‹ Histoires gaiesChapitre 7 sur 8 · L'ÉCHO DU BONHEUR · texte numérisé non relu

L'ÉCHO DU BONHEUR

Et, comme il me regardait d'un air fort satisfait de soi-même, en humant voluptueusement son ample vermouth :

— Mon ami Roubichou, lui dis-je, votre conte est tout simplement un des plus cochonnets que j'aie jamais ouïs, même à Toulouse, et en me disant que vous me l'offriez pour en égayer mes lecteurs ordinaires, vous êtes tout simplement accouché d'une impertinence. N'avez- vous donc pas remarqué, je vous prie, que nous sommes devenus gens sérieux et préoccupés de grave langage? Moi-même, qui ne suis pas cependant un docteur, c'est tout au plus si j'ose, de temps

en temps, glisser une gauloiserie entre une his toire héroïque de mon maître Banville, quelque récit ensoleillé de mon ami Paul Arène et une page de lourde prose de notre sage Nestor, voire même quelque nouvelle audacieusement philosophique de Maufrigneuse, Hev ! Frustra pius! Ah 1 voilà le cas qu'on fait de ma conversion et le retentissement qu'elle a eu dans le monde où l'on s'abuse... sur la nécessité du sérieux dans la vie ! Ah ! j'aurai fourré mon doux Rabelais dans ma poche et c'est le gré que vous m'avez de ce sacrifice ! Je la conterai, votre histoire, Roubichou, je la conterai, ne fût-ce que pour prouver au monde — urbi et orbi — comme on dit, que, quand cela me plaît, je suis tout aussi mal élevé que vous !

La voilà donc, l'histoire de Placide Roubichou, — mais je le laisse parler lui-même.

— Le premier jour où je la rencontrai, m'avait-il dit, je m'aperçus bien vite que je l'aimerais toute ma vie. En elle, en efiet, se résument toutes les beautés qui me charment particulièrement. Elle est brune, elle a le regard triomphant, la bouche un peu charnue, un menton à la grecque, une gorge marmoréenne, des

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hanches énormes et un mari qui joue au jaquet fort convenablement : un beau parti pour un célibataire. Il ne me fallut pas grand temps non plus pour comprendre que je plaisais aussi. Sans être beau, je suis bien vu des femmes qui savent estimer ceux qui les aiment. Gomme aucune renommée fâcheuse de bégueulerie ne planait autour de son nom, je me dis que mon bonheur était chose assurée et je me frottai les mains à engendrer des ampoules, occupation absolument inutile à une époque où l'on ne sacre plus les rois de France. Quand je me déclarai, elle eut le bon sens de ne pas faire l'étonnée. Non ! c'est qu'il y a des femmes qui ont toujours l'air de ne pas bien savoir ce qu'on leur demande. Ces façons-là me font enrager. « Sacredié, madame, ai-je toujours envie de m'écrier, mais vous le savez peut-être mieux que moi ! » Mais elle n'était pas de celles-là. Je vis qu'elle était fixée sur mes intentions ; car elle me répondit avec infiniment de politesse et une pointe de mélancolie : — Je suis extrêmement flattée, monsieur Roubichou, mais je ne puis être à vous ! — Que sa co ! répliquai-je? — Parce que vous me mépriseriez après. — Allons

donc ! vous ne me connaissez pas, marquise. Je suis très indulgent pour les femmes et ne méprise absolument que celles qui ne veulent pas de moi ! — Je vous dis que vous ririez de moi ensuite 1 — Vous méconnaissez, madame, le sérieux de mon caractère, et le bonheur, en particulier, me rend grave comme un baudet étrillé par un évêque. Je ne suis ni un jeune coq ni un moine fornicant gratis pour échapper au vieil adage qui nous prescrit une tenue convenable après les ivresses passagères de l'amour. — Et moi, je vous dis que vous vous moqueriez de moi !

Et elle avait des larmes dans le larynx, — ce qui est un fort mauvais endroit, — en prononçant ces paroles.

Inutile de vous dire, continua Roubichou, que j'eus raison, avec le temps, de sa folle résistance. Je devins de plus en plus pressant, bien qu'elle me répétât toujours la même chose, ce qui devenait rasant. Une crasse de son mari qui lui avait refusé une ombrelle, et un petit air de turlututu qu'un jeune pâtre exhalait sur la montagne voisine, dans la solitude étoilée d'une belle nuit d'été, firent le reste. Je fus heureux...

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ou plutôt je ne le fus qu'à demi. Car, à ma grande surprise et malgré les témoignages positifs de ma conscience, j'eus lieu de douter que mon bonheur eût été partagé, ce qui est toujours une fâcheuse découverte pour un homme aussi délicat que bien intentionné. Je lui en fis douloureusement la remarque et son silence fut plus éloquent que tous les mensonges imaginés en pareil cas par les femmes vulgaires. Eh quoi ! ce corps merveilleux était rebelle au pouvoir sacré des caresses ! Tout était imposture dans ce regard attirant et dans cette bouche appelant le baiser! Gomme Pygmalion, je me trouvais devant un marbre insensible! C'est pour une nouvelle Galatée que je brûlais d'un égoïste et solitaire amour ! Hélas ! il n'était plus temps de reprendre un cœur que j'avais donné dans un élan de générosité irréfléchie ! J'étais le prisonnier de mon rêve, l'esclave inutilement révolté de mon désir. Je me résignai deux soirs encore à ce monologue sous couleur de duo ; je me résignai. Mais vrai I j'avais la mort dans l'âme.

Et Roubichou avait redemandé un second vermouth pour dompter l'émotion de ce souvenir.

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— Le troisième rendez-vous, poursuivit-il, devait changer l'état des choses. Il y avait de l'orage dans le ciel et beaucoup d'électricité dans l'atmosphère. Il me sembla, dès le premier coup d'oeil, qu'une langueur particulière nojait les charmes abondants de mon amie et qu'elle était plus belle encore. Mais j'étais un désespéré, bien que son avare de mari lui eût fait, ce jour-là, et fort heureusement, une seconde crasse plus révoltante encore que la première, en lui refusant un petit chien qui devait lui faire penser à moi pendant l'absence. Je constatai donc plus d'abandon et, malgré l'embarras modeste que j'éprouve à le dire, je compris bien vite que je ne serais plus seul dans la vie. En effet, Galatée s'était évanouie dans mes bras et c'était une Ghloé que j'y pressais, une Ghloé toute au feu sacré qui me brûlait moi-même. 0 transports indicibles ! ô fureur où se doublait la volupté de nos étreintes!... Tout à coup, un petit bruit sec. Et cependant le tonnerre ne grondait pas encore :

— Marquise, m'écriai-je, c'est moi! c'est moi ! je vous jure que c'est moi !

Mais elle, posant sa main sur ma bouche et

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avec une expression douloureuse qui me perça le cœur :

— Non ! non ! fit-elle. Vous ôte« un vrai gentilhomme, Placide, mais ce n'est pas vous. Rappelez- vous, maintenant, ce que je vous avais dit et pardonnez-moi la longue réserve qui m'était plus pénible encore qu'à vous. J'avais peur!.., peur de moi-même. Car je me connais et je sais à quel point je me livre, à quel point je m'oublie en oubliant la terre. C'est plus fort que moi.

Et maintenant, vous connaissez mon terrible secret... De grâce, épargnez-moi votre mépris et vos sourires moqueurs...

— Ange des cieux, m'écriai-je, créature éthérée, zéphyréenne vertu, mais je t'aime cent fois plus encore. Me crois-tu donc plus insensible à la musique que les pierres qui obéissaient aux quintes diminuées d'Amphion et que les ours qui se pâmaient au moindre bécarre d'Orphée ! Seulement, aujourd'hui, je te connais tout entière. Fleur divine, après avoir enivré ma vue, tu m'as versé ton parfum ! 0 Lyre, dont j'admirais les cordes d'or, tu as enfin vibré pour moi ! Dieu soit loué. Les bienheureux qui ont mainte-

nanl le la vont reprendre leur céleste chant l Et j'étais sincère en lui parlant ainsi. Elle le comprit. Car un regard de reconnaissance passa, immense, sous ses paupières, et me prenant les mains, avec une indicible émotion :

— Inutile de vous dire, ajouta-telle avec une tendresse infinie, que mon mari ne s'en est jamais aperçu !

Depuis ce temps, acheva Roubichou, notre bonheur n'a plus été complet que quand cet écho le proclamait aux invisibles esprits de l'air qui rôdent volontiers autour desi amoureux, parce que ce sont de purs esprits extrêmement curieux |et dépravés. Par cette puissance de l'habitude qui explique et justifie les plus bizarres caprices de la passion, cet accompagnement est devenu nécessaire à l'union complète [de nos âmes. C'est au point que l'autre jour, notre ivresse ayant été muette, je fondis, comme un serin, en larmes, et je m'écriai :

— Ah ! marquise, vous ne m'aimez plus !^ Elle me rassura et me prouva, un peu après,

le contraire, par un paiement complet de son arriéré musical. J'étais fou de joie !

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— Ce que c'est que de nous ! avait conclu Roubichou a^ec philosophie.

— Eh bien, maître Roubichou, la voilà contée, votre histoire I Mais, sapristi, vous ne m'y repincerez plus. Gascon mâtiné de Tourangeau que vous êtes !

Ci-joint mes saints et mes excuses à la Société.

JOfi HISTOIRES GAIES

Le cadi Zutapapa était justement renommé parmi les magistrats du désert. Il vendait la justice, comme tousses confrères, mais la vendait à juste poids. Il n'y avait pas d'exemple que le plaideur qui l'avait le mieux payé eût été le plus maltraité par lui, comme cela se voit malheureusement quelquefois avec des juges que des considérations de politique et d'amitié distraient de la dignité de leur négoce. Ses prix étaient marqués en chiffres connus et tout se passait chez lui sans surprises, sans basses intrigues et le plus loyalement du monde. Le

condamné, en recevant ses coups de matraque sur les talons, n'avait qu'à compter pour savoir ce que son acquittement lui aurait coûté de plus que ce qu'il avait donné. On aurait appris l'arithmétique aux petits enfants rien qu'avec de tels exemples. Aussi l'estime dont jouissait le cadi Zutapapa était-elle générale et la justifiait-il, d'ailleurs, par une droiture dans les procédés dont ce récit n'est qu'une preuve nouvelle. Quand le jeune Mohamet-Soulafé-Sélim, un des plus opulents marchands de dattes de la localité, vint en efîei lui demander la main de sa fille Fatma, le bon cadi Zutapapa ne tenta pas de lui faire prendre l'objet, chat en poche, comme il serait malséant de dire en pareil cas. Loin de là, il lui fit mesurer d'un coup d'œil rapide l'imprudence qu'il allait commettre :

— Mohamet-Soulafé-Sélim, lui dit-il, ton père était homme de bien, quoique marchand de dattes comme toi. Ma fille est belle, mais tu seras cocu.

— Qu'en savez-vous ? lui répondit Sélim.

— Tout ce que peut savoir un bon père du tempérament de son enfant bien aimée. Je ne voudrais pas t'humilier, mon garçon, mais tu

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me fais l'effet d'un pèlerin qui partirait pour la Mecque avec quatre gouttes d'eau dans sa gourde seulement. Le voyage que tu vas entreprendre exige infiniment plus de provisions que ce qu'un seul homme en peut porter. Tu seras obligé, avant peu, de t'adjoindre une caravane. Après ça, si tu aimes la société en ménage, je n'ai pas à contrôler tes goûts.

— Pardon ! pardon I monsieur le cadi, je ne l'aime point. Mais je suis peut-être mieux pourvu que vous le pensez, et, de plus, je saurai faire bonne garde autour de mon honneur.

— Ma Fatma chérie, dois-je te dire encore, ne sera pas seulement insatiable au déduit. Elle est d'ores et déjà fort intéressée et amoureuse de bijoux, ce qui te fait espérer qu'au cas où elle ne te tromperait pas par besoin, elle le ferait certainement pour placer de l'argent et s'acheter des parures.

— J'y aurai l'œil, morbleu ! Je sais le prix des moindres choses et je vérifierai les dépenses de la maison.

— Plus qu'un mot pour t'encourager, mon cher Sélim. Tu sais nos coutumes et que tu aurais beau posséder mille preuves morales de

^'infidélité de ta femme, et toutes les certitudes psychologiques du monde, tu ne peux la pourîuivi-e devant la loi, pour t'en séparer, qu'à la condition d'avoir fait constater par le cadi, c'est-à-dire moi et deux témoins patentés, qu'un autre homme que toi est dans ton lit. Or, ma fille est très fine et ne te donnera pas facilement cette dernière consolation. Moi-môme, je t'en préviens, je ne mettrai aucun empressement à venir publiquementdéshonorer ma race, outre que cette adorable créature me retomberait sur les bras, si tu la quittais jamais. L'acte que tu vas faire, aussi bien que ses conséquences, sera donc vraisemblablement irrévocable.

— Je l'entends bien ainsi, mon cher Zutapapa. Croyez bien que je ne me marie pas pour me remettre à courir le guilledou, comme les pauvres célibataires.

— Prends-la donc, mon fils. C'est un trésor que je te donne. Car, à ces menus inconvénients près, auxquels nous ajouterons un caractère acariâtre, c'est une personne à peu près parfaite. Une taille ! des hanches ! une gorge !.. Il n'est pas de bon goût de vanter sa propre marchandise ; mais, au point de vue plastique,

no HISTOIRES GAIES

c'est ce que j'ai fait de mieux, et mes plus beaux arrêts eux-mêmes ne valent pas qu'on les cite à côté.

— Aussi n'ai-je pas l'intention de vous demander à coucher avec eux. C'est chose faite, alors, monsieur le cadi?

— Certainement ; d'autant que je suis heureux d'avoir pour gendre un garçon qui paraît avoir la plus grande confiance dans ma sagesse.

Elle était fort belle, en effet, cette Fatma. Mon ami, l'excellent psintre lillois, Louis Shoutteten, en possède un portrait par Henri Regnaull, une merveille. Une chair où les divines chaleurs du sang couraient en coulées d'ambre, une chevelure noire avec des reflets de lapis, des yeux sombres et toujours voluptueusement bistrés une bouche ardente sans cesse entr'ouverte, comme une grenade, sur d'étincelantes blancheurs, un corps onduleux comme la vague tout ce qui attire en un mot, tout ce qui charm les sens, tout ce qui rouvre, sans trêve, l'aile^j lassée du désir. Mohamet-Soulafé-Sélim n'avait pas été un fat en donnant, par avance, à son beau père, une opinion avantageuse de ses moyens personnels . Mais son beau-père , non plus».

FAIT-DIYERS ARABE 11 f:

n'avait pas été un imbécile en lui annonçant leur insuffisance prochaine. Quand on fait ce qu'on peut on fait ce qu'on doit ; mais ce sage proverbe n'a jamais empêché personne d'être cocu. Sélim le fut avec une rapidité imméritée. Comme il veillait de près au grain, il ne put bientôt plus douter que son ami et voisin Belbeth-Ali eût entrepris, à son côté, le pèlerinage matrimonial qu'il entendait faire seul à travers les oasis de madame son épouse. Il en eut un dépit si considérable qu'il résolut de dissimuler jusqu'à ce qu'il les pût surprendre dans les conditions prescrites par la loi, pour précipiter celle-ci dans la honte irrémédiable et faire publiquement appliquer à celui-là une mortelle volée. Il fit donc celui qui ne voit rien et qui est tout à son commerce de dattes. Mais l'impeccable Fatma n'en prenait pas moins toutes les précautions qui assurent l'impunité à l'aldultère. Et l'eût-il-prise sur le fait, comment décider cet animal décadi Zutapapa à arriver à temps?

Pendant qu'il méditait douloureusement sur les difficultés de la situation, Belbeth-Ali et Fatma s'en donnaient, à cœur joie, des amoureux délassements qui sont encore ce qu'il y »

de mieux dans la vie, qu'on les trouve dans les légitimes ardeurs de l'hyménée ou dans les coupables tendresses de la trahison.

A peine le malheureux Mohamet-Soulafé-Sélim avait-il tourné le dos qu'ils s'insinuaient directement dans la soupente qui sert de lit aux personnes même les plus aisées de cette contrée africaine et y chantaient des offices auxquels les marabouts n'avaient rien à voir. Oncques ne viton gens plus affairés à leur religion que ceux-là. Allah, qui ne hait pas ce genre de prières, ne pouvait que les contempler d'un œil bienveillant du haut de la céleste mosquée dont la lune , dessine le croissant dans l'ombre et dont les intérieures illuminations nous apparaissent, comme par des fenêtres, dans le scintillement des étoiles.

Par une chaude après-midi que ces amants éhontés étaient tout aux tièdes délices des caresses, Sélim qui faisait le guet, après une fausse sortie qui avait permis à Belbelh-Ali d'entrer, pénétra brusquement dans la chambre, mais pas assez rapidement pour que son rival n'eût eu le temps de se glisser dans le plafond de la soupenle qu'il voyait bien se bomber, comme prêt

à fléchir sous le poids de son corps, qu'il entendait même craquer, mais sans pouvoir contempler cependant celui qu'il voulait confondre. Même difficulté qu'à l'ordinaire. Pendant qu'il irait chercher le cadi et ses deux témoins patentés, Belbeth s'échapperait par une fenêtre et il en serait pour une ample moisson de ridicule personnel. Alors un trait de génie vint au malheureux mari :

— Que venez-vous faire à celte heure, imbécile? lui avait dit la douce Fatma.

Il ne répondit à ce vilain propos que par un sourd gémissement et se mit à se défaire de ses vêtements, en geignant comme une femme en couches et comme si le moindre mouvement lui causait d'insupportables douleurs.

— N'allez-vous pas vous mettre au lit en plein midi ? lui demandart elle encore avec un redoublement de mauvaise humeur.

Muet en paroles comme par le passé, Sélim jeontinua de se déshabiller en se lamentant, puis il se dirigea vers le lit avec des petits cris à chaque pas, s'y laissa tomber comme une masse i et commença de s'y tortiller comme un ver en se frottant le ventre de ses deux mains.

— Finirez -VOUS bientôt celte comédie?

hurla madame Sélim qui voyait la retraite de

, Belbeth coupée par cet incident.

Alors, d'une voix éteinte :

— Ma chère femme, soupira Sélim, je sons bien que je suis perdu et que je vais mourir. Un mal aussi subit qu'inconnu m'emporte. Hélas ! jo n'ai pas fait mon testament et ne le puis faire utilement que devant ton père et deux témoins. Cours-les vite chercher que je ne m'en aille pas de ce monde sans l'avoir assuré tout mon bien.

