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On entend tellement parler anglais, à Paris, dans cette saison, que j'en éprouve comme une contagion de vocables qui traversent la Manche pour se poser sur ma langue. Ont-ils un sens ou non? Je n'en sais rien absolument. Shakespeare ressuscité y trouverait-il son compte? J'en doute. Les gens qui, comme moi, ne possèdent qu'une langue, éprouvent un besoin de sacrifier toutefois au cosmopolitisme contemporain. D'une façon générale, ils parlent étranger. Le sabir n'a pas d'autre origine. Mon titre prépare-t-il donc au conte que je vais vous narrer ? Je n'en répondrais pas. Vous en jugerez après l'avoir lu.
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Donc j'étais parti pour Toulouse... Pourquoi pour Toulouse ? Parce que si, les yeux bandés, je m'asseyais au hasard dans un train, c'est certainement à Toulouse qu'il me conduirait. Toutes les déclivités de ma vie ont suivi, comme mon sang, les Jsaltements de mon cœur, parce que j'ai toujours adoré cette ville catholiquemenl païenne et gauloisement romaine, avec ses maisons de briques^déchiquelant le ciel bleu et sa Garonne qui roule des mensonges parmi ses cailloux ; avec ses pêches dont la peau a le duvet ambré de celle des jeunes filles, et ses jeunes filles dont la bouche a la saveur sauvage de ses pêches. J'avais pris l'express, dis-je, et j'y avais pour unique voisin de compartiment un Anglais etsa milady d'épouse, plus un de ces petits chiens que les dames d'Albion portent constamment dans leurs jupeset que j'appelle des piss-pockets, toujours pour continuer à être londonien.
J'avoue, à ma honte, que je n'ai jamais goûté démesurément la beauté des Anglaises. Leur fraîcheur incontestable est faite de jus de bifteks et non de sucre de fleurs. L'or de leurs cheveux est gâté par des alliages, et leurs yeux sont peints du même bleu que ceux des poupées. Re-
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rement d'ailleurs elles ont le corsage confortablement meublé et, le plus souvent, s'asseyentelles sur quelque chose d'idéal ^^dont la Vénus callipyge eût souri. Mais je .fais là le procès général du type, de l'espèce, du genre tout entier. L'échantillon que j'avais| sous les yeux'^ était absolument charmant. Un fleuve de lait sous un brouillard de gaze pouvai iseul donner l'idée de l'éclat de son teinl, fait de^'scintillements discrets comme [ceux de |la neige au soleil. Ses dents avaient, entre ses lèvres roses, des miroitements de nacre. Ses mains étaient un peu longues, mais d'un dessin très pur et d'une chair transparente délicieusement veinée d'azur. Son mylord d'époux avait l'air qu'ont tous les hommes dont on trouve la femme jolie : l'air d un butor. Son complet moucheté de mille nuances était d'un ton exécrable et d'un goût odieux ; il portait des favoris jaunes si abondants qu'on eût pu en habiller Sganarelle et sa mâchoire eût fait peur à un requin. Ces gens s'exprimaient en un anglais* vraisemblablement plus pur que le mien. Car je ne comprenais pas un mot à leur conversation. Il me sembla cependant qu'il élait encore plus inintelligible
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qu'elle. Dans tout ce qui passe sur les lèvres d'une jolie femme, il y a toujours un peu de cet idiome universel qui est le baiser. On en écoute la musique, si on n'en approfondit pas le sens. Le timbre y sonne encore la mélancolie charmante des paradis perdus dont tousnous sommes les exilés. Je remarquai seulement que le mot dUssat revenait souvent dans leur entretien. Le lieu de leur destination, sans doute. Car Ussat est une station balnéaire fort inconnue des Parisiens, cachée au fond de l'Ariège, pas très loin de Toulouse, par conséquent, mais au delà. Pour la première fois, je conçus l'idée de ne pas m'arrêler à Toulouse. Pour la première fois, je détournai mes yeux de la belle tour polyédrique de Saint-Sernin, d'où descendait cependant une jolie symphonie de cloches ressemblant à un affectueux bonjour. Il me sembla que la colonne me faisait la moue. Mais je n'étais plus mon propre guide. Je suivais, quoi ? Un rêve ? Moins encore. Vraisemblablement une chimère. Car rien au monde n'autorisait la poursuite dont cette jolie Anglaise allait être, de ma Spart, l'objet. Ce n'est pas que je n'eusse essayé souvent de me rapprocher d'elle. Mais
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chaque fois elle avait reculé, non pas avec un grand air de pudeur blessée, ce qui est encore un peu flatteur, mais avec l'indifférence égoïste d'une personne qui aime, avant tout, ses aises et la liberté de ses mouvements. Après avoir beaucoup bavardé, son mari avait consciencieusement ronflé pendant ce petit manège, et c'est un accompagnement fâcheux à des projets d'amour que cette musique nasale. Le nez est Torgue du pauvre. Le malheur est que Saint-Saëns et Fauré refusent absolument déjouer dessus, et qu'il n'est jamais travaillé que par des mazettes.
