‹ Histoires gaiesChapitre 1 sur 8 · ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, PRÈS l'oDÉON

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BlBUOruPCA

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— Ne regrettes-tu rien du temps de tes voyages? demandai-je un jour à mon vieux îamarade Lariboule qui, après avoir fait quinze "ois le tour du monde, est aujourd'hui, comme moi, un doux pasteur d'abeilles dans la banlieue, un Aristée suburbain, comme moi un sullivateur de roses.

Il me regarda d'un air plein de franchise, et me répondit :

b HISTOIRES GAIBS

— Si ; l'amour des femmes de couleur.

Et comme je le contemplais à mon tour, avec quelque étonnement :

— Rappelle-toi, continua-t-il, ce vers virgilien que nous scandions ensemble à l'institution Pédavoine :

Alba ligustra cadunt ; vaccinia nigra leguniur

que les cancres d'aujourd'hui traduiraient : « Le plum-pudding est souvent moins fade que les œufs à la neige », Et quoi d'étonnant à cela? La couleur est loin d'avoir, en amour, la même importance que la forme, ce qui permet aux aveugles eux-mêmes d'en goûter les plastiques délices, et j'ai connu des femmes noires dont la ligne était la plus harmonieuse du monde. Les exagérations, elles-mêmes, que comporte le dessin de leur personne ne sont pas pour déplaire aux gens de bon goût. Car, une fois assises, ce qu'on appelle l'assiette, pour les autres, se pourrait nomjner, chez elles, le plat, même la soupière. Ensuite les hommes de bon sens des temps anciens ne les ont pas méprisées : témoin le roi Salomott qui passa longtemps pour un grand sage et reçut fort bien, précisément pen-

dant celte période lucide, la reine de Saba, malgré qu'elle ressemblât à un encrier vivant. Enfift on trouve, chez ces fleurs de réglisse, une fidélité qui ne court pas précisément les rues dea villes blanches. Je n'ai pas la fatuité de croire que la fatalité ail pris la peine de me poursuivre particulièrement, comme autrefois Œdipe; mais force m'est d'avouer que je n'ai jamais pu avoir une maîtresse, en Europe, sans être abominablement cocu. Or je n'ai jamais goûté que médiocrement les préférences dont les autres étaient l'objet. Les femmes mariées elles-mêmes ne se contentaient pas de tromper leur époux avec moi seul, et je n'ai jamais pratiqué l'adultère qu'en commandite, tandis que Nausicaca...

— Qui ça, Nausicaca, Lariboule?

— La femme du vaillant chef Bôtutu, de ia tribu des Ghippvays, en une île d'Océanie que j'ai baptisée de mon. nom, et dont le seul souvenir m'emplit encore du plus mélancolique regret. Car il réveille, dans ma mémoire, l'écho de mes plus heureuses tendresses.

Et, au souvenir de cette femme, Lariboule sentiit si bien: ses yeux se mouiller que, pour la

« niSTOlHES GAIES

première fois, une goutte d'eau tomba dans son cassis qu'il prenait toujours sec.

— Conte-moi ça, lui demandai-je.

Et il acquiesça à ma demande, après s'être bien tamponné les paupières, pour que son cassis ne finît pas par être simplement de l'abondance.

— Une île très chouette que mon île et dans laquelle j'eus, comme tout explorateur fr*ançais, à lutter tout d'abord avec l'influence anglaise, laquelle s'était traduite, suivant l'usage, par une diffusion considérable de bibles reliées en papier imitant la toile, laquelle elle-même imitait le maroquin, et par l'installation, dans le palais même du souverain, de ces commodités qui ne sont celles de la conversation, comme dans Molière, que chez les gens mal élevés et ayant

le verbe postérieur un peu haut. J'avais donc eu, tout d'abord, à me demander par quelle institution bienfaisante je pourrais, à mon tour, affirmer la civilisation française dans ces lointaines contrées. Je m'arrêtai à l'établissement d'un impôt sur la pierre à fusil, qui prend beaucoup mieux là-bas que nos allumettes gouvernementales, et à la propagation de la percale blanche, dont j'avais un stock, comme vitres aux croisées, très recommandée par la Ligue contre la licence des rues, parce qu'elle ne permet pas aux passants de voir 'les cochonneries qui se font dans les maisons. Enfin, ce peuple étant, comme tous les peuples primitifs, à commencer par les pâtres de Ghaldée, très enclin à l'astronomie, j'achevai d'y dégotler i influence britannique en le dotant d'un observatoire auquel j'affectai un vieux télescope dont je ne savais comment me défaire.

J'avais, dans le choix de ces bienfaits, un triple but :

D'abord, m'enrichir avec l'impôt sur le silex pyrifère ; ensuite, me débarrasser, pendant la nuit, du roi Bôlutu, qui ne quitterait plus sa lunette. Enfin, rendre opaques les fenêtres de

son palais pour pouvoir y rigoler bion tranquillement, pendant ce temps-là, avec la délicieuse Nausicaca dont j'avais fait immédiatement ma bonne amie, comme doit le faire tout voyageur qui porte la bonne parole de la morale chrétienne à de malheureux païens. Oh ! les nuits exquises, derrière mes stores intelligents, dans la tiédeur de la chambre royale parfumée, cependant que cet imbécile de Bôlutu consultait les astres, en se fichant des torticolis. Car il fallait positivement se tordre le cou pour regarder dans mon télescope. On aurait pu l'employer à faire se suicider les poulets au lieu de les tuer méchamment.

C'est que Bôtutu était plus superstitieux que ses sujets eux-mêmes. Un oracle l'avait averti dans son enfance que la lune noire apparaîtrait sous son règne. Or, la lune noire amènerait des malheurs infinis à la tribu des Ghippvays, notamment un changement de dynastie, perspective que Bôtutu abominait particulièrement; d'autant que jamais, là-bas, on n'installe un roi nouveau sans avoir préalablement étranglé son prédécesseur. Encore une imitation de la civilisation anglaise à travers les âges. Nausicaca e*

LA LUÎtE NOIBK H

moi, qui avions mieux à faire qu'à nous occuper de ces billevesées, nous les entretenions néanmoins avec grand soin dans le cerveau cornigénère de ce crédule monarque. Nous feignions de parler de la lune noire avec terreur, pour l'envoyer plus vite à son observatoire. Mais moi, en particulier, ce que j'en avais peu peur l Je la tutoyais, la lune noire, j'étais dégoûtamment familier avec elle, je la baisais comme une patène dominicale, la belle lune noire de ma tant chère Nausicaca !