— Il n'a rien vu ! pensa joyeusement Fatma. El comme elle était aussi avare, pour le moins, que naturellement infidèle :

— Pauvre chéri ! fit-elle. Ce m'est une grande douleur de te quitter, mêmepour un instant, le laissant dans un pareil état ; mais ]€ dois cependant sacrifier même le plaisir de fermer les yeux au respect de la dernière volonté Je cours chez papa Sachant pourquoi tu le man des, il sera là dans dix minutes. Tâche de le nir jusque-là. Ne lâche pas inconsciemment lor dernier soupir. Mets plutôt ton mouchoir sur li bouche. Ferme soigneusement tout le reste. Aï

FAIT- DIVERS ARAHK Jlo

'evoir, mon mignon ! Pas adieu surtout! Au revoir !

— Coquine ! pensa Sélim pendant qu'elle refermait la porte. Et, levant les yeux, il s'aperjut que le plancher sur lequel pesait Belbelh îommençait à céder et que le plus charnu de la personne de ce larron d'honneur dessinait une Stoile de chair parmi le craquement rayonnant iu bois.

— Arrivez ! arrivez vite, mon père ! mon mari se meurt et n'a pas fait son testament ! Ainsi gémissait, par le chemin, la douce Fatma, comme une gazelle blessée, suivie par le cadi Zutapapa, dont une course immodérée secouait intempestivement le petit bedon rondelet, et par ieux marchands de pantoufles essoufflés comme les phoques.

— Dieu soit loué I II respire encore ! s'écria- ;-elle en entrant.

- Qu'avez-vous, mon fils ? demanda affecueusement Zutapapa en s'approchant du lit du noribond, son encrier à la main.

Sélim se tortillait toujours :

— Non ! non ! jamais de ma vie ! disait-il lyec des sang-lots.

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— Voyons ! voyons ! d'où souffrez-vous ? Du ventre apparemment?

— Non ! non! jamais de ma vie !... continuait plus douloureusement encore Sélira.

— Voulez-vous que je remplisse votre chibouck d'eau tiède et vous en envoyé un peu, en soufflant, dans les entrailles ?

Mais Sélim, toujours se roulant, répétait :

— Non ! non !... jamais de ma vie ?...

— Jamais de votre vie ? quoi ? mon pauvre enfant ? interrogea enfin le cadi, au comble de l'inquiétude de voir le temps passer.

— Eh bien, jamïiis de ma vie, reprit Séliœ d'une voix assurée, de sa voix naturelle, et en se dressant sur son séant^ je n'ai vu un aussi gros derrière d'homme que celui-là.

Et il montrait du doigt le séant du malheu reux Belbeth-Ali, lequel séant ayant fini par raverser le plafond de la soupente, rayonnait comme une lune pleine dans l'effondrement de la cloison.

Fatma poussa un cri de colère ! Le cadiZutapapa fit une grimace de possédé. Les deux marchands de pantoufles éclatèrent de rire.

— Instrumentez, beau-papa, poursuivit Sélim

riomphalement. Nous avons sous la main tout îe que la loi exige : les coupables, le magisratet les deux témoins. Instrumentez et emmêlez, s'il vous plaît, votre aimable fille, pendant jue ce godelureau sera conduit, sous bonne sscorte, à la prison par ces deux hommes de )ien. Va ! va ! mon brave Belbeth ! Je t'irai roir donner du bâton sur les reins. Il y a place, ïiorbleu ! Je t'apprendrai à me les montrer tout lus !

Et, fou de délivrance. Mohamet-Soulaféîélim dansait par la chambre comme un enfant, lurant que l'intègre Zutapapa accomplissait de )oint en point son devoir. Belbeth-Ali, il est ^rai, ne fut pas bâtonné parce qu'il y mit le )rix. Mais Sélim fut débarrassé de sa femme, îutapapa est resté d'ailleurs son ami et il lui irrive fréquemment, quand ils jouent ensemble lUX osselets, de lui dire fort gaiement :

— Je te l'avais bien dit que tu serais cocu !

JlH HISTOIRES GAIES

— Je vous dis que c'est du phosphore. Le phosphore seul est lumineux la nuit. Sacrédié, je sais cela, je suppose, puisque j'ai eu un oncle pharmacien. C'est même charmant, ce liquide qui ne séclaire que dans l'ombre. Un camarade se marie : vous vous glissez dans la chambre nuptiale et, avec cette encred'un nouveau genre,' vous écrivez sur la porte intérieurement et de' façon qu'il le puisse lire de son lit : « Tu seras cocu! » Et ça se réalise toujours,

— On vous avait donc fait celte plaisanterie, mon ami? demanda respectueusement la commandante.

PLEINE J-UNIi 119

— A moi comme aux autres, magrosse chatte. Mais je ne m'en suis pas. occupé, parce qu'il faut des exceptions aux règles, en apparence, les plus générales.

Pendant cet entretien d'une nature purement scientifique, notre vieil ami l'amiral Lekelpudubec haussait les épaules par petites saccades, comme un homme que le mépris déborde tellement qu'il craindrait d'en être inondé et noyé en le manifestant sans mesure. C'est que, de- *puis sa mise à la retraite, le loup de mer que nous avons connu se livre avec passion aux études chimiques. Son appartement tout entier sest transformé en un laboratoire où toutes les puanteurs de l'analyse se donnent rendez-vous. Par un retour naturel sur son propre mérite, il n'est pas de corps qu'il ne se rappelle avoir personnellement découvert avant l'intrigant qui l'a divulgué. Tous les casseurs de cornues du monde entier se sont entendus pour lui chiper les résultats de ses travaux trop longtemps secrets. Cette disposition desprit un peu maladive l'a rendu plus vif encore de langage et vous ne serez pas surpris en l'entendant interrompre,

comme il suit, la dissertation du malheureux Laripète, son martyr ordinaire:

' — Mais odieuse bourrique, ton ignorance ferait péter le plus solide asinomètre ! Alors, lu crois sincèrement et tu tentes présomptueusement de faire croire aux autres que cette matière blanche dont on enduit aujourd'hui les briquets et les cadrans de montre pour les rendre lumineux dans l'obscurité, est du phosphore ! Bélitre ! Pilier de caserne ! Singe mal dégénéré 1 - Et qu'est-ce donc, je te prie?

— Je vais te le dire tout à l'heure. Je vais te le dire pour t'instruira toi-même et te rendre moins pernicieux à l'éducation de tes contemporains, bien que cette découverte qui est mienne, comme beaucoup d'autres, se rattache à un des souvenirs les plus douloureux de ma vie. J'entends à un souvenir d'amour.

— Ça doit être rigolo, dit la commandante.

— Merci, madame, répondit Lekelpudubec en essuyant une grosse larme tombée dans ses favoris.

Et il commença.

— Je naviguais alors dans les mers de l'Amérique du Sud, dit-il, et je visitais fréquemment

une peuplade de nègres dont les mœurs douces et la beauté plastique m'intéressaient au plus haut point. Hospitaliers envers les étrangers, à peine anthropophages, ces bonnes gens adoraient la Lune et étaient convaincus, en vertu des prédictions de leurs prophètes, qu'elle descendrait un jour, — ou plutôt une nuit, — sur la terre, sous une forme humaine, comme le Christ de notre légende biblique. Or les temps approchaient où ce Biiracle rédempteur devait avoir lieu, et les prêtres en profitaient pour décharger leurs ouailles d'un tas de richesses terrestres dont la vue de la céleste voyageuse serait certainement offusquée. Ils ne connaissent ni l'or ni l'argent, dans le pays, ni les diamants, ni les opales, mais de magnifiques coquillages dont l'intérieur nacré s'emplissait, le soir, de phosphorescences azurées tout à fait caractéristiques. Mon chirurgien du bord qui était un prétentieux m'apprit qu'ils étaient faits de calcium presque pur. J'aimais déjà à cuisiner les corps simples. Le hasard m'ayant fait poser un morceau de soufre dans un de ces récipients naturels, je m'aperçus que sa puissance lumineuse doublait. Mon chirurgien qui ne se doutait

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de rien m'enseigna que le nouveau corps ainsi formé était du sulfure de calcium. J'avais découvert la précieuse matière dont l'industrie s'est emparée aujourd'hui, ce qui fera, sans doute, bien des fortunes, et que les imbéciles prennent pour du phosphore.

— Merci ! dit gracieusement Laripète.

— Il n'y a vraiment pas de quoi. J'en préparai immédiatement des solutions considérables que j'enfermai dans un fîacon, me réservant de les analyser de plus près, afin de rédiger un mémoire ;i l'Académie des Sciences. 0 flacon merveilleux ! Une simple couche de mon liquide sur n'importe quoi, mais bien exposé à la lumière solaire, et ce n'importe quoi, quand la nuit était venue, devenait lui-même un foyer de clarté douce, mystérieuse et bleue comme celle de Tantique Phébé.

Et l'amiral demeura un instant pensif, pendant que la commandante, peu sensible aux austères beautés de la chimie, exécutait avec son nez rose un petit ronflement harmonieux comme l'écho d'une chasse lointaine.

' — J'aimais alors, reprit l'amiral, et cela sur un ton qui réveilla immédiatement la comman-

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danle. J'aimais et mon cœur saigne encore à ce souvenir. Elle s'appelait Naïboula et son père Kamalotulu était un des plus grands chefs de tribu de la contrée. Cette haute situation sociale ne l'avait pas infecté de nos préjugés ridicules et ne l'avait pas empêché de conduire lui-même sa fille dans mon lit, ce qu'on n'obtiendrait pas de notre moindre baronnet. Il m'avait même exprimé, par une pantomime pleine de goût, qu'il serait infiniment flatté d'avoir un petit-fils de ma fabrication. Je lui promis d'y lâcher et je lins maparole. Un platde mûres, cetleNaïtboula, mais de mûres savoureuses. Elle était brune comme Toussaint Louverture ou Jean Louis, mais d'un brun infiniment plus agréable. Sous cette ombre naturelle elle avait les traits d'une régularité romaine et sa bouche d'un rouge ardent était comme une flamme d'incendie traversant cette nuit. La douceur de ses yeux révélait le velouté de ses pensées. Ses pieds et ses mains, très petits, étaient d'un dessin vigoureusement délicat. Ajouterai-je que ses hanches avaient un rythme d'amphore et que son ventre, pareil à un lac de jais, était d'un contour le plus ferme du monde? Amoureuse avec cela, amou-

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reuse comme une chatte. Plus adorable cent fois qu'aucune blanche et rappelant ce vers \irgilien, dans l'églogue d'Alexis :

Alba ligustra caditnt ; vaccinia nigra legunlur.

— Gomme vous vous rappelez votre grec!

s'exclama la commandante.

L'amiral laissa passer cette incongruité littéraire et poursuivit :

— Je l'entourais de tous les raffinements de la vie européenne. Elle aimait les parfums et j'avais fait venir de Paris, pour elle, les plus délicats. Mieux encore je l'avais initiée aux plus joyeuses intimités de la toilette chez les femmes bien élevées et je lui avais fait coùteusement apporter, de chez le plus grand faïencier de la rue du Bac, un de ces quadrupèdes aquatiques dont les flancs sont en porcelaine et les pattes en acajou, montures innocentes autant qu'utiles et qui n'ont jamais pris le mors aux dents. C'était matin et soir un petit bruit de cavalcade, dans la tente où nous vivions ensemble, lequel me rappelait le bois de Boulogne et me réjouissait infiniment le cœur. J'avais eu là cependant une bien fatale pensée 1

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Et l'amiral se moucha pour accentuer l'expression de sa mélancolie.

— Inutile de vous dire, reprit-il, que je n'avais pas eu la sotte idée d'étendre à son costume ce souci de civilisation et que je lui avais laissé ignorer soigneusement les chapeaux à plumes, les jupes empesées, les corsets redresseurs de torts, tout le fatras de nos toilettes parisiennes. J'avais entendu qu'elle continuât à marcher revêtue de sa seule beauté. Vous n'imaginez pas comme c'est commode dans la vie !

Je lui avais simplement permis déporter, les jours de fête, un collier de marrons d'Inde que j'avais moi-même sculptés pour elle et où tous les membres de sa famille étaient représentés, à commencer par son père le vénérable Kamalotutu. Or, un jour que j'avais à passer quelques heures à bord, je l'autorisai à aller faire, après dîner, une visite à ses parents. Le service me retint plus longtemps que je ne l'avais prévu, et il était bien onze heures du soir quand je regagnai la petite maison de toile où m'attendait le bonheur. A ma grande surprise Naïboula n'y était pas. Bientôt une clameur immense et un éparpillement de lumière dans l'ombre m'apprit

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qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans la tribu de ma bonne amie. Avec l'intrépidilé proverbiale que vous me connaissez, je me dirigeai immédiatement vers le point d'où partait ce bruit et que désignait cette illumination. Je faillis tomber à la renverse en arrivant. Naïboula était debout sur un autel improvisé. Tous les sauvages prosternés psalmodiaient un hymne religieux à ma maîtresse dont le derrière brillait circulairement d'une clarté rayonnante et douce :

— « 0 Lune, chantaient-ils dans leur langue barbare, enfin le mystère est accompli. Enfin le temps est venu qu'avaient prédit les prophètes! »

— « Tu es venue parmi nous, ô Lune ! et la pitié des cieux s'épanouit sur ton doux visage. »

— « Contemple, de ton œil caressant, l'humanité toute frémissante de reconnaissance et d'amour. »

Et mille autres balivernes mystagogiques. Un moment m'avait suffi pour comprendre l'horrible réalité. Avant de se diriger vers la tente du vénérable Kamalotu, la coquette Naïboula avait fait une de ses chevauchées habituelles ; mais par une distraction impardonnable, au lieu de

seller son cheval d'eau de Lubin ou de Cologne, elle l'avait arrosé du contenu d'un de mes flacons de sulfure de calcium, ce qui pouvait seul expliquer l'incandescence de son séant dans la sérénité de la nuit.

Ce fut un malheur irréparable. Sacrée déesse par la superstition populaire, un temple lui fut élevé dont les prêtres défendirent l'entrée à tous les infidèles. Elle-même, croyant à sa divinité, me menaça du bûcher si je tentais d'approcher d'elle. Je m'en allai avec mon intrépidité proverbiale, et deux jours après je changeais de station, devenu plus incrédule aux religions que feu Voltaire lui-même.

— Ça aurait pu arriver tout de même avec du phosphore, conclut cet obstiné Laripète.

Chacun sait qu'il n'est pas de recueil, au monde, où les choses et les personnes de la religion soient plus constamment respectées que dans mes livres, ni d'écrivain aussi plein de déférence que moi pour tout ce qui touche à une forme de l'Idéal, dont aucune métamorphose heureuse ne me paraît avoir été encore accomplie. Or donc ne me départirai-je pas — même pour une fois — de cette vénération commune à tous les gens bien élevés, et si je vous conduis dans l'intérieur d'un couvent, c'est que ce couvent est de pure fantaisie et que les nonnes qui

SIMPLlî BAUINAGE 129

l'habitaient, dans un temps et dans un pays que je ne saurais préciser, sont proches parentes de ces aimables nonnes de Poissy qu'Honoré de Balzac immortalisa dans un de ses contes drolatiques, sans plus attaquer que moi, d'ailleurs, leur aimable institution. A côté de la farouche légende antimonacale dont vivent, depuis un siècle déjà, les libres-penseurs sans talent, est une fable charmante des béguines d'antan pleiles de regrets du monde, facilement hospilaières aux audaces des comtes Ory, vertueuses ivec cela et chantant, d'une voix fraîche comme les voix d'oiseaux en carge, les beaux versets de latines et les poétiques paroles de l'Angélus, )ire du mal de telles personnes! Allons donc! ^est avec une tendresse réservée au contraire [ue j'évoquerai leur fantôme grassouillet tout inveloppé de voiles : visage encadré de lin et iont le jeune sourire se met à grand'peine à 'unisson des modesties voulues du regard; ;orps rondelet perdu dans l'abondance des étofes, mais cependant trahi par leur légèreté; ;esles onctueux tout empreints de grâce fémiline. Je vous répèle, d'ailleurs, que je ne crois >as un traître mot des calomnies accumulées

130 niSTOIRES GAIES

contre ces gynécées monastiques. Les dames que je vous présente n'ont jamais existé, et, eussent-ellesexisté, quecette histoire n'est qu'un hommage à leur vertu.

Que pouvait-on reprocher, en effet, à sœur Pétronille, la première dont je vous veux parler? Non pas assurément d'être brûlée de feux intérieurs et de cruels désirs, puisqu'elle se mortifiait à miracle pour éteindre ces flammes inop-l porlunes et faire taire ces mauvais conseillers. Ce n'était pas, morbleu! sa faute, si limprévojante nature ne l'avait pas vouée, par destinatioil, aux austérités de l'état où l'avaient jetée la foi et la volonté de sa famille. Elle n'en avait que plus de mérite à lutter contre les embûches du démon. Est-ce que la grande renommée de saint Antoine ne lui vint pas d'avoir terrassé la tentation? Encore saint Antoine s'était-il mis à deux pour cette rude besogne. Mais sœur Pé tronille, elle, n'avait pas de petit cochon pour' l'aider à vaincre le malin esprit. Le jeûne, d'autant plus cruel qu'on faisait admirablement la pâtisserie dans le couvent, — la prière d'autan! plus agréable au Ciel que notre nonnain chantai! comme un ange, — la flagellation, d'autant plus

horrible que le fouet tombait sur les chairs les plus délicatement potelées du monde, étaient ses seuleê armes dans le combat où se disputait à l'enfer le salut de sa belle âme. Et sœur Pétronille jeûnait, priait et fouettait avec toutes les ardeurs transformées d'un tempérament déçu, sans pouvoir chasser cependant, de ses yeux et de son cerveau, les riantes images du baiser défendu et des caresses interdites; sans cesser de pressentir, dans l'inconnu que lui fermait le cloître, des joies coupables et délicieuses, des amours toutes charnelles, mais valant bien une éternité. Pauvre nonnain! Il faudrait avoir vraiment bien des pierres dans la vessie pour lui jeter seulement un petit caillou.

