‹ Histoires incertainesChapitre 8 sur 13 · LP · texte numérisé non relu

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it vous aurez besoin. La signora Verana vous rendra Is les soins désirables. Dès mon retour, je viendrai is voir en votre logis. Quant à la date : Von so, ame nous disons à la vénitienne. Je vous serre la in à la française.

Votre tout dévoué :

| TIBERIO PRENTINAGLIA.

Je repliai le papier. Je me sentais, l’avouerai-je, | peu déçu sans me rendre compte, tout d’abord, )ù venait cette déception. Après quelques minu- : de réflexion, j'en découvris la cause. Prentinaa me donnait bien les renseignements demandés, ais sa lettre ne faisait aucune allusion à notre nversation de la veille. Pas un mot de cette zarre histoire de buste disparu en des circonances mystérieuses. Enfin l’essentiel était l’adresse

qu'il m'indiquait et que je me répétai plusieurs fo

en préparant mes ustensiles de toilette : Palazi Altinengo ai Carmini, Palazzo Altinengo…

Je connaissais à Venise deux Palais Altineng| mais je dus constater que j'ignorais l'existence celui que me signalait Prentinaglia et qu'il disa situé près des Carmini. Par contre, l’église di Carmini m'était familière, surtout en raison de $t voisinage avec la « Scnola » du même nom etdil charmantes peintures de Tiepolo. Plus d’une fo j'avais sonné à la porte de la Scuola et payé & custode le billet d’une lire qui permettait de péni trer dans l’édifice, de gravir son escalier à voûtt de stuc et de contempler au plafond de la grant salle les saintes et voluptueuses figures dont grâce tiépolesque donnait à ce lieu à la fois l’a pect d’un oratoire et d’une salle de bal. L'église Ja Scuola m’avaient donc souvent attiré dans quartier de Venise dont je goûtais le caractè populaire qui s’accentuait surtout au Campo Sani| Margherita.

Ce Campo est, avec celui de S. Polo, un des of vastes de Venise. Il ne se recommande par aucu monument spécialement intéressant, mais Jj*Æ aimais l’étendue dallée et l'entourage de pauvre

aisons et de pauvres boutiques : petites épiceries, uteries, magasins de faïences et d’étoffes commus. J’aimais les bandes d’enfants déguenillés qui niment de leurs gambades, les femmes aux longs âles qui le traversent, les marchands de friture et @ « calamaï », les vendeurs de polenta en plein nt, son va-et-vient bruyant où ne se mêlent que rares touristes, la plupart se rendant aux Carini et à la Scuola en gondole et par les canaux. Ce n’était pas par ce moyen que je comptais me titre à la recherche de mon Palais Allinengo. Au ntraire, je me promettais le plaisir d’une longue omenade à pied. Je n’y éprouverais plus, je lesrais bien, ce singulier malaise qui m'avait saisi veille, durant ma course nocturne et dont il me stait encore une sorte d’anxiété physique, dont us doute auraient raison le grand air et la lumièd’une belle journée.

Je me résolus à la commencer par un déjeuner restaurant... Celui vers lequel je me dirigeai est peu de distance de lhôtel, et lorsque j’eus comindé un plat de « scampi » et une bouteille de valpolicella », mangé les délicats crustacés et bu telques verres de vin mousseux, je me sentis ns un parfait équilibre d’esprit. Depuis long-

temps, j'étais déshabitué de cette impression j'en attribuai le retour à la pacifiante atmospht de Venise. N’avais-je pas eu raison de deman@ asile à l’hospitalière et silencieuse cité ?

Ces pensées m’occupèrent jusqu’à l'instant € ma note payée, le garçon approcha la « candel: pour que je pusse y allumer mon « virginia » d j'avais soigneusement extrait la paille. Les prem res bouffées tirées, je consultai ma montre. Il ét temps, par les pistes dallées des « calli », de & gner les Carmini et le Palais Altinengo. Je levai donc et me mis en chemin et, par S. Fanti S. Maurizio et le Campo Morosini, j'atteignis\ Ponte « dell’ Accademia », qui traverse le Gra Canal en sa glorieuse perspective.

Cette vue m'est familière, certes, mais elle exe toujours mon admiration et je ne revois jamais noble courbe de cette magnifique avenue d’eau sa être ému de sa beauté. Ce sentiment fut si fortq j'eus quelque peine à continuer ma route. Ellen menait à {ravers un des quartiers de Venise q je préfère et dont j'avais bien souvent parcouru étroites « calli » et Ies tranquilles « fondamenta Mais aujourd'hui je n’étais pas en humeur de ner; une sorte de hâte me pressait d'arriver à

Jlais Altinengo que m'avait indiqué Prentinaglia. assi, par la voie la plus directe, m'acheminai-je rs l’église des Carmini.

Une fois là, il ne me fut pas difficile de découvrir ; Fondamenta Foscarini. Ils longent le rio di nmta Margherita et commencenten vue de léglise. est une étroite bande de quai, le long d’un paratet que bordent des maisons assez minables et modeste apparence. Deux bâtisses, cependant, 2 distinguent des autres et sont visiblement d’anns palais déchus de leur antique splendeur et ués par parties. L’un des deux, le Foscarini, a nné son nom aux Fondamenta; l’autre est l’AIrengo, de dimension moindre, mais également labré. Construit au xvirr® siècle, 1l comportait pis étages au-dessus d’un «mezzanino ». La fade, badigeonnée d’un crépi grisâtre, s’écaillait r places; mais les belles lignes de l’architecture, ‘armonie des fenêtres à balcons ventrusrévélaient core ce qu'avait dû être jadis l'édifice. Une rte de portail à colonnes, surmontées de vases de

erre, le précédait. Sur une de ces colonnes, des | : . pr nnettes apposées correspondaient aux différents ages du palais. Celle de l’entresol portait le nom

(: la signora Verana.

5o HISTOIRES INCERTAINES

Avant de tirer l’anneau de fer de cette sonnet: je me reculai jusqu’au parapet pour considérer: nouveau ce Palais Altinengo qui, sur les inde tions de Prentinaglia, allait devenir mon logis.Æ

fenêtres du mezzanino montraient seules la ban

de papier qui signale les appartements à louer.E autres étages semblaient habités. Aux balcons l’un d’eux étaient tendus des stores de coul ocre; à un autre, des pois de fleurs étaient suspt dus en des espèces de paniers à salade. Les vol fermés du mezzanino étaient peints d’un vert déla L’aspect général de la demeure, misérable etp engageant, attestait une caducité avancée, mi J'avais confiance dans le goût de mon ami Pre tinaglia, et délibérément je tirai la sonnette devait me mettre en présence de la signora Vera et me donner accès au Palais Altinengo.

Après un grincement, un carillon retentit, lol tain, fêlé. J’attendis un instant. Personne ne vi Le portail demeurant clos, je sonnai de nouveë Pas de réponse. Décidément la signora Vera avait l'oreille dure. Je fis quelques pas en arrit et considérai de nouveau la façade du palais: soleil, tout à l'heure voilé d’un nuage, l’éclairak présent et mettait à nu toute sa vétusté et toute

sère. Cette constatation, qui aurait dû m’éloi- 2r, me plut, au contraire, singulièrement. Soun, je ressentais pour ce palais branlant et déjeté attrait inexplicable et que pourtant je tentai de sonner. Il était à la fois si noble et sipiteux, ce azzo Altinengo, si lépreux et si morose ! Et s quel silence alentour ! Le Campo, devant l’ése des Carmini, était désert. Sur le pont,personne. : le rio, deux grosses barques vides, amarrées, gnaient doucement sur leurs chaînes. Dans tu, couleur de jade, des fanes de légumes flotnt. Tout cela avait je ne sais quoi d’humble et mystérieux et formait un cadre si approprié à vieux palais déchu qui semblait prêt à vaciller : ses pilotis rongés! Non, je n’habiterais pas aupart à Venise, malgré l’obstination de cette sibra Verana à ne pas répondre à mon appel.Une 3 de plus,je resonnai sans résultat ; enfin,agacé, tirai l’anneau de la sonnette correspondant à h des autres étages. Tant pis pour le locataire »je dérangerais ainsi!

1s ventrus, sous le store de toile ocre, un vieil

avais eu la main heureuse, car, à l’un des bal-

mme se pencha. Du haut de cette tribune impro-

Se, le vieil homme m’expliqua que la signora

Verana était aujourd’hui à Mestre, mais qu’elles] rait sûrement de retour le léndemain dans la mal

née. Cette nouvelle me rassura, car d’ici à demal personnenelouerait cet appartement que, je nes] vais trop pourquoi, je considérais déjà comme mien. Elle me déçut, car j'aurais voulu pénétt immédiatement dans le Palais Altinengo. Cet er pressement, d’ailleurs, ne fut pas sans al quelque peu. Depuis mon mal et mes chagrins, | puis que la vie n’était plus pour moi qu’une sül d’actes sans intérêt, indifféremment répétés, c’ét la première fois que j’éprouvais un désir. | |

Je ne pouvais pas plus empêcher que la signa Verana fût à Mestre que demeurer indéfiniment contempler cette porte close. d'autant que le €l de nouveau s’assombrissait et que lesnuées,d’abol] éparses, s’unissaient pour le tendre d’un tissu bi meux. Après donc un dernier regard au Palais4 tinengo, je m’acheminai au hasard par les « call} voisines, tout en réfléchissant à l’étrange intél que prenait soudain pour moi cette façade depal: délabré, vers lequel m’envoyait le geste indicate etcabalistique de mon ami Tiberio Prentinagl grand expert en locations et grand connaisseur la mystérieuse Venise. Quelques gouttes de pl

tirèrent de ces réflexions que j'avais dû pourvre assez longtemps, car te ne les interrompis à une certaine distance des Carmini et à côté de Wlise dédiée à S. Giovanni Decollato, dont le lecte vénitien a fait S. Zan Degolà. Je me sous alors que j'étais justement à quelques pas du sée Civique. Pourquoi ne point m’y abriter

ir laisser passer l’averse ? Si elle durait, le « varetto » qui fait escale au Fondaco dei Turchi,où installé le Musée, me ramènerait à la place int-Marc.

loute la vicille Venise revit dans ces salles du isée Civique et j'avais jadis passé bien des heuà examiner les mille objets qui composent ce sertoire si évocateur des anciennes mœurs vénianes : estampes, armes, étoffes, costumes, meus, reliures. Mais, ce jour-là, à peine un regard nné à la grande galerie où l’image de Morosini Péloponnèsiaque se dresse parmi des trophéesde 1peaux, Je me dirigeai avec un empressement suvers la vitrine où j'avais jadis plus d’une fois miré le petit buste du gentilhomme vénitien dont entinaglia m'avait conté, la veille, la mystérieuse

ision. Avec curiosité, je m'approchai. La place

buste demeurait vide, mais aucun des objets

qui l’entouraient ne manquait. Toujours les mê mel] vases en faïence de Bassano et de Nove,les même tasses en porcelaine blanche, ornées de petits pa} sages dorés. Seul était absent le mystérieux patr cien au sourire énigmatique. Er quelles main était-il tombé ? Pourquoi le voleur, parmi tant d’ok jets précieux que contenait le musée, avait-il choï justement celui-là ? Quelles pouvaient bien avoir é les raisons de ce singulier larcin ?

Car il y avait bien eu vol et Prentinaglia perdai son temps à vouloir me mystifier avec ses histoirel fantastiques. À quel mobile obéissait-il ? Je lui @ voulais un peu de ses divagations saugrenues.d me jugeait bien crédule, mais je n’étais nullemen disposé à me laisser troubler par de pareilles bille vesées. L'hypothèse d'un vol paraissant sans dout trop simple à monami Prentinaglia,il lui en substi tuait une autre quiplaisait davantage à son imagt nation. Pourtant, cevol, en tant que vol, demeurai intéressant, par ce qu'il y avaït d’inexplicable er ses mobiles qui dénotaient une volonté bien par ticulière. Quelque collectionneur acharné avaitsi employé ce moyen de s’approprier cet objetcurieux\ Quel rapport cela pouvait-il bien avoir avec le événements surnaturels dont Venise, au dire de

ntinaglia, était devenue le théâtre et au sujet squels je demeurais fort sceptique ?

J'en étais là de mes rêveries quand elles furent errompues par la toux proche de lun des garns. Ma longue station devant la vitrine avait atÿ5 son attention. Ce brave homme avait certaiment pour consigne d'ouvrir l’œil sur les visirs et je devais lui paraître suspect. Qu'il ne s’aâÂt pas, au moins, par excès de zèle,de me faire êter ! Ma visite du lendemain à la signora Veaa en eût été compromise et c’eût été [à un mau- :s tour que m’eût joué le malicieux gentilhom- : vénitien. Je n’avais rien fait pour mériter qu’il erçât contre moi sa malice. Il en donnait assez preuves par sa mystérieuse disparition pour n’air besoin d'y ajouter aucun nouvel exploit.

Ces pensées m’amusèrent tandis que je regagnais iedmon hôtel et elles m'occupèrentencore lorse, le soir, après diner, je fus allé m’asseoir au fé Florian.

Je ne m’y trouvai pas seul, bien que ni Prentilia, ni Sperling, ni Hohenberg, aucun de mes

mpagnons d'autrefois, n’y eussent pris place à :s côtés « sous le Chinois ». J’y avais, sans m’en uter, amené avec moi mon Vénitien inconnu.