J'orientais moi-même, dans la journée, d'après mon petit bouquin du Bureau des longitudes, l'instrument de B^tutu vers les voûtes célestes. Car lui-même n'aurait pas été fichu d'y trouver la lune. Je défendais donc expressément qu'on touchât au télescope, après que je l'avais

braqué. Mieux que cela, j'emportais ensuite la clef de l'observatoire dans ma poche, pour ne la remettre à Bôtutu qu'à l'heure où commençaient ses astronomiques travaux. J'ai donc tout lieu de penser que ce fut par quelque fente élargie de l'édifice que le singe favori de Nausicaca, l'odieux Bistoque (c'est le nom que je lui avais donné), s'y glissa entre les planches; car vous pensez bien que mon scientifique édifice avait été plus sommairement établi que le palais d'Arago et de Le Verrier. Ce misérable Bistoque, outre qu'il avait une tonsure ironiquement anticléricale au derrière, était à la fois souple comme un serpent et curieux comme une fouine. J'avais remarqué cent fois que le télescope l'intéressait beaucoup et qu'il aurait été ravi d'en trifouiller les vis directrices. Ah ! la satanée bête ! Comment était-elle entrée, ce jour-là, dans ce cosmographique asile spécialement bâti pour le plus grand cocu du royaume? Bôtutu était parti pour ses observations, après nous avoir offert, à Nausicaca et à moi, un excellent verre de vespélro fait avec de l'alcool de bananier. Jamais ma maîtresse n'avait semblé mieux disposée à me rendre parfaite-

ment heureux. Sa belle chevelure crespelée avait, autour de sa tête, un imperceptible foisonnement d'électriques étincelles; sur son beau corps souple, les dernières lumières du jour agonisant mettaient des luisants de bronze; grâce à un régime uniquement composé de farineux (que de cassoulets toulousains j'avais faits pour elle!) je l'avais améliorée encore d'une douzaine de kilos. Sa peau menaçait de s'ouvrir, sur les fesses, eh deux rainures parallèles à leur surget naturel. 0 montagnes de délices ! Jamais Moïse n'avait été plus ému que moi en contemplant le Sinaï.

Scrupuleusement nue, derrière mes vitres intransparentes et brevetées, je la lutinais par la chambre, en une chasse imaginaire où nous nous amusions comme deux fous.. Bon! elle s'est réfugiée contre la fenêtre, en lui tournant le dos. Je la pousse maladroitement et voilà que la toile servant de carreaux crève au bon endroit, livrant aux caresses du plein air le pétard de mon illégitime fiancée. J'en riais, pour ma part, comme un moine en guilledou... Mais tout à coup une rumeur sinistre, des lamentations terribles, une clameur douloureuse et pleine de

prières désespérées emplissent les abords du palais. Subitement envahis, Nausicaca et moi, par la terreur commune, nous écoutons. « La lune noire 1 la lune noire ! «, crie-t-on autour de nous. Et nous entendons, du côté de l'observatoire, la voix râlante de Bôlutu qu'on étrangle, en même temps que des cris farouches et joyeux tout ensemble acclament son rival et son successeur. « Vive Popolili III! », crient les voix populaires. Vox populi, vox Deil Et, instinctivement, pris peut-être aussi de folie subite, nous nous mettons à crier, pour obéir au destin : « Vive Popolili III !... »

C'était — je le sus après — celte sotte bête de Bistoque qui, en jouant avec le télescope, l'avait précisément , et par un hasard malheureux, orienté vers la fenêtre du palais derrière laquelle nous nous ébattions, en nos divertissements cynégétiques, Nausicaca et moi. Tu devines le reste. Au moment où le postérieur d'ébène de ma bonne amie avait crevé la percale blanche, l'infortuné Bôtutu, qui croyait attendre le passage de la lune, avait vu le disque noir et la terreur avait arraché de sa poitrine ce cri d'angoisse et d'imprudence : « La lune noire 1 » Les

prêtres el le peuple qui passaient l'avaient entendu. La révolution était déchaînée. Je quittai l'île en proposant généreusement à Nausicaca de l'emmener à Argenleuil, Mais elle préféra de beaucoup épouser le nouveau roi et garder son rang. Ce fut sa première faiblesse pendant nos exquises amours.

Et mon ami Lariboule se tut.

10 UISTOIHES GAIES

On l'appelait, à bord, Thomas, quand on le rapporta d'Amérique. C'était un jaco, variété de perroquets particulièrement bavarde, de moyenne taille^ avec un beau plumage luisant d'un gris perle cendré, une bordure rose auxailes et une longue queue écalarte ; sa petite langue, épaisse et noire, était si bien accrochée dans sob petit bec noisette qu'il "en tirait tous les sons imaginables, depuis le bruit cristallin des verres qu'on choque jusqu'au roulement

sourd du canon lointain. Mais son triomphe, dans ce genre d'imitation, était le « nom de Dieu ! » du timonier qu'il faisait péter, à tout propos, comme le limonier lui-même. Quand il débarqua au Havre, venant de la Guinée, sa patrie, c'est par un « nom de Dieu ! » qu'il salua la nôtre, en battant joyeusement des ailes.

Thomas ne devait pas avoir à se plaindre de l'exil. Quand M"* des Etoupeltes l'acheta pour sa fille Amélie, celle-ci .sauta de joie comme un enfant, bien qu'elle eût ses dix-huit ans de la veille. Bien vile, de Thumble sabot de bois dont le volatile avait été le Silvio Pellico, elle le fit [ asser dans un cachot magnifique, aux barreaux dorés, et commença de lui offrir les mets, les plus variés, que l'intelligent animal aimait surtout à déguster sur les lèvres fraîches et roses de sa nouvelle maîtresse, en quoi je le trouve bien plus malin que tout ce qu'il pouvait dire. Ce fut une adoration réciproque de l'oiseau reconnaissant pour sa bienfaitrice, et de la jeune fille pour son joli compagnon à qui elle tentait d'apprendre les plus élégants propos du monde. Thomas s'y prêtait de bonne grâce. Mais il ne manquait jamais de terminer la phrase la plus

18 niSTOlHES GAIES

gracieuse par son éternel « nom de Dieu ! » ce qui en diminuait le côlé caressant. — « Cet oiseau est bien mal élevé », ne pouvait s'empêcher de dire M*"^ des Etoupeltes. — « Il ne comprend pas, maman ! » répondait mélancoliquement Amélie, en fermant, entre ses belles lèvres, le bec incongru du jureur.