Enfin, — et cela suffit pour vous prouver que mon récit est de pure imagination, — le Ciel eut pitié de son supplice et lui dépêcha un ange, une belle nuit, un ange spécialement chargé de récompenser sa longue chasteté par un petit miracle. Rèvait-elle ou non? Ce qui est certain, bien qu'absolument faux d'ailleurs, c'est que cet ange, dont les ailes avaient traversé l'air d'un son de harpe et d'un parfum de cinname, vint s'abattre au pied de son petit lit blanc et lui tint

ce discours, debout dans une auréole d'azur et d'or comme les anges du nmaîlre peintre Rubens : - — « Tu brûles de connaître, pauvre*créaLure, les extases des terrestres amants, et nous te rendons là-haut celle justice de n'avoir pas pris le seul chemin qui y mène communément. Gela prouve, chez loi, une nature distinguée. Aussi, avons-nous résolu, entre conseillers du Très- Haut et musiciens ordinaires des orchestres paradisiaques, de faire exception pour toi aux règles dont se contentent, en les subissant, les vulgaires mortels. Tu les connaîtras, ces extases, sans avoir recours aux vilenies de la chairet par la seule puissance d'un mol qu'il te suffira de prononcer pour les faire naître en ta personne, sans que celle-ci soit souillée par aucun contact impur. Ce mot, garde-toi de l'oublier, c'est : 'Pan! Mais conserve aussi précieusement, dans ta mémoire, cet autre mot : Proull Car, seul, il pourra t'arracher à des délices qui, trop prolongées, deviendraient une douleur. J'ai dit, el je m'en retourne aux voûtes célestes parce qu'on respire ici une odeur de beignets, laquelle m'induirait certainement au péché de gourmandisaj et me vaudrait une semonce de l'Éternel. Gepen-i

dant, reviendrai-je un de ces jours, sans être vu, pour t'en demander la recette. Beaucoup de vanille, n'est-ce pas, et une pointe de kirsch? » Et, rouvrant ses ailes blanches aux bords rosés d'aurore, l'ange traversa l'espace d'un nouveau son de lyre et d'un nouveau parfum de cinname.

— Panfàii la sœur Pétronille.

L'ange n'avait pas menti. Car les esprits supérieurs seraient de bien tristes hommes politiques.

— Qu'avez-vous, ma chère sœur? Êtes-vous indisposée? Faut-il appeler notre mère?

— Non! non! répondit sœur Pétronille d'une voix étrangement mélodieuse.

— Mais qui vous a pu bouleverser à ce point l'esprit?

— Rien !... j'ai dit Pan/

— Pan ? répondit sœur Brigitte étonnée. Mais elle n'eut pas plus tôt prononcé le mot

fatal que les mêmes effets se produisirent en elle.

Alors sœur Gunégonde accourut.

— Qu'est-ce donc? fit-elle à sœur Brigitte.

— J'ai dit: Pan! répliqua celle-ci.

— Pati ? redemanda sœur Gunégonde.

Ah ! misère I Et voilà encore une affolée par cette malencontreuse exclamation.

Que vous dirai-je? une heure après, toutes les nonnains, s'interrogeant l'une l'autre, avaient prononcé ce dangereux vocable, et l'ange qui, dans un sentiment louable, il est vrai, avait causé tout ce désordre, devait bien en rire làhaut, sa place reprise à son pupitre. Car vous savez que les étoiles sont simplement de petites lucarnes sourdes, de mignons œils-de-bœuf lumineux par lesquels ces bienheureux nous regardent pour se divertir, quand ils ont fini de chanter leur morceau. Et, comme ils sont de différentes catégories et d'importances diverses, étant classés en Trônes, Dominations et, suivant une hiérarchie beaucoup plus équitable que les nôtres, nos savants, qui ne sont, au fond, que de pures bourriques, appellent planètes les plus grandes de ces ouvertures, celles qui servent aux solistes les plus considérables.

Madame la supérieure dut faire mander surle-champ le confesseur de la maison, frère Ortolan, homme de grande piété.

— « Mes soeurs ont dit Pan ! » dit par mégarde la sainte abbesse.

SIMPLE BADlNACrlL 135

— « Pan ? » répéta imprudemment frère Ortolan.

Bon ! c'est le bouquet ! voilà madame la supérieure et le pauvre directeur des âmes ensorcelés tous deux 1

Mais, me direz-vous, sœur Pétronille est joliment coupable. Pourquoi n'a-t-elle pas dit : Prout! depuis longtemps et appris à ses compagnes le secret de ce mot de délivrance ?

— Ah! ah! pourquoi? Parbleu! parce que, toute au voluptueux pouvoir du premier mot magique, elle avait parfaitement oublié le second ! Mais la Providence, toujours bien intentionnée pour elle, vint à son secours, car un Prout ! très distinct sortit enfin de sa personne sans qu'elle eût d'ailleurs eu la fatigue d'ouvrir la bouche. A peine fut-elle sauvée, que ses compagnes, qui avaient ouï la sonorité de son talisman, sans l'avoir vu d'ailleurs, l'imitèrent sur toute la ligne. Ce fut une suite de : Prout! comparable à un feu à volonté. Celui de madame la supérieure éteignit toutes les veilleuses. Celui de frère Ortolan cassa tous les vitraux et fît tomber un grand pan de muraille. Mais le charme était vaincu. La paix était rentrée dans ce chaste

13G HISTOlRliS GAIES

asile. On entonna le Te Deum, on brûla même de l'encens, . ce quin'était pas de trop, les veilleuses comme les hommes ayant fort mauvaise haleine au moment où elles rendent le dernier soupir. El maintenant, lecteur sévère, pardonne-moi ce caprice de plume qui ne saurait froisser aucun de tes sentiments. Nous sommes en plein dans le domaine de la fantaisie, et je n'ai voulu que te donner ma version sur l'invention de ce ■ délicieux entremets sucré que nos grand'mères ■ appelaient Pels de nonne, et que je continue à appeler com"me ma grand'mère.

C'était celte année, parbleu! Le jour même de l'An. Gomme elle rentrait dans le salon après avoir reconduit M'"" de Saint-Tropez et lui avoir fait mille confidences désagréables sur le caractère de son mari, Hélène aperçut sur la grande table, au milieu des sacs de marrons éventrés et des boîtes de fondants ouvertes, aux rubans bleus ou roses dénoués, un paquet soigneusement enveloppé qu'elle n'avait pas remarqué encore. Elle en fit tomber les papiers divers de fil et de soie qui en dissimulaient la nature et découvrit un vase de porcelaine d'une forme singulière et d'apparence presque rustique, mais d'une décoration orientale extrêmement bizarre, remarquable surtout par l'usure de son orifice; dans le vase quelques chocolats à la vanille mis

138 HISTOIRlilS GAIES

là évidemment pour obéir à l'usage. Pas de carte d'ailleurs, ni à l'entrée de l'objet, ni perdue dans les frêles et nombreuses armures qui le protégeaient auparavant. Hélène sonna :

— Qui a apporté cela, Céleste?

— Un commissionnaire, tout à l'heure, pendant que madame causait avec M"*^ de Saint- Tropez.

— Et il n'a rien dit?

— Rien absolument, madame.

— Vous êtes sûre que c'est pour ici?

— Certainement. Car il a remis la chose sans la moindre hésitation.

— C'est bien.

Et Hélène, assez lasse d'avoir parlé tout un

jour pour ne rien dire, — ce qui n'est pas mal heureusement spécial à celte solennité des vœux annuels, — se renversadoucementdans sa causeuse, tendant ses jolis pieds chaussés de mules au feu qui, lui aussi, semblait mourir d'ennui d'avoir entendu tant de stupides discours et lan çait, dans l'âtre, de rouges bâillements dont toute la pièce était éclairée.

Vingt-quatre ans certainement, vingt-sept peut-être. Une beauté radieuse et dans tout son

éclat, non parfaite de régularité académique, mais bien de charmes sensuels ; non pas celle de Minerve, mais plutôt de quelque Grâce bâtarde d'un dieu et d'une mortelle; une fille, non pas de Phidias, mais de Boucher. D'une pureté suffisante à peine, les traits semblaient n'avoir de lignes que pour enfermer dignement la clarté savoureuse des chairs. Le front un peu bas n'était pas précisément hanté par la rêverie. La physionomie commençai t aux yeux de couleur changeante et piqués d'étoiles comme un pétillement de bois sec dans l'ombre. Le nez, d'un assez beau dessin à la naissance, se terminait fort impertinemment par un bout un peu charnu qui paraissait néanmoins toujours prêt à s'envoler, battu qu'il était, sans cesse, par les ailes roses et vibrantes des narines. On eût dit que la bouche un peu grande avait été ouverte par un baiser. Mains potelées et très délicieusement épaisses à la paume, blanches et ourlées de rose par des ongles charmants. Ce qui ne se voyait pas, en elle, était la logique parfaite de ce qui se voyait. — L'avez-vous donc vu? — Non certes et, si je l'avais vu, j'aurais le bon goût de n'en pas parler. Mais ce serait bien le diable que

j'eusse passé la quarantaine sans avoir apprisi le secret de ces délicieuses corrélations et sondé le mystère de ces relations essentielles au bon heur de la vie. Un célibataire de mon âge qui ne saurait pas déshabiller parfaitement une femme du regard et la décrire par soi-même, sans y avoir seulement mis, comme Thomas, le petit bout du doigt, serait une franche bourrique, indigne de son état de vestale mâle. Si vous voulez parier vingt louis avec moi qu'Hélène avait encore des seins abondants sans excès et fermeâ" sans âpreté, des hanches noblement révoltées contres les envahissements du corset, des cuisses superbes et des mollets que les cuisses eussent fait prévoir plus gros, je retourne demain passer huit jours à Anvers où j'ai encore plusieurs tableaux à voir. Et j'en ai connu de plus forts que moi qui, à cette simple inspection du visage et des mains d'une femme du monde, voire même pour les autres, vous disaient immédiatement la profession et le caractère de son mari. Ceux-là eussent pu vous apprendre que l'époux d'Hélène était le compositeur Pétauton, homme riche, aimant les arts et d'une pingrerie au dessus de la moyenne.

Le voilà qui rentre justement, fort maussade des visites qu'il a dû faire et qui lui ont coûté des infinités de fiacres. Sans regarder seulement sa femme, il a roulé un fauteuil à l'autre coin de la cheminée et se chauffe silencieusement,

— Mon ami, lui dit Hélène, regardez donc ce singulier cadeau.

Et, reprenant sur la cheminée le vase de porcelaine, elle le tend à cet- animal. Aussitôt les yeux de Pélauton s'allument. Désagréable àvivre, mais érudit en bibelots, il a immédiatement reconnu un Koutsi-Fakata authentique, un de ces mervçilleux produits du célèbre potier japonais Kalosiro-Ouye-Moy, qui vécut sous Syonn-Tok vers 1220, décorés de outas composés par des poêles du même âge, ce qui, pour les collectionneurs instruits, est certainement une des grandes raretés du monde.

— Admirable! s'écria-t-il.

. — Alors ce n'est pas pour moi, dit mélancoliquement Hélène.

— Et pourquoi ça, je vous prie?

— Parce que je ne sais d'où me vient cet objet et que, s'il a une valeur pareille, je ne vois

vraiment pas qui aurait pu me renvoyer. Je vais le faire descendre chez le concierge.

— Par exemple!

— Mais enfin pourtant si le commissionnaire s'est trompé?

— Ces gens-là ne se trompent jamais. Ils ont des médailles pour ça. Et pourquoi donc, s'il vous plaît, quelqu'un de nos amis, sachant notre amour pour les curiosités orientales, n'aurait- il pas saisi l'occasion de nous faire celte gracieuseté?

— Le tait est que vous avez obligé tant de personnes dans votre vie 1

— Je ne jette pas, il est vrai, mon argent par les fenêtres, mais je donne volontiers de bons conseils et j'ai toujours mis mon expérience au service des autres^ J'ai, de plus, offert à maintes de nos connaissances des petits morceaux de moi qu'elles auraient eu, il est vrai, pour vingt sous chez un marchand de musique, mais j'y ajoutais toujours ma signature et un petit mot aimable.

— C'est égal, malgré votre munificence, j'ai des doutes. Que peut valoir cette horreur?

— Dix mille francs au bas mot.

— Alors, pas de doute, je ne l'accepte pas.

— Et moi, je vous commande de l'accepter, entendez-vous ! Il ne manquerait plus que d'être malhonnête avec les personnes qui nous font des surprises.

Il est onze heures du soir. M. Pétauton est encore sorti après son dîner pour aller serrer la main aux amis du cercle. Hélène est seule encore et roule curieusement le Koutsi-Fakata entre ses doigts, cherchant ce que peuvent bien vouloir dire les caractères bizarres qui y sont écrits. A ce travail monotone, elle s'assoupit. Un bruit éclatant la réveille soudain ; le vase à peine tenu par ses mains que lesommeil a détendues a roulé de ses genoux et s'est brisé en mille morceaux. Elle croit qu'elle rêve encore. Mais non ! les débris de porcelaine sont là à ses pieds, et parmi eux un billet mille fois plié qui était au fond sans doute, sous les chocolats vanillés. Machinalement elle le ramasse, le déploie et lit ces cinq vers, traduction littérale d'un des oulas tracés sur le pot en miettes. Ger vous n'ignorez pas que les outas sont de petits poèmes de trente et un pieds où, comme dans nos sonnets, les poètes japonais d'anlan avaient coutume d'en-

144 UISTÛIRES GAIES

fermer une pensée délicate, mélancolique ou amoureuse. Jugez un peu cet exempl-: qu'Hé lène avait tout traduit sous les yeux :

Ta bouche et tes yeux Sur mon cœur ont même empire.

Hélas.! qui le mieux Me console et me déchire, Ton resrard ou ton sourire"?

La jeune femme relut plusieurs fois ces vers au rythme bizarre et se prit à penser à l'inconnu qui les. avait écrits, au point d'oublier parfaitement la fureur dans laquelle entrerait certainement son seigneur et maître, M. Pétauton, q\iand il apprendrait le sort fâcheux de la curiosité coûteuse qu'il rêvait pour sa vitrine. Ayant repris sa place dans sa causeuse, elle ferma les yeux de nouveaii et il lui sembla qu'un garçon de belle tournure, au visage mâle et brûlé du soleil, à la physionomie pleine de grâce et de fierté, l'implorait en rimes mélodieuses avec une

musiqne amoureuse dans la voix. Combien de leçnps dura cette' vision? Quand elle en sortit en sursaut, un étrariger était, en effet, devant elle,

respectueusement incliné et singulièrement con-

forme, par le type, sinon par le détail, au personnage qui lui était apparu.

— Madame, lui dit celui-ci avec une émotion mal contenue dans l'accent, pardonnez moi une pareille visite à une pareille heure. Mais à vous seule je puis dire ce qui m'amène et mon extrême inquiétude. Car peut-être ai-je causé dans votre maison un involontaire malheur.

— Je ne comprends pas, dit lentement Hélène en prenant un plaisir infini à contempler son interlocuteur.

— C'est difficile à dire. Enfin, madame, n'auriez-vous pas reçu tantôt un présent que vous n'attendiez pas?

— Oui, monsieur, un vase japonais avec du chocolat dedans.

— C'est bien ça ! ce misérable commissionnaire s'est trompé d'étage!... Mais, au fond de celte poterie, monsieur votre mari n'a pas trouvé un mot compromettant?

— Non, monsieur, je l'ai trouvé moi-même.

— Dieu soit loué ! Et vous ne m'en voulez pas?

— Pas du tout, au contraire.

Malgré lui, le lieutenant de vaisseau, Yves

Maurec, regarda de plus près celle qui lui parlait avec cette assurance et il trouva Hélène délicieuse, en quoi il avait parfaitement raison.

— Le seul malheur, continua celle-ci, c'est que l'erreur est irréparable.

Et, montrant du bout de son pied, ce qui souleva fort aimablement sa jupe, les débris du Koutsi-Fakata qui jonchaient le tapis :

— C'est à mon tour de vous dire, continua-telle : ne m'en voulez-vous pas ?

— Moi! au contraire ! s'écria à son tour Yves Maurec,

Il avait pris sa main et était devant elle, un genou en terre. Elle laissa la tète du marin s'ap- ^procher de la sienne et sa bouche... se tendre vers sa bouche.

Alors! tout de suite? comme ça ?

Pardon, monsieur; je n'ai pas dit : tout de suite. J'en aurais, si je le voulais, pour une heure à vous conter les mignardises adorables qui précédèrent, pour l'infortuné Pétaudon, le beau sacrement de cocuage. L'essentiel est qu'il le reçut avec d'autant plus de piété qu'il ne s'en doutait pas, occupé qu'il était à tailler un bac a cercle. Mais tous les rites étaient accompli

LES ÉTKENNES BIEN KLÇUES 147

quand il rentra, à deux heures du matin, un peu gris. Le lieutenant était arrivé au moment phychologique pour lui administrer les saintes huiles qui font pousser les cornes. Le premier mot de Pétauton fut pour demander des nouvelles du Koulsi-Fakata :

— Hélas! mon ami, lui dit Hélène, je ne m'étais pas trompée. Il n'était pas pour moi et j'ai dû le rendre.

— A qui, morbleu?

— Mais au monsieur qui ne me le destinait pas et qui est venu le réclamer en personne.

— Pour qui donc était-il alors ?

— Pour quelque autre dame sans doute.

— Mâtin! s'écria le grossier personnage. Le mari de celle-là a une fière chance.

— Vous en avez autant que lui, mon chéri ! répondit philosophiquement madame Pétauton.

C'est celui-là seulement que boivent les sages, en dégustant les boudins de Noël (ô foi d'un peuple qui fête la venue de son Dieu par une débauche de charcuterie !), non pas les crus généreux qu'il faut réserver à de plus savantes gastronomies : oui, mes frères, quelque petit vin d'Anjou ou du Maine, jeune encore, bien limpide et pétillant, une jolie tisane de pierre à fusil. Et l'effet ordinaire en est une immédiate gaieté, comme si le sang courait plus léger dans les veines détendues; et il ne faut pas attendre, de ceux qui s'en sont bien mouillés au dedans, la décence de langage qui distingue les courtisans dans les cours,, ou leschattemiteulx dans les académies. Propos de réveillons sont toujours propos salés, et vouî

m'en voudriez certainement si je vous apportais, de cette solennité joyeuse, quelque écho mélancolique comme un son de cloche, non pas égrillard et impertinent comme un cliquetis de verres. Aussi ne le ferai-je pas, d'autant que j'ai moins réveillonné que personne, l'âge étant passé pour moi où l'on se croit déshonoré d'avoir passé "dans son lit cette nuit fameuse, ce qui implique une très fausse idée de l'honneur. Car tout dépend de la compagnie qu'on trouve dans son lit, laquelle peut être préférable à la société des boudins les mieux confectionnés. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Mais, tout en demeurant chez moi, j'ai constamment, ou à fort peu près, eu l'oreille ^ mon téléphone et vous puis-je conter une aventure grassouillette qui me vient par voie électrique de chez nos bons amis les Laripète où, suivant l'us du plus grand nombre, tout en dévorant des cochonnailles arrosées de vin clairet, on disait force bêtises et choses tellement incongrues qu'on eût pu croire qu'un peu de l'âme porcine demeurée aux viandes servies se mêlait immédiatement à l'âme des conteurs, par quelque phénomène curieux de métempsycose. On venait de demander une histoire de voyage

à notre vieux camarade Le Kelpudubec qui, çiprès s'être excusé, par avance, sur ce qu'elle avait d'excessif, commença comme il suit et poursuivit de même :

— Vous avez pu remarquer déjà, mes mignons, que mes nombreuses excursions à travers les mers de tous les mondes n'avaient pas précisémentpourbutd'acquérir, àmapatrie, denouveaux territoires. Je n'ai jamais été partisan de la politique coloniale, et c'est un résultat parfaitement égoïste que je poursuivais, tout en acquérant des grades par ma connaissance exceptionnelle de la rose des vents et mon flair breton à l'endroit de toutes les choses de la mer. Gomme vous l'avez dû saisir par mes précédents récits, mon intention était de me marier, dans quelque lointain pays, avec la fille de quelque'souverain étranger, pour y fonder une dynastie commerciale. Car des grandeurs royales je n'ai jamais souhaité que la liste civile et je n'aurais pas dédaigné de vendre moi-même, à bon prix, les diamants et lesj pépites d'or qu'on aurait pu trouver dans noï Etats. Je me serais associé pour cela avec mot beau-père, et mes relations en Europe m'eussenf permis d'installer, à certains points géographie

ques bien choisis, des comptoirs excessivement lucratifs. Donc, point de femme française ! D abord, elles font toutes leurs maris...

