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OÙ LA PUNITION FANTASTIQUE

Vous comprendriez l'histoire que je vais vous conter, si vous eussiez vu quel regard de colère et e mépris me lança ma femme, à travers son face main, quand, m’adressant à M. Barlotti, je lui emandai le prix auquel il consentirait à me céder on théâtre de marionnettes avec les accessoires, >» décors et les personnages qui en faisaient le lus délicieux, mais le plus saugrenu des bibelots. Depuis trois jours, le désir de posséder ce théâtre e « burattini » me poursuivait sans relâche et je e cessais de penser au plaisir que J'éprouverais à apporter en France ce baroque et charmant souenir d'un voyage dont toutes les heures, cepenant, n'avaient pas été heureuses, du fait, je dois “en Île dire, de ma femme Marceline. Sa maussalerie et sa mauvaise humeur n'avaient manqué,

en effet, de se manifester à chaque occasion et à tout propos, et, devant ces récriminations conti: nuelles de mon irascible compagne, j'étais bie

forcé de reconnaitre que j'avais eu tort de tent&l un essai qui avait tourné à l’encontre de mes espé} rances. Le mieux était donc, vu léchec de cette expérience, de rentrer chez nous au plus vite. Sui ce point ma résolution était prise, mais, sur ul autre aussi, elle ne l’était pas moins et J'étais bier décidé à ne pas repasser la frontière sans emme: ner avec moi les séduisants pelits bonshommes di bois et de carton pour lesquels Marceline montra si peu de sympathie et envers qui la mienne s’étai déclarée dès que J'avais fait leur connaissance pa l'entremise de l'excellent M. Barlotti. De plus j'avais commeun obscur pressentiment qu'ils joue raient un rôle dans ma vieet c'était ce projet d’acha qui m'avait conduit de nouveau au Palais Past nali. |

Ce palais Pastinati, situé dans un des quartier les moins fréquentés de Venise, avait été jadis u opulente demeure. Bien qu’assez délabré, il pré sentait encore un fort bel échantillon de larch, tecture vénitienne au xvir° siècle. Il mirait dans u étroit rio sa façade somptueuse et décrépite t

onservait vraiment grand air avec sa haute porte jarine aux vantaux moisis, surmontée d’une tête e guerrier casqué et barbu.

Cette porte franchie, on pénétrait dans une vaste alle au dallage humide, mais d’une noble proporon, sous un plafond à caissons sculptés où était guré le blason des anciens maîtres du lieu. Ce estibule seigneurial offrait aux regards une anque chaise à porteurs, près de faquelle une statue e bois peint représentait un petit laquais tendant

ux visiteurs un plateau. Dans ce plateau étaient

es cartes imprimées où se lisaient ces mots :

CaARLO BARLOTTI

Antichita.

: Ce palais Pastinati était, en effet, la propriété de |, Barlotti, marchand de curiosités. M. Barlotti en fait fait une dépendance de son magasin de la ace Saint-Marc et y tenait en réserve un grand ombre d'objets. Cette destination faisait du palais astinati l'endroit le plus hétéroclite du monde. 2pendant, tout en obéissant aux exigences de son étier, M. Barlotti ne manquait pas de goût. Plueurs salles du palais ayant conservé leur déco-

— rte

ration originale en stucs coloriés, M. Barlottie

avait restitué le mobilier contemporain. Dans u de ces pièces il avait même placé trois ou quatr mannequins de grandeur naturelle et revêtus « costumes du temps. Mais, malgré cet effort po rendre la vie-au palais Pastinati, M. Barlotti n’éta pas parvenu à lui enlever un certain aspect de d suétude fantastique. On y respirait une étran; odeur de moisissure et d'humidité. Les pas y r!

tentissaient singulièrement sur les dallages sonor et faisaient craquer bizarrement les parquets ve! moulus. Avec ses salles trop vides ou trop encor brées, ses escaliers, ses portes, ses recoins biscornt le palais Pastinati avait des airs de maison hanté

Cette impression s’augmentait encore par la pr

sence de M. Barlotti. L’antiquaire était, en eff ce qu'on appelle un drôle de corps. Son visa! semblait couvert d’un masque de parchemin. T1 grand, très maigre, il se dressait sur de longul jambes en pilotis. M. Barlotti portait un lorgnk à chainette de cuivre et fumait continuellement | minces « virginia ». Î] faisait songer à ces pers nages d'Hoffmann ou de Gozzi qui sont en but aux persécutions des esprits et à leurs malicieuf tracasseries. Cette ressemblance, d’ailleurs, éf

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rompeuse. Avec son air de revenant, M. Barlotti 'était revenu de rien. I] laissait entendre qu'il ne édaignait ni le lit, ni la table, aimait à plaisanter riait volontiers, bien que d’un rire caverneux, en zcompagnant les visiteurs à travers sa « galerie art », ainsi nommait-il le palais Pastinati. Et était justement au cours de l’une de ces visites ue J'avais pénétré dans cette chambre où se dresut le théâtre de marionnettes devant lequel je me trouvais aujourd’hui et que, sous l’œil désaprobateur de Marceline, je contemplais avec une ‘dente convoitise.

. Car, dès que je l’avais vu, ce petit théâtre, je ‘étais senti une envie désordonnée de l’acquérir. ir-le-champ, j'avais compris que je ne quitterais as Venise sans satisfaire ce caprice inoffensif et ns commettre cette innocente folie. Quel que dût re le prix que me demandât M. Barlotti de ses jupées, J'étais bien résolu à en passer par où il budrait, aussi fut-ce en lorgnant d’un air amouux l’objet de mon désir que j’adressai à l’antitaire la question qu'il attendait de moi.

IA peine la lui eus-je posée que M. Barlotti retira entre ses lèvres son « virginia » éteint et éclata “son rire profond et sardonique.

— Ah! ah! vous voulez que je vous vende mo petit théâtre... Ma foi, mon cher monsieur, Je n’al tendais pas moins de votre bon goût. Savez-vou que vous avez mis le doigt sur la pièce la plus rat de toute ma galerie, une pièce unique, monsieu) dont je n’ai pas vu la pareille de toute ma carrièl

fl k

d’antiquaire ? Oui, regardez la finesse et l’expre . . . . | sion des figures. Ne les dirait-on pas vivants, cl

burattini ? Oui, vivants, monsieur, une merveill

SR

une véritable merveille digne d’un musée ! Ma

M. Barlotti avait tiré de sa poche un cale

permettez que je consulte mon carnet.

crasseux qu'il feuilletait de son doigt maigre. Pe dant cetemps je regardais l’objet délicieux, sai prendre garde aux signes répétés que m’adressi

Marceline.Je n’avais d'yeux que pour mon cher pet

chino. Dressé dans un coin de la pièce, il me fi cinait. Entre ses portants, encadrée d’une délicié moulure dédorée, la scène ouvrait sa minusc profondeur sur un décor de toile peinte représi tant la place Saint-Marc. On y distinguait la B: lique, le Campanile, l’angle de la Libreria et es)

