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LE CONTE DE L'ARCHE

C'est la dernière rose, en mon jardin d'automne, Qu'elle avait mise à son corsage, et puis, après, . Qu'elle laissa glisser entre ses doigts distraits Jusqu'à ma main tendue à peine et qui s'étonne.

C'est le dernier amour que, dans mon cœur pareil A mon jardin d'automne aux roses trépassées, " A fleuri, parmi l'or des ronces enlacées, La pitié de ses yeux ou celle du soleil 1

Et je me morfondais en mélancolie, non pas véhémente^ mais' très douce et comme baignée de la lumière des déclins ; déclin de l'an qui sème au vent les derniers pétales de ses roses

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tremblantes et découronnées ; déclin du jour qui, lui aussi, semblait effeuiller des fleurs dans le ciel avec les petites nuées de carmin qui couraient à l'occident; déclin des amours qui ne sont faites que pour le midi de la vie et qui, comme les vignes, saignent, au temps des vendanges, le meilleur de leur sang. Nous en sommes, mes compères d'un demi-siêcle, à la cuvée des souvenirs, et force nous est de nous en contenter plutôt que de promener encore la serpe inutile parmi nos ceps dévastés. Et cependant, ce serait bon d'aimer encore, de retrouver un Coin de jeunesse, au profond de son âme, "pour quelque tendresse nouvelle dont les baisers se confondraient, dans le bonjour et dans l'adieu rapide, comme la douceur d'un rêve. La beauté des femmes nous fait mal, en cette saison morose où tout est' ironie, jusqu'à la tiédeur menteuse du soleil. 11 nous monte au cœur une blessure de tout ce qui nous fut le charme suprême de la vie et ne nous est plus qu'un regret. Que pourrions-nous attendre de ces belles qui passent? Un peu de pitié! Qu'est cela pour qui a connu l'amour? L'aumône est d'autant plus rude que le pauvre a été plus riche autre-

fois. Il se faut résigner à celte misère et y porter du moins la fierté de ne pas mendier.

Oui, pour ceux qui ne se veulent plus permettre d'aimer et d'espérer, la beauté de la femme est pleine de supplices, dans ce décor d'automne où passent encore quelques parfums de printemps, où quelques arbres, renaissants dans leur frondaison fragile, donnent, à qui ne les regarde pas bien, l'illusion de l'espérance. El ces fleurs qui ne sont plus celles de l'été, sont tristes comme le chrysanthème ou menteuses comme les lilas blancs qui frappent aux vitres des serres, comme de pauvres petits morts las d'être ensevelis ! Il nous en faut contenter cependant pour les dernières offrandes à celles dont le sourire nous met, sous la mamelle, comme une pointe d'épée.

Fleurs sans parfums, fleurs d'hiver, tristes fleurs'. Fleurs sans rosée et dans la serre écloses, Lilas menteurs et mensongères roses.

Vous n'avez pas ses divines pâleurs!

Lilas sans sève et roses sans couleurs, De sa beauté vivante fleurs indignes, A ses pieds blancs, comme le vol des cygnes. Allez pourtant, fleurs d'hiver, tristes fleurs !

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Beaux encensoirs, mais videsde cinname, Corps sans esprit, fleurs d'hiver, tristes fleurt^. Fleurs sans parluUis, apportez-lui mon âme, Fleurs sans rosée^, apportez-lui mes pleurs!...

— Té ! me dit, en entrant dans ma chambre^ comme une bombe, mais une bombe innocente, mon ami Capelmuche, on n'a pas l'air de rigoler ici!

Et un gros rire lui pétait aux joues, un rire sans raison, bon enfant, absurde, irritant, mais d'une irrésistible sympathie, si bien, qu'après avoir eu, un instant, l'idée de le jeter par la fenêtre, j'eus presque envie de l'embrasser pour le remercier d'être si heureux.