— Si on peut dire ! s'écria Laripète en serrant la main de la commandante.

— Belle nature, va I poursuivit Le Kelpudubee. Enfin, maintenant que vous savez mon plan, vous ne vous demanderez plus pourquoi j'errais, en i845environ, dans les îles océaniques, cherchant une fiancée dans les petits Etats qui en font une pétaudière analogue à notre pays européen. Car chacun, comme chez nous, y ambitionnait les terres de son voisin et rêvait d'y planter, au bout d'un balai, son mouchoir de poche. Dans toute la contrée, on ne renommait, pour la sagesse de ses visées politiques et ses pacifiques inspirations qu'un seul chef de tribu, mais le plus puissant de tous ; on ne vénérait, à l'instar du vieux Nestor dans le monde des rois Hellènes, qu'Ouyapapa. Or, comme il avait une héritière charmante, je l'avais immédiatement choisi pour futur beau-père. Son goût pour le négoce international me faisait entrevoir enfin la réalisation de mon rêve, la fondation de la maison LeKelpudubecOuyapapa, fils et succès-

seurs, empereurs d'Orient et marchands de denrées coloniales.

Cet homme prodigieux, fort honoré de ma recherche, m'avait fait bâtir, sur mes propres plans, et à deux pas de son palais, un palais à l'européenne, et j'avais, à plusieurs reprises, admiré l'ingéniosité d'esprit, le sens raffiné de la civilisation et du confort qui lui avaient fait im^médiatement perfectionner beaucoup de nos inventions les plus modernes. Bien des appareils qui sont restés, chez nous, à l'état presque rudimentaire, lui avaient inspiré les plus adroites modifications. C'est ainsi que, par exemple, le gaz, dans ma nouvelle demeure, ne servait pas seulement à éclairer et à chauffer, mais faisait en même temps de la musique et répandait un parfum...

— Par exemple, s'il croyait avoir découvert ça ! s'écria Laripète.

— Gomme ilest pénible decauseravec desgens à l'imagination malpropre! reprit mélancoliquement l'amiral. C'est tout au plus si je me sens le cœur de continuer après cette inconvenante observation. J'essayerai cependant pour vous seule, commandante. A l'instar de son roi, le peuple

tout entier dont j'allais devenir le chef amplifiait sur toutes nos gentillesses européennes. Pour ne vous en donner qu'un exemple, quand quelqu'un éiernuait là-bas, ceux qui l'entendaient ne se contentaient pas, comme ici, d'un tout sec : Dieu vous bénisse ! Mais, de si loin qu'ils eussent ouï chanter son coryza et dans quelque situation qu'il se trouvât, ils accouraient à lui et l'embrassaient affectueusement, à plusieurs reprises, sur le nez principalement, comme pour consoler celui-ci de la mésaventure dont il était devenu le siège involontaire. Aussi m'amusais-je souvent, le matin, à éternuer violemment dans mon lit, pour voir accourir ma fiancée pleine de caresses chastes. Car elle était adorable vraiment, dans ses aurorales toilettes, celle qu'Ouyapapa me destinait, la brune Tapioca aux hanches fermes, aux cheveux profondément crêpelés, aux yeux rêveurs entre leurs longs cils, comme des sources où descend l'image d'une étoile dans l'ombre innombrable des roseaux. Ses petites dents de cannibale avaient des blancheurs implacables comme la froide brûlure des neiges. Ah ! j'attendais impatiemment la nuit d'hyménée. Car l'idée d'escompter mon propre bonheur conjugal et de

toucher, à l'état d'avances intempestives, les ivresses entrevues ne m'élait pas venue un seul instant. Tapioca était d'£ illeurs pure comme un lis et même un peu bébêle. C'est au point qu'Ouyapapaet moi nous amusions souvent beaucoup de sa naïveté. Car ne croyez pas qu'Ouyapapa dédaignât de rire avec votre serviteur. Mais la fatalité veillait sur mon fragile rêve

On inaugurait mon palais à l'européenne, mes justes noces avec Tapioca, comme dit le Code civil latin, devant avoir lieu deux jours après. Après un repas magnifique°^|où |nous gavions mangé des homards truffés, — perfectionnement imaginé par mon futur beau-père, — nous faisions en famille une délicieuse partie de loto, jeu qu'Ouyapapa affectionnait entre ;^tous et qu'il avait également enjolivé par l'invention de boules qui servaient en même temps à dire la bonne aventure et à colorer le bouillon. Il 'me sembla tout à coup que le homard étales truffes s'injuriaient dans mon estomac et se menaçaient réciproquement de se mettre l'un l'autre à la porte, comme font les personnes en colère ou qui ne peuvent vivre ensemble. Résolu à agir comme

font lespropriétairesqui expulsent, dosa dos, les locataires dont l'humeur inconapatible rend leur immeubleinhabiiable aux paisibles gens, j'abandonnai un instant la partie, au moment où le quine me souriait manifestement, et je me dirigeai vers la grotte britannique, inscrite sous le numéro 1000 dans le catalogue de mes appartements, toujours pour faire mieux qu'en Europe, où nous nous contentons d'un simple 100. Je venais d'exécuter l'arrêt d'expulsion et saisissais déjà un feuillet de Revue pour le lire, comme j'ai coutume, quand je sentis une main mystérieuse et certainement mécanique dont l'intervention habile et opportune me dispensait absolument de cette lecture. Une nouvelle invention de mon bienfaiteur ! une découverte ingénieuse ! une machine délicate me dispensant d'une besogne qui n'a rien de parfaitement récréatif. Enthousiasmé, je me retournai vivement, et, me penchant avec curiosité, j'avançai mon visage pour étudier ce mirifique appareil. Pan ! voic^ que la main inintelligente et n'ayant pas conscience que sa tâché fût terminée, ressortit brusquement à nouveau et s'en vint continuer, en plein sur ma figure, l'office qu'elle avait com-

156 niSTOIRES GAIES

mencé ailleurs. Je toussai un formidable éternùment.

, A cet appel involontaire, la belle Tapioca accourut, et, suivant l'usage que j'ai dit plus haut, me baisa le nez de toute la ferveur de ses lèvres roses. Mais elle recula bien vite en éternuant elle-même. Tous les convives se précipitèrent alors ; mais le premier qui ç^endit, à Tapioca, la politesse qu'elle venait de me faire éternua à son tour, et celui qui lui baisa le nez aussi, et ainsi de tous les autres, si bien qu'Ouyapapa lui-même, ayant apposé sa bouche royale sur le pif du pénultième éternueur, s'enfuit à son tour en poussant de tonitruants : At chi ! Ai clii! Pouah! Pouah! Quand nous repassâmes tous à la lumière dans la salle du loto où le quine interrompu m'attendait encore, tout le monde avait, au plus saillant du visage, une ombre de tatouage tout à fait pittoresque...

— Assez ! assez ! fit la commandante, tandis que Laripète riait à se découdre le bedon.

L'aventure était certainement ridicule, acheva Le Kelpudubec. Je rompis avec Ouyapapa, afin qu'elle ne me fût jamais ^rappelée. Encore une aTÏÏance royale qui m'échappait. Le ministère me

nomma grand-croix pour récompenser mon patriotique zèle. Et maintenant, commandante, pardon pour ce que cette anecdote peut avoir de gaulois. Mais vous n'imaginiez pas que ce vin de Saumur m'inspirât quelque homélie dans le genre de celles de saint Augustin.

. Pour moi, qui ne fus cependant que le téléphonique auditeur et le consciencieux secrétaire du vaillant amiral, je ne vous en fais pas moins, à mon tour, marquise, mes plus humbles excuses. Ne tenez pas rigueur, je vous prie, au pauvre Rabelaisien que je suis, et songez, s'il vous plaît, que si vous me permettiez seulement de baiser quelquefois le bout rosé de vos doigls châtelains, je quitterais bien vite ce genre paillard et incongru pour ne plus chanter que vos aristocratiques beautés, sur les rythmes les plus purs qu'ait conçus le divin Orphée.

A quelques lieues d'Avignon, dans ce beau pays de Vaucluse qui serait certainement le Paradis terrestre, sans cet ange de colère qui s'appelle le mistral et le balaye parfois du vent furieux de son aile, dans un de ces villages que dominent d'imposantes ruines féodales et dont le Rhône baigne tumultueusement les pieds, vivaieHt, il y a moins de dix ans, deux familles vraiment amies. Les Loutron et les Rocantin étaient séculairement liés, et il avait fallu classer sous des sobriquets, pour les distinguer, toutes les souches nouvelles issues de celles-là et dont le vrai nom eût été Loutron-Rocanlin ou

Rocantin-Loulron. M. le curé lui- môme, le vénérable abbé Veyssier, qui ne passait pas un an sans marier, enterrer ou baptiser quelque rejeton de celte double race, ne s'y retrouvait que par des moyens mnémotechniques. Fait à noter d'ailleurs : un tiers seulement de ces braves gens était cocu, ce qui représente une moyenne de moralité tout à fait honorable. Il semblait donc absolument naturel que demoiselle Agathe Rocantin-Loutron dite Galestroupat épousât, dans un mois au plus tard, son cousin Paul Loutron- Rocantin dit le Roubichou, qui avait précisément deux ans de plus qu'elle. Tout convenait entre eux, l'égalité des biens, le désir réciproque des parents, les caractères plies à une même habitude. Mais tout cela n'eût été rien, à mon avis, et ce qui rendait cette union aussi légitime que sensée, c'est qu'ils s'aimaient. ^Et, de fait, tous deux étaient aimables. Elle avec son beau type latin allégé de grâce provençale, ses yeux noirs tantôt rêveurs, tantôt malicieux, sa chevelure d'ombre et ses petites mains d'enfant. Lui avec son allure fîère, ses fantaisies de poète, la vivacité singulière de son humeur. Il avait le geste spontané et descriptif

ICO HISTOIRES GAIES

qui met une pantomime sous le discours ôt le rendrait intelligible aux sourds eux-mêmes. Nul n'était plus habile à conduire les taureaux à demi sauvages, et la lutte à main plate, suivant le rite romain, n'avait pas de secrets pour lui. Gomme les parents les avaient de tout temps destinés l'un à l'autre, la jeunesse de ces deux êtres privilégiés avait été une continuelle idylle dans le doux paysage des aïeux. Ils s'étaient regardés dans les mêmes sources et y avaient fait se donner un baiser à leurs images; ils s'étaient chastement endormis sous la même ombre, pendant les chauds midis d'été ; ils avaient poursuivi les mêmes libellules au bord des ruisseaux et fossés, s'étaient serrés l'un contre l'autre sur la môme pierre mousseuse. Leur bonheur semblait si certain qu'ils n'avaient pas cherché à en devancer l'heure; non pas au moins que cette sagesse fût, chez eux, l'effet d'un calcul, mais bien l'instinctif résultat d'une absence complète d'inquiétude pour l'avenir. C'est ainsi que la sécurité est souvent le plus grand obstacle à nos joies qui ont besoin de l'aiguillon des soucis. Je dis cela pour les maris qui se croient sûrs de leurs femmes.

Les fiançailles avaient été publiques et on en était à la période des petits cadeaux qui entretiennent le bon vouloir de la fiancée. Agathe n'était pas avide de présents par nature et Paul n'était pas regardant aux menues dépenses. C'était donc chaque jour une nouvelle surprise suivie d'une affectueuse gronderie. Des fleurs, des chiffons, quelques bijoux modestes, souvent une simple friandise. Je n'ôterai pas un seul rayon de poésie à mon héroïne en constatant que les pâtisseries et les confiseries lui étaient particulièrement agréables. L'appétit est un charme de plus dans la femme aimée. C'est même un de ceux qui durent le plus longtemps. Elle était plus délicieuse que jamais, cette Agathe, quand ses jolies narines roses se dilataient au souffle parfumé d'un entremets ingénieux ou d'un bonton bien trouvé. Et lui, Paul, éprouvait des joies enfantines à voir les grimaces voluptueuses de cette gourmandise innocente. Agathe avait d'ailleurs de qui tenir ce goût pour les choses qui se mangent. Car sa mère, dame Bertrande Rocantin-Loutron dileCalestroupat était, à table, une des plus belles décrotteuses de plats qu'on eût vues jamais, et c'était une personne à s'em-

plir si fort de petits gâteaux entre les repas, qu'elle semblait toujours descendre du radeau de la Méduse : bonne femme avec cela, mais extrêmement susceptible et exigeant, de son futur gendre, une somme de déférence dont le souverain oriental le plus difficile à vivre se fût contenté. Voilà ce qui s'appelle, j'espère, poser les caractères de ses personnages. Au fait^ maintenant, s'il vous plaît!

Paul était obligé d'aller, avant la noce, recevoir la bénédiction, accompagnée d'une pièce de vin, d'un vieil oncle de Montélimar. Dame Bertrande tenait énormément à ce qu'il accom> plît cette formalité, vu qu'elle aimait boire aprè» avoir mangé. Les adieux furent déchirants, mai» une promesse les fit moins cruels, du moins aux deux femmes, Paul s'engageait à rapporter h chacune d'elles un de ces nougats renommés qui suffiraient à entretenir, dans le Midi, l'art du dentiste. En efîet, notre jeune ami n'eut pasplus tôt encaissé les salamaleks du vieil oncleet choisi le cru qui lui convenait qu'il se rua chez le premier confiseur de la ville.

Econome autant qu'amoureux, Paul se dit q^u'il était inutile de traiter sa future belle-mère-

aussi bien que sa fiancée, et, comme il y avait des nougats de différentes qualités et, par suite, de difiérents prix, il demanda pour Agathe ce qu'il y avait de meilleur et, pour dame Bertrande, ce qui coûtait le moins cher, unissant ainsi la générosité à la pingrerie. Il fut servi comme il le souhaitait. Le premier, enveloppé dans un magnifique papier blanc broché d'or fleurait, au travers, le miel et les amandes. L'autre, vêtu d'une horrible enluminure où le rouge dominait, n'exhalait qu'une petite odeur de poussière comme on en sent dans les bibliothèques publiques. Il s'agissait de ne pas se tromper en les offrant. Pour être plus sûr de son fait, Paul plaça le bon dans une poche qu'il avait sur ledevantde sa jaquette, et l'autre, l'inférieur, il l'insinua dans une des basques de derrière, puis il se remit en roule, se remémorant, de temps en temps, par des associations d'idées typiques, la précaution qu'il avait prise pour ne pas les confondre.

— Où sont-elles? s'écria-t-il en atteignant le seuil des Rocanlin-Loutron dits Galestroupat. I — Aux vêpres, mon garçon, car c'est aujourd'hui dimanche, lui répondit, entre deux bouf-

fées de sa bonne pipe, le porteur de ce nom glorieux, le père d'Agathe lui-même.

, — Me permettez-vous d'aller les y rejoindre?

— Certes! et ton impatience me rappelle les belles ardeurs de ma jeunesse!

Paul partit comme un trait.

Quand il arriva devant l'église, dont le porche grand ouvert, à cause de la chaleur, bâillait sur une constellation de cierges aux lumières tremblotantes dans la fumée des encens, laissant passer les versets des psaumes dans l'époumonnement harmonieux de l'orgue, le cœur lui battit à l'idée de revoir celle qui serait bientôt sa femme. Ayant franchi le seuil sacré, il les aperçut bientôt devant lui, celles qu'il cherchait du regard, mais agenouillées et toutes aux délices intérieures de la prière. Gomment attirer les yeux d'Agathe sur lui, ne fût-ce qu'un instant? Paul toussa doucement, puis se moucha bruyamment, puis fîl sonner impatiemment le bout de sa canne sur les dalles, si bien que toutes lesl têtes se tournèrent bientôt vers lui avec une| expression scandalisée; car on approchait di moment le plus solennel du salut, celui où le| prêtre balance, au-dessus des nuques des fidèlesy

UN SCANDALE INNOCENT ll5

le rayonnement cî3 l'ostensoir. Enfin, Agathe, la dernière, finit par prendre garde à lui et donna un coup de coude à sa u^ôre qui le regarda aussi. Au comble du bonheur, sous ce double regard ici tendre, là bienveillant, Paul oublia complètement la solennité du lieu et, pour faire comprendre à ces dames qu'il n'avait pas oublié les nougats :

— Pour toi, fit-il à sa fiancée en se tapant doucement sur le ventre là où le nou>.;at blanc était descendu dans sa poche de devant.

Et répétant le même geste sur son derrière où ballottait e nougat rouge :

— Et pour ta mère! ajoula-t-il.

Un immense et scandaleux éclat de rire retentit sous les arceaux sacrés.

L'abbé Veyssier lui-même fut obligé de poser un instant le soleil où resplendissait l'hostie sur l'autel, pour attendre la reprise du recueillement. Paul confus tremblait sous le regard courroucé de Dame Bertrande, et pes yeux|désespérés d'Agathe n'étaient pas ^pour lui rendre le courage.

Tout était rompu, en effet, et >ien ne put fléchir l'impitoyable femme, d'autant que l'abbé

Veyssier, qui avait failli manquer sa bénédiction, refusa de s'entremettre pour arranger les choses. Ce fut la première fois qu'une Rocantin-Loutron n'épousa pas un Loutron-Rocantin. C'est ainsi que finissent les races et que l'éloquence des gestes, recommandée par Demosthène, a ses dangers.

Celle-ci me fut contée par un vrai Tourangeau le Touraine, dans une auberge fleurie à deux ieues de Ghinon, au temps où, tout en inspecant les finances de mon pays, je faisais aussi ine consciencieuse étude de ses vins. Or le peit vin rose de Saumur, où des pierres à fusil ont nis leurs étincelles, est le plus bavard que je ache, et ce n'est pas, d'ordinaire, des cantiques [u'il inspire. Pour une fois donc, et en laissant a responsabilité à autrui, je me départirai du jenre sérieux qui m'est naturel et qui leur fait iire à l'Académie : « Jamais nous ne recevrons lans notre sein ce Janséniste qui nous ferait nourir de tristesse. Il y en a assez d'embêtants

parmi nous. » En quoi je les approuve absolument. Et maintenant je ne suis plus que le secrétaire indigne du narrateur.