Procuraties. Dans ce décor, suspendus à des 18

MARCELINE 203 = , e tenaient une douzaine de personnages qui, ainsi “ue me l’avait fait remarquer M. Barlotti, avaient raiment l’air d’être vivants. Et ces personnages “ taient ceux de la Comédie italienne, de la vieille “ommedia dell’Arte, ceux que l'on appelle les Masques et qui ont charmé F'ftalie et l’Europe de leurs Lazzis, de leurs gambades, de leurs intrigues, de leurs amours, de leur extravagante etéternelle fan-

‘aisie, ceux qui ont animé de leur poétique et visible présence les parades du vieux Ruzzante et les ‘anevas de Goldoni et de Gozzi. Et Je ne me lassais das de les regarder, ces princes de la farce et du fantasque, groupés en leur accoutrement tradi- | ionnel.

| Oh! l’amusante troupe qu'ils formaient, les * burattini » de M. Barlotti, en leur assemblage variolé ! Il y avait là Pantalon avec son pourpoint le drap rouge et sa grande robe de drap noir, (Pantalon, avec son masque bistre sous son bonnet le laine, Pantalon aux pantoufles jaunes ; et auprès de Pantalon, Brighella et Tartaglia : Brighella lout habillé de blanc et chamarré de passementeies vertes, avec son masque à moustaches, son

{Itarcelle et son poignard ; Tartaglia en drap vert rayé de jaune et portant sur le nez de grosses

204 HISTOIRES INCERTAINRS

lunettes bleues. II y avait là le noir Scaramouche# la figure enfarinée, à la moustache et aux sourcik peints, et le blanc Pulcinello, masqué de noir sou son chapeau de feutre gris, et Rosaura et Giaco: metta, et Coralline au casaquin et à la jupe de sot verdâtre, rayés de vert d’eau, et l’élégant Lélit tout emplumé, tout galonné, tout pailleté, tou tuyauté, et Mezzetin avec Colombine, et Arlequin Arlequin dont la veste et le pantalon jaune clai s’ornaient de triangles d’étoffe jaune et verte, Arle quin avec son masque, son serre-tête et sa men tonnière noire et qui arborait au chapeau un queue de lièvre et qui saluait gravement de } batte trois personnages du Carnaval de Venise, manteau et baüta, masqués de blanc et le tricorn en tête, tandis qu’au milieu d’eux un Centau cambrait fièrement son torse d'homme barbu su un corps de cheval aux sabots de corne, oui, u Centaure,et qui avait,en plus de celle de se trouve sur la Piazzetta, la singularité d’être piel Et c’éta de tout ce petit monde charmant auquel s’ajouta Ja présence inexplicable d’un monstre mytholog que que j'allais, pour quelques misérables pièc d’or, devenir le possesseur, quand le bon M. Bai lotti lèverait le nez de dessus son calepin et nm

ait le chiffre de la somme dont j'aurais à payer squisition de ce jouet, inutile certes, mais si rayant, quoi qu'en pensât la sévère et réprobace Marceline.

Jertes, je savais bien qu'il serait exagéré, ce fre, mais l’impudence de M. Barlotti dépassa it demême mes prévisions les plus dispendieuses. re, M. Barlotti ne me ménageait pas! Il abutetse moquait de moi. La sagesse eût été, évimment, de répondre à ses prétentions par un ussement d’épaules ou une pirouette, mais Arlein me regardait si gentiment et Coralline me içait une œillade si persuasive! Et puis, comment ïister au sourire de Rosaura et à la grimace de Icinello, sans compter que Brighella et Tartaglia n mêlaient, que Pantalon en faisait des signes à aramouche et que le Centaure lui-même se tirait barbe en roulant des yeux encourageants ! Commt infliger cette déception aux trois masques véiens qui me considéraient sous leurs visages rnavalesques de carton blanc? Aussi fut-ce d’une ix tranquille et comme s’il se fût agi de l'achat nimporte quelle babiole que je répondis à M.

rlotti :

æ— Eh bien! monsieur Barlotti, c’est entendu:

Nous quittons Venise dans trois jours. Que tou soit emballé pour le moment de notre départ. | M. Barlotti acquiesça.

— Allons, messer Arlechin, saluez votre k |

veau maitre.

M. Barlotti, du bout de son « virginia », aval touché le fil du pantin qui exécuta une gambat joyeuse. Je m'étais retourné vers Marceline.

— N'est-ce pas, Marceline, c'est bien dans tro jours que nous partons ? |

Mais Marceline avait disparu. Je jetai un de,

nier coup d'œil à mes chères marionnettes, cot me pour implorer d’elles secours et protection co! tre le mécontentement que ma femme ne manqu rait pas deme témoigner pour ce qu’elle appellera, je n’en pouvais douter, « encore une folie », 4 précédé de M. Barlotti qui avait rallumé son « v! ginia», je me mis en devoir d'aller rejoindre travers les salles dallées du palais Pastinati, la gl dole qui nous y avaitamenés. Marceline y était dû installée. Elle me fit place sur les coussins et, sa$ presque répondre aux saluts de l’honnête M. B# lotti, d'une voix plus que revèche, elle ordoni au gondolier de nous reconduire à l'hôtel. Duräl

À ; La tout le trajet, elle ne m'adressa pas la parole. Dék

ment, elle était fâchée et son air exaspéré m’anmçait qu'elle ne me pardonnerait pas ma « frasle» et que, cette fois, la « mesure était comble ». >tous les fils de mes pantins pouvais-je cependant pposer le lacet que Marceline en ferait un Jour auquel, après m’y avoir fait trébucher, elle vienait se prendre elle-même ?

Je n'ai jamais été une forte têle et j'ai toujours lanqué de cette solide volonté par laquelle on se lrige dans la vie selon les règles du bon sens et en

he de certains de ces résultats pratiques où s’aplique sérieusement le commun des hommes, aussi ‘on existence fut-elle assez désordonnée sous son bparence de monotonie et de régularité.

\N’allez pas pourtant en induire que j'aie commis hypocrites extravagances ou d’obscurs méfaits. ‘on ! je ne suis d’une nature ni violente, ni perrse et mes seuls écarts vinrent de ce que Je me

us toujours senti incapable de m'intéresser à ce ii préoccupe la majorité des humains. C’est pouroi je ne saurais prétendre à passer pour un homle raisonnable. L’est-on, en effet, quand on se

os

laisse aller à la fâcheuse inclination de ne voire toute chose que ce qu’elle peut comporter de plai. sir et de beauté sans se soucier autrement de l’uti, lité qu’elle peut avoir ? Sice point de vueest adopté, je dois donc reconnaître que j'ai toujours vécu dam la plus parfaite déraison, puisque je n’ai jamais pl me régler sur mon intérêt et que je l’ai toujour:

oo —

subordonné à ma fantaisie.

