U PRÉFACE
commun, c*est^à-dire une profonde sîncérite.
Je crois du reste avoir déjà revendiqué ce mérite-là pour la plupart de mes écrits^ et, je le dis bien franchement, c'est le seul dont ils me semblent pourvus.
Quand, au retour d'une de ces sérieuses excursions où m'entraînent mon métier et /lés: ^(bneusés/ Açâûpées de mon pays , je reli*sV: :a\C8^t: cfê: les livrer au public, les œavfës.^rUè^ pt rapides de mes loisirs, je me sens toujours pris de scrupules. Je me demande ^si les contes que je me suis fatits, pour endormir le vieil enfant turbulent et inquiet qu'il y a dans chacun de nous, valent la peine d'être débités à autrui.
Puis, en regardant avec soin ces chimères, je m'aperçois qu'il y a du sang à
PREFACE. m
leurs gri£fes, le sang du cœur d'où elles se sont échappées ; c'est ce qui m'empêche de les condamner au néant.
Ce qui est sorti d'une source vivante me semble avoir quelque droit à la vie.
Voilà tout mon Évangile littéraire.
Paul DE MOLÈNES.
La tente est de toutes les habitations humaines celle qui est le moins séparée du ciel et de ses mystères. Le matin, le soleil l'envahit; la nuit, les étoiles la pénètrent de leurs rayons ; la nature y mêle sa vie indifférente et éternelle à notre courte et inquiète existence. Je me. rappelle avoir eu au pied de mon lit une touffe de ces fleurs qui nous regardent, comme dit Henri Heine, avec des yeux attrayants et insensibles, semblables à ceux d'une courtisane pour qui on dépense sa dernière pièce d'or. Rien d'étonnant à ce qu'un pareil séjour soit
hanté par d'étranges hôtes. C!est sous la tente que le sommeil m'a subjugué par ses sortilèges les plus puissants. Que de fois je m'y suis réveillé, perdu dans an plus formidable chaos que tout ce monde violent et confus remué par les imaginations allemandes ! Tandis que le hennissement d'un cheval échappé pénétrait dans mes oreilles, que mon regard percevait vaguement les murs transparents de mon abri tout imprégnés des clartés de la lune, tandis qu'enfin mes organes réguliers et visibles renaissaient à ce monde, cette autre partie mystérieuse du. moi, qui a des oreilles et des yeux aussi (le magnétisme nous le démontre), restait engagée dans la vapeur lumineuse des songes. Ainsi, tout en me remuant sur mon lit de cantine , j'étais encore dans cette maison qui peut-être est restée la plus grande de mes affections terrestres, cette maison où j'ai cru aux fées, où j'ai interrogé avec une curiosité pleine d'émotion les profondeurs de la citerne, où l'été j'ai compris chaque brin du gazon, l'hiver chaque étincelle du foyer, enfin où s'est passé pour moi l'âge gigantesque, l'âge quasidivin de l'homme : l'enfance. Mais «e sont là phénomènes ordinaires ; je sais une tente qui a
VU des faits vraiment dignes d'être recueillis par ceux que le monde invisible préoccupe. Je voudrais, de ce que j'ai à raconter, faire un récit ^ composé avec un peu d'art; malheureusement l'art est tué par la guerre. A défaut de la composition que j*aimerais k donner , voici les documents mêmes dont un habile aurait peut-être tiré parti. Ce sont les fragments d'un journal qui a été entièrement respecté, et d'entretiens dont le tour seul a subi quelques légères altérations.