Distinctement, je revoyais sa fine et narquoise pl}

sionomie et curieusement j'interrogeais son ima;} Qu'avait-il fait dans la vie pour qu'il en eût ga ce sourire à la fois complaisant et mélancoliqu: De cette Venise du xvirr° siècle, dont la model son costume et la forme de sa perruque l’attestail contemporain, il avait dû connaître tous les plaisi toutes les grâces, tous les raffinements. Il avait | aimer et être aimé. L’amour lui avait-il été dok ou amer ? À quoi pensait-il en se promenant sck ces mêmes arcades des Procuraties, coiffé du ti corne, couvert de la baüta et le visage Eu le masque de carton blanc ? Mais de tout ce qi avait fait, de tout ce qu'il avait été, ilne restait cl ce buste fragile aux yeux narquois et à la bouc

fine, que ce buste énigmatique auquel l’événeme: après tout singulier de sa disparition, ajoutl quelque chose de plus énigmatique encore.

re

Cette fois, la signora Verana était chez elle, à mon coup de sonnette répondit le grincemal de la chaîne qui manœuvrait la serrure du gral portail. Il s’entr’ouvrit et j'en poussai le battal. Je me trouvais dans une étroite cour. Au for

an

lercevais sous une voûte le commencement d’un we escalier de pierre. À droite, une autre porte, llez basse et peinte du même vert délavé que l volets du mezzanino, derrière laquelle je ne idai point à entendre un pas lourd et mou.

lntôt après, une main souleva un loquet et sou-

\n je me trouvai en présence de la signora lrana.

WJétait une femme d’une soixantaine d’années, Wirte, trapue, vêtue de noir, le visage carré, avec Is yeux enfoncés, un teint jaune, des cheveux ls. Elle semblait méfiante et taciturne et me lasidérait avec une curiosité sans bienveillance. pendant, au nom de Prentinaglia, sa figure s’édiira d’une espèce de sourire et elle esquissa une hnière de révérence qui n’était pas sans dignité. ljrès quoi le colloque commença. La signora Jutait mes explications, les yeux baïissés. Quand les eus terminées tant bien que mal, car mon nitien n'est pas impeccable, la signora Verana turit de nouveau. Évidemment je lui devenais plus

#mpathique qu'à l’abord et ce fut presque avec itérêt qu'elle me répondit :

n— Le signore Prentinaglia a dit vrai: le mezzanno est à louer, mais vous a-t-il dit aussi que les

chambres n’ont pas été occupées depuis longtem; etque vous y serez très isolé et sans aucune cor munication avec le reste du palais ?

Le mezzanino, en effet, ainsi que me l’explique la signora Verana, formait un appartement tout fait séparé. On y pénétrait par la porte verte & seuil de laquelle nous parlementions. L’escalier qt l’on apercevait au fond de l’étroite cour desserva les autres étages. C’était à un de ces étages que. retirerait la signora Verana si elle louait le mezz nino dont elle occupait momentanément une d chambres. Néanmoins, elle ne refuserait pas, € cas de location, de se charger du ménage du loc: taire, malgré les incommodités du service.

Toutes les explications plutôt peu engageant de la siggora Verana ne me décourageaient null ment. Au contraire, ce manque de voisinage, cet solitude me plaisaient comme m’avait plu l’aspe délabré et branlant de cet étrange Palais Altineng Néanmoins, je me demandais pourquoi, des non breux appartements que l’on trouve à louer à Venis Prentinaglia m'indiquait celui-là comme devant m convenir particulièrement. La plupart du tem} ces palais déchus des quartiers populaires ne ga dent rien de leur ancienne décoration intérieur

hntiquaire a passé par là, et l’Altinengo devait e dans ce cas, quoi que m'en eût écrit, dans sa tre, le signore Prentinaglia. De plus, son aspect térieur et sa situation n’avaient rien de remar- Jablement pittoresque. Et cependant je ne dous pas que Prentinaglia n’eût eu ses raisons pour adresser à la signora Verana. De toute façon, ulleurs, il fallait que je visitasse le mezzanino. La signora Verana acquiesça à ma demande.

n sans politesse, elle s’excusa de me précéder ur me montrer le chemin. La porte franchie, ffrait un escalier assez obscur et dont je sentais us mes pas les marches usées. En le gravissant, remarquai le salpêtre qui couvrait le mur. Le lais Altinengo s’annonçait comme devant être ‘t humide. Et l’on était encore dans la belle sain ! Que serait-ce durant les mois d'hiver ? Je Ilais faire observer à la signora Verana, quand e s'arrêta devant une porte fermée.

Du palier, je lexaminai avec une certaine surise, mélangée d’un certain espoir, cette porte, r elle était très belle, en bois naturel, noueux, >rveilleusement patiné et veiné, et rehaussé de rrures de cuivre. Pendant que la signora Verana | tarabustait la serrure détraquée, je remarquai

dans le pavimento brun et noir quelque chose brillant. Parmi les petits cubes de marbre qui f maient ce pavimento, un fragment de nacre ét incrusté. Cette bizarrerie m’intéressa. Je retrou là mon Prentinaglia et je commençais à comprt dre pourquoi il jugeait ce Palais Altinengo dig d’une visite et m'avait indiqué, dans ce lointain solitaire quartier des Carmini, le mezzanino à lou de la signora Verana, et son menu disque dena posé à son seuil comme une mouche de lune à qu| que visage vénitien d'autrefois !

Le vestibule où nous pénétrâmes était assez vas Les murs s’agrémentaient d’arabesques et d’ent lacs de stuc d’une couleur bise sur un fond ro: Au plafond les mêmes ornements encadraient € médaillons dont je distinguais mal les sujets da la demi-obscurité. Tout cela, il va sans dire, ré lait un état d’extrème décrépitude. L'enduit & murs s’écaillait et les stucs des moulures s’éb chaient, mais l’ensemble avait cette sorte de grè à la fois élégante et minable qui fait le chan appauvri et mélancolique des vieilles demeu vénitiennes. Sur ce vestibule plusieurs portes de même bois noueux et veiné devaient donner act aux diverses parties du logis. Celle vers laquellé

L'ENTREVUE Gr

igea la signora Verana s’ouvrait sur une cham- » de belle dimension également assez obscure, |je remarquai néanmoins tout d’abord une maifique cheminée en marbre vert antique. Je la mieux quand la signora eut poussé les volets joints des fenêtres qui donnaient sur le rio de nta Margherita. Sauf cette cheminée, cette cham- : n'offrait rien de remarquable. Des lambeaux de bier pendaient des murailles. À vrai dire, elle it inhabitable et je commençais à douter que je sse jamais m'installer au Palais Altinenso. Aussi -ce sans grand empressement que je suivis la mora Verana dans la pièce contiguë à celle-là. ette seconde pièce, infiniment mieux conservée e la précédente, présentait un décor curieux et ginal. Certes, le plafond se lézardait et les panaux avaient perdu les tentures quiles recouvraient lis, remplacées par une couche de peinture, is ces panneaux vides étaient entourés de banroles de stuc et surmontés de médaillons où se ‘achaient, finement modelées au pouce, des figu- : mythologiques. Sur le pavimento de mosaïque déroulait une guirlande de fruits et de fleurs qui panchaient, aux quatre coins, de quatre cornes

\bondance. L'ensemble de cette décoration était

d’un goût charmant et d’une charmante coul Malheureusement je ne voyais pas très bier moyen d’en tirer parti et le meilleur me semb d’en emporter l’agréable souvenir et de chert autre part où fixer mes pénates que dans ce me: nino baroque, mais par trop inconfortable du Pa Altinengo. J’allais m’en expliquer avec la sign Verana, mais elle avait disparu, et je l’entem pousser les volets de la pièce où elle m'avait} cédé et au seuil de laquelle je m’arrêtai soudi fasciné. Ah ! cette fois, je comprenais tout à mon ami Prentinaglia.

C'était une sqrte de salon, à peu près car deux fenêtres,entre lesquelles une cheminée de n bre jaune se dressait, surmontée d’un mirol volutes dorées. Le ton du marbre et des vieux se complétait par la couleur des murs. Ils étai peints d’une couleur jaune, d’un jaune délicie ambré comme du miel, et, sur ce fond, di exquise et molle douceur deteintes, se détachai en blanc des moulures de stuc formant des besques symétriques. Ces arabesques, d’un dei et d’une fantaisie admirables, sur chacun des ti côtés de la pièce, encadraient de grands pannel de faïence blanche où étaient figurées, en or et}

ir, des scènes de chinoiseries. À droite et à gaue de chacun de ces tableaux deux autres. plus tits en leurs mêmes cadres de stuc. Au plafond même décor de chinoiseries se continuait et se

mplétait à la fresque par des oiseaux, des fleurs FA insectes. Le pavimento s’incrustait, çà et là, fragments de nacre et, à l’un des angles du lon, une haute glace, dans un cadre de marbre ane, debout, le reflétait en toute sa fantaisie perueuse et saugrenue, en tout son mystère prévu et charmant. ‘ Certes, j’ avais admiré plus d’une fois à Venise ‘ délicats travaux de stuc où excellent les décoraaurs vénitiens, mais je n’avais rien vu de pareil à \que j'avais sous les yeux, rien qui atteignit ite beauté dans la fantaisie. Miroirs, arabesques, lures, faïences, tout cela formait un ensemble hn raffinement et d’une grâce uniques. Il s’en Igageait une impression de surprise et de mysre à rencontrer cette merveille inattendue au fond | ce vieux palais si pauvrement misérable, si irré- “diablement caduc, avec sa façade grise, ses volets frdâtres, son air déchu et utilisé. Ah ! Prentinaja avait bien deviné quel attrait exercerait sur bi ce décor en indiquant à mes recherches cet

antique palazzo perdu dans ce lointain quartier Venise ! Quel lieu plus propice à abriter ma 4 tude par son silence et son éloignement, à l’ado cir par cette atmosphère de miel doré, à l’occup par ces arabesques favorables à l’enroulement d rêveries, à l’amuser par ces figures chinoises q seraient les interlocutrices minuscules et compli santes de mon loisir mélancolique.

Je n'étais tourné vers la signora Verana :

— Tout cela me convient parfaitement, signo Verana. Voulez-vous me préparer l’engagemei je voudrais m'installer ici le plus tôt possible.

La signora Verana, qui n'avait pas prononcéu parole durant ma visite, acquiesça à ma deman d’un signe de tête. Ce mutisme me paraissait bon augure. Puisque la signora devait se charg de mon service, je n’aurais pas à redouter ses vardages. Cette personne taciturne serait la ge vernante rêvée, el gouvernante était le terme jus car la Verana, par ses manières réservées, différ assez des serviteurs ordinaires. Certes, elle n’av pas la cocasse gentillesse des bonnes Sorelle Æ glani, mais, à défaut des mille attentions dont comblaient Îles chères vieilles, je trouverais moins, dans cette matrone au visage peu avenä

is correct, le respect de mes habitudes et Les soins ispensables.

1 y avait encore, de l’autre côté du vestibule, certain nombre de pièces qui dépendaient du szanino. Je dus y suivre la signora Verana.

ait dans l’une d’elles qu’elle habitait provisoirent, auprès d’une petite cuisine. Elle m’expliqua ‘vement que, dès mon arrivée, elle se retirerait z des amis qui logeaient à l’un des étages du ais. Je serai donc, comme elle m’en avait préju, entièrement seul au mien. Elle n’y viendrait | pour les besoins du service assez simple que je demandais. Hors cette chambre, à peu près ha- \ble, toute cette partie du palais était dans un | de délabrement extrême et vraiment semblait hacer ruine. Mon domaine se terminait par une èz grande salle d’où un escalier extérieur don- : accès à un Jardin planté de légumes et de quel-

s arbres. Au bout de ce jardin se dressait une struction bizarre, sorte de petit temple à cones et à fronton : l’ancien Casino du Palais. Je

etat sur tout cela qu’un coup d’œil assez in- Éreut. J'étais pressé de revoir le salon des

Un rayon de soleil le faisait plus doré et plus |

beau encore. Une atmosphère d’une lumin&t tristesse l’emplissait et je me sentais étreint dA émotion indéfinissable. Ne serais-je pas un int dans ces lieux ? N’allais-je pas troubler leur ab don ? De quel droit, après tout, osais-je m'’int duire en leur silencieux mystère ? Hélas, ent cas, je ne serais pas un intrus bien gênant n’y apporterais avec moi ni la joie bruyante de Jeunesse, ni les rires de la santé. Je faisais sM partie de la vie, et cependant c'était pour essayer revivre que je revenais dans cette Venise ch cher dans mon passé de quoi y rattacher ma mis présente ! Vaine tentative, chimérique espoir. {ait à peine un vivant qu’accueillerait dans sa p à demi-morte ce vieux Palais Altinengo. Et & dain, dans la grande glace, debout en son ca de marbre, je m’aperçus lointain et vague, com si mon image fût soudain entrée dans la rég reflétée et muette des ombres. |

Il me fallut une semaine pour procéder àl'ins lation sommaire de mon nouveau logis. Mon # mier soin fut d’y faire opérer un nettoyage com et minutieux, La signora Verana s’en chargean

1oyen de deux vieilles voisines qui époussetèrent

»neusement les murs et lavèrent à grande eau pavages de mosaïque. Pendant que les deux railleuses s’activaient à cette tâche, je m’occus de pourvoir mon coin de palais du mobilier essaire. Grâce aux adresses laissées en partant Prentinaglia, je pus louer un lit de fer très pre avec sa literie neuve et une toilette munie ses ustensiles. Le linge indispensable, je l’ache- | Quant aux autres meubles, l’idée d’enlaidir ( fantasque domaine de vilains objets modernes

|répugnant, je m'adressai à l’honnête Lorenzo larelli.

Lotarelli est un antiquaire de Venise. Recomndé jadis par mes amis, les C..., qui en avaient

; contents, je n’avais pas eu à m'en plaindre.

(tes, tout ce que vend Zotarelli n’est pas rigousement ancien, mais, s’il ne l’avoue pas ouver-

“ent, il a, en face des pièces suspectes, un sou-

: si entendu qu'avec un peu d'habitude on est

iseigné sur leur authenticité. Si l'acheteur ne hprend pas l'avertissement et persévère dans son jet, Zotarelli ne va pas jusqu’à s’y opposer. Ce

jait vraiment trop lui demander. Chaque métier à morale et Zotarelli a celle du sien. Tant pis

pour les amateurs ignares et pour les connaissel ; F : + D présomptueux ! Zotarelli est donc, à son points vue, un fort honnête homme, et, de plus, un homi

LA . | excellent et aimablement serviable. l

| ui | bibelots, mais dans les environs de Santa Mal Formosa un autre magasin lui servait à abriter (| objets plus encombrants. Maintes fois j'avais déjà recours à ses bons offices, car, sans être €} lectionneur, je ne suis pas sans avoir rasseml)

les reprendre lors de mon départ.