Cette disposition à ne goûter et à n’apprécier qu ce que la plupart des gens considèrent comme fon, cièremerft vain et indéniablement inutile s’est mani] festée chez moi de bonne heure,et je lui dois lim possibilité où je me trouvai de faire choix d’un carrière. De tout temps, l’idée de me consacre quotidiennement à quelque but pratique et demi mettre au service de quelque occupation régulièr, me fut odieuse. Le temps que nous avons à passe sur terre n'est pas assez long pour que nous l'en ployions à autre chose qu'à nous-mêmes. Il y avail sur ceci, chez moi, un parti pris dont rien ne m put Jamais détourner. La seule pensée du contrair me causait une sorte d'hilarité intérieure. M

voyez-vous, en effet, médecin, avocat, fonction}

naire, Industriel, commerçant,employant mes jou

nées à tâter le pouls, à compulser des dossiers},

ure des écritures, à passer des marchés ? Pour astreindre à ces besognes, il eût fallu avoir de la € une autre conception que celle que je m'en ais formée, attribuer à la réalité une valeur qu’elle

a pas, qu’elle n’aura jamais pour moi. Il aurait Hu posséder une autre cervelle que la mienne, “ute bourdonnante de chimères, toute ennuagée > rêveries ?

Car je suis, je l’avoue sans honte, un rêveur et a chimérique. L’imaginaire a plus de place dans on esprit que le réel. C’est le défaut des gens de a sorte et ils s’en trouvent, pour ainsi dire, mis à dehors de l’existence. La vérité est, en effet, que n'ai jamais pu m'y mêler sérieusement. Il en sulte que je suis une manière de vagabond et de ymade.Je m'évade de ce qui m’entoure en des disactions qui m ont valu une réputation bien établie original et de songe-creux. Elle ne m’offense illement et je l’accepte avec une souriante résiation.

Peut-être y eût-il eu, dans ma jeunesse, des vyens de lutter contre ce tour d’esprit qui, sans ‘faire disparaître entièrement, en eussent enrayé xcès. Sur ce point j'en suis réduit aux hypothè- 8, car mes parents, tout en s'apercevant de ce

penchant et en le déplorant peut-être, ne firen! rien pour le contrecarrer efficacement. Certes, di suis loin de leur reprocher leur négligence à ce} égard. Les soins qu’ils devaient prendre d'eux mêmes ne leur permettaient pas envers moi tout l'attention qu'il eût fallu. Mon père et ma mère} de santé fort délicate, passaient la plus grande pañl tie de leur temps à surveiller réciproquement le minulieuses pratiques d'hygiène qu'ils s'imposaier l’un à l’autre avec une touchante sollicitude. Mt} parents s’aimaient tendrement et ne me méni} geaient pas leur affection. Avec celui qu'ils pri naient d'eux-mêmes, leur principal souci était | me rendre heureux, et comme je semblais trou mon bonheur dans les divagations où je me pla! sais, ils ne s’y opposaient guère et m'en laissaie} suivre Ja pente. Ainsi vécus-je jusqu’à l’âge 4 quinze ans, sans qu'aucune influence sérieuse co! trariât cette facilité à la rêverie, cette aptitude al chimère qui me tenaient tout entier. Ajoutez à € circonstances que l’existence que nous meni] était des plus solitaires et qu’il ne s’y mêlait pe] moi aucune ingérence du dehors. Notre mais À qui portait le nom assez singulier de la Trouble! était située à une certaine distance de la ville

isez isolée dans la campagne. C’était une charante demeure, bâtie au milieu du xvin® siècle, itourée d’un vaste jardin, mi-français, mi-potager, : à laquelle conduisait une belle allée d'arbres. pacieuse et commode, sans nulle prétention à uer les châteaux, elle avait conservé son mobilier u temps, auquel mes parents avaient ajouté quelues jolis meubles de la même époque. Malgré son rrément, sa proximité relative de la ville, le chare exquis de ma mère, l’amabilité de mon père, s visiteurs étaient rares à la Troublerie, non qu’on > les y reçût pas avec une parfaite courtoisie, lais parce qu'ils s’y sentaient en quelque sorte iperflus, tant mon père et ma mère se suflisaient eux-mêmes. Cette impression qu'ils donnaient fait étendu autour d'eux une solitude à laquelle je articipais naturellement et quine me déplaisait pas. ussi, quand arriva l’époque de pourvoir à mon lucation, fût-ce avec joie que j’acceptai la décision : mes parents. Ne pouvant se résoudre à se sépaïr de moi pour m'envoyer au collège, il fut conënu qu’un professeur de la ville viendrait plusieurs is par semaine à la Troublerie pour me donner {s lecons nécessaires.

Ce fut pendant une de ces leçons, auxquelles je

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ne prêtais le plus souvent qu’une attention as médiocre, que l’on vint m'avertir du fatal acciden survenu à ma chère maman. Elle était morte sub tement dans le fauteuil qu’elle ne quittait plus de puis quelques jours à la suite d’une indispositio qu’elle-même croyait assez légère et qui, par uñ complication imprévue et soudaine, l’emportai brusquement. Ma douleur fat violente et celle d mon pauvre père affreuse, tellement que sa santé qui avait toujours été délicate, acheva de s’altére irrémédiablement. À partir de ce moment, iln cessa de décliner à vue d’œil. Bientôt il s’alita. D jour en jour, son état empira et, quelques moi après, j'étais orphelin. |

Cet événement eût pu amener un changemer complet dans mon existence,si mon oncle Antoin Brion, que ces tristes circonstances me donnaier comme tuteur, n’eût assumé cette charge qu# la condition de ne modifier en rien sa prop manière de vivre. Cet oncle Antoine était un frà de ma mère.ll habitait à la ville une maison situ sur l’ancien rempart et où il avait réuni une 1 portante bibliothèque, célèbre dans toute la contr Cette bibliothèque était sa principale occupatio aussi entendait-il bien que je n’en devinsse p

me autre qui s’y ajoutât. Pas un instant donc il ne ongea à me prendre auprès de lui. Ma présence At dérangé ses habitudes de célibataire endurci : de collectionneur maniaque. D'autre part, lui yant témoigné ma répugnance à aller achever mon

Jucation dans un collège et à quitter la Troublee,il consentit à ce que j'y demeurasse. Mon prosseur,M. Alain Lefougeret, qui n'avait ni femme enfant et peu d'ambitions universitaires, vientait s’y installer auprès de moi et me continuerait s soins éclairés, tandis que la vieille Ernestine, t service de mes parents depuis trente ans, tientait notre ménage scolaire et assurerait la conite de la maison.