— Pour te mettre en belle humeur, continuat-il, je te vais bailler le conte de l'arche que je viens de trouver dans un vieux grimoire. Mai» tu vas commencer par rentrer tes fleurs dans leur reliquaire et t'en venir m'écouler à la croisée. Car il effaroucherait tes souvenirs et ferait se sauver de leurs cadres, les images aux yeux de pastels si doux de tes bien -aimées. Il est b...igrement gaulois, le conte de l'arche; je le devrais peut-être mettre en vieux français, pour ce qu'il ressemble beaucoup aux quelques.

admirables fables en prose de notre seigneur Rabelais et que l'invention n'en serait pas indigne de celui qui les écrivit.

Il est donc entendu que le vent emporte, avec la fumée de nos cigarettes, le récit un peu futile, en effet, de mon ami Gapelmuche, et pas du tout écrit pour les pucelles qu'on laisse entrer à Orléans. Car vous savez que les fausses sont retenues aux Aubrays et dirigées vers quelque autre point de notre gracieux territoire.

C'est Capelmuche qui parle, croyez-le bien. Aussi bien, il a beaucoup plus d'accent que moi. Vous ne sauriez vous y tromper un seul instant.

— Rappelle- toi d'abord qu'en l'admirable apologie du baudet et du roussin, au deuxième livre de Pantagruel, notre commun maître Alcofribas félicite l'âne de ses belles "proportions

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génésiques dont il tire d'ailleurs le meilleur parti pour les bourriques de bonne volonté, •quand toutefois l'homme ne l'a pas méchamment et envieusement privé de ce glorieux avantage. Mais au temps de mon conte, c'est-à-dire huit jours avant le déluge, l'homme n'en était pas arrivé à ce degré de barbare et égoïste civilisation, et ne se fût pas permis d'empêcher préventivement les bêtes de s'aimer, comme c'est pour elles, ainsi que pour nous, la divine loi de nature. D'autant que Dieu s'était complu, en son éternelle sagesse, à mettre cette partie de leurs avantages en belle harmonie et en mesure congrue avec le reste de leurs personnes, si bien que c'était toujours un ornement approprié, par la logique des dimensions, à celui qui le portait, ce qui a bien changé ; car, pour peu que lu aies contemplé l'éléphant au Jardin des Plantes ou à celui d'Acclimatation, non, il n'est pas convenablement pourvu, à ce point de vue, étant donné le volume considérable de sa personne, si bien que les ignorants chercheraient sa trompe ailleurs qu'où l'habitude, peut-être autant que la nature, l'a placée. En vérité, ce petit chapitre de physiologie animale est le plus

malaisé du monde à écrire. Mais il n'en est pas moins certain que si l'éléphant est de nature volontiers rêveuse et mélancolique, c'est que, comme conservateur de son espèce et dépositaire du secret de sa race, il a été matérielle- Vient moins bien traité que la plupart des autres animaux. Aussi laisse-t-il flotter sa peau à ses jambes, en façon de culotte, de manière à faire croire qu'il y a quelque chose de plus là-dessous. Ce sont menues remarques qu'ont faitea tous les gens — et j'en suis — qui, par dégoût de l'humanité, fréquentent les ménageries.

Or, c'est la cause longtemps inconnue de cette inégalité entre les conditions aphrodisiaques des bêtes que j'ai justement trouvé© dans le grimoire que je rends absolument responsable de l'inconvenance de ce récit, inconvenance qui me rend moi-môme rouge comme une pivoine, ce qui te donne du moins une illu-^ sion du printemps.

Donc Dieu venait de révéler à l'excellent Noé^ sur qui des fils irrespectueux avaient fait d'ailleurs des observations du même goût que celleci, son intention de noyer l'insupportable majorité qui encombrait déjà les Chambres de ce=

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temps, et tout de suite Noé, qui n'avait pas envie que ses petits-enfants fussent privés de charcuterie et de gibier dans la suite des siècles, voire des puces qui tiennent les amoureuses éveillées la nuit pour les délices des amoureux, avait fait annoncer par le tambour de Ghanaan, un grognard dont la barbe blanche pendait jusqu'aux genoux, qu'il allait ouvrir une table d'hôle, dans un bachot gigantesque, pour toutes les bêtes qui voudraient échapper au fléau. Seuls les poissons ne se rendirent pas à cet appel et témoignèrent même une joie indécente, devant la douleur publique, de voir s'agrandir leur domaine naturel. Pour les en punir, Noé inventa lui-même, et ce jour même, la ligne montée sur racine et le scion à moulinet, qui amènent les plus rouspétants au sein des fritures.