Quand je pénétrai dans la boutique de la S!

daria, Zotarelli déballait un de ces surtouts en vel de Venise, formés d’un ensemble de vases, de | qui transforment la table au centre de laquelle] les pose en un jardin minuscule, fragile et ch] mant. Tout à son occupation délicate, il ne mel

tuettes, de balustrades, de colonnes et de portiqu

entrer et je pus l’examiner à l’aise, ce que je rais jamais fait, car mon attention allait d’oraire davantage aux objets qu’au marchand. Zo- Ii m'apparut donc comme un petit homme let avec une grosse tête et des mains habiles. Imirais leur dextérité quand il m'aperçut, ce qui fit pousser une exclamation de bienvenue, biensuivie du dialogue d’usage,au cours duquel j’en

Va

naturellement à lui faire part de mes inten- 1S au sujet du Palais Altinenyo. Que j'en fusse enu le locataire parut le surprendre un peu, il me considéra d’un air singulier. Au nom de ntinaglia, il esquissa une grimace que je rerquai et que j’attribuai à quelque bisbille entre . D'ailleurs, Zotarelli ne fit suivre sa grimace ucun commentaire et m'’offrit de me conduire -le-champ à son magasin de Santa Maria For-

rsque j’eus choisi les divers meubles qui me aissaient le mieux à ma convenance, Zotarelli dit :

— Alors, j'enverraitout cela au Palais Altinengo farmini, chez la signora Verana ?

{connaissait donc la signora Verana ? L’occa- 1 me parut bonne à me renseigner sur cette per-

sonne. Qui était-elle ? Pouvait-on avoir confiaïh en elle? Comment et à quel titre disposait-elle d étage à louer de ce vieux palais délabré ?

A mes questions, fotarelli, assez volontiers Îf vard d'ordinaire, répondait évasivement et prudél| ment, comme quelqu'un qui tient à demeurer la réserve. La Verana était une dame de bonne mille qui avait eu des malheurs. Il la-connaissait] ne la connaissait pas. Il avait connu des parentil elle. Elle avait été longtemps absente de Veni C'était probablement une très estimable dame, m il n’en pouvait rien dire. Sait-on jamais avec gens ? Et Zotarelli prenait la figure qu'il faisait face des objets suspects. Cette attitude m'initf guait. Pourquoi toutes ces réticences ? Et commel le poussais davantage, il finit par me dire br quement :

— Je ne sais rien de plus. Que diable, demi dez au signore Prentinaglia, puisque c’est lui 4 vous a envoyé là, à ce Palais Altinengo ! Enfil Cette Verana, je crois me rappeler qu’elle a étéf temps gouvernante chez lord Sperling, à la C4

ttrop de réparations. Et puis, et puis. Alors s n'avez pas besoin d’autre chose ?

videmment ma détermination d’habiter ce pasolitaire et caduc, loin des quartiers fréquentés fenise, de la place Saint-Marc et de la Spadasurprenait l’excellent Zotarelli. Sans qu'il se mit aucune observation directe, il était visible 1 désapprouvait mon projet. Zotarelli voyait > regret ses meubles émigrer vers le lointain izanino des Fondamenta Foscarini. Cependant ne promit de les y envoyer dès le lendemain, s je remarquai que lui, si serviable à l’ordi- ‘ee, ne m'offrait pas de les y conduire lui-même te m'aider à les installer. Zotarelli avait contre ntinaglia, contre la signora Verana et contre le ais Altinengo une prévention que je ne m’expliis pas. Les âmes vénitiennes sont compliquées ecrètes, et je savais bien que je ne tirerais rien plus de mon bonhomme.

| me restait encore quelques courses à faire nt le dîner. Je voulais acheter, pour les deux Îles qui avaient nettoyé mon futur logis, de ces les que l’on vend aux boutiques du Rüialto. Je idirigeai donc de ce côté quand soudain je me tis fatigué. Une sorte de vertige m’étourdissait,

à croire que j'allais tomber. Je me trouvais à moment devant l’église de Santa Maria Formoë Sur le rio, une wondole vide passait. Je fis signe ë gondolier qui accosta aux marches de l’escalie De son crochet, le rampino qui rôdait, account retenait lé bordage. Une fois affalé sur les cou sins, je me rassurai, mais ces alertes me proi vaient que mes forces ne m'étaient pas revenue L’avertissement reçu le soir de mon arrivée aur dû me rendre plus prudent. Un tour en lagut me remettrait. Rien n’est plus reposant pour Î nerfs surmenés, | |

Ces promenades avaient toujours été une de mt plus chères passions vénitiennes. Pour elles seule J'usais de la gondole dont je ne me servais guë autrement, lui préférant la flânerie pédestre, mai pour l'instant, j’eusse été incapable de déambi ler à travers les calli. Mon malaise s’en fût exa péré, tandis que déjà il s’apaisait par l’allong ment aux coussins et par le balancement cadeni de la barque souple. Celle que je venais de pr@ dre était justement excellente. Elle était « pr miata », cequi se dit des gondoles dont les « ba caroï » ont remporté un prix aux régates. Ce ba carol était un grand gaillard, svelte et élégan

meur habile, ainsi que je m'en aperçus dès son »mier coup de rame ; aussi eûmes-nous par- Piru assez rapidement la distance qui sépare Snta Maria Formosa des Fondamenta Nuove où rio dei Mendicanti aboutit à la lagune et courbe r le ciel et l’eau l’arche puissante et noble de son u pont de marbre.

‘aime beaucoup entrer en lagune par le rio et pont dei Mendicanti... Dès qu’on l’a franchi, ate l'étendue des eaux apparaît, plate, calme et rmonieusement nuancée. Nulle part le vaste mitr marin qui entoure Venise n’est plus uni et plus aisé. La marée se fait peu sentir en cette partie la lagune, que l’on appelle la lagune morte et 1 baigne, comme pour mieux encore justifier ce im, l’île des Morts, la rouge San Michele aux arailles pourpres et crénelées, pareille à la foresse du sommeil. C’est elle aussi, cette lagune x eaux somnolentes, qui entoure de son éter- 1 silence les autres îles qui forment avec San ichele, au flanc de Venise insulaire, son archipel ptentrional : Murano où bout le verre aux fourises, Burano où les doigts agiles des dentelières trelacent les arabesques célèbres de la fantaisie nitienne, Torcello et Mazzorbo où vit la fièvre

CEE —— HP ep thé ééennetettitinnipirente jmrie-mri-té

San Francesco in Deserto, qui reflète ses cypr franciscains à une eau étrangement solitaire. To cet ensemble est certes d’une singulière mélancolil bien que parfois la lagune s’irise d’extraordinair jeux de lumière. J’y ai contemplé de prodigieusl| fêtes de couleurs, mais, le plus souvent, ce quil domine c’est une impression de tristesse sai] amertume, d’une misère sans regrets et d’une so] tude sans angoisse, tant elle est faite de paix, Al monotonie et de silence. |

Ce jour-là, je dois le dire, l'aspect des chosi était fort mélancolique. Une sorte de brume, d’u extrême finesse, flottait entre le ciel et l’eau. El enveloppait San Michele de son tissu humide” léger et faisait de Murano une espèce d’île fantômi} Ce n’était pas un jour à s’aventurer loin et à allk goûter en pleine lagune le sentiment si particuli qu’on y éprouve, en de pareils crépuscules bn meux, à ne s’y sentir nulle part dans la vie. D’al leurs, l'heure était avancée, aussi commandai-je 4 gondolier de contourner simplement Ja ville et d rentrer par le Canareggio. Il se conforma aussit à l’ordre donné et la gondole continua à gl ser moelleusement sous l'impulsion régulière de

rame. Je l’écoutais, les yeux à demi fermés ; }

itais le pas de l’homme sur le tapis de poupe, : bruits divers de l’eau et du bois avec une attenfn rassurée. Cela faisait une distraction à l’indéfissable malaise que je ressentais de nouveau, à te espèce d’anxiété sans raison qui eût facilefnt ressemblé à de la peur. Et cependant il n’y ait rien qui pût motiver cette absurde sensation. ‘aänmoins, à mesure que nous vogulons sur cette de immobile, mon inquiétude intérieure augfntait. En vain, par diversion, j’essayais de nser à des choses précises, aux meubles choisis ez Zotarelli, à certains détails d’ornementation . Palais Alüinengo, même à ce que je mangerais diner. Malgré tout, la même impression contilait à m'étreindre jusqu’à la souffrance. Cela fut fort que j'en vins à interpeller le gondolier pour cher de rompre l'angoisse qui m’oppressait et, usquement, je me retournai vers lui. À mon ste, il crut sans doute que je lui demandais où us étions, car, désignant une bâtisse carrée qui dressait dans la brume au point le plus avancé : Venise dans la lagune, il me cria en se penant sur sa rame :

— C'est la Casa degli Spiriti, signore.

Nous nous trouvions, en effet, devant la Casa

rt el

degli Spiriti. Elle n’avait guère changé depuis I! poque où je lavais vue pour la dernière fol avant que lord Sperling l’achetât pour y instal} sans doute loin des indiscrets son laboratoire recherches psychiques, car Sperling était un adef des sciences occultes... Déjà, quand je lav

connu, 1l se montrait très préoccupé de ces qu üons. Malgré sa nouvelle destination et son n@ veau propriétaire, la Casa présentait toujours peu près le même aspect. L’extérieur n’en avaitp été modifié ; la façade était toujours badigeonn du même crépi jaune. Lord Sperling s'était bon à rétablir certaines fenêtres jadis bouchées, à rép rer certains balcons démantelés et à faire recon truire les hautes cheminées en hotte et à turban caractéristiques des demeures vénitiennes, m c’était à l’intérieur qu'il avait dû surtout opérer restaurations dont parlait Prentinaglia. Il ét& possible que la Casa — un ancien Palais Salviz — eût conservé des décorations dont lord Spe ling pouvait fort bien avoir su tirer parti. Il 5 manquait ni de goût, ni de curiosité et, du tem que jelefréquentais etoù nousnousretrouvionsaw Hohenberg et Prentinaglia sous le Chinois du FI rian, je l’avais vu acheter force meubles ancië

rue d’une installation future à Venise. À cette que, il vivait à l'hôtel, laissant ses acquisitions lépôt chez les marchands. Il les en avait sans teextraites pour en orner les salles de la Casa t le jardin, qui donnait sur la lagune, par une asse jadis à l’abandon, montrait à présent des res soigneusement taillés et des buissons de :s qui, débordant la balustrade, pendaient presjusque sur l’eau.

n dépit de cette terrasse fleurie, la Casa degli riti n’en conservait pas moins un aspect assez . avenant auquel la brume donnait un caractère mystérieuse singularité... Certes lord Sperling it trouvé là un lieu fort propice à ses travaux. sonne ne l’y devait venir déranger dans ses intations et ses expériences. Le fait que Sperling été disciple de William Crookes ne laissait pas doute sur leur nature. Déjà, comme je l'ai dit, l’époque du Chinois, Sperling était enclin à curiosités de l’au delà. Souvent je l’avais endu relater les surprenants résultats atteints par avant anglais. Phénomènes étranges : lévitation, nsport d'objets, apport de fleurs mystérieuses, térialisations qu’enregistrait la plaque photophique. Après en avoir étudié la théorie, Sper-

ling avait dû vouloir passer à la pratique. De Pachatdela Casa degli Spiriti, dont le surnom pop laire lui paraissait sans doute de bon augure. Tor ces « miracles » que Crookes obtenait pard médiums appropriés, Sperling les devait cherch par les mêmes moyens. À ce point de vue Venil ne devait pas manquer de ressources et je me mandais si cette signora Verana, que Zotarelli m!| vait dite avoir été au service de Sperling, n’avi pas Joué un rôle dans les expériences psychiqu du dit Sperling et si, après tout, l’insolite dispai tion du petit buste du Musée Civique n’était pl sans corrélation avec les jeux fantasmagoriqui dont le superstitieux Prentinaglia m'avait signé} l’existence lors de notre rencontre au Café Floria! Quoi qu'il en fût, tout cela m'importait assez pe

l'essentiel n’était-il pas que Prentinaglia m’eût i diqué le Palais Altinengo et que la signora Vera! s’acquittât ponctuellement des soins qu’elle s’éti

sep . | engagée à me donner ? Quant au charmant bus

du Musée Civique, qu’il eût disparu de sa vitrin, du fait de quelque voleur ou par lartifice de qu: que sorcier, cela ne me regardait pas ! Le fins: gneur vénitien qu’il représentait était de force à» tirer de l’un ou l’autre de ces mauvais pas. Il avi

û avoir de son vivant maintes aventures et celleà Wétait pas pour déplaire à son ombre ironique

ï souriante.

| Comme je réfléchissais à ces choses, la gondole hteignait l’entrée du Canareggio. Derrière nous, la gune étendait ses eaux brumeuses et crépuscuhires d’où montait une odeur à la fois saline et moneuse. Devant nous, les premières lumières lallumaient aux lanternes et aux façades des vieux alais des deux rives, si pittoresques en leur dé-

répitude populeuse et vivante. Au silence des Indes mortes succédait la rumeur grouillante d’un tuartier animé. Nous croisions de lourdes barques vu de rapides « sandolo ». Peu à peu, à chaque oup de rame, nous rentrions dans la vie et j'en prouvais un indéniable soulagement, si bien que, ursque nous arrivâmes au Rialto, je fis signe au rondolier d’accoster. Je voulais rentrer à pied à ’hôtel, après avoir acheté dans une des boutiques lu Pont les deux châles vénitiens que je me proposais d'offrir aux deux vieilles, qui, sous les orres de la signora Verana, avaient contribué au hettoyage de mon mezzanino du Palais Alünengo,