A la porte du forgeron Grégoire le vieux foudre de chêne étale sa panse arrondie au clair de la lune. Il s'agit de le réparer pour les vendanges prochaines et d'en resserrer les flancs distendus, avec une carcasse extérieure de fer nouveau. Mais Grégoire est un gaillard avisé et ne laissant rien perdre de ce qui peut servir ici bas. Il a fait une large ouverture à l'avant de, l'immense tonne pour y pénétrer plus aisément et y racler la couche intérieure de tartre dé posée par les cuvées anciennes. Ce précieux résidu est vendu par lui à des sophisliqueurs de vins, et c'est un petit profil dont il n'aurait garde de se priver. Actuellement donc le vaste et so nore vaisseau de bois creux porte deux entailles circulaires, une normale, tout en haut et par laquelle se sont faites les coulées, l'autre romantique et improvisée par maître Grégoire dans un but qui ne mérite aucun encouragement. Entre les planches, d'ailleurs, glissent les lumière argentées de la nuit, et le monstre a l'air de si recueillir dans le silence, en attendant l'âme lé

tii

se

jère qui s'exhale du raisin foulé et monte coirime ine fumée chantante.

Ce Grégoire avait une fille fort bel ie que courisait ardemment lemagister Blasius, un pédant sans conséquence — comme tous les pédants. Vlais Baptistine, — c'était le nom de cette mer- /ei lieuse créature, — ne pouvait pas souffrir Blasius et lui témoignait ses mauvais sentiments )ar mille plaisanteries villageoises mais dont îe fervent amoureux n'était pas rebuté. Dame, )n peut bien souffrir un peu dans l'espoir d'atendrir une personne de celte sorte, unissant au îorsage de Diane chasseresse les hanches d'une ^énus Gallipyge, ce qui est une excellente com- )inaison anatomique et tout à fait idoine aux féicités de l'amour. Pour être bourré de verbes iéponents, ce Blasius n'en avait pas moins des ireuxet ce qu'on appelle, dans le monde, un cœur. [1 se complaisait jusqu'à son martyre, ne se loutant guère que la cruelle le dédaignait pour m plus heureux. Car cet odieux savanlasse était si fort content de lui-même qu' il n'imaginait pas an instant qu'un autre mortel pût lui être préféré. Et la vérité est cependant que Baptistine ïdoraiteri secret Jérôme, le petit voisin, un vau-

rien avec qui, tout enfant, elle était allée dénicher les pinsons par les beaux chemins fleuris de l'école buissonnière. Un beau gars d'ailleurs et bien découplé, large d'épaules comme un athlète et d'élégante structure pour tout le reste, ce qui était une grande beauté en Grèce, où l'on s'y connut en matière de beauté. Tout concou rait donc à l'union de ce beau couple, et son | bonheur n'avait d'ennemi que l'avarice de maître Grégoire, laquelle s'accommodait fort mal d'un fulur gendre sans un sou vaillant. Aussi, comme Géronte, dans les pantomimea, | ne marchait-il qu'avec un long bâton pour faire) la chasse à ce galant dépenaillé, à cet impudent rival de l'honnête Blasius.

Mais aussi, comme dans les pantomimes! cela ne devait servir à rien.

Donc la lune versait des coulées d'argent clair s sur la plaine endormie et sur les cimes trem- i blantes des feuillages, baignant son image à l'eau fraîche des sources et poursuivant de ses j flèches lumineuses les ombres rapides des i nuages. Tout reposait dans le village et dans la forge. Oui, tout, mais pas tout le monde. Baplisline ni Jérôme n'étaient pas si bêtes que

ni

e gaspiller en sommeil les caresses de cette uit étoilée. Les pauvrets venaient d'errer longsmps sans trouver un de ces gîtes improvisés î niche l'amour errant, comme un oiseau aux les lassées. Tout leur était terreur dans le lamp immense où le silence même avait mille ruits, dans le bois lointain où le mystère même /ait des yeux. Ils revenaient, plus assoiffés en- )re l'un de l'autre, portant aux lèvres le poids îs baisers non cueillis, les bras brisés sous le ix des étreintes non rendues, pleins de cette ngueur délicieuse et cruelle qui nous vient des Jsirs désespérés. Tout à coup, Baptistine souva les lourds cheveux qui noyaient son front , muette, s'avança timidement vers le foudre i réparation près de la porte paternelle, Jé- >me la suivit et, sans avoir échangé un mot, tous mx y furent bientôt blottis, bien que non sans line, l'échancrure inventée par maître Grégoire ant suffisante à peine à leur passage et leur rant déchiré le peu de vêlements qu'ils avaient :u devoir emporter pour celle promenade. Et maintenant, mes amis, s'il vous plaît, îoutez la chanson des grillons dans l'âtre, le urmure du vent dans les saulayes, la plainte

du fleuve entre ses rives monotones, le rire ar gentin de la source sous \e chatouillement de ' roseaux, voire même les ronflements majestueu de maître Grégoire dans son lit, mais respei tons la solitude amoureuse de ces enfants ; gai dons-nous de troubler la paix de cette heur inoubliable du premier bonheur, de celte heui qui porte en soi son paradis et transforme e Éden jusqu'au fond d'une vieille tonne à dea éventrée et béante devant le seuil d'un forgeron

— Sors par l'ouverture d'en haut, ma petit Baptistine. Tu monteras sur mes reins et tu t' accrocheras. Elle est plus raide, moins cou pante aux bords et tu ne risqueras pas de t' abîmer la peau. Moi je vais me laisser glisser les pieds en avant, par celle d'en bas qui nous servi déjà et j'irai te cueillir ensuite aux flanc du tonneau.

Ainsi parla sagement Jérôme, le petit jo venant déjà, comme il était visible à l'échar d'or pâle que les brumes faisaient flotter a épaules de la Terre, du côté de l'Orient s'arc-boulant aux parois, les mains sur les g noux, il tendit son échine souple à la belle fil qui y posa, l'un après l'autre, ses pieds nus,

pro

ui lui fut, à lui, la plus délicieuse sensation du londe. Après quoi, passant sa tête et. ses bras ap la lucarne supérieure, elle effectua, vigou- Buse, un de ces beaux rétablissements sur les oudes qui sont l'honneur de la gymnastique.

— Sauvée ! fit-elle joyeusement.

A ces mots, le tabouret vivant qu'elle avait out à l'heure se retira. Mais elle commença de essentir alors les angoisses du poisson dans ouverture resserrée de la nasse. Bien qu'abonante, sa gorge virginale avait passé sans enombre et elle se trouvait engagée à mi -corps, 3 ferme contour de ses seins lui interdisant oute tentative de recul, et le rebondissement e ses hanches refusant absolument de se prêter

aucun mouvement en avant. Telle une sirène lu flot céruléen, telle elle émergeait des ronieurs supérieures du foudre dans une des situai ons les plus critiques où une jeune fille bien iievée se soit trouvée jamais.

— Jérôme, viens à mon aide 1 fit-elle d'une oix étouffée.

Mais le pauvre Jérôme eût été fort empêché le lui porter secours. N'était-il pas, pour son iropre compte, dans un embarras tout pareil !

171 HISTOIHES GAIES

Comme il l'avait dit, il avait engagé dans l'ouverture inférieure de la tonne ses jambes les premières, se proposant de se laisser glisser à terre. Mais il avait compté sans la largeur de ses épaules qui, se présentant à rebours, es« seyaient vainement de se fondre en une masse cylindrique, comme à leur entrée. Lui aussi, il était pris par le milieu du corps, sans pouvoir ni avancer ni rétrograder, agitant désespérément au dehors ses jambes dont toute culotte avait disparu, ce qui fait que les petites étoiles, avant de s'envoler de l'azur, riaient comme des folles de ce qu'elles voyaient. Fil les indiscrètes !

Et c'est alors que, par un de ces hasards qualifiés de providentiels par les tyrans, le magister Blasius, qui avait résolu de venir donner une aubade à sa bien-aimée, passa, une petite, flûte à la main. Gomme il faisait presque nuit encore, il s'en fut se bouter tout droit devant le tonneau au sommet duquel il aperçut le torse et les beaux yeux de Baptistine, tandis que, desjambes que, dans son ahurissement, il prit aussi pour les siennes, lui sautaient jusqu'au menton .1 Tout à coup, il mil ses deux mains sursesyeu;

et s'enfuit comme s'il avait entrevu l'Antéchrist, Un instant après le foudre, cédant sous le double effort des deux captifs, s'effondrait en larges éclats, et nos amoureux délivrés pouvaient regagner leur lit respectif, protégés par l'invisible Dieu que maudissent les pères confiants et les maris trompés.

Le lendemain, le magister Btasius demandait un entrelien particulier à M. le maire.

— Ah ! fit celui-ci en demeurant, trois pleines minutes, la bouche ouverte. Et il fit demander les registres de recensement.

Le surlendemain M. le maire alla trouver, mystérieusement, le lieutenant de gendarmerie.

— Ah ! refit celui-là en laissant tomber dans sa barbiche la prise qu'il dirigeait vers son nez. Et il se fit apporter le registre de recrutement.

Puisr, tous deux se rendirent en tapinois chez naître Grégoire à qui ils demandèrent pardon, l'avoir à l'entretenir d'un sujet délicat.

Puis ils parlèrent.

— Ah ! s'écria le forgeron. Et, prenant ses leux interlocuteurs pour deux fous, il les en- Brma à double tour dans sa forge en appelant ;U secours. La maréchaussée accourut, délivra

les autorités et l'emmena lui-même en prison à Chinon. Après trois mois de prévention, dus à la mansuétude du juge d instruction, il apprit qu'il était poursuivi sous deux chefs principaux : Dissimulation du sexe d'un enfant dans le but évident de le soustraire au service militaire, et rébellion contre des agents dans l'exercice de leurs fonctions. Sa condamnation ne fit pas un pli, grâce à la déposition circonstanciée de Blasius, et il avait déjà subi deux ans de sa peine quand la malheureuse Baplistine, — qualifiée de Baptiste sur les registres rectifiés de l'état civil — fut traînée au conseil de revision. Là, nouvelle surprise ! Ce Blasius avait menti comme un chien ! Le chirurgien- major et M. le préfet, qui étaient gens du meilleur monde, s'excusèrent, de fort bonne grâce, de leur indiscrétion. Tout porte à croire que Grégoire, reconnu innocent, sera l'objet d'une de ces mesures de clémence que le chef de l'Etat ne saurait réserver exclusivement aux coupables. En attendant, il est ruiné et Jérôme épouse sa fille, ce qui, épouvante Blasius, lequel ne comprend rien en core à ce qu'il a vu, et se croit sujet à des hal-, lucinations.

— Je te donne à deviner en dix, Bobonne, à quoi notre ami Jacques s'occupe maintenant.

Madame Laripète, qui avait conservé un bon souvenir à celui dont lui parlait son époux, répondit le plus simplement du monde :

— Ma foi, non, mon ami.

— Eh bien ! Revenu des amours légères qu>^ ne lui ont valu que des ennuis...

— Qu'est-ce que vous en savez ? interrompit aigrement la commandante.

— Je le suppose puisqu'il y a renoncé. Jacques, disje, s'est absolument voué à l'étude

11 travaille depuis trois ans à un grand dictionnaire dont chaque mot est longuement médité avant d'être défini.

— Et il est fort avancé dans ce travail? demanda l'amiral Lekelpudubec.

— Il n'en est encore qu'à la lettre G et tout au commencement. Car, au moment où je suis entré, voici la phrase qu'il achevait d'écrire : « Cabinet. — Réunion de ministres où l'on va se soulager le ventre et où l'on met les vieux papiers. »

— Pouah ! fit la commandante.

— Ne faites pas tant la sucrée, chère madame, reprit Lekelpudubec. Vous n'avez donc pas lu la grande nouvelle?

— Quoi donc?

— Eh bien, un professeur de l'Université vient de publier un Rabelais pour les lycées de c'emoiselles.

— Allons donc ! dit Laripète.

— Je vous le jure, mes amis ; ce qui n'empê chera pas d'ailleurs les membres de ce doct corps de continuer à se moquer des jésuites altérant les textes de Racine et de Molière pour] en faire jouer les pièces à leurs élèves.

PORTE-BONUEUR 179

— Morbleu ! je voudrais bien savoir comment s'y est pris ce pédagogue pour rendre congru à l'esprit des demoiselles le fameux chapitre où Gargantua devine le génie de son fils à l'invention d'un...

— Ce n'est pas moi qui te le dirai. Car, plutôt que de lire, dans ce texte abominable, le plus savoureux de nos écrivains, le plus mâle et le moins fait pour être accommodé à la Fulbert de celte façon, j'aimerais mieux recommencer à bêcher le jardin des racines grecques. Cet admirable chapitre dont tu parlais ! Tiens ! il me rappelle toujours une aventure exotique à laquelle je fus mêlé.

— Contez-nous ça, amiral, dit la commandante.

— C'est que... hum ! hum!... c'est gaulois.

— Allez-y donc ! puisque nous serons élevées maintenant sur les genoux de Rabelais !

— Vous rappelez-vous d'abord, commença l'amiral, le capitaine de vaisseau Flairemont d'Herrières ?

— Parfaitement. Le journal de ce matin annonce précisément son mariage.

— Et qui donc épouse-t-il ?

180 UISTOIRES GAIES

— Attends! La feuille est encore là — une veuve. Ah ! voici : la veuve Pétaud, née Desjean.

— Nom un peu bourgeois ; une grosse fortune, sans doute. Cet animal de d'Herrièrea t Quelle triste fin et prosaïque pour un Antony ! Car c'est lui dont je vous veux raconter une histoire d'amour. En voilà un qui les a aimées, les femmes ! Toujours trahi et jamais guéri. Toujours en colère ou en extase ! Des anges, puis des démons ! Sans cesse ballotté entre le ciel et l'enfer. Les adorant toutes jusqu'à ce qu'il les exécrât. Oui, toutes ! et il y aurait eu une sixième partie du monde qu'il eût été y faire des sottises certainement.

— Noble nature ! interrompit la commandante.

— Mais, déplorable compagnon ! poursuivit Lekelpudubec. Il fallait avoir toujours le gilet ouvert pour y recueillir, dans l'intimité de la flanelle, ses larmes ou ses confidences. Ce que je me suis enrhumé de fois à cet exercice ! Mais il s'en moque maintenant. J'ai un catarrhe et lui il épouse les millions de la veuve Pétaud, née Desjean ! Tous de la chance les camarades !

Il n'y a que moi ' Enfin ! je reviens à mon d'Herrières.

— Et vous faites bien, reprit affectueusement madame Laripète. Car nous l'aimons déjà.

— Vous êtes trop bonne. A votre service ! Nous partions pour je ne sais quelles îles océaniennes. Il était alors lieutenant. Une maîtresse venait de le tromper indignement. Il voulait aller mourir au loin, sur une plage inconnue, en murmurant le nom de l'infidèle. Il avait de ces idées-là. Il avait gardé comme une relique la dernière lettre de cette drôlesse. Je me la rappelle encore tant il me l'a souvent relue : « Mon petit homme, j'ai un vieux qui me fait une position. Adieu. Je t'adore. Ta fidèle Victoria. » Comme c'était louchant ! Eh bien ! il sanglotait comme une gouttière obstruée en redisant chacun de ces mots passionnés. Non ! on n'a jamais vu quelque chose d'aussi godiche que ce d'Herrières. Ce qu'il m'ennuyait lui et sa lettre qu'il trimbalait toujours sur son cœur ! En voilà une traversée que je n'oublierai de ma vie ! enfin nous arrivons à destination. Des îles comme toutes les îles, — entourées d'eau particulièrement. Mais une population très spéciale.

Des tribus à la fois très belliqueuses et très hospitalières; des gens bienveillants, mais fort susceptibles ! Aimables, mais chatouilleux sur le point d'honneur. Une race très chevaleresque, ma foi, pleine de sérieux, de religion et de vertu.

— Ecoutez un peu mon d'Herrières, poursuivit l'amiral.

— Volontiers, fit la commandante, car nous allions l'oublier.

— N'est ce pas qu'elle est belle? me dit-il. N'est-ce pas qu'elle est la plus belle des femmes et que j'ai raison de l'aimer à jamais ? Ah ! vivre à ses genoux et mourir ensuite à ses pieds, brûlé par le feu de ses regards! etc., etc.

Il y avait une demi-heure qu'il me rasait, en pleine campagne, avec cette litléralure-là. Celle dont il était à ce point épris était tout simplement la fille d'un puissant chef de tribu, et il avait demandé sa main, le jour môme, à son glorieux père. Car si votre veuve Pétaud, née Desjean, s'imagine avoir eu les prémisses "ma^ trimoniales de son d'Herrières, elle se trompe vigoureusement. Cet animal avait la manie di mariage... hors de France, bien entendu, pared

que, une fois rentré dans la patrie, ces mariages-là ne comptent plus. C'est une prime donnée à la bonne foi dans les relations internationales.

— Et Victoria ? lui dis je, pour arrêter par une douche ce débordement lyrique.

— Victoria ! s'écria-t-il avec fureur, une courtisane ! une femme sans cœur ! un peu grêlée, avec cela 1 Ah ! je ne l'ai jamais aimée !

— Et sa dernière lettre? continuai-je. Il tira le papier de sa poche avec dégoût et allait le déchirer en mille morceaux, quand une réflexion lui vint. Nous avions mangé chez son futur beaupère un ragoût de kanguroo, exquis, mais qui nous était resté quelque peu sur l'estomac. C'était même ce qui nous avait décidés à faire, après le repas, une promenade hygiénique autour des remparts de la ville (humbles remparts de terre protégeant une centaine de huttes 1 ; car les Anglais n'étaient pas encore venus apporter dans cet heureux pays ces sièges digestifs auxquels ils ont donné leur nom, et qu'ils qualifient fastueusement, dans les écrits dip'omaliques, de « bienfaits delà civilisation ». Je m'expliquai donc, en fredonnant une barca-

rolle populaire, la prudence de mon lieutenant, tout en hésitant à croire qu'il pousserait le cynisme jusqu'à profaner par le dernier des outrages (mettons que le viol n'est que l'avantdernier) l'écriture de mademoiselle Victoria. J'avais tort. Cinq minutes après, il me quittait un instant, dans des intentions de solitude qui ne permettaient aucun doute. Quand il revint, léger comme un sylphe, la fameuse lettre n'était plus entre ses mains.

— Croyez donc à l'amour des hommes ? murmura mélancoliquement la commandante.

— Au moins, murmura Laripète pour faire son érudil, les fiers Sicambres se contentaient de brûler ce qu'ils avaient adoré.