le journal a été écrit par le baron d'Hectal. J'ai tellement aimé ce digne officier , que son nom me semble devoir éveiller dans tous les esprits de vifs souvenirs.^ Colonel d'un des vaillants régiments dont se compose ce corps qui a conquis tant de gloire à Sébastopol , la légion étrangère, le baron d'Hectal donnait raison à ceux qui n'ont jamais voulu accepter la mort de la chevalerie. Il était Suisse, comme M. Benjamin de Constant , et avait certainement Tesprit aussi ouvert à toute chose que l'auteur i* Adolphe; mais il était resté un des plus ardents partisans de ce qu'on appelle le vieux monde, je ne sais pas trop pourquoi, cardans la région des idées je n'ai pas encore trouvé un Co-
lomb qui nous ait fait voir un monde nouveau. S*i> eût vécu au temps où la royauté subissait ses plus cruelles épreuves, il serait mort le 10 août avec ces glorieux soldats qui tombaient sans être ébranlés dans leur courage ni dans leur foi. Dans notre siècle, où tant de gens nient Taction, comme certains essaient de nier Dieu, parce que sa puissance importune leur faiblesse, il trouva le moyen d'agir d'une manière digne de ses pensées et de son nom. J'ai rencontré , il n'y a pas encore longtemps^ dans un coin de la Navarre, un paysan qui m'a parlé de lui. Son nom est resté populaire dans cette Vendée espagnole. II fut blessé à cette bataille de Novare si glorieuse pour la maison de Savoie. Aux aventures d'Espagne et dltalie succédèrent pour lui les aventures de l'Afrique. Commandant du cercle de Biskra, il habita parmi ce peuple chez qui règne encore dans toute sa splendeur l'esprit des Mille et une Nuits, Il fit amitié avec le désert, cette mer de sable bien plus féconde que l'autre mer en émotions, en illusions et en songeries. Il goûta de cette vie qui , au xix® siècle rappelle ce que la vie du moyen âge avait de plus attrayant. Aucun chef n'avait des faucons dressés comme les siens, ses
sloughi se moquaient des lièvres , ses chevaux étaient les émules des gazelles ; une moitié de Tannée il épuisait les plaisirs de la chasse, l'autre moitié il se livrait au jeu de la guerre, car la guerre africaine est celle qui, par excellence, a toutes les allures du jeu. Nul comme lui ne savait surprendre au matin les tribus insoumises, ^'apprêtant à émigrer après avoir exercé quelques violei^ces sur des tribus alliées. Il conduisait des colonnes où depuis les Romains aucun Européen n'avait jamais pénétré. Quand éclata la grande guerre de Crimée, ce^ ne fut pas sans un serrement de cœur qu*ii dit adieu à un pays merveilleusement fait pour sa nature. Il aurait été désolé cependant de voir se rouvrir sans lui ce cirque aux gigantesques hécatombes, q.ue depuis la disparition du César moderne on croyait fermé pour toujours.
Voilà le soldat qui commandait sous Sébastopol un des régiments les plus intrépides de l'armée d'Orient Maintenant quel homme était-ce? Pour parler comme un romancier fantaisiste de 1830, je pourrais dire : Madame, vous le savez 1 II avait eu pour les femmes la passion qu'il avait encore pour la guerre au moment où il nous a été enlevé. Et parmi
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ces filles d'Eve, il y en eut une qui fut son calte, sa folie, son désespoir, puis sa tristesse, sa tristesse secrète toutefois, car, je tous le jure, il n'avail rien d'un poète élégiaque. Dans le monde , qu'il avait, je crois, la faiblesse d'aimer un peu, quoiqu'il eût la prétention de l'abhorrer, il m'a fait penser quelquefois à'ceque pouvaient être le prince de ligne ou le baron de Besenval, sauf cependant certains soirs où elle était là, le jetant au gré de ses regards dans des transports de colère ou dans des abîmes de rêverie. Du reste, ces exceptions à sa manière habituelle ne manquaient point de charme, de là même naissait peut-être sa plus piquante originalité. Au camp, nul ne s'entendait comme lui à encourager la verve goguenarde d'un vieux soldat ou la gaieté expansive d'un jeune officier. Il n'appartenait pas à cette race de militaires, fort honorable sans aucun doute, mais un peu prétentieuse, qui se pique d'existence isolée, d'occupations sérieuses , et lance de continuels anathèmes contre la vie abrutissante da café. Il croyait la camaraderie un bien qu'on ne saurait trop soigneusement conserver. Suivant lui, c'était la meilleure sauvegarde contre toute sorte de ténébreuses sottises, contre les ambitions extra-
vagantes, les jalousies obstinées, les humeurs noires. Pas un officier qui ne l'aimât , et les soldats» dont il comprenait Tesprit avec tant de finesse, dont il devinait et soulageait les besoins avec tant de cœur, c'était de la piété qu'ils avaient pour lui. Ahl que j'aimerais à le faire connaître I Mais je veux me dire à moi-même ce que j'ai tant de fois entendu dire, quand,. à la fin d'un repas , sa voix s'élevait, dominant les propos les plus tumultueux , les discussions les plus ardentes, avec une douée autorité : « laissez-le parier. »
12 novembre 1854.