Mont j'allais enfin bientôt prendre possession. |

80 HISTOIRES INCER TAINES

Ce fut le lendemain de cette promenade en lag ne qu’arrivèrent au Palais Altinengo les meub; envoyés par Zotafelli. J'étais allé d'avance au pal pour les recevoir et pour examiner mieux commt

je les disposerais et, cela fait, je m'étais accou à la fenêtre pour attendre leur venue. II faisait, jour-là, un temps très clair et très doux et il restait plus rien au ciel de la brume de la veil Je ne me ressentais plus du malaise que j’av éprouvé. D’ailleurs, ne fallait-il pas m’habitue ces alternatives de dépression profonde et de sai relative. Je ne devais pas oublier que j'étais enco sinon un malade, du moins un convalescent à « manquait, pour s’aider à guérir, ce violent dé de vivre qui succède aux graves crises du corps! qui est d’un si puissant secours en semblables c Tout ce que je pouvais donc espérer de Venise éil une sorte d'acceptation de l'existence, unesorte d’} quiescement à sa monotone mélancolie. Pour arrik à cet état d’apaisement sans joie et de calme sd bonheurle vieux Palais Altinengo allait me prêter

If

qu’il me serait hospitalier et qu'il m'était en queldi

silence et sa solitude. Tout de suite, j'avais se

2 destiné par l’attrait immédiat qu’il avait exercé moi. Peut-être même, un jour, si cet attrait se geait en un attachement durable, verrais-je à installer définitivement, mais, pour le moment, 3 s'agissait encore que d’un campement imsé.

rs les deux heures je vis approcher la grosse ue portant les meubles que me cédait Zotarelli. sue et lourde, elle accosta à l’escalier des Fonenta. Zotarelli m’envoyait deux hommes pour éder au débarquement. L’un d’eux me tendit ettre où l’antiquaire s’excusait de ne pas venir ersonne. Il me souhaitait un heureux séjour en | nouveau logis, mais ce souhait ne me semblait formulé sans une certaine ironie. Décidément. rave Zotarelli « avait quelque chose », comme lit,contre le Palais Altinengo. Je pliai son billet ’occupai de donner mes ordres aux déchars. Je dois reconnaître qu'ils mirent à s’acquitle leur trâvail une promptitude qui n’est pas | les habitudes vénitiennes. Ils semblaientavoir de terminer leur tâche, et, tout en plaçant les ‘bles aux endroits que je leur indiquais, ils ‘ent à droite et à gauche des regards furtifs. f besogne achevée et leurs pourboiresempochés,

82 HISTOIRES INCERTAINFES

ils dégringolèrent l’escalier et regagnèrent barque que j’entendis bientôt s'éloigner sur L du canal, à grands coups de rames.

Voici comment javais tiré parti des trois pl habitables du mezzanino. Dans la chambre à € minée de marbre vert j'avais installé ma toilel dans celle aux médaillons mythologiques mon dissimulé derrière un haut paravent à dix feuil tendu d’un de ces vieux papiers vénitiens qui ff en leur usure, comme un charme d’étoffe anciel Une grande armoire, une table, quelques fautt complétaient l’ameublement en compagnie d commode ventrue, peinte de fleurs et de fruits! s’accordait bien avec les mosaïques du parvimé Pour le salon des stucs, où il importait avant| de ne rien admettre qui masquât le décor des n J'avais choisi chez Zotarellil une de ces gra! tables de laque comme on en fit beaucoup à V{ au xvrne siècle. Sur un fond jaune se dessin] en noir et or des Chinois et des pagodes. Un ca et quatre fauteuils d’un rococo confortable ct tuaient les sièges. C'était tout. Pour lumi quatre grands candélabres en Bassano et des : ques en verre fumé de Murano, que j'avais p au-dessous de chacun des petits panneaux dé

e faïence qui accompagnaient ceux de plus ide dimension, dont la beauté bizarre et charte faisait le principal ornement de ce lieu ige, où une Chine de Carnaval se mêlait à la se du temps des masques... Quant à la chemielle se suffisait à elle-même avec son marbre e et ses miroirs parmi leurs dorures enrocail-

à signora Verana avait assisté silencieuse à mon iénagement. Je lui avais payé en arrivant le er quartier de ma location et son zèle s’en t sans doute augmenté, elle me proposa de der à ranger dans l'armoire et la commode ontenu de mes mailles. Pendant qu’elle s’y loyait, je la considérai plus attentivement que avais fait jusqu’à présent. Evidemment la pra Verana était une assez bizarre créature son corps trapu, sa face jaune et carrée et ses -enfoncés, dont le regard, quand ilse fixait sur , était si aigu qu'il semblait vous traverser me si vous eussiez élé inexistant et que vous ssiez opposé aucune consislance à son acui- Jui, la signora Verana était une singulière onne. On distinguait en elle des traces d’une lition supérieure à celle où elle paraissait se

trouver aujourd’hui. Par quelles aventures avait passé pour en arriver à louer à un étranger € ques chambres délabrées d'un vieux palais b lant et pour accepter auprès de ce locataire un: ancillaire ? Il est vrai qu’elle le tenait déjà au de lord Sperling, comme me l’avaitappris Zotat Je fus sur le point de l’interroger à ce sujet, 1 je me ravisal. Le principal agrément de la sig Verana était sa taciturnité. Et il y a des tacitu qui, si l’on s’y prête, deviennent facilement pires bavards. Or, la signora par sa fonction & être mêlée à ma vie quotidienne. Aussi son sil m'était trop précieux pour que Je fisse quoi qu fût qui lui servit de prétexte à s’en départn m’abstins donc et jurai de m'’interdire toute c

tion.Je me bornai à convenir encore une fois la signora Verana des services qu’elle s’engage me rendre. Elle devait veiller à l'entretien de, appartement et de mon linge et me fournir le. colat du matin. Pour mes repas, Je comptai:

prendre au restaurant. Une petite trattoria qi connaissais dans le voisinage m'éviterait di jusqu’à la Piazza quand la course me para trop longue. Au cas même où Je ne voudrais sortir de chez moi la signora Verana me pré]

le nécessaire : des œufs, des pâtes et un verre hianti. Tout cela ainsi définitivement réglé, la 1iora Verana m'indiqua où se trouvait la provi-

: de bougies, puis, après en avoir garni les canbres et les appliques, elle jeta un dernier urd autour d’elle et prit congé.

étais seul maintenant dans mon nouveau logis, > moment désiré me fut agréable. L’attrait qui vait attiré vers ce vieux Palais Altinengo perait, malgré les mines désapprobatrices et les réaces de Zotarelli. Néanmoins, je ne me faisais d'illusions sur les inconvénients d’une pareille ‘eure. Je savais très bien qu’elle serait incomle, inconfortable, surtout à mesure que la sai- |s'avancerait. Les palais vénitiens se chauffent cilement et celui que j'allais habiter me protait quelques belles onglées. Les fenêtres joitent mal et les vieilles portes en bois ronceux seraient passer bien des vents coulis. De plus, rême vétusté de la bâtisse me menaçait d’une idité dont rien ne pourrait me garantir, mais quelle je me résignais d'avance. J’envisageais 16 la descente de mon mezzanino dans le canal. \pilotis devaient être en bien mauvais état et ains fléchissements du pavimento, certains ren-

flements des murs,'certaines lézardes des plafor étaient des signes avertisseurs ;'mais j'avais fiance, malgré tout, dans la vigilance de la mu cipalité vénitienne. Venise est la ville du mot où l’on voit le plus de maisons penchées, déjeté moribondes et qui semblent ne tenir debout «

par un miracle d’équilibre. Ce miracle, le Pal Altinengo le-réalisait depuis longtemps sans doi

etle réaliserait sans doute longtemps encore, st la surveillance d’une édilité discrète, mais avis Et puis, qu’importait après tout ! Ce risque laissait assez indifférent. Qu’était-il pour qu qu'un qui faisait peu de cas de la vie et qui ne demandait, en somme, que le repos et l’oubli

À ce point de vue, ne trouvais-je pas dans Palais Altinengo le lieu qui convenait à mon dt de solitude et de silence ? Isolement, tranquill n’était-ce pas ce que j'étais venu chercher à Veni Certes, j'avais bien promis à mes docteurs d? server Certains préceptes d'hygiène, de mêle mon repos un peu d’exercice, mais je sentais d que j'aurais de la peine à me conformer à le prescriptions. Ces pénibles et sournoiïs malaï éprouvés à plusieurs reprises depuis mon arri ne me disposaient guère au mouvement et à la p

ade, tandis que tout. dans ce décor qui allait atourer, m'inclinerait à une existence séden- > et aux rêveries indistinctes où les heures sent sans trop vous faire sentir le poids de s lourdes ailes chargées de regrets et de sours.

t j'imaginais, non sans plaisir, de lentes jour-

5 et de lentes soirées dans le salon de stuc aux esques ingénieuses et aux chinoiseries chimétes où les grands feux d'automne et la lumière bougies illumineraient de leurs reflets tremits les figures et les pagodes des panneaux de nce, éclaireraient les volutes des moulures et anfractuosités des rocailles et feraient briller cement les énigmatiques fragments de nacre ine fantaisie inexplicable avait incrustés dans la saïque du pavimento.

e fut dans ces réflexions que j’attendis l’heure bougies. J'étais curieux de juger l’effet que prorait leur clarté sur les faïences et les stucs et oue que mon attente fut dépassée. Aux lumièle salon des stucs était encore plus admirable. emplissait d’une sorte d’atmosphère dorée d’une mparable douceur. Chaque figure, chaque orent, chaque volute, chaque rocaille semblait

participer à cette diffusion lumineuse. Seule grande glace, debout en son encadrement de m bre jaune, y opposait sa surface métallisée, fro! et étrangement réfractaire. Elle se dressait com] un portique ouvert sur un autre monde et, dans songe réel, on y apercevait, en une perspective | verse, ce même salon de stuc, avec ses mêr arabesques et ses mêmes figurines, mais situé dif

un lointain séculaire, dans un recul inaccessible mystérieusement nocturne.

La première quinzaine de mon séjour au Pa

Altinengo se passa sans aucun incident notall Le matin, la signora Verana m’apportait mon} jeuner. Il se composait d’un chocolat savammi cuit, de tartines largement beurrées et de quelq grappes de ce raisin noir que l’on appelle « Fra la », parce qu'il a un goût de fraise assez pronot Quant à mes repas du matin et du soir, je les J nais dans un des nombreux restaurants de Ven Je fréquentais tour à tour le « Vapore », le «

pello Nero », la « Città di Firenze », « lAnti

alletto » et même la « Bella Venezia », dont mais la salle sombre, boisée à mi-hauteur des rs et qui sentait le vin et la saumure. Au Floà j'allais assez régulièrement boire une tasse afé noir et m’asseoir « sous le Chinois », mais itait-il, ce Chinois, auprès des magnifiques manns et des fines princesses qui ornaient les panux de faïence de mon salon aux stucs dorés ?

ïen que le temps fût beau, je ne me sentais que de goût pour la promenade. Les troubles dont ais souffert à mon arrivée ne s'étaient pas uvelés et laissaient place à une fatigue vague, ie sorte de rêverie de l’organisme, inquiète par nent, mais d'ordinaire assez douce. Cet état t sa correspondance au moral. Mes anciens yrins habitaient toujours mes pensées, mais ils tourmentaient plus sourdement, soit que déjà emps les atténuât, soit qu'ils fussent comme aysés par le changement de lieu, soit encore l'épuisement physique et spirituel où ils m’amt mis m’enlevât la force de les nourrir. Il semblait que mon ancienne vie se détachait peu tu de moi. Je me sentais devenir comme étranà moi-même et il m’arrivait, durant {es lonÿ journées que je passais dans le salon des

stucs, de presque oublier les circonstances pers

nelles qui m’y avaient amené.

Cette existence monotone et solitaire me suffi et ilne me venait aucune envie de la varier aucun besoin de société. Une ou deux courtesi sites chez Zotarelli en vue de compléter mon mo lier, quelques propos échangés avec la signt Verana constituèrent, durant cette quinzaine, te mes rapports avec les humains. Quant à mon @ Prentinaglia, je n'eusse guère pensé à lui, si las rieuse histoire qu’il m'avait contée au Florian me fût plus d’une fois revenue à l'esprit.

Plus d’une fois! C’estsouvent qu’il faudrait di mais cette persistance avec laquelle se présent à ma mémoire l'aventure du buste disparu, je jugeais toute naturelle. Mon existence actuë dénuée de tout événement, se prêtait par là mê aux méditations sur un même sujet et j’accepl très volontiers celui-là qui donnait à ma rêveries aliment inoffensif. Aussi ne faisais-je rien pl

limiter la place que cette histoire « prenti gliesque » prenait dans mon imagination. Pe être, cependant, si j'y eusse réfléchi plus attei vement, me serais-je étonné de l’intérêt qui s’al chait pour moi à cet escamotage auquel le br

ntinaglia, je ne sais pourquoi, s'était plu à ser un caractère de fantasmagorie. Et encore it se fût expliqué facilement. Le soir où Prenglia, au Florian, m'avait narré la prétendue térieuse disparition du buste du Musée Civi- . J'étais dans un état de sensibilité assez partir. La fatigue du voyage, l'impression bizarre J'avais éprouvée à revoir Venise, la sensation malaise et d’anxiété ressentie à ce premier tact me disposaient à ce que les paroles de Prenglia s’incrustassent dans ma mémoire et y derassent plus vivement et plus profondément rites qu’elles ne le méritaient. De plus, le tour son récit avait contribué à ce qu’il s’imposât à n souvenir. D'ailleurs, quel qu’eût été le but de nmtinaglia en agissant ainsi, — goût du mystère plaisir de la mystification, — je dois avouer qu’il it assez bien réussi à ses fins. Depuis mon insation au Palais Altinengo, l'aventure du buste abond était devenue l’occasion, de plus en plus quente, de mes rêvasseries durant les heures > je passais dans le salon des stucs, assis dans . des fauteuils rococo, le coude appuyé sur la le de laque et le regard errant des arabesques mur au haut miroir, qui,en son encadrement de

FORMS Se Re ir ça

marbre jaune, reflétait, en un si étrange lointain, le décor fastueux et mélancolique où survivait la grâce de la vieille Venise de jadis et de ses intimes fantaisies. |

Dans les premiers temps où cette singulière occupation s’introduisit dans mes pensées, les dé: tails de la disparition du buste en furent surtou l'objet. J’imaginais les différentes hypothèses plau: sibles qui expliquaient comment le « coup » avait pu être fait ; j'en échafaudais qui n’eussent pas été! indignes de nos meilleurs romans policiers ; mais} j'en excluais soigneusement tout fantastique, car,!

comme Je l'ai dit, j'étais peu enclin à admettre ca] interventions surnaturelles auxquelles l’excellent, Prentinaglia m’avait laissé entendre que l’événe:

ment en question n'était pas étranger. Je ne don: nais nullement dans ces billevesées et je préférais® supputer par quelles ruses un astucieux voleur avait pu s'approprier ce charmant objet d’art, qui m’a-

vait toujours séduit par la qualité de sa facture et par la physionomie si vivante et si originale du personnage qu’il représentait. Or, ce fut ce personnage qui, peu à peu, arriva à se substituer aux aventures survenues à son effigle. Qu’avait-il pu

bien être, ce Vénitien anonyme ? Comment avait:

ivécu ? Ces questions, je me les posais déjà lorste je contemplais dans la vitrine du Musée la sure narquoise, voluptueuse et fine de l’inconnu,

ais, depuis quelque temps, je me les répétais “ec une persistance plus marquée et une curiosité lus passionnée et, à mesure que je m’adressais jus souvent à moi-même ces interrogations, il se oduisait en moi un phénomène assez bizarre et ue Je vais tâcher de faire comprendre.

