CE
trouver un moyen de conjurer en elle ce que j'& pelais, en soupirant, le « démon de la médiocrité!
Un jour qu'après une aigre discussion avec Ma celine sur notre sujet habituel je m'étais retiré d& la pièce qui me servait de bureau et de bibliothèqu mes regards tombèrent sur le petit volume intitult {Histoire des Masques de la Comédie italienne, @
j'avais pris chez mon oncle Antoine, le jour de Pa cident et que j'avais conservé en souvenir del Soudain une idée me traversa l’esprit,et je pouss un cri de joie. Je l’avais enfin trouvé ce « moyen! le moyen certain, le moyen irrésistible! J’emm nerais Marceline en Italie ! L'Italie n’est-ce pas |
terre merveilleuse de la rêverie? Là, Marcéli vivrait au milieu d’influences favorables, qui d soudraient en elle ce qu’il y avait deté 0 et: desséché. Elle ne résisterait pas à la poésie épar sous le beau ciel d'Italie. Rome, Florence, Naplÿ et la divine Venise auraient raison de son terfe terre, et après cette expérience à laquelle j'auri dû songer plus tôt, je ramènerais à la Trouble une Marceline régénérée, convertie, une Marcel exorcisée de ses préjugées de bourgeoise et ens(e celée par le magique prestige de l’art, du songé de la beauté !
Pavais compté, comme je viens de le dire, que voyage d'Italie produirait en Marceline le chanent que j'espérais, mais, hélas! je dus bientôt onnaître que je m'étais cruellement trompé. Dès bpremiers jours de ce déplacement malenconux la différence entre nos natures respectives se nifesta plus vivement encore que dans la vie )tidienne.
tout d’abord je m’aperçus que mon plaisir à voir villes et les lieux célèbres dans l’art et dans lhisïe ne trouvait pas d’échos en Marceline. Ni la uté des paysages, ni la grandeur des monuâts, ni les merveilles de toutes sortes dont la #bme remplissait d’admiration ne lPémouvaient icune façon. Elle ne ressentait à ces spectacles grément, ni exaltation. Elle se promenait dans rues de Rome, de Florence et de Naples, du me pas mesuré et précis dont elle foulait le trotide notre petite ville provinciale. Elle ne comnait ni ma curiosité, ni mon enthousiasme et Ssait les épaules, quand je tentais de les lui faire lager. Je lui en apparaissais de plus en plus un sounage extravagant et, disons le mot, une espèce
de fou ridicule. A mes admirations Marceline oppo | sait tantôt l’ironie, tantôt la simple mauvaise hu meur. Décidément, mon expérience échouait piteul sement. Marceline était irréductible. Le sortilègl que j'avais tenté de lui appliquer n’opérait pas; at contraire, il mettait à découvert certains ressort, de son caractère qui ne me montraient que mieu}
à quelle distance nous nous trouvions lun de l'au
nous appuyer. }.
Parmi les choses qui, durant ce voyage, exaspé raient le plus Marceline, la plus continuelle était} dépense qu’on y faisait. Elle ne comprenait pal que lon donnât de l’argent pour être transporté“ des lieux où l’on n’a que faire, où l’on ne connal
ne cessait de comparer ce que l’on payait à ce qi l’on obtenait en échange, et ces comparaisons h fort des hôtels n’était en juste rapport avec} note à solder. li y avait là un désaccord qu’elle“! cessait de constater aigrement et de me reproch( comme si j'en eusse été responsable. Certaines di penses l’irritaient plus particulièrement : l’achl
e je faisais de photographies et les taxes prélevées sur les visiteurs des musées. Elle blâmait
és modestes acquisitions de cartes postales et “rritait que je m’encombrasse de ces cartons, ayant à qui les envoyer. Toutes ces récriminaons avaient, d’ailleurs, un autre désagrément que ur puérilité, elles me révélaient chez Marceline Hamour de largent et une avarice que je n’eusse 15 soupçonnés, et j'en venais à me demander trisment si, en m'épouysant, Marceline n'avait pas ulement voulu se procurer une existence plus sée et plus large que celle qu’elle menait chez # vieilles parentes, les demoiselles de Pierreune. Avantage social qu’elle avait trouvé juste “payer de l’offrande matrimoniale de son corps rarmant.
Ces réflexions m’eussent, certes, été plus pénibles je les avais faites en d’autres circonstances, mais les se perdaient quelque peu dans l’enchantement Lje vivais. À me mouvoir dans cette atmosphère la fois brillante et subtile, on pense à quel point On esprit jouissait de la merveilleuse élasticité tedonne, aux imaginations les plus pesantes, Pair Atalie ! Aussi m’abandonnais-je à ces délices, algré les soucis qui me harcelaient. Marceline
Ergs si rasé
refusait avec obstination de s’associer à mon plaïsir, était-il juste que j'y renonçasse à cause d'elle?
Ne valait-il pas mieux rapporter de ce voyage les beaux souvenirs dont je me nourrirais au retour ? Marceline me considérait définitivement comme un songe-creux,que mes songes fussent au moins des songes, pleins d'images consolantes, amusantes et ORAN tant pis pour Marceline et sa grincherie ! Ne lui avais-je pas fourni l’occasion de sortir du cercle étroit de ses mesquines préoccupations ) Libre à elle de ne pas profiter de l’occasion ! |
Cependant je voulais lui laisser une dernière chance et j'avais réservé, comme dernière étape à notre itinéraire, un assez long séjour à Venise.
Peut-être Marceline ne résisterait-elle pas complè tement au charme de la ville incomparable ? Peut: être y ressentirait-elle un peu de cette émotion!
ue J'éprouvais en songeant au moment où J’apér: ques'ép geant au moment.OUM'ANS cevrais, au-dessus de la lagune, les dômes et les
er.
campaniles de la cité marine ? Je ne lui deman:
dais pas beaucoup à ma pauvre Marceline, car j'a:
vais renoncé à en faire jamais unecompagne de mes! un
rêves et à l’entraîner dans les régions vers lesquél:
les je me sentais de plus en plus attiré et où désespérais de la faire pénétrer ; ma seule ambïi
EE = ns —— =
tion était de féchir en elle Phostilité quelle leur témoignait en ma personne. Peut-être que Venise linclinerait à quelque indulgence pour mes chimériques et inoffensives rêveries et qu'elle ne resterait pas tout à fait insensible au miraculeux prestige dont la merveilleuse réalité la rapprocherait peut-être un instant du monde imaginaire où se plaisaient les jeux de mon esprit. Cette dernière expérience, j'étais bien résolu à la tenter et Marceline consentit, d’assez mauvaise grâce d’ailleurs, à pousser notre voyage jusqu’à Venise. Nous y arrivâmes par un admirable clair de lune, mais je ne veux pas vous raconter en détail sette dernière déception. Je ne veux pas gâter les peaux souvenirs que j'ai gardés de cette quinzaine vénitienne. Néanmoins je suis bien obligé de reconnaître que Marceline s’y montra plus Marceline que jamais. Rien de ce qui me ravissait ne trouva yrâce à ses yeux. La structure même de Venise ui paraissait une véritable stupidité. Qu’était-ce que cette ville absurde qui s’était venue planter ste au milieu des eaux, cette ville sans voitures, ans tramways, pleine de cloches et de pigeons, téritable défi au bon sens et au progrès ? Tout ïela n'avait pas le sens commun. Et les gondoles,
248 HISTOIRES INCERTAINES à
SE EE EEE
qu'y avait-il de plus ridicule que leur rameur penché en équilibre sur la poupe en une perpétuelle acros, batie? Sur tout ce que nous voyions Marceline était impitoyable. Quand nous parcourions les canaux, son visage exprimait un véritable dégoût et sa bouche se fronçait d’une moue désapprobas trice. Et pourtant, elle était charmante, Marceline et j'éprouvais un regret mélancolique que tout m'é=, loignât d'elle ainsi. Au lieu de nous rapprocher ce malencontreux voyage d'Italie nous séparait irrémédiablement. UN
Ce fut donc dans une divergence croissante qué s’acheva notre séjour, et l’achat du petit théâtres de marionnettes deM. Barlotti en marqua le point} le plus aigu, car, lorsque nous eûmes quitté Je, palais Pastinati et que nous fûmes rentrés à l’hô», tel, Marceline éclata en reproches violents contre | ma « folie » et, sur son charmant visage cons | vulsé, je vis apparaître pour la première fois, nom plus cette expression de dédain que j'y lisais trop | souvent, mais une véritable colère et presque, le ) dirai-je, un éclair de haine. Ù
L’impression que me laissa cette querelle ne Se | tribua pas peu à rendre notre retour assez mésh lancolique. Cependant, à mesure que nous appros!