On maria Amélie à un de ses cousins, oh ! un parfait crétin genre sportsman, impertinent, ignorant, tranchant, le vicomte Guy de la Mauve. Comment une si charmante personne consentit-elle à mêler sa vie à celle de ce jocrisse? Peut-être parce qu'elle ignorait que ce jocrisse fût jaloux. Oui, mes doux compagnons des deux sexes, mes benoîts lecteurs et lectrices, mes excellents disciples, ce saugrenu personnage avait la prétention d'être seul aimé d'une ravissante fille ayant la moitié de son âge, dont la changeante chevelure et les yeux menteurs eussent fait le génie et la douleur de vingt poètes lyriques dont j'aurais été volontiers ! Outrecuidant paillasse ! Je ne sais pas ce qui me retient de camper là cette histoire et d'en commencer une autre, pour n'avoir pas à parler de ton sot individu ! Mais non ! Gomme tu joues,

dans celle-ci, un rôle ridicule, je l'achèverai pour la confusion, Othello de la Mauve !

Jaloux 1 Le vicomte était jaloux ! Et de qui, s'il vous plaît? Sa femme était pure comme une moisson de lys, comme l'eau d'iine source, comme un ciel de mai. C'est un ange que M. le maire, trop myope, sans doute, pour en distinguer les blanches ailes, avait, par distraction, accouplé à ce centaure dégénéré. Jaloux de qui, alors? Ah! mon Dieu! de Thomas ! Il prit tout d'abord l'innocent perroquet en grippe pour les caresses qu'Amélie lui prodiguait. Et quelle grippe, mes enfants du bon Dieu ! Le pauvre lière ne pouvait parler, siffler, chanter, imiter le trinquement des verres ou la pétarade des 3anonniers, que ce grotesque n'entrât dans de véritables attaques de nerfs. Un jour, fou de colère, il gifla l'oiseau qui lui lança au visage un tnenaçant « nom de Dieu ! » dont il faillit reculer. Car il était couard comme un blaireau, tout gentilhomme qu'il fût.

— Madame, dit-il à Amélie d'une voix étranglée par la fureur, je vais courir, huit jours durant, les roules sur ma bicyclette de Venise, et si, à mon retour, je ne trouve pas ce malotru

20 niSTOIRES GAIES

d'oiseau empaillé, je vous jure que je le fais cuire et vous force à en manger le cœur.

M. le vicomte connaissait ses classiques et la sombre légende de Françoise de Ghâteaubriant.

Amélie pleura d'abord beaucoup, puis elle se mit à rire comme une folle, d'une idée de génie qui lui était poussée. Elle fît venir de Paris — car nous sommes au château de la Mauve — un perroquet tout empaillé, de la même race que le sien, et, montant la cage de Thomas dans un grenier où son mari ne mettait jamais les pieds, elle continua d'aller faire de furtives visites à son favori et de passer, dans son spirituel entretien, les heures de solitude que lui donnaient les goûts sportifs de M. de la Mauve.

Quand celui-ci revint de son record, les jambes en manches de veste et écartées comme celles du colosse de Rhodes, la tête rentrée dans les épaules, barbouillé de sueur et de poussière, il eut un méchant sourire de satisfaction, en voyant, sur un coin de la cheminée, sa fausse victime :

— Au moins, fît-il, celui-là ne dira pas : « Nom de Dieu ! »

Il serait immoral qu'un jaloux par avance ne devînt pas un postérieur cocu. Si innocente que soit une femme en se mariant, et si bonne volonté qu'elle ait ensuite d'être fidèle, elle ne saurait être sotte au point de ne pas avoir les avantages d'un état dont elle a les inconvénients. En méritant les soupçons de son mari, elle ne fait qu'un acte de justice. Et voilà comment la charmante Amélie, vicomtesse de la Mauve, qui eût été avec un autre époux, vraisemblablement, la plus honnête femme du pays, devint la maîtresse du capitaine Monistrol, de la garnison la plus voisine, un beau gars d'officier, un peu soudard, mais de résistance héroïque au déduit. Pendant que notre gentilhomme faisait aux cerfs des chasses voisines une guerre déloyale, nos deux larrons d'honneur conjugal —

:â2 niSTOiRES gaies

lui, le séducteur heureux, et elle, l'épouse infidèle — flirtaient à la française, je veux dire passaient de belles heures dans un lit douillet, pratiquant cent mignardises, suivant le doux propos du vieux poêle Ronsard. Or, une fois qu'ils célébraient ainsi leur amoureux office avec une extraordinaire ferveur, il advint que le vicomte, ayant tué, par maladresse, un de ses chiens, ce dont il pleurait comme un veau, rentra plus tôt qu'il n'était attendu, et si inopinément que le pauvre capitaine n'eut que le temps de se fourrer sous le lit avec tout son fourniment.

Il était dix heures du soir et le vicomte déclara qu'il s'allait coucher incontinent, étant fort lassé d'avoir couru les bois avec sa meute. Force fut à Amélie tremblante d'en faire autant, tout en recommandant à Dieu, en une courte prière, l'infortuné Monistrol dont elle était furieusement embarrassée. Très pensive, elle s'étendit dans la blancheur des draps où l'avait trouvée son époux, se plaignant d'une feinte migraine, et s'avoua qu'elle ne savait vraiment pas comment elle sortirait de ce mauvais pas; Le vicomte, qui mourait de sommeil, souffla

fort heureusement la lumière, et Monistrol dut à celle faligue du locataire du dessus de ne pas endurer un des plus cruels supplices du métier d'amant, celui d'assister au bonheur du mari. Mais il n'en était guère plus heureux, le pauvre ! Recroquevillé dans un local infiniment trop étroit, il y sentait venir des courbatures intolérables de tous les membres, le cou tordu, les reins ployés, l'échine douloureuse.

Ma foi, à un certain moment, si héroïque qu'il fût dénature, il n'y tint plus, et, malgré lui, perdant toute prudence, il se soulagea provisoirement en poussant un « nom de Dieu ! »

Le vicomte qui ronflait, en ce temps-là, s'interrompit et eut un tressaillement.

— On a dit : « INom de Dieu I » ici, fit-il à sa femme.

— Vous êtes fou, mon ami.

— J'ai distinctement entendu.

— Vous avez rêvé, et c'est l'âme de mon pauvre perroquet qui vous tourmente, de mon pauvre Thomas dont vous avez causé la mort.

— Au fait ! c'est peut-être vrai I

Et, décidément brisé par la lassitude de la chasse, le vicomte se rendormit, et si profondé-

ment, cette fois-là, que Monistrol put décamper dans l'ombre avec son équipement, ce dont M°"* de !a Mauve, qui était pieuse, remercia bien dévotement la sainte Vierge.