Lorsque, au Florian, mon ami Tiberio Prentinaliam’avait parlé de là disparition du buste, l’image en était dessinée à mes yeux avec beaucoup de itteté et de précision. Je revoyais sa figure iroique et spirituelle, la forme de son nez et de sa buche, de tout son visage, l’expression de son \gard, mais la représentation que je m'en faisais : dépassait pas celle que peut normalement se forier d’un objet, considéré jadis à maintes reprises, rec attention et intérêt, quelqu'un qui est doué tune bonne mémoire visuelle. Pour dire vrâi, il y jait, dans vingt musées, vingt personnages peints à sculptés aussi familiers à mon souvenir que ce Untilhomme vénitien dont la mystérieuse escapade e rappelait les traits.

Mais, à présent, je devais constater qu’il n’en

f De w

était plus ainsi et que l’image primitive de Vh 4:

us déformations. k Le terme de déformation n’est, d’ailleurs,

exact et exprime mal ce que je vais dire : lima

connu du Musée Civique subissait de curie

ne s'était pas « déformée », mais plutôt « refo mée » et celle qui m’apparaissait maintenant att gnait une telle précision qu’il était douteux que buste lui-même eût été.poussé par le modeleu un pareil point de réalité. Le visage de l'inconnu montrait à moi distinct dans une surprenante“ rité et je le voyais, ce qui était plus bizarre enco: comme si je l’eusse regardé à laide d’un ve] grossissant qui l’eût porté à sa dimension naturèl Ce premier phénomène n’était pas le seuls reste, que j'eusse à remarquer. À celui-là s’en gnait un autre non moins déconcertant. Que buste, en son grossissement, se complétât dec taines parties de son corps ! Tantôt, il se co nuait par les bras, se montrait jusqu’à la taill( même au-dessous. Parfois même il reposait ses jambes. Ce phénomène demeurait intermitt( mais se produisait assez souvent. J’avais del moi, non plus seulement un buste, mais le sonnage presque entier. |

Je dis presque entier, parce que, par un caprice de je ne m'expliquais pas, il ne m’apparaissait

mais en son intégrité. Jamais, il ne s’en formait ima vue un aspect total, mais, par contre, les irties que j’en distinguais étaient toujours d’une imarquable netteté, tout en demeurant fragmenires. Mon inconnu se montrait-il à moi en pied, in des bras ou les deux manquaient. Quelquefois seul bras ou une seule jambe étaient visibles. Ces Lticularités, qui eussent dû me sembler étranges, tétonnaient médiocrement, tant je m’étais habiéà ces jeux visuels. IÏs eussent dû cependant me ire réfléchir et m'indiquer que ces phénomènes levaient d’une sensibilité anormale et d’un état Lrveux plutôt défavorable. Si j'avais raisonné ainsi, in aurais conclu que l’existence que je menais au \lais Altinengo n’était pas celle qui me convenait “que je ferais bien de me conformer plus exac-

icessaire, selon leur recommandation, de joindre

ibrepos prescrit un exercice modéré et de ne pas |

ment aux conseils de mes médecins. Il eût été

sser, ainsi que je le faisais, mes heures inactives

icouler en vagues rêveries. Mais j'avais pris goût (Ce genre d'existence et je sortais de moins en oins de ce salon des stucs où le hasard avait fourni

à mon imagination un compagnon dont la présen animait ma solitude. | Ce fut donc avec ennui qu’un jour, vers la fini l'après-midi, et comme la lumière commençait | décroître, je m’aperçus que la signora Verana avà oublié de renouveler les bougies du salon et au pour comble de contretemps, la provision qu'é en tenait toujours prête était complètement épu

ment que la Verana occupait à l’un des étages su

sée. Je n'avais, ainsi que je l'ai dit, aucun moy de communiquer de mon appartement avec le logt

périeurs du palais. Aucune sonnette ne me reliai} à elle et puis il était fort possible qu’elle ne fût pa au logis. Souvent, à des heures très diverses, en mn mettant à la fenêtre, je la voyais sortir ou rentrét enveloppée d’un long manteau et coiffée d’un il vraisemblable chapeau. En cet accoutrement, por | tant au bras une sorte de cabas, la tête baissée dos rond, rasant les murs, elle ressemblait à qué e | que tireuse de cartes ou à quelque manucure alla ir

en consultation. Il se pouvait donc fort bien qu'a al | jourd’hui ma gouvernante fût absente pour quelqil course ou pour quelque visite, car elle devait avo | ses relations, et le silence habituel qu’elle gardäl en ma présence devait se dédommager ailleurs p

Mio an sÉ & é

PP Er

ras

s intarissables palabres qui sont la distraction des …lles Vénitiennes et les tiennent arrêtées parfois | coin d’un campo, à l’angle d’une calle, sur un nt, en colloques animés et mystérieux que n’inrrompent ni le coude du promeneur, ni bouscule du passant.

En cette occurrence, il ne me restait donc qu’un rti à prendre, le plus simple, d’aller moi-même heter du luminaire à l’épicerie la plus proche. tte épicerie, d’ailleurs, se trouvait à peu de stance, en face de l’église de San Pantaleone. | passai donc dans ma chambre prendre mon apeau et mon pardessus, car il commençait à re frais en ces journées de fin d'octobre et, vant-veille, j'avais recommandé à la signora rana de me pourvoir de quelques bûches et de placer dans une des chambres inhabitées du lais. Or, voyant la négligence de la signora rana à l'endroit des bougies, il me vint à l’esit qu'elle pouvait fort bien ne pas avoir mieux icuté mes ordres au sujet du bois et je résolus \ m'en assurer sur-le-champ ; aussi, du vestile, je me dirigeai vers la partie du mezzanino hJ'avais prescrit à la dame de faire entasser rondins destinés au chauffage des pièces où logeais.

Je n'étais pas revenu dans cette partie du pala depuis le jour où j’y-étais entré, à la.suite dem signora Verana et où j'étais devenu son locatair L’état d'abandon, de vétusté, de délabrement ces salles désertes me frappa encore plus quel première fois. Les plafonds gondolaient d’une çon inquiétante, les boiseries tombaient en pou

sière, le plâtre humide se soulevait par plaques les mosaïques du pavimento se désagrégeaien L'air était imprégné d’une odeur de salpêtre etd moisissure et la lumière pénétrait bizarrement pal les fentes des volets disjoints. A certaines fenêtres ils manquaient même complètement ou ne consis taient plus qu’en quelques planches à demi pourriés ce qui donnait une clarté suffisante à mon invesi gation. De pièce en pièce, j’arrivai ainsi à celle qu ouvrait sur le jardin, sans découvrir nulle pa ce que je cherchais. J’en serai quitte, pensais pour semoncer la signora Verana et je me prépa rais à regagner le vestibule quand, je ne sa pourquoi, mon attention fut attirée par une port entrebâillée. Peut-être était-ce là que la Vera avait établi son bûcher. +

C'était une sorte de réduit extrêmement bas d plafond et de dimension fort exiguë. Une étroit

ie

mètre, aux vitres poussiéreuses, l’éclairait faibleent, assez pourtant pour permettre de distinguer ir le mur des restes de boiseries. Sur l’un des anneaux les moulures formaient deux cadres ixtaposés, et dans l’un de ces cadressubsistaitune >inture qui avait dû être un portrait, mais telleent écaillée qu’il était impossible d'y rien discerer que quelques taches de couleur. De lautre idre, la toile qu’il avait contenue, détachée par le aut, pendait lamentablement à l'envers. Elle ne avait guère être en meilleur état que sa voisine. ailleurs, il m'était facile de m’en assurer.

Certes, cette seconde peinture avait également uffert et une grande déchirure la séparait presque 1 deux, mais le personnage qu’elle représentait imblait devoir être assez distinct. En tout cas, ne inscription assez bien conservée allait m’aprendre son nom. Approchant mes yeux de la toile, y lus en eflet ces mots : Vincente Altinengo, obile Venezsiano MDCCLXIT.

- Assurément c'était là le portrait d’un des anciens ossesseurs du palais, celui sans doute qui en avait ménagé le somptueux et coquet mezzanino et qui 1 avait fait exécuter l’étonnant décor de stucs et le faïences. La date indiquée concordait avec le

style de la décoration que j’admirais chaque jours J'étais donc en présence de mon prédécesseur on ces lieux ornés par lui avec tant de luxe et de goût et je sentis une vive curiosité de Paspect qu'avait bien pu avoir, de son vivant, ce gentilhomme vénis tien qui avait préparé à ma solitude la mélanco=

Cu]

lique et mystérieuse retraite où J'étais venu chers cher le silence de mon cœur et l’oubli de la vie. k

F6. tb

J'avais tiré mon mouchoir de ma poche et j’épouss setai l’épaisse couche de poussière qui couvrait là toile. Cela fait, je la replaçai dans son cadre, at moyen d’un vieux clou que je trouvai dans la boË serie à portée de ma main, puis je reculai de quéls ques pas, mais à peine avais-je levé les yeux vers la peinture que je poussaiune exclamation de sur prise. Ce personnage que J'avais là devant moi, mais je le connaissais de longue date! Je connais sais ce visage étroit et maigre, au long nez, au regard ironique, au sourire ardent et désabusé. Je connaissais cette expression de finesse ; je connais: sais sur ce front les pointes de cette perruque pou: drée. Aucun doute n’était possible. Oui, Vincente Altinengo et l’Inconnu que représentait le peti buste du Musée Civique ne faisaient qu’un. La rest sembliance entre le portrait peint et l'effigie mode:

L'ENTREVUE IOI

e élait frappante et un singulier hasard me periéttait de les identifier l’un à l'autre. L’Inconnu u Musée était l'Altinengo du vieux cadre. Mais Ourquoi était-ce à moi qu'avait été réservée cette arieuse révélation dont l’étonnement me tenait dossé au mur, immobile et les yeux fixés sur ces ux qui me considéraient du fond du passé, d’un gard à la fois lointain et proche, d’un regard resque vivant.

"Ma première idée fut d'aller faire part de ma

FF : 3 è é 2 lécouverte au signore Talventi, directeur du Musée

hivique. Le hasard, en effet, me mettait en pos-

Ssion d'un intéressant renseignement d’icono-

raphie vénitienne, mais je savais par Prentinaglia : bon Talventi fort affecté de la disparition mys-

neuse du petit buste. A quoi bon lui en renouveler Bregret en lui apprenant que le pensionnaire ui fui avait si trrévérencieusement faussé compa-

mese nommait dansle siècle Vincente Altürengo?

ette raison ne fut pas la seule qui m'empècha de aèltre à exécution mon projet et qui me retint ussi d'écrire à Prentinaglia la curieuse coïncidence ui me faisait connaître le nom du vagabond de

la vitrine de la salle IV. Le véritable motif de ce double abstention fut que, durant les jours qu suivirent l'événement que je viens de rapporter ma santé subit une de ces dépressions comm j'en ai déjà relaté plusieurs. Je retombai dans ce état d’anxiété dont j'avais déjà souffert et que j# déjà essayé d'analyser. Cependant, je ne présenta aucun symptôme de maladie. Mon appétit ét& normal ; mon sommeil, sans être bon, suffisan Rien d’autre que cette persistante impression d’un angoisse indéfinie. |

Je dois ajouter que cette angoisse était sal rapport avec mes peines antérieures. L’amer ché grin s’en était comme éteint en moi avec la grand crise physique que j'avais traversée avant de ven à Venise. Je savais maintenant ma vie sentimel tale brisée et que rien n’en réparerait jamais” désastre, et j’acceptais cette destinée sans révolt puisque, malgré ma douleur et mon désespoir, n'avais pas eu le courage de mettre fin à m tourment. Ce n’était donc pas quelque ressouven plus aigu de ce passé qui causait cette recrude cence de nervosité actuelle.

Aussi me parut-il naturel de l'attribuer au cha gement de saison. Sauf quelques brumes et qu

es pluies, ce mois d'octobre avait été assez beau, üs, depuis plusieurs jours, la température se roidissait sensiblement. C'était même cette cirastance qui, m’ayant fait commander à la signora rana un achat de bois, avait été la cause de ma ouverte. Les appartements du Palais Altinengo faient grand besoin d’être chauffés par de vigouises flambées. La grande cheminée du salon des tes devait s’y prêter admirablement. Je me réso- | d'en faire l'essai.