MARCGELINE 2/9
mme es rreteente orages qq
ïchions de la Troublerie, Marceline parut se rassétréner. Elle semblait avoirtrouvé le calme de quel-
qu'un qui à « pris son parti » et qui s’est « fait tune raison ». À diverses reprises, elle fut même presque aimable avec moi. J’en conclus que les fatigues du voyage, ses petits désagréments inévitables avaient peut-être bien été pour beaucoup dans la mauvaise humeur et la nervosité exaspérée de Marceline, mais, malgré cette excuse, il n’en demeurait pas moins que la tentative que je venais de faire avait échoué.
Je le constatai plus à loisir encore quand nous fûmes réinstallés à la Troublerie. J’avais tout le temps de réfléchir, car je voyais peu Marceline. Elle avait été prise, en revenant chez nous, d’une véritable crise de nettoyage. Du matin au soir, elle lavait, époussetait, frottait. Le plumeau et le balai me poursuivaient de pièce en pièce, mais je me prêtais de bonne grâce à cette manie. Puisque Marceline s’était trouvée une occupation digne de son « bon sens » et de ce « sens pratique » qu’elle prisait avant tout et qu’elle opposait à mes « bali- Vernes » et à mes « bourdes », ilétait juste qu’elle s’y livrât en toute liberté. Chacun n’a-t-il pas en ce monde le choix de son divertissement et le droit
de s’employer soi-même à sa guise? Pour moi, je”
vivais réfugié en mes chères rêveries ; je regardais les photographies rapportées d'Italie, et, Je puis bien le dire, j'attendais avec impatience l’arrivée de mes chères marionnettes. Je me réjouissais de
revoir bientôt Arlequin, Pantalon, Brighella, Tar-
taglia, Scaramouche et le bon Centaure pie et.
barbu... Quels charmants compagnons ils me se-"
raient dans ma solitude! Comme nous pourrions
bien parler ensemble de notre chère Italie ! Je me:
réjouissais en pensée de ces colloques et j'appelais”.
de tous mes vœux la venue de ces futurs confidents de mes chimères et de mes songes.
Cependant, quand leur arrivée fut signalée, je
ne Jaissai pas de concevoir quelque inquiétude.n |
Qu’allait dire Marceline ? Depuis notre retour
d'Italie, elle s'était abstenue de toute allusion à“. cet achat qu’elle avait si vivement réprouvé. Sans,
doute préférait-elle ne pas toucher à ce sujet brû-
lant, car, lorsque le voiturier apporta les caisses qui contenaient les personnages et les décors dur petit théâtre, elle ne fit aucune observation. Elle, se borna à me demander d’un air narquois où.
je comptais loger tout ce beau monde. Je mani-
festai lintention d'installer mes nouveaux amis".
dans une petite pièce qui attenait à mon bureau et qui servait de débarras. On n’y entrait presque jamais. Aïnsi ils ne gêneraient personne. Marce- Mine n’objecta rien à ce projet et se contenta de bpincer les lèvres, puis, pirouettant sur ses talons, elle me laissa seul. Elle était habillée pour sortir et allait partir pour la ville. Je remarquai qu’elle s’y brendait assez souvent depuis que nous étions renbtrés à la Troublerie, mais je me gardais bien de W'interroger sur les motifs de ces allées et venues. Décidément nos vies se séparaient de plus en plus. Nous reprenions chacun peu à peu notre liberté.
Quelque détaché que je fusse des agissements de Marceline et retiré dans mes songeries habituelles, Lje ne pouvais pas cependant ne point m’apercevoir bqu’il se passait en ma femme quelque chose d’intsolite. De jour en jour son caractère prenait plus tde décision et de fermeté, pour ne pas dire davan- (tage. Certes, je n’avais jamais été très jaloux de imes prérogatives de maître de maison, mais il tétait évident que Marceline en arrivait à me traiter comme une quantité négligeable. Sous divers prétextes, elle avait mis la main sur lPadmimistra-
tion domestique. Plusieurs baux de nos fermes L ayant eu à être renouvelés, Marceline s'était occu= pée de cette question et lavait résolue sans mé“ consulter en rien. Peu à peu elle s’affranchissait dé M toute sujétion envers moi. Elle assumait la direc= tion générale de mes affaires et m’excluait de toute | participation à leur règlement. Elle semblait me! considérer comme incapable d'y pourvoir et ne me
tenir pour bon à rien de plus qu’à ressasser des h fariboles et à m’amuser avec des pantins. Elle avait tiré de l'achat du petit théâtre de marionnettes des conclusions qui n'étaient pas à mon avantage. |
Je m’en aperçus bien, un jour qu’étant allé voir M. Lefougeret, 1! m’en parla d’un air embarrassé.» et vaguement réprobateur. Je devinai que Marce” line avait passé par là et elle n'avait pas dû s’y tenir. Elle avait dû raconter la chose à ses tantesis et, colportée par elle, cette histoire avait dû deve” nir la fable de la ville. J'avoue que je ne m’inquié” tais guère de ces clabauderies. Les bonnes langues! pouvaient aller leur train sans que j’en voulusse R le moins du monde à mes chers pantins du parti que l’on tirait d'eux contre moi. Ils n’avaient, d'ail | leurs, été pour moi que la fantaisie d'un moment” Quand je les eus sortis de leurs caisses et replacés
—— " " — — —— — - - ns aseess —— ——
sur leur théâtre, je cessai bientôt de m’intéresser à eux. Rarement j'ouvrais la porte de la pièce où Je leur avais donné asile, ou, si j'y entrais par hasard, je leur jetais un coup d'œil distrait, malgré les mines qu'ils me faisaient du bout de leurs fils et malgré les gros yeux dont me fixait le Centaure barbu. Ma rêverie n'avait pas besoin d’expédients et d'interlocuteurs et se suffisait à elle-même. Quelquefois cependant une pensée importune m’en distrayait. Je comprenais mal où Marceline voulait en venir en cherchant à me ridiculiser. Aussi quelques personnes de la ville étant venues rendre visite à Marceline et m’ayant demandé, d'un air go- “uenard, de leur montrer mon « fameux petit
ihéâtre », je les avais reçues assez fraichement,
ce dont Marceline n’avait paru nullement mécontente, comme si ma mauvaise humeur, manifestée devant témoins, lui eût été plutôt agréable. Car Marceline, qui, jusque-là, avait vécu assez retirée à la Troublerie, s’était mise à y attirer du monde. &lle avait même pris un jour de réception. Comme ‘es visites m’ennuyaient, je m’abstenais généralement de paraître au salon. Néanmoins, y étant #enu une fois, fus-je assez étonné d’y trouver Marceline en tête-à-tête avec le docteur Thibaut.