Puis elle pensa que son mari pourrait bien^ en se réveillant, se rappeler le « nom de Dieu I » qu'il avait entendu dans la chambre et recommencer de dangereux interrogatoires. Décidément géniale, en cette nuit d'aventures, elle grimpa doucement au grenier et en rapporta le vrai Thomas qu'elle substitua, sur la cheminée, à l'oiseau empaillé dont elle lui donna le perchoir. Puis elle se recoucha en adressant, à tous les saints du paradis ! de nouvelles actions de grâces. Oncques les bienheureux ne reçurent-ils tant de louanges qu'en cette adultère nuit.

Au premier rayon du jour frangeant de lumière blanche les rideaux de la croisée, Thomas, tout joyeux d'être réintégré, lança un bon : « Nom de Dieu 1 »

Le vicomte bondit.

— On a encore dit : « Nom de Dieu! » dans la chambre I hurla-t-il,

— Le perroquet, mon ami, probablement.

— Mais il est empaillé depuis trois mois.

— C'est vrai.

— Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu ! fit Thomas en battant des ailes.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria en feignant la surprise, elle-même, la vicomtesse.

M. Guy de la Mauve était positivement abasourdi. Un instant après, on l'entendit dire :

— Je savais que les perroquets avaient la vie dure, mais à ce point-là...

— « Nom de Dieu ! » conclut Thomas,

2fi HISTOIRES GAIES

Avez-vous une opinion faite sur la vélocipédie? En optimiste que je suis de nature (oh! combien peu de mon temps !), je n'en veux dire que les côtés séduisants qui m'en frappent. Le vélocipède sauvera la société, pour ce qu'il est le correctif du téléphone. Ah ! celui-là, par exemple, comme je le hais ! Il a coupé court à toutes les discrétions de la vie ; il a transformé la maison en place publique ; il a dissipé le dernier mystère protecteur de l'amour. Il a sapé, dans ses fondements, la sainte institution du mariage

STATISTIQUE i7

en rendant impossible l'adultère que les délicats préféraient généralement au divorce. Allez donc invoquer maintenant les alibis matrimoniaux! Madame téléphone à monsieur à son bureau et constate, en quelques minutes, qu'il n'y est pas. A ce moyen de correspondance rapide comme la foudre, il fallait opposer un moyen de locomotion non moins rapide. Monsieur n'était pas à son bureau, mais ily peut rentrer en quelques minutes et mettre son absence sur le dos d'un besoin pressant. . . Oh ! oh ! le dos d'un besoin ! J'ai marché dans quelque mauvais auteur ce malin. Le tandem, tenez, le tandem me paraît particulièrement précieux. Il permetaux amants de disparaître en quelques secondes, avant même qu'on ait vu leurs visages, sans avoir la douleur de se séparer. C'est certainement un idéal au point de vue de la morale amoureuse. Sans partager l'horreur qu'elles inspirent à mon ami le bon sculpteur Jean Bafïier, j'avoue que j'aime mieux voir les dames, dont j'admire la plastique, sur un trône, — voire sur un simple divan, qu'entre les roues d'une bicyclette. Vous remarquerez cependant que, dès l'antiquité, la Fortune fut représentée sur une roue. C'est peut-

être les deux qui aggravent le cas. Mais où je bénis l'institution nouvelle, c'est qu'elle détruit le préjugé ridicule qui empêchait les femmes de monter à cheval, comme les anciennes amazones, noblement à califourchon. J'en ai déjà rencontré deux, au Bois, et des plus élégantes, qui profilaient de cette émancipation pour se tenir en sells comme de simples écuyers de Saumur. Et ce que c'était joli ! Ce que le mouvement des cuisses était plus intéressant que la pose accroupie et suspendue à un jarret dont nous gratifiaient ces dames. 0 bicyclette, merci ! Si, de plus, tu débarrasses l'homme, à jamais, du chapeau odieux qui lui donne l'air d'un poêle, tu auras bien mérité de l'humanité présente.

Qu'il soit interdit, par exemple, sous les peines les plus sévères, de remplacer, à la ville, la jupe longue parla jupe courte, qui ne permet plus aucune des découvertes charmantes dont était faite la promenade du célibataire de quelque imagination. 0 plaisir exquis de suivre une femme sous les méandres de sa jupe, avec l'espoir furtif, souvent trahi, qu'elle la retroussera seulement jusqu'au-dessus de la cheville, en montant en voiture ou en traversant un ruis-

seau ! Ce problème du mollet que se posaient tous ceux qui suivent les femmes, il disparaîtrait de nos mœurs ambulatoires, si le mollet nous était révélé brutalement, prodigué à tous les carrefours. Ici [laj pudeur conspire, avec un doux libertinage, pour le mainiien de la mode actuelle. Bicyclette, ma mie, ne va pas trop loin I Mais, jusque-là, je ne suis pas ton ami aveugle, comme ce sacré Gapelmuche que je vous présente et son acolyte Piédelubin qui ne <;essent de déblatérer contre le progrès.

0 Bouvard 1 0, Pécuchet ! Que vous êtes immortels ! On s'apercevra quelque jour que le livre de Flaubert est tout simplement un pen- <ïant bourgeois de Don Quichotte, En attendant, son insuccès relatif, après le triomphe de tous ses autres ouvrages, indique seulement que le monde est particulièrement composé de Pécuchet et de Bouvard qui n'aiment pas qu'on rie à leurs propres dépens. Egoïstes !

30 UISTOIHUS GAIKS

Donc mon camarade Gapelmuche et son acolyte Piédelubin ont juré de protester, de toutes les façons, contre l'invasion du ciclysme, et contestant ses qualités hygiéniques, celles qui touchent le plus les fervents de la longévité, ils préconisent la marche comme le seul moyen de conserver la vigueur des individus et des races. Ils marchent ! ils marchent ! ils marchent ! Ils marchent méthodiquement, scientifiquement, statistiquement. Ne croyez pas qu'ils regardent la nature en chemin, qu'ils s'attendrissent au cliquetis argentin des fontaines, au murmure des ruisseaux, aux pâleurs divines du ciel d'automne que traverse une poussière d'or, à la mélancolie des floraisons déclinantes agitant les dernières fumées de leurs vivants encensoirs, à la majesté des horizons où courent des che-

vauchées de nuées, au mystère profond des bois qui nous regardent avec des yeux d'ombres, au poème dont ceux qui nous coudoient en route emportent le secret... Oh! tout cela leur est bien égal! Munis, l'un et l'autre; d'un podomètre perfectionné, que, pour plus de sûreté, Gapelmuche a installé dans une poche spéciale adhérente à son caleçon, de façon qu'aucune des intensités du mouvement de ses jambes n'échappe à cet appareil enregistreur, connaissant d'ailleurs la mesure exacte de leurs pas, ce qui les rendrait précieux dans un duel au pistolet, ils supputent chaque soir et inscrivent, sur le livre d'or de leurs faits et gestes, le nombre de kilomètres qu'ils ont parcourus dans la journée; ils arrivent à se persuader qu'ils ont dépassé, en dépense de mouvement, tous les héros de la bicyclette. Une rivalité aimable s'est installée entre eux. Ils jouent au nombre de kilomètres parcourus dans les vingt-quatre heures, comme d'autres aux dominos.