Les verriers de Murano se servent pour alimenleurs fournaises de longues et fortes bûches qui mnent de l’Alpe voisine. La dimension de la ate cheminée de marbre jaune en permettait sage. Elles y brülaient en flammes pétillantes et bbraises précieuses comme des pierreries. Ce te du feu s’alliait merveilleusement avec le luxe ré des stucs, des faïences et des rocailles, et il nrépandait par toute l'atmosphère une sorte de de bien-être que j’appréciai fort dans l'état prese maladif où je me trouvais.

Get état et l'attrait qu’eurent pour moi les preères flambées d'automne contribuèrent à me rete- * au lugis plus encore que de coutume. Si j'allais restaurant pour y déjeuner, je ne me résignais

pas à y retourner, le soir, à l'heure du diner. Jep férais tirer de l’armoire quelques-unes des men provisions que j'y faisais placer par la signe Verana et j'improvisais sur un coin de table léger repas. De cette façon, je ne sortis plus qu’u fois par jour du Palais Altinengo et souvent ce sortie ne me conduisait même pas jusqu’à la Piaz2 Je me contentais de gagner une petite trattor voisine, ce qui abrégeait mon absence et me ram nait vite au palais. |

C'était durant ces trajets, si courts qu'ils fusseñi que se manifestaient le plus volontiers les malaist dont j'ai parlé, mais l'anxiété indéfinissable qi en résultait diminuait aussitôt que j’approchais d chez moi. Parfois je regagnais presque en cour le Campo Santa Margherita et les Carmini. D que j'apercevais la façade délabrée du Palais A tinengo, ses balcons ventrus, ses volets démaul bulés, ses fenêtres aux vitres verdies, son port avec ses deux colonnes surmontées de vases seu ptés, ma transe diminuait. Et cependant, rien m’appelait au logis. Je n’y devais retrouver ni sourire ami, ni un visage aimé, pi un pas farm lier, ni une voix chère, rien de ce qui, d’ordinaif

nous accueille au retour. Aucun souvenir n’habit

“ Rue ee ne er

De”

pièces à peine meublées de cette demeure de sard devenue l'asile de ma solitade mélancoue. Malgré cela, je me hâtais d’y revenir lorse l'angoisse me chassait de ces étroites call véiennes que j'avais tant aimées jadis. C’était là 8 je me réfugiais, le cœur battant et les jambes rrdes.

des incidents se répétèrent assez souvent pour : j'en vinsse à ne plus risquer de m'y exposer. 1 à peu, je renonçai aux diners à la trattoria et, dartir de ce moment, mon existence devint tout it sédentaire. Ma toilette du matin achevée, je ttais ma chambre aux médaillons mythologiques tux guirlandes de mosaïque et je m'enfermais ns le salon des stucs. La signora Verana alluit le feu dans la grande cheminée de marbre ne. De longues bûches déposées sur le pavinto me fournissaient de quoi l’alimenter pendant üurnée et une partie de la nuit, car je prolonis mes veilles assez tard. Mon temps se passait ne sorte de rêverie indéfinie où j'oubliais le rs des heures. La signora Verana était le seul % qui troublâät ma solitude et encore m’aperdis-je à peine de sa présence. Je ne recevais Sonne au Palais Altinengo. Prentinaglia et lord

Sperling, toujours absents, prolongeaient sal doute leur voyage en Sicile. Prentinaglia ne m'ay pas une seule fois donné signe de vie. Néanmoin la sonnette retentissait parfois. Le facteur, d temps à autre, m'apportait quelques jee d

LE Le

Paris. Je n'avais pu faire autrement que d’envoÿe mon adresse à mon médecin, le docteur F... et deux ou trois amis. L'homme de la poste déposa les lettres dans une corbeille faite pour cet usag et qui pendait au bout d’une corde, de la fenêti

du vestibule dans la petite cour, procédé vénitie dont j'avais adopté l'usage.

D'ailleurs, de cette solitude presque absolue,* m'accommodais fort bien, mais quoique je la dust à mon existence strictement confinée au Pala Altinengo, elle n’eût pas été très différente si n santé m’eût permis de fréquenter les lieux « Venise « où lon se rencontre », je veux dire Piazza etses cafés, comme aux premières semain de mon séjour. J'avais toujours évité à Venisex me créer des relations. Mes accointances vét tiennes se bornaient à Prentinaglia,à lord Sperlin Quant aux figures parisiennes, la saison actue m'en eût sauvegardé suffisamment. Les Parisié sont gens de septémbre. A la mi-octobre, les pl

arnés sont déjà partis. En novembre, Venise est evenue vénitienne.

’eusse certainement profité de cette sécurité si ais été en d’autres dispositions d'esprit et de ps. J'aurais joui des calli et des campi, des rit, la ville et de la lagune en leur charmante et lancolique beauté, si séduisante à ces fins d’auine. J'en conservais mille précieux souvenirs il m'eût été agréable de renouveler. Je connaisÿ assez Venise pour savoir qu’elle est inépuile en jouissances variées. J’en savais les magninces et les intimités, les aspects célèbres et les as ignorés, les gloires et les secrets. Mais ces” pressions de jadis, je me sentais incapable de rechercher de nouveau pour l'instant. Plus tard, it-être pourrais-je en revenir à un eexistence ins renfermée.

En attendant, le meilleur parti à prendre n’étaitpas de ne plus quitter le Palais Altinengo?

2ourquoi m'imposer ces sorties inutiles qui se minaient toujours par une crise d'angoisse infiaent pénible? Ne valait-1l pas mieux passer mes inées au coin de mon feu, à lire ou à rêvas- 4 dans ce baroque et doux salon des stucs où silence n'était rompu que par le craquement des

vai

bâches ou par ces bruits indéfinissables et impr ceptibles qui en sont les mystérieuses confidené et les secrètes insinuations?

Dès que j'en fus venu à cette décision et j'eus renoncé à me contraindre, j'en éprouvai Ai

que je recevais. Quant aux réponses, elles demêu raient à l’état de vague projet et que je remettai ce jour en jour. Je n’avais pas donné plus de suit

à l'intention d'écrire à Prentinaglia pour lui ra conter mon intéressante découverte au sujet buste du Musée Civique et de son identité curieu sement démontrée par la trouvaille de son portra dans une des pièces abandonnées du Palais Alt nengo. L'histoire de la disparition du buste qi m'avait intrigué un moment cessait de m’intéres ser. Je n’y songeais plus guère et elle ne donna plus d’aliment à mon imagination.

A ce propos, je dois même noter une 2856

euse particularité. Au moment où cette histoire préoccupait, et lorsqu'il m’arrivait de penser ‘© une certaine intensité à l’inconnu du Musée que, 1l se présentait à mon souvenir avec une rême précision, mais l’image qui s’en formait ne dait pas à subir, comme je l'ai dit, certaines difications dont la principale consistait en ce e cette image grandissait à des dimensions presenaturelles et se complétait de certaines parties hpersonnage sans que, toutefois, je pusse me le irésenter en son entier. Or, à présent, ces phémènes d'illusion visuelle avaient presque comlement cessé et cette cessation, par une coïnciace qui mérite d’être remarquée, datait du jour le hasard m'avait appris le nom de linconnu nt sur cette vieille toile reléguée dans un coin palais Altinengo. La bizarre rencontre par quelle j'habitais une partie deson propre palais, lieu d'augmenter l'intérêt que j'avais jadis et 1S récemment porté à ce personnage longtemps Ur moi énigmatique, avait dissipé en moi toute osité à son égard. Les questions que je m'étais vent posées à son sujet ne se présentaient plus non esprit depuis que je savais que le gentilmme du buste étaitce Vincente Altinengo,dont le

portrait achevait de s’écailler sous l'humidité dan la petite pièce obscure où une négligence de signora Verana m'avait conduit jusqu’à lui.

Une chose cependant me le rendait sympathique Je lui savais gré d’avoir fait orner de stucs dél cieux et baroques ce salon qui était devenu le dééc de ma vie. J’ai déjà dit à quel point, dès l'instar où la signora Verana m'avait introduit dans mezzanino, cette pièce bizarre et magnifique m3 vait séduit par son agencement original, sa Cou leur et son détail ornemental. Or, cette séducti® n'avait cessé de s’accroître. Elle faisait la seul

distraction de mon existence sédentaire. Qu d'heures passées à examiner avec minutie le des arabesques, les contours des moulures, les dis

positions du pavimento! Je savais exactementAMle endroits où des fragments de nacre étaient incr& tés parmi les cubes de la mosaïque. Je connaissai tous les jeux de la lumière du jour où de la clart des bougies sur les charmants panneaux à figurint dorées. Je savais comment les princesses et Me mandarins s’illuminaient selon les heures, leur miroitements, leurs reflets. J'aurais pu les dessint de mémoire aussi bien que les sujets du plafonda les rocailles qui, au-dessus de la cheminée, encai

bee | NICE

raient des petits miroirs en leurs compartiments Ococo.

Mais, de toute celte décoration si curieuse et si ingulière, un point en était arrivé à m'intéresser articulièrement. J’ai déjà dit que le salon des stucs wait trois portes, toutes d’un beau bois fauve et onceux, dont deux s’ouvraient sur le vestibule en aisant face aux fenêtres. La troisième, qui donnait ccès dans la pièce aux médaillons mythologiques, Wait pour vis-à-vis cette haute glace dont J'ai déjà jarlé et qui en simulait par symétrie une quarième en un même encadrement de marbre. Cette [uatrième porte factice se composait donc d’un frand miroir qui constituait par ses dimensions in chef-d'œuvre de lindustrie vénitienne. Avec Île emps, il avait acquis un indéfinissable et admiable aspect d’eau profonde et comme souterraine itles images qui s’y formaient y prenaient une iorte d'obscurité crépusculaire, quelque chose de ointain et de mystérieux. Les lumières s’y reflé-

aient comme voilées. Tout y apparaissait grave et

listant dans un recul d’un au delà extraordinaire.

Ces particularités avaient fini par exercer sur not une véritable fascination. Durant les longues ieures de rêvasseries où se consumaient mes jour

nées de solitude, mes regards en revenaient, à] un attrait toujours plus scrutateur, à l'étra perspective qui s’enfonçait en cet encadrement: marbre et où se reproduisait, avec ma propre sonne, tout le décor antique et saugrenu de faïe ces et de stucs agencé jadis selon sa fantaisie,h ce vieux palais qui portait encore son nom, P Sa Seigneurie Vincente Altinengo dont un doul hasard, que l'on aurait presque pu qualifier de f tastique, m'avait révélé, avec le buste du Mus Civique et le portrait du réduit, le visage énigmg que et narquois et le regard vigilant!.….

Le soir où se produisit « l'événement » qui, la première manifestation d’une série de faits moins étranges fut un soir comme tous les autt Pour bien me prouver à moi-même que j'aila ff faite conscience et le plus précis souvenir de ce se passa, j'en donne la date exacte, ce fut don 27 novembre que la chose eut lieu.

A cette précision, pour mieux établir encore | je n’avais pas perdu le sens de la réalité, j'a terai le détail circonstancié de cette journée, d

nmençai à l'heure ordinaire, c’est-à-dire assez d dans la matinée. Les allées et venues de la ora Verana dans le salon des stucs me réveilent. La Verana profitait de mon sommeil pour tre en ordre le salon, ouvrir les fenêtres, pré- ‘er le feu et déposer sur la table mon premier euner. Cela fait, elle frappait à ma porte et alluit une flambée dans la pièce où je procédais à toilette. À ce moment, je me levais, je revêtais pyjama et j'allais boire ma tasse de chocolat; idant ce temps, la Verana faisait ma chambre apportait l’eau chaude. Je ne lapercevais plus > vers une heure de laprès-midi quand elle me cendait mon repas que je desservais moi-même dont elle emportait les reliefs lorsqu'elle m'’apfait à diner.

ze jour-là, tout se passa donc comme de couie. Une fois levé, je pénétrai dans le salon des cs. Le feu flambait dans la cheminée; j’y ajouune büche, car il faisait froid malgré Ja belle rnée qui s’annonçait. À travers les vitres, le se montrait clair et bleu. L'air devait être pur, les cloches des Carmini et des églises voisines lient avec une sonorité vive et nette, Je m'amu- Pa les reconnaître à leurs timbres: Je distins

guais celles de San Sebastiano et celles des Fre celles de l’Arcangelo Rafacle. Les cloches des @ mini, dont le son est un peu fêlé, sonnaient si p que je ne leur donnais plus aucune attentig mais parfois des sonneries plus lointaines par naient jusqu’à moi, apportées par le vent et di ie ne pouvais assurer la provenance présum L'air de Venise est plein de caprices. Il est ve de courants aériens comme la cité est innervéé canaux marins. |

Le seul incident de cette journée fut, vers de heures, une dispute de barcaroï. Deux lourdes b ques s'étaient heurttes sur le rio de Santa Marg rita, — l’une chargée de fruits, Pautre transport des planches, — de grosses barques trapues et 1 res avec chacune un ornement rouge peint 1 proue. Le choc fut assez rude, et, tout en cherc | à se dégager, les barcaroï s’injuriaient copie ment. On eût pu croire qu'ils en allaient venir mains, mais les querelleurs se bornèrent à sed

vrir de sonores malédictions auxquelles un chien, qui se trouvait dans la barque aux planë

mélait ses aboiements furieux. En un clin di les Fondamenta Foscarini, le Campo dei Carl et le pont se couvrirent de spectateurs : des

DE ap RE LT 7 7") Vr Re 4 ' *

ts, des femmes en châle, des passants. Cepen- 1t la dispute s’exaspérait, quand, tout à coup, s raison, elle prit fin, ou peut-être parce que deux gaillards avaient épuisé leur vocabulaire ijures. Quoi qu'il en fût, les barques dégagées rirent leur route silencieuse. Seul le chien poussa ore quelques jappements. La foule se dispersa out redevint tranquille sur le rio désert.

ce calme rétabli ne fut plus troublé jusqu'à la t. Durant ces heures, je n’entendis plus que les üts familiers — glissement de gondoles ou de ques sur le rio, pas sur les dalles des Fondanta, voix de femmes et d'enfants, cris de marinds ambulants, sifflets et sirènes de navires :Je canal de la Giudecca auxquels se mêlaient mystérieux frémissements des choses qui sont nme les soubresauts et la respiration du silence. n fut ainsi jusqu'à l'instant où je me levai de n fauteuil pour aller allumer aux appliques les gies qu’y avaitrenouvelées, comme de coutume, signora Verana..