Ces dispositions prises, l'existence s’organisa à la roublerie avec une régularité exemplaire. M. Alain ‘“fougeret était un homme excellent, plein de ence et de sagesse, mais incapable d'acquérir cune influence sur son élève, car 1l se bornait tictement à l'exercice de ses devoirs professoux et me laissait libre de prendre à son enseigneant ce qu'il me convenait d’y recueillir. Sa tâche nplie, il se désintéressait entièrement de moi et donnait exclusivement à un goût immodéré ur la pêche à la ligne. La rivière qui passe

au bas du jardin de la Troublerie est poisson neuse, et deux étangs qui dépendent de la pro priété fournissaient à M. Lefougeret l’occasion d

déployer son admirable patience et sa merveilleus astuce de pêcheur modèle. M. Lefougeret n’étai arrivé à cette sagesse de faire consister le plaisir d la vie dans l’observation intelligente d’un boucho de liège qu'après des déboires de carrière qui le vaient amené à échanger sa chaire du collège d la ville pour la sorte de retraite qu’il avait prise: la Troublerie. |

M. Lefougeret se déclarait un méconnu, mais avait renoncé philosophiquement à lutter cont l'injustice humaine. Il en acceptait les arrêts etn se laissait plus prendre aux hameçons empoisonn de l'ambition. M. Lefougeret était un sage et" mordait plus aux appâts ; il y faisait mordre peuple écailleux des eaux. Ces talents avaient nM M. Lefougeret en grande considération aup | d’Ernestine. Sans partager tout à fait l'estirà qu’elle faisait de lui, j’appréciais fort en M. Lefo® geret une occupation qui assurait ma liberté.

effet, en dehors des heures de leçons, M. Lefo

4 é A : A A geret était tout à ses lignes et à ses appâts, et

pouvais disposer à ma guise du temps que.

éclamait pasla confection de mes devoirs.Ces loiirs me permettaient de m'adonner à mon pen- 1hant favori auquel se prêtait la solitude où je vais. Elle n’était guère interrompue que par notre isite hebdomadaire à l’oncle Antoine.

Ce jour-là, M. Lefougeret abandonnait ses lines et remplaçait son accoutrement de pêcheur jar une sévère redingote professorale qu’ornait t la boutonnière le ruban violet des palmes acalémiques. Je faisais aussi un brin de toilette et irnestine veillait à ce que ma cravate fût bien mise et mes bretelles tendues à bonne hauteur. es formalités accomplies, nous nous acheminions sers la ville, M. Lefougeret et moi, et nous y flàhions par les rues en attendant l'heure du déjeuer. Nous nous arrêtions aux devantures des bouiques. Quelque-unes nous retenaient particulière- : nent. M. Lefougeret aimait à considérer derrière a vitre de l’empailleur certains poissons exotiques quien faisaient l’ornement et nemanquait guère de lonner un coup d'œil, chez le chapelier, à la planhette de velourssur laquelle étaient fixésles rubans it les rosettes de divers ordres honorifiques. Pour ma part, mes préférences allaient à l'étalage du üibraire, M. Tournemain, et à celui du père Bricard,

lPantiquaire, car je me sentais une sympathiqu curiosité pour les vieilleries qui remplissaient soi] magasin et débordaient jusque sur le trottoir, @

j'éprouvais un vif attrait pour les volumes qui gat| nissaient les rayons où M. Tournemain, ses lu] nettes relevées sur le front, les inspectait avec uni amicale bienveillance.

Dès cette époque, en effet, j'avais du goût pou la lecture, et un éducateur plus attentif eût pu trow ver là un moyen de modérer en moi le pencha qui m’entraînait de plus en plus dans le vaporeuil royaume de la chimère, mais personne ne songeaih à diriger mes lectures pas plus qu’à les alimenter M. Lefougeret, aussi bien que mon oncle Antoinek

orgueil de sa vie, formait quelque chose d’inacces sible, d’indissoluble et de sacré. D'ailleurs, mo oncle avait pris soin de m'éclairer sur ses inten} tions à cet égard. Lui mort, sa bibliothèque serail léguée à la ville, avec la maison qui la contenaïll

Le public y aurait accès, mais l’oncle Antoine avai

‘boré avec un soin tout particulier le règlement i y serait appliqué. Ce règlement, que mon oncle cessait de perfectionner, était un chef-d'œuvre ‘omparable. Par ses restrictions sournoises et r ses précautions hypocrites, par ses prescripns retorses et par ses obstacles astucieux, il opsait une barrière à peu près infranchissable aux wailleurs et aux curieux. Cette trame était our- * avec une ingéniosité véritablement diabolique. ‘ant au futur conservateur de ce trésor, il était ioté, lui aussi, par une série d'obligations qui isaient de son existence le plus raffiné des supces. Bien malin celui qui, attiré par la plaque de irbre qui porteraitces mots : fondation Antoine “on, parviendrait à y obtenir communication de moindre brochure ! Et, à cette pensée, l'oncle itoine se frottait les mains en relisant une fois | plus, à travers ses besicles de corne, les paraphes draconiens de son fameux règlement.

L’incurie de M. Lefougeret et la manie de mon cle Antoine avaient donc fait de moi l’humble ent de M. Tournemain, et c'était chez lui que je 8 fournissais des ouvrages que je désirais conître. Personne n’en dirigeant le choix, je n’apirtais aucun ordre à mes lectures, et je n’obéis-

sais pour m'y guider qu'à mon seul caprice. Sol rientant sur la foi du titre, elles étaient fort dis! parates et plutôt aventureuses. Je ne leur dema dais que de fournir un aliment à mes rèveriese j'ajoutais ainsi aux miennes celles des esprits de plus divers. À mes commandes les plus saugrenue M. Tournemain accédait en souriant. |

Non loin du magasin de livres de M. Tournemai s'ouvrait, comme je l’ai dit, la boutique d’ant, quailles du père Bricard. Ce père Bricard était us vieil homme barbu, pourvu d’un nez en trompe] et de mains énormes aveclesquelles 1] maniait ausÿ bien les plus lourds objets que les vieilleries Î plus délicates. Le poids ne semblait pas exist pour elles non plus que le savon, car elles portaiel des couches de crasse superposées et eussent co! stitué à elles seules un objet de curiosité. Le pè Bricard en était fier : elles lui avaient servi à acc muler dans sa resserre un formidable fouillis 4 choses diverses. On trouvait chez le père Brical des cartons de gravures, de la dentelle, des bou de tapisserie et de morceaux d’étoffe, des faïence} des bronzes, des meubles, de la ferraille, des b@ sculptés, des clés de montres, des débris, des fraÿ ments et des miettes de passé. Cet amalgame étrangl

ns que Je susse trop pourquoi, exerçait sur moi certain attrait mélancolique qui me portait par- :s à acquérir quelques-unes de ces babioles que rapportais à la Troublerie avec une secrète notion.

L'oncle Antoine n'ignorait pas mes visites chez . Tournemain et mes stations chez le père Brird. Il ne les désapprouvait point. IT était «pour liberté » et entendait que je vécusse à ma guise. # souci, qui avait été le principal de sa vie, lui fraissait naturel chez autrui. Il trouvait fort bon te chacun gardât son indépendance et c'était pour téserver la sienne qu'il avait évité de se marier. idée d'introduire qui que ce fût dans sa précieuse bliothèque lui avait toujours paru inadmissible; ais célibataire pour son compte, il ne prétendait poser à personne sa manière de voir. Vis-à-vis moi, il s’en tenait à cette règle et réduisait au inimum la pression de sa tutelle. Ayant pourvu 1 nécessaire par l’adjonction à la vieille Ernestine 2 M. Lefougeret, il ne poussait pas plus loin sa irveillance. Je vivais à la Troublerie en parfaite lanquillité et rien ne s’apposait à ce que s’y déveippassent en moi les dispositions dont j’ai déjà lus d’ane fois parlé et que ne contrariait aucune

nécessité à m'occuper des obligations matérielles de l'existence. N

L’oncle Antoine, en effet, veillait à l’adminis! tration de mes biens qui étaient proportionnéséf mes besoins.