Leur existence n'est pas cependant exactement pareille. Gapelmuche est célibataire, voire un célibataire endurci. Piédelubin, au contraire, est marié, et je vous prie de croire qu'il est cocu,

3i HISTOIRES GAIES

Que voulez-vous que fasse une pauvre femme dont le mari est toute la journée sur les grandes routes? D'ailleurselle est jolie, M"* Piédelubin. Kl brune ni blonde, mais des cheveux châtains traversés par des coulées de cuivre ; ni maigre ni grasse, mais de belles proportions et, comme il convient, bossuée ; ni bonne ni méchante, mais généralement de belle humeur, ce qui achève d'en faire une très agréable maitresse. Et puis, il y a des femmes qui sont méchantes avec leurs maris et bonnes avec leurs amants. Encore un bénéfice du mariage. Cette avenante créature n'avait aucun scrupule à tromper ce pur crétin. Elle le faisait, d'ailleurs, avec toute la discrétion qui caractérise une personne bien élevée, et notamment toutes les fois seulement qu'elle en trouvait l'occasion.

Pendant fort longtemps, non moins absorbé que son acolyte Piédelubin dans ses hygiéniques exercices, Gapelmuche n'avait fait aucune attention à la femme de son ami. Mais un jour qu'il faisait trop mauvais temps pour sortir, machinalement il la remarqua et se dit qu'une bonne journée aux bras de cette péronnelle vaudrait bien quelques kilomètres de plus ajoutés

à son compte de kilomètres. Ça l'amuserait d'autant plus de mystifier en cachette l'homme qui lui disputait le record des courses pédestres à travers la vie. Tout de suite il fit un brin de^cour à la belle M"'' Piédelubin qui y répondit avec]^sa bonne grâce accoutumée. On venait de changer la garnison de la petite ville et elle avait perdu ses habitudes. Uh intérim bourgeois arrivait à point pour^la faire patienter. Tout le temps du dîner qu'on prit en commun, elle causa du pied avec Capeimuche qui était très éloquent en ce langage, confondu seulement parles ignorants avec celui des fleurs. Tout fut convenu, sans mot dire, — car on ne doit pas parler la bouche pleine, — pour le lendemain. Très négligemment, le soir, Capeimuche dit à Piédelubin :

'— J'ai un bout de^lombago et ne quitterai pas la chambre demain.

^Piédelubin fut enchanté. Il allait prendre une avance considérable sur son partenaire. Il se frotta sournoisement les mains, | en répondant d'un air de compassion ;

— Pauvre ami ! ne recommence pas surtout à marcher que ton lombago ne soit complètement guéri.

Pauvre ami! Capelmuche, un pauvre ami!

Imbécile! Dis donc l'ami le plus riche du monde ! Car il n'est trésor au inonde, et fortune, et bien patrimonial que beaux nénés, pétard opulent, chevelure parfumée, caresses honnêtes, tout cela gratuitement, comme lorsque c'est la femme d'un ami qui vous le fournit. Pauvre ami ! Capelmuche ! Fichue bêle ! Mais il passe les plus délicieuses journées du monde dans les draps de son féal compagnon et en la société de son épouse. II biscota, rebiscota, rebibiscota les belles lèvres fleuries de baisers qui se tendaient à sa bouche. Il se sentit tour à tour plein d'ardeurs admirables et de délicieuses défaillances, alternatives exquises où se complaît une tendresse consciente du dernier mot qu'elle aura. Oh ! le beau jeu du temps de la jeunesse.

mais dangereux plus tard! Ah! je le conseille de le plaindre, pure bourrique de Piédelubin !

Quand Piédelubin rentra, après avoir encaissé, au coffre-fort naturel de ses jarrets, quarante et un kilomètres dûment enregistrés sur son podomètre officiel, il s'en fut droit chez Gapelmuche prendre des nouvelles de son lombago et le narguer un peu aussi, par la même occasion. On lui répondit que monsieur venait de se lever, comme c'était la consigne.

— Eh bien ! pauvre ami? (11 y tenait, l'animal!)

Sur un ton de douleur comique, avec un accent légitimement héroïque, Gapelmuche lui répondit :

— Ah ! j'ai bien souffert !

— Bon ! tu n'as pas fait un pas de la journée^ malheureux Gapelmuche ?

— Pas un seul. Ah 1 je dois être bien en retard avec toi, maintenant!

— Voyons ! montre-moi un peu ton podomètre?

Sans hésiter, Gapelmuche fouilla dans ses chausses et lendit l'objet, Piédelubin regarda^ pâlit, et, indigné, s'écria :

— Gapelmuche, lu m'as menti !

L'instrument marquait cent soixante-deux kilomètres.

Voyez-vous ce que c'est que de garder son caleçon, même dans les circonstances les plus solemnelles de la vie !

LE « YESPUCE » 37

Je l'ai rencontré hier, dans une petite rue de Montrouge, cet infortuné docteur des Hf>jdrielles dont je suis seul à connaître, dans ses moindres détails, la lamentable histoire : hâve, la barbe inculte, l'air d'un péteux, si diflérent enfin de ce qu'il fut jadis, que je vous pourrais faire son portrait actuel sans trahir son incognito auprès de ceux qui l'ont autrefois connu. 0 crudelis amor ! Où l'amour nous peut-il conduire ? Car comme tous les martyrs qui ne sont

