Épilogue
Les médecins se sont trompés.
Madame est sauvée et languissante, émue, elle répète chaque jour à la foule des amis qui fête et entoure sa convalescence:
— Les grandes maladies, voyez-vous, ça rend sérieuse... Et puis c'est si doux quand on se sent très, très mal, de se voir aimée, entourée, devenue l'objet unique des préoccupations de tous... Mon mari a été si dévoué, mes enfant si touchant... Jusqu'aux domestiques... Vous n'imaginez pas quelle affection ils m'ont témoignée!
à George Duruy.
C'est un 31 décembre que Leone de Berthilly avait rencontré pour la première fois Henri Marnet. Ce soir-là, chaque année, on le sait, madame O'Realley, la charmante Irlandaise au nostalgique regard, donne un dîner connu sous le nom de « dîner des Tout-Seuls » et auquel sont conviés ceux-là de ses amis qu'aucune affection ni aucune habitude n'attend au foyer pour ensemble franchir le seuil du nouvel an. C'était bien en une telle soirée, si charmante et singulière, que devait naître la sympathie entre Marnet et la baronne de Berthilly.
Elle était une très jeune femme — vingt-
trois ans à peine — et déjà portait en elle les tristesses d'un passé douloureux. A dix-sept ans, on l'avait mariée à un homme de haute situation, d'âge inavouable, et qu'avait tenté l'arôme pénétrant de cette jeunesse en bouton. Mais le blasé s'était vite dépris de son coup de passion. Alors, les dix-sept ans qui l'avaient charmé lui devinrent un sujet d'exaspération.
Il en vint à haïr, à martyriser Leone. Et il l'eût sans doute contrainte de prendre quelque parti violent si une opportune congestion ne l'eût cloué dans un fauteuil de paralytique. Les médecins avaient recommandé le soleil, et M. de Berthilly était parti pour le Midi, en interdisant à sa femme de l'accompagner.
Depuis deux ans elle vivait donc seule, dans le repos de ce quasi veuvage. Très souvent il lui avait été dit qu'on l'aimait ; elle ne l'avait jamais cru. Elle respectait l'amour, et ne pensait pas qu'il fût au nombre des choses qui traînent dans le pêle-mêle des bibelots, à l'angle des paravents, sur les tables habillées de chasubles anciennes. Elle était décidée à continuer
l'existence dans un calme absolu du cœur.
Puis vint la soirée tout entière passée à causer avec Henri dans un coin du salon O'Realley. Tous deux en s'écoutant éprouvaient cette joie frémissante de retrouver chez un autre être les sensations chéries dans le secret de l'âme. Leone ne se dit pas qu'il était beau. Lui-même ne vit peut-être?
point toute l'exquisité de cette fine tête aux colorations pures, de ce corps menu et parfait. A dire toute la vérité, ils ne songèrent à rien ; ils étaient heureux d'un bonheur qui leur détendait l'âme délicieusement.
Le lendemain, Henri fit une visite à madame de Berthilly ; puis une autre bientôt après. Et l'habitude de se voir chaque jour fut prise peu à peu, sans que ni l'un ni l'autre s'avisât que quelque chose était changé dans sa vie. Ils en vinrent bientôt à des causeries profondément intimes. Leone I connut le grand vide laissé au cœur de son
I ami, ses déceptions, sa nostalgie d'une ten-
I dresse sûre et sans trouble.
De ces longs tete-à-têle le désir était , banni : tous deux demeuraient attendris pai-
j siblement. Et le soir de mai où, dans la )mit
presque close, au bord de la haute fenêtre ouverte sur le jardin, Henri prit les mains de la jeune femme, les réunit contre ses lèvres et murmura : « Amie, combien je vous adore I » il aurait pu jurer que tout était pur dans ce qui vibrait en son âme détachée des réalités, planant et sereine — comme la pâle lueur d'une étoile qui en ce moment s'allumait au ciel.