Cette dernière circonstance me dispensait don du choix d’un métier ou d’une carrière. Mon goûtk d’ailleurs, ne m'inclinait vers aucune et j’envisal geais lavenir comme une continuation indéfinik du présent. Je savais bien qu’un jour les leçons d M. Lefougeret prendraient fin, mais je n’en con cluais pas pour cela à l’éloignement du dign M. Lefougeret. Rien n’empêcherait que, mon édu cation achevée, il ne continuât à la Troublerie se exploits de pêcheur à la ligne, tandis que, de mois côté, je continuerais aussi à me livrer librement l'esprit de fantaisie et de chimères qui était en moin

Plusieurs années s’écoulèrent ainsi selon me

Je les approuve, mon neveu, me dit-il quand je : lui eus exposées, et je ne saurais que te louer | tes projets. Tes parents eussent été heureux de nser que tu n'abandonnerais pas la Troublerie ur courir le monde et que tu y vivrais comme ils ont vécu. J'aime aussi que tu ne te sépares pas

l'excellent M, Lefougeret. Cela prouve que tu le cœur bien placé et capable de reconnaissance. ne doute pas que tu ne sois heureux, mon garn. Ne vaut-il pas cent fois mieux rester chez soi ne rien faire que de perdre son temps à s’occur des affaires d'autrui! Il y a assez de gens pour m mêler à tort et à travers ainsi que de celles du ys. À quoi bon grossir le nombre des fonctionïres qui vivent des deniers de l'Etat ou hasarder i siens en des opérations plus ou moins aventuases. Et puis, qu'aurais-tu fait de tes dix doigts à quoi, diable, eusses-tu bien pu t’employer ? ne te vois aucun talent particulier pour quoi que soit. Tu n'as nila rigueur d'esprit qui fait les res, ni le bavardage qui convient aux avocats, Pinstinct de combinaison des commerçants et des lustriels. Quant à être un artiste, tu as en toi p de lhurluberlu et du songe-creux. Les artistes e j'ai connus étaient tous des gaillards infiniment

222 HISTOIRES INCERTAMNES

de mourir plus ou moins de faim. Reste donc la Troublerie, mon bon ami, c’est, en effet, € que tu auras de mieux à faire et ce que tu feras dt mieux. Et puis, si un jour tu t’y ennuies, il te res. tera la ressource de te marier. »

Et l'oncle Antoine ajouta : « Je m'étais toujourl. réservé cette dernière distraction, mais je n’a jamais eu le temps de la prendre et je crois biek que je finirai mes Jours sans en avoir eu besoin

Pauvre oncle Antoine, il ne croyait pas dire vrai. Quelques mois après cet entretien, commel vieille Érnestine était en train de me faire admir un panier de poissons tirés de l'étang parlehameco diligent de M. Lefougeret, on vint m’avertir qu'& grave accident était arrivé à mononcle, M. Antoir Brion. Etant monté sur son échelle portative poil examiner un rayon de sa bibliothèque, il était tom

si malencontreusement que sa tête avait heur!

l'angle d’une table et qu'il s'était fendu le crât! dans cette chute. On l'avait trouvé étendu sur! plancher, dans une mare de sang et il n'avait pi repris connaissance. Le médecin accouru déclard son état désespéré. Je devais me hâter si je vo lais donner un dernier adieu au moribond.

eo de D en en va

Lorsque j’arrivai à la maison, mon pauvre oncle ait rendu le dernier soupir et je ne pus que luer sa dépouille. Quand j’eus accompli ce devoir, me rendis à la place de l’accident. L’échelle tale, du haut de laquelle mon oncle était tombé, ait encore dressée.Au bas gisait le volume que le uvre homme était allé chercher sur le rayon.

était un vieux petit livre intitulé : Æistotre des 1sques de la Comédie italienne. Je le feuilletai. S figures y représentaient les personnages trafionnels du tréteau comique. Je mis ce volume ms ma poche : je voulais garder ce souvenir de ÿn bon oncle, car je savais d'avance, par ses dis- Sitions testamentaires, qu'aucun des volumes isemblés par ses soins ne m’appartiendrait jamais. la fait, je m'approchai de la table à laquelle la ë de mon oncle s'était heurtée. Du sang s’y fait encore dont quelques gouttes avaient rejailli ‘les papiers qui la couvraient. Je me penchaï. II wait là des catalogues de libraires et de ventes, Mfiches et une copie nouvelle du fameux règleit que mon oncle avait si souvent remanié avant Pamener à sa perfection définitive. J’en parcoubquelques articles avec une sincère admiration, Mis je remarquai que le nom du conservateur

avait été laissé en blanc. Sur cette grave questior mon pauvre oncle avait hésité, et j'éprouvai uk certaine mélancolie à penser qu’il ne la résoudrai pas lui-même. ; |

J'ai souvent songé depuis que si mon oncle al indiqué ce nom et avait eu le temps de comble cette lacune bien des choses qui arrivèrent parll suite ne se fussent peut-être pas produites. En effel

quand le legs que mon oncle faisait à la ville des!

bibliothèque eut été accepté par la municipalitén qu'il s’agit de nommer le bibliothécaire, le choï se porta sur M. Lefougeret.

À cette nouvelle, M. Lefougeret témoigna que

que surprise et manifesta une affectueuse rép gnance à me quitter, si bien que je dus le pres$} pour qu’il acceptât un poste si honorable auquel voix publique l’appelait. Il ne pouvait se dérob à cette si flatteuse marque d’estime que lui de naient les pouvoirs municipaux. Après une rés

tance convenable, M. Lefougeret se rendit à mi

raisons. [l fut entendu qu'aux jours de loisir et vacances M. Lefougeret reviendrait à la Troub; rie,où il retrouverait ses lignes et ses hamecçons.