Voici donc le rêve qui décidément se remet à jouer un rôle dims ma vie. J'ai touj<^urs été per ^ suadé que les songes avaient pour la tente une prédilection particulière, mais jamais je n^avais trouvé dans le sommeil des émotions aussi puissantes que celles de cette dernière nuit. En me couchant , je
croyais mon âme bien loin de tout ce qui est venu m'assaillir. Ayant diner, j'avais , sans le vouloir , visité ces tombes à peine fermées qui , au détour de chaque ravin , rompent maintenant la monotonie de notre plateau. Toute la soirée nous avions parlé d'Inkerman, qui est encore si près de nous. Je m^étais endormi en voyant maint de nos compagnons tantôt tels que nous les avons connus si longtemps, l'œil animé. la parole bruyante, tantôt tels que la mort les a faits en un moment , des dépouilles inertes, des vêtements souillés et déchirés que nous repoussons du pied et du regard avec une brusquerie mélancolique^ en attendant l'instant où, dans notre partie périssable, nous deviendrons défroque à notre tour. Je n'avais dans ma pensée que les images d'un pays qui assurément eût convenu aux promenades d'Hamlêl;, quand il était dans ses accès d'humeur noire, et d'une guerre qui, on peut le dire, fait voir les choses de ce monde sous leur aspect le plus sévère. Eh bien 1 à peine eus-je fermé les yeux, que je me sentis transporté, dans mon passé, à d'immenses distances de l'heure présente, et, sur ce globe, à mille lieues du pays où je rêvais. J'étais dans ces régions où ma jeunesse a erré,
poussée par tant d'inquiétudes brûlantes, dans un salon, entouré de femmes, de fleurs, de lumières dont je sentais l'action comme à'vingt ans, c'est-àdire qui rendaient tous mes sens excités et toute mon âme éperdue. Je la vis debout au coin d'une cheminée ; ses épaules étincelaient dans la glace, sa tête était tournée de mon côté. C'était ce regard, c'était ce sourire qui m'ont versé de si redoutables délices. Au moment où je m'approchai d'elle, je ne la vis plus. Alors je me mis à la poursuivre à travers toute une série de pièces pleines d'une foule qui embarrassait ma marche, et où je démêlais à chaque instant des visages qui me rappelaient mille histoires oubliées de ma vie. Par moments , je Tapercevais, mais elle disparaissait tout à coup comme ces mélodies que nous enlèvent les détestables caprices des pianistes au moment où elles emplissent notre cœur. Un instant arriva cependant où je me sentis tout près d'elle; alors toutes les figures dont j'étais entouré s'effacèrent Tune après l'autre, une obscurité profonde se fit autour de nous; dans ces ténèbres, je rencontrai ses lèvres, ,et je me réveillai^ Il me sembla qu'elle était morte hier. Les songes ont les clefs de noire passé comme celles de noire
avenir. Quand ils le veulent, ils s'en vont chercber lesjpies et les douleurs de nos années envolées jusqu'au fond des retraites où nous les croirions ensevelies pour toujours* Ils nous ramènent dans toute leur puissance ces souveraines déchues de notre âme, et nous livrent de nouveau à leur empire.
Je voulus en vain me rendormir. 'J'allumai la bougie placée sur le pliant qui est au pied de mon lit, et je m'efforçai de lire quelques pages de V Imitation. Je me rappelai ce que j'avais presque oublié : c'est qu'elle m'a initié à ce livre. Elle m'en a donné l'exemplaire qui depuis si longtemps voyage dans mes cantines, mêlé à mes théories et souvent à de bien mauvais romans. Il faut que j'en convienne, j'ai détourné le sens de toutes ces paroles destinées à nous faire connaître la paix mystique ; elles sont devenues pour moi l'aliment du feu qu'elles doivent éteindre. Aussi cette prose divine n'at-elle fait qu'accroître mon agitation. J'ai essayé alors d'un genre de lectures fort précieuses, suivant moi, aux gens ^de guerre : j'ai pris un de ces écrivains populaires dont les créations épaisses nous garantissent un moment du souille inquiet des
hautes pensées. Je /n'ai pas compris ce que mes yeux parcouraient; j'étais possédé de son souvenir. Je me suis astreint à compter les coups de canon qui ne cessent de retentir du côté de nos tranchées. Elle était plus présente à mon esprit que cette guerre même dont j'entendais la voix. Aussi, quand mes paupières lassées se sont fermées de nouveau, c'est encore elle que j'ai revue. Cette fois rien ne tkws séparait Nous errions ensemble à tmvers des paysages, si attrayants, que leur aspect seul eût suffi à me donner le bonheur. Elle me parlait, et sa voix me jetait bien dans Tivresse, mais dans une ivresse si paisible, qu*en songeant à ce qu'elle faisait d'ordinaire de toute ma personne, j'éprouvais un profond étonnement En cherchant ce qu'il y avait de changé en elle, je me souvins qu'elle était morte. Je me décidai alors à Pinterroger sur sa condition nouvelle. Elle sourit d'un sourire que je ne lui connaissais pas, et je crus qu'elle allait m'apprendre quelque grand secret, mais je me réveillai pour la seconde fois.