ù 254 HISTOIRES INCERTAINES
Ce docteur Thibaut jouissait d’une assez maux vaise réputation dans le pays. Il y dirigeait, aux environs dela ville, une espèce de maison de santé dont on ne disait pas grand bien et sur laquelle couraient même certaines histoires qui la rendaient peu recommandable. J'avais su par M. Lefougeret qu’on parlaità mots couverts de maladesretenus en traitement plus longtemps qu’à leur gré par le doc: teur Thibaut, qui se prêtait ainsi à certaines con*| venances peu avouables des familles. On mettait,| également sur son compte des accouchements clan* destins, des substitutions d’enfants et d’autres ma=| nigances plus ou moins suspectes. D'ailleurs cé docteur Thibaut avait une mine qui ne présageaitw rien de bon. Très grand, très maigre, avec delongsw cheveux plats qui lui couvraient les oreilles et que la teinture rendait d’un noir imperturbable, il avait un air à la fois funèbre, brutal etsournois qui ne pré®| venait pas en sa faveur. Un lorgnon d’écaille &| verres teintés de jaune protégeait ses yeux qui sem blaient chargés d’une bile transparente. Avec cela;s/ en mêmetemps obséquieux et cauteleux. Que venait faire chez Marceline ce personnage équivoque, qui.) dès mon entrée au salon, se mit à m’examiner avec
augrenues, tout en échangeant à la dérobée, avec Tarceline, des regards d'intelligence.
Ces simagrées m’agacèrent un peu et je fus sur 2 point, quand le docteur Thibaut eut pris congé, ’en faire la remarque à Marceline, mais je m’abtns pour cette fois, résolu d’attendre une autre ccasion. Je remis donc mes observations au cas ù le docteur Thibaut renouvellerait sa visite. Il e reparut pas la semaine suivante, et il ne fut pas uestion du personnage entre Marceline et moi, ais je m'aperçus bientôt d’un nouveau changeent dans l'attitude de Marceline à mon égard. lai dit qu’à la période d’aigres récriminations qui vait marqué le temps de notre voyage d'Italie en ait succédé une autre où Marceline semblait avoir ns le parti de m’envelopper d’une méprisante idifférence. Elle paraissait ignorer mon existence . donner toute son attention aux affaires ménares et domestiques. Et voilà que, maintenant, elle Joptaitune autre méthode. A présent elle affectait ivers moi un air de muette et profonde commiration. À tout ce que je disais ou faisais, elle vait les yeux au ciel avec une expression de pitié taspérante. Elle m’entourait de la plus agaçante ide la plus inutile sollicitude. Si je quittais mon
fauteuil, elle faisait mine de s’élancer vers mc pour me soutenir, comme si elle eût craint que je ni tombasse. A table, elle surveillait chacune de me bouchées, toujours prête à me porter secours si m'étranglais. Elle guettait tous mes mouvements comme si le plus naturel d’entre eux risquai de produire quelque catastrophe. Si je voulai sortir, elle me considérait avec une inquiétud qu’elle ne pouvait dissimuler ; si je tardais à ren trer, je la trouvais sur le seuil de la maison, et m venue semblait [ui enlever un souci secret. Enfin elle avait pour moi les muettes attentions que lo a pour un malade à qui l'on ne veut point révéle sa maladie. Plusieurs fois elle se releva, la nuït
pour épier mon sommeil. Elle exerçait sur moi un surveillance détournée dont je ne parvenais pas découvrir la raison. Que signifiaient ces façons Je me le demandais en vain, mais ce qui est ce tain, c’estqu’elles m’agaçaient considérablement que j'en étais excédé, mais Je n'étais pas au boul des menées de Marceline et j’en devais voir de biel
autres échantillons.
Un beau jour, je vis débarquer à la Troubler| un grand gaillard à mine patibulaire qui eut avé Marceline une longue conférence. D’où pouvä
MAIRCELINE
Lo es |
ien venir cet escogriffe, et à quoi rimait ce coniliabule interminable? Jen eus l’explication quand, bl’heure du diner, je trouvai l’escogriffe debout lerrière ma chaise et passant les assiettes, et lorsque, le lendemain, je le retrouvai dans le corrilor, un balai à la main. C'était un domestique ju’avait gagé Marceline. Bientôt je m'aperçus que ce irétendu serviteur avait des allures singulières. Je
emblais lintéresser vivement et il m’observait wec une étrange insistance. Je le rencontrais à haque pas. Il était continuellement sur mon chedin, occupé à de feintes besognes, tandis que bvraie me paraissait bien celle de m’espionner. Bremarquai entre Marceline et ce drôle les mêmes gnes d'intelligence quej'avais déjà observés entre le et le docteur Thibaut. J’acquis ainsi la convic- On qu'Hilaire (c'était le nom du sire) était, sous #masque d'un domestique, une sorte d’infirmier ae Marceline avait ainsi placé auprès de moi, en tévision de Je ne savais quelle éventualité.
Cette découverte, je dois le dire, m’impressionna sez désagréablement. Cet homme avait une mine Hi ne me revenait pas. Son visage que j'ai quaié justement de patibulaire était secondé par ñe musculature herculéenne. Au bout de ses bras
Es == RÉÉLU pendaient des poings énormes, et son corps pesan
et souple reposait sur d'immenses pieds chaussé de brodequins à semelles de liège. Il ne faisai aucun bruit en marchant. Lui aussi, comme Mar celine, semblait me considérer avec une certalll compassion, bien rare chez les serviteurs et qui parfois, me faisait réfléchir. Étais-je donc malade mon insu? Marceline avait-elle discerné en de l'indice de quelque grave affection? J'avais beau | tâter, je ne trouvais en moi rien d’anormal, maïs néanmoins, j'étais intrigué par la vigilance don me sentais entouré.
Cette idée de maladie s’implanta peu à peu dan] mon cerveau, d'abord avec intermittence, ensui
avec assez de fréquence pour devenir une véritab préoccupation. Je m’arrêtais, en passant devant le glaces, pour y inspecter mon aspect. Je me tira la langue, je me tâtais le pouls vingt fois par jou Je m’écoutais respirer. Je surveillais mes moindr( impressions de bien-être ou de malaise. Marcel! considérait du coin de l’œil les manèges auxqué je me livrais, et Hilaire les observait égalemen Chaque matin, à mon réveil, ii me demandait“
mes nouvelles d’un ton singulier comme s’il se \ Le) ë ’ , 4 attendu à ce que je lui révélasse quelque souda
lésordre de ma santé. Tout cela finit par me causer une sourde angoisse, dont je me résolus d’avoir le ‘œur net, et, un beau jour, je me rendis à la ville jour y consulter le docteur Bonin.