Sur cette bonne promesse, j'accompagnai M.N fougeret à la ville; je voulais assister à son entrée

actions et à sa prise de possession du logement

d lui était assigné dans la maison de feu mon icle. Ce fut quand je l’y eus laissé en tête-à-tête ec le fameux règlement que, m’étant arrêté dans boutique du libraire Tournemain, j'appris que Î poste de bibliothécaire, M. Lefougeret l'avait urnoisement et âprement sollicité. Oui, M. Lefou- (ret, durant ses séances de pêche à la ligne, rout dans sa cervelle de secrètes ambitions. Cerce n’était pas la recherche de largent qui lait poussé M. Lefougeret à ces démarches occuljs Non, il visait un but plus noble : la perspec- @ de voir se changer, un jour peut-être, le bdeste ruban violet qui ornait sa boutonnière en héclatant ruban rouge. Ainsi, comme tous les ançais, le bon M. Lefougeret ne pouvait résister Pattrait des distinctions honorifiques et leur

| ment de la pêche à la ligne pour la charge de

reobserver, dans toute son impitoyable rigueur,

Joir lui faisait abandonner le tranquille divertis-

ur règlement de l’oncle Antoine et de tor-

rer les malheureux qui se hasarderaient à solliler l'accès de la Fondation Brion.

Bien que j’eusse pu me formaliser du procédé de | Lefougeret à mon égard, 1l me fut impossible

ee

d’en vouloir réellement à l’excellent homme dece cachotteries et je sentais qu’il serait, malgré toù le bienvenu à la Troublerie, quand il lui plairait | revenir exercer son adresse aux dépens des carpt et brochets de l'étang. Pauvre M. Lefougeret, avait mordu à l’hameçon ! Hélas ! ne devais:

pas moi aussi me laisser prendre à de fallacie appâis ! -

Ce fut dans la boutique du père Bricard que!

rencontrai pour la première fois Marceline. € événement eut lieu environ deux années après! mort de mon oncle Antoine. J'étais venu à la wi rendre visite à M. Lefougeret à qui, comme je dit, je n’avais pas gardé rancune deses ambitieus!, aspirations, Elles ne s’étaient, d’ailleurs, pas € core réalisées et il ressentait amèrement ce qi commençait à considérer comme un déni de ji tice. Il s'en consolaiten appliquant avec une riguti féroce le règlement qui faisait des salles de! Fondation Antoine Brion un désert où nul ne $t geait plus à s’aventurer. Sur ce point, M. Lef geret se répandait en doléances contre l’incul

a." .…—.……—……—…—…—…—…———— osent imrrmtéimemer

tellectuelle de la province, doléances que je n’écouis qu'à demi, car, je dois l’avouer, je n'avais pas lt deprogrès dans l'attention que Je portais à la réelle. En effet, je m'étais laissé aller de plus en us à mon penchant, et ma nature de chimérique Gtait de plus en plus accentuée. Mon détachement sréalités était vraiment complet et cet état me andait parfaitement heureux. Le spectacle des déptions de M. Lefougeret m'eût été, au besoin, L salutaire exemple, et, chaque fois qu’il m'en :sait le récit, je me félicitais de ne ressentir aucune pèce d’ambition pour quoi que ce fût. Mes désirs allaient pas plus loin que posséder les vagues luquins que me fournissait M. Tournemain et les gues objets que j’acquérais chez le père Bricard. Je me trouvais donc dans la boutique de ce derer, en train de feuilleter un carton de gravures, land se produisit l’événement dont j'ai parlé. était par une belle matinée d’été : j'étais venu à 34 de la Troublerie, en flânant, et en suivant le urs toujours capricieux de mes pensées. Après être arrêté chez Tournemain, je m’attardais chez ipère Bricard en attendant l'heure d’aller déjeuavec M. Lefougeret, lorsque soudain la porte Pantiquaire s’ouvrit et le tintement fêlé de la

sonnette annonça la venue d’un visiteur. D’o or naire, je faisais assez peu d’attention à ces entrées Les clients du père Bricard consistaient en que ques collectionneurs du cru ou en quelques étra gers de passage qui, le plus souvent, sortaient sr rien acheter. Mais, cette fois, le tintement de. sonnette me fit tressaillir et instinctivement Je lev lenez d’entre les feuilles de moncarton à gravure que je faillis laisser tomber de surprise et de sa sissement.

Cette fois, le visiteur n’était pas un vieil amate ou un passant insignifiant. La personne qui ven d'ouvrir la porte de la boutique du père Brica illuminait toute la pièce d’un rayonnement print nier. Cette personne était la plus délicieuse jeu fille que j’eusse jamais vue. Elle pouvait avoir di huit ans, mais son âge importait peu. Elle était jeunesse elle-même. Pas très grande; elle le pari sait, tant elle était justement proportionnée. vêt avec une élégance discrète, elle portait une ro exquise et un chapeau charmant, et, sous ce dl peau, elle montrait le plus joli visage qu’eusse jamais coiffé de la paille, des rubans et des roë Elle était blonde, avec des yeux d’un bleu prof un nez fin, une bouche infiniment agréable ét

——— - oo

teint le plus éblouissant du monde. Toute sa mamère d’être donnait une idée de mesure, de décence et de raison.

On ne pouvait rien imaginer de plus gracieux que cette riante apparition. Mes regards ne pouvaient se détacher d’elle et, dans mon étonnement ravi, je me demandais ce que venait faire cette merveille lumineuse dans la sombre boutique du père Bricard parmi tant de poussiéreuses vieilleries ? Je lé sus bientôt, car la nouvelle venue, après un bonjour, exposa gentiment le motif de sa vi-

Elle ne venait pas pour acheter, elle venait pour vendre. M. Bricard voudrait-il acquérir ce qu’elle avait à lui proposer ? En parlant ainsi, elle tirait Pobjet en question d’un petit sac qu’elle portait à la main. C'était une montre, une montre ancienne avec un double boîtier en or guilloché de plusieurs Couleurs. On désirait s’en défaire. La montre fonc- Hionnait mal et l’horloger ne pouvait en garantir la arche régulière. En disant cela, la jolie vendeuse ronçait légèrement les sourcils. Or, elle aimait à Savoir l’heure exactement. Aussi, avec l'argent qu’elle retirerait de cette antiquaille elle achèterait lun chronomètre de marine dont elle avait envie.

Mais elle ne voulait céder la montre qu’à un prix raisonnable, sinon elle renoncerait à son caprice et préférerait se passer du chronomètre. On a beaü être une femme, on n'en a pas moins du bon sens: D’ailleurs, on lui avait vanté l’honnêteté de M: Bricard.

Tout cela, elle le débitait d’une voix ferme et nette, en personne assurée et qui sait ce qu'elle veut. Elle parlait en souriant, sans se hâter et avec précision. Je l’écoutais avec ravissement, car Je ne cessais de la regarder, sans me rendre compte alors du caractère que révélaient ces paroles. Mais, à ce moment, j'étais incapable de tout jugement: La vendeuse était si jolie, si blonde, si fraiche et elle s’exprimait avec tant de persuasion... M. Br card pouvait acheter en toute confiance. La mon tre n’était pas un objet volé. Elle la tenait de sa grand’/mère. C'était un souvenir de famille. Mais tant pis. [Il faut être de son temps et marcher avec. son siècle. Du reste, elle n’était pas une aventus rière. Elle habitait Grande-Rue, chez ses tantes; Mies de Pierrebrune et elle s’appelait Marceline Fontefroide.