Cette fois je ne me rendormis point. Je vis peu à peu une lumière grise, la lumière d'un jour d'hiver, pénétrer à travers la toile de ma tente et éclairer
ma table de bois, mon escabeau, mon bidon, tous les humbles et grossiers objets qui m'entourent. Vers neuf heures, au moment du rapport, un adjudant vint m'avertir qu'un nouvel officier était débarqué le matin même. Ce nouveau-venu, c'était Renaud de Puymarens. Mon songe me fut expliqué.
— Elle m'annonçait, pensai-je, l'arrivée de son fils,
— et je sentis un frisson dans tout mon corps :^ tant de choses se représentaient à mon esprit I Définis tantôt dix ans que la mort me Ta prise, qui m'a parlé d'elle, si ce n*estde loin en loin, aux rares époques où j'ai revu Paris, quelque femme «encore jalouse de ses charmes, cherchant à déchirer sa mémoire d'un trait soigneusement gardé, ou bien un de ces hommes que j'exécrais alors qu'elle ^tait pleine de vie,^ un de ces insipides sigisbés à qui j'ai fait une si rude guerre? Qui m'a dit un mot profond et vrai sur elle? qui s'est offert à moi tout imprégné de sa pensée ? Hélas 1 personne, mon Dieu, ^personne, et dans un instant j'allais voir son fils I J'avais pour cet enfant, lorsqu'il avait dix ans à peine, une haine pleine de sauvagerie et d'iniquité. Dans les premiers jours où elle m'avait accordé ce «que je lui avais demandé avec tant d'ardeur, elle
ayait essayé de faire das stipulations en faveur de ses affections maternelles. Cela avait révolté un sentiment à faire pâlir la passion même d^Othello. En vérité, disais-je en ce temps là, les enfants sont encore plus insupportables que les maris. Les uns au moins sont sacrifiés sans façon comme victimes ordinaires destinées de toute éternité à être immolées sur les autels de l'amour; mais quand il s'agit des enfants, c'est le sacrifice d'Abraham qui recommence, ce sont des douleurs patriarcales à éloigner pour .toujours les malheureux célibataires des femmes engagées dans les embarras de Thyménée. Que de fois elle a pleuré à ces mauvaises railleries dont je souffrais du reste autant qu'elle I Puis ce que je détestais en Renaud, c'était son père. Ce pauvre Rupert de Puymarens m'a tant irrité et ennuyé ! Enfin lui aussi il n'existe plus ; il a rendu à Dieu une âme bien inoffensive après tout. Maintenant je n'ai plus qu'une pensée : le sort m'envoie dans ce pays lointain l'enfant de celle que j'ai aimée.
Je vais entendre son nom: je vais retrouver maint souvenir d'elle. Je parlerai d'elle longtemps et souvent. J'y serai forcé. • . Renaud est venu me faire sa visite après déjeuner. Il n'a rien de son père; c'est à elle
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seule qu'il ressemble. Cependant ses cheveux n*ont point le sombre éclat de cette chevelure aux bandeaux tordus qui semblaient receler du feu ; mais il a ses yeux, et plus d'une fois, avec une émotion que je ne puis dire, je lui ai trouvé son regard. Il est grand, il est mince, un peu étroit des épaules. Je le crois 'bien faible pour supporter les fatigues qu'il est venu chercher. Il me semble que je me serais intéressé à lui, alors même qu'il aurait été pour moi un étranger. Je l'interroge. Ce sont par moment des inflexions de voix qui me jettent dans de rapides rêveries où je voudrais m'ablmer et mourir.