Le docteur Bonin était un vieux médecin qui wait soigné mes parents, et réputé pour la justesse le son diagnostic, un médecin à la vieille mode, ein de prudence et de bon sens. J’allai donc le rouver, et, sans lui expliquer le détail de ma siuation, je le priai de m’examiner à fond. Le doceur Bonin le fit avec une scrupuleuse attention. Juand il eut achevé son examen, le docteur Bonin ne dit: « Ma foi, mon cher enfant, je ne déœuvre rien en vous d'inquiétant. Vos organes Ont en bon état et aucun ne donne d'indication éfavorable. Tout ce que je constate en vous, c’est n peu de déséquilibre nerveux. Vous menez une de trop solitaire auprès d’une trop charmante femae. Vous auriez besoin d’un peu de grand airet d’alltude.Oh! je ne vous conseille pas d’aller vous engrmer dans une maison de santé, Je ne suis pas artisan de ces endroits-là, et ne suis pas de l’école ïe notre fameux docteur Thibaut qui isole si bien ès malades que, les trois quarts du temps, on ne > revoit plus. Non, ce que je vous conseille, ce
260 HISTOIRES INCENTAINES |
— menichsienqne rm os
n’est pas une cure, c’est un voyage d'agrément. Vous allez partir pour la Suisse, vous installer dans un bon hôtel, manger, dormir, vous promener, cueillir les fleurs de Ja montagne, boire l’eau du
torrent, respirer à pleins poumons et ne penser à
rien. Et tenez j'ai justement fait la même ordon: nance à votre ami Lefougeret. Il faut qu'il sorte un peu de ses livres et de son règlement. Il n’es que temps. Pourquoi ne vous arrangeriez-vous pas
pour passer ensemble votre mois en Suisse ? Vous en reviendrez d'autant mieux guéri que vous +: pas malade et vous retrouverez avec encore plus de plaisir, après cette absence, votre charmant( femme. Ah! mon gaillard, il faut être sage, même
dans le mariage . » Sur ces mots, l’excellent doc teur Bonin me congédia avec une claque amical sur l'épaule et je me dirigeai vers la maison dt M. Lefougeret. Quand j'en sortis, notre voyage étail
décidé, et quelques jours après, ayant bouclé me valises et dit adieu à Marceline, qui n’avait mani festé aucune intention de me suivre en ce déplace ment hygiénique, je partais pour la Suisse en com!
pagnie de M. Lefougeret.
——— — = mr ee = en due
L’excellent docteur Bonin avait grandement raison ; de M. Lefougeret et de moi, le vrai malade tait le pauvre Lefougeret. Dès notre arrivée au #rand hôtel du Mont-Haut, je m'aperçus qu'il était dans un état d’hypocondrie dont je craignais bien que rien ne le pût guérir. La cause de son mal résidait dans cette maudite histoire de décoration. Chaque année, en janvier et en juillet, 1l redoublait. À ne pas lire son nom sur les listes, le malheureux éprouvait une véritable crise de désespoir. {l perdait le boire, le manger et le dormir et sortait de là verdàätre et décharné. À la dernière promoion, sa déception avait été d’autant plus grande et son amertume plus profonde que, malgré des promesses formelles, la croix était allée se suspendre À la poitrine obscure du docteur Thibaut. Il voyait dans ce déni de justice une véritable persécution. Pourquoi s’obstinait-on, en haut lieu, à lui refuser üne distinction à laquelle ceux qui en étaient l’objet davaient pas plus de droits que lui? De ce traitement, M. Lefougeret en souffrait dans sa vanité st dans son honneur. Il en pesait sur lui, à ses
propres yeux, une sorte de déconsidération. Soit durant nos repas, soit pendant nos promenades, M. Le-| fougeret ne cessait de m’entretenir de ses déboires.
Je les écoutais, je l’avoue, d’une oreille quelque peu distraite. L'air vif que l'on respirait au Mont-! Haut m'avait donné ce que l'on appelle un « coup!
de fouet ». L’hôtel était confortable, fréquenté
surtout par des Anglais et des Italiens et on y jouis- ; : ; À à { sait d’une liberté absolue. J’y avais emmené avec:
ml.
moi mes chimères habituelles et rien ne me distrayait de leur compagnie. A l’air des montagnes,
elles ouvraient leurs ailes vigoureuses et diaprées et m’emportaient dans leur vol bienfaisant. De nous | veau j'étais heureux, sculagé de n’avoir plus devant les yeux la mine désapprobatrice de Marceline ou | ses regards de fausse compassion. J’en éprouvall un repos délicieux que les lettres de Marceline ne troublaient guère. Elles étaient rares. Marceline s’y |
disait « accablée de tintouin ».
Quelles pouvaient bien être ces occupations si absorbantes auxquelles ma femme faisait ainsi al lusion ? J'avoue que Je m'en souciais assez peu fort occupé moi-même à des pensées où elle n’en: trait guère. À quoi diable avais-je songé en essayant un moment d'associer Marceline à mes fantasmas|
gories ? Quelle folie saugrenue m'avait alors passé par l'esprit ? Nous étions si peu, Marceline et mot, des êtres de la même espèce! Ne valait-1l pas mieux que je me fusse aperçu de cette dissemblance 1rrémédiable ? Désormais, je ne tenterais plus ce que J'avais eu le tort d'essayer. D'ailleurs, quelle imprudence n’avais-je pas commise en agissant ainsi? Pourquoi vouloir mêler Marceline à mes plus intimes pensées et aux jeux les plus secrets de ma cervelle? Pourquoi avoir voulu mettre en ses mains les clés de mon imagination ? N’était-ce pas un domaine où personne ne devait pénétrer et qui devait demeurer interdit à tous ? Pourquoi y avoir invité Marceline ? Elle n’en avait compris ni l’ordonnance bizarre, n1 les perspectives vaporeuses. Les fantai- Sies de mon esprit dont le sens lui échappait lui avaient causé une sorte d’irritation d’autant plus vive. Cette vie imaginative à laquelle elle ne paricipait point l'avait agacée jusqu’à l’exaspération. Wétait là la raison de la sorte de divorce qui s’élait opéré entre nous. Evidemment, je regrettais “qu'il en fût ainsi ; j'avais passionnément aimé Marceline et j'avais souffert de la voir s’éloigner de moi avec un dédain qu’elle ne m'avait pas dissinulé. Mais, pour l’instant, j'avais mis mes regrets
nn = .
de côté. J'étais délivré de cette espèce de commisération inexplicable que me témoignait si osten=| siblement Marceline ; j'étais affranchi de l’espion=, nage de l’odieux Hilaire. C'était l’essentiel et je Jouissais délicieusement de ma liberté helvétique
Je songeais vaguement à ces choses en parcou=| rant les belles routes de la montagne. A cet exerz cice Je reprenais une mine excellente à laquelle, au retour, Marceline n'aurait plus de prétexte à compatir. Qu'eût-elle dit, par contre, du pauvre M. Lefougeret ? Il ne suivait guère mon exemples Il démeurait jaune et bilieux. Son hypocondrie ne} se dissipait pas et je voyais que je le ramènerais au brave docteur Bonin à peu près dans le même! état qu’à son départ. Car l’époque de notre retour approchait ; il y avait déjà plus d'un mois et dembl que nous étions au Mont-Haut et il fallait que. M. Lefougeret vint reprendre la fonction qui avait! fait le malheur de sa vie. Et dire qu’il avait intris! gué comme un beau diable pour quitter la Trous blerie et se faire nommer à ce poste de bibliothé®} caire ! Ah ! folie misérable des ambitions humainesb Cependant, il fallait partir. J’envisageais cette évens! tualitésans trop de déplaisir. J'aurais bien à subir | au retour les regards de pitié de Marceline, à!
MARCGELINE 265
moins qu’elle n’eût remplacé ce manège par quel-
‘que nouvelle Iubie. Mais, en tous cas, je rapportais de Suisse la certitude que je n'étais nullement malade comme avait essayé Marceline de me le persuader par ses manigances dontje ne parvenais toujours pas à deviner le but.