Nous étions donc arrivés à destination, puisque j'allais à Ussat aussi, sans que nos besoins de sympathie eussent trouvé à s'accrocher. Je n'en étais devenu que plus amoureux fou. Ma future maîtresse (au moins était-ce bien mon intention) avait beaucoup bu et beaucoup mangé à chaque buffet. Or, c'est un charmant spectacle que l'appétit d'une belle personne et mes yeux avaient pris, eux-mêmes, à chacun des plats qu'elle avait dégustés, un aliment nouveau à la flamme qui descendait jusqu'à mon cœur. Telle la rouge clarté d'un incendie est refoulée par le
vent jusqu'aux fondations mêmes d'un édifice. Ouf!
Un petit coin de France très particulier que cet Ussat, voisin d'Ornolach où je vous ai conduits quelquefois, perdu dans les montagnes qui descendent de Tarascon pour remonter jusqu'à Ax , prodigieusement agreste et pouvant revendre des crétins et des goitreux au Valais lui même. L'Ariège roule, au travers, ses eaux claires etprofondesoù l'œil exercé des pêcheurs, plus souvent armés de fusils que de lignes, aperçoit, sur les pierres du fond, les truites endormies. Peu de verdure, mais des gouffres béants deci, delà, ouvrant dans le roc de larges déchirures ; un coin de nature inculte sous un ciel d'un bleu sombre et profond. Les ronces y poussent à souhait, mais les casinos y meurent à merveille. C'est une staticn de baigneurs se-
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rieux et mélancoliques où les petites auberges, plus hantées que l'immense hôtel des Bains, ont quelque chose de patriarcal. Mes nouveaux amis, qui continuaient a ne se pas plus occuper de moi que d'un fétu, en choisirent une où je les suivis, sans que leur froideur évidente me troublât. Maison rustique, mais où la servante était, ma foi, magnifique, un brin de fille qui eût été certainement Vénus si elle n'eût été maritorne, jnais à qui d'ailleurs les dieux n'avaient pas donné le choix. Je vis qu'elle fît sur l'Anglais une impression considérable et de bon augure pour mes desseins. Il lui demanda son nom et commença de l'appeler, « Mi'ss Pauline » avec un accent amorti et presque séduisant où respirait la tendresse. Moi je n'avais d'yeux que pour Milady et je me fichais de celte admirable créature de paysanne, en quoi j'avais tort : car il se faut toujours garder un merle pour la fuite des grives.
J'avais pris la chambre voisine de celle du couple anglais. Ce voisinage m'était à la fois doux et redoutable. Mais je dois dire que la première nuit ne justifia pas mes terreurs. Monsieur reprit le ronflement rythmique inauguré en chemin de
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fer et moi je me remis à penser à madame el, cela ne suffisant bientôt plus à mes besoins expansifs, je rédigeai un placet amoureux dont Lucrèce elle-même eût été troublée. Puis je me jetai sur mon lit, et j'attendis impatiemment l'aube, en me demandant comment je ferais parvenir la lettre à son adresse. Il faisait jour depuis deux heures, quand j'entendis l'Anglais sortir, et je jugeai que le moment était peut-être opportun pour glisser mon placet sous la fente de la porte. Mais quelle imprudence! Il fallait trouver mieux et je crus avoir trouvé. Les deux bottines de madame étaient là, devant Ihuis, deux bottines fines, un peu longues, comme toutes celles des Anglaises, mais souples et luisantes, coquettement dressées sur des talons pointus et que j'aurais voulu couvrir de baisers si je n'eusse craint d'être surpris dans cette ridicule extase. J'ai dit que j'avais mon idée. Je glissai dans la bottine droite de la belle inconnue, bien au fond, mais à plat pour qu'elle fût forcé de la voir en voulant se chausser, ma déclaration rédigée en anglais de ma composition, qui devait d'autant mieux être comprise d'elle qu'un simple chiffre indiquant l'heure et le nom du
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• lieu du rendez-vous, soit un nom propre, y jouaient le plus grand rôle. Puis, en sautant rapidement dans ma chambre, je m'aperçus que j'avais oublié, moi-même, de mettre mes souliers derrière la porte, omission que je réparai instantanément. Après quoi, je me recouchai et j'attendis les événements, soit l'heure du déjeuner qui me semblait devoir en être le signal.