Mai déjà dit que j'attendais chaque jour cet insavec une certaine impatience. Certes,} aimais, ns le noble et charmant décor de mes stucs, les ix de la lumière naturelle, mais j'en préférais les

caprices nocturnes. Les scènes chinoises des pal neaux de faïence, avec leurs princesses et le mandarins, leurs palanquins etleurs pagodes, leu oiseaux et leurs fleurs prenaient alors tout let charme bizarre. Les vieilles dorures s’animaient toute la pièce s'emplissait d'une atmosphère de Tu mystérieux. Dans la mosaïque du pavage les fra ments de nacre luisaient doucement de phosphk rescences marines. Les flammes du foyer s'ajoutaiel à celle des bougies et je suivais leurs mouvemen avec une attention et une curiosité qui ne se la saient jamais.

Cependant, malgré le plaisir que j'éprouvais cette contemplation, c'était sur la grande porte glace que se dirigeaient bientôt mes regards. 0

ce soir dont je parle, tout s'était passé com

d'habitude, Dans la cheminée, le feu consumait ] bâches ; les bougies brülaient dans les appliques le haut miroir reflétait, ainsi que de coutume,

ses profondeurs lointainement et obscurément il minées, le décor magnilique et baroque de l’étr

ge salon, plus étrange d’être vu ainsi. Depuis certain temps, déjà, je goûlais l'attrait de ce spi tacle, à peine interrompu par mon bref repas, après cette diversion J'étais retombé dans ma rè:

habituelle que je prolongeais d'ordinaire jusqu’à que les bougies épuisées me donnassent le si-

al du repos.

Ce fut l’une d’entre elles qui me tira de l’espèce Somnolence à laquelle je me laissais aller, les aux ouverts. Sans doute, de moindre taille que autres, elle avait dû être glissée par mégarde ns le paquet, car son grésillement me fit remarer qu’elle était presque consumée entièrement et € sa flamme agonisante risquait de faire éclater. rondelle de verre de l’applique. Je me levai donc tur aller l’éteindre.

Elle était justement placée à droite de la fausse rte. Au premier pas que je fis, J'eus l'impression quelque chose d’insolite.J’avais bien devant moi Salon des stucs reflété. Je voyais les panneaux, 3 appliques, la cheminée, les meubles, mais je ne y voyais pas moi-même. La glace, qui m'offrait Leur lointaine exactitude tous les objets envimnants, ne me présentait pas mon image.

La surprise que me causa la constatation de cette sence me tint un instant immobile, puis de nouau je fis un pas. Le salon reflété était toujours de de moi. Je m'approchai de Hide près jusqu’à

ücher la glace de ma main. Je n'y voyais ni ma

tenait pas plus compte de moi que si je fusse deve nu une ombre inconsistante, transparente et 1m térielle. Seul s’y montrait le brillant et baroque dë cor dont J'étais le personnage non avenu. L Et cependant, j'étais vivant et bien vivant.

respirais, je me mouvais. Je ne révais pas. C'était

glace où je m'étais aperçu souvent parmi les objet qu’elle reproduisait fidèlement en ses lointaines pro* fondeurs. J’étais le même et rien n’avait chan

autour de moi. Les bougies brûlaient dans leurs

+14 ds,

fallait oh reconnaître que J'étais devenu soudain un être exceptionnel et que cette Journée,qui m’aval semblé pareille à toutes les autres, marquait mo

entrée dans une existence paradoxale, comme si cette porte de miroirs eût été lemblème de l ar cas de magique par où lon pénètre dans le monde du mystère et de l’inexplicable, au seuil duquel je me trouvais maintenant, sans que rien eût paru m'y |

prédestiner jamais.

Je n'étais, en effet, nullement préparé à devenir nes HROPIe yeux un personnage fantastique.

mais je n’eusse songé que pareille aventure püût advenir. Mon esprit n’est nullement enclin aux riosités surnaturelles. J'avais toujours vécu d’une | qui n'avait rien de merveilleux, au double sens | mot... Mes plaisirs, mes chagrins, mes occuti ions avaient toujours été ceux du commun des mmes, et, tout à coup, je me trouvais transfor- : en un héros de conte arabe!

Cette transformation aurait dû me causer une bfonde impression de surprise. Au lieu de m’en \ouvoir, je l’acceptai, au contraire, avec une faci-

& et avec une indifférence qui eussent été expli-

oles si le phénomène en question avait été un énomène isolé, car J'aurais pu lattribuer à un uble visuel momentané.Mais il n’en fut pas ainsi. fait se renouvela en des circonstances trop À antiques pour qu'il me fût possible d’en conlure

ne illusion occasionnelle.

Le lendemain, en effet, dès que je fus levé, mon |

emier soin fut daller me confronter au miroir 1, la veille, s’était montré si étrangement réfrac-

taire à mon reflet. Docilement, il mele présenta sa profondeur glauque. Cette expérience faite, commençai ma journée comme de coutume api avoir demandé à la signora Verana de vouloir bi me procurer une petite glace à main, qu'elle m’e porta dans l'après-midi. Lorsqu'elle fut parties continuai à lire et à rêévasser au coin du feu, t@ en jetant parfois un regard vers la porte magiqu Chaque fois, je m’y aperçus. Cependant le ja baissait et le moment approchait d'allumer A bougies. Sans hâte, je procédai à l'opération. Jef ainsi le tour du salon, puis je revins vers Ja por En son miroir, elle ne reflétait plus que le sal vide. à

Trois soirs de suite, je réitérai l’expérience. Pé dant le jour, le grand miroir acceptait mon imag mais, le soir, elleen était exclue. La petite glact main achetée pour moipar la Verana se comport différemment. Elle ne refusait jamais de me ref ter. Le phénomène n'avait donc pas pour causes trouble visuel. Iln’en demeurait que plus étranf Pourquoi, le soir venu et les bougies allumées$ panneau de verre de la fausse porte répétait-il el que détail de ce qui m’environnait et m’excepté il d'y trouver place ? Pourquoicetteexclusion d'

physique, exclusion que rien ne motivait sinon : mystérieuse intention dontje ne parvenais pas eviner Ja raison ?

e ne fut que le quatrième soir que je commenà me rendre compte de ce qui se passait. Ce trième soir donc, au phénomène que j'ai fidèleat rapporté vint s'ajouter un événement plus inge. Comme les soirs précédents,ayant allumé bougies, j'étais revenu m'asseoir dans mon fauil auprès de la cheminée. J’y demeurai quelque ips, la tête entre mes mains, quand Je fus averti, ‘une sorte de curiosité instinctive, que quel- ‘chose d’intéressantse préparait. Quoi?je n’aupas pu le formuler à moi-même,mais j'en avais ipression très nette, si nette que mon regard se rna vers la porte des miroirs, certain que c'était où se produirail ce que je pressentais d’inatdu.

ene me trompais pas, car, au fond du salon bstucs reflété, une forme se distinguait, forme jore incertaine ét comme vaporeuse, mais qui tait pas la mienne, car elle se déplaçait tandis »je demeurais immobile. Cette forme humaine fplaçait mon image absente ; je m'en rendais

“ux compte à mesure qu’elle se faisait plus dis-

tincte. Peu à peu, elle le devint assez pour je pusse distinguer le personnage qui m’apl raissait ainsi, Enveloppé d’un long manteau portait un tricorne, avec des culottes couf et une perruque, mais son visage n’était pas

ble. Une sorte de brume le couvrait, tandis Q le reste du corps se dessinait assez fermemenb grisaille. L'homme sé tenait debout dans l’attitt de quelqu'un d’indécis. On eût dit un voyagt rentrant chez lui après une absence. Tout à cat il ft un geste et porta la main à son visage. Jem perçus alors que ce que je prenais pour une brü était un de ces masques de carnaval dont usait les Vénitiens de jadis, mais sous ce masque, avi qu'il l’eût enlevé, j'avais déjà deviné mon visit nocturne. Ne devais-je pas, en effet, m’attendr sa venue, annoncée par maints indices ? Dès lep mier soir de mon arrivée à Venise, quand jen tais, au Florian, installé « sous le Chinois » pt

écouter les histoires de Prentinaglia, ne rôdai pas déjà autour de moi ? N’était-ce pas lui qui ax voulu que je vinsse habiter son propre pala N'était-ce pas lui-mêmequim'avaitrévélé son nQ

Ne m’avait-il pas choisi entre tous pour se mani ter à moi ? Et tout cela, je le sentais si bien

d'hui que je n’en éprouvais aucune surprise.

lait-1l] pas juste qu’il reprit possession de son »n aux beaux stucs ? Devant lui, je ne pouvais m'incliner en lui disant : « Salut, Vincente inengo, salut ! Soyez le bienvenu en cette dere qui est la vôtre ! » Et maintenant que, son que enlevé, je distinguais sa figure, je ne pou- 3 plus avoir de doute. Vincente Altinengo était n semblable à ses effigies, à son buste et à son trait. C'était bien Vincente Altinengo qui était out devant moi, au fond de ce miroir d’où son ige évinçait la mienne. C'était lui dont les pieds saient sur le pavage de la mosaïque aux fragnts de nacre incrustés et qui se tenait là, incoe, impondérable, presque encore immatériel, et présence me semblait si simple, si naturelle que ne cherchais pas à en comprendre le sens, l’intion et le mystère.

Vincente Altinengo n'apparaissait pas, chaque r, de la même façon, dans le miroir de la haute rte. S'il attendait toujours l'heure des bougies, ne se montrait pas toujours, comme la preère fois, enveloppé du tabaro, coiffé du tricorne

le coude sur la table ; quelquefois il s’adossait 1 cheminée ; quelquefois il se tenait près de la fen tr comme $ s'il regardait au dehors. Il lui arrivait ass souvent de se promener de long en large, avec l& de quelqu'un qui réfléchit. Ces diverses attitude n'étaient pas le seulchangement qui se fût produ

1 qe

Il s'en faisait un autre, plus sensible de soir æ

soir. Peu à peu,en effet, laconsistance del apparitio semodifiait. Tout d'abord l'ombre de Vincente AM nengo semblait, comme je l'ai dit,en quelque sort immatérielle, impondérable et, de plus, elle éta incolore en sa grisaille vaporeuse, mais bientôt. me sembla qu'elle prenait du poids et que sa sul stance se solidifiait, En même temps,elle se colorä de teintes de plus en plus réelles, faibles encor mais déjà distinctes entre elles. Vincente Altinen go,à mesure que cette transformation s’opérait perdait san air d’illusion. Au bout d’un certai temps, je distinguai la nuance des vêtements, dl qualité des étoffes. Le visage,les mains devenaien peu à peu celles d’un vivant. |

J’observais avec curiosité ces progrès. Avec un curiosité attentive et déjà familière je contemplai ce compagnon taciturne; Je le regardais aller et ve

Ÿ Lt

tr au fond de la haute glace. Il y vivait solitaire, mme je vivais moi-même, séparés l’un de l’autre rune mince plaque de verre et face à face en no- & isolement réciproque.

Cette situation se pr olongea un certain temps.

ependant les apparitions de Vincente Altinengo,

jt d'abord assez brèves, devenaient de plus en

lus longues. Souvent, durant ses premières mani-

Stations, le fantôme avait eu une certaine peine à : former et lorsqu'ilavait atteint le degré de periction auquel il pouvait parvenir, il se dissipait raduellement etse dégradait avant de s’effacer. {äintenant, il parvenait beaucoup plus vite à son spect de réalité et s’y maintenait jusqu'au mo- ‘ent où les bougies commençaient à s'éteindre.

: Quoique j'eusse pris aisément mon parti de cette résence singulière, une question se posait cepenant à mon esprit. Vincente Altinengo s’aperceat-il de mon existence : ? Etais-je visible pour lui omme il l'était pour moi ? Jusqu’alors aucun inice ne me permettait de le supposer, mais un MmOlent arriva où il me fut possible de penser difféémment. Ce soir-là, Altinengo se promenait les Nains croisées derrière son dos, et toute sa peronne était, ce soir-là, parlieulièrement distinele:

SRE Tout à coup, il s'arrêta, se tourna brusquemen de mon côté, fit un geste de surprise, puis rep} sa promenade, mais il paraissait préoccupé. Em demment Altinengo avait été troublé par quelqu chose et c'était moi peut-être qui étais la caused] son trouble. |

Cette idée me revint les soirs suivants, car l'ir quiétude d’Altinengo ne fit qu'augmenter. Elle“ manifestait par une agitation marquée, par les rt gards qu’il jetait vers l’endroit de la pièce où me trouvais, par certains gestes et certaines al tudes. Altinengo m’épiait, tantôtouvertement, tar tôt à la dérobée. Parfois, 1l se levait brusqueméi du fauteuil où 1l venait de s’asseoir, faisait plusieu tours de chambre, puis s’arrêtait immobile, lP@& au guet, l'oreille tendue. A plusieurs reprises,“ le vis se frotter les yeux, comme quelqu'un q cherche à dissiper quelque illusion visuelle. LE soir, pourtant, je n’eus plus de doute, et voici à suite de quelle circonstance.

Ce soir-là, Altüinengo s’était promené assez lon temps à travers le salon, quand je le vis soudain. diriger vers une des portes. À ses gestes je cof pris qu'il introduisait un visiteur et, si ce visité demeurait invisible, je ne m'en rendais pas moi

upte de l’objet de cette visite et du sujet de l’entien. Il s’y agissait évidemment de moi. Altigo expliquait les phénomènes insolites qu'il istatait. Il répondait aux objections de son inocuteur. Celui-ci cherchait probablement à le vaincre qu'il était le jouet d’une illusion, mais inengo secouait la tête comme un homme qui | reut pas entendre raison. Altinengo et moi, nous tions l’un pour l’autre.

