.
... Quant à Leone, elle était devenue rose.
Puis son teint reprit sa paisible matité, l'ombre d'un sourire passa sur sa bouche.
Elle se souvenait qu'un sage a dit :
« Rien ne rafraîchit le sang comme le souvenir d'une sottise que l'on n'a pas faite. »