38 HISTOIRES GAIFS

pas ridicules, l'infortuné docteur des Haudriet- ^ tes est une victime de l'amour. Longtemps la science et la fidélité conjugale l'avaient possédé tout entier. Il était renommé pour un mari modèle et ses beaux travaux sur V odontalgie héréditaire chez les hannetons avaient failli lui ouvrir les portes de l'Académie des Sciences. L'intrigant professeur Chanterot l'avait emporté. C'est peut être ce déboire immérité qui devait pousser des Haudriettes vers sa première et unique faute. Car Madame des Haudriettes qui avait la trentaine à peine, dans ce temps-là, — je voua parle de cinq ans, — et que j'ai revue aussi, est encore une très souhaitable personne dont un homme de goût se peut contenter, au point de se consoler de bien des choses. Le docteur n'eut pas cette sagesse. Use lança dans la galanterie, et y connut la jolie Diane Pétrouminelle, une demi-mondaine à la mode, pas assez pourtant pour qu'un homme de fortune médiocre, comme était notre ami, n'en pût obtenir les faveurs. Encore une cause de haine de ce sacré professeur Chanterot dont Diane n'avait pas voulu parce qu'il portait une perruque. Toujours estil que des Haudriettes, l'austère époux, devint

une façon de godelureau sur le retour, faisant des farces comme un écolier, mentant chez lui à langue que veux-tu, pour avoir des occasions de passer son temps dehors. Il ne semblait pas que sa femme, d'ailleurs, se doutât de rien. Un savant de telle importance pouvait être naturellement absorbé par les commissions, les conférences, les banquets professionnels, les congrès et autres foutaises que les restaurateurs tiennent en grande estime, pour l'argent qu'elles leurs rapportent. Elle faillit cependant sauter en l'air quand, du ton le plus naturel du monde, son mari lui annonça qu'il allait faire un voyage au long cours de plusieurs mois, pour aller porter la bonne parole en Amérique et y étudier de près, de visu, les mœurs des hannetons du Brésil qui diffèrent absolument des nôtres. Certes, une aussi longue séparation lui était cruelle, à lui des Haudriettes, mais l'homme que le mal de la vérité a touché ne s'appartient plus. Un excellent navire dont il connaissait le capitaine, le Vespuce, allait prendre la mer au Havre. Il n'avait juste que le temps de faire ses malles. Madame des Haudriettes lui proposa de l'accompagner jusqu'à la frontière maritime. Mais

le voyageur refusa obstinément de lui imposer cette fatigue. Le bougre avait ses raisons. Avec ostentation, monté en chemin de fer à la gare Saint-Lazare, il était descendu à Pontoise. et de là, le soir même, revenu à Paris où l'attendait, en son coquet appartement, la jolie Diane.- Oh -! toutes ses précautions étaient prises! Il avait remis à son ami Lanlipet, qui réellement s'embarquait sur le Vespiice, une série de lettres à sa femme écrites à l'avance et qu'il devait déposer successivement aux stations indiquées. De plus il avait pourvu ce Lantipet des papiers nécessaires pour qu'il pûi retirer des bureaux les lettres de madame des Haudriettes qu'il attendait en réponse aux siennes. Ainsi, toutes les apparences sauvées^ s'était-il cyniquement installé dans son coupable bonheur. Il ne se montrait pas dans Paris, bien entendu. Mais on faisait de bonnes petites excursions sournoises dans les banlieues peu fréquentées, et c'était le paradis même de l'adultère qui avait accueilli ce transfuge du bonheur conjugal eL des très chères études abandonnées. Car je vous prie de croire que, chez sa bonne amie, il passait son temps à autre

chose qu'à inventer des ozanores pour les insectes, et c'était même sa seule excuse, si vous voulez mon sentiment jusqu'au bout.

Les choses avaient vraiment marché à souhait. Deux mois et demi s'étaient écoulés, en toute sérénité, depuis les adieux déchirants à la gare Saint-Lazare. Noire homme était plus amoureux que jamais. — Oh ! ces tendresses qui fleurent un peu déjà la Saint-Martin, Bien que très aimable encore, la jolie Diane eût trahi, pour un observateur subtil, une légère impatience de voir finir cette longue école buissonnière vers le foyer conjugal qu'il faudrait bien regagner enfin. Quand le docteur parlait de renouveler le stock de lettres confiées à Lanlipet, pour continuer son apparent voyage, elle l'engageait, avec infiniment de tendresse, à être plus raisonnable. Il la remerciait de sa solli-

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citude, mais il n'en était pas moins intérieurement navré. C'était si bon de tutoyer, sans contrainte, les charmes opulents de cette demoiselle sans bégueulerie ! Car elle était charmante et copieuse, cette personne de peu de vertu, mais d'infiniment de derrière, qui s'appelait Diane. Elle avait, par surcroît de cette opulence naturelle des formes, une belle harmonie corporelle de tous les membres qui en faisait un régal, aussi bien pour les gourmets que pour les gourmands, blanche et rose [comme ;un Rubens — non restauré toutefois, — correcte comme une antique statue du modèle des Vénus Victrix. Dieu vous en baille souvent de pareilles, mes camarades, estimables barbons, mes frères, bons petits trousseurs de cottes facilement levées et [enfonceurs de virginités ouvertes 1 Et de beaux yeux franchement fripons, ce qui est la seule manière, une bouche dont lef moindre sourire était un délicieux mensonge ! Vous comprenez maintenant la douleur que devait éprouver notre des Haudriettes de s'arracher à un tel trésor.

C'était deux jours avant le jour fatal qui l'en devait séparer, d'après ea dernière lettre à ma-

LE « VESPUCE » i3

dame des Haudrietles, lettre qui annonçait son retour. Dans la joie des plaisirs présents, il oubliait les angoisses d'un avenir déjà proche. Parbleu ! nos deux gaillards étaient encore au lit, la belle Diane plus belle encore dans ses cheveux dénoués de femme qui a peu dormi. Ils goûtaient cette langueur savoureuse des matinées attardées, suivant une nuit de caresses, et les paresses divines que nous valent les baisers dans les tiédeurs parfumées des rideaux baissés encore et ne tamisant qu'une poussière de jour.

— Encore un baiser, mon amour ?

— Non, mon Glodomir ! Sois sage I Tu veux donc me tuer, gros méchant?

Le gros méchant, de mauvaise humeur, et plutôt pour faire semblant de bouder, prit sur la table de nuit un journal de la veille au soir qu'il s'était bien gardé de lire et y jeta machinalement les yeux. Mais, tout à coup, il sauta dans le lit comme un lapin qui reçoit une charge de plomb, en poussant un : « Ah I mon Dieu 1 » qui fît sauter instinctivement la belle Diane de la même terreur. Très pâle, il lui tendit le journal où elle lut à son tour, aux dernières nouvelles :

c< Un terrible sinistre en mer à ajouter à la légende effroyable des naufrages. Un de nos meilleurs transports, le Vespuce, vient de disparaître dans rOcean, aux environs des îles anglaises qui bordent notre côte, pour en assurer la sécurité, à quelques milles à peine de notre terre française. Ce vaisseau, qui revenait d'Amérique avec une cargaison considérable, a été perdu corps et biens. Aucun passager n'a pu être sauvé... »

— Ah ! mon Dieu ! fit à son tour mademoiselle Pétrouminelle.