@tte persuasion eut pour conséquence de ma t une violente envie de communiquer avec être si proche de moi et si lointain et il me sem- At qu'Altinengo éprouvait un sentiment analogue. ni d'étonnant à cette réciprocité ? Un mystérieux ard ne nous mettait-il pas en présence, moi, le fisien d'aujourd'hui, lui, le {Vénitien de jadis ? répondrions-nous pas ainsi à quelque profonde ntion de la destinée ? N’obéissions-nous pas à coïncidences secrètes qui voulaient que ce vieux Aus abandonné de Venise fût le lieu de notre ren- ‘re? Etrange aventure à laquelle rien ne m’avait aré, mais que j'accueillais sans étonnement.

rquoi ne l’aurais-je pas acceptée, puisqu'elle résentait en de pareilles conditions de facilité, un tel naturel ? Elle n’était le résultat

er

d'aucune conjuration et d'aucune sorcellerie. Qu ques petits faits épars m’y avaient conduit insen blement. Pourquoi la refuser, puisqu'elle vena moi? Et puis, hôte de Vincente Altinengo, n’étai point de simple politese de tendre la main à s$ ombre ?

Et Altinengo pensait de même; j'en avais mi tenant acquis la certitude. Jusqu'alors, il s’ét tenu volontiers au fond de la pièce, mais, de # en soir, il se rapprochait davantage. Je le voy à présent de tout près. Pendant des heures, mt nous observions face à face. Seule cette m feuille de verre s'interposait entre nous et m sentions qu’elle ne tarderait pas à se bris car il fallait qu’elle se brisät. C'était l’événem nécessaire, certain, inévitable. Seulement, qui nous deux le provoquerait ? Serait-ce ‘Altinen serait-ce moi? Serait-ce le fantôme ou le viva Qui des deux serait le plus hardi, et, cette qi tion, nos regards se la posaient, tandis que; bout, nous demeurions ainsi en face l’un de l’au chacun d’un côté de la vie, tandis que derr

nous, à la clarté des bougies, le décor magnifi et baroque des vieux stucs et des faïences lui de ses ors miroitants, tandis que, au-dessus

3 têtes, s’étageait sur ses pilotis rongés l'an-

ue Palais des Altinengo en sa vélusté branlante, idis qu’alentour, la mystérieuse Venise nocturne superposait, fragile, compliquée et merveilleuse, on propre reflet, doublée par le miroir de sa une circulaire et de ses eaux insinuées, par mille aux, en sa mosaïque architecturale, Venise sur tbrillait, semblable à l'un des fragments de nacre pavimento, le disque écorné de quelque lune ncelante.… |

&t, de soir en soir, l'événement inévitable devet plus imminent. IL était ma seule pensée et pccupait tout entier. J’oubliais complètement t ce qui n'était pas Altinengo. Je m’oubliais i-mème. Si l'on m'eût demandé pourquoi je me uvais à Venise, au fond dece vieux palais quelles onstances de ma vie m'y avaient amené, je n’aus certainement pas su que répondre, Mais perine ne m'interrogcait. Nul ne venait distraire ma itude. Les vagues propos quotidiens de Îla sira Verana rompaient seuls le silence qui m’entrait, tandis que bourdonnaient au dehors les inds vents qui soulèvent et gouflent les marées utomne, ces marées qui gorgent d'eau les ca ax de Venise, montent les marchos des quais,

pénètrent sous les portes marines et envahiss les vestibules des palais, alors qu’un souffle tempête ébranle leurs hautes cheminées et set l’armature de bois de leur altana. Marées si hat parfois qu’elles recouvrent le Môle et débord sur la Piazzetta, faisant de la place Saint-Mare lac aux petites vagues agitées sur lesquelles sem voguer,comme un bucentaure de marbre et d’émat le vaisseau byzantin de la basilique martient marées salines, souffles du large que le Lion, su colonne de porphyre, aspire de ses narines avi et dont palpitent, dans un vol imaginaire, ses ai de bronze.

Mais que m’importait tout cela ! Une seule ch existait pour moi. Qui, d’Altinengo ou de moi, rait le geste décisif, que nous attendions tous dé car nous le désirions tous deux, car nous le di

rions et l’attendions, l’un et l’autre. Nos visages touchaient presque, nos yeux s’attiraient avect curiosité infinie, nos mains se cherchaient. Ser ce moi, serait-ce Altinengo, serait-ce quelque sard qui se chargerait de réaliser le miracle ?

LS

€ sommeil dont je m'éveillais était un sommeil rulier. Il me semblait qu'il durait depuis très xtemps, depuis plus longtemps que ne durent sommeils de chaque nuit. Profond, absolu, il it été une cessation complète de tout mon être. it avait été endormi en moi, mon corps, mon x, ma pensée, ma mémoire, mon présent, mon sé. Du fond de ce sommeil, je remontais lenteat, comme d'un abîme, en une ascension conti- |; maintenant, j'affleurais à la surface, je redeais un vivant. Je ne vivais pas encore, mais ais vivre. Bientôt j'allais pouvoir ouvrir les x, remuer mon pied, ma main, me mouvoir, er.

n silence, je regardais. J'étais couché dans un Autour de moi les murs ripolinés d’une chambre :inctement meublée. Je portais une chemise de sse toile. Quelque chose serrait ma tête. Un dage. Où étais-je donc ? Que faisais-je dans ce Pourquoi cette cellule blanche ? Qu’était-il ar- ?Je fis un geste et je rencontrai la poire d’une nette. Une jeune infirmière parut et s’approcha noi. Elle me prit le poignet en souriant :

de mine did: sn

mi

— Eh ! mais notre cher malade est bcauct mieux aujourd’hui; a-t-il besoin de quelque choë D'ailleurs, je vais chercher le docteur, il est di son cabinet... il m'a bien recommandé...

Je l’arrêtai :

— Ce dont j'aurai besoin tout d'abord, ma moiselle, c'ést de savoir où je suis.

La jeune femme se mit à rire.

— C'est vrai. Vous êtes à la clinique du doctt Béllincioni, à la Giudecca.

Plus d’une fois, en me promenant dans la 6 decca, J'avais passé devant la petite maison jaw aux grandes cheminées en hottes qui montrait,

crite au-dessus de la porte, une grande croix roù

Une fois même j'étais entré pour examiner les din que l'on apercevait du dehors à travers lex tibule.

— Mais pourquoi suis-je dans la cliniqué docteur ? |

— Tenez, le docteur lui:zmême va vous le d monsicur.

Le docteur Bellinciont était un gros homme vial et avenant, au visage rasé. Sans répond mes questions, il commença par m'examiner.M investigation parut le satisfaire, car, une fois.

aée, 1l s’assit sans façon sur le pied de mon lit me diten se froltant les mains,qu'il avait belles : — Allons, allons, cher monsieur, voici qui est fait. Vous êtes maintenant hors d'affaire. Ah ! ore du repos, du régime, du calme. La plaie st pas cicatrisée, mais les phénomènes anormaäux , disparu complètement. Dame, le choc a été le et vous avez été durement atteint.

le m'étais soulevé sur mes oreillers.

— Mais quel choc, docteur ?

— Quel choc, celui de cette lourde porte de mirs qui s'est détachée de son cadre et qui vousest anbée sur Îe crâne en se brisant en éclats ! Ce …t ces éclats et la commotion qui vous ont occanné la grave blessure dont vous êtes en train guérir. Et vous vous en êtes tiré à bon compte, ‘© monsieur, mais perineltez-moi de vous dire à Ja personne qui vous a indiqué comme logis vieux Palais Altinengo n'avait pas faitlà un choix s heureux,car non seulement la porte qui vous a ssé a dégringolé, mais, le lendemain de votre sident, une partie du mur s’est écroulée et le vimeuto s’est effondré. Le palais était, quand us y êtes entré, dans un état de délabrement juiétant el n’a pas résisté à la grande marée et

au vent qui a soufflé en tempête. Il a bien fa s’abattre tout entier dans le canal. D'ailleurs Jan nicipalité l’a fait évacuer et il est question de démolir.

J'avais écouté le docteur avec attention. Il « tinua : |

— L'accident a dû se produire dans la nuit.

quiest curieux, c'est que les autres habitants palais n’ont rien entendu du fracas. Il est vrai« votre appartement était assez isolé et qu'il vent très fort, ce soir-là. Au matin, en entrant dl vous, la signora Verana, votre gouvernante, w trouva inanimé et étendu dans une mare de sai Cette dame eut la bonne idée de vous faire tra porter à ma clinique. Elle est venue, plusie fois, prendre de vos nouvelles, ainsi qu’un br antiquaire nommé Zotarelli et un de vos amis signore Prentinaglia, revenu de voyage le surl demain de votre accident. Il s’en est montré {

ému et m'a longuement interrogé sur les circ stances qui en ont été la cause, mais je n'ai le renseigner. Peut-être le pourrez-vous mieux moi et peut-être vous souvenez-vous de la fai dont les choses se sont passées entre vous et « diablesse de porte qui a bien failli, ma foi, v

rvir de passage pour l'autre monde. Mais en là assez pour aujourd’hui, nous n'avons que trop wardé. Vous allez prendre quelques heures de pos avant le pansement du soir.

| J'acquiesçai au conseil du docteur Bellincioni et, >rès lavoir remercié de ses bons soins, je me mis réfléchir. Devais-je accepter la version du docur Bellincioni ? Le hasard avait-il mis fin brutament à l’hallucination dont j'avais été le Jouet endant des semaines. Comme mon propre corps, ombre fragile de Vincente Altinengo avait-elle été teinte par la brusque chute de la porte ? Était-ce ar accident que notre mystérieux colloque avait lé interrompu ? La merveilleuse aventure, au euil de laquelle j'avais cru me trouver, s’était-elle »pminée bêtement par la stupide blessure qui v'avait empêché de la conduire jusqu’au bout ? ’était-elle continuée dans cet anormal sommeil ui avait étonné et inquiété le docteur Bellincioni ? vais-je, pendant ce temps, rejoint Vincente Altiengo dans le mystérieux domaine d'où il avait oulu sortir et où il avait voulu m’attirer ? Quoi w'il en eût pu être, j'en avais, hélas, complètenent perdu tout souvenir. Ainsi la dernière chance qui m'avait été donnée d’échapper un instant à ma

triste vie s'était évanouie. Peut-être Vincente À ünenyo, dans le même salon au décor de stucs de faïences, avait-il souffert jadis des mêmes m lancolies que les miennes, et peut-être venait-1lm* apporter le mot consolateur que Jj'ignorerais jamais ? Mais aussi, tout cela n’était-1l pas des rêv ries de ma pauvre tête fêlée et qui feraient sourire docteur Bellincionisi je m’avisais de les lui confie

Lorsque, vers le soir, le docteur, après m'ave assez douloureusement pansé, eut rajusté mon ba dage, il me dit d'un air satisfait :

— Allons, la plaie est en bonne voie, en tr!

bonne voieelsi, demain, messieurs Zotarelliet Pre tinaglia viennent savoir de vos nouvelles, je 1 laisserai entrer un instant auprès de vous.

Le signore Prentinaglia se présenta le premie Il se précipita sur mon lit ct me baisa les mai avec frénésie : |

— Ah! ami, ami très cher, quels reproches | me suis adressés ? Car enfin, c’est de ma faut C’est de la faute de votre Prentinaglia si tout cel est arrivé. Oui, n'est-ce pas moi qui vous ai inc qué ce maudit Palais Altinengo? Ah ! votre pauv

tête ! Je ne me le pardonnerai jamais !

bout, vêtu comme toujours de sa vaste houppeade, avec sa jaune figure de comédie. A son doigt lait la bague cabalistique dont il avait cacheté lettre par laquelle il me donnait l'adresse du ilais des Fondamenta Foscarini et de la signora érana. Qu'y avait-il de commun entre cette tacitur- ; Verana au regard sournois et ce Prentinaglia à figure comme masquée? Et ce fou de lord Sper- 1% avec sa Casa degli Spirit ? Prentinaglia était

| wwenu à Rome avec luiet l'avait laissé se rendant

Milan pour un congrès de sciences psychiques. ais, bientôt. on se retrouverait «sous le Chinois » u Florian ! Prentinaglia ajouta négligemment :

— À ce propos, mon cher, vous vous souvenez de histoire du petit buste du Musée Civique dont je dus avais conté la disparition, ch! bien,il a repris à place dans sa vitrine, Un beau matin, où ly a trouvé, toujours souriant, sous sa perruque, mais myslificateur qui l'avait emporté a dû le laisser mber,car on ya constaté une félure assez visible. n le répare en ce moment... Mais je vous fatigue, on ami, au revoir et à bientôt. Je reviendrai.

Et Prentinaglia, son feutre, sa houppelande dis-

parurent, tandis qu’à son geste d'adieu je voyais luir

à son index la cornaline aux signes de grimoire.…

Lorsqu'il fut parti, je me sentis un peu las et } fermai à demiles yeux. J'étais seul dans ma cham bre blanche. Le grand silence de la Giudece m'entourait. En pensée, je revis les Fondament Foscarini, le vieux palais avec sa façade grise au persiennes vertes, aux stores couleur d’ocre, au balcons ventrus, son escalier aux marches usée et aux murs salpêtrés, le petit palier de mosaïqu où s’incrustait un fragment de nacre, le vestibule la chambre aux médaillons, le salon des stuc avec ses moulures, sa cheminée, ses panneaux d faïence aux figures dorées. Je revis la haute port de miroirs en son encadrement de marbre où, dan lalointaine profondeur de sonreflet, m’étaitapparu comme pour accueillir de l’au delà l’hôte actuel d son antique demeure, ombre mystérieuse ou illt

sion maladive, Vincente Altinengo, Vénitien et, d’un geste d'adieu, tandis que les cloches d] Redentore et de Santa Eufemia brisaientleurs son!

daas l’air cristallin, je saluai une dernière fois so image qui semblait, de son sourire énigmatiqu narquois et mélancolique, répondre à mon salu! et que je n'ai plus jamais revue !

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