« Puissances de la terre! J'avais donc une âme pour la douleur ! J'en ai donc une aussi pour la joie! » Cette citation est de Jean-Jacques. Mais je l'adopte pour exprimer ma surprise et mon bonheur. La cloche venait de retentir. Je m'étais précipité sur mes chaussures et un petit papier en était tombé. Il répétait, avec une écriture nouvelle, les mots mêmes du mien. C'était l'assentiment formel au rendez-vous et sa confirmation. C'était mieux que cela. C'était notre correspondance assurée, dans l'avenir, par le plus ingénieux moyen! Je me chaussai à la hâte. Le bonheur me rendait si léger qu'il me semblait que mes chaussures ne me tinssent pas aux pieds. A table, je fus d'une réserve et d'une discrétion admirables. Il ne faut pas afficher ses bonnes fortunes. Elle me saurait gré de mon air peu
triomphant. Ah! que cette journée me fut longue! Car c'est au soir que, d'un accord niystérieux et commun, nous avions remis noire bonheur. Dix heures! Heure du berger, que tu fus donc lente à venir!
Enfin, j'étais sur la place, en sentinelle Une ombre se dessina à quelques pas de moi dans l'obscurité d'une nuit étoilée, obscurité épaissie par les feuillages. Mon cœur battait furieusement. Il me semblait que l'émotion dût grossir, dans mon oreille, ce bruit de pas que j'aurais prévu plus léger. Bon ! le mari au lieu de la femme) Ce qu'il y a de pis eu monde pour un homme de bonnes moeurs. Elle m'avait trahi ! Il avait eiitre ses mains ma lettre. Il venait me flanquer une tripotée. Mais nous verrions bien. Je me refusais à être battu puisqu'il ne voulait être ni cocu ni content. Ah! mais, je suis susceptible, à mes heures !
Contre mon attente, quand il m'eut reconnu, il se contenta de hausser les épaules et de me tourner le dos. J'ai dit déjà combien j'étais, par ma bonne éducation, indifïérent à ce genre de provocation. Décidé à ne pas lui céder le terrain et à ne pas déserter le champ de bataille, je me
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mis à me promener, à son instar, de long en large sous les platanes aux revers argentés, de façon à le croiser impertinemment à chaque tour, et la lune qui p2rça subitement le dôme des frondaisons put voir les deux sentinelles étranges montant une garde mystérieuse dont aucun a qui vive! » ne troublait la silencieuse solennité.
Tout à coup mon homme perdit patience et m'abordant brusquement :
— Savez-vô, me dit-il, que vô embêtez raoâ. Et comme je cherchais des mots pour jui répondre sur le même ton :
— C'est moâ, continua-t-il, qui avoir, le premier, donné rendez-vous à miss Paôline.
Je ne comprenais plus. Mais lui, me toisant des pieds à la tête :
— Misérable coquine, fit-il, pick-pockett, filaou, cambrioleur, c'est vô qui avez volé les saiôliers de moâ.
Un trait de lumière traversa mon esprit. Je baissai les yeux et regardai. J'avais bien, sur moi, les boîtes à violon de ce bélître et lui était à la torture dans mes escarpins. Le billet que j'avais trouvé n'était pas une réponse au mien : une erreur de classement dans les souliers, aux
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portes, l'empressement fiévreux avec lequel je m'étais chaussé sans y prendre garde, avaient produit ce colossal quiproquo. J'avais lu un billet de M"e Pauline.
— Gredin ! m'écriai-je à mon tour, c'est vous qui m'avez volé ma chaussure 1
Et noius commençâmes de boxer. C'est-à-dire qu'il m'adressa une quinzainede coups de poing formidables avant que j'eusse le temps de dire ouf!
Ah! le lendemain matin, comme je refilai sur Toulouse où la tour polyédrique et sans rancune de Saint-Sernin accueillit l'enfant prodigue avec une joyeuse volée, cependant que la colonne avait l'air de dodeliner débonnairement de la tête, dans la brume légère et dorée qui montait du canal au soleil couchant.