Tous les quadrupèdes donc, bipèdes et mammifères, répondirent à la convocation du patriarche et s'allongèrent, en formidable théorie, au seuil du tourniquet qui donnait accès dans l'arche et où chaque animal devait présenter "son ticket. Dans celte cohue, comme toujours aux queues des théâtres, il y eut des bêtes ma-

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lapprises qui se conduisirent indécemment et * voulurent prendre des privautés sur leurs voisines, — tels les goujats qui pincent les mollets des dames en faisant semblant de ramasser leur correspondance dans les omnibus, Noé fui averti par les serre-fîle qu'il avait soigneusement espacés le long du cortège, et décida qu'à son entrée dans l'arche chaque bêle déposerait au vestiaire son... comment dire? enfin la source naturelle de toutes les mauvaises plaisanteries... mettons sa bonbonnière a enfants, pour qu'aucun doute douloureux ne reste dans l'esprit du chaste lecteur. Ce fut d'abord une clameur épouvantable de gens qui aimaient mieux s'en aller. Mais Noé qui était décidément, ce jour-là, en veine de grandes découvertes, inventa immédiatement les numéros qu'on remet encore aujourd'hui aux personnes qui déposent, qui son parapluie, qui son chapeau, et qui permettent de recouvrer sûrement son bien à la sortie. Et ce service fut fait avec un ordre admirable et cette sage mesure fît, pouT tous les déposants, de ce séjour dans l'arche, une façon de carême amoureux très profitable à leur santé. Car vous savez que rien

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n'est pernicieux, ni agréable, comme l'abus des plaisirs sexuels. Ce fut donc un grand temps d'innocence que celui-là. Noé avait donné luimême l'exemple et reçu, pour son compte, le numéro cent, ce qui inspira aux singes, toujours malotrus, un tas de plaisanteries du plus mauvais goût.

Enfin la colombe s'en vint voleter autour du ponton sauveur, une petite branche au bec, ce qui voulait dire clairement que Dieu n'était plus en colère. Par le tambour de Chanaan dont la barbe avait encore grandi, si bien qu'il l'avait dû tresser autour de ses jambes, en caleçon, il fit proclamer à ses pensionnaires qu'ils pouvaient reprendre, au vestiaire, leurs dépôts et leurs occupations dans la nature ambiante et déjà séchée. L'âne qui, très malin, avait trouvé moyen de gagner, comme pour rire, au bésigue chinois, son numéro à l'éléphant, se hâta démesurément à la sortie et chipa à celui-ci son... pardessus, lui laissant le sien à la place. Toujours solennel et un peu prétentieux, l'éléphant se présenta le dernier, de son lourd pas mesuré. Il eut beau se mettre dans une colère de pachyderme, comme on allait fermer les bureaux, il

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lui fallut bien se contenter du peu qui restait. Il se plaignit à Dieu qui, pour se fiche de lui, augmenta la longueur de sa trompe.

Et, depuis le temps, les choses sont ainsi, au grand agrément de notre seigneur le baudetjet au grand dommage de son ancien partenaire, La morale de ce conte est d'ailleurs qu'il faut toujours se hâter de réclamer ce qui vous est dû.

— JPrends donc cela ! m'écriai-je en me levant et en envoyant à mon amiCapelmuche un grand coup de pied au derrière.

Car il n'est pas vraiment permis d'interrompre la rêverie amoureuse d'un honnête homme pour le troubler par de pareilles billevesées. Chameau, va !

Je vous demande pardon pour mon ami Gapelmuche, n'est-ce pas ?

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