Tout se prépa^rait pour des noces somptueuses le lendemain, les noces de la fille du puissant chef de tribu avec ce sacré d'Herrières. C'était un ronronnement épouvantable de tambourins et un effroyable cliquetis de crécelles dans toutes les huttes. Mais au moment où, vêtu de son magnifique uniforme, mon lieutenant se disposait à aller chercher sa belle fiancée, une façon de grand prêtre, le Calchas de la nation, l'aborda avec une solennité sévère : — « Étran-

ger, lui dit-il, devant le seuil du chef vénéré dont lu souhaites l'alliance, nous avons trouvé ce matin un grimoire mystérieux qui nous fait tout l'effet d'un maléfice jeté par toi. »

Et comme mon camarade, inquiet, ne savait que penser, le bonze, avec une dignité farouche, lui tendit, méconnaissable et froissée, la lettre de Victoria qu'un vent capricieux (un vent du ciel, s'entend) avait roulée sans doute jusqu'à la porte de son futur beau-père.

Nous faillîmes éclater de rire tous les deux, mais la plus vulgaire prudence nous faisait un devoir de répondre sérieusement à un personnage de cette importance. C'est moi qui pris la parole :

« Homme des dieux, lui répondis-je, combien tu te trompes ! Dans nos coutumes françaises, une idée de bonheur s'attache, au contraire, à la rencontre d'objets de la nature de celui que . tu nous apportes, et c'est grand signe de chance quand on met le pied sur l'un d'eux en quittant sa porte.

— Me le jures-tu, sur les saintes croyances 'et l'os bertrand de ton aïeul paternel? me demanda d'une voix émue ce prélat océanien.

— Je te le jure, » repris-je, sûr de ne pas commettre un sacrilège, puisque je lui disais la vérité.

Alors, il prit dans ses bras ce gredin de d'Herrières, [et, l'appelant son fils bien-aimé, s'excusa de l'avoir un seul instant soupçonné d'un procédé douteux. Le cortège se remit en roule et i'hyménée eut lieu avec un extraordinaire éclat. Un second ragoût de kanguroo nous fut servi, et je remarquai que tout le monde aulour de nous mangeait, avec une véritable affectation d'avidité, d'énormes quantités de ce plat savoureux, mais certainement purgatif.

C'est le lendemain matin seulement que nous pûmes apprécier ce que ce faux appétit comportait d'attentions délicates à l'endroit des nouveaux époux.

Quand, après une nuit d'ivresses légitimes, ils voulurent franchir le seuil de leur hutte pour aller soupirer une idylle dans les champs, ils se heurtèrent à une véritable barricade de petits papiers dressée à leur porte par la sollicitude de leurs parents et amis. Tous ces petits papiers, soigneusement paraphés comme l'avait été la malheureuse lettre de Victoria, étaient, dans.

l'intention de leurs généreux donateurs, autant de porte-bonheur mis sur le chemin du jeune ménage II en retrouva de pareils tout le long de sa promenade amoureuse, que le zéphir lui balançait sous le nez, comme de beaux papillons aux ailes diaprées.

A son retour, le grand-prêtre en apporta, dans une châsse, un gigantesque (un numéro du 1 imes tout entier) que le clergé de la tribu s'était complu à historier lui-même. Le jour suivant, les petits cadeaux recommencèrent et le pauvre Flairemont d'Herriêres fut obligé de quitter furtivement le pays pour échapper à ces ovations.., j'allais dire ft manuscrites » ; mais, si c'est le mot propre, ce n'est pas le vrai mot.

— Emmena-t-il au moins sa jeune femme?

demanda la commandante.

— Pas si bête ! répondit cyniquement Laripèle.

— Deux couverts sur la table et des fleurs au milieu ! C'est bon, je me retire.

— Restez donc, Blanc-Minot. J'attends une femme, il est vrai, mais je n'en serai pas moins heureux de vous donner à déjeuner... à la condition que vous partiez au dessert.

— Toujours aimable, Jacques. Mais je ne sais vraiment si je dois...

— As-tu fini, grosse bête ! Ah çà ! pourquoi ne nous tutoyons-nous plus comme à Saint-Gyr? Nous avons passé notre jeunesse à communier sous toutes les espèces, y compris celles de la commandante Laripète, et nous n'avons pas de secrets l'un pour l'autre, je suppose.

— Tu as raison, mon vieux. Je reste. Et à propos, as-tu des nouvelles du commandant ?

— Mauvaises. Je crains sérieusement que le retour d'âge de sa femme ne lui soit fatal.

— Gomment ça ! A Laripète ?

— Le vide se fait autour de lui et toutes ses habitudes sont bouleversées. On ne change pas de façon d'être impunément à son âge. C'est un temps critique pour les cocus que celui qu'il traverse.

— D'autant qu'il l'était si profondément ! Dieu ail son âme. C'était un fichu militaire, mais un parfait Sganarelle.

— A qui le dis-tu ! Mais parlons un peu de nous, Blanc-Minot. Toujours heureux en amour ?

— Oui, parlons-en ! Je continue à perdre aux dominos, mais c'est tout ce qui me reste de ma chance.

— Tu te calomnies.

— Non, mon ami. J'ai la guigne, et si je te ra contais ce qui est en train de m'arriver...

— Tu m'obligerais infiniment. D'abord ce serait une marque de confiance.

— Au fait, en attendant qu'arrive la dame

pour qui ta maison fleure la truffe et qui effeuillera ces roses dans le Champagne, je puis bien te mettre au courant de mon embarras. Tu me donneras un conseil.

— Cent, situ veux. Seulement, je ne te promets pas qu'il y en aura un seul de bon. Tout ce dont je puis t'assurer, c'est qu'ils seront contradictoires.

— Tant mieux ! J'aurai le choix.

Rt Blanc-Minot continua comme il suit:

— J'allais à Versailles, il y trois jours précisément. Simple fantaisie de voir à quoi les dieux de bronze passaient leur temps dans les bassins depuis que les députés ne leur tiennent plus compagnie. Car enfin une société embêtante est encore une société. Nous étions quatre dans mon compartiment, deux messieurs qui avaient l'air très comme il faut et une femme charmante, ma foi ! J'avais eu la bonne idée de choisir mon coin vis-à-vis du sien, ou plutôt c'était elleqiii avait semblé préférer mon voisinage à celui de nos compagnons de route. On est toujours flatté de ces petites altenlions-là. Une brune avec des yeux miiaculeusement brillants, de belles lèvres sensuelles, je ne sais quoi de

voluptueux dans les moindres mouvements et poussant, par instants, des soupirs dont on eût pu gonfler des petits ballons pour les enfants. Infiniment de galbe et beaucoup de tenue avec cela : une personne du meilleur monde certainement. Sa toilette de bon goût ne laissait, à cet égard, aucun doute ; une toilette sombre, relevée ça et là par une note de couleur gaie. De jolies mains effilées sous leurs gants de Suède trop larges. Il y a deux tunnels considérables dans le trajet. Au premier, il me sembla qu'elle me pressait imperceptiblement le soulier avec sa bottine de fin chevreau. Au second, je ne pus me dissimuler qu'elle me piétinait absolument de la façon la plus engageante. J'ajouterai que, de temps en temps, elle levait sur moi des regards de bienveillance qui me faisaient passer des frissons partout. Après tout, comme dit le proverbe, on n'est pas de bois...

— Ni de fer, non plus, interrompit Jacques Mais poursuis, mon compagnon. Ton aventure m'intéresse. Nous pourrions cependant décortiquer quelques crevettes, tout en causant. Car celle que j'aime est déjà en relard d'une bonne Iheure et l'attente ne nourrit pas. C'est ça I

quelques crevettes et un verre de vin du Rhin. S'étant légèrement restauré, Blanc-Minot reprit :

— Je me gardai bien de lui parler, en présence des deux messieurs comme il faut. Ce sont façons de commis-voyageur qui ne sont pas les miennes. Mais quand nous fûmes arrivés à Versailles, je laissai filer les deux inconnus et attendis à la portière, pour aider celte belle personne à descendre, en lui tendant gracieusement la main. A la pression lente et significative de ses doigts, je sentis s'accroître mon audace et je lui offris le bras. Elle le prit, toujours silencieuse. Un fiacre nous reçut et j'invitai le cocher à nous conduire au bois de Satory. Notre embarras était égal pour engager la conversa tion, mais ce fut un moment délicieux tout de même. Le charmant abandon de ma compagne dans la voiture me permit quelques exploration.' timides encore autour de sa personne, mais pleines de promesses. Gomme autrefois Colomb, je louchais à une terre bénie descieux. Soudain, d'une voix mélodieuse comme un harmoniun de poche :

— Qu'allez -vous penser de moi? me dit-elle-

Je lui affirmai, comme c'est la coulume, que j'en allais penser un bien infini, que rien ne prouvait mieux sa vertu que cette aventure ; car il n'est point de bonne règle sans exceptions... et autres balivernes qui parurent la rassurer.

— C'est que jamais je n'ai éprouvé ce que j'éprouvai tout à l'heure en vous regardant, continua-t-elle avec des tintements de cristal dans le gosier.

Cette phrase m'inspira quelque méfiance.

M'allait-elle apprendre que je ressemblais à son grand-oncle ou même à un autre amant qu'elle aurait eu, confidence que les femmes ne vous épargnent jamais et qui est essentiellement désagréable ? Car le métier de doublure est encore plus malplaisant au lit que sur la scène. Mais elle ajouta, ce qui me ravit définitivement de joie : — Jamais, je n'ai rencontré un homme qui m'ait fait une impression semblable. J'étais anéantie, vaincue, prêle à vous suivre au bout du monde ! «Je scellai d'un baiser passionné sa bouche sur ces consolantes paroles. Ses lèvres me le rendirent et le reste de la promenade se passa en délicieuses inconvenances.

— Passe ! Passe ! dit Jacques, et songe que je suis à jeun.

— Quelques heures après, continua Blanc- Minot, nous étions installés à l'hôtel des Réservoirs, après un excellent petit dîner en tête- à tête. C'était comme un rêve, n'est-ce pas ? A peine m'en réveillai-je quelquefois, quand elle s'écriait : « Ah 1 mon Dieu, si mon mari savait ! avec un accent d'indicible angoisse.

— Mâtin ! s'il fallait s'occuper des maris maintenant ! objecta cyniquement Jacques. Théophile, servez les perdreaux. Je ne saurai» attendre davantage.

Tout en déchiquetant son aile, Blanc-Minot reprit son récit :

— Nous nous étions séparés de grand malin et je passai toute la journée d hier à me souvenir délicieusement des heures écoulées. La nuit exquise! Une chaîne de caresses se déroulant sous le tiède parfum des baisers. On m'avait promis de m'écrireel j'attendais absolumentune lettre par le. premier courrier d'aujourd'hui. Un coup de sonnette retentit chez moi à huit heures, et mon domestique m'apporta une carte, celle d'un monsieur qui tenait, disait-il, absolument

à me*parler de suite. Sur cette carte je lus : Cari Bernard, et au-dessous : Ancien lieutenant de vaisseau. I.e nom m'était parfaitement inconnu, mais nos officiers de marine sont gens assez distingués pour que leur seule qualité leur ouvre toutes les portes. — Faites entrer, dis-je.

Un monsieur fort bien entra. Physique loyal et grands favoris encadrant un mâle visage. Je lui demandai, avec infiniment de déférence, ce qui l'amenait chez moi. — Monsieur, me dit-il, vous êtes allé, n'est- ce pas, il y a deux jours, à Versailles, par le train de deux heures trente? — En effet, monsieur, mais en quoi...? — Permettez. Une dame de noir vêtue, ayant une fleur rouge à son chapeau, était dans le même compartiment que vous, n'est-il pas vrai? — Pardon, monsieur, mais je ne m'occupe pas de mes voisins en chemin de fer et... — Et cependant vous avez accompagné cette personne à l'arrivée du train ; vous avez fait une longue promenade avec elle et vous êtes descendus ensemble à l'hôtel. — C'en est trop, monsieur, et je n'ai pas de comptes à vous rendre. Si c'est tout ce que vous avez à me dire, je vous ordonne de sortir à l'instant ! — Je suis le mari de la per-

196 HISTOIUSS GAIES

sonne en question ! me dit lentement M. "Cari Bernard, sans s'émouvoir de ma colère... Je repris mon calme aussi pour lui répondre : — Eii bien, alors, monsieur, je suis à vos ordres. L'ex-marin eut un sourire d'une indéfinissable ironie : — Ce n'est pas votre vie que je viens vous demander, monsieur, poursuivit-il en me regardant bien en face. On ne tue pas et on ne se fait pas tuer- pour un cas pathologique. Madame Bernard est atteinte d'une affection qui a un nom en médecine et qui la rend absolument irresponsable de ses infidélités. J'ai le regret de vous apprendre, monsieur, que vous avez eu affaire à une simple nymphomane. Voilà des années que je ne puis garder, à la maison, ni un valet de chambre, ni un cocher, ni un jardinier. Autant de Joseph livrés à M'^'^Putiphar. Parfaitement décidé à demander ma séparation, j'attendais que mon honneur fût vilipendé d'une moins ridicule façon, en d'autres termes, qu'elle me fournît une aventure plus avouable que ses familiarités pour mes laquais, à invoquer publi-. quement devant la justice. Aussi la faisais je | suivre et vous étes-vous trouvé à point, monsieur, pour me procurer ce grief dont j'avais i

besoin. Je ne voudrais pas vous flatter, mais vous êtes un homme du monde, un garçon de belle tournure et que l'on peut se voir préférer sans une trop grande humiliation. Vous étiez mon type, monsieur, je vous le dis franchement.

— Vous êtes trop bon,.répliquai-je. Mais qu'attendez-vous de moi? — Un témoignage loyal, monsieur, quand je vous ferai citer comme témoin dans l'enquête.

Et, m'ayaut salué avec infiniment de dignité, M. Garl Bernard sortit, me laissant absolument abasourdi.

— Voilà une fichue affaire, conclut Jacques, et j'en suis si troublé que je vais demander la fin du déjeuner. Rien ne creuse l'appétit comme une émotion sincère. Pauvre ami ! Ma foi, tant pis pour cette dame inexacte! Après tout, je ne la connais que d'hier et peut être n'a-t-elle pas pria mon invitation au sérieux.

— Alors, c'est une nouvelle conquête? demanda machinalement Blanc-Minot.

— Une conquête toute neuve. Mais je me connais aux femmes. Une petite bourgeoise qui fait ses farces et n'a jelé encore que les brides de son bonnet par- dessus les moulins.

— Ta as toujours eu de la chance.

— C'est qu'aussi, mon pauvre Blanc-Minot^ je n'y vais pas, comme toi, à la façon d'un véritable hurluberlu. Je regrette de te le dire, mais tu n'as vraiment que ce que tu mérites. Est-ce que les avances manifestes de tavoyageusen'auraient pas dû te mettre en méfiance ? Tu es gentil, mon cher, mais tu n'es pas foudroyant. Il ne faut pas te monter la tête et croire que les alouettes vont tomber toutes rôties,

— C'est vrai, pensa douloureusement Blanc- Minot.

— On ne se jette pas comme ça tête baissée dans les aventures et sans connaître le terrain, poursuivit Jacques en sapant un pâté de foie gras. Ta situation est la plus déplorable du monde; car ta conscience t'impose le devoir de parler et la galanterie la plus vulgaire te le défend. De quelque côté que tu te tournes, tu commets une vilaine action. Tu refuses à un homme d'honneur de le servir ou tu trahis celle qui t'a tout donné. Mais comment te plaindre ? Tu as confectionné loi-même le pétrin où tu t'abîmes. Ce lieutenant Cari Bernard est digne de toutes les sympathies. Tu seras conspué à

l'audience, mon pauvre garçon, conspué et traîné dans la boue.

— Ah ! mon Dieu ! soupira Blanc-Minot en ingurgitant une truffe.

A ce moment, un coup de sonnette relentil. — Enfin ! dit Jacques.

— Mon ami, pardonnez-moi d'èlre si en retard.

Ce son de voix fit retourner brusquement Blanc-Minot qui faillit tomber à la renverse. La dame qui venait d'entrer rougit jusqu'au blanc des yeux en le voyant, mais reprit son aplomb bien vile.

— Je te quille, mon cher Jacques, fit Blanc- Minot en se levant.

Jacques ne le retint pas ; mais, en le reconduisant dans le vestibule, il fut frappé de son air embarrassé. — Est-ce que tu la connais? fil-il à son ami.

— Mon pauvre garçon, répondit Blanc-Minot. Eh bien ! c'est elle I

Et il sortit, laissant Jacques stupéfait. A la porte, il aperçut deux messieurs, très comme il faut, qui faisaient le guet, et, en tournant la rue.

il se trouva face à face avec M. Cari Bernard. Celui-ci vint à lui :

— Jeune homme, fil-il, j'espère maintenant vous éviter le désagrément dont je vous ai menacé ce matin. Votre ami, M.Jacques Moulinot, me convient encore mieux que vous.

— Pauvre Jacques ! pensa Blanc-Minot qui était une bonne nature.

ÉDIFIANTE niSTO:BE 201

— « Croissez et multipliez ! » a dit la sainte Ecriture. Eh ! mon Dieu ! ne dirait-on pas qu'il n'y a qu'à vouloir pour cela ! Je crois encore, à l'occasion, aussi bien que quiconque : mais quant à multiplier, bernique ! Longtemps avant d'en avoir l'âge, ma femme est plus inféconde que Sarah. Quant à souhaiter qu'un ange ou une colombe vienne mettre fin .à cet état, c'est autre chose. S'il doit y avoir miracle, j'aimerais, en principe, que ce fût uniquement par mon intervention. Mais je n'en suis pas moins bien mélancolique en pensant à la désastreuse vieillesse que me préparent l'inanité de mes efforts et rincurable stérilité de ma chère Eva.

Ainsi se lamentait le révérend pasteur Josuah Smilh sur l'absence absolue de postérité dont l'accablait le destin. Et, comme il n'était pas dans sa nature de s'abandonner exclusivement aux raisons de sentiment :

— Si encore, ajoutait-il, mon animal de confrère David Jackson n'avait pas fait à sa femme une portée de moutards dont ma solitude est humiliée ! Les enfants coûtent cher à élever, mais, dans notre saint état, ils rapportent bien davantage encore. D'abord c'est un petit nojau d'auditeurs forcés sur lesquels on essaye le pouvoir somniière de ses sermons. Puis, une sorte de respect bêle, de considération stupide s'attache aux chefs des familles nombreuses, comme si, dans la nature, les animaux les plus nuisibles, comme la puce et le rat, n'étaient pas précisément les plus prolifiques. Ce David Jackson ! aucun talent ! aucune componction ! un esprit évangélique des plus bornés ! Demandez-lui un peu une homélie, et vous verrez ce qu'il vous servira ! N'empêche qu'en le voyant entouré de ses marmots, tout le monde et les femmes surtout lui témoignent une vénération singulière, au point que je ne puis soutenir la

concurrence avec lui. Oh ! les femmes, en religion ! Elles sont là un tas de mijaurées qui dépensent leur avoir à gorger de bonbons et de douceurs de toutes sortes ces petits Jackson ! Qui s'en régale? Jackson lui-même et sa productive moitié.