Pourtant, à dater du jour où avait été dite cette première parole d'amour, leur situation changea. — Un génial rêveur a conté quelque part comment les mots proférés deviennent des mondes et des êtres.
On eût dit que la phrase d'Henri avait donné naissance à quelque démon pervers, acharné à troubler la quiétude de ce platonisme subtil où depuis cinq mois s'attardait son cœur. La souffrance pénétra dans l'éden qu'était cette amitié aux rêves adorateurs.
L'exquise irréalité avait ouvert ses ailes de brume et s'était envolée... Henri allait jouer maintenant le second acte de l'amour, celui où déjà commencent les tortures — tortures délicieuses encore parce que l'on espère.
i^on caractère s'altéra quelque peu, il fut
injuste, reprocha à Leone de l'aimer moins, de l'aimer mal. 11 n'osait pourtant pas lui dire le pourquoi de sa souffrance. Mais la jeune femme avait compris. Elle assistait non sans tristesse, à la lutte qui rongeait l'ûme et tordait les nerfs de son ami. Elle avait fait — comme toutes font à une heure quelconque — le beau songe d'un amour à côté de la vie ; sans doute, c'était impossible. Et elle en venait à se demander si elle avait le droit d'être aussi impitoyable pour le seul être qui lui eût donné de douces heures. Quel devoir la retenait? Seule au monde, pas d'enfant, ses parents n'étaient plus. Quant à son maril... Alors, en elle aussi, un combat s'engagea. Et chaque jour elle se sentait glisser plus avant vers l'heure où elle dirait à Henri : « Je suis tienne. »
Mais tout son orgueil de femme s'appliquait à cacher ces choses à Marnet — qui accusait sa froideur. Ainsi un malentendu se faisait sourdement entre eux alors que jamais, croyaient-ils, ils ne s'étaient plus aimés.
Ils s'attardaient à des enfantillages de tendresse. C'était, un jour, une mignonne
pendule, toute semblable à celle qui était sur son bureau, que donnait Leone à son ami : en même temps les timbres fraternels diraient les heures de la même voix profonde et lointaine ; et ainsi lorsque, chacun chez soi, ils songeaient l'un à l'autre, ils auraient, au même instant, la même sensation du temps qui fuit. Une autre fois, Henri lui envoyait la superbe eau-forte de Rops, V Incantation, et elle la plaçait en face de son lit, comme était accrochée une autre épreuve, dans la chambre de son ami — et à leur réveil tous deux avaient les yeux frappés de la même image.
— Du reste, dit un jour Marnet, je veux avoir une chambre pareille à la vôtre, et pour cela je vais déménager.
— C'est une bonne idée... Nous chercherons ensemble un appartement, avait répondu Leone.
Et, après une hésitation, elle ajouta avec ce troublant sourire qui, par moments, l'enveloppait du pensif mj^stère qui dort au fond des yeux des femmes de Vinci :
— Ce sera comme si nous avions un double chez nous.
Henri avait frémi d'un espoir plus vif.
Ils s'étaient mis à chercher tous deux cet appartement. Mais Leone faisait des objections à chacun de ceux que l'on voyait. Il semblait qu'elle voulût empêcher de se fixer le choix de son ami.
... Un matin, elle recevait cette lettre d'Henri Marnet :
« Je crois que j'ai trouvé l'hôtel rêvé.
C'est un hôtel, car décidément les appartements ne valent rien, vous avez bien raison.
Je viens de le visiter à la hâte. Vous ne pourriez vous imaginer la sympathie que m'a inspirée cet endroit. J'ai éprouvé une sorte d'émotion, un peu du charme que je ressens dans votre salon, dans votre jardin, là où vous êtes. Je vous en prie, venez aujourd'hui, à trois heures, que je vous montre cette maison. Vous l'aimerez, j'en suis sûr. — A vous chère, si chère.