Vous croyez peut-être que notre des Haudriettes s'écria : « Pauvre Lantipet I » Pas du tout. Après avoir été un moment atterré par le coup de massue, il prit gaiement la chose.

— Ma chérie, fit-il gracieusement à la jolie Diane, me voilà dispensé de rentrer chez moi et nous allons pouvoir continuer à vivre ensemble comme de vrais tourtereaux.

Mais la jolie demi-mondaine ne l'entendait pas ainsi. Dans deux jours, elle attendait un fort joli garçon en train d'achever son sei*vice militaire, tout à fait cossu, et à qui elle avait annoncé déjà le retour de sa liberté. Avec une

indépendance de cœur qui ne surprendra que les jobards de profession, elle flanqua mon des Haudrieltes à la porte après lui avoir raflé ses derniers sous.

Et la situation de celui-ci devint terrible. Impossible de rentrer chez lui. La nouvelle du naufrage du Vespuce avait soulevé un émoi tout naturel. On n'avait retrouvé qu'un cadavre sur un récif, celui du malheureux Lantipet, très défiguré et, de plus, pourvu des papiers du docteur que celui-ci lui avait confiés pour sa mission postale. Plus de doute possible. On ramena ces • restes anonymes, à force d'être méconnaissables, à Paris. Madame des Haudriettes pleura, comme il convenait, sur le cercueil qui les enfermait. Des Haudriettes fut solennellement enterré au cimetière Montparnasse, et ce jaloux de professeur Chanterot ne perdit pas cette

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occasion de lui dire un las de choses désagréables sur sa tombe. Il le traita de rêveur et d'esprit plein de billevesées, en une oraison funèbre d'une cynique ironie. Et puis, ouf ! tous les savants invités à ce régal littéraire se dispersèrent dans les cafés et y dirent du mal du défunt, en buvant le lent poison des apéritifs.

Deux mois après, madame des Haudriettes prenait un amant!

Et, depuis ce temps, notre des Haudriettes, lui-même, erre comme une ombre, seul, misérable, entre les deux bonheurs de sa femme et de sa maîtresse. Tout ça pour le naufrage du Vespuce qui a voulu usurper une fois encore la gloire des Christophe Colomb ! Pauvre de» Haudriettes ! Mais aussi, pauvre Lantipet I

Temps d'automne, temps de souvenirs! Malaisément, dans le mélancolique décor des arbres nus ou n'ayant plus que des lambeaux d'or pâle à leurs branches, au bord des eaux qui roulent des feuilles mortes moutonnantes à la moindre ride comme de fauves toisons, sous la chanson moqueuse du vent qui siffle aux splendeurs défuntes, dans cette tristesse des déclins qui semble descendre jusque dans nos amours, évoqueraiton quelque espérance. En vain la beauté triomphante de quelque amoureuse rêvée promène-

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t'elle, sous vos yeux, le spectre délicieux de caresses el de baisers inconnus. Gomment dire à une femme qu'on l'aime quand on n'a plus de roses à lui offrir? Voilà où est vraiment la grande détresse d'automne, de l'automne de la vie plus encore que de l'automne de l'année? Voilà pourquoi cette tristesse infinie des choses vous étreint jusqu'au cœur.

Plus clairement les cloches tintent dans l'air chargé de floraisons et de feuillages, sous le ciel plus bas, dans l'air plus vif, et répandent, avec le vol triangulaire des oiseaux voyageurs, je ne sais quoi de mystérieux dans les campagnes dominicales. Et plus loin, plus loin, moi qui me souviens, j'entends d'ici celles de Moscou, sonnant les grandes funérailles, innombrables sous les dômes d'or du Kremlin, et faisant vibrer jusqu'aux icônes des cathédrales dans leur cadre de pierreries. C'est l'âme religieuse du peuple russe qui chante ou se lamente dans le bruit éperdu des cloches. Le métal pur qui fait l'esprit des races nouvelles s'y reconnaît. Elles tintent clair et jettent parfois des envolées de clairon. Elles se chevauchent musicalement comme des cavaliers d'Ukraine. Le bourdonnement dou-

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loureux qu'elles exhalent est, aujourd'hui, moaté jusque dans ma mémoire.

Temps d'automne ! Temps d'amours désespérées et d'évocations lointaines! Temps de souvenirs I

La cloche dont je vous veux conter l'histoire sonnait tout simplement le dhier.

Elle était pendue au sommet d'une tourelle vaguement en ruines, demeurée au flanc d'une maison de campagne, parfaitement bourgeoise d'ailleurs, où ja passais mes vacances d'écolier, il y a quelques années déjà, et sise non loin des rives de la Seine, entre Ris-Orangis et Evry. Une promenade sur la ligne qui aboutit à Montargis m'a permis, il y a quelques jours, de constater qu'elle s'était considérablement embellie, depuis le temps où elle appartenait à moE

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cousin Lepommier qui avait ajouté à son nom,] pour l'ennoblir : des Hespérides. La tourelle, enl particulier, a disparu. Ce doit être un grand ennui pour les corneilles qui y tenaient leurs assises hivernales, quand les villégiatures étaient finies. Celte tourelle avait une façon de meurtrière au-dessus de laquelle justement se balançait la cloche dont la corde retombait, tout le long des pierres, en serpentant dans l'alourdis*! sèment des lierres. La meurtrière, assez large, presque une croisée, donnait elle-même inté- i rieurement sur une pièce servant de débarras, i meublée d'un véritable bric-à-brac dans lequel figurait, comme par hasard, un lit complet, et à laquelle on arrivait par un escalier en limaçon. C'était une partie très isolée de la maison, mais I plus fréquentée cependant qu'on ne l'imaginait, comme vous le verrez tout à l'heure. Ah! le joli nid, de vous à moi, pour des amours mystérieu-*j ses! Les grands tilleuls du quinconce voisin! venaient effleurer celte aérienne masure, odorante et pleine de chansons d'oiseaux. On s'y sentait plus près du ciel qu'en aucune autre parlie de la demeure, et l'enchantement devait être complet des nuits pleines d'étoiles, dans ce

rustique observatoire, derrière ce rempart de frondaisons- parasites , où le vol velouté des phalènes faisait, de temps en temps, passer un froufrou.