Et, dans son indignation sur l'inégalité des fortunes, le révérend Josuah Smith frappa un si grand coup sur sa table de travail que sa chère Éva accourut toute tremblante.

Je ne vous ai pas décrit la longue asperge noire qui aurait le mieux donné une idée du révérend Josuah. Un tel portrait n'avait rien qui vous pût séduire. Mais je veux vous ébaucher celui d Eva que, pour ma part, j'eusse aimé infiniment mieux avoir au-dessus de mon lit. Blonde comme un bouleau d'automne, souriante et grassouillette à l'envi, avec des yeux bleus grésilles par le désir et une» bouche un peu charnue et faite comme un nid à baisers, c'était une créature visiblemenl ardente, mais parfaitement étrangère aux philosophiques préoccupations de son mari. Je ne sais quel malotru a dit que « des enfants, il n'aimait que la façon ». De vous à moi, madame Smith était

absolument de cet avis, et l'amour lui suffisait sans y adjoindre le souci de la perpétuité de l'espèce. Et pourtant Dieu qui fait souvent des choses inutiles, — les jours oii il travaille, par exemple, pour les artistes, — avait pris un singulier plaisir à modeler les hanches de cette insouciante personne suivant les rythmes harmonieux de l'amphore antique, et si ce beau vase demeurait vide, ce n'était pas qu'il manquât de capacité. Mais la beauté ne vaut-elle donc pas autant que l'utilité pour justifier toutes choses? Ainsi le pensait Eva et le pensai-je avec elle. Et quand je rencontre quelqu'une de ces femmes opulemment dotées de tout ce qu'il faut pour... écrire, le diable m'emporte si je me dis : Voilà un beau papier pour y tracer des faire part de naissance ! Je laisse cette réflexion bureaucratique aux plumes sans fantaisie. • — Qu'aviBz-vous, mon ami ? n'en demanda pas moins cette excellente femme, erf entrant dans le cabinet de son mari, attirée par le coup de poing que j'ai dit plus haut.

Et le révérend Josuah Smilh lui conta l'objet de sa colère et ajouta :

— Je veux aller faire une visite à cet âne bâté

ÉDIFIANTIi: HISTOIRE 205

de Jackson, à ce prolifique animal, et je lui extirperai bien son secret pour faire tant de petits chrétiens à son image. Je m'y rends sur l'heure même; car vous savez, ma mie, que je pars demain pour une série de prédications qui me retiendront, à mon grand regret, plusieurs jours et autant de nuits hors de la maison.

— Ge sont les nuits surtout qui sont Jongues, répondit mélancoliquement Éva, parce que les jours passent assez bien encore à faire des gammes et à tricoter des bas pour vous.

Josuah la serra dans ses longs bras de gorille perfectionné et sortit, pendant que sa femme haussait légèrement les épaules en le regardant partir.

Je ne sais rien de plus innocent en ce monde que la conversation de deux personnes légitimement mariées. Car, entre autres beautés plastiques et sociales, le mariage a ce privilège que tout ce qui serait inconvenant entre simples amants devient éminemment édifiant et congru entre époux. Et je le comparerais volontiers, pour cette vertu, à celte belle sauce brune qui, chez les restaurateurs, dissimule sous un parfum de truffes vague, la saveur douleu-é des

viandes réparées et des graisse8 vieillies. Je n'éprouverai donc aucun embarras à vous conduire dans la chambre nuptiale du ménage Smith ; d'autant qu'Eva en a fait, en personne avisée, un des plus jolis nids d'amour honnête qui se puissent concevoir. Elle a bien dû, suivant le pieux usage des pasteurs, faire inscrire aux murailles de bibliques versets et de religieux conseils ; mais elle a su les choisir dans une gamme aimable et riante. C'est ainsi qu'audessus du lit, coquet et voluptueux comme un lit d'amoureux, on lit ce sage précepte : « Fais le bien tous les jours ! » A l'heure où nous surprenons leur matrimoniale causerie, nos amis sont couchés et la veilleuse de verre dépoli pendue au plafond les enveloppe, eux et tout ce que contient la pièce, d'une lumière d'opale fort incitante aux douces rêveries. N'oubliez pas, d'ailleurs, que le révérend Josuah part demain pour évangéliser exf?'a muros de sa maison, ce qui justifie bien un peu d'abandon dans le discours, d'abandon et de décousu.

— Ah! mon Dieu, mon ami, seriez- vous souffrant? s'écrie Éva tout à coup, sur le ton du plus sincère désespoir ?

— Non, ma chérie, un instant seulement.

Un joli petit grognement de femme colère et .désappointée retentit dans le silence conjugal. Puis un peu plus lard :

— Me direz-vous, maintenant, monsieur, reprend la voix d'Eva, vibrante de fureur concentrée, ce qui vous a pris ?

— Certes, ma bien-aimée, je vous le dirai. Le révérend Jackson, mon odieux confrère, s'est laissé parfaitement tirer les vers du nez, et je sais maintenant son secret pour avoir des enfants à couches que veux-tu?

— Vraiment ! et quelle est cette belle recette ?

— Ma piété aurait dû la deviner depuis longtemps. Elle consiste simplement à sanctifier l'acte auquel on les demande par une courte prière. Je n'avais pas encore l'habitude, et j'ai un peu ânonné. Me pardonnez- vous ?

— De grand cœur, répondit sèchement Éva. Le révérend Josuah Smith est revenu chez lui

après huit jours de missionnariat à l'extérieur ; il est même revenu bredouille, les âmes manquant absolument de préparation dans ce siècle positif. Mais il s'en console en pensant aux douces heures d'amour que lui garde son Éva,

208 U[STOIRES GAIES

la joie du retour. L'accueil de celle-ci lui a bien paru un peu froid, mais la nuit est venue, et tous deux bras dessus, bras dessous, lestés d'un repas délicat que de bons vins de France ont arrosé, se dirigent vers la chambre nuptiale. Un changement frappe les yeux de Josuah dès son entrée. A la veilleuse a succédé un véritable lustre de cuivre, d'un goût sévère, tel qu'on en voit dans les vieilles églises flamandes. A la clarté des cierges qui y flambent, le révérend Smith s'aperçoit rapidement que la pièce a été désornée de toutes les coquetteries qui y sollicitaient naguère leurs humaines tendresses. Plus rien de ces parfums féminins qui grisent par avance, mais une fade odeur de sacristie. Les meubles sur lesquels s'étaient signés tant d'armistices, après d'aimables escarmouches, ont fait place à des chaises d'un dessin correct, mais navrant de simplicité. Pour le coup, c'est le bouquet ! Le lit réduit à un simple cadre de bois- surmonté, à la tête et aux pieds, d'une façon de prie-Dieu, et dominé, en manière de ciel, par un dôme polygonal pareil à celui des chaires évangéliques. Et, comme hébété d'étonnement, fou de désappointement, il regarde sa

femme, celle-ci, railleuse, lui montre, du bout du doigt, cette inscription qui a fait place à l'ancienne, au-dessus de la couche métamorphosée en oratoire : a II y a temps pour tout ! »

210 UISTOIRES GAIES

Mon Dieu, que j'en ai assez de nos mœurs citadines et de la babylonéenne corruption qui fait nos grandes villes pareilles à de honteuses plaies ouvertes au flanc du monde et que d'impui'es vermines emplissent de leur fourmillement! Ne sentez-vous pas, comme moi, mon amour, le besoin d'un air moins vicié, d'une atmosphère morale moins lourde, et ne vous plairait-il pas que nous allions respirer aux champs, dans quelque bon coin de nature idyllique comme une page de Théocrite, le divin Syracusain ? Hélas ! le Printemps n'a pas encore

empli de ses flèches dorées le carquois vide du Soleil, ni ranimé les verdures de ses larmes vite séchées, ni ensanglanté les haies de mûres aux blessures divines de ses pieds vermeils, ni délivré l'aile engourdie des papillons, ni batlu la mesure aux rossignols, ni semé de turquoises la course des ruisseaux, ni vêtu les pommiers d'hermine rose, ni révélé le cœur de miel qui se cache dans la blancheur des lis, ni sonné le réveil de toutes les grâces féminines. Les violettes n'ouvrent pas encore leurs yeux inquiets pour regarder les amoureux qui passent, et les clochettes des muguets ne tintent pas la messe silencieuse où se plaît la dévotion des coeurs épris. L'immortelle résurrection n'a pas ranimé les feuillées aux membres noirs des arbres, et l'âme des parfums n'est pas encore venue baiser les lèvres des fleurs. L'âpre hiver souffle encore ses colères humides à travers la plaine sans parure, et le vol des corbeaux écrit seul, en notes noires, sur la page grise du ciel, la fantastique partition qu'exécutent les vents déchaînés et les flots gémissant sous leur fouet. Partons, cependant, ma mie. Car, en ce temps-ci même, le spectacle de l'innocence paysanne ré-

jouit encore le cœur, devant que les yeux soient charmés. Cherchons le village où l'antique candeur fleurit même quand les roses sont fermées. Et, durant la route, je vais vous conter quelqu'une de ces histoires naïves dont la campagne fut le théâtre et qui vous aidera à oublier déjà les fâcheuses splendeurs du vice parisien et les ordurières gaietés du boulevard.

Quand Suzette épousa Biaise, — il y a bien trois mois de cela et quelques jours peut-être, — on peut dire qu'elle ignorait, de tous les devoirs du mariage, celui que les libertins regardent comme l'essentiel. Telle était la pureté de son imagination et telle la profondeur charmante de sa bêtise qu'aucune des expériences maintes fois répétées, devant elle, par de complaisants pigeons, par d'instructifs lapins, voire même par les béliers et les taureaux bénévoles, au temps des printanières fureurs, ne l'avait mise sur la voie du mystère que les jeunes filles aiment à éclaircir. Elle continuait à croire que les enfants naissaient dans des potagers, les futurs beaux hommes sous des choux cabus et les nains à venir sous des choux de Bruxelles. Aussi n'épluchait-elle jamais l'un ou l'autre de

Ai

ces légumes sans prendre d'excessives précautions de peur de blesser quelque innocent ou, ce qui eût été plus cruel encore, de le faire cuire autour d'un morceau de lard. Mais alors pourquoi Suzetle s'était-elle mariée? El avec Biaise surtout, ce beau gars de Biaise, aux yeux flambants comme des cierges de Noël, troublants pour les femmes comme une chanson d'amour; avec Biaise dont les matrones ne se lassaient pas de regarder, avec des menus sourires pleins de regrets, les larges épaules, les reins souples et la prestance décidée? Mon Dieu, tout simplement pour être une « Madame » et avoir, à elle, un ménage, c'est-à-dire des meubles quasi neufs, de la vaisselle et une batterie de cuisine, du foin dans son grenier et du vin dans sa cave, tout ce qui, pour elle, en un mot, constituait le bien-être de la femme en puissance d'époux et lui permettait d'humilier les moins riches qu'elle. Car, pour avoir le cœur très pur, on n'en a pas toujours l'esprit plus charitable et, si je n avais commencé ce récit à la gloire de l'innocence, je ne me gênerais pas pour dire que j'ai connu de franches catins à qui le paradis était mieux dû qu'à de fort honnêtes dames, pour ce qu'elles

avaient été meilleures à leur prochain, ce qui est l'essentiel dans la vie.

Mais je vous conjure d'oublier, à la hâte, mon amour, cette déplorable réflexion.

Pénétrons, je vous prie, avec un bandeau sur les yeux, — exemple que nous donne l'Amour — sous les rideaux qui abritent, de leur serge à ramages rouges et bleus, le bonheur des nouveaux époux, au sortir du repas de noces. Remarquez qu^il ne s'agit pas ici de concubins, ce qui rendrait notre indiscrétion tout à fait dégoûtante, mais de gens qui viennent de contempler face à face le ventre tricolore d'un maire et le dos vôtu de moire blanche brodée d'or d'un curé, ce qui transforme notre curiosité en désir noblement instructif et en légitime souci d'honorer le mariage dans ses moindres détails.

Biaise vient de parler si bas que nous n'avons rien entendu; mais Suzelte lui répond très clairement :

— Mon ami, le jeu que vous me proposez 1 me semble absolument frivole, et nous ferion mieux de songer à ce qui nous manque : dei assiettes d'abord, plates et à soupe. Il en fa

bien compter vingt-quatre de chaque sorte. Et puis...

Nouveau discours de Biaise également inintelligible.

— Mon Dieu ! que vous êtes peu sérieux, mon cher ! continue Suzetle. Laissez-moi donc tranquille avec vos babioles, et récapitulons les objets qu'il faut nous procurer au plus tôt. Nous ne pouvons pas nous contenter d'une seule soupière. Car enfin, si elle se cassait? Il y a autre chose aussi qu'il faut avoir en double. Avez-vous seulement jeté un regard dans le buffet pour voir tout ce qui y fait défaut? Une saucière, deux plats ronds, un long...

Biaise exhale un nouveau monologue mêlé de soupirs.

— Non ! monsieur ! non ! poursuit Suzette. Si vous continuez, je me lève. Le temps ne nous manquera pas, que diable, pour nous occuper de pareilles bêtises quand nous aurons complété l'ornementation de notre intérieur. Groye*vous que je puisse vous faire de bons plats avec une seule casserole? Il nous faut une batterie de cuivre complète, mon ami, avec un moule à

tarte, une tourliére, une bassinoire, sans compter le fer battu...

Des sanglots évidents se mêlent à l'oraison, d'ailleurs toujours confuse à l'oreille, de Biaise.

— Ah I c'est trop fort ! et décidément je saute à bas du lit ! s'écrie Suzette. Si ce n'est pas une horreur d'avoir de telles saugrenuités en tête quand nous ne possédons rien pour faire du boudin et des confitures, rien pour conserver un pâté, rien 1 rien ! rien ! Rien de ce qu'il faut à d'honnêtes gens pour être considérés de leurs amis. Ah ! tout le monde me le disait bien qu'en épousant un gars orgueilleux de lui-même, comme vous, j'en verrais de dures ; mais je ne croyais pas que ce fût à ce point de vous voir préférer des indécences à l'honneur de votre ménage 1

Et Suzette pleurait à son tour, arrachant ses beaux cheveux blonds et piétinant le parquet de ses jolis pieds nus.

Ainsi se passa la première nuit de noces du pauvre Biaise, lequel avait conservé le droit d'appeler encore le lendemain sa femme : « Mademoiselle ».

LA BUNNE MÉNAGÈRE :217

Il S en fut trouver sa belle-mère, dès patron minet, comme on dit là-bas.

— Mon cher gendre, lui répondit celle-ci, qui était une personne extrêmement sensée, il ne me convient pomt de faire intervenir mon autorité maternelle en pareille occurrence. Ce serait, vous le comprendrez, porter un coup mortel à votre prestige marital ; mais je puis vous donner un conseil. Ma fille est douce comme un agneau, mais entêtée comme une i)ourr)que. Maintenant que vous connaissez son faible pour la vaisselle, il vous est bien facile d'obtenir d'elle tout ce que vous voudrez. Car apprenez que la femme, à son âge, est plus volontiers amoureuse de cadeaux que de caresses, et j'en sais qui, à ce point de vue, ne vieillissent même jamais. Aussi devez-vous être ménager, vous-même, dans vos libéraUtés et les mesurer de façon que ce moyen de séduction vous dure le plus longtemps possible et ne se tarisse pas avant votre désir.

— Précisez, madame, précisez, interrogea Biaise attentif jusqu'à l'anxiété.

— Eh bien, par exemple, et pour commencer, promettez-lui une assiette, une seule, par chaque

acte de soumission que vous obtiendrez d'elle. Cela vous donnera de la marge. Ayez soin d'ailleurs de payer immédiatement votre dette. Car la femme est comme l'enfant, et ce qu'elle a souhaité un moment n'est pas pour lui faire longtemps plaisir.

Avouez, ma mie, que celle dame était le bon sens même et, pour une simple paysanne, bien experte aux choses du cœur.

Aussi Biaise suivit-il de tous points son conseil et s'en Irouva-t il le mieux du monde. Sa femme était devenue la plus gracieuse qui soit, et l'olivier pacifique eût certainement poussé en pleine terre dans le jardin de ce couple fortuné. Huit jours seulement après cet entretien, la mère interrogea doucement sa fille :

— Mon enfant, lui dit-elle, es-lu contente dU' mari que nous l'avons donné?

— Oh 1 oui, maman !

— S'occupe-t il bien de la maison?

— Je te crois ! Il m'a déjà donné quatre douzaines d'assiettes.

L'indulgente dame sourit et dit : Tu n'as pas besoin vraiment d'en avoir davantage.

Retournons, je vous prie, sous les rideaux dM\

serge aux ramages rouges et bleus, lesquels ont vu tant de choses que le bleu lui-même en est devenu presque rouge. Les époux causent encore; mais, cette fois-ci, on entend également ce que dit l'un et l'autre :

— Comment, mignonne, tu ne veux pas?,.. Quel caprice?... Pourquoi?... C'est la voix de Biaise. Et celle de Suzette répond :

— Non ! na ! Ça m'ennuie !

— Gomment, ça t'ennuie?

— Dame ! toujours la même chose !

— Eh bien ?

— Nous avons maintenant bien assez d'assiettes comme ça.

Et d'une voix pleine d'une câlinerie adorable, d'une voix où tintaient les mortelles séductions qui perdirent Troie au temps d'Hélène et Antoine au temps de Cléopâtre :

— Mon petit mari, ajoula-t-elle, je ne sais pas... demande-moi... Mais c'est un saladier que je voudrais maintenant.

0 sainte innocente des champs! 0 rus, quqndo te aspiclam ! Ce n'est point dans les villes maudites que s'échangent de tels propos où se devine la candeur des âmes ! Plaines immenses de

la Beauce, forêts épaisses du Morvan, cimes dauphinoises, collines pyrénéennes, rives fleuries d'Asnières, ma patrie, vous êtes l'asile toujours ouvert aux bonnes moeurs proscrites dans la grande CÀié. Je vous salue, temples de la morale, et baise en pleurant votre seuil sacré. Ne vous plairait-il pas cependant, mon amour, que nous fassions retourner notre fîâcre pour aller prendre une* glace sur les boulevards? Un air trop vertueux m'époumonne, et je me sens indigne de le respirer plus longtemps.