J'ajoute que la perspective de revoir la Troubletrie me causait également un certain plaisir. J’aitmais ma vieille maison avec son vieux jardin, moitié jardin d'agrément, moitié jardin de commodité, avec ses charmilles, ses plates-bandes, ses espaliers, ses buis, ses arbres fruitiers en pyrami- “des. J’aimais ma maison et ses vieux meubles d'autrefois, telle que l’avaient arrangée mes parents et comme je l'avais disposée moi-même; je l’aimais pour les menus bibelots que jy avais réunis, pour tous les rêves que J'y avais rêvés, et tout cela, j'allais le revoir bientôt; j'allais revoir ma chambre et sa tenture d'ancienne toile de Jouy, mon bureau Havec ses grandes bibliothèques grillagées et, à côté,
je reverrais, si la fantaisie m'en prenait, mon genil théâtre de marionnettes, où m’attendait, entre Arlequin et Brighella, le bon Centaure barbu. allais revoir aussi Marceline… Cette idée, je l'avoue, fut celle qui se présenta à
mon esprit la dernière. En m’y arrêtant je m'aperçus qu’elle ne m'était pas désagréable. Je n’en voulais pas autrement à Marceline de ses diverses conduites à mon égard. Durant ces deux mois d'absence, elle m'était devenue à peu près indifférente et je comptais bien persévérer dans ce sentiment. Une seule chose m’ennuyait : retrouver à la Troubierie cet Hilaire dont ma femme m'avait affu-
blé et qui me déplaisait souverainement. Et tout
en refaisant mes valises, je revoyais la mine patibulaire du gaillard, ses énormes poings et ses immenses pieds munis de chaussures à semelles de liège qui lui donnaient une marche étouffée et silencieuse de cambrioleur. Ajoutez à cela que ce peu rassurant personnage sentait à plein nez la sueur et l'acide phénique et vous comprendrez
pourquoi je me promettais bien de chercher une,
occasion de le flanquer à la porte.
Après avoir ramené chez lui le pauvre M. Lefougeret et lui avoir donné maints bons conseils, entrés) autres de prendre son parti, une bonne fois, des ins
justices ministérielles dont il était périodiquement
victime, je pris le chemin de la Troublerie. J'avais laissé mon bagage à la gare et je marchais d’un pas alerte dont j'avais acquis l’habitude dans mes promenades montagnardes. C'était la fin d’une belle journée; quelques nuages harmonieuxse groupaient dans le ciel et je distinguais en eux des figures chimériques avec lesquelles je dialoguais mentalement. J’ai toujours aimé ces colloques avec les nuées et j'y ai toujours trouvé de grands plaisirs. Néanmoins je hâtai le pas, désireux d’arriver chez moi avant la nuit. J'avais marché assez longtemps déjà, repris par mes rêévasseries et j'aurais dû déjà apercevoir les arbres de l’avenue qui, de la grande route, conduisait à la Troublerie. Sans doute lavais- “je dépassée. Je m'arrêtai pour m'orienter et je -poussai une exclamation de surprise. J'étais juste au point de la route où l'avenue se détache dans la direction de la Troublerie. L’avenue était bien là, mais les arbres manquaient. La double rangée de peupliers qui la bordaient naguère avait disparu sans laisser de traces. Quelle cause avait pu produire cette disparition soudaine, car deux mois auparavant les arbres existaient et j'avais passé sous leur ombrage en quittant la Troublerie ? Tout à coup je me frappai le front. Quelque violent
cyclone avait dû causer ce désastre, à moins qu’il ne. fût dû à quelque violent incendie. Mais comraent | Marceline ne m’en avait-elle averti dans aucune de | ses lettres? Et puis certains arbres avaient dû être épargnés par le fléau. Pourquoi Marceline, sans. me consulter, avait-elle fait abattre les survivants % C’étaient donc là ces « absorbantes occupations ». auxquelles elle faisait allusion! Ah! elle avait fait.
là de la belle besognel J'étais furieux.
Mais je ne devais pas en demeurer là de mes surprises. Quand je fus arrivé en courant au bouts de l’avenue dénudée et que la Troublerie m’appa= rut, je restai cloué sur place. Je n’en pouvais croires mes yeux. Ma maison, ma chère maison que j'avais laissée deux mois auparavant si charmante en san demi-vétusté, ma maison était méconnaissable. Les vieilles piérres moussues, d’une si douce couleur grise, avaient été enduites d’un hideux badigeon jaunâtre sur lequel se détachaient d’affreuses per“ siennes marron. Sur le toit, deux girouettes mons=\ trueuses, en fer découpé, offraient à la vue un zouave fumant sa pipe et une cantinière portant em bandoulière sur la hanche son tonnelet d’eau-de* vie. De plus, la porte d'entrée était surmontée d’une marquise en zinc festonné et flanquée de’
deux chiens en faïence brune. Quant à la vigne vierge qui enguirlandait la fenêtre de ma chambre, elle avait été arrachée.
A ce spectacle, une colère douloureuse me gagna ét une crainte nouvelle me perça le cœur. Qu’avait bien pu faire Marceline de l’intérieur de la maison ? A peine y eus-je pénétré, je compris que les ravages n’y étaient pas moindres. Du vestibule ripoliné en vert d’eau avec des rechampis rouges, je me précipitai dans le salon. Les beaux vieux meubles qui l’ornaient ne s’y trouvaient plus. A leur place s’étalait un prodigieux mobilier de modern style munichois que je ne vous décrirai pas. Dans mon bureau, à mes belles bibliothèques anciennes, avaient succédé de prétentieuses vitrines. La petite pièce à côté était vide. Le théâtre des marionnettes en avait été enlevé. La Troublerie, ma chère Troublerie était maintenant un lieu dépouillé, déshonoré où toute rèverie serait désormais impossible. Ah ! je somprenais maintenant le sourire narquois dont le père Bricard m'avait salué, quand j'avais passé devant sa boutique. Marceline avait dû lui vendre toutes mes belles vieilles choses pour les remplacer par ces abominations. Mais pourquoi avait-elle fait cela ? Quelle méchanceté lui avait poussé au cœur,
| quelle folie lui avait passé par la cervelle? E)
devant ce vandalisme stupide ou pervers, devani ma maison défigurée, dévastée de tous ses chers souvenirs, je me mis à pleurer comme un enfant
Mais ces larmes, au lieu de l’éteindre, rallumè: rent ma colère, et soudain, saisissant une forté
canne ferrée que j'avais rapportée de Suisse, je mé mis à frapper autour de moi comme un furieux. A mes coups, la camelotte de Marceline volait en éclats. Lorsque j’eus tout brisé dans mon bureau je me précipitai vers le salon. Ma fureur augmen: tait à mesure que je l’assouvissais. Sur ces objets hideux je vengeais mes chères vieilleries disparues. Je ne me lassais pas de frapper ; j'aurais ains$ frappé indéfiniment, pris d’une sorte de frénésie farouche. J'achevais d’éventrer un fauteuil, quant Marceline parut.