Pendant ce petit discours, le père Bricard exas minait la montre. Il ouvrait les boîtiers, faisait

uer les aiguilles, étudiait à la loupe les guillochu- :s. Ce manège m'indignait. Ce père Bricard avec >»s énormes mains crasseuses et son nez en tromette m'exaspérait. Que signifiaient ces hésitations ïurieuses et comment ne se précipitait-il pas sur on tiroir pour en offrir à genoux le contenu à [le Fontefroide? Et d’ailleurs, un objet présenté ar d'aussi jolies mains n’était-il pas sans prix ?

Celui que proposa le père Bricard me parut déisoire. Ce fut également l’avis de Me Marceline ontefroide. Ellele dit au père Bricard avec le plus imable sourire et la discussion commença. Elle nt longue. Mie Marceline tenait bon et finit par woir gain de cause. L'affaire conclue, elle compta bigneusement les billets et les pièces, les glissa ans son petit sac, salua le marchand avec une aitable dignité, et sortit. J’eus grand’peine à ne pas e précipiter à sa suite, tandis que le père Bricard iarmonnait : « Pas facile à rouler, la petite boursise, une fine mouche, et qui a de la défense. » auvre père Bricard, quel coup d’œil de colère je # lançai! Comment avait-il osé dépouiller ainsi tte charmante personne d’un souvenir de famille iquel elle tenait plus peut-être qu’elle ne le disait ? hi si j'avais pu lui offrir tous les chronomètres

de la terre! Mais Mlle Marceline Fontefroide ne me connaissait pas et elle n'eût pas accepté môn pré sent. Moi, je savais son nom, où elle habitaït

Durant tout le repas, ma distraction fut com: plète, mais heureusement M. Lefougeret ne s'ér

aperçut pas. Je revoyais, comme dans un rêve, boutique du père Bricard, l'entrée éblouissante di Marceline. Je réentendais le tintement de la son nette. Pendant ce temps, M. Lefougeret parlait, il parlait avec amertume. La liste des décoration du 15 juillet avait paru et son nom n’y figurait pas L’injustice devenait de la persécution. M. Lefou geret menaçait de donner sa démission. Quoi trouvât pour le remplacer quelqu'un d’aussi ferm dans l’application du fameux FFE EMI Il quitte rait le pays, il se marierait!

A ces mots, je tressaillis. L’image de Marcelin se précisa devant mes yeux hallucinés et ce fu d’une voix étranglée par l’émotion que je demandi à M. Lefougeret :

— À propos, qui est donc cette jeune fille mademoiselle Fontefroide, qui demeure Grandt Rue, chez ses vieilles parentes, mesdemoiselles#d Pierrebrune ?.…

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Les premiers temps de mon mariage furent par-

faitement et pleinement heureux. M'e Fontefroide avait accepté ma main sans hésitation. Elle était d’ailleurs tout à fait libre de disposer de sa per- ‘sonne. Orpheline comme je l'étais moi-même, elle n'avait guère d'autre parenté que les vieilles demoiselles de Pierrebrune, qui accueillirent avec faveur ma demande et virent avec plaisir cette union. J'étais, en effet, ce que l’on appelle un parti sortable. Sans être vraiment riche, je possédais une notable aisance et la Troublerie était une agréable résidence. Ces considérations déterminèrent Marceline, car je n’avais pas la vanité de croire que mon physique fût pour beaucoup dans sa décision. Peut-être, pourtant, la promptitude avec laquelle je me déclarai la toucha-t-elle et mon empressement eut-il quelque chose qui la flatta? Le fait est que le Hendemain de la rencontre dans la boutique du père Bricard je mis en campagne M. Lefougeret, tähuri, mais obéissant. Il se trouvait heureusement qu'il connaissait les demoiselles de Pierrebrune. Ce qu'il eut ordre de leur aller dire était extrêmement

simple. À première vue, par coup de foudre, J'étais devenu éperdument amoureux de Me Fontefroide, et J'avais conçu pour elle une passion irrésisti ble, la première que j’eusse jamais éprouvée.

Car, je dois l'avoue, les femmes n’avaient tenu jusque-là aucune place dans mon existence. La. vie isolée que je menais à la Troublerie, le peus de relations que j'avais à la ville, le manque d’oc casions avaient engourdi ma sensibilité et m’a! vaient maintenu à cet égard dans une tranquille, indifférence. Certes, la pensée de l’amour se mé», lait bien parfois à mes réveries et les colorait par?! fois de nuances romanesques, mais cette pensée s’y dissipait aisément, faute d'objet sur quoi sel fixer. Elle demeurait errante et vague et n'avait, jamais pris aucune forme précise. Dans le monde! chimérique où je vivais, l'amour existait, maisil ne | s’était incarné pour moi dans aucun visage et dans! aucun corps vivant. Aussi la rencontre de Marce-| line me fut-elle une révélation totale. Je compris! soudain ce que c'était qu’aimer, et aimer, au sen$| le plus complet, car j'éprouvais pour Marceline! un désir d’autant plus fort et plus aigu qu’il était, mêlé de la curiosité qu’y ajoutait mon inexpériencesh J'étais amoureux d'elle physiquement et la pensée l

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le baiser seulement sa main m’agitait d’une frénissante extase. Je voulais Marceline et, pour l’ob- ‘énir, j'eusse surmonté tous les obstacles. : Or, il se trouva justement que ces obstacles manjuèrent et que je n’eus pas à mettre à l'épreuve énergie amoureuse que je ressentais soudain. Rien ñe me séparait de Marceline. Orpheline, comme je fai dit, elle était toute disposée à un mariage raisonnable. Les avantages que je lui représentais matériellement étaient Justement ceux que s’assiynait sa précoce sagesse. De plus, je ne fui déplaisais pas. Ce que M. Lefougeret avait pu lui dire de mon caractère était plutôt satisfaisant. Pétais doux, pacifique, distrait et ces dispositions ui assuraient sur moi une facile influence. Aussi les ouvertures que je lui fis faire furent-elles aisément agréées. Après une visite à la Troublerie, nos fançailles furent décidées. Nous convinmes que notre mariage serait célébré dans le plus bref délai possible. Dans quelques semaines Marceline serait À moi. HAUTS

Cette idée me remplissait de joie et m'empêchait de voir plus loin. Ce que je considérais surtout dans ce mariage, c'était la possession quotidienne, permanente, exclusive de Marceline. Du reste, je

ne me souciais guère. Je me préoccupais fort peu que nos caractères se convinssent et que nos | humeurs s’accordassent. L’âme de Marceline m'était indifférente. Ce qui importait, c’était que son corpss\ délicat m’appartint, que je convoitais furieusement\ avec toutes les ardeurs de la jeunesse, de la chas- | teté et de la solitude, et c'était cela que m’allait, donner le « oui » sacramentel prononcé par cette, jolie bouche...