Cet avis dont je suis trop tard, d'autres l'eurent avant moi. Mais que je vous dise d'abord la manie de mon cousin Lepommier, laquelle donnait â la cloche une importance démesurée et en faisait l'arbitre du temps, le chronomètre de tout le pays. Cet excellent homme, d'ailleurs, qui avait été un officier modèle, mais infiniment moins génial que Bonaparte, avait la furie de l'exactitude. Toute sa vie, dans ses moindres détails,, était réglée sur sa montre. Une demiminute de retard, en quoi que ce soit, le metlait dans d'épouvantables colères. Toute la maison en était prévenue et ma cousine elle-même, une fantaisiste pourtant, s'était soumise à cette loi imbécile avec une docilité dont je ne vous tairai pas un instant de plus le secret.

Rien n'est plus commode que le ridicule de l'époux pour la femme qui le trompe.

Gomment les amants sont-ils surpris? Neu fois sur dix, parce que le mari fait quelque chose qu'ils n'avaient pas prévu Mais, dans la vie de

mon cousin Lepommier, tout était prévu. Je savais que la trompette du jugement dernier elle-i même ne l'eût pas empoché de se promener surla grande route bordant la maison , quelque temps qu'il fît, sa montre à la main, une heure juste durant, avant que la cloche du dîner son-i nât. Voilà une heure entière pendant laquelle ma vertueuse cousine était parfaitement sûre de n'être pas inquiétée. Et j'ai su depuis, quand beaucoup de choses que je ne connaissais pas encore me furent révélées, qu'elle en usait co>-| pieusement.

Cette fois-là, j'en fis la première expérience, et ma robe d'innocence en fut légèrement éclaboussée.

Donc, malgré la défense expresse qui m'en était faite, — à moins quece ne fût à cause de cette

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•défense même, — j'étais monté, ce jour-là, dans la tourelle, à la fin d'une après-midi chaude d'été qai mettait, dans l'air, des poussières d'or déjà rosées par le soleil couchant. Les grands tilleuls tout en fleur, et dont la frondaison opaque se veinait, aux cimes, de violet tendre, embaumaient le réduit où je m'étais réfugié pour quelque mystérieux besoin de rêverie. Je traduisais Virgile, en ce temps-là, et j'avais l'âme pleine des oaristis où les bergers se contaientleurs tendresses. Je me souviens vaguement que j'étais même un peu amoureux de ma cousine, qui était grande, |très brune, de type latin, type auquel je suis resté, à travers les temps, obstinément fidèle, si bien que toute femme qui le porte en elle m'impose un émoi dont je ne suis plus maître. Niez donc, après cela, les fatalités de la race et de l'amour ! Nous demeurons, à travers les temps, les esclaves d'un idéal plastique dont nos pères ont subi la domination. Pour moi, cet idéal revivait, comme un signe auguste, dans ma cousine. Eh bien! une jalousie légitime allait torturer ma première tendresse, et j'allais apprendre, du premier coup, quelle souffrance est au fond [de la plus sublime joie permise à l'humanité.

Il pouvait être cinq heures et demie '— et l'on ne dînait qu'à six heures trente-cinq — quand un brurt bien inattendu troubla ma solitude où se mêlait l'image de ma cousine avec celle d'Amaryllis. On montait le petitescalieren limaçon. J'allais être découvert et puni. Je me blottis derrière un lutrin de'bois vermoulu qui avait été relégué dans un petit capharnaûm provenant d'une chapelle jadis attenante à la maison et que mon cousin Lepommier, bon voltairien devant 1 Eternel, avait fait consciencieusement démolir, aussitôt la propriété achetée. Sur un tas de bouquins crasseux, Je m'assis derrière l'aigle et le bœuf, grossièrement sculptés en plein chêne, qui servaient jadis à soutenir les saints évangiles. Une odeur d'encens fade montait encore de ce détritus dévot.

Je n'en pouvais croire mes yeux , mais ma cousine entra la première, ravissante dans son déshabillé estival, sa belle chevelure brune s'envolutant de boucles inégales sur son front, très souriante et le sein délicieusement palpitant sous de transparentes mousselines, par la hâte de l'ascension. Mais elle n'était pas seule. Der-j rière elle, le capitaine Cornesac, de la garnison

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de Melun, arrivé la veille pour passer une semaine à la maison, entrait avec un petit air triomphant qui me donna envie de lui sauter à la figure. Ah! le déplaisant militaire ! Et c'était pour quelque animal comme celui-là,

Nunc insanus amor, duri te Martis in armits...

que l'ingrate Lycoris avait fui le doux Gallua, si tendrement consolé par Virgile! Ma fureur ne fut pas calmée par l'attitude respective des deux nouveaux venus. Ils s'embrassaient avec des frénésies inconvenantes, en se poussant mutuellement jusqu'au lit, et longtemps avant que la scolaslique contemporaine en eût fait la découverte, ils m'y donnèrent gratuitement une leçon de choses qui acheva de m'émouvoir déplorablement. Le capitaine me parut un excellent professeur et ma cousine, une élève pleine de docilité, ce qui est la condition de toute bonne pédagogie. Gomment perdis -je l'équilibra sur mon fauteuil de bouquins pendant ces belles expériences?... Je n'en'sais rien; mais je roulai à terre en entraînant le lutrin, et ce fut un grand vacarme, suivi d'un nuage de poussière dansani

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dans le soleil. Ma cousine éperdue, et se croyant^ sans doute découverte par son mari, disparut par le petit escalier. Le capitaine, apercevant, devant la meurtrière, la corde de la cloche pendue au-dessus, et croyant sans doute que c'était un miraculeux moyen de salut que lui envoyait la Providence, empoigna ladite corde et par la petite croisée, svelte qu'il était, se lança dans l'espace. Dir lin ding ding ! Dir lin ding ding! Dir lin ding ding ! La cloche secouée se mit à osciller furieusement jusqu'à ce qu'il fût à terre. Moi, par la porte, blanc de poudre comme un farinier, je me sauvai à mon tour.

Un instant après, apoplectique de fureur, mon cousin Lepommier rentrait, son chronomètre à la main. Ma cousine et le capitaine étaient stupides de terreur. Quel était le misérable qui avait sonné le dîner vingt minutes trop tôi? Telle fut la seule question que leur posa le justicier. Alors ils se rassurèrent et affirmèrent avoir vu un chat qui jouait, en bas, avec le bout de la corde et avait, sans doute, causé le malheur. Mon cousin jura d'exterminer tous les chats du pays. Mais le pis est que tout le village voisin, ayant l'habitude de régler ses montres

sur la sonnerie du dîner de mon cousin, la notion de l'heure fut perturbée, dans celte région, pendant plus d'un mois où personne ne fil plus rien en temps opportun.

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