Elle venait du jardin, d’où elle me guettait, pro: bablement attirée par le fracas, et portait un pæ nier plein d’escargots. A la vue des débris de toutes sortes qui m'entouraient, une expression de Joie triomphante se peignit sur son visage. D'un bond je m'étais élancé sur elle et je l’avais saisie au pois gnet. Elle Jächa le panier d’escargots qui s’écrast à terre avec un bruit de coquilles brisées, mais
Ne co
ju même moment, une lourde main s’abattit sur ma nuque. Je poussai un cri de douleur et de rage. Be visage patibulaire d’Hilaire était penché sur le mien. Le misérable me maintenait avec une force rrésistible, tout en me ligotant solidement au moyen d’une longue corde. En vain me débattaisavec fureur, les muscles du gaillard étaient plus tigoureux que les miens. En un instant, il me lia,
me bâillonna et me déposa sur le parquet, ficelé jomme un saucisson, devant Marceline qui me conidérait à travers son face à main, tandis qu'Hilaire ui disait :
— Voilà qui est fait, madame Marceline. La frise est caractérisée. Il n’y a plus maintenant qu’à révenir le docteur Thibaut.
À ces mots, je compris et mon bâillon étouffa non cri de rage. Soudain je voyais clair dans les ortueux et implacables manèges de Marceline, Je ‘omprenais le sinistre dessein qui s'était formé lans son esprit ; je comprenais le piège dans lequel j'étais tombé. La présence de l’infâme Hilaire me devenait maintenant explicable de même que elle de linfâme docteur Thibaut. C'étaient eux qui avaient aidé Marceline à réaliser son perfide projet. En m’exaspérant par son dédain, sa fausse
sollicitude, par l’outrage qu’elle avait fait subir : ma chère maison, en provoquant la crise de co lère à laquelle je m'étais laissé aller, Marcelint voulait me faire passer pour fou. Ah ! tout avai été bien combiné et n’avais-je pas fourni moi-mêmt les preuves de ma folie ? Les débris du mobile brisé qui m’entouraient en témoignaient. Je m’é tais conduit en énergumène et sans doute J'avais dépassé les exigences de mes bourreaux. Grâce à Ja connivence du docteur Thibaut, j'allais être privé de ma liberté, enfermé dans une cellule, ré: duit à une condition à jamais misérable. Et c complot était l’œuvre diabolique de Marceline Non seulement elle n’avait jamais rien compris at rêveur qui l'avait aimé, non seulement elle avai refusé de s’associer à mes songes ; non seulement, elle avait été une épouse indifférente et dédaigneuse; mais elle était devenue une ennemie. Comment ne m'en étais-je pas aperçu ? Gette animosité n6 devait-elle pas fatalement se produire ? Ne repré: sentions-nous pas deux principes opposés et incon ciliables. Elle, le bon sens, le terre à terre, Ia
sagesse ; moi la chimère, la billevesée, la folie. Uné fois de plus, le rêve était vaincu par la réalitén l'amour avait été impuissant à désarmer ces vieu
oo mr rm vs NÉ de
tivaux. Ah! Marceline, Marceline, me serais-je écrié tsi mon bâäüllon n'avait pas été si serré, Marceline ! Mes yeux se remplirent de larmes et je sentis que je m’évanouissais.
Lorsque je me réveillai de mon évanouissement, Jétais environné d’une profonde obscurité. Ma tête était douloureuse et mes poignets me faisaient mal. Mes liens avaient été un peu desserrés mais me retenaient encore assez étroitement. J'étais Stendu sur un matelas, et, au moindre mouvement, le sentais l’entrave de la corde qui me ligotait. Dans l’état de faiblesse extrême où je me trouvais, e ne pouvais songer à rompre mes liens. Toutes es précautions avaient été prises pour s’assurer le ma personne, cependant on m’avait débarrassé e mon bâällon. J’eus l’idée d'appeler au secours, ais à quoi eût servi cet appel. L’infâme Hilaire evait faire bonne garde autour de moi. Chercher tm’enfuir, je n’en avais ni la force ni les moyens. ?arlementer avec Marceline. Peine perdue d’atance. On ne dresse pas un pareil traquenard sans im plan bien arrêté. Il ne me restait donc pas
27h HISTOIRES INCERTAINES
d'autre ressource que d’attendre, sur mon grabat de prisonnier, la venue du docteur Thibaut. J’étais bien résolu à défendre ma liberté et à ne pas me laisser enfermer sans résistance. On ne séquestre pas ainsi quelqu'un en France, impunément, en plein xix° siècle. Au dernier moment, ce misérable Thibaut hésiterait devant la responsabilité d’un acte aussi arbitraire. Je lui en démontrerais les graves conséquences. Il ne savait de moi que ce que lui en avait dit Marceline et elle avait dû en parler selon ses vues, Mais, pour vaincre dans le combat que j'allais avoir à livrer, il me fallait retrouver des forces. Malheureusement, je sentais qu'il me serait impossible de dormir. La pensée de Marceline me tourmentait cruellement. La haine se glissait sournoisement dans mon cœur et je la ruminais en silence. Aucun bruit ne troublait Pépaisse obscurité qui m’entourait. La maison semblait endormie. Je restai ainsi assez longtemps; absorbé dans mes réflexions, quand il me sembla percevoir un chuchotement. Il venait du dehors et montait probablement du jardin. Soudain jt reconnus la voix de Marceline sans pouvoir distin!
guer ses paroles, mais j’entendis distinctement L réponse que lui faisait affreux Hilaire :
— Comme cela, monsieur sera coffré demain matin.
Puis les voix se turent , les pas s'éloignèrent et tout redevint silencieux.
+ J'avais fermé les veux et je demeurais immobile, toujours étendu sur le dos. Mon corps endolori évitait tout mouvement, ma pensée s’agitait. Si je ne parvenais pas à convaincre le docteur Thibaut, il faudrait avoir recours à l'évasion pour recouvrer ma liberté, car j'étais résolu à la reconquérir à tout prix... Evidemment je serais surveillé de très près, mais il n’est pas d'exemple qu'un prisonnier, bien : déterminé à s’enfuir, ne soit parvenu à déjouer les | précautions de ses geôliers. Gette constatation me : donna quelque espérance, mais je lui eusse préféré de confondre Marceline et d’en finir tout de suite avec le sort que cette perfide m'avait préparé. En pensant au traquenard où elle m'avait pris ma colère renaissait en moi. Un brusque mouvement me rappela cruellement ma triste position. La corde ‘qui me liait me faisait souffrir. Je rouvris les yeux. | Une pâle lueur me fit tourner légèrement la tête. La lune qui venait de se lever éclairait faiblement le lieu de ma détention et jeme rendis compte ide la partie de la maison où je me trouvais. C’était
be LA # "a ï Le
au grenier que Marceline et Hilaire m’avaient trans-# porté. Il était vaste et prenait jour par deux lucar… nes qui suffisaient à laisser passer la vague clartés lunaire. L’obscurité dissipée, mes yeux s’habituaients peu à peu à distinguer certains objets, quand un. rayon plus vif pénétra par la lucarne placée au-des= sus de ma tête. Instinctivement, mon regard suivit ce rayonetje poussai une exclamation de surprise 1
dans un coin du galetas,se dressait mon théâtre des marionnettes !