Il passe rapidement, et je lui en sais gré, sur la mort de son père, qui s'est tué à la chasse il y a quatre ans. Maître de sa fortune tout entière, seul arbitre d^ sa destinée, il a cru, c'est lui qui parle, qu'il n'y avait pas de gentilhomme saqs épée. La guerre Va pris à Saint-Cyr. L'infanterie souriait peu au pauvre enfant; mais il regrettait chaque journée de poudre qu'il était forcé de perdre, et, pour hâter d'un an son entrée dans ce monde sanglant où le voici, il a renoncé aux joies du cheval, du grand sabre et des uniformes éclatants. En le regardant,
l;es visions de la tisnte. 46
je songe avec tristesse à la sombre vie qu'il va mener, aux hommes qui seront ses compagnons, à ces tranchées où se passeront ses journées et ses nuits. Je crois entendre au fond de moi la pénétrante mélodie de Mozart, Pair de Figaro faisant ses adieux à Chérubin. Il comprend mon ejsipression et me rassure avec un sourire martial qui le rend charmant. Nous n'avons pas encore parlé de sa mère. *
C'est moi qui ai abordé ce sujet au moment où il allait se lever. — Vous êtes, lui ai*je dit, le fils d'une femme à qui j'ai été bien dévoué. Depuis que votre mère n*est plus, j*ai évité Paris avec autant de soin que je le cherchais autrefois. C'étaient son esprit, sa grâce, sa bonté qui me rendaient supportable un monde où je ne trouverais à présent que solitude et ennui. — Je mentais, ou du moins je présentais sous un jour bien faux la tendresse que j'ai sentie pour cette chère morte. Cette affection orageuse n'appartenait guère à Tordre des sentiments tranquilles qui groupent autour d'une même souveraine quelques courtisans unis entre eux. Elle me rendait odieuse au contraire une société où j'apportais toujours des susceptibilités imprévues,
d'étranges et capricieuses jalousies, où j'aurais voulu anéantir ceux-ci, déchirer ceux-là, que je quittais avec des ardeurs, des fatigues, des inquiétudes, dont la seule pensée aujourd'hui m'excite et me lasse encore. — Quoique bien jeune quand j'ai perdu ma mère, m'a-t-il répondu, je me la rappelle comme si elle m'avait embrassé hier au soir. Il n'y a pas un jour où je ne pense à elle. Je serais bien coupable du reste si je n'avais pas la religion de sa mémoire, car je suis bien sur que j'ai été ce qu'elle a le plus aimé dans sa vie.
J'ai senti à ces derniers mots tout mon sang se soulever dans mes veines, un instant je me suis cru reporté à des temps disparus. Ce violent mouvement s'est apaisé. Je me suis recueilli, j'ai poussé un soupir qui m'a soulagé, et j'ai pu regarder de nouveau cet enfant avec une bienveillance dont je me suis senti heureux. Quand il est parti, je suis resté avec mon lieutenant-colonel et deux des plus anciens officiers de la légion que j'avais engagés à déjeuner. On s'est remis à parler de la guerre, à conter les incidents de la tranchée et à faire en fumant des plans de campagne. Tout en écoutant des yeux mes convives, j'ai remonté le
cours de ma vie. Je me suis abandonDé sans réserve à ces souvenirs que pendant si longtemps j'ai craint d*évoquer. J*ai repris toute Thistoire de cet amour, mon grand, mon unique amour ; de quelles tendresses, mais aussi de quelles cruauté.<, de quelles fureurs j'ai-été parfois rempli I M'aimaitelle encore lorsqu'elle est morte? Ah I je veux racheter les fautes dont je lui aurais demandé pardon avec ces larmes qu'elle n'a point vues, je dois aimer celui que Dieu, — qui sait? — qu'elle peut-êlrè m'adresse du monde où elle est maintenant.
21 janvier 1855.
Voici plus d'un mois que je le vois chaque jour ; je sens qu'il a mis désormais un nouvel et puissant intérêt dans ma vie. J'obéis à maintes lois de ma nature dans cette affection qu'il m'inspire, et que je me plais à lui exprimer. Je suis né avec le goût et le besoin d'aimer. Je crois que la solitude et la guerre ont développé, au lieu de les détruire, des instincts qui m'ont fait souvent trouver mille secrètes douceurs dans les soins journaliers de mon état. Jamais j,e n'avais rencontré, depuis que j'ai
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