L'amour est contagieux, etjeme demande encore | si celui que j’éprouvais pour Marceline ne me valut, pas tout d’abord quelque retour de son affection Marceline semblait s’accommoder à ma flamme et sê prêtait à ma passion avec une aimable et souriante, | complaisance. Je lui en donnais des marques répé= tées et rien ne pouvait me laisser prévoir que je | m'en rassasiasse jamais. Détaché, comme je l’étais,,| des autres réalités de lexistence, celle que me représentait Marceline m'était d’un divertissement | infini. L'amour de Marceline avait pris en moi la place de toutes les chimères dont je me nourrissais auparavant et il fallut assez longtemps pour qu’elles } revinssent jouer de nouveau leur rôle dans mon esprit. |

Cependant, un moment arriva où mes anciennes |

éoccupations reparurent. Elles étaient trop prondément enracinées en moi pour quil en fût it d’elles à jamais. D'abord leur présence se manista faiblement, puis avec plus de fréquence. Cer- 8, j'aimais tout autant Marceline, mais d’une maère en quelque sorte intermittente. Par ces interstes mes anciennes rêveries s’infiltrèrent et, peu peu, elles se remirent à battre de l'aile dans ma irvelle. Je les accueillis sans méfiance et même vec un certain plaisir. Je recommençai à lire, à luilleter mes cartons de gravures, à examiner mes ibelots. Je laissais parfois ma pensée retourner ers le passé. Je redevins familier du magasin de LTournemain et retrouvai le chemin de la boutique u père Bricard. Quand je revenais en retard de la ile, Marceline me le faisait remarquer en sortant € son sac le chronomètre de précision qu’elle avait Cquis au prix de sa montre ancienne.

- Ces visites urbaines furent la cause de la preïère discussion qui s’éleva entre Marceline et moi. În jour, elle se prit à blâmer, avec une certaine fonie que je ne fui connaissais pas, les acquisitions, Vailleurs modestes, que je rapportais à la Trouilerie. Elle ajouta à ce blâme quelques considéraions désobligeantes sur la vie que je menais et sur

ne

attachasse d’autre importance, cette petite scène m fit faire des réflexions. J’en vins assez vite à m rendre compte que j'avais eu tort d’agir avec Mar celine comme je l'avais fait et d’avoir bâti l’ ‘harn nie de notre ménage.sur l'attrait physique dl J'avais éprouvé follement et que j’éprouvais encor profondément pour sa personne.

Il y avait là, de ma part, une imprudence, & somme, réparable. J'avais compté avec Marcelint sur une réciprocité amoureuse qui n’était pas ce que je l’avais crue. C’était là une déception pour mor

amour-propre, mais 1l ne fallait pas me l'exagée) et mieux valait être reconnaissant à Marceline du! bonheur qu’elle m’avait donné que de lui me:

cher de n’en avoir pas pris de moi autant que j'en i avais reçu d’elle. Ce qui importait maintenant, © €. tait d'adopter une autre ligne de conduite plus conforme au point de la vie où nous étions par: venus et à la connaissance qui m'était révélée di son caractère. Ce caractère n’avait rien encore de si marqué que je ne pusse me faire illusion sur st véritable nature. Le meilleur parti à prendre avet Marceline me parut doncde chercher à la conte à mes goûts. Cela ne me semblait pas si difficile. Je

LB Le ©

me em —— — — —— rs ——

ï proposerais des lectures, je l’entretiendrais de

| J Hri : PSE LAN x es pensées familières, je l’initierais à mes rêve-

es, à mes imaginations et à mes chimères.

Mais, hélas ! dans ce beau projet une nouvelle

prise m'attendait. Dès mes premières tentatives,

m'aperçus que Marceline, au lieu de me suivre ans la voie que je lui indiquais, refusait de s’y igager et même s’en écartait résolument. Je sentis [abord en elle une secrète et sournoise résistance, iis cette résistance s’accentua jusqu'à une sorte aversion. D'indifférente à mes goûts Marceline ur devint hostile. Au lieu sinon de les adopter, ! moins de les discuter, elle se mit à les persifler à les railler, tantôt avec dédain, tantôt avec greur. Par un effet assez imprévu et sur lequel je

Mtablais guère, les côtés pratiques de son caracré se heurtaient aux parties chimériques du mien. opposition latente qui existait entrenous se faisait udain visible et, de sourde qu’elle était, atteignit udain un point si aigu qu'il m'était impossible ie je me dissimulasse mon échec. Tout ce que j’ai- As paraissait à Marceline dénué de toute espèce intérêt et elle s’obstinait à y demeurer délibéiment étrangère. Elle était réfractaire à toutes 8S aspirations. Le chimérique n'avait pas de prise | 16

sur Marceline. Le caprice et la fantaisie d’espr lui paraissaient indignes d’une personne sérieus ce qu’elle avait la prétention d’être, au reboursd songe-creux auquel un hasard malencontreux ava lié sa destinée.

Bientôt, et à mesure que se creusait entre not une séparation qui s’approfondissait de pluse plus, Marceline, de dédaigneuse qu’elle s’était moi trée tout d’abord, mêlait à son dédain des repr ches qui me semblaient pour le moins inattendu Elle me blâmait aigrement du peu de cas que”, faisais des réalités de la vie. Elle me considéra comme un oisif et un inutile. Elle eût voulu voir une carrière, un métier. Elle allait jusqu’à n donner en exemple le bon M. Lefougeret. L'exi tence que je menais « n’était pas une existence. Je ne savais même pas m'occuper de mes intéré matériels. J’étais incapable de faire rendre ‘&

domaines de la Troublerie ce qu'ils eussent«c rapporter. Je n’étais ni conseiller municipal, maire! J'étais un amateur de billevesées, un rêval seur, un bon à rien. De jour en jour, Marceliy devenait plus hardie dans cette sorte d’animosi qui se manifestait en elle contre mes goûts les pli chers, ces goûts que j'aurais tant voulu lui fai

rtager, mais qu’elle méprisait de plus en plus, à sure qu'elle montrait mieux sa nature véritable. “cette opposilion entre nous j'éprouvais, à la ir ainsi s’accroître, un véritable chagrin. Je ne uvais me résigner à ce dissentiment et je cherais un moyen d'y remédier. Ce n’était point aisé, & je découvrais, chaque jour, en Marceline, un têtement que je n’y Soupçonnais point. J’y déuvrais aussi, hélas! un ensemble d'idées, praties avec médiocrité, terre à terre avec suffisance, sonnables avec vanité, qui me désolaient par ir révélation inattendue.

Et cependant, certains indices n’eussent-ils pas bm'avertir de la véritable Marceline, quand ce ût été, dans la boutique du père Bricard, que cet tange d’une montre ancienne pour un affreux ronomètre moderne ! Mais, à ce moment, j'étais it désir et passion et je ne voyais en Marceline tune délicieuse fleur de jeunesse et de volupté! anmoins, comment se résoudre à admetttre que rceline fût bien vraimentet irrémédiablement ce elle se montrait à présent ! Fallait-il renoncer au üir de l’associer à la vie de mon esprit, l’abandonbainsi au pire d'elle-même? Cette pensée me mordit cruellement et je me creusais la cervelle pour

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