A cette vue, une émotion soudaine me saisit. Jen
me rappelais mon voyage d'Italie, Venise etle palais Pastinati et M.Barlotti, l’antiquaire.. Comme Mar celine les avait tout de suite détestés, ces petits« personnages de la Comédie! Avec quel mépris elle les avait toisés à travers son face à main et. quel regard indigné elle m’avait lancé quand j'avais conclu avec M. Barlotti le marché qui me rendait” maître de leur troupe bariolée ! C’étaient eux dont l’achat avait déterminé en elle l’éloignement qu’ellem
aboutissaient aujourd’hui ne dataient pas de notre
visite au palais Pastinati ? Pauvres marionnettes vous aviez partagé la haine que j'inspirais à Mar*
line et je vous retrouvais reléguées comme moi ur fond de ce grenier ! Vous étiez tous là, mes noffensifs pantins, suspendus au bout de vos fils, ‘omme je vous voyais quand j'allais vous contemler et vous imaginer des aventures ou vous conier mes rêveries. Vous étiez tous là: Pantalon avec rotre pourpoint de drap rouge et votre grande obe de drap noir, votre masque bistre et vos panoufles jaunes ; Brighella avec votre veste blanhe à passementeries vertes, votre masque mousachu, votre escarcelle et votre poignard ; Taraglia et vos grosses lunettes bleues ; et vous, tout ilanc et noir, Scaramouche; et toi, Pulcinello, au autre gris,et vous Rosaura et Giacometta,et vous,
toralline, près de Lélio tout emplumé, tout tuyauté, put pailleté, tout galonné; et vous aussi, Mezzetin t vous, Colombine et toi, Arlequin multicolore, ui portes le masque, le serre-tête, la mentonnière oire, qui arbores la queue de lièvre au chapeau et randis la batte, et les trois seigneurs vénitiens en pstumes de carnaval et le Centaure, le Centaure ie et barbu. Oui, mais, hélas, que pouviez-vous our ma détresse, si petits, si lointains dans la ‘arté de la lune qui, maintenant, emplissait tout grenier de sa douce lumière argentée ?
J'en étais à ces amères réflexions et je me répé tais les circonstances de mon infortune, quand soudain, j’éprouvai une bizarre impression. Si me mains avaient été libres, je me fusse certainemen frotté les yeux. Je me contentai de les ouvrir ave un étonnement que vous comprendrez. Etait-e une illusion de la fièvre causée par les meurtris sures que J'avais reçues au cours de ma Jutte ave le brutal Hilaire, était-ce une hallucination pro voquée par l’excessive tension de mes nerfs, oi l'effet de quelque jeu de lumière ? mais il me sem blait que les trois personnages vénitiens, debou sur le devant du théâtre, venaient de bouger. L’ur d'eux s'était avancé vers le Centaure barbu qui lui aussi, avait changé de position. Il avait relew une de ses jambes et, la tête tournée, m’apparais sait à présent de profil. Au même moment, Arle quin fit un mouvement avec sa batte. Marcelint avait-elle donc raison et étais-je véritablemen atteint de folie ?
J'avais ferméles yeux et je les avais rouverts di nouveau. Cetle fois, je ne me trompais pas. Lt Centaure venait de s’ébrouer, en même temps qu'Arlequin esquissait une gambade et que Panta lon et Brighella se poussaient du coude, Non, je n
me trompais pas : Je n'étais ni fou, ni en proie à la berlue. Mezzetin se penchait vers Colombine, Rosaura et Coralline se tapotaient le nez avec une houppe à poudre. Tartaglia frappait sur l’épaule de Scaramouche. Lelio donna une chiquenaude à Giacometta. Le Centaure remua sa queue de crin et se passa la main dans la barbe. L'une après l’autre toutes les marionnettes s’agitaient, au bout de leur fil, dans la clarté'lunaire où elles étaient parfaitement distinctes.
Ma disposition naturelle au chimérique et la situation où je me trouvais m’inclinaient à l’acceptation de toutes les fantasmagories, néanmoins celle-là dépassait la crédulité dont j'étais capable. Il se tramait là quelque chose de surnaturel dont j'étais prêt à convenir, mais qui demandait tout de même confirmation.lJ’attendrais donc quelque nouvélle manifestation de la vie bizarre dont faisaient preuve les petits burattini du théâtre de M. Barlotti. Cette manifestation ne tarda pas. Au bout de quelques instants, en effet, une vive discussion sembla s'engager entre les personnages en scène. Is allaient, venaient, gesticulaient. Je voyais à leurs gestes que j'étais le sujet de leur agitation
et je n’eus plus de doute sur le sens de ces collo-
ques, quand Pantalon, s’approchant de la rampe, me désigna, de son doigt tendu, à Arlequin.
Ce spectacle déconcertant m'avait causé une telle | surprise que J'en avais oublié mes misères. Une vive curiosité m’envahissait. Qu’allait-il advenir de tout cela ? Je m’adressais mentalement cette question, quand un bruit de sabots retentit brusque-
| ment sur le plancher du grenier. Le Centaure bar- | bu avait, d’un bond, franchi la rampe et sauté à | bas de la scène. Avec précaution, il s’avançait vers
l'endroit où j'étais étendu et, par un phénomène | étrange, à mesure qu’il s’approchait, je le voyais | grandir. Auparavant minuscule, quand il fut près de moi, il avait atteint la double taille naturelle
d’un cheval et d’un homme. À ce nouveau pro-
dige, J'étais littéralement cloué de stupeur sur mon matelas. Le Centaure, penché sur moi, me considéra assez longtemps. Je distinguais les moindres détails de son visage et de son corps. Je sentais son souffle sur mes mains. Soudain il se détourna, fit volte-face et se dirigea vers le théâtre dont il escalada, d’un saut, la scène sur laquelle il re“ tomba des quatre pieds.
A présent, il rendait compte de sa mission.
Autour de lui, les pantins groupés se démenaient
avec une extrême animation. Dans la clarté de la lune, je distinguais leur mimique. Le Centaure barbu répondait à leurs questions. Je m’aperçus aussi, avec une nouvelle surprise, qu'il avait repris
une dimension proportionnée à celle des autres personnages. Cependant, j'observai bientôt que tout ce petit monde semblait s'être mis d’accord après un discours de Pantalon qui provoqua une salve de muets applaudissements, car tous se précipitèrent en tumulte vers la rampe. Arlequin, le le premier, la franchit prestement, suivi de Pantalon qui s’embarrassa dans sa longue robe et faillit tomber. Puis Brighella, Tartaglia, Pulcinello se laissèrent glisser à leur tour, tandis que le galant Lelio aidait à descendre (Griacometta et Rosaura qui endit la main à Coralline et que Mezzetin enlevait 2olombine dans ses bras. Scaramouche vint le derlier, accompagné des trois masques vénitiens et lu Centaure barbu qui prit la tête de la troupe.
A mesure qu’ils s’avançaient vers mon grabat, e phénomène que j'avais déjà observé pour le “ntaure se reproduisait pour chacun d'eux. Ils frandissaient à vue d’œil et atteignaient leur taille taturelle. Je les considérais avec stupéfaction. Arivés près du matelas où je gisais ligoté, ils firent
la haie et m'examinèrent curieusement. J'aurais voulu leur tendre les bras et implorer leur secours, mais la corde dont m’avait lié l’infâme Hilaire évail solide et m'interdisait tout geste. Tout à coup, Arlequin, saisissant le poignard qui pendait à la ceinture de Brighella, se mit à couper mes liens! Peu à peu, je sentais se desserrer leur étreinte et Je retrouvais la liberté de mes mouvements. Bientôt je pus me mettre sur mon séant. A cette vue, la troupe bigarrée applaudit. Leurs mains de bois faisaient en applaudissant un bruit qui retentissait fortement dans la sonorité du grenier et dans le silence de la nuit. Le Centaure caracolait et frap-
pait du sabot. Arlequin le fit taire, la batte haute,
puis, dans une révérence multicolore, il m’adressa la parole ou, du moins, je crus entendre ces mots:
— Aimable seigneur, Arlequin et sa troupe co: mique vous présentent leurs hommages et veulent que vous sachiez que nous sommes tous à votre service. Quand, du palais Pastinati, vous nous avez emmenés avec Vous, nous avions compris que nous vous serions utiles un jour. Nous connaissions assez l'humanité pour savoir qu’elle est l’ennemie de la fantaisie et de la chimère et nous avions de: viné que dame Marceline et vous n’étiez pas de la
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même famille d'esprits. Nous avons assisté au complot qu’elle a ourdi contre vous, et nous venons vous délivrer de ses méchantes entreprises. Oh ! bon seigneur, laissez ce monde pour lequel vous m'êtes pas fait, ce monde réel auquel vous n’avez jamais entendu rien. Venez dans le nôtre, c’est celui qui vous convient. Laissez là Marceline et ses séides. Venez avec nous. Acceptez l'invitation de ce beau rayon de lune qui glisse par la lucarne. Son chemin argentévous conduira vers notre Venise bienheureuse. Vous y prendrez le manteau et la baüta, comme ces trois seigneurs que vous voyez à et qu’ainsi que vous nous avons délivrés des ‘servitudes du réel, et vous appliquerez sur votre Wwisage le blanc masque de carton à travers lequel ton voit la vie sous les mille couleurs de la fantaisie et du rêve dont je porte, aux pièces de mon habit, la livrée changeante et mobile. »
Un nouvel applaudissement salua les paroles (d’Arlequin. Au bruit des mains de bois heurtées, ‘se mêlèrent des trépignements de gaicté auxquels |: répondirent les piaffements du Centaure barbu. La folle troupe emplissait le grenier lunaire d’un vacarme étourdissant.
Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que
Marceline parut, une lampe à la main. Elle avait dû être réveillée par le bruit, car elle était en toilette de nuit. Lescheveux tirés et roulésen bigoudis, elle avait les pieds nus dans des pantoufles et tenait son face à main. Sa figure exprimait une mé= chanceté satisfaite et on sentait qu’elle pensait, en me voyantentouré des marionnettes gesticulantes : Vous ne prétendrez pas maintenant que vous n’êtes pas fou ! Mais elle n’eut pas le temps d'exprimer sa pensée, et soudain elle poussa un cri d’épouvante: Le Centaure barbu s'était dressé devant elle et lui avait plaqué sur chaque joue un gros baiser, si rudement qu’elle en laissa choir la lampe et tomba elle-même à la renverse. Puis, avec calme, saisissant à pleins bras Marceline évanouie, il se dirigea vers le petit théâtre dont il escalada, d’un bond, la rampe. Je ne me rendais pas compte de ce qu'il faisait, tout d’abord, mais, lorsqu'il eut sauté de la scène sur le plancher, je compris. Marceline était suspendue à un fil, la tête en bas, et s’y balançait mollement ; puis le balancement s’arrêta et elle demeura immobile.
Arlequin me poussa du coude :
— Venez, bon seigneur.
Avant d’avoir eule temps de répondre, je m'étais
senti enlevé du sol par une poigne amicale et musculeuse, et le Centaure barbu, qui m'avait chargé sur son dos, montait vers la lucarne par le chemin du beau rayon argenté qui en descendait. Derrière lui venait toute la séquelle rieuse. Arlequin agitait sa batte, Pantalon essuyait les verres de ses lunettes, Brighella et Tartaglia, bras dessus bras dessous, précédaient Lelio accompagné de Giacometta, de Rosaura, de Coralline. Mezzetin escortait Colombine, suivis de Scaramouckhe, et Pulcinello fermait la marcheet adressait un pied de nez à la pauvre Marceline qui, minuscule, réduite à la taille d’une
poupée, oscillait au bout de son fil, dans le beau
clair de lune, cher aux rêveurs, aux poètes, aux lu-
natiques, dans le beau clair de lune silencieux.
— Vraiment, vous pouvez vous vanter, mon cher Jacques, d’avoir été insupportable hier soir ! Je ne sais pas quelle mouche vous avait piqué, mais vous preniez tout à contresens et vous vous êtes montré odieux. Je crois que vous aviez bu, à diner, trop de chianti et absorbé, dans la soirée, trop de petits verres de grappa, mais ce n’était pas une raison pour nous gâter, comme vous l'avez fait,
cette magnifique nuit de clair de lune. La place Saint-Marc était si belle, sous cette lumière d’argent, et la lagune !... Et, au lieu de jouir de tant de beauté, de ce calme divin du ciel et des eaux, vous vous êtes stupidement querellé avec Marceline, au sujet de cet achat de marionnettes. Au fond, elle a raison, votre femme, que ferez-vous de ce fatras encombrant que vous ne regarderez plus, quand vous l’aurez ? Cela fait très bienau Palais Pastinati, mais, chez vous, à la Troublerie… Croyez-en votre vieux Lefougeret. Et maintenant, levez-vous. Il est plus de midi. Je pense que vous avez ruminé vos méfaits. Quant à Marceline, qui vous en veut un peu, mais très peu, elle m’a chargé de vous dire qu’elle déjeunait à lAnticho Cavalleio, avec le docteur Thibaut, votre bête noire, Oui, je sais qu'il vous est antipathique, mais c’est un excellent homme. Qu'il ne comprenne pas grand? chose à Venise et qu’il vous agace, je l’admets, mais il part dans deux jours. Supportez-le, comme
vous supportez votre vieux professeur Alain Le-
fougeret que vous avez eu la bizarre idée d’emmez ner en ce voyage vénitien. Allons ! levez-vous$ nous déjeunerons en Vapore etnous irons ensuité au Palais Pastinat dire à M. Barlotti que vous
renoncez à acheter ses marionnettes. Après quoi, nous rejoindrons Marceline au jardin de la Giudecca et vous serez gentil avec elle. C'est promis. »
M. Lefougeret s'était assis au pied de mon lit et me considérait avec sa bonne figure souriante, tandis que je me frottais les yeux et que je remettais de l’ordre dans ma chevelure ébouriffée, tout en regardant mes habits jetés au hasard sur le parquet de ma chambre oùglissait un chaud rayon de soleil et où pénétratent, par la fenêtre ouverte, avec l’odeur marine de Venise, les bruits du «rio» et dela « calle » : battements de rames, chocs de talons sur les dalles, tout ce qui, à Venise, rend encore plus vaste le vaste silence qui l’entoure. Puis soudain je partis d’un grand éclat de rire en songeant que le bon Lefougeret ne saurait jamais de quel personnage l'avaient affublé mes fantasmagories nocturnes, de même que le pauvre docteur Thibaut ignorerait toujours quel rôle odieux il y avait joué avec son fidèle domestique Hilaire. Et Marceline, ma chère, jolie et raisonnable Marceline, se douterait-elle jamais que je l’eusse transformée en une poupée malfaisante qu’un Centaure pie et barbu, aux applaudissements de Pantalon, de Brighella, de Tartaglia, de Scaramouche, d’Arle-
quin et de fulli quanti, avait pendue, la tête en bas, au bout d’un fil, sur la scène enchantée du théâtre des Marionnettes de M. Barlotti ! Tout cela me parut si drôle et si comique que je rejetai ma couverture et que je bondis à travers la chambre en gambadant autour de M. Lefougeret qui, étonné de mon hilarité et de mes gesticulations, répétait avec indulgence :
— Mon pauvre Jacques ! mon pauvre LAIee Je croïs que vous avez encore bien du chianti et de la grappa dans la cervelle. Allons, habillez-vous et venez manger un « fritto misto », accompagné d’une sage bouteille d’eau de Nocera. J’ai dit.
Et M. Lefougeret, d’un geste noble, me tendit mon pyjama jaune que les jeux du soleil, réverbérés au plafond peint de ma chambre, arlequinaient de reflets changeants.