Certes, M. Pasteur mérite le nom de grand et je n'en sais pas, parmi les savants, dont le philanthropique génie mérite mieux d'être honoré de l'humanité tout entière. L'application nouvelle de ses théories et des merveilleuses pratiques qu'il a instituées dans son laboratoire à la guérison de la diphtérie par l'inoculation du sérum de cheval est encore pour faire monter jusqu'à lui l'hommage de notre reconnaissance. Et cependant je serai franc. L'idée d'être ainsi infusé de liquide appartenant à d'autres bêtes

m'est infiniment désagréable. Est-on vraiment sûr qu'il ne nous en reste rien que des immunités ? Tout le monde a remarqué qu'au physique chacun de nous ressemble à un animal particulier. Ceux-ci procèdent du chien, ceux-là du chat, ces autres du mouton. Et celte ressemblance a très vraisemblablement une réflexion morale ; car elle tient plus souvent à la physionomie qu'aux traits, à l'expression du regard et du sourire plutôt qu'à la forme des yeux et de la bouche. Méfions-nous, mes enfants, méfionsnous I Ces parentés inégalement flatteuses ne dénonceraient-elles pas l'emploi des méthodes actuellement à la mode à des époques sur lesquelles nous n'avons que des documents insuffisants ? On inoculait peut-être dans les Indes anciennes et dans la vieille Egypte. Car il est probable qu'on n'invente rien aujourd'hui qui n'ait été déjà inventé autrefois. Chaque civilisation s'épanouit en une floraison de connaissances toujours maintenues dans les limites de l'esprit humain, mais roulant, pour ainsi parler, dans un cercle défini. Quand on nous conle que les Pyramides ont été bâties à dos d'Hébreux, on se moque de nous. D'abord, parce que celui

qui tirera d'un juif un travail manuel quelconque sera un rude malin. Ensuite, parce que de tels ouvrages supposent d'admirables connaissances mécaniques et impliquent l'emploi de machines - dont nous ne connaissons plus la puissance. Oui, certes, il se peut fort bien que nos airs de famille, avec ceux qu'Aurélien Scholl appelle si spirituellement nos parents pauvres, ne viennent pas d'autre chose que d'anciennes pratiques médicales analogues à celles employées aujourd'hui. On ne vole pas impunément à une espèce des éléments constitutifs et vitaux. Les exemples abondent. Le paysan est peu généreux avec les femmes. C'est qu'il se nourrit beaucoup de lapins. On ne saurait faire trop grande attention aux choses qu'on ingère sous quelque forme que ce soit.

Ainsi discoarais-jo avec mon ami Venteroussin qui, comme moi, est volontiers préoccupé de choses scientifiques.

— J'ai, me dit-il, tout d'un coup, une histoire à te conter qui confirmera la théorie et expliquera, de plus, un phénomène contemporain, celui contre lequel nos étudiants protestent et instituent des monômes qui permettent à nos

2M HISTOIRES 6AIKS

bons sergots de montrer leurs jaquettes neuves. Car notre police aura bientôt toutes les coquetteries des anciens gardes-françaises. C'est une attention délicate. Il est certainement moins déplaisant d'être passé à tabac par un gentleman correctement vêtu que par un pétrousquin en caban.

Et nous nous assîmes, mon ami Venteroussin et moi, sous les ombrages jaunissants des Tuileries, dans la buée d'or sérénale que font les rayons du soleil couchant à travers les frondaisons jaunies, mêlant le déclin des triomphes au berceau des mélancolies, cependant que quelques filles passaient au bras de leurs amoureux, faisant craquer doucement le sable, alentour des statues où resplendit encore l'héroïque image des nudités d'antan.

— Oui, mon cher, continua ce bavard de Venteroussin, je suis un des seuls à savoir peut-

être d'où nous vient celte invasion de gentilshommes sous-marins dont le voisinage répugne justement à notre studieuse jeunesse, car le temps est loin où c'était un honneur d'être entretenu convenablement par sa bonne amie, et le mélier des galants honorables d'aujourd'hui est infiniment dur. Une honte coûteuse s'attache à ce qui semblait autrefois une ingénieuse économie. D'où nous vient cette marée? Je t'en vais dire le secret.

Et mon ami Venteroussin levait les yeux vers le ciel pour le prendre à témoin de la vérité de son récit, ce qui permit à un ramier quelconque de lui coiffer d'une crotte le nez qu'il arborait en promontoire. Un peu plus haut et je .devenais le gardien d'un nouveau Tobie, et il me fallait aller chercher du fiel de poisson aux frontières d'Espagne. Car le Poète qui sait tout nous a révélé que c'était fort près de Saint-Jeande-Luz que ce miracle s'était passé de la guérison du patriarche.

Revenu de son émoi, mon ami Venteroussin dit encore :

— Il y a plus de vingt ans, presque trente, l'Académie de médecine était dirigée par un

homme éminent, comme toujours, et qui laissa dans la science une trace si profonde qu'il m'est impossible absolument de 91e rappeler son nom. Mais qu'importe ! Mêlé à tous les travaux de son temps, rien ne lui était étranger des questions à l'ordre du jour. C'est ainsi qu'intimement lié avec le célèbre Coste il était un des propagateurs les plus fervents de la pisciculture. Un jour Goste le vientj trouver le front lumineux d'une découverte nouvelle. Il n'était pas impossible, affirmait le pratique savant, d'acclimater les poissons de mer eux-mêmes dans nos rivières. Il n'y avait, pour arriver à ce résultat prodigieux, qu'à modifier, dès l'enfance, l'éducation de ces animaux aquatiques, en supprimant peu à peu le sel de leur alimentation, comme on fait aux jeunes gens, quand, après les avoir nourris de l'esprit d'Horace, on les prodigue à l'ineptie du vaudeville contemporain. Pour tenter en grand l'expérience, il venait d'écrire à son ami, le vieux professeur Van de Prout, de la Faculté de la Haye, le plus grand savant de tous les Pays-Bas, le priant de lui expédier quelques millions d'œufs des poissons les plus abondants dans le port de Scheveningue.

« Votre leltre est-elle partie ? demanda au célèbre Goste le savant éminent dont le nom continue à m'échapper. — Pas encore, répondit le célèbre Goste. — Eh bien, obligez-moi de demander en même temps à votre Van de Prout quelques tubes de vaccin. La Hollande est un pays justement renommé pour ses pâturages et les modèles qu'il a fournis à Paul Potter. Ses vaches ne sont pas moins illustres que ses harengs. Le vaccin y doit être parfait et j'en vais faire l'épreuve sur les moutards indigents qu'on m'apporte en foule pour les prémunir contre la petite vérole. — Rien de plus simple ! » répondit Goste. Et ces deux flambeaux de la science se séparèrent avec tant de majesté qu'on eût dit qu'un enfant de chœur invisible emportait chacun d'eux.

Et, s'étant arrêté un instant, mon ami Vent e roussin ouvrit cette parenthèse à son conte :

— G'est étonnant comme ce soleil oblique du couchant me chauffe le bas des jambes.

Affectueusement, je lui fis observer que cette tiédeur lui venait d'un caniche qui venait de le compisser dévotement, la patte sournoisement levée, pendant qu'il me ravissait de son récit.

— Moins d'un mois après, le célèbre Coste apportait, à l'anonyme gloire que je respecte dans son obscurité, deux boîtes exactement pareilles, portant le double timbre de la Hollande et de la France. Chacune contenait deux petits étuis en verre, tout à fait semblables et de mêmes dimensions, également pleins d'une matière incolore et granuleuse, infiniment moins ragoûtante qu'une sauce aux trufies toulousaines. « Voici mes oeufs et voici votre vaccin. — Vous êtes sûr de ne pas vous tromper? — Regardez les étiquettes écrites de la main même de mon vieil ami. »

Ah ! ce Van de Prout ! distrait comme tous les savants ! 11 avait bien écrit les deux étiquettes de sa main, mais il s'était trompé de fioles en les collant dessus.

Inutilement le célèbre Coste se mit à l'œuvre.

Mais il eut beau doser le sel dans les bassins où les faux œufs avaient été jetés, avec l'habileté consommée de cent apothicaires, aucune vivante bouillabaisse ne sortit de la masse informe où s'engluait son noble rêve.

. Et, pendant ce temps-là, on vaccinait toute la journée, on vaccinait, à l'Ecole de médecine, des milliers d'innocents, on les vaccinait avec des œufs, qui de turbots et de saumons (ceux-là durent devenir riches), quitie merlans et de harengs (cela leur fit des tripes de bons petits bourgeois), d'autres avec des soles (ce qui les fit plats de caractère), le plus grand nombre avec des œufs de...

— N'achève pas! dis-je à Venteroussin. Il passe des dames.

Et, en effet, deux dames de province certainement, mais cossues et venues pour visiter Paris, en ces mois où les vacances expirent, passaient devant nous. L'une d'elles même, en ouvrant un peu brusquement son ombrelle, fit tomber le chapeau de mon ami Venteroussin. Nous les vîmes rejointes un peu plus loin par deux godelureaux très élégants à qui elles avaient donné rendez-vous pour tromper un peu leurs maris,

et qui n'avaient pas, j'en suis convaincu, à eux deux, quatorze sous dans leurs quatre poches. Ah ! que je suis heureux, pour une fois, comme on dit à la Haye aussi bien qu'à Bruxelles, d'avoir plus de vingt ans ! D'abord je n'ai pas attrapé la petite vérole dont le frai de poisson garantit mail Et puis je peux passer le front haut devant les monômes vengeurs des étudiants qui ont donné à messieurs les agents une si belle occasion de montrer leurs belles jaquettes !

Un bon nom de province, n'est-ce pas ? et de dame provinciale, bien bourgeoise, bien femme de fonctionnaire. Eh ! eh ! moi je les adore comme ça! Tandis que la tapageuse beauté des Parisiennes s'éparpille comme un scintillement de lune sur un lac aux innombrables petits flots d'argent, leur charme, infiniment plus recueilli, est celui des rares étoiles semées au plus sombre de l'azur. Elles rayonnent discrètement, dans l'ombre, avec une monotonie délicieuse et je ne sais quoi de séculaire qui vient de la monotonie

des habitudes. Oui, vraiment, je les adore sortant de l'église avec un missel dans leur main gantée de suède , échangeant , avec leurs amies, des riens, — leurs opinions, par exemple, — sur le prédicateur dont la voixa bercé leur vague rêverie ; entrant chez le pâtissier au retour des vêpres ; faisant un tour sur le mail, à l'heure où mugit, sous les quinconces de la sous-préfecture, la musique militaire; dansant, comme des perdues, trois ou quatre fois l'an, à d'officielles soirées ; exécutant, comme des chattes, leur ronron égal et monotonement délicieux au coin le plus chaud du foyer. Il faut être le dernier des imbéciles ou des vaniteux — ce qui est la même chose — pour ne pas soupçonner ce qu'une liaison comportant quelque tendresse, avec de telles créatures, comporte aussi de douceur. J'imagine qu'un être raisonnable et revenu de toutes les secouées dont la passion abonde à Paris doit goûter le plus agréable des repos dans un amour départemental de cette sorte. Je vois d'ici, pour ma part, celle que je choisirais : grande, brune, un embonpoint aimable, cette fierté dans l'allure qui donne au plus pacifique des traités l'apparence d'une victoire. Je la voudrais encore dévote, li-

seuse de romans psychologiques et bornant à l'élégance de ses peignoirs loute sa coquetterie. Pénélope infidèle à Ulysse et refaisant avec moi, chaque jour, ce qu'elle défaisait la nuit avec son époux. Je la vois d'ici, ma bien-aimée provinciale : elle me sourit dans la rouge lumière des tisons, assise en une causeuse où ma- place est auprès d'elle. Elle a l'air avenant d'un pâté d'alouettes et le montant discret d'une bisque de curé.

Telle était M""^ Gaude.

Et M. Gaude, s'il vous plaît ? Eh bien [ M. Gaude conservait les hypothèques de son chef-lieu d'arrondissement avec la conscience d'un homme pour qui l'enregistrement n'a plus de mystères. Bien qu'il eût fort honorablement et fort laborieusement conquis ce grade honorable dans son administration par d'excellents services , nul n'ignorait qu'il fût le protégé de M. Martin du Cher, ainsi nommé parce qu'ils sont toujours plusieurs à la Chambre qui s'appellent Martin et qui ne l'ont pas volé. Que voulez-vous? ce Martin-là qu'on eût pu, sans inconvénient, confondre avec les autres, avait été camarade de collège de M. Gaude, et celui-ci avait été

nommé dans sa circonscription. Comment le député n'aurait-il pas raconté à tous ses électeurs que c'était grâce à sa toute-puissance ? A peine M. Gaude avait-il été pourvu de son avancement que notre Martin avait été remercier le ministre , bien qu'il n'eût rien demandé. Le ministre, qui n'avait cependant aucune raison pour cela, s'était laissé remercier en conscience. Il n'en avait pas fallu davantage pour que M. Gaude passât pour un parfait intrigant. Il n'y a que nos amis de la politique pour nous rendre ces services-là 1 Aussi il faut voir comme je fuis ceux de mes anciens compagnons qui ont versé dans cette ornière. Grâce à ma prudence en cette matière, il est avéré que j'ai composé mes vers moi-même et écrit moi-même mes contes journaliers. Pauvre M. Gaude! Moinssageque moi, il s'enorgueillissait de l'inutile patronage de ce Martin. Il exhalait, en toute occasion, sa reconnaissance! Etsavez-vousquel service lui avait rendu, en réalité, ce bénévole protecteur ? Eh bien, il l'avait fait cocu, ce qui est le bouquet ordinaire de ce genre de feux d'artifice. Oui, mes enfants, cocu comme un cent de Sganarelles. Il n'y a pas à en vouloir à M"'' Gaude

pour cela. Elle s'ennuyait, cette jolie femme, pendant que son mari veillait aux garanties immobilières des créanciers. M. Martin avait du bagout. Il en avait même trop. Car il avait répandu partout le bruit de sa bonne fortune, le sale drôle! Si bien que notre pauvre M. Gaude passait non seulement pour un parvenu, mais pour un mari complaisant. Ça coûte décidément cher, l'amitié d'un homme d'Etat. De tout ceci, M"' Gaude était la moins coupable. Elle s'était bien gardée d'aller chanter sur les toits, elle, qu'elle était la maîtresse de M. Martin !

Le tranquille bonheur de celui-ci devait être troublé d'ailleurs par la nomination, dans la ville, d'un nouveau receveur de l'enregistrement, M. des Andives. Quand je dis : troublé, je me trompe. M""" Gaude était une de ces femmes foncièrement bonnes qui, plutôt que de conten-

ter un amant, préfèrent infiniment le tromper comme un simple mari. Tout de suite, M. des Andives lui parut un correctif nécessaire de la conversation un peu monotone, rare d'ailleurs plus que de raison, du député. Donc, sans rien retirer à M . Martin, elle donna beaucoup à M. des Andives. Elle eut raison. Foin de la dignité q^i consiste à martyriser les gens, sous prétexte de ne pas mentir ! Je n'aime pas qu'on me tue pour ne pas ouvrir ma succession de mon vivant. J'aime mieux exister à côté de mas héritiers, pourvu que je ne les connaisse pas. M. des Andives s'éprit, en toute sincérité, de la belle conservatrice ; il l'aima avec toute la poésie que comportaient son âge et la nature volontiers littéraire du receveur d'enregistrement; il l'aima sous le regard des étoiles, jaloux comme un fou, baisant les seuils où avait posé son joli pied, gardant une fleur tombée de sa fenêtre, portant sur la poitrine une mèche de ses cheveux. Ah! comme elle eut raispn de ne pas marchander à ce bel amour sa légitime récompense! Les heures fortunées sont comme les papillons déjà rares sous le soleil d'automne. Il ne faut pas attendre, pour les saisir, que l'hiver ait secoué laj

poussière veloutée de leurs ailes. A déshonorer de nouveau M. Gaude et à tromper, à son tour, M. Martin, ces deux exemplaires amants goûtaient d'infinies et innocentes délices. Oui, innocentes, morbleu! A qui faisaient-ils mal dans tout cela, pour le grand bien qu'ils se faisaient à eux-mêmes?

Mais il n'est pas de bonheur éternel. Sans se rien dire, sans s'être communiqué leur commun soupçon, en même temps, par une façon de parenté d'âmes et d'impressions qui vient toujours à ceux qui vivent longtemps ensemble, surtout quand une femme est entre eux comme le mystérieux Irait d'union, M. Gaudeet M. Martin eurent une intuition secrète de leur réciproque infortune. Chacun commença par rire de l'autre. Puis ils avisèrent, chacun de son côté, en gens prudents, officiels, et qui n'aiment pas les esclan-

dres. Ils employèrent d'ailleurs le même moyen purement administratif, correctement jean-foutre. On rigola joliment dans les bureaux du personnel, quand^ le même jour, parle même courrier, M. le directeur reçut deux poulets presque identiques par lesquels M. Gaude d'une part et M. Martin du Cher de l'autre, demandaient le changement de M. des Andives. Le motif seul différait. M. Gaude le signalait comme un employé futile et inintelligent, et M. Martin comme un garçon dangereux ayant des relations dans l'anarchie. On n'est pas plus loyal et plus généreux. M. le directeur tint, comme on dit, bonne note de cette double et lâche délation. Mais, correct de documentation, comme, il convient à un fonctionnaire de ce grade, il annonça à M. Gaude le déplacement demandé, en ajoutant : « Je ne vous cache pas cependant que si l'éminent député de votre arrondissement, M. Martin du Cher, n'avait fait en même temps la même démarche que vous, j'eusse hésité à traiter aussi rigoureusement un jeunehomme qui, jusque-là, avait été noté parfaitement. » En donnant la même nouvelle à M^. Martin, M. le directeur lui avait également écrit : « Je ne vous cache pas, néan-

moins, que si i'énnnent conservateur des hypothèques de votre ville, M. Gaude, ne m'avait signalé l'insuffisance administrative de M. des Andives, j'eusse hésité à traiter aussi rigoureusement un jeune homme qui, jusque-là, avait été fort bien vu dans la meilleure société. »

C'est ainsi que l'administration française possède un baume pour toutes les blessures qu'elle fait elle-même. Ahna mater, comme dirait le poète.

Vous croyez que M. Gaude et M. Martin reçurent, de ce double post-scriplum, un trait de lumière ?

Pas le moins du monde.

M. Gaude en conclut tout simplement que ce polisson de M. des Andives avait fait aussi la cour à M'"^ Martin. Car M. Martin était marié. Il répondit au directeur pour le remercier, ajoutant que si lui-même eût pu faire, à l'administration, le sacrifice de son propre honneur, il n'eût jamais toléré que celui de son meilleur ami fût compromis.

— Quel cynisme ! ne pu' s'empêcher de dire M. le directeur.

Ce fut le dernier coup à la réputation de M. Gaude.

- Et M"* Gaude?

Elle attend la nomination du futur receveur de l'enregistrement, en priant Dieu, quand elle va à la messe, un missel dans sa main gantée de suède, qu'il soit, de tous points, aussi aimable que M. des Andives. Il faudrait que Dieu fût vraiment méchant pour ne la pas exaucer.

post